Couples de feu et de foi - Raphaëlle Simon - E-Book

Couples de feu et de foi E-Book

Raphaëlle Simon

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Beschreibung

Avec justesse et une grande sensibilité, l’auteur nous fait entrer de manière inédite dans l’intimité de sept couples d’hier et d’aujourd’hui. À travers le récit de leur vie, émaillé d’anecdotes et des plus beaux extraits de leurs lettres, nous découvrons comment la foi a été le socle de leur vie conjugale et le véritable secret de leur amour : un amour brûlant, dans les joies du quotidien comme dans les épreuves, parfois jusqu’au don total. Un livre inspirant pour les couples et tous les chrétiens, qui montre combien le mariage est un magnifique chemin de sainteté.

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Seitenzahl: 424

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Raphaëlle Simon

Préface de Sophie Lutz

Couples de feu et de foi

Conception couverture : © Christophe Roger

Photo 4e de couverture : © Olivier Pain

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2020

89, bd Auguste Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 9-782-35389-818-3

Dépôt légal : 3e trimestre 2020

À Nicolas,

« Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui ».

(Ct 2, 16)

Aux couples qui s’aiment,

à tous ceux qui peinent,

et parfois, ce sont les mêmes…

À Xavier Lacroix.

Préface

Heureuse idée que d’ouvrir ce dossier, si négligé dans l’Église jusqu’à Vatican II : celui du mariage comme chemin de sainteté. Le Dieu-Amour a voulu que l’union de l’homme et de la femme soit l’image de ce secret « radioactif » qui le constitue et qui cherche sans cesse à se diffuser. C’est dire la puissance contenue dans le mariage, puissance qui traverse les sept histoires d’amour que ce livre raconte.

Pour que ce mystère manifeste plus vivement son évidence, Raphaëlle Simon a renoncé à des récits biographiques classiques pour se concentrer sur l’intimité de ces couples, leur rencontre, leur amour, leur vie commune, leur fécondité, quitte à omettre certains pans beaucoup plus connus de ces existences ou du moins en leur donnant uniquement la place nécessaire à la compréhension de leur mode de vie. Ce jeu d’inversion des perspectives fait toute la surprise et la saveur de ce livre.

Cette lecture m’a convaincue que ces couples chrétiens n’ont rien à envier aux autres quant à l’intensité de leur expérience d’amour. Ce sont de grands amoureux, qui ne se gênent pas pour goûter à fond les délices de cet état. Peut-être sont-ils plus audacieux encore que les autres pour rêver d’éternité et d’indestructibilité du lien qui les ravit. À leurs yeux, leur conjoint est un cadeau merveilleux pour lequel ils craignent de ne pas être assez reconnaissants. Ils ont en commun de très mal supporter la séparation quand les circonstances l’imposent, et de se sentir davantage eux-mêmes sous le regard de l’autre. Ils ne boudent pas leur bonheur et pourtant leur histoire est loin d’être un long fleuve tranquille.

L’actualité douloureuse des abus dans l’Église a révélé à quel point il était dangereux de mettre une personne sur un piédestal parce que sa vie, son œuvre ou ses choix suscitent notre admiration. Pas seulement pour la personne admirée (en l’occurrence, nous parlons de personnes qui, à l’exception d’une, sont mortes et ne craignent plus pour leur orgueil), mais aussi pour celle qui se laisse gagner par une sorte de fascination pour une personnalité. De ce point de vue, il nous faut rectifier notre manière de nous projeter dans la vie « rêvée » ou « imaginée » de quiconque, car il y a là un refus du réel qui fausse notre rapport à la vie, aux autres, à Dieu. Voilà qu’est fortement bousculée notre tradition catholique de raconter la vie des saints. Je n’ai pu m’empêcher de ressentir résonner ce problème en moi en prenant connaissance de cet ouvrage. Je me suis demandé : dans quel état d’esprit renouvelé puis-je aborder cela ? D’un point de vue humain, pour l’amateur de biographies, il y a un plaisir certain à faire connaissance avec ces couples. D’un point de vue chrétien, c’est l’hagiographie trop légendaire ou désincarnée qu’il me faut interroger. Certaines personnes ne sont d’ailleurs pas canonisées dans ces sept histoires. Il me fallait donc les découvrir avec recul. Le contexte et l’époque de leur vie, les complexités de leur psychologie, leurs pratiques spirituelles orientent leur cheminement et ne disent pas tout de leur sainteté. La sainteté ne consiste pas en une accumulation de dévotions, et Dieu sait si les catholiques sont créatifs en la matière comme on peut le voir dans ces vies. L’intérêt de ces histoires est qu’elles nous invitent à être davantage attentifs au souci d’aimer le conjoint et, à partir de lui, les autres. N’est-ce pas le plus important ? Si la lecture de telles histoires est une manière de réveiller notre propre souci d’aimer, alors il est encore bon de raconter et de lire des biographies de chrétiens. L’actualité met aussi en lumière qu’un style et un ton de récit hagiographique ne rendent pas hommage à la sainteté, dès lors que ce récit simplifie à l’excès le cheminement d’une vie. Raphaëlle Simon opte ici pour la sobriété et cherche ainsi à éviter l’idéalisation qui déforme la réalité et n’aide personne. Apprendre à aimer est long, progressif, parfois difficile. S’ouvrir à l’autre est un processus qui nécessite de mobiliser toutes les facultés humaines, dans lesquelles Dieu a mis sa force et sa beauté. Un récit qui cherche à rendre compte d’un chemin de foi est donc au défi de décrire l’énergie humaine à l’œuvre dans une personne qui a choisi de se brancher sur l’énergie même de Dieu. C’est l’éternelle question de la nature et de la grâce, si intimement liées dans le croyant qu’on distingue difficilement ce qui relève de la volonté humaine et ce qui relève d’un don divin.

Il existe une sorte de complexe chez certains chrétiens, qui craignent d’aimer leur époux ou leur épouse plus que Dieu. Ce scrupule peut naître d’une affirmation maladroite de la prééminence de la consécration à Dieu. Dans les histoires de ce livre, j’ai constaté que ce scrupule et la concurrence qu’il induit étaient peu présents. Je retiens plutôt que ces couples s’inspirent de la générosité de l’amour de Dieu pour aimer davantage. Ils considèrent que l’amour conjugal ne les empêche pas, mais leur permet au contraire de comprendre l’amour de Dieu. Et réciproquement. Leur foi ne les conduit pas à se détacher de l’autre, elle les rapproche. C’est tellement vrai que pour Félix, le seul incroyant de ces époux, l’amour conjugal sera le chemin vers Dieu après la mort de sa femme Élisabeth. Quant à elle, la souffrance de n’être pas comprise dans sa foi par son mari ne sera jamais un prétexte pour s’éloigner de lui. Maintenir la relation d’amour est ce qui prime pour Élisabeth. L’amour à la manière de Dieu embrasse tout, bien au-delà de l’Église. Dieu se laisse approcher par des voies inimaginables de variété, et l’amour entre l’homme et la femme en est une d’excellence. Ceux qui aujourd’hui veulent encore se marier, sans être parfois capables d’exprimer la foi de leur baptême, associent leur amour à une source sacrée, dont ils ne savent pas le nom et que l’Église essaie de leur redonner.

Au fil de ces récits, tous les défis de la vie de couple sont illustrés. Il serait dommage de les lire en considérant que ce sont des couples qui ont eu de la chance dans l’assortiment, qui sont « bien tombés ». Ce serait précisément l’état d’esprit magique que je déplorais précédemment, qui nous fait tenir à distance la sainteté, ou l’aspiration au bonheur, et nous détourne du travail de l’amour. Osons regarder les défauts qui affleurent par moments, deviner les efforts déployés par ces couples qui n’aiment pas forcément dans la facilité. Ne passons pas trop vite sur ces caractères forts qui n’étaient pas forcément simples à vivre et sentons qu’ils marchent à l’aveugle autant que nous. Sentons la peur qui affleure dans la manière de se raccrocher à la foi, quand l’épreuve est trop lourde. N’idéalisons pas leur confiance en Dieu, qui est trébuchante comme la nôtre. La vraie confiance est tremblante, ne la rêvons pas sans nuages.

C’est à mon sens une réflexion importante pour aborder la part non négligeable de souffrances que ces couples affrontent, au sein même de leur mariage. Ce livre est une sorte de martyrologe, à cause du témoignage d’amour rendu au travers d’épreuves qui viennent toucher le cœur du cœur de ces couples. La question de la souffrance et de son sens s’y pose de manière aiguë et très concrète, au travers des morts d’enfants, dilemmes éthiques dans l’accueil de la vie, stérilité, guerres, exil, maladies, veuvages précoces, disparité de foi. Ces épreuves, que tout humain affronte, sont vécues avec les mêmes déchirements que n’importe qui, avec ce surcroît d’espérance que l’Esprit, qui souffle où il veut, distribue avec la même générosité sur le croyant et l’incroyant.

Alors que notre époque contemporaine est remplie des revendications de l’égalité homme-femme comme une revanche sur des siècles de domination, dont l’Église est souvent considérée comme une représentante coupable, force est de constater que dans ces couples, les femmes ont une très forte présence et ne semblent pas hésiter à prendre toute leur place dans l’équipage. Certaines exercent une activité professionnelle, comme Jeanne qui est médecin, ou Zita qui met en œuvre son talent d’assistance sociale, sans se réfugier dans son statut de reine ou de mère de famille nombreuse. Ces femmes ne se conforment pas à un modèle unique et montrent leurs aspirations et leur personnalité propre. La réforme que l’Église veut mener pour profiter davantage du charisme féminin pourrait lui permettre de rester un organisme vivant sans se dénaturer en structure. Elle pourra tirer parti de ce qui se vit dans la vie de couple où la parité naturellement vécue est source d’équilibre et de juste réalisation de soi pour l’un et l’autre. La parité dans le couple est un antidote à la rigidité. Elle appelle sans cesse l’équilibre des forces de vie en présence. On parle de la famille comme église domestique sans suffisamment songer qu’elle est aussi, et peut-être avant tout, un modèle pour la « grande » Église et non pas l’inverse. La richesse, la variété de ces sept histoires, montre assez combien dans le couple et la famille sont vécus tous les aspects de la vie humaine, et combien l’homme et la femme y acquièrent une expertise en humanité qui devrait irriguer l’Église, mais aussi la société tout entière. Regarder le mystère de l’Église vécu dans un couple ou comprendre le mystère de l’Église en contemplant le mystère d’un couple, c’est faire honneur à la parole de Dieu « à son image Il les créa ». Le mariage est icône de chair. Pour ceux qu’un livre de théologie sur le mariage découragerait, la manière dont ces couples considèrent le sacrement qu’ils se donnent est un catéchisme du mariage.

Les vies de ces couples couvrent presque exhaustivement la période qui s’étale du milieu du XIXe siècle à notre début de XXIe siècle. Nous prenons conscience d’une révolution dans la vie des couples, perceptible avec le ton très différent de la dernière histoire qui montre Chiara et Enrico en proie aux angoisses actuelles face à l’engagement, quand les autres franchissent le pas définitif en quelques semaines ou mois. Pour un lecteur d’aujourd’hui, il peut être roboratif de faire un petit bain de simplicité dans ces décisions qui savent se prendre sans légèreté mais sans retard. Non pour déplorer le changement d’époque, mais pour mesurer les enjeux et les écueils d’un côté comme de l’autre.

Raphaëlle Simon offre dans ce livre une composition et une approche originales, qui font réfléchir au sens de la vie, du mariage, de l’amour humain, d’une manière inédite. Ces sept couples ne sont pas tous canonisés. Et j’ai presque envie de dire : tant mieux. Cette liste n’en est que plus ouverte. Chaque couple peut s’inscrire dans la continuité et comprendre l’intérêt de relire sa propre histoire comme un précieux maillon de la chaîne de ceux qui veulent vivre l’amour dans le mariage, ce chemin ayant perdu son évidence pour nombre de nos contemporains. Sept couples, un chiffre qui ouvre sur l’infini, tant elles sont nombreuses les facettes de la relation entre deux êtres. Que chaque lecteur écrive la huitième histoire, tout aussi unique, inimitable et instructive, avec son propre couple ou son propre cheminement.

Sophie Lutz

Introduction

Lorsque j’étais adolescente, avec quelques amies engagées comme moi dans le scoutisme, nous notions sur de petits carnets des citations de saints et paroles édifiantes. Je me souviens en particulier de celle-ci, d’Élisabeth Leseur : « Penser est beau, prier est mieux, aimer est tout. » Je ne connaissais rien de son auteur, si ce n’est qu’il s’agissait d’une laïque et grande spirituelle, auteur notamment de Lettres sur la souffrance. J’en gardais une image un peu poussiéreuse, très XIXe siècle… Je découvrirais plus tard, au-delà de la pieuse épouse, une grande amoureuse, une femme du monde, intelligente, formant avec son mari Félix un couple très attachant.

Vers l’âge de 25 ans, je découvrais, grâce à la lecture du livre de Jean Sévillia, un portrait de l’impératrice Zita, et grâce au cardinal Suenens, les notes spirituelles du roi Baudouin. La vie de ces deux souverains m’a profondément marquée. Ainsi, on pouvait être impératrice tout en demeurant une grande chrétienne, une épouse passionnée et une femme très aimée. De même, on pouvait exercer le pouvoir au sommet tout en ayant le souci constant des plus pauvres, rester un homme simple, un mari aimant et un chrétien authentique.

Lors de mes études de science politique, puis en tant que journaliste, je me suis intéressée de plus près à ces figures, comme à d’autres (Frédéric Ozanam, la reine Fabiola…) dont la vie était marquée du sceau de l’amour et de la foi. En quête de modèles pour ma propre vie conjugale et familiale, je cherchais notamment des exemples de saintes mères de famille. Or, je n’en trouvais que très peu, pour ainsi dire toutes devenues veuves puis religieuses. « À croire qu’il faut tuer le mari ! » m’avait répondu en boutade l’évêque à qui je m’en ouvrais. Pourtant, Vatican II l’a rappelé, l’appel à la sainteté concerne tous les baptisés. Pourquoi alors si peu de couples béatifiés ou canonisés ? Le pape saint Jean Paul II a souhaité y remédier en renouvelant le regard de l’Église sur la sexualité, en contribuant à montrer combien le mariage était chemin de sainteté, en portant sur les autels une mère de famille ni veuve ni religieuse, Jeanne Beretta Molla, et en ouvrant la voie de la béatification à des couples, dont Luigi et Maria Beltrame Quattrocchi. Il a ainsi rappelé qu’on n’est pas saint tout seul !

Pour beaucoup, le mariage n’est qu’une affaire de sentiments ou un simple contrat, pouvant être rompu par l’une des deux parties. Mais le mariage est bien plus que cela. C’est le lieu de l’alliance, fondée sur l’amour inconditionnel et la confiance réciproque. Dans cette perspective, les risques, les échecs comme les réussites sont pris et assumés ensemble. Pour les chrétiens, le mariage est encore le lieu du salut. Le mari et la femme sont l’un avec l’autre et l’un pour l’autre canal de la grâce de Dieu. Chacun des conjoints devient alors école de sanctification pour l’autre.

Aujourd’hui, la forme traditionnelle du couple marié vivant avec ses enfants est devenue un modèle minoritaire, mais la famille reste une valeur refuge et le couple fait toujours rêver. Le mythe de l’amour romantique, qui ne peut être que passionnel ou fatal, séparant nécessairement l’amour du mariage, est trompeur et loin de la réalité. Le mariage « bourgeois », convenu, ne fait pas vraiment envie. Les histoires d’amour vantées par les séries qui mettent en scène l’adultère font sourire, mais ne rendent pas heureux.

Les sept récits qui suivent, de Frédéric et Amélie Ozanam à Chiara et Enrico Petrillo, montrent au contraire la grande liberté que donne l’amour vrai, vécu dans toutes ses dimensions – éros, philia et agapè – dans l’aventure du mariage. La souffrance n’épargne aucun de ces couples, éprouvés dans leur vocation même, mais une joie secrète semble demeurer.

Aujourd’hui encore, nous avons besoin de modèles, de héros, de figures porteuses d’espérance. Nous avons besoin de lire et d’entendre de belles histoires. Le pape François, dans son message pour la 54e Journée mondiale des communications sociales (24 mai 2020), ne dit pas autre chose : « Nous avons besoin de respirer la vérité des bons récits : des récits qui construisent et non qui détruisent, des récits qui aident à retrouver des racines et la force d’aller de l’avant ensemble. […] Des récits qui remettent en lumière la vérité de ce que nous sommes, jusque dans l’héroïsme ignoré de la vie quotidienne. […] Chacun de nous connaît diverses histoires qui ont une odeur d’Évangile, qui ont témoigné de l’Amour qui transforme la vie. Ces histoires réclament d’être partagées, racontées, pour les faire vivre en tout temps, dans toute langue, par tous les moyens. » C’est dans cette perspective que les pages qui suivent ont été écrites.

Si le récit de ces « couples de feu et de foi » peut sembler trop extraordinaire, ou éloigné de nos préoccupations actuelles, il faudra se rappeler qu’il ne s’agit pas tant de les imiter que de s’en inspirer, tant chaque couple est appelé à une vocation propre. Enfin, si exemplaires soient les personnes, Dieu seul est saint. C’est donc son œuvre à Lui qui est admirable en elles. « Que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 14).

1

Amélie et Frédéric Ozanam

Deux cœurs brûlants de charité

La voix de mon bien-aimé ! C’est lui, il vient…

Il bondit sur les montagnes, il court sur les collines,

mon bien-aimé, pareil à la gazelle, au faon de la biche.

Le voici, c’est lui qui se tient derrière notre mur :

il regarde aux fenêtres, guette par le treillage.

Il parle, mon bien-aimé, il me dit :

Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens…

(Ct 2, 8-10)

En ce 23 juin 1841, il pleut des cordes sur le parvis de l’église Saint-Nizier à Lyon. La mère de la mariée, aux anges, raconte à sa propre mère les détails et l’émotion suscitée en ce jour des noces de sa fille chérie, Amélie Soulacroix, 21 ans, avec le jeune professeur si prometteur, Frédéric Ozanam, 28 ans. « Amélie était bien simple dans son costume de mariée… Quand elle est sortie de sa petite chambre dans ce costume si analogue à sa personne, il y a eu un mouvement d’admiration et le marié était tout ému d’avoir une si belle fiancée […]. Ils se conviennent si bien 1. »

Frédéric, qui a grandi à Lyon, voit autour de lui tous ses amis rassemblés pour la messe. Son frère aîné, Alphonse, est prêtre, c’est lui qui célèbre le mariage. Son frère cadet, Charles, sert la messe. Ses parents sont morts et, de leurs quatorze enfants, seuls les trois frères ont survécu. Mais aujourd’hui, Frédéric est heureux, et rien ne pourra lui ravir sa joie. « Quant à moi, écrira-t-il à son meilleur ami François Lallier, je ne sais plus où j’étais, je retenais à peine de grosses, mais délicieuses larmes, et je sentais descendre sur moi la bénédiction divine avec les paroles consacrées 2. » Il a seulement exigé qu’on ne danse pas le soir, non par puritanisme, mais parce qu’il ne sait pas danser et craint d’être ridicule. Les festivités ont donc été réduites à un déjeuner familial qui a lieu après la messe au château de Verney, sur la commune de Caluire-et-Cuire, résidence d’été des Soulacroix.

À vrai dire, rien ne prédisposait Frédéric Ozanam au mariage, lui qui n’a connu de près aucune femme hormis sa mère, sa sœur aînée tôt disparue, sa vieille bonne et ses deux cousines. Tout juste a-t-il fréquenté à Paris les salons de Madame Récamier et de Madame de Lamartine. Mais à l’université, ainsi qu’à la conférence d’histoire qu’il fréquente – exclusivement masculine –, il ne croise pas de jeunes filles. Aussi est-il plutôt sur la défensive, et même un brin misogyne, lorsqu’il déclare ne pas comprendre les femmes en général : « Leur sensibilité est parfois admirable mais leur intelligence est d’une légèreté et d’une inconséquence désespérantes 3. » Quant au mariage, il lui reproche d’être le plus souvent un « égoïsme à deux », qui « fait oublier tout le reste », entre en concurrence avec les liens d’amitié et compromet aussi la charité due au dehors du foyer. Il ironise : « Lallier vient d’épouser mille livres de rentes » ; « Chaurand épouse un million » 4. Mais derrière ce mépris se cache en fait un idéal, loin des mariages bourgeois convenus, et sans doute aussi une certaine peur de l’engagement. Lorsque le dominicain Lacordaire apprend que son ami Frédéric se marie, alors qu’il en aurait bien fait une recrue pour son Ordre, il déclare : « Ce pauvre Ozanam ! il est tombé dans le piège ! », réflexion qui remontera jusqu’aux oreilles du pape. Pie IX aurait réagi avec humour : « Je ne savais pas que Notre Seigneur avait créé six sacrements… et un piège 5 ? »

Pourtant, en dépit de ses « répugnances », comme il le dit lui-même, Ozanam entrevoit le mariage comme « une vocation », à une époque où ce n’est pas courant. Mais une vocation « difficile ».

À 28 ans, Frédéric Ozanam s’est déjà fait un nom dans la petite société parisienne, où il côtoie les romantiques de l’époque : Chateaubriand, Sainte-Beuve, Lamartine, Vigny… Huit ans auparavant, il a créé avec six autres amis la première « conférence de charité » qui essaimera très vite et prendra le nom de Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le jeune homme a eu la chance d’habiter chez le grand physicien André-Marie Ampère pendant ses études. Docteur en droit, avocat, docteur ès lettres et auteur d’une thèse de philosophie sur Dante, titulaire d’une chaire de droit commercial à Lyon et bientôt professeur suppléant de littérature étrangère à la Sorbonne, il s’est fait remarquer par ses publications, son intelligence brillante.

Et dire qu’il a bien failli ne jamais parvenir jusqu’à cet âge… À 6 ans, atteint d’une fièvre typhoïde, Frédéric a été sauvé miraculeusement de la mort grâce à la bière qu’il a réclamée ! Mais aussi grâce aux prières de sa mère à saint François-Régis…

Enfant « entêté, désobéissant, paresseux et gourmand 6 », selon ses propres dires, Frédéric change radicalement en prenant des résolutions au moment de sa première communion. Mais à l’adolescence, influencé par les idées sceptiques du siècle, il se met à douter. Une expérience douloureuse, qui lui « ronge le cœur 7 » et lui fait passer des nuits blanches. Il s’accroche alors aux sacrements, à la prière, lutte pour se confesser, dans un combat spirituel jusqu’alors inconnu. Son professeur de philosophie, l’abbé Noirot, le « sauvera » en le guidant avec confiance et en lui permettant de réconcilier foi et raison. C’est un garçon à l’imagination débordante, qui aime parler, débattre, écrire, confronter ses idées. Élève bardé de prix et de récompenses, Frédéric fait preuve d’une intelligence et d’une maturité précoces. Il s’intéresse aux langues étrangères et en parle plusieurs couramment, l’italien, l’espagnol, l’anglais, l’allemand, le grec et le latin, mais il a aussi voulu étudier le sanscrit et l’hébreu. Insatiable, il est à la recherche de la vérité. Ayant retrouvé la foi, c’est d’ailleurs à celle-ci qu’il veut consacrer toute sa vie : « Je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix 8. »

Ozanam est aussi un garçon très sensible, entouré de nombreux amis, incapable de vivre seul. C’est un grand affectif. Il a cependant compris que ces amitiés ne le comblaient pas. La perte de ses parents l’a beaucoup affecté. Il cherche sa vocation. « Je sens en moi se faire un grand vide que ne remplit ni l’amitié, ni l’étude ; j’ignore qui viendra le combler, sera-ce Dieu ? sera-ce une créature 9 ? » Il propose à son ami Lallier de vivre en colocation afin qu’ils s’aident mutuellement dans leur combat pour rester purs. « Mon imagination me dévore, lui confie-t-il. Nous vivrions comme deux frères […], nous tâcherions ensemble de devenir meilleurs 10. » Frédéric veut répondre à l’appel de Dieu. Pour autant, il ne se voit pas religieux mais se sent plutôt investi d’une mission d’apôtre laïc dans le monde… Aussi se résout-il à demander conseil, à prier et à se donner un an de réflexion.

Quant à Amélie Soulacroix, c’est une jeune fille rangée, très heureuse en famille. Elle ne se sent aucune vocation particulière et n’envie pas spécialement le sort de celles qui sont déjà mariées. Elle a même fondé avec deux amies « la Sainte alliance de celles qui veulent rester filles 11 » ! On lui a présenté deux beaux partis, qu’elle a déclinés. Elle a pourtant failli accepter la main de l’un d’eux, parce qu’un riche mariage permettrait d’assurer à ses vieux parents l’avenir de son frère Théophile, atteint d’une maladie osseuse dégénérative et paralysé depuis l’adolescence. La jeune fille est prête à se sacrifier par devoir, mais la vérité est que la perspective de ce mariage ne lui procure aucune joie. Ses parents, qui font confiance à son intuition et à ses sentiments, s’en remettent à son choix. Amélie renonce donc et se sent immensément soulagée.

Alors, par quel miracle la magie de l’amour a-t-elle opéré entre Frédéric et Amélie ? Le père d’Amélie est recteur de l’académie de Lyon, il a déjà rencontré Frédéric et a soutenu sa candidature universitaire. Mais c’est l’abbé Noirot, qui connaît bien les Soulacroix, qui le premier a l’idée de faire rencontrer les jeunes gens. Ozanam accepte, sans conviction. L’abbé trouve facilement un prétexte pour introduire Frédéric chez le recteur, afin qu’il puisse bénéficier de ses conseils. Lors de cette première entrevue, Amélie reste dans la pénombre et entend le jeune professeur : « Je ne le vis pas, mais je fus charmée par ses paroles 12 », se souviendra-t-elle. Le 31 décembre 1939, un détail insignifiant va changer le cours des choses. L’abbé Noirot revient avec Ozanam chez les Soulacroix et offre un petit présent à Amélie qui le donne aussitôt à son frère, ravi. Cette attention bouleverse Frédéric, comme le rapportera Amélie dans ses souvenirs : « Je ne m’occupais pas du tout de M. Ozanam, mais il m’a répété bien des fois que l’affection si grande de mon frère pour moi l’avait profondément touché ce jour-là. Dès lors, il pensa que je devais être cette personne dont M. Noirot lui parlait depuis longtemps 13. » Frédéric confirme dans une lettre à Amélie : « Ce fut alors, Mademoiselle, que tout fut consommé pour moi. Alors le mystère, longtemps interrogé, de ma vocation s’éclaircit. » Il reconnaît immédiatement dans celle qui n’était qu’une aimable étrangère « la compagne tutélaire de [s]es années futures ». Plus, il voit en elle celle que la Providence a mise sur sa route : « Je crus entendre les paroles qui, dans l’Écriture sainte, sont dites au jeune Tobie : n’hésitez plus, car elle vous fut destinée dès l’éternité. Elle marchera avec vous dans le même chemin et le Seigneur miséricordieux vous sauvera l’un par l’autre 14. »

Autre événement important qui va conforter Ozanam dans le choix de se marier : le 14 octobre de l’année suivante, il est reçu premier à l’agrégation de lettres. Pour lui, c’est un signe évident. Il doit être « dans le monde » plutôt que religieux. Il se décide alors à demander la main d’Amélie, le 21 novembre 1840, jour de la Présentation de Marie, et la jeune femme accepte tout de suite. « J’ai consenti à ce que je croyais ne jamais consentir 15 », lui avouera-t-elle quelques mois plus tard, « jusqu’au jour où vous me demandâtes à mon père, je fuyais le mariage 16 ». Amélie a l’intuition que cet homme, qui l’a choisie, elle, sans fortune, alors qu’il aurait pu faire à Lyon les plus riches mariages, pourra la rendre heureuse et qu’elle aussi fera son bonheur : « J’étais enchantée de partager la destinée d’une personne si estimée, si respectée et que tout le monde aimait et qui me paraissait si digne d’être aimée sans partage. […] Dès lors, je sentis que Dieu me faisait une grâce immense et qu’il me donnait plus que je ne méritais 17. » Pour Amélie aussi, Frédéric apparaît comme un don de Dieu qui dépasse ses espérances.

Une messe à Fourvière, et les voilà qui se regardent comme « irrévocablement fiancés ». Mais à peine la bague passée au doigt de sa fiancée, Frédéric doit quitter Lyon pour Paris où il est attendu pour son premier cours en Sorbonne. Les noces ne sont prévues qu’en juin suivant. La séparation, pendant sept longs mois, les oblige à s’écrire beaucoup, longuement, passionnément…

Madame Soulacroix invite Frédéric à écrire une fois par semaine, étant bien entendu qu’elle lira le courrier destiné à Amélie… Il ne savait pas trop comment s’y prendre après ces premières entrevues. Au ton un peu conventionnel et aux phrases ampoulées du début vont bientôt succéder des mots plus simples, jaillis du cœur. « C’est grâce à leur correspondance qu’ils commencent à bâtir leur couple 18 », note l’historienne Agnès Walch. « Ils se sont écrit des mots qu’ils n’auraient ni pensé ni osé dire de vive voix. Ces longues fiançailles de papier les ont fait connaître l’un à l’autre, se découvrir et s’apprécier mutuellement 19. » Frédéric est un grand romantique, il utilise les expressions de l’amour courtois, idéalise l’être aimé. Plus naturelle et franche, Amélie n’hésite pas à le faire redescendre sur terre et à lui faire perdre ses illusions : « Dites bien à vos amis que votre fiancée n’a ni les cheveux d’or ni les joues de roses. Que c’est tout simplement une bonne jeune fille élevée par de bons parents et voilà tout 20. » Ou encore : « Je ne suis pas si pieuse que vous le croyez et je vous tromperais si je vous laissais cette persuasion 21. » « Lorsque vous me connaîtrez mieux, lui demande-t-elle dans une autre lettre, serez-vous indulgent pour mes défauts 22 ? »

Amélie veut être au courant de tout, des succès de son fiancé comme de ses échecs, pour pouvoir déjà partager ses joies comme ses peines : « Oh ! écrivez-moi tout 23. » Elle va jusqu’à se fâcher parce qu’il ne lui confie pas ses soucis : « Encore une lettre ! et vous ne me parlez pas de vos ennuis 24… » ; « Ainsi lorsque vous aurez quelqu’ennuis, quelques chagrins, venez me les confier. Laissez-le-moi et faites-moi tout partager afin de pouvoir dire nous. À cette condition je vous pardonne votre silence. Vous avez craint de m’affliger, croire cela est bien mal 25… »

Frédéric fait amende honorable et promet de la prendre au mot : « Désormais, nous dirons nous 26… » Il tient parole. « Dans sa correspondance, à partir de son mariage, il y a toujours “Madame Ozanam et moi”, ou “ma femme et moi”, note le théologien Bruno Hübsch. Il y a une volonté de faire en sorte que son œuvre soit aussi celle de son épouse 27. » D’ailleurs, Frédéric a déjà beaucoup évolué sur sa vision du mariage, qu’il entrevoit véritablement comme une œuvre commune, et il en fait part à Amélie : « J’y vois une destinée faite à deux, une association où l’on met en commun intelligence, sensibilité, dévouement, pour recueillir ensuite en commun les fruits de la postérité ; j’y reconnais le plaisir de suivre ensemble, avec un égal intérêt, les progrès favorables, de se consoler mutuellement dans les heures d’épreuve 28. »

Frédéric est anxieux de nature : il s’inquiète pour ses cours, n’en dort pas la nuit ; il est si nerveux que plusieurs fois, il en perd la voix. Amélie lui apporte sérénité, bon sens et humour. Elle rencontre un jour Lacordaire, qui lui dit que « Fred » a longtemps hésité entre le mariage et les Prêcheurs : « Concevez si je suis fière de l’avoir emporté 29 ! », plaisante-t-elle. Amélie n’hésite pas à faire de l’autodérision. À Frédéric, elle raconte : « Je fais un cours d’économie domestique et je deviens une fiancée terriblement femme de ménage 30. » Elle se moque aussi gentiment de l’accoutrement de son bien-aimé et de son goût pour le négligé : « J’ai bien envie d’élever un de vos amis à la dignité d’inspecteur de votre vestiaire 31. » Il faut dire qu’Ozanam se fiche pas mal de sa tenue : il n’est pas coquet, ayant tout de l’intellectuel distrait. Un de ses élèves l’a dépeint comme quelqu’un « qui n’avait rien de ce qui prédispose en faveur d’un homme, ni la beauté, ni l’élégance, ni la grâce. Sa taille était médiocre, son attitude gauche et embarrassée ; des traits incorrects, un teint pâle, une extrême faiblesse de vue, qui donnait à son regard quelque chose de troublé et d’indécis, une chevelure longue et en désordre lui composait une physionomie assez étrange. Mais, poursuit-il, on ne pouvait rester longtemps indifférent à cette expression de douceur et de bonté 32… » Il semblerait que l’humour d’Amélie soit communicatif car Frédéric lui renvoie une lettre où il se moque de la façon dont il a égaré son manteau lors d’une soirée : qui aurait bien pu échanger un manteau chic contre son vieux pardessus râpé ?

Pour les deux amoureux, le courrier fait l’objet d’une procédure sacrée : « Vous ne savez pas qu’en recevant vos lettres, écrit Frédéric, mon premier sentiment est de remercier Dieu qui me donne cette joie, que je m’enferme ensuite et me recueille dans ma chambre comme devant un autel, que je brise avec émotion ce cachet qui porte votre chiffre, et qu’enfin je lis et je relis en m’interrompant pour les baiser plusieurs fois. Et puis cette délicieuse lecture recommence le soir 33… » Les lettres reçues sont serrées dans un portefeuille de velours et de satin qui fait l’objet de tous les soins. Frédéric gardera cette correspondance comme un trésor, dans un livre d’or pieusement conservé dans les archives familiales. Quant à Amélie, ses parents se plaignent qu’elle s’enferme trop souvent dans sa chambre pour écrire…

Au fur et à mesure que le temps passe, les sentiments s’approfondissent, le désir s’enflamme. Frédéric avoue à Amélie : « J’ai de grands besoins de cœur, je me sens (permettez que je le dise) des sources de tendresse infinies qui sont impatientes de s’épancher : une alliance que les convenances seules auraient déterminée ne m’aurait jamais suffi 34. » À l’idée de se revoir, les tourtereaux ont « le cœur palpitant, l’âme émue 35 ». À Pâques, Frédéric a pu passer quelques jours à Lyon et retrouver sa fiancée… aussi la séparation exacerbe-t-elle les sentiments. Amélie, qui exprime souvent ses craintes et appréhensions envers le mariage, manifeste aussi progressivement sa confiance : « Je pensais au jour où je serais là, devant Dieu, et vous à côté de moi, que devant votre frère, nous dirions oui et que ce serait pour toujours, à jamais ! Ces mots me paraissent toujours un peu effrayants, mais quand je relis vos lettres, la dernière surtout, je me rassure car vous me promettez de me rendre heureuse, vous m’assurez de votre affection qui durera toujours ainsi, n’est-ce pas 36 ? » Frédéric, lui, a beaucoup de mal à supporter une nouvelle séparation et avoue comprendre ainsi le supplice du purgatoire. Avec les mots de la poétesse du XIIe siècle Marie de France, il redit à sa fiancée son amour désormais indéfectible : « Ni vous sans moi, ni moi sans vous 37 », mots qu’Amélie reprend à son compte un mois après. Elle lui témoigne toute sa confiance dans leur bonheur à venir : « Je voudrais être tout pour vous comme vous devrez être tout pour moi. Vous m’aimerez, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ne serions-nous pas heureux ? Est-ce que sans illusion, nous ne pouvons pas croire au bonheur ? Les afflictions, les douleurs, les chagrins viendront nous visiter, il n’y a pas de vie sans amertume ; mais nous les supporterons avec courage, avec résignation, comme des épreuves que Dieu envoie. On est plus fort lorsqu’on est deux 38. »

Le vouvoiement des fiançailles se muera naturellement en tutoiement après le mariage. Amélie et Frédéric passent ainsi l’un et l’autre de « Monsieur » ou « Mademoiselle » à « mon cher Frédéric », « ma bonne Amélie » ou encore « mon bien-aimé », « ma bien-aimée ». Ils s’écrivent énormément, longues lettres et courts billets, habitude qu’ils garderont toute leur vie, même entre la Sorbonne et leur appartement parisien. « S’ils avaient eu un portable, ils se seraient ruinés 39 ! », a confié leur descendante, Raphaëlle Chevallier-Montariol.

Dans les années de leurs « fiançailles épistolaires », le courrier est un moyen bien lent : il faut cinquante heures en diligence pour faire Lyon-Paris et quatre jours pour espérer une réponse. En dépit des obstacles, Amélie en perçoit les bienfaits et écrit dans sa toute dernière lettre avant le mariage : « Qu’elle soit bénie pourtant cette correspondance qui nous a fait connaître l’un à l’autre. Venez sans crainte, je crois par moments que je vous entends arriver et mon cœur bat si fort qu’il semble qu’il va éclater. […] Arrivez vite, et ne doutez pas du bonheur que j’aurai à vous revoir car je n’ai jamais hésité depuis le jour où je vous ai dit que c’était pour toujours 40. »

Amélie s’est préparée sérieusement au mariage, avec le secours de la prière, de la confession et de l’eucharistie. Frédéric utilise même le mot de « noviciat » pour ses fiançailles et plusieurs fois celui de « ministère » 41. Ils se trouvent devant un mystère qui les dépasse, mais qu’ils vivent comme un moyen de perfection personnelle et de sanctification mutuelle. Frédéric considère sa femme comme son ange gardien, se tenant à ses côtés pour le rendre meilleur. Ils veulent se rendre heureux l’un l’autre. Et Ozanam ne boude pas son plaisir lorsqu’il écrit à son meilleur ami Lallier, cinq jours après son mariage : « Je ne me lasse pas d’être heureux. Je ne compte plus les moments ni les heures, le cours du temps n’est plus pour moi, que m’importe l’avenir ? Le bonheur dans le présent, c’est l’éternité, je comprends le Ciel 42. »

Après une cure à Allevard, en Dauphiné, pour que Frédéric soigne son mal de gorge, le jeune couple part en voyage de noces en Italie. Pour Ozanam, c’est un retour aux sources puisqu’il est né à Milan et y a vécu les trois premières années de sa vie. Il y est retourné en voyage avec ses parents, connaît la langue et a étudié de près la littérature italienne. Mais pour Amélie, il en va tout autrement et c’est une véritable aventure qu’elle vit là, pleine de confiance en son nouveau mari – tandis que ses parents sont morts d’inquiétude. Les jeunes mariés partent pendant deux mois, visitent Gênes, Naples, Capri, avant de rejoindre la Sicile, puis Rome – où ils reçoivent la bénédiction papale – et la Toscane. Frédéric fait voyager sa jeune épouse par bateau à vapeur, en train (le rail en est encore à ses débuts), parfois en carriole tirée par une mule, et la guide dans les cités antiques en fin connaisseur. Ils dépensent presque tout leur argent pour ce voyage.

Enfin de retour, ils s’installent à Paris, « un peu comme des étudiants 43 » se souvient Amélie. « De charmants souvenirs valaient bien des fauteuils et nous nous trouvions très heureux dans notre modeste logis 44. » Frédéric a seulement voulu faire un extra pour sa femme et lui a acheté un piano Pleyel – une folie. Amélie écrit à sa mère son bonheur de jeune femme, comment ils se promènent, avec Frédéric, le dimanche après-midi aux Tuileries et aux Champs-Élysées, bien habillés, chapeau, châle et manteau : « Frédéric me racontait des histoires, il était charmant, nous étions comme des pinsons 45. »

Ozanam a renoncé à une chaire de professeur à Lyon pour celle, beaucoup plus précaire et quatre fois moins bien payée, de professeur suppléant à la Sorbonne. Mais il souhaite s’adresser au plus grand nombre d’étudiants possibles, et Amélie le soutient dans son choix. C’est pourtant pour elle un immense sacrifice de s’installer dans la capitale et de couper ainsi le cordon avec sa famille restée à Lyon. Au quotidien, Amélie donne à Frédéric une plus grande stabilité affective, elle veille à son emploi du temps et à son sommeil, créant un cadre de vie favorable à son travail et à ses recherches. C’est encore elle qui gère le budget. Frédéric travaille toujours énormément, reçoit des étudiants, et il faut parfois toute la diplomatie de sa jeune épouse pour écarter les importuns et canaliser son activité débordante. Elle apaise beaucoup Frédéric, toujours anxieux avant ses cours et insatisfait après, l’entoure de ses soins prévenants et n’hésite pas aussi à lui donner des conseils pratiques, comme numéroter ses pages en gros pour remédier à son éternelle distraction… Frédéric s’épanouit au contact de cette jeune femme joyeuse, pétillante et drôle.

De son côté, Frédéric est attentif à ce qu’Amélie puisse développer son esprit et avoir du temps pour elle 46. Déjà, il a conscience que « la fin du mariage n’est pas la naissance des enfants […] mais la consécration primitive de toute société humaine dans cet amour qui en est le lien ». « Dans le mariage chrétien, tout se partage et rien ne se rompt ; tout se partage, devoirs, conditions : les devoirs sont égaux pour les deux parties contractantes. Toutes les deux doivent apporter une même espérance, un cœur égal 47… » Pour lui, sa femme est bien « la compagne de sa vie et l’associée de toute sa destinée 48 ».

Amélie est heureuse en ménage. « Dieu nous fit la grâce, dans un temps où cela est bien rare, de nous aimer tendrement 49 », se souvient-elle. Et, parlant de Frédéric : « Sa bonté pour moi a été extrême 50. » Les époux sont passionnément amoureux et manifestent concrètement leur amour, loin des unions de convenance des milieux bourgeois qui ne font pas envie. Frédéric offre des fleurs à sa femme tous les samedis. Il la « fleurit », comme il dit lui-même, « afin que les visiteurs du dimanche soir vissent bien, quand ils viendraient, qu’il y avait chez nous quelque chose qui ne flétrissait pas » 51. Amélie reçoit en effet le dimanche soir, sous forme de table ouverte. Artistes, intellectuels aux opinions diverses, peintres, étudiants, amis ou famille viennent d’autant plus volontiers qu’Amélie est à l’aise dans ce rôle. Les époux ont d’ailleurs conscience de leur amour rayonnant, au-delà de la sphère privée ; c’est même pour eux un témoignage. Frédéric dit beaucoup de bien de sa femme en public, ce qui met Amélie dans une grande confusion. « J’en avais surtout une grande honte devant les femmes que je savais n’être pas heureuses 52. » Pour le jeune marié, il s’agit là encore de manifester publiquement la tendresse qu’il porte à sa femme et l’hommage que tout mari doit à son épouse, mais aussi de témoigner que leur amour dépasse les simples réalités humaines. Dans l’intimité, Frédéric offre également à sa femme chérie un bouquet de fleurs tous les 23 du mois, jour de leur anniversaire de mariage. « Et pendant douze ans, en quelque lieu que nous nous soyons trouvés, il n’a jamais manqué une seule fois, le 23 de chaque mois, de me donner des fleurs 53. » D’ailleurs, le 23 est toujours célébré comme un jour de bonheur, et plus encore le 23 avril. Frédéric couvre Amélie de baisers, lui écrit des poèmes et des prières.

Dès l’année qui suit leur mariage, les époux attendent un « heureux événement », mais très vite, Amélie présente des risques de fausse couche. Celle-ci advient à la fin du mois de mai. Fièvre, délire, faiblesse extrême, la jeune mariée frôle la mort. Cette épreuve les abat tous les deux. Frédéric confie qu’il avait déjà « le cœur dilaté » à l’idée d’être père. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il prie, mais la plaie reste béante. Amélie doit se reposer et quitte Paris avec sa mère pour Oullins, près de Lyon, où son père a loué une maison de campagne. Frédéric, retenu à Paris pour ses travaux, ne pourra la rejoindre avant la mi-août. La séparation, déchirante, est très mal vécue par le couple, surtout par Frédéric. Cet éloignement géographique leur fait reprendre la plume. Ils s’écrivent quotidiennement des lettres enflammées. Dès le jour du départ, Frédéric s’adresse à son Amélie, sa « fille adorée, sœur chérie, aimée de tous », et lui remet une lettre pour le train : « Je ne voulais pas te quitter. […] Je sens ta douce étreinte, j’entends le souffle léger qui soulève ta poitrine, j’épie toutes tes émotions, tous tes souvenirs, toutes tes espérances ; je m’y retrouve et je suis heureux. […] Tu as fait mon bonheur pendant un an et tu l’as préparé pour la vie, pour l’Éternité. Oui, l’amour est éternel, il ne connaît ni le temps ni les distances 54. » Amélie lui répond sur le même ton : « Tout en t’écoutant je t’embrassais de tout mon cœur comme lorsque tu me mets sur tes genoux et que tu me parles doucement à l’oreille. Mon cher bien-aimé, je t’aime plus que je ne le croyais avant de partir 55. » À l’arrivée de la lettre suivante de Frédéric, Amélie se précipite, le cœur battant : « Je me suis sauvée dans ma chambre, pour nous enfermer tous les deux tout seuls ; puis je me suis mise assise sur tes genoux, mes bras autour de ton cou, et je t’ai écouté. Quand tu as eu fini je t’ai fait recommencer, puis je t’ai fait recommencer encore, et j’ai pensé longtemps à toi, te parlant dans mon cœur. Oh ! je t’aime bien mon âme, je t’aime bien, et comment en serait-il autrement, tu m’aimes tant et si bien comme je le voulais 56. »

À tout bout de champ, ils se redisent à quel point l’autre leur manque. « N’est-ce pas qu’une autre fois, nous ne nous quitterons plus ? […] Écris-moi souvent ainsi, écris-moi longuement, c’est ma seule consolation 57 », confie un Ozanam très affecté. Il lui dit son ennui, son sentiment d’abandon, combien la maison est déserte sans elle. Amélie le console : « Je donnerais tout au monde pour te voir un instant et recevoir une caresse de toi 58 », ou encore : « J’étais très belle et tout le monde m’en a fait compliment, mais que j’eusse préféré entendre un seul mot de toi, un seul petit mot comme lorsque tu es bien amoureux, que tu me trouves bien selon ton cœur et que je le devine dans tes yeux 59. »

Le sacrifice de la séparation est si difficile qu’ils finissent par « craquer ». En filigrane, le ton change, comme en témoignent ces mots d’Amélie à Frédéric : « Je pense qu’il t’a fallu de grandes occupations pour rester quatre jours à Paris sans m’écrire 60. » En fait, leurs lettres se sont croisées. Frédéric, qui est contrarié de devoir retarder de quelques jours les retrouvailles à cause d’obligations professionnelles, écrit à Amélie : « Je n’y puis tenir plus et je n’hésite pas à l’avouer, c’est déjà assez héroïque d’avoir fait un sacrifice de trois semaines. Mon stoïcisme ne va pas au-delà 61… » et encore : « Tu me grondes cependant et tu ne veux pas comprendre […] mais je t’expliquerai et tu m’absoudras. »

Les jeunes époux se retrouvent quelques jours, mais Frédéric doit repartir très vite à Paris et la nouvelle séparation exacerbe les sentiments. C’est leur première crise conjugale. Amélie prolonge son absence, tiraillée entre l’amour des siens – sa mère se montre quelque peu possessive – et l’amour de son mari. Frédéric n’en peut plus et lui adresse une très longue lettre : « Si cette séparation se prolonge, si elle ne s’abrège point, il faudra longtemps pour réparer le mal qu’elle m’a fait… Sois généreuse, quitte ton petit paradis terrestre d’Oullins, où tu es si bien, mais où je ne suis plus. Viens à moi. Presse l’époque de ce départ 62… » Trois jours après, il lui dit combien il souffre d’être seul : « Ne prends point mes paroles pour des reproches. Non, c’est l’expression simple de mes peines 63. »

Amélie lui répond avec toute sa sollicitude : « Je n’aurais pas dû te quitter… Si je pouvais, je partirais de suite et viendrais te trouver 64 » et encore : « Je ne croyais pas, cher Frédéric, que tu me deviendrais un jour si nécessaire, et je ne me croyais pas capable de tant t’aimer 65… »

À quelques jours des retrouvailles à Paris, Ozanam intériorise cette longue absence : « Peut-être la Providence a-t-elle voulu nous laisser un moment l’un sans l’autre pour nous faire voir que l’un sans l’autre nous ne pouvions vivre 66. » Il demande humblement pardon à Amélie de son impatience, d’avoir cédé à son extrême tristesse. Seul son état d’« amoureux passionné » peut expliquer la peine de son absence : « Tu me pardonneras donc beaucoup parce que j’ai beaucoup aimé 67… » Les époux enfin réunis retrouvent Paris et déménagent rue Garancière, près du jardin du Luxembourg.

En avril 1843, le Samedi saint, Amélie fait une deuxième fausse couche. Elle a de nouveau l’obligation de se reposer pendant une longue période. Elle part donc en convalescence d’abord chez des amis à Nogent-sur-Marne, puis au Havre parce que les médecins lui ont prescrit des bains de mer, enfin chez ses parents à Lyon. Et elle recommencera l’année suivante quinze jours à Dieppe, pendant l’été.

Aux mêmes maux, les mêmes effets. Frédéric vit très mal ces nouvelles séparations. Les tensions se cristallisent, surtout autour de la belle-famille. Frédéric constate qu’Amélie est encore très attachée à ses parents et n’a pas complètement coupé le cordon, et que ses beaux-parents, si aimants soient-ils, sont parfois pesants. Mais là encore, le jeune homme passionné comprend qu’il doit aimer d’une autre façon. Il vit alors une véritable « conversion » à l’amour conjugal, à la véritable alliance. Une très longue lettre à Amélie témoigne de ce tournant dans la vie d’Ozanam : « Voici deux ans que je suis frappé en ce qui m’est le plus cher, et après avoir tout arrangé pour ma félicité dans ce monde, il se trouve qu’elle est troublée de manière imprévue et terrible par les maux que tu as supportés chrétiennement. […] En interrogeant ces deux années passées dans l’état de mariage, je trouve que j’ai mal usé de ses bienfaits et de ses grâces. Une épouse m’avait été donnée pour être auprès de moi une image de la bonté de Dieu et me rendre meilleur par la puissance charmante qu’elle exerce sur moi. Au lieu d’aimer en elle Celui qui me l’a donnée, c’est moi-même que j’ai cherché en elle, c’est moi que j’ai voulu faire adorer dans son cœur, c’est moi que j’ai voulu faire entrer seul dans ses pensées, et ce misérable égoïsme, croyant ne pas être au gré de son impatience, a été la cause de toutes mes inquiétudes. » S’ensuit une sorte de relecture de sa vie, avec la résolution de vivre plus saintement à l’avenir, ainsi qu’une demande de pardon et de soutien à sa chère femme : « Je viens te prier de pardonner mes fautes et les ennuis qu’elles t’ont causés : je viens te redemander ta confiance, ton estime, et cet amour qui ne me manquera jamais. J’en ferai un meilleur usage. […] Tu es amoureuse de tout ce qui est grand, tu me soutiendras, tu m’aideras, tu seras le rayon de lumière toujours dans ma pensée. » Et il termine ce long témoignage par une invitation à le retrouver, à la manière du Cantique des cantiques : « Viens donc, ma bien-aimée, ma colombe, mon ange, viens entre mes bras, contre mon cœur, viens me rapporter le tien qui est si pur et si généreux : que Dieu nous bénisse en voyant qu’au bout de deux années, nous nous aimons mille fois plus qu’au premier jour 68 ! »

En effet, chaque séparation incite les deux époux à une correspondance qui les montre de plus en plus unis et amoureux. « Il est très surprenant de trouver dans leurs lettres tant de marques d’affection sensible : ils s’embrassent à tout bout de champ, se disent qu’ils s’aiment passionnément, qu’ils pensent sans cesse l’un à l’autre 69 », analyse l’historienne Agnès Walch. « Je t’embrasse tant et tant que je puis, écrit Amélie à Frédéric, je ne pense qu’à toi 70… » ; « Je t’envoie les meilleurs baisers salés 71 » ; « Je t’aime je ne sais plus comment 72 ». « N’ayons pas honte de ces aimables puérilités, lui répond Frédéric, et si nous devons vieillir un jour, que notre amour garde sa jeunesse éternelle 73. » Ainsi, les époux ne se quittent jamais vraiment, ils se retrouvent chaque jour au moins en pensée et en prières. Amélie, qui va à la messe chaque matin, communie pour être tout le temps en union avec Frédéric. « Adieu cher bien-aimé, je t’aime de toute mon âme, je ne pense qu’à toi, et si ma pensée était autant préoccupée du bon Dieu que de toi, je serai en prière perpétuelle 74. » Frédéric, à son tour : « Adieu ma tendre amie, mon cœur, ma colombe blanche, mon ange bien-aimé. Adieu, à Dieu seul toi et moi, nous deux ensemble maintenant et toujours 75. »