Courageuse, est-ce juste un mot? - Nanou - E-Book

Courageuse, est-ce juste un mot? E-Book

Nanou

0,0

Beschreibung

L'inde, mon pays, mes racines, ma force. Depuis toute petite déjà, j'étais passionnée par la nature et toutes ses merveilles. Jouer avec la terre, sentir le vent et les gouttes de pluie sur mon visage, courir sans but étaient ma joie de vivre. Mais voilà, les souffrances et les plus sombres côtés de l'être humain se sont mis sur mon chemin. La misère, la violence, la mort, l'effondrement familiale, mon adoption.

Mon récit veut raconter ce parcours de combattante. Ce lien que j'entretiens avec la nature m'a permise d'affronter les périls, de naviguer en moi, dans mes émotions et de voir les beautés de ce monde.

Peut-être que des gens se reconnaitront au travers de ces lignes, la résilience dont j'ai du faire preuve leur fera écho.

A toutes épreuves de la vie le cœur ne demande qu'à être en paix. 

À PROPOS DE L'AUTRICE

Nanou a déjà vécu trois vies : avec sa famille en Inde, puis sa famille d’adoption en Suisse, enfin lors de son indépendance et la création de sa propre famille. Elle a éprouvé tôt le besoin de les raconter: ne rien perdre de la mémoire si fragile d’années qui l’ont construite est vital. Pour elle d’abord, ses enfants, sa sœur et toutes les personnes que son témoignage poignant impressionnera.





Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 129

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Nanou

Courageuse, est-ce juste un mot ?

© 2024, Nanou.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 9782889820481

Première partie

L’Inde

Kerala

Le début de mon histoire se déroule en Inde, au Kerala. Nous étions quatre enfants, je suis la dernière. J’avais une grande sœur, un grand frère, ma sœur Pimpri Chinchwad et moi. Avec mes parents, nous habitions dans une maison mitoyenne. Mon père s’appelait Devraj et ma mère Sangeetha.

Mon père était alcoolique. Il y avait beaucoup de disputes à la maison, j’entendais souvent des cris. Les hommes ont un pouvoir extraordinaire en Inde, donc il tapait, il battait. J’entendais aussi les coups. Mais, parfois, il y avait de bons moments de fête. Celle de Holi, par exemple. La fête des couleurs, qui marque l’arrivée du printemps. Nous jetions des couleurs partout sur les gens. Chacune avait une signification. Mon père, lui, gonflait les bombes à eau, c’était la fête, tout le monde s’éclaboussait ! Mon père taquinait ma mère en faisant rebondir les bombes sur elle.

J’ai de petits souvenirs, quelques séquences d’enfance. Des images de mousson. C’est à cette saison que mon père m’a demandé d’aller chercher du lait. Il a ajouté : « Ce qu’il te restera d’argent, tu le partageras avec ta sœur. » J’en suis revenue avec un billet que j’ai naturellement déchiré, moitié pour ma sœur, ce qui m’a valu cette réprimande paternelle : « Toi, tu n’as aucune notion de l’argent ! »

J’avais beaucoup les yeux sur mon père et lui, les siens sur moi. Ma sœur était davantage liée à ma mère.

À l’école, qui n’était pas mixte, je titillais la professeure en posant beaucoup de questions. Plus je cherchais des réponses, plus ça l’énervait. Je recevais des coups de règle sur les doigts et j’étais tout le temps punie. Il fallait rester assise, écouter sans rien dire.

Un jour, ma mère est venue nous chercher à l’école, ma sœur et moi. Elle attendait, scrutant les fenêtres pour savoir si nous avions terminé. Elle nous a crié de nous dépêcher, mon père avait préparé une petite fête. Mais une fois de plus, j’étais punie, de sorte que toutes les filles sauf moi sont sorties. Je me suis mise debout sur la table, exigeant des réponses à mes questions d’enfant. Nous sommes finalement sorties et, devant la maison, une grosse marmite nous attendait. Mon père avait préparé du riz coloré au safran avec des raisins. Ce jour-là, il était en bonne forme. Il était net. Il n’avait pas bu comme à l’accoutumée.

Un peu plus loin, il y avait de grands buildings. C’est là, dans l’appartement de ma grand-mère maternelle, que ma mère nous amenait après une sempiternelle dispute violente avec mon père. Je me rappelle d’énormes pneus stockés là. Quand nous avons quitté la région après la mort de notre mère, je me suis dit : il faut que je retienne un élément qui me restera pour me rappeler où c’était. C’est ce building-là, ces pneus-là, dans ces lieux-là.

Je me souviens aussi de l’intérieur de l’appartement. Un bel appartement propre, comme on trouve en Suisse. Bref, nous avions une vie normale et ordinaire, avant le drame.

Le feu

Ma mère était dans la maison avec ma sœur aînée. Moi dehors. Je jouais avec la terre, devant la maison. Tout à coup, j’ai vu ma mère sortir en flammes. En fait, je voyais toutes ces flammes autour d’elle et je n’ai pas tout de suite vu que c’était elle. Elle s’approchait de moi, semble-t-il pour me prendre dans ses bras. J’ai arrêté de jouer, me suis approchée d’elle, mais mon père a crié et ma sœur Pimpri Chinchwad m’a sauté dessus pour me dégager. Je crois que j’ai une brûlure quelque part.

Les gens sortaient des maisons. Ils ont recouvert maman d’un grand tissu pour étouffer le feu. La suite s’est passée très vite. Ils voulaient sauver ma mère. Quelqu’un a appelé une ambulance. Tout le monde est parti et nous avons été confiés à la voisine d’en face pour la journée.

La nuit commençait à tomber quand cette voisine nous a annoncé : « Voilà, votre père va être de retour avec votre mère. Attendez un peu ici. » Nous étions tous collés contre le mur à attendre. Mon frère tremblait. Ma sœur Pimpri Chinchwad à ses côtés. Moi, je ne me posais pas tellement de questions. Sauf quand mon père est enfin arrivé. Il nous a dit : « C’est assez grave. Vous pouvez aller la voir mais ne la regardez pas. » J’ai demandé pourquoi. « Elle est toute brûlée, elle n’a plus de cheveux. »

Ma mère était assise sur le lit. Mon frère se tenait à l’écart. Ma mère m’a prise sur ses genoux. Je n’ai pas regardé son visage. J’ai juste entrevu ses seins. Je me souviens d’une trace très foncée, un peu bleutée, sur le côté gauche du haut de son corps. La peau était très abîmée. Son sari était par terre, brûlé. Le tas de ses cheveux aussi sur le sol. Mon père insistait pour que mon frère lui dise au revoir. Il n’osait pas regarder, il tremblait de tout son corps.

Le lendemain matin, notre père nous a annoncé que notre mère était décédée. Apparemment, quand elle s’est vue à l’hôpital dans un miroir, elle a eu un choc et son cœur s’est arrêté.

J’ai entendu beaucoup d’histoires sur les femmes indiennes et leurs droits bafoués. Si son mari décède, la femme n’a plus de raison de vivre. Elle se donne la mort. C’est quelque chose de courant, qui se pratique aujourd’hui encore au fond des villages. En couple, ma mère vivait certainement une grande souffrance. S’immoler a peut-être été sa manière de dire : « Maintenant, ça suffit ! »

Suite à ce drame, ma grande sœur est partie. Ce n’était pas la première fois qu’elle fuguait. D’après ce que mon père nous a dit plus tard, elle s’appelait Tshelly. Elle avait une peau tellement foncée qu’il blaguait en disant que c’était comme du poulet grillé. Et mon père nous a annoncé que nous allions partir dans sa famille au sud du Kerala. Ce départ sera parmi les derniers souvenirs que j’ai de mon frère. Il était plus grand que nous, 13 ou 14 ans. Il nous a donné deux bonbons à la mangue en nous disant : « Souvenez-vous de moi, c’est tout ce que je peux vous offrir. » Et il a ajouté : « Je vous attendrai. » Il m’a pointée du doigt : « Toi, je t’attendrai. Le temps qu’il faudra. Et je serai là. »

Raksha Bandha : pendant cette fête qui célèbre les liens entre frères et sœurs, j’avais pu attacher, selon la coutume, un bracelet au poignet de mon frère bien aimé. Je l’observe ensuite avec tendresse et m’aperçois que le bleu du bracelet étincelle à l’image de notre relation si profonde.

Et il est parti. Nous nous sommes retrouvées là avec ces deux bonbons. Et nous sommes parties avec mon père au sud du Kerala. À ce moment-là, je devais avoir 5 ans. J’étais toute petite.

La maison de pierres rouges

Nous nous sommes retrouvés dans une maison tout en longueur, faite de pierres rouges. À l’intérieur, le sol était jonché de bouses de vache composant un tapis séché. La cuisine comportait des feux de bois. Je me souviens de cette grande longueur à l’intérieur de la maison. À l’extérieur, nous avions du terrain. À côté, il y avait tout de suite la forêt, une forêt un peu comme la jungle.

Dans cette maison vivaient ma grand-mère et mon grand-père paternels, ma tante, Tanghonie, enceinte, et son mari. Nous vivions ! Nous vivions avec tout ce qu’il y avait autour. Nous allions chercher à manger dans la forêt. C’étaient de beaux moments, proches de la nature, des animaux, des serpents, des hiboux, des sangliers, des cochons, des poissons. Le Kerala, c’est la nature, les palmiers, les fruits, les chakkas (jack fruit), d’immenses fruits qui ressemblent aux litchis. La papaye aussi, nous la récoltions et nous allions chercher de l’eau à une source sortant du rocher. Près de la maison, il y avait un gros étang. Ma tante y faisait sa lessive et nous nous y lavions. Nous ramenions aussi de l’eau pour la vaisselle.

Ma grand-mère préparait le poori, une sorte de pâte ou de crêpe. Dans la pâte mélangée au sucre, elle râpait de la noix de coco avec un instrument en fer accroché à son pied. Elle repliait la pâte et l’emballait dans du papier-alu. Le tout mis dans le feu de bois. C’est une manière de cuisiner très typique d’une région.

Mon grand-père, lui, se tenait assis sur une chaise en paille semblable à une chaise longue. Après son petit-déjeuner, il passait ensuite sa journée à observer la nature, presque en méditation. Parfois, je me fâchais et lui demandais pourquoi il ne venait pas nous aider en cuisine !

Mon père, lui, n’était pas très présent. Il partait souvent. Quand il était là, il fumait devant la maison. Mon oncle aussi s’absentait souvent. Nous étions entre femmes.

J’ai demandé à ma tante le nom du lieu où nous étions. Un nom très long : Manipuram, ou peut-être Mangalam.

La nature

À côté de la maison, il y avait un petit temple avec une statue de Shiva en pierre noire. Plein de fleurs autour, de l’encens. J’ai vu ma grand-mère verser du lait sur la pierre. Je lui ai demandé : « Pourquoi mets-tu du lait sur une pierre qui ne boit pas, alors que nous en avons besoin pour nous nourrir ? » Elle riait et me répondait : « Plus tu nourris la nature, plus elle te nourrit. Tu donnes, tu reçois. C’est notre manière de remercier le grand maître de la vie. »

En forêt avec ma tante pour ramasser du bois, le serpent s’est mis à remuer. C’étaient de tout jeunes cobras ! La mère enroulée autour d’eux s’est redressée. Et là, il s’est passé quelque chose de particulier. Nous avons eu comme un contact. Ma tante, au loin, ne bougeait pas. Elle m’a dit par après : « J’étais incapable de venir te récupérer. C’était comme si tu discutais avec ce cobra ! » Il avait sorti sa langue. Je le regardais, c’était tellement naturel. J’étais calme. Cela faisait partie de la vie. Ma tante m’a dit ensuite : « Plus jamais je ne te ferai de mal. »

En Inde, il est difficile de s’occuper de deux petites filles. Plus on pouvait s’en débarrasser, mieux c’était. Nous étions un poids pour ma tante, d’autant plus qu’elle était enceinte. Je ne sais pas à quoi elle pensait en parlant de mal. En tout cas, à partir de là, tout s’est calmé. La relation entre ma sœur et ma tante aussi s’est apaisée.

 

Durant cette période au Kerala, chez ma tante, je me souviens que nous sommes allées voir une procession d’éléphants avec mon père. Nous avons pris le chemin qui montait depuis la maison et nous nous sommes mis au bord d’une route. Il y avait énormément de monde. Les éléphants étaient richement peints et décorés. Sur leur trompe, il y avait des colliers, des couleurs, des tissus. Ils brillaient. Ils sont passés, accompagnés de musique, de prières et de danse. Je me souviens du mur saumon à côté duquel nous étions pour voir passer ces éléphants. Ensuite, nous sommes rentrés.

Départ pour Bombay

Un jour, mon père est revenu. Il nous a annoncé qu’on allait quitter le Kerala pour Bombay. Comme ça, il aurait du travail, car Bombay était une grande ville, il pourrait nous offrir une autre vie. Nous n’avions d’autre choix que le suivre. J’ai demandé pourquoi nous ne pouvions pas rester avec notre tante. C’était beaucoup pour elle et trop coûteux. Ainsi, nous sommes parties. Je devais avoir entre 5 et 7 ans Je me souviens du voyage. Le train était plein et, pourtant, il y avait de la place pour tout le monde. Mon père nous avait acheté un dessert très sucré, un peu comme de la gélatine. C’est un beau souvenir d’être dans ce train avec des gens partout, « Qui veut du chaï ? Qui ne veut pas de chaï ? », des enfants qui pleuraient, des femmes, des hommes, des vieux ! Il y avait de la vie dans ce train, c’était extraordinaire !

Dans le bidonville de Bombay : un nouveau décor

Nous nous sommes arrêtés chez un ami de mon père, pas loin de la ville. Il avait un œil un peu plus trouble que l’autre. Lui aussi avait deux filles qui avaient à peu près le même âge que nous. Ils vivaient en appartement, dans une ruelle. Mon père nous a dit que c’était son meilleur ami. Nous avons logé un moment chez lui. Je pense que ce monsieur avait aussi perdu sa femme.

Un jour, mon père et lui se sont bagarrés. Une grosse dispute, très violente. Mon père a dit : « Les filles, on s’en va ! » Nous sommes partis et nous sommes arrivés à Bombay dans un bidonville. D’un côté, il y avait des maisons, de l’autre, la rue. Je pense que mon père essayait d’y trouver une place, dans une maison ou une grange abandonnée. Les gens lui répondaient : « On n’a rien, va chercher du bois, tu n’as qu’à construire un abri pour tes filles. » Il essayait de se débrouiller mais n’arrivait à rien. Il continuait de boire. Sa première boisson le matin était une petite bouteille de whisky.

Ma sœur et moi dormions dans la rue, sans même un tissu sur nous, peut-être juste un petit drap à poser par terre. Au-dessus de nous, très haut, il y avait l’autoroute. Au bas de la colline, une grande rivière, la rivière Mithi. Je me souviens d’un grand mur, qui longeait la rivière. Dans la pente, il y avait un chemin qui descendait et, déjà, le bidonville, en fait plein de villages, de bidonvilles, de chemins, de rues, de maisons, de petites cabanes. Et un pont. Sous le pont, un long mur sur lequel nous pouvions grimper et marcher en surplombant l’eau. À l’entrée du pont, il y avait une maison. Des gens en sortaient, bien habillés, et de belles voitures. Spectacle extraordinaire.

Ma sœur et moi avons finalement trouvé un petit bout de terre. Nous avons planté quatre bouts de bois que nous avons recouverts d’une bâche. C’était un espace d’à peu près un mètre carré ! Nous avons décidé qu’un coin serait la cuisine, un autre le salon où nous dormirions. Nous entretenions le coin de terre de la cuisine toujours propre. Nous avions quelques casseroles, que nous avions récoltées. Sur un côté, nous avions mis la porte d’entrée, avec des bouts de tissus qui s’ouvraient. Notre maison !

Mon père était très absent. Il venait uniquement pour dormir. De temps en temps, il guettait si nous étions là. Nous étions très libres. Nous devions subvenir à nos besoins. Nous nous débrouillions pour trouver à manger, vivre, survivre.

Le long du mur, près du Gange, il y avait un autre bidonville un peu plus riche. Certains y avaient leur maison bien construite. J’observais comment les gens s’y prenaient pour se nourrir, s’occuper de leur maison. J’allais partout où je pouvais entrer pour trouver de la nourriture. Ma manière d’apprendre. Tous les jours, je me levais et me fixais un objectif. Par exemple, comment chauffer l’eau.

Apprendre

Je suis arrivée un jour chez une dame qui avait de la vaisselle et de quoi se nourrir. Je lui ai proposé de nettoyer sa vaisselle dès qu’elle aurait fini de manger, en échange d’un bol de riz. En réalité, ce n’était pas seulement pour me nourrir. Je voulais comprendre la différence entre les gens comme moi, dans la rue, et ceux qui avaient une maison. Je voulais savoir si nous étions les mêmes ou non. Cette femme avait certainement ses souffrances, ses difficultés, son histoire à elle. Je lui ai posé des questions :

« Tu pleures ? Tu rigoles ?

– Eh bien oui.

– Pourquoi ? Pourtant, tu as une maison. Tu as de quoi t’abriter. S’il pleut ou qu’il y a la mousson, tu as tout ce qu’il te faut.

– Tu sais, tout ça peut se casser demain, m’a-t-elle répondu.

– Oui, c’est vrai.

– Toi et moi, on est pareilles.