I SCHOPENHAUER ÉDUCATEUR
1.Ce
voyageur, qui avait vu beaucoup de pays et de peuples, et visité
plusieurs parties du monde, et à qui l'on demandait quel était le
caractère général qu'il avait retrouvé chez tous les hommes,
répondait que c'était leur penchant à la paresse. Certaines gens
penseront qu'il eût pu répondre avec plus de justesse: ils sont
tous craintifs. Au fond, tout homme sait fort bien qu'il n'est sur la
terre qu'une seule fois, en un exemplaire unique, et qu'aucun hasard,
si singulier qu'il soit, ne réunira, pour la seconde fois, en une
seule unité, quelque chose d'aussi multiple et d'aussi curieusement
mêlé que lui. Il le sait, mais il s'en cache, comme s'il avait
mauvaise conscience. Pourquoi? Par crainte du voisin, qui exige la
convention et s'en enveloppe lui-même. Mais qu'est-ce qui force
l'individu à craindre le voisin, à penser, à agir selon le mode du
troupeau, et à ne pas être content de lui-même? La pudeur
peut-être chez certains, mais ils sont rares. Chez le plus grand
nombre, c'est le goût des aises, la nonchalance, bref ce penchant à
la paresse dont parle le voyageur. Il a raison: les hommes sont
encore plus paresseux que craintifs, et ce qu'ils craignent le plus
ce sont les embarras que leur occasionneraient la sincérité et la
loyauté absolues. Les artistes seuls détestent cette attitude
relâchée, faite de convention et d'opinions empruntées, et ils
dévoilent le mystère, ils montrent la mauvaise conscience de
chacun, affirmant que tout homme est un mystère unique. Ils osent
nous montrer l'homme tel qu'il est lui-même et lui seul, jusque dans
tous ses mouvements musculaires; et mieux encore, que, dans la
stricte conséquence de son individualité, il est beau et digne
d'être contemplé, qu'il est nouveau et incroyable comme toute œuvre
de la nature, et nullement ennuyeux. Quand le grand penseur méprise
les hommes, il méprise leur paresse, car c'est à cause d'elle
qu'ils ressemblent à une marchandise fabriquée, qu'ils paraissent
sans intérêt, indignes qu'on s'occupe d'eux et qu'on les éduque.
L'homme qui ne veut pas faire partie de la masse n'a qu'à cesser de
s'accommoder de celle-ci; qu'il obéisse à sa conscience qui lui
dit: «Sois toi-même! Tout ce que tu fais maintenant, tout ce que tu
penses et tout ce que tu désires, ce n'est pas toi qui le fais, le
penses et le désires.»Toute
jeune âme entend cet appel de jour et de nuit, et il la fait frémir,
car elle devine la mesure de bonheur qui lui est départie de toute
éternité quand elle songe à sa véritable délivrance. Mais ce
bonheur elle ne saurait l'atteindre d'aucune façon, tant qu'elle
demeure prisonnière dans les chaînes des opinions et de la crainte.
Et combien, sans cette délivrance, la vie peut être désespérante
et dépourvue de signification! Il n'y a pas, dans la nature, de
créature plus morne et plus répugnante que l'homme qui a échappé
à son génie, et qui maintenant louche à droite et à gauche,
derrière lui et partout. En fin de compte, on ne peut plus même
attaquer un pareil homme, car il est tout de surface, sans noyau
véritable; il est comme un vêtement défraîchi, mis à neuf et que
l'on fait bouffer, comme un fantôme galonné qui ne peut plus
inspirer la crainte et certainement pas la pitié. Si l'on dit à
juste titre du paresseux qu'il tue le temps, il faut veiller
sérieusement à ce qu'une époque qui place son salut dans l'opinion
publique, c'est-à-dire dans la paresse privée, soit véritablement
une fois mise à mort; je veux dire par là qu'elle doit être rayée
de l'histoire de la délivrance véritable de la vie. Combien grande
devra être la répugnance des générations futures, lorsqu'elles
auront à s'occuper de l'héritage de cette période au cours de
laquelle ce ne furent pas des hommes vivants qui gouvernèrent, mais
des apparences d'hommes pensant publiquement. A cause de cela notre
époque passera peut-être, aux yeux de quelque lointaine postérité,
pour la tranche la plus obscure et la plus immense de l'histoire,
parce que la plus inhumaine.