Commentaire sur l'Épître aux Colossiens - Alexandre Vinet - E-Book

Commentaire sur l'Épître aux Colossiens E-Book

Alexandre Vinet

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Beschreibung

C'est en Christ que sont cachés les trésors de la sagesse divine ; l'épître aux Colossiens nous en dévoile une partie. Avec sa profondeur habituelle Alexandre Vinet nous conduit à travers cette lettre, non par une exégèse verset par verset, mais par une série de messages centrés sur la primauté de Jésus-Christ dans tous les domaines de la vie du chrétien. Cette édition ThéoTeX reproduit le texte de 1841.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Ce fichier au format EPUB, ou livre numérique, est édité par BoD (Books on Demand) — ISBN : 9782322472871

Auteur Alexandre Vinet. Les textes du domaine public contenus ne peuvent faire l'objet d'aucune exclusivité.Les notes, préfaces, descriptions, traductions éventuellement rajoutées restent sous la responsabilité de ThéoTEX, et ne peuvent pas être reproduites sans autorisation.

ThéoTEX

site internet : theotex.orgcourriel : [email protected]
Commentaire
sur
L'épître aux Colossiens
Alexandre Vinet
1854
♦ ♦ ♦Thé[email protected] – 2005 –
Table des matières
Un clic sur ◊ ramène à cette page.
Introduction
Les Colossiens et saint Paul
Coup d'œil général sur l'épître aux Colossiens
1.1-8 Adresse et Actions de grâces
1.8 L'Affection selon l'Esprit
1.9-14 La Prière de saint Paul pour les Colossiens
1.15-20 La Primauté de Jésus-Christ
1.21-2.3 L'Evangile, les Colossiens et saint Paul
1.24 Le Fidèle achevant les souffrances de Christ
2.8 La Philosophie et la Tradition
2.8-9 Les Précautions de la Foi
2.9-15 La Plénitude du Christ dans l'homme
2.16-23 Fausse Perfection
2.20-23 La Perfection fantastique
3.1-4 La Vie cachée
3.5-11 La Sainte Guerre d'extermination
3.12-15 Le Revêtement des Vertus
3.14 La Charité, lien de la Perfection
3.16-17 La Vie religieuse
3.18-4.1 La Famille
4.2-4 La Prière
4.5-6 Les rapports du Chrétien avec le Monde
4.7-18 La Civilité Chrétienne
◊  Introduction

Nous avons successivement employé deux de ces méthodes et nous abordons ici la troisième sous la forme d'un cours. Aucune ne suffit à elle seule, chacune complète les autres ou trouve son complément dans les autres ; il les faut employer en outre simultanément et non pas successivement. Une méditation spéculative de l'art ne suffit pas et la pratique ne peut pas se passer de la théorie. Tous les hommes qui ont brillé dans la pratique ont étudié la théorie et ont été des hommes de théorie. Pierre Corneille a écrit sur la tragédie et a peut-être trouvé la philosophie de son art. Si, dans sa pratique, il est défectueux, c'est que sa théorie est imparfaite, incomplète et absolue. Corneille n'a pu se renouveler. Vous n'aurez dans la pratique la supériorité possible, la supériorité à laquelle vous pouvez arriver, que par la réflexion sur l'art….

La troisième méthode, celle qui va faire l'objet de ce cours, se subdivise en deux branches :

Premièrement, la composition de sermons sur des textes isolés ou des sujets détachés ; et secondement, l'explication homilétique d'un livre de l'Ecriture, et c'est cette dernière branche que nous allons entreprendre et à laquelle nous devons nous attacher maintenant. Cette manière n'a été encore que peu employée et appliquée et n'est pas organisée. Aussi ce ne sont que des vues que nous proposons.

L'explication homilétique d'un livre de l'Ecriture touche par ses deux extrémités à deux genres de travaux qui en sont distincts cependant, savoir à l'homélie et à l'exégèse. C'est, d'un côté, l'extension du genre de l'homélie ; c'est, de l'autre, l'exégèse étendue et modifiée.

Si nous voulons rapprocher l'explication homilétique d'un livre de la Bible d'abord de l'homélie, elle ne semble, au premier coup d'œil, que l'homélie dans de plus grandes proportions, une homélie étendue ou une suite d'homélies : au lieu de quelques versets, c'est un livre qu'on traite. Il semble qu'elle n'en diffère que par là. Cependant nous pensons que ces deux genres sont assez différents, pour que les règles de l'un ne suffisent pas à l'autre. Expliquer homilétiquement un livre, ce n'est pas mettre bout à bout des textes pris dans le même endroit et en faire des homélies. En effet, d'abord quand on fait une homélie ordinaire sur un sujet quelconque, on choisit ses textes et on cherche à prendre ce qui est le plus favorable au but qu'on se propose, tandis que, quand on fait une explication homilétique d'un livre, on est lié par son dessein et il faut bien passer en revue toutes les parties, passer bon gré mal gré par tous les textes ; il faut tout embrasser et ne rien sauter ou franchir. Ensuite dans un texte ou un sujet d'homélie ordinaire, on a vu un tout et il y a ordinairement une unité ; dans l'autre genre, l'unité ne s'offrira pas si complaisamment, il faudra la créer ou s'en passer. Enfin, dans l'explication homilétique d'un livre, il faut avoir un grand égard à l'ensemble du livre, à sa composition générale.

Mais maintenant il est plus important de distinguer notre étude de l'exégèse. Une explication exégétique peut ressembler beaucoup à une explication homilétique, mais à l'ordinaire, elle en diffère beaucoup. L'exégèse a bien ses limites tracées rigoureusement, de manière à ne pas entrer dans l'explication homilétique, cependant la ligne de démarcation n'est pas si distincte que les territoires ne se confondent jamais, quoique assez rarement. Ces deux genres peuvent incliner, tendre l'un vers l'autre ; toutefois l'exégèse proprement dite n'a pour but que d'indiquer et de déterminer le sens du texte et les rapports logiques entre les parties du texte ; mais l'explication homilétique part des résultats obtenus par l'exégèse, ou du moins elle ne fait que les mentionner pour les constater et les donne pour base à ses explications qui, pour ainsi dire, extraient le suc de ce sens donné, le justifient, le décomposent (le multiplient) et enfin l'appliquent. Voilà ce que fait le prédicateura.

Légitimité de ce mode de prédication.

Il réside dans le fait que, outre qu'il n'y en a pas de plus ancien :

Il donne d'abord à la prédication dans une paroisse une suite propre à en augmenter l'intérêt et à soutenir l'attention des auditeurs. Puis l'explication suivie d'un livre bien choisi fait aisément passer sous les yeux des fidèles toutes les principales matières du christianisme, de la religion. C'est le propre d'un système vrai que chaque vérité renferme toute la vérité. « Les vérités morales s'enveloppent les unes les autres », a dit Charles Bonnet. On trouvera donc dans ce livre les vérités principales du christianisme, et même implicitement toute la doctrine chrétienne. Par là, on évitera ce genre capricieux de textes choisis en quelque sorte à l'aventure ; on aura un plan et autant que possible une catéchèse homilétique. Ensuite les sujets de cette étude suivie, ainsi liés et soutenus les uns par les autres, se conservent mieux dans la mémoire des auditeurs. Il est probable que d'une prédication détachée, il restera moins de souvenir. Cette explication bien faite est enfin un moyen de faire connaître la Bible toujours trop peu connue (et elle peut ainsi leur en donner la clef) et elle apprend aux membres du troupeau à la bien lire.

Toutefois, quelque légitime et utile qu'elle soit dans l'enseignement pastoral, je ne saurais conseiller au pasteur un emploi exclusif de cette méthode. Et pourquoi ?

C'est d'abord qu'il y a des sujets importants, et beaucoup, qu'il faudrait traiter à part et qui ne se rattacheraient pas à tel ou tel livre. Puis, s'il y a une suite importante à observer, ce n'est pas tant celle des idées d'un livre que la série des idées, des impressions qu'un prédicateur reçoit et des états par lesquels il passe, ainsi que de ses rapports avec sa paroisse, si prédicateur, il est en même temps pasteur. Car alors, ce sera chose heureuse que sa prédication soit l'histoire de son ministère et que toutes les phases de la paroisse aient leur retentissement dans son âme. Et c'est bien là l'idéal des rapports d'un pasteur et d'une paroisse ! Pour ce prédicateur-pasteur, il est impossible qu'il n'y ait pas dans sa prédication une suite, qui ne paraîtra pas toujours, mais qui sera bien réelle, diverse cependant selon la vie de telle ou telle paroisse. Or, il serait peu avantageux, il serait même fâcheux qu'un pasteur s'enchaînât à un livre de la Bible ; en s'attachant ainsi à la série des idées de ce livre dans le choix des sujets, il se priverait de l'opportunité… il s'ôterait la possibilité de faire, dans sa prédication, la communication de ses expériences et d'y suivre les expériences et les événements de son troupeau Ainsi il doit être libre de traiter avec opportunité les sujets de prédication ; l'usage de notre méthode n'est donc pas recommandée exclusivement.

La difficulté de ce genre de prédication varie selon la nature ou la forme du livre qu'on a choisi.

Si un livre est composé uniquement de sentences ou maximes détachées, il n'y a plus la même difficulté, ou du moins ce livre en présente moins qu'un autre ; mais peu importe, puisque notre méthode ne lui est pas applicable.

Quant à un livre narratif, il s'y prête sans beaucoup de résistance apparente. La succession, l'enchaînement, la génération des faits les uns par les autres, soutient et guide : un événement, une histoire est toujours logique ; mais s'il y a là renfermée une logique toute faite, encore faut-il ne pas la manquer dans l'explication, savoir lier ce que l'auteur paraît souvent ne pas avoir lié, et pour cela faut-il bien chercher la liaison profonde entre les événements et retracer l'engendrement intime des faits.

Si c'est un livre didactique (d'enseignement, d'exposition ou de démonstration), même à le prendre sans mélange de subjectivité, la difficulté s'accroît sans doute : le genre lui-même est plus difficile à traiter ; et la difficulté varie : elle augmente ou diminue dans l'enceinte même de ce genre, selon les procédés logiques de l'écrivain. Avec un livre du même genre, mais plus ou moins empreint du caractère de subjectivité, comme presque tous les livres de la Bible, c'est-à-dire avec un livre dans lequel l'individu peut se montrer très faiblement ou aussi à un très haut degré, depuis la forme didactique, de proche en proche, nous arrivons à l'effusion, au lyrisme. La lettre ou l'épître est la forme intermédiaire qui réalise le plus ce genre sans le dépasser. Et ceci nous amène aux épîtres et à un jugement sur cette manière d'écrire. Les épîtres de saint Paul sont des ouvrages didactiques, mais aussi des lettres qui sont nécessairement empreintes de beaucoup de subjectivité, et il faut les juger ainsi. Il y a grande difficulté à faire des discours sur cette forme, à maîtriser cette manière d'écrire qui n'affecte aucune régularité. Quoi qu'il en soit, il est des difficultés communes à tous ces genres, ou à toutes ces espèces du genre. La difficulté est inégale d'un genre à l'autre, mais il en reste quelque chose même dans le plus facile.

Il semble, au premier coup d'œil, qu'il soit très simple et le plus sûr d'expliquer un écrit phrase à phrase : c'est ce qu'on appelle paraphraser, et on peut faire de cette manière des choses très dignes d'intérêt ; ainsi procéda Quesnel dans son livre intitulé Nouveau Testament avec des réflexions morales sur chaque verset. Mais cela n'est pas si simple : quand même la chaire comporterait un discours si brisé, si décousu, il serait permis de demander : Mais où est la phrase ? Qu'est-ce qui détermine ce tout, qui constitue cette unité qu'on appelle phrase ? Car il ne peut s'agir de la phrase grammaticale, mais il s'agit d'une émission à la fois complète et indivisible de la pensée ou du sentiment, comme qui dirait d'une aspiration, ou d'une expiration, ou d'une syllabe intellectuelle ou sentimentale. Où cette phrase commence-t-elle ? Où finit-elle ? Il est facile de le dire de la phrase grammaticale ; mais certes ce n'est pas chose si facile que de déterminer la phrase logique ou sentimentale (esthétique). On le peut sans doute, on peut bien trouver la détermination de cette syllabe en cherchant les articulations naturelles, importantes du discours, en ayant alors égard plus à l'auteur lui-même qu'à sa pensée, et éviter de couper au-dessous ou au-dessus de l'articulation ; mais il faut pour cela de l'attention, un coup d'œil psychologique, une vue d'ensemble du discours que l'on explique, une connaissance du lieu et de la situation ; et c'est une difficulté.

En outre, il ne faut pas oublier que la manière dont les pensées se succèdent est aussi une pensée, une copule logique, ou tout au moins un fait, un fait psychologique et moral, digne d'attention. Il faut voir pourquoi cette pensée, ce fait est là, et c'est quelquefois ce qu'il y a de plus important à relever.

Quelquefois, pour ne pas laisser échapper la pensée la plus importante, il ne faut pas se borner à lier le verset au verset : il faut embrasser plusieurs propositions, soulever un long bout de la chaîne.

Puis, là où le discours, comme dans Paul surtout, forme un tout, un courant continu, de page en page, comment séparer le flot du flot ? Chaque pensée s'emboîte dans l'autre, l'auteur n'a ménagé aucun lieu de repos ; il faut couper, mais encore, puisqu'il faut couper, faut-il le faire à l'endroit où c'est le moins dommage de couper ; or c'est très difficile.

Enfin, il y a d'autres morceaux dans l'Ecriture où des pensées qui sont formellement séparées, isolées, sont pourtant jointes intimement dans la pensée de celui qui a parlé, mais où l'on ne peut méconnaître l'intention d'une série ou d'une chaîne ; (par exemple dans le chapitre 6 de Jean dans lequel se trouve une liaison profonde mais non formelle). Comment établir et montrer cette liaison vraie entre ces pensées ? Il le faut, et c'est difficile.

Ceci n'est encore qu'une des difficultés de l'entreprise. Il ne s'est agi jusqu'à présent que de marquer, dans le livre que l'on explique, les liaisons et les séparations des idées. Mais maintenant, une autre question se présente : en se plaçant au point de vue de la fonction de pasteur, l'explication homilétique d'un livre de la Bible sera-t-elle une espèce de commentaire perpétuel du texte, commentaire semblable à une ligne continue, ou à un fleuve qui ne devient jamais lac, mais qui se renfle plus ou moins en certains endroits, de temps à autre, sans cesser jamais de couler ? Ce qui m'a conduit à poser cette question, c'est que des personnes qui ont fait l'essai de cette manière de prêcher ont remarqué que, soit habitude, soit raison, les auditeurs s'en allaient assez mal satisfaits quand le discours n'avait pas été un discours (ou, selon l'idée que nous avons souvent donnée de la composition oratoire, un drame) ayant un objet bien distinct et un dénouement relatif à cet objet. Sans avoir fait cette expérience, chacun sentira qu'il est utile, en effet, que l'auditeur, après nous avoir quittés, puisse grouper autour d'une idée centrale les instructions diverses qu'il a reçues de nous. Et nous devons toujours, ou du moins quand cela est possible, le mettre en état de le faire, en révélant, en faisant ressortir l'unité peut-être latente, cachée, de la série de versets que nous avons entrepris d'expliquer. Nous devons cette vérité à l'auditeur. Mais, d'autre part, comme on ne peut pas toujours contraindre des passages assez indépendants à former entre eux une sévère et parfaite unité, comme un tel effort sentirait trop l'artifice, répugnerait à la sincérité et donnerait à l'esprit du prédicateur une habitude de subtilité qu'il porterait même ailleurs, (et la chaire a beaucoup à se reprocher à cet égard) il vaudra donc mieux à l'ordinaire — quand l'unité n'existe pas — s'appliquer à bien éclaircir le sens de chaque passage, faire sur chacun de courtes et suffisantes observations, mais réserver sa force et son temps ainsi que les développements pour une des pensées (formulée ou non formulée) qu'on aura rencontrée sur son chemin, pour celle qui a dû frapper le plus, ou vers laquelle on voit plus ou moins graviter tout le reste des passages que l'explication du jour a embrassés. C'est à peu près ainsi que procède ordinairement Chrysostome dans ses homélies, seulement la manière dont il se dirige dans le choix de cette pensée principale peut sembler en général arbitraire et est quelquefois singulière. On pourra même de temps en temps, dans l'étude d'un livre de la Bible, consacrer un exercice ou discours entier à un passage particulier, important, au développement d'une seule idée ou proposition ; ce sera alors un sermon intercalé dans l'explication du livre, le fleuve devenant lac.

Directions ultérieures ou conseils sur la pratique de ces exercices.

Un premier conseil à donner, c'est qu'il ne faut traiter dans un seul et même exercice que ce qui, étant suffisamment développé, peut sans trop de peine être retenu et coordonné par une mémoire et une intelligence ordinaires.

En second lieu, il faut commencer, autant que cela est nécessaire, chaque discours par l'éclaircissement des difficultés grammaticales, verbales et historiques, afin que, le terrain étant déblayé, les auditeurs puissent le traverser sans peine, ou le parcourir plus facilement. La marche serait trop pénible et trop lente si ce déblaiement n'avait pas eu lieu d'avance ; l'effet oratoire serait trop compromis s'il fallait expliquer à mesure qu'on applique. Il ne faut pas faire ressortir les difficultés, surtout quand elles sont étrangères au cœur, non qu'il ne faille pas faire marcher ensemble la raison et le cœur, mais lorsque les choses qu'on explique n'ont aucun rapport avec le cœur, il faut les traiter avant tout et arrêter un instant l'auditeur au péristyle du temple. Il y a dans Paul, par exemple, des termes absolus qu'il faut restreindre, des expressions hyperboliques qu'il faut réduire au sens relatif, des termes paradoxaux, des contradictions apparentes qu'il faut justifier ; il faut donner des explications sur les lieux, sur les temps, sur la situation, sur ce qui est rapporté, (une vue générale de la situation, etc.). Saurin débute, dans chacun de ses discours, par un morceau d'exégèse, rapportant souvent les opinions de celui-ci et de celui-là. Il a été trop loin, mais l'exégèse même n'est pas de trop.

En troisième lieu, il faut ne pas s'appesantir sur ce qui est obscur, ni s'arrêter sur les difficultés sans être définitivement très utile, c'est-à-dire, si l'on n'arrive pas à quelque chose de constructif. Mieux vaut laisser subsister l'obscurité ou la difficulté, quand on ne peut la faire disparaître ou la lever qu'avec trop de frais, et qu'après toute cette peine on n'arrive pas à un résultat bien édifiant ou qu'on arrive à peu de résultat. On peut avouer aux auditeurs les difficultés et leur dire de tel passage : « Ceci est obscur pour moi ». La foi n'en souffre pas. On peut leur dire aussi que ce passage a divisé et fatigué les commentateurs. Mais il ne faut pas trop trahir la variété des sens et l'anxiété des interprètes ; il ne faut pas fatiguer soi-même les auditeurs en leur exposant ces difficultés et jeter dans leur esprit des semences de scepticisme contre lequel, n'ayant pas à leur disposition la science, ils ne peuvent rien, quoiqu'un savant y puisse quelque chose. Il faut moins encore faire d'un de ces passages obscurs le texte ou le sujet d'un discours à part. Mais ce n'est pas seulement parce que ces discours ou discussions sont fatigants qu'il faut ne pas exposer ces difficultés ? s'ils étaient amusants (et ils peuvent l'être), ce serait encore une raison de les exclure. Il faut éviter, dans des sujets aussi graves, de rien donner à l'intérêt piquant et bien se garder d'exciter, de nourrir et de satisfaire la curiosité, une fausse curiosité, par des détails qui amusent l'intelligence sans rien dire à la volonté ; ce à quoi l'on pourrait être entraîné facilement dans certains temps et avec certains auditeurs. Cela abonde dans les sermons des rabbins juifs d'aujourd'hui : ils aiment passionnément cette prédication pour intéresser leurs auditeurs à qui il faut des allégories et qui ne veulent guère de la prédication morale. Il faut en quatrième lieu, dans l'explication d'un livre de la Bible, tenir compte, jusqu'à un certain point, de la subjectivité de l'auteur, c'est-à-dire de tous les mots et de toutes les phrases dans lesquelles, à côté de la vérité que l'écrivain déclare ou expose, se trouve quelque chose de lui-même, de son individualité propre, de son caractère, de sa pensée, de sa vie. L'auteur nous intéresse tour à tour en s'oubliant dans son sujet, tantôt en s'y mêlant. Oui, un auteur qui s'oublie quelquefois dans son sujet peut disparaître complètement, et cependant nous intéresser (ainsi Pierre qui s'efface tout à fait malgré son individualité), mais il peut nous intéresser aussi en se mêlant à son sujet et en se faisant ressortir librement, abondamment. Il est de fait que Dieu a permis que dans plusieurs écrits didactiques de la Bible l'auteur se mêlât à son sujet, s'y laissât voir personnellement ; et même quelquefois l'écrivain s'y mêle à tel point, surtout dans les morceaux lyriques, qu'il devient lui-même en quelque sorte, le sujet de son propre discours ; et le discours prend ce caractère qui, à son dernier terme, doit être nommé lyrique, lorsque le sentiment se joint avec la pensée, lorsque l'écrivain consent du cœur aux vérités qu'il exprime et montre qu'il est convaincu de ce qu'il écrit. Cette adhésion du cœur à la pensée, c'est de la subjectivité. Et si Dieu n'avait pas permis ce mélange de subjectivité, la Bible serait le récit parfaitement aride de certains faits ou l'exposition parfaitement abstraite de certaines vérités, sans l'onction qui vient du cœur. Mais en permettant aux écrivains sacrés de mêler quelque chose de leur personnalité aux vérités qu'ils avaient charge de transmettre (cet élément est quelquefois l'élément principal, le sujet même du passage), Dieu nous a permis d'avoir égard, dans nos discours, à cette personnalité de l'écrivain sacré. D'ailleurs il faut remarquer d'abord que les sentiments que l'auteur joint à sa pensée sont pour le moins un fait, et un fait important, digne de considération puisqu'il concerne un homme important, instrument de la révélation divine ; et l'on peut prêcher sur un fait comme, on prêche sur une sentence, même fût-il inspiré par le mensonge. Il faut remarquer ensuite que la vérité, dans ce cas-là, c'est-à-dire la vérité réfléchie ou répercutée dans une âme d'homme, la vérité concrète et non plus abstraite, revêtue d'un corps, réalisée, trouve certainement plus d'accès et plus d'accueil dans notre âme. Et ceci nous amène à une considération sortant du particulier : En général, c'est moins par des idées que par des faits ou des personnalités que Dieu a voulu nous gagner et nous nourrir ; aucune idée ne nous a été présentée comme pure idée ; Jésus-Christ, tout d'abord, c'est la miséricorde qui est érigée en fait, devenue un fait et personnifiée, érigée en personne, devenue une personne : En ceci nous avons connu ce que c'est que la charité, en ce que Christ a mis sa vie pour nous. (1Jean 3.16). De même le christianisme tout entier est une vie, non pas seulement une doctrine ou une série de doctrines, mais une vie, un fait qui ne s'arrête pas longtemps à l'état d'idée, qui n'y passe pas même ; l'idée (distincte au moins et formulée) vient après le fait ; elle en naît, elle en sort. Il est ainsi précieux que la vérité de la Bible se présente à l'esprit de fait ou à l'état de personne en sorte que les écrivains sacrés sont incorporés à l'idée. D'après cela il est important qu'on ne puisse facilement traiter, par exemple, un texte de saint Paul, sans que saint Paul lui-même ne devienne ordinairement en quelque chose le sujet du discours ; car je crois pouvoir dire que saint Paul n'est pas moins propre à nous servir de texte qu'aucune des paroles qu'il a prononcées, et tout au moins que ce qui se joint, de sa personnalité, à chacun de ses textes, doit entrer dans la matière de notre discours.

Allons plus loin, oubliant ce qui a été dit ; si nous ne considérons que la compréhension ou l'intelligence des écrits sacrés, nous arriverons à la même conséquence, savoir que cette étude de l'individualité des personnages est nécessaire à l'intelligence de leurs écrits, s'il est vrai que le style soit l'homme, que ce qui caractérise la pensée caractérise l'homme. Oui, en partant de là nous arriverons aussi évidemment à la nécessité de tenir compte de la subjectivité de l'écrivain. Si l'on veut comprendre ce qu'un auteur a voulu dire, il faut aborder et connaître sa volonté. Or sa volonté est le résultat de son être moral, de ses pensées, de sa position, de ses antécédents, de ses circonstances. Qui voudrait se flatter de comprendre la pensée ou les écrits de saint Paul, sans comprendre saint Paul ? Il faut donc connaître sa pensée et sa vie pour connaître cette personnalité. Objecterait-on que nous allons compromettre l'autorité ou l'infaillibilité des écrits inspirés ? Mais on oublie qu'elle serait déjà compromise par cette perfusion de l'écrit sacré par le caractère et l'âme de son auteur, laquelle évidemment a été permise ; et si cette perfusion ne nuit pas aux écrits bibliques, pourquoi, constatée et mise en saillie, nuirait-elle à nos discours sur ces mêmes écrits ? Si l'on dit qu'il faut oublier l'écrivain, nous répondons : l'écrivain ne devait-il pas d'abord s'oublier lui-même ? Si vous lui en faites un tort de ne l'avoir pas fait, de s'être introduit, d'avoir mêlé sa personnalité dans ses écrits, c'est hasarder sur sa personnalité une remarque beaucoup plus périlleuse que toutes celles que nous pourrions faire, c'est porter un jugement bien téméraire et bien attentatoire sur l'autorité des écrivains sacrés. Il nous semble que l'individualité de l'écrivain et l'autorité de sa parole s'excluent ; mais non ; qui nous empêche de croire que, par une conciliation qui n'est pas au-dessus de sa puissance, Dieu a ménagé l'inspiration dans l'individualité et l'individualité dans l'inspiration ? Autrement, si l'on n'admet pas, si l'on nie que cette conciliation ait été possible, on arrive à cette conséquence qu'il faudrait proscrire, dans les Ecrits inspirés, toute adhésion du cœur aux vérités que l'écrivain exprime, car une émotion, un mouvement du cœur est un acte d'individualité. On ne sent pas avec un cœur hypothétique, mais avec le sien propre. Ou bien, dira-t-on que c'est une apparence, que ce n'est pas avec le cœur naturel, mais avec un cœur surnaturel, le cœur changé, renouvelé, que l'homme est touché, que c'est l'homme nouveau qui agit ? Oui, c'est l'homme nouveau ; mais c'est l'homme pourtant, l'homme nouveau est encore l'homme. Sans doute que c'est le cœur de l'homme régénéré qui est touché, mais c'est toujours le même cœur pourtant, mais le cœur qui aime autre chose.

Nous allons plus loin et nous demandons : Est-il même si facile de séparer le sentiment de la pensée ; et la pensée, sur certaines matières, n'est-elle pas un sentiment ? Essayez de retrancher de la Bible les passages où le cœur est pour quelque chose, de retrancher tout sentiment, et ne laissez que les pensées ! Mais les pensées, il faut les retrancher aussi. La pensée est-elle un effet de l'intelligence seule ? peut-elle être fournie et consommée par l'intelligence pure ? Non, la pensée est souvent un acte de l'âme. Les pensées, ne fussent-elles que des pensées, ne peuvent en aucun cas se séparer du sentiment. Elles contiennent, elles supposent des sentiments, se rattachent à des sentiments sans lesquels on n'aurait pu penser. Ainsi, même la Bible, réduite à n'être qu'un recueil de pensées, renfermerait encore des sentiments ; elle suppose et admet l'individualité. Pourquoi donc ne la ferions-nous pas remarquer ?

Et, enfin, puisqu'il s'agit d'inspiration et qu'on objectait que l'autorité était compromise, un sentiment ne peut-il donc pas être inspiré comme une pensée est inspirée ? Qu'est-ce que la grâce (irrésistible) ? Qu'est-ce que l'influence de la puissance de Dieu, l'Esprit de Dieu sur l'âme ? Est-ce qu'on peut déterminer la limite de l'influence de la grâce ? Qui osera déterminer la limite entre la liberté et la grâce ou la limite de la liberté dans l'action de la grâce ? Ainsi, ou la liberté n'existe pas ou elle existe même sous l'influence puissante de la grâce. On croit voir une incompatibilité entre l'inspiration et l'individualité. Mais la pensée même, si elle est vraiment pensée, contredirait l'inspiration si l'inspiration exclut l'individualité, puisque la pensée n'a point lieu sans individualité ; en sorte que l'homme inspiré, l'écrivain sacré n'aurait dû être qu'une machine ou une table de pierre où le doigt de Dieu a écrit. Mais alors pourquoi Dieu n'a-t-il pas pris et employé une véritable table de pierre pour faire connaître tout ce qu'il a voulu dire aux hommes par d'autres hommes ? Il pouvait le leur dire par une pierre, elle eût suffi : et l'on ne conçoit pas que l'homme ait été ainsi dépensé en pure perte. Mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût ainsi ; il a voulu qu'il y eût une contagion morale, une communication libre d'homme à homme, un engendrement spirituel ; il a voulu que nous fussions engendrés les uns par les autres et que l'âme influât sur l'âme, la liberté sur la liberté. Quand Paul écrit, faut-il donc se figurer que ce n'est pas Paul, que c'est un automate ? Non, mais Dieu restant le moteur suprême, l'homme est, dans sa vie libre, l'instrument de Dieu, de ses volontés. Le positif de tout cela, c'est qu'il est possible d'aller plus avant dans l'âme de l'auditeur si l'écrivain est joint à sa pensée. Qu'est-ce donc que le christianisme ? Ne serait-ce pas autre chose qu'un système ou qu'une dogmatique (une doctrine) ? Cette dogmatique, ce système, sera-ce autre chose que le nom, la forme logique, l'exposition d'un fait moral ? Le christianisme n'est-il pas essentiellement un fait, un fait moral, la miséricorde de Dieu conviant l'homme à la repentance et la repentance entrant dans l'homme, l'homme se livrant à la repentance ? Et la dogmatique est le nom logique de ce fait ; mais ce nom est-il même nécessaire ? La miséricorde et la repentance ont-elles besoin d'avoir un nom ? Est-ce qu'un fils qui reçoit un bienfait de son père et à qui le bienfait fait verser des larmes a besoin de chercher un nom pour exprimer ce fait ? Il le trouvera, ce nom. Mais la chose est chose avant tout, elle existe avant d'avoir le nom. Pour être réelle et pour agir a-t-elle besoin d'être classée, doit-elle être mise en système ? S'il en est ainsi, pourquoi Dieu n'aurait-il pas fait d'une pierre deux coups et n'aurait-il pas simultanément et complexement donné la vérité en elle-même avec la vérité personnelle ou personnalisée ?

Il faut en cinquième lieu animer les transitions et les varier. Je parle du moins de celles que l'auteur n'a pas fournies ; celles qu'il a fournies, il n'y a qu'à les mettre en évidence, car, du reste, pour avoir des transitions, il ne faut pas s'aviser de prêter à l'auteur qu'on explique une marche plus exacte, plus logique et plus régulière qu'elle ne l'a été. Il faut rendre compte des liaisons qui sont exprimées sans les présenter plus fortes ou plus nécessaires qu'elles ne le sont en réalité. Ne donnez pas à l'auteur plus de logique qu'il n'a voulu avoir ; il y a des choses qui valent mieux que la logique : la suite de ses idées a pu être déterminée par des nuances qui nous échapperont toujours, par son émotion, par une association d'idées, etc. S'il n'a eu que la logique du cœur, laissez-la lui. Et puis surtout n'allez pas créer et prêter à l'auteur, pour plus de liaison, des intentions qu'il n'a pas eues et former un système de quelques versets qui se suivent, quand on ne peut connaître ce qui les a dictés.

◊  Les Colossiens et saint Paul

Cette épître a des droits particuliers à notre étude par sa difficulté et par sa beauté.

D'abord, elle est belle par les instructions théologiques et morales qu'elle renferme, et en elle la beauté est unie à la simplicité, en sorte qu'elle peut être appréciée par chaque chrétien. Cependant, c'est une beauté qui demande à être approfondie, et même elle est d'une telle nature qu'on ne peut bien la saisir et la sentir que par la réflexion ; ce sont des pensées élevées qu'il faut méditer. De plus, cette épître est difficile : ces mêmes pensées, qui sont très belles et très élevées, sont aussi très profondes, et, par conséquent, on ne les saisit pas sans quelque difficulté ; il faut connaître les temps, les lieux, les doctrines, les rapports des Colossiens et de l'apôtre, pour bien comprendre ce qu'il a voulu dire et la portée de ce qu'il a dit.

De même que cette épître ne fut pas adressée aux seuls conducteurs de l'Eglise de Colosses mais à tous les membres de cette communauté, elle a été conservée dans le canon des Ecritures pour tous les fidèles et non pas seulement pour les docteurs. S'il y avait un livre de l'Ecriture qui ne fût pas pour tous les chrétiens, on prouverait facilement qu'il y en a un autre et encore un autre, et ainsi une grande partie du trésor des Ecritures serait ravie au commun des fidèles. Il n'y a aucun livre sacré qui ne soit pas pour tous. Rien, dans l'Ecriture, n'autorise à faire le triage entre ce qui est pour tous ou seulement pour quelques-uns. Si donc ce trésor des Ecritures n'est pas à quelques-uns, mais à tous, nous n'avons pas le droit de leur soustraire la lecture d'un livre quelconque ; tout ce qui peut être mis à la portée des fidèles d'une manière utile et édifiante, nous devons le mettre, et autant que nous sommes capables d'aider à l'intelligence de l'Ecriture, nous devons y aider autrui : Le devoir de ceux qui ont la clef de la connaissance (Luc 11.52) est de s'en servir pour ouvrir la porte et non pour la fermer. Si donc l'épître aux Colossiens présente des difficultés particulières, notre devoir est de les éclaircir autant que nous le pouvons selon nos moyens.

Dans ce discours, sans aborder l'intérieur de l'épître, nous nous attacherons à en envisager l'extérieur ou le cadre.

En premier lieu, l'épître est adressée aux fidèles de Colosses, ville peu considérable de la Phrygie, province qui faisait partie de l'Asie Mineure. Ce pays, célèbre par le caractère voluptueux et les mœurs molles et relâchées de ses habitants, fut un des premiers sols de l'antiquité chrétienne où s'imprimèrent les pas des apôtres et où brilla le flambeau de l'Evangile.

Colosses dont, sans cette épître, le nom serait parfaitement inconnu à la plupart d'entre nous, est devenue célèbre par le fait que saint Paul, qui lui-même était originairement un homme obscur, l'a nommée et a écrit à ses habitants. Cela suffit à sa gloire ; son nom en est devenu populaire, elle est dans la bouche de tous ceux qui font partie de la chrétienté, elle a été immortalisée. Que de fois cela arrive ! Il en est ainsi de tous les lieux et de tous les personnages qui ont été en quelque rapport avec les apôtres de Jésus-Christ et avec Jésus-Christ lui-même. Beaucoup de lieux et de personnages sont devenus célèbres par leurs relations avec le Sauveur ou avec les choses du christianisme, ou sont restés dans le souvenir de la chrétienté et ont vu se réaliser à leur égard la prédiction de Jésus-Christ relative à Marie au sujet des parfums qu'elle avait répandus sur les pieds de son Sauveur : En vérité, je vous dis que dans tous les endroits du monde où cet Evangile sera prêché, ce qu'elle a fait sera aussi récité en mémoire d'elle (Matthieu 26.13). Ce que dit Jésus de l'acte de Marie s'est aussi vérifié pour Colosses. La gloire de Jésus-Christ entraîne avec elle la gloire de tous ceux qui l'ont connu. Les chrétiens ne cherchent pas la gloire humaine, car autrement ils ne pourraient pas croire (Jean 5.44) et ne seraient pas chrétiens ; mais s'ils ne cherchent pas la gloire humaine, la gloire de Christ vient les chercher. Les chrétiens ont de la gloire malgré eux. La plupart des noms les plus généralement connus sont ceux des hommes que le christianisme a fait connaître ou qui se sont fait connaître à l'occasion du christianisme.

Cette ville de Colosses avait été instruite dans le christianisme par un disciple et compagnon d'œuvre de Paul, Epaphras (Colossiens 1.7), et non par Paul lui-même, et l'Eglise de cette ville s'était distinguée de bonne heure par sa piété et la pratique des vertus chrétiennes (Colossiens 1.3-8 ; 2.5). C'est ce qui l'honore parmi les villes à qui l'apôtre a adressé des lettres car, du reste, elle était moins considérable et elle est moins célèbre que beaucoup d'autres Eglises, moins connue qu'aucune de celles auxquelles saint Paul a écrit. Elle est nommée moins souvent ; son nom ne se trouve pas ailleurs dans le Nouveau Testament que dans cette épître (1.2). Rome, Ephèse, Corinthe, Philippes, Thessalonique sont dans l'histoire ecclésiastique plus importantes et plus célèbres que Colosses, mais ce qui est dit de celle-ci vaut mieux que ce qui est dit de la plupart des autres. Saint Paul la relève comme pratiquant selon la vérité les doctrines qu'elle a reçues d'Epaphras. Ajoutons que c'est dans cette ville que vivait et que présidait au culte chrétien un autre disciple, à qui Paul a adressé une lettre, Philémon, maître de l'esclave Onésime.

En second lieu, l'auteur de cette épître est saint Paul dont nous avons à examiner le caractère et la vie, pour autant que cela peut avoir un rapport particulier avec notre épître. Il écrit à cette Eglise comme apôtre et comme ami. Ceci n'implique point que, contre ses principes, il entre dans le travail d'autrui (Romains 15.20). Là où le ministère de la prédication avait été confié à un autre, il le laissait faire. Mais il gardait la surintendance, l'inspection supérieure des Eglises qu'il avait fondées ou qui avaient été formées sous sa direction, par ses disciples, quoiqu'il laissât agir ceux-ci avec une liberté suffisante. Aussi, dans cette lettre aux Colossiens, n'est-il question que de points de doctrine et de morale générale, mais on ne voit pas que Paul entre dans les détails d'organisation.

En troisième lieu, la position de saint Paul, au moment où il écrit cette lettre, est intéressante. Outre son âge et ses précédents travaux, car il avait déjà blanchi au service du Seigneur et il portait en son corps des stigmates glorieux de son dévouement à Jésus-Christ (Galates 6.17), il y avait dans sa position quelque chose qui rend cette épître particulièrement intéressante, comme du reste quelques autres de cette époque, c'est que Paul, quand il l'écrit, est dans les liens, selon la remarque de Chrysostome qui distingue, entre les épîtres de saint Paul, celles qu'il a écrites in vinculis. Toutes les lettres de saint Paul, dit-il, sont remarquables, mais il y a quelque chose de plus particulièrement remarquable dans les lettres qu'il a écrites dans ses liens. Il en est d'elles, selon lui, comme de celles qu'écrirait, entre deux victoires, un grand capitaine vainqueur tout couvert encore de poussière, depuis le champ de bataille et du milieu de ses trophées. Or les victoires et les trophées d'un apôtre, ce sont ses souffrances, et saint Paul est comme un général qui, dans sa gloire, dérobe un moment pour écrire à ses amis. Il était détenu alors à Rome ; c'était la première captivité, moins dure que la seconde ; il y avait été transporté à l'occasion de son appel à César. Mais quoique cette captivité fût assez douce et qu'il jouît alors d'une assez grande liberté d'annoncer l'Evangile, même jusque dans les rangs de ses maîtres et de ses ennemis, néanmoins il était captif. Si nous cherchons à nous rendre compte de l'impression que cette circonstance a pu faire sur les Colossiens, nous verrons trois choses :

D'abord, quelle autorité particulière avait saint Paul parlant du haut d'une telle tribune ? Si jamais tribune ne fut plus haute et plus éloquente que celle de la croix, la tribune de Paul était aussi une espèce de croix, en attendant la croix plus sanglante. Or, il était bien difficile que les Colossiens ne prissent pas au plus grand sérieux des paroles qui arrivaient d'un tel lieu et que garantissaient si bien la conduite et la vie de leur auteur, des convictions pour lesquelles il consentait à la souffrance et à la mort et qui étaient comme chargées d'abnégation et couvertes de la gloire de son martyre qui commençait. Jamais son apostolat n'avait été plus glorieux ; jamais il n'avait été en danger plus grand. Combien cela devait augmenter l'intérêt des Colossiens et l'impression qu'ils recevraient de ses paroles !

Mais il y a plus ; ne doivent-ils pas être touchés d'affection et de respect pour l'apôtre qui, au milieu de ses chaînes, au milieu des sujets les plus pénibles et les plus légitimes de préoccupation personnelle, ne montre réellement qu'une préoccupation, celle de l'intérêt d'autrui, de l'amour de ses frères, de leur salut, celle de l'intérêt de la vérité et du règne de Dieu ? Ils savent que saint Paul est dans les fers, mais lui ne le leur dit pas seulement, et s'ils ne savaient d'où il écrit, ils n'en sauraient rien. Il s'est oublié complètement : il n'a vu que les sujets qu'il allait traiter et ses frères qu'il voulait instruire. Combien ce silence, cette réticence doit paraître sublime aux Colossiens, leur ouvrir le cœur et les préparer à écouter et à recevoir les instructions de l'apôtre !

Enfin, ne seront-ils pas dans l'admiration pour le caractère du christianisme, et n'y feront-ils pas des progrès en voyant la force d'expansion de la charité, de cet esprit chrétien qui sort un homme prisonnier de l'enceinte où il est resserré, qui le répand au dehors, qui lui fait, malgré les obstacles, reculer indéfiniment les limites de son activité et qui le rend présent partout et veillant à tout ? Que, dans le temps de sa liberté, il prêchât l'Evangile et ne se donnât aucun relâche, c'est bien ; mais en prison il y a force majeure, il y a impossibilité, il y a au moins ralentissement. Mais Paul ne se prévaut pas des obstacles pour demeurer dans le repos ; il n'est pas si vite disposé à reconnaître cette impossibilité ; rien ne peut ralentir et suspendre son œuvre ; il ne s'arrêtera que devant une force invincible où il reconnaîtra la volonté de Dieu, quand il verra que sa main veut l'arrêter, quand il n'y aura plus aucun moyen pour lui : à la mort. Jusque-là il appartient à tous, il se donne à tous. Je me suis rappelé ce qu'on éprouvait, il y a trente ans, en lisant dans les journaux les décrets de Napoléon empereur, datés de Schönbrunn et de Berlin, d'où il réglait les plus petites choses, jusqu'à fixer, la veille d'une bataille, le traitement d'un acteur de Paris. Cela étonnait beaucoup de monde ; on disait alors : Quel grand homme, il prend soin de tout ! Mais alors, on le reconnut plus tard, Napoléon affectait de penser à tout, d'être présent partout. Mais la vraie vertu est sans affectation et ne se pique de rien. Or voici un homme qui n'affecte rien et ne se pique de rien, qui est présent partout. Et comment ? Par sa charité qui le guide. Ce n'est que par là qu'il cherche l'ubiquité. Au milieu de cette grande ville de Rome, dans la captivité, en face des souffrances, Paul pense à un petit troupeau d'une petite ville ignorée, à la petite Eglise, inconnue peut-être, des Colossiens ; il lui écrit une longue lettre, si grave, si profondément méditée, d'un ton où l'on sent qu'il est emporté au-dessus de lui-même, au-dessus de sa hauteur ordinaire. S'il en est ainsi, c'est qu'il y a là l'effet puissant de la charité qui seule multiplie l'âme, l'attache à ce qui est loin comme à ce qui est près, à ce qui est petit comme à ce qui est grand, l'étend, la transporte et la rend présente partout.

En quatrième lieu, il faut ajouter que, selon toute apparence, Paul ne connaissait pas les Colossiens, et comme saint Paul avait fait, avant cette épître, deux voyages dans la Phrygie — une première fois il avait seulement traversé cette province (Actes 16.6), et, une seconde fois, il l'avait parcourue pour fortifier ses disciples (Actes 18.23) — il pouvait donc avoir vu les Colossiens. Aussi ne dit-il pas expressément qu'il ne les ait pas vus. Cependant on peut le conclure du chapitre 2, verset 1, où l'apôtre parle du combat qu'il a pour les Colossiens… et pour tous ceux qui n'ont pas vu sa présence en la chair ; ce passage a fait croire à plusieurs que Paul ne les connaissait pas de vue. Il paraît cependant qu'il les visita plus tard, suivant ce que nous lisons dans l'épître à Philémon de Colosses : prépare-moi un logement (v. 22) ; mais jusqu'alors il ne les visita pas. On peut aussi le conclure de ce que, dans le contenu de l'épître, il ne dit rien qui puisse donner lieu de penser qu'il les avait vus, qu'il y avait une connaissance personnelle entre eux et lui. Il s'exprime bien autrement dans les épîtres adressées à des Eglises où il avait résidé ou qu'il avait visitées. On constate en effet, quand il a vu des personnes auxquelles il écrit, qu'il y fait au moins des allusions. En tout cas, à supposer qu'il eût été à Colosses et qu'il eût vu les Colossiens, cette connaissance dut être très superficielle.

Néanmoins Paul écrit à ces Colossiens inconnus avec abondance, avec étendue, avec sollicitude, avec affection, et il montre par là que le sentiment qui l'anime n'est pas l'amitié, l'affection naturelle, mais ce sentiment supérieur, cette affection divine qu'on nomme la charité. Elle n'a pas les mêmes exigences que l'affection naturelle. Elle nous attache à ceux que nous n'avons point vus. Sans doute la vue, la connaissance personnelle selon la chair, est quelque chose, même pour la charité. Saint Jean semble le reconnaître quand il dit : Celui qui n'aime point son frère qu'il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu'il ne voit point ? (1Jean 4.20). C'est pourtant quelque chose pour des chrétiens (pour les plus spirituels) que de s'être vus, et c'est une grande douleur entre chrétiens que de ne plus se voir. Paul lui-même regarde comme une heure solennelle et douloureuse celle où il vit pour la dernière fois les anciens de l'Eglise d'Ephèse (Actes 20.25), et où il dut leur déclarer qu'ils ne verraient plus son visage, et ceux-ci fondirent tous en larmes, principalement affligés de cette parole qu'il leur avait dite qu'ils ne verraient plus son visage. (Actes 20.37-38). Mais s'il y a une grande douceur dans une connaissance personnelle, il ne faut pas que la charité dépende d'elle ; il faut pouvoir aimer sans voir, par charité pure. Si la charité trouve dans la vue de la joie et un stimulant, elle sait aussi se passer de la vue, elle ne veut pas dépendre de la vue. Paul lui-même a insisté ailleurs sur ce caractère de la charité. C'est dans 2Corinthiens 5.16, qu'il déclare qu'il ne veut plus même connaître personne selon la chair. Cela ne signifie pas qu'il évitera de voir les gens ; cela signifie qu'il ne veut pas que l'affection humaine se substitue à la charité, à quoi l'on est toujours exposé. La connaissance individuelle et l'affection naturelle ne doivent pas prévaloir sur la connaissance spirituelle ni l'absorber ; il faut savoir aimer une personne indépendamment de toute raison subjective, par cela seul qu'elle existe et qu'elle a une âme. Quoi qu'il en soit, nous voyons Paul, dans cette occasion, plein d'affection pour des gens qu'il ne connaît pas ou qu'il connaît à peine.

Saint Paul a écrit à des Eglises qu'il avait visitées ; et il est remarquable qu'il leur écrit à la fois comme à des gens qu'il connaissait selon la chair et comme à des gens qu'il ne connaissait pas selon la chair. Cette pratique de Paul, c'est l'explication de fait, et par conséquent la meilleure, de son précepte. Il dit lui-même : Usez de ce monde comme n'en usant pas (1Corinthiens 7.31), et de même : Connaissez vos frères selon la chair, comme ne les connaissant pas selon la chair. Et en effet, si l'on voit à certains détails, à des traits particuliers et plus sensibles, qu'il connaissait ceux à qui il écrit, on voit d'autre part à l'élévation de ses pensées et des sujets qu'il traite, à la gravité de son langage ou du ton qu'il prend, à l'exclusion de tout ce qui ne tend pas à l'édification, au soin de s'effacer lui-même ou de diminuer sa personnalité autant que possible, on voit que, dans un certain sens, il ne les connaissait pas selon la chair ; et ainsi, quoiqu'il les eût vus et pratiqués personnellement, il reste fidèle à sa maxime.

Mais, dira-t-on, si saint Paul ne les connaît pas, comment peut-il leur écrire des choses qui leur conviennent ?

Nous répondons d'abord qu'il suffisait à saint Paul, pour leur dire des choses utiles, qu'il les connût comme chrétiens ; or il les connaissait ainsi et il pouvait leur parler comme tels. Par cela seul qu'Epaphras les avait instruits d'après les directions de Paul, lui avait donné des détails sur eux et rendu compte de leurs progrès, ainsi que nous le voyons au commencement de l'épître, saint Paul les connaissait comme de pieux chrétiens, et il y avait entre lui et eux plus d'intelligence, plus d'intimité (de Bekanntschaft), de connaissance étroite, de familiarité qu'entre gens du monde qui se sont beaucoup vus, qui se connaissent, qui vivent ensemble, sans avoir entre eux le lien d'une foi commune. Rien n'unit comme la foi en Christ ; c'est un lien qui supplée à tous les autres ; l'expérience le prouve tous les jours. C'est à mesure qu'on s'élève aux grands intérêts de la nature et de la vie de l'homme et qu'on remonte vers Dieu qu'on se sent plus unis, que les barrières tombent et s'élèvent vers leur sommet commun, se rapprochent et finissent par se réunir. Par là Paul pouvait écrire utilement aux Colossiens.

Et puis, à supposer qu'il ne les eût connus que comme hommes, il pouvait leur écrire et être compris d'eux, lui chrétien, mieux encore que d'autres qui auraient longtemps vécu avec eux, et cela parce que la langue de l'Evangile est la langue de l'humanité. La vérité salutaire à tous est aussi intelligible à tous, et celui qui la connaît le mieux est aussi celui qui a le plus d'accès auprès de tous les hommes, qui est le plus compris de tous. Mettez en présence un chrétien et un idolâtre, et, que le premier parle de sa foi, il y a bientôt un rapport entre eux, et il y aura bientôt entre eux un un langage. Le sauvage comprendra les paroles du chrétien qui sont tout humaines parce qu'elles sont divines ; mais de plus, ces paroles feront naître et surgir chez le sauvage des pensées qui se trouvaient cachées en lui, et elles le révéleront à lui-même.

Ensuite, la preuve de fait est dans la lettre même que nous avons sous les yeux. Son sort renverse l'objection. En effet, à travers la différence des lieux et l'espace des siècles, cette épître, écrite il y a longtemps, par occasion, à une population antique, que d'ailleurs Paul lui-même ne connaissait pas ou ne connaissait que peu, nous convient et nous profite à nous-mêmes, peuple moderne, et dans de tout autres circonstances que les Colossiens, ayant bien moins qu'eux de points de rapport avec Paul et à qui la lettre n'a pas été adressée. Comment douter qu'elle n'ait convenu et profité à l'Eglise de Colosses elle-même que Paul connaissait mieux qu'il ne nous connaissait et à qui elle fut adressée ? Cette lettre, convenable et utile primitivement à ces chrétiens, est devenue comme une circulaire à toutes les Eglises de tous les siècles : elle a édifié, encouragé des générations entières.

Enfin, il n'est pas vrai de dire que saint Paul ne connaissait pas ou ne connaissait que peu les Colossiens, car il les connaissait par Epaphras. Il a appris de lui leur position, leur situation morale, leurs besoins, en un mot, ce qu'il fallait savoir, et cela non accidentellement : il s'est informé d'eux auprès de lui afin de leur écrire en conséquence plus utilement ; et nous voyons qu'ayant à peu près les mêmes sujets à traiter dans cette épître que dans celle aux Ephésiens, il a écrit aux Colossiens en particulier ; et pourtant il aurait pu se borner à leur faire parvenir et communiquer la lettre à l'Eglise d'Ephèse qui n'était pas loin ; cela aurait été facile. Mais non, Paul leur écrit une lettre à part, différente, parce que d'ailleurs il est informé de leurs particularités, des sectes, des hérésies qui se trouvaient dans leur Eglise.

Des choses même qui nous paraissent dans cette épître d'une nature très générale peuvent être adaptées, sans qu'il y paraisse, aux besoins particuliers des Colossiens, car il y a, pour l'apôtre comme pour le poète, un art de dire les choses tout à fait générales d'une manière qui les rend propres à des circonstances particulières. — Proprie communia dicere.

Venons-en maintenant aux instructions pratiques.

La première, c'est que l'exemple de saint Paul dans ses rapports avec les Colossiens nous apprend à user et à ne pas abuser de l'autorité qui nous est confiée, dans quelque sphère que ce soit. Paul use de son autorité, de son droit ; c'était son devoir puisqu'il avait été établi pour cela, et il aurait tort de ne pas le faire ; il doit en répondre, mais il n'en abuse pas ; il ne s'immisce point sans nécessité dans l'administration intérieure et l'organisation de l'Eglise de Colosses, quoique probablement il les connût ; il reste fidèle à son principe de ne pas entrer dans le travail ou l'œuvre des autres. Ses préceptes sont de charité, de prudence chrétienne, mais toujours généraux, sans prescrire rien de particulier. Il n'y a d'allusions particulières que celles qui ont rapport aux doctrines qui circulent dans cette Eglise et dans les Eglises de l'Asie Mineure ; mais il ne va pas plus loin, il n'entre pas dans les détails qu'Epaphras peut donner. S'il en eût senti la nécessité, il l'aurait fait ; mais il a confiance dans l'Eglise elle-même et dans les guides dont elle est pourvue. Il laisse à cette Eglise, il respecte, il ménage la liberté et il a raison, car la liberté c'est la vie ; il le sait, et il sait aussi que ne pas ménager la liberté, la gêner, c'est étouffer la vie, et il ne veut pas l'étouffer. D'ailleurs la confiance qu'il a en Epaphras, le conducteur immédiat de l'Eglise, lui fait un devoir de laisser aussi la liberté à ce disciple fidèle qui jusqu'alors avait bien conduit son troupeau, et de ne pas empiéter sur son domaine.

Une deuxième instruction pratique à recueillir, c'est que, puisqu'en tant que chrétiens nous sommes tous, en quelque manière, appelés à être apôtres comme Paul, il nous faut, comme lui, donner à notre apostolat le sceau d'une vie pure et d'un entier renoncement à nous-mêmes, d'une vie dévouée, toujours animée et dirigée par l'amour. Il faut nous montrer les amis tendres de ceux à qui nous annonçons la vérité, comme voulant leur communiquer non pas des spéculations, mais « un trésor » (2Corinthiens 4.7). Il ne s'agit pas de leur faire adopter la vérité par complaisance pour nous. Sans doute la sympathie et le respect pour quelqu'un produisent souvent une adhésion anticipée à une opinion.

Mais saint Paul ne le veut pas ainsi : il agit par conviction. Il n'agit pas non plus par fanatisme pour faire adopter ses idées à toute force ; il veut que ses disciples examinent ce qu'il dit ; il leur parle comme à des personnes intelligentes (1Corinthiens 10.15), disant : Jugez vous-mêmes de ce que je dis et si ce que je dis est vrai. Mais il faut la vérité avec la charité ; il faut dire, montrer et recommander, comme lui, la vérité par la charité (Ephésiens 4.15), car la vérité ne peut être séparée de la charité que sous peine d'être faussée ; ne pas donner ou refuser à la vérité le concours, l'appui de la charité, c'est la dépouiller de ce qui lui appartient, car la charité est une partie de la vérité.

Comme troisième leçon, sachons, comme Paul, aimer même ceux que nous n'avons pas vus et que nous ne connaissons pas selon la chair ; et quant à ceux que nous voyons et que nous connaissons selon la chair, ne prenons pas le change ; efforçons-nous de ne pas les connaître seulement selon la chair, tâchons de les aimer autrement que par l'affection de la nature ; cherchons à les aimer aussi par la charité. Dans l'amour de nos proches et de nos amis, la tendresse excessive paraît remplacer souvent la charité parce qu'elle la déborde, mais quelque grande que soit notre tendresse, si la charité n'est pas là, cette tendresse cloche, elle n'est pas le véritable amour ; pour qu'elle le soit, il y faut toujours la charité. Il faut quelquefois nous mettre à l'épreuve, éprouver notre amour naturel et nos amitiés et réduire ceux que nous aimons naturellement à leur qualité d'hommes, voir en eux purement leur âme immortelle, l'amour de Dieu pour eux, ses recommandations en leur faveur, et enfin la gloire de Dieu qui n'est pas servie par des affections naturelles, mais qui est servie par la charité.

Quatrième observation pratique : puisqu'il est question ici d'une lettre, pesons avec conscience tout ce que nous disons ou écrivons. Que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nos paroles auront une immense portée. La voix d'un simple homme, la parole même la plus involontaire du plus obscur d'entre nous, peut aujourd'hui avoir plus de retentissement et d'écho que celle de saint Paul, dans ce siècle si retentissant et plein d'échos. Notre temps demande qu'on pèse ses paroles. Mais on dira peut-être : Tout le monde parle ou imprime, et il y a tant de bruits simultanés et confus que ceux-ci s'amortissent et s'effacent les uns les autres et que la parole individuelle a peu d'importance, fait peu d'effet. Mais non, c'est une fausse idée. Notre parole a peu de conséquence lointaine peut-être, mais elle a beaucoup de conséquence, d'influence prochaine. Mille choses font retentir la moindre parole. Ce retentissement est grand surtout pour peu qu'on soit dans une position élevée ou délicate. Combien ne recueille-t-on pas avec avidité les paroles de certains hommes placés un peu haut, des hommes d'autorité par exemple ! Le pasteur qui parle dans un temple retentissant, ou dans une salle pleine d'échos, s'il ne ménage sa voix, produit un bruit confus. Aussi ménageons notre voix dans le vase du monde. Que nos paroles n'abondent pas, mais qu'elles soient pesées ! Tâchons que notre parole équivaille à une action et porte coup ; que nos paroles soient toutes des actions, des coups, mais des coups bien ajustés ! Que nos paroles soient toujours en édification pour tous, que non seulement elles ne disent jamais rien de mauvais, mais que toutes elles édifient !

Recueillons une cinquième instruction pratique de la manière dont la lettre fut transmise aux Colossiens :

Les difficultés pour saint Paul rien que pour faire parvenir cette épître à destination ; ces deux hommes envoyés qui la portèrent, la peine, les fatigues, les traverses que ces messagers durent sans doute endurer, surtout quand on réfléchit à la différence énorme entre les moyens de communication alors et maintenant ; puis aussi les traverses de saint Paul que ces deux hommes nous rappellent : ses fatigants voyages pour porter l'Evangile d'un lieu à l'autre, sa navigation, ses dangers sur cette Méditerranée d'alors si différente de celle d'aujourd'hui ; tout cela doit nous porter à admirer et nous engager à bénir la patience et la persévérance de ces premiers apôtres qui, dans leur message, rencontraient partout des difficultés et trouvaient de la force dans tous ces obstacles ! De plus, rendons grâces à Dieu de la facilité actuelle des communications, des progrès de la civilisation, et profitons-en. Chacun dans le monde, suivant son intérêt personnel, rapporte les progrès de la civilisation, ses découvertes, ses conquêtes à un certain but qui lui est particulier. Le commerçant, le savant, le politique et d'autres disent chacun que c'est pour lui que sont ces progrès ; mais nous, chrétiens, nous avons le droit de dire que c'est pour nous que la Providence a amené ces grands changements ; pour nous que les pays sont sillonnés de canaux et de chemins de fer, pour nous que les isthmes sont coupés, pour nous que les prodiges de la vapeur, de l'industrie et de la presse se multiplient, que l'art de l'association se développe, que les barrières des nations s'abaissent. Mais non, ne disons pas que c'est pour nous, disons plutôt que c'est pour l'Evangile que notre âge voit ces choses, pour Jésus-Christ, pour la gloire de Dieu, et profitons-en afin que nous étendions cette gloire. Nous serions bien aveugles de ne pas voir ces changements du monde, et bien ingrats et bien infidèles de ne pas en profiter. Il faut que les messagers de bonnes nouvelles deviennent une grande armée (Psaume 68.12) et qu'ils se répandent de tous côtés, selon le dessein de la Providence dont on doit hâter l'accomplissement.

Enfin remercions Dieu de ce que cette belle épître de saint Paul aux Colossiens, cette épître envoyée par occasion à une petite communauté chrétienne obscure, cette épître si riche en instructions sublimes et en exhortations touchantes, se soit multipliée et se soit conservée sans le secours de la presse, qui semble préserver de la destruction tous les écrits qu'on lui confie. Il est difficile de savoir combien de fois il a fallu que ce petit écrit fût copié et recopié, il y a dix-huit siècles, pour qu'un petit nombre de copies en restât et que cette épître ne se perdît pas, mais nous parvînt à travers tous les obstacles, tous les pillages et toutes les révolutions. Conservons-la, nous aussi, cette épître, non pas dans un sens matériel, mais dans un sens spirituel, c'est-à-dire conservons-la en nous ; que ce qu'il y a en elle, en cette parole de Dieu, incorruptible, immortelle (1Pierre 1.25), de sève divine, devienne notre propre sève et notre vie !

a – Il y a ici en marge des notes de l'auteur : « Meo sum pauper in aere » Horace.