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Un livre pour toutes les (futures) mamans !
Vous avez une mère ? Vous êtes une mère ? Vous en connaissez une ? Plusieurs ? Pas de doute : ce livre est pour vous ! D'un test de grossesse... à un réveillon chez belle-maman. D'un samedi avec des jumeaux de deux ans... au matin d'une ado en crise. D'un divorce à la sauce Oedipe... à une tragi-comédie signée Alzheimer. D'un nid qui se vide... au centenaire de mémé Paulette. On ne naît pas mère de son enfant, ni enfant de sa mère, on le devient. Et on le reste. Un lien pour la vie. Le lien de la vie. Neuf nouvelles, neuf mères entre vingt et cent ans. Neuf histoires grosses de larmes et de rires.
Neuf nouvelles drôles et décalées en hommage à la maternité !
EXTRAIT
1.TEST
(comme Tiphaine, 25 ans)
Burp. Je vais vomir ou quoi ? La nausée rôde autour de moi comme une hyène mollassonne. Ce Bo Bun avalé hier soir au restaurant chinois d’en bas avait l’air douteux…
Gagné : il l’était !
Pourquoi l’ai-je bouffé jusqu’à la dernière nouille alors que depuis l’affreux reportage vu à la télé sur la nem-connexion, je m’étais juré de ne plus jamais toucher à ce genre de ragoût ? Amnésique ? En plus d’apathique, Tiphaine Rasmin ?
Ce serait VRAIMENT au dessus de tes forces de te faire cuire trois légumes et un bol de riz bien sain sur ton gaz perso dans ta casserole à toi que tu nettoierais après usage avec tes petites mains et ton Paic citron ? Hein ?
Rrrhhh...
Cette façon que JE a de discuter tout ce que MOI dit, c’est assommant. Il faut que j’en finisse avec ça. Pelotonnons-nous sous la couette et ne pensons plus à rien.
À rien de rien...
À rien, j’ai dit !
Couchées, mes pensées !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Née en 1954 dans une famille nombreuse,
Fanny Joly commence très tôt à écrire des petits sketchs avec sa sœur Sylvie. Pendant plus de vingt ans, elle travaille comme conceptrice-rédactrice dans la publicité mais n'abandonne pas pour autant l'écriture. C'est en devenant maman qu'elle se lance tout naturellement dans la littérature pour enfant. Aujourd'hui Fanny Joly a écrit plus de 200 ouvrages pour tous les âges et a été récompensée par une trentaine de prix littéraires.
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Seitenzahl: 173
Veröffentlichungsjahr: 2018
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CRISES DE MÈRES
neuf nouvelles
À Mamine qui m’a faite fille
À Lily qui m’a faite mère
À Constance qui m’a fait écrire ce livre
À Philippe qui m’a acceptée
- et à ce jour gardée – comme femme
SOMMAIRE
1. TEST (comme Tiphaine, 25 ans)
2. MATERNITÉ (comme Muriel, 30 ans)
3. CHOCOLAT VANILLE (comme Chloé, 35 ans)
4. VROUM VROUM (comme Valérie, 40 ans)
5. SAC À DOS (comme Sabine, 45 ans)
6. NID VIDE (comme Nicole, 50 ans)
7. BELDOCHE (comme Béatrice, 55 ans)
8. ANONYME (comme Anna, 60 ans)
9. PROJECTEURS (comme Paulette, 100 ans)
1.
TEST
(comme Tiphaine, 25 ans)
Burp. Je vais vomir ou quoi ? La nausée rôde autour de moi comme une hyène mollassonne. Ce Bo Bun avalé hier soir au restaurant chinois d’en bas avait l’air douteux…
Gagné : il l’était !
Pourquoi l’ai-je bouffé jusqu’à la dernière nouille alors que depuis l’affreux reportage vu à la télé sur la nem-connexion, je m’étais juré de ne plus jamais toucher à ce genre de ragoût ? Amnésique ? En plus d’apathique, Tiphaine Rasmin ?
Ce serait VRAIMENT au dessus de tes forces de te faire cuire trois légumes et un bol de riz bien sain sur ton gaz perso dans ta casserole à toi que tu nettoierais après usage avec tes petites mains et ton Paic citron ? Hein ?
Rrrhhh…
Cette façon que JE a de discuter tout ce que MOI dit, c’est assommant. Il faut que j’en finisse avec ça. Pelotonnons-nous sous la couette et ne pensons plus à rien.
À rien de rien…
À rien, j’ai dit !
Couchées, mes pensées !
Le projet de réhabilitation de la caserne de Reuilly à rendre mardi au prof de technique architecturale par exemple, on n’y pense pas ! Sauf que… mardi c’est style dans quatre jours alors il va p’têtre falloir que j’y pense un peu quand même…
Buuurp. Ça ne s’arrange pas dans la zone de mon estomac.
Je ferais mieux d’aller chercher une cuvette… En ai-je une, au moins ? Rien n’est plus incertain… Loïc ne supportait pas le plastique, un des effets de son écolo-bobo-psychorigidité qui m’énervait tant : je crois bien qu’il a benné en douce la mauve héritée de grand-ma… Il me semble même que ça a été l’objet d’un de nos tous premiers accrochages après qu’il s’est installé ici, en octobre. On verra plus tard pour la traque de la cuvette de l’aïeule. Pas la force de me lever.
On verra… ce qu’on verra !
En attendant… Dans quatre jours, mardi, vraiment ? Mais on est quel jour aujourd’hui ? Enfin un joli geste, Tiphaine : agenda atteint du coin de l’ongle de l’orteil droit sans bouger du lit ! Aujourd’hui… Voyons, voyons… C’est avant-hier que j’ai dîné avec tante Hélène, rendez-vous gravé dans le marbre deux semaines à l’avance et trois fois confirmé, donc nous sommes vendredi 28 mars. Pas d’erreur possible. Quand est-ce que l’autre barbu nous l’a donné, son projet de réhab de caserne de merde ? Nulle part en mars. C’est quoi cette histoire ? Avant alors ? En… février ? Vingt-huit, vingt-sept, seize… dix… six… Tiens, le premier février, j’ai eu mes ragnagnas… Brouillard. Le projet c’était avant ou après ? Trente et un janvier… Trente janvier… Mais j’y songe… Le premier février, ça fait un bail… Hééé ça fait… presque deux mois !
Bon d’accord, mes cycles sont irréguliers mais tout de même… Je ne suis pas plus à jour de mes projets d’ovulation que de mes projets d’archi, ma parole ! Cette nausée… si ça se trouve… Buuuurp… Rétropédalage… Compte à rebours… Le Bo Bun a peut-être bon dos…
On se calme. On se reprend.
Depuis quand Loïc est-il parti ? La fatale dispute, c’était juste après la Saint-Valentin : ça, je ne suis pas près de l’oublier. Autour de mi-février, donc. Fête des amoureux. Bonjour la concordance des temps ! On l’avait fêtée, aimée, on s’était aimés la fêtant et la refêtant, au point d’oublier quelle fête on fêtait et quasiment comment on s’appelait…
Et deux jours après… Badaboum ! Fin de la passion ! Sur un démarrage apparemment banal : trop de poivre dans la bolognaise… On avait accumulé du lourd derrière, forcément, pour que ça canarde de la sorte… Échanges de reproches, jets de griefs, accusations lourdes, menaces, ricanements, valise, porte qui claque.
Exit Loïc. De ma vie comme de mon studio.
Adieu. Avec rancune. Sans regrets.
Et depuis lors : chasteté de Carmélite…
Bien sûr qu’il avait mis trop de poivre dans sa sauce bolognaise. Il n’a jamais voulu l’admettre. De toute façon, il n’admet jamais aucune de ses erreurs, c’est un principe… Loïc le Parfait. Ceci étant, moi aussi j’ai peut-être mis un peu trop la gomme pour l’accuser d’avoir mis trop de poivre… Ok mais QUI a commencé ? Pourquoi vouloir absolument faire la bolo tout seul comme un grand alors qu’il n’en avait jamais fait et qu’il est sous-doué en cuisine ? « Pour apprendre »… Han han… Remarque : c’était plutôt gentil à la base.
Pfff, on s’en fout de la gentillesse : c’est tout sauf le problème du jour ! Le problème du jour est… et siii ?
J’arrive à peine à le penser… Là-dedans, sous mon nombril… Un Miniloïc ? Avec souplesse de chat… Avec sourire de héros… Avec regard poétique… Mais sans bague-sirène : quelle horreur, cette bagouze ! Comment je l’ai catalogué plouc quand j’ai repéré l’engin, le premier jour dans l’amphi… Argent, noirci, motif lourdaud, autour de son pouce en plus !
Et dire que je n’ai jamais réussi à la lui faire enlever, et que j’ai fini par l’aimer, cette horreur, par moments…
Et si c’était une Miniloïkette ? Qui me ressemblerait aussi un peu ? On la promènerait sur l’avenue. Loïc, son grand bras protecteur autour de mon épaule, moi, accrochée à une poussette supersonique moumoutée. Les gens nous regarderaient.
Et pourquoi ils nous regarderaient, les gens ? On serait peut-être les seuls à avoir procréé, pauvre pomme ? Séquence Adam et Eve font le bébé, première ? Atterris !
Recevable. Je m’emballe, je l’admets. On ne serait pas les premiers en effet. Les gens qu’on croise dans la rue sont tous des Loïc. Des Tiphaine. Des électrons libres qui se rencontrent par les hasards de la gravitation et qui se coulent dans le moule du destin, persuadés qu’ils y sont pour quelque chose. Je me demande quel genre de père il ferait, mine de rien. Des heures à quatre pattes à jouer au petit train avec Miniloïc ? Main dans la main, partant chercher le pain avec Miniloïkette qui reviendrait bardée de cadeaux-bonbons-sucettes ? On en rirait. On jouerait papa-maman. On aurait les dents blanches et brillantes, comme dans les pubs à la télé. On s’embrasserait, on roulerait sur le lit viens mon amour c’est trop bien on fait le deuxième. Bébés coquins. Bébés requins. Miniloïkette Tomino. C’est ridicule comme nom...
Bon, j’arrête un peu les conneries ?
Plus on en dit plus on en dit !
Il faut que je m’active. C’est urgent.
Que je m’active à quoi ?
Eh bien… à… téléphoner à Loïc par exemple !
Pour lui dire que je suis peut-être, sans doute, probablement, enceinte de lui.
Cash, comme ça, au réveil ?
Mais peut-être que je vais tomber sur son répondeur.
Ça se fait, de confier un bébé à un répondeur ?
Encore moins, voyons !
Et pourquoi pas un texto, si on va par là :
« RETAR REGL SUI PTETR ENCEINT T OU ? »
On dirait une (mauvaise) blague.
Ou un mail ? Histoire de lui laisser le temps de digérer…
« Objet : RETARD REGLES ? » Trop cru. Pas assez précis.
« RETARD REGLES TIPHAINE ? » Hé oui il faut tenir compte du fait que Loïc le Parfait m’a peut-être déjà remplacée par une Amanda, une Juliette, une Sarah… Pouah !
« NOTRE ENFANT ? » Trop violent.
« UN SCOOP POUR TOI ? » Il va prendre ça pour un spam et ce sera poubelle direct.
« IL FAUT QU’ON SE PARLE ? »
S’il t’a larguée ma jolie, c’est qu’il n’a PLUS envie de te parler, réfléchis !
Ok. Ne pas lui demander son avis, ne pas lui laisser le choix.
Aller le trouver, planter mes yeux dans les siens, lui décocher les syllabes une par une : « Lo-ïc-j’at-tends-un-en-fant-de-toi. »
Et là. D’un coup. Secousse sismique. Son regard poétique s’embuerait. Il me soulèverait comme une hirondelle blessée, il braillerait au milieu de la ruelle (en effet, la scène se passerait dans une ruelle type vieux centre-ville moyenâgeux, localisation GPS non encore déterminée) : « Tiphaine mon amour tu m’offres le plus beau cadeau de ma vie ! »
Et lors de l’inoubliable balade qui s’ensuivrait, il reprendrait point par point tous mes reproches (qu’il aurait listés et appris par cœur pour les approfondir et y travailler, ouais, ouais !) et il me jurerait : « Plus jamais les leçons de morale, plus jamais le chieur maniaque écolo, plus jamais le mec qui a toujours raison, plus jamais te couper la parole, plus jamais l’inévitable coup de fil du soir soir à ma mère, plus jamais des heures devant l’ordi, plus jamais te laisser toute seule aller à la laverie, Tif’ promis juré je vais CHANGER » !
On peut rêver…
Le souci c’est que… pour aller le trouver, je n’ai pas d’autre adresse que celle de Jeanine-Face-De-Grimace. En partant de chez moi, c’est chez sa mère qu’il est allé. Officiellement, en tout cas… Je me vois mal toquer à la porte du pavillon en meulière qui sent la soupe et le collège de ZEP pour demander à Jeanine où crèche la nouvelle poule de son biquet.
Jeanine me hait, c’est bien connu. Allons allons, me hait-elle tant que ça ? Elle n’aime personne, de toute manière. Pas forcément moi moins qu’une autre… Dans ce cas pourquoi ne m’a-t-elle quasiment jamais adressé la parole ? En neuf mois, c’est peu tout de même. Neuf mois, le temps d’une grossesse… J’y songe : et si notre Miniloïkette se mettait à ressembler à mémé Jeanine ? Au secours ! Est-ce que ça se verrait à l’échographie ? Même pas ! Je ne peux pas prendre ce risque, j’en mourrais. Et puis non, y a pas de raison. « Tiphaine Rasmin et Loïc Tomino se marièrent et eurent une fille, la princesse Miniloïkette, qui devint la plus belle du royaume.
Sa grand-mère, la vilaine mémé Jeanine, dite Face-De-Grimace, en mourut de jalousie… »
Et na ! C’est elle qui calancherait ! Bon débarras !
T’as pas honte de penser des trucs pareils ?
Moi qui voulais arrêter de penser, il est vrai que…
Allez, ça suffit. Stop le délire.
En six mois de vie commune, il n’a pas bougé d’un iota alors je ne vois pas pourquoi il commencerait.
Je n’ai aucune envie de le récupérer.
Ni de l’avoir sur les bras.
Même si j’ai son enfant dans le ventre.
Et si… si j’élevais ma miniloïkette toute seule sans rien dire à personne ? Comme une Mère Courage. À la Dickens.
N’importe quoi !
En cas de grossesse, en vrai de vrai, j’aurais peut-être intérêt à la jouer silence, motus, action…
C’est-à-dire ?
Eh bien… On arrête tout. Stop. Merci beaucoup. Voilà…
Avortement, est-ce à cela précisément que tu penses ?
Exact ! Et merci de la délicatesse avec laquelle JE-MOI mets le doigt là où ça fait moyennement du bien… Qu’en dit Google ? Il sera neutre, lui, au moins… Clic clic. Tapons les dix lettres et voyons. Wooofff ! Un million neuf cent mille réponses en moins d’un dixième de seconde. « Qui paye ? » clic « Planning Familial » clic « Dépénalisation » clic « 220 000 chaque jour dans le monde »…
Deux cent vingt mille ? Purée ! Clic clic clic. Fonction calculette : deux cent vingt mille multiplié par trois cent soixante-cinq ça nous fait quatre-vingts millions trois cent mille par an. Vertige. Mais ils pensent qu’à baiser ma parole !
Et toi ? Tu penses à quoi ?
Je pense… Je pense à un embryon qui nage dans un utérus-piscine bleu d’azur. Je pense qu’il y a peut-être une vie lancée en moi. Le fruit de mes entrailles. Ça pourrait être la mienne, de vie… Sainte Marie mère de Dieu priez pour nous pauvres pécheurs.
Bouffée mysticatho, il ne manquait plus que ça ! Dis, Tiphaine Rasmin, la priorité ne serait-elle pas d’en avoir le cœur net ?
Si. C’est clair, c’est LA chose à faire. Enfin une parole sensée. À portée de main. Ou de pied, du moins. Aller à la pharmacie. Me procurer un test de grossesse. Tabouret, ho hisse, coup d’œil par la lucarne. Aperçois-je la croix verte qui clignote ? Non ! Zut ! D’ici, je ne la vois pas… Tiens, en revanche, je vois le beau gosse du troisième étage. Il est dans sa cuisine. Il se presse un jus d’orange. Ça c’est de l’art de vivre, mazette ! Un type qui se presse un jus d’orange avec pas moins de trois oranges un mardi matin ordinaire ne peut pas être complètement mauvais. Peut-être amoureux : dans ce cas il compte trois oranges pour deux verres et sa chérie l’attend au lit ?
Non.
NOOON, j’ai dit !
Il presse ces oranges pour lui tout seul ! Qu’est-ce qu’il est beau… Plus beau que Loïc ? Faudrait que je maile sa photo à Sophie pour bénéficier d’un double arbitrage de niveau professionnel mais personnellement, je dirais… oui ! Plus élégant en tout cas, ça ne fait pas un pli. Admiré encore la semaine dernière dans le couloir menant aux poubelles de l’immeuble ses Richelieu de daim gris assorties à son trench vintage, l’ensemble rehaussé par une de ces joyeuses écharpes écossaises dont il a le secret, la pure classe ! Ce n’est pas lui qui se défigurerait rien que le pouce avec une bague-sirène. Question : et si c’était moi la chérie qui l’attendait en ce moment même au lit, est-ce qu’il presserait six oranges pour m’apporter un généreux jus frais à moi aussi ?
OUI !
Je pense que OUI.
Je crois que OUI.
Je veux que OUI.
Depuis le temps que je le reluque, ce prince charmeur, pourquoi ne l’ai-je jamais abordé une seule fois dans ma vie ? Pas eu l’idée ? Bien sûr que si ! Enfin… l’idée… le fantasme plutôt… et plutôt dix fois qu’une…
Ce ne serait pas un peu ton problème, fantasmer ta vie au lieu de la vivre ?
Ferme-la ! La vie sans fantasme c’est comme des fraises sans chantilly !
Arrête ! Je préfère sans chantilly et toi aussi.
Et alors ? Ça te trouerait le cul de me laisser ciseler une formule quand j’en ai envie ?
Ce que tu peux être grossière !
Garde tes leçons de politesse, tu veux ? Et pour en revenir au beau gosse du troisième étage, je te rappelle, au cas où tu l’aurais oublié ou au cas où tu ferais semblant, ce qui me semble nettement plus probable, je te rappelle, donc, que maman nous a appris que ce ne sont jamais les filles qui attaquent les garçons, normalement…
Ah parce que tu fais tout ce que maman nous a appris maintenant ? C’est nouveau…
Sans compter que… Pourquoi il ne m’a jamais draguée, lui ? Depuis le temps qu’on habite le même immeuble…
L’heure n’est plus à ce genre de questions passéistes, Tiphaine… À force de regarder dans le rétroviseur, tu risques de louper le train, ma fille…
Primo, je ne suis pas ta fille et deuxio, qu’est-ce que tu cherches à insinuer par là ?
Tu le sais parfaitement.
Tu veux dire que si j’avais dragué le voisin illico après la scène de la bolo, mettons, et si ça avait marché, mettons, et si on s’adorait le voisin et moi, mettons, eh ben mon Miniloïc ou ma Miniloïkette je pourrais dire et même je pourrais croire et même faire croire à qui je veux, à lui, à moi, au fantôme de grand-ma et à toute la planète que ce serait avec lui que je l’aurais fait, ou faite ?
Tu vois quand tu veux.
Et les tests ADN, c’est pour les chiens ?
Quand on s’aime on fait des tests ADN selon toi ?
Bon de toute façon le voisin et moi on ne s’est jamais parlé, je ne connais même pas son nom et je n’ai même pas encore ôté ma chemise de nuit pour descendre acheter un fichu test, alors…
Et voilà ! Je ne te le fais pas dire ! Tu traînes, tu traînes, et pendant ce temps-là l’heure tourne et la vie avance et les trains partent et t’es pas dedans…
* * *
Je marche sous le ciel printanier, légère et court vêtue de ma nouvelle robe en lin blanc. Ma parole comme j’ai bien fait de l’acheter, elle a mis mes comptes dans le rouge dès le cinq du mois mais sa ligne trapèze est une pure merveille. Quand JE aperçois MOI dans le reflet d’une vitrine, on dirait une vraie femme qui sait ce qu’elle veut et où elle va. Prodige du style… Elle est pas belle, la vie ? Tiphaine marchant vers son destin et la pharmacie. Peut-être une marche historique ? Ça doit faire un peu ça d’être une star d’Hollywood à qui on déroule le tapis rouge.
Cependant, entre mes jambes, je sens comme… Impression poisseuse. Pas nette. Mais alors pas du tout nette… Moiteur transpiratoire ? Il ne fait pas chaud à ce point-là, pourtant… Qué pasa ? Devanture de coiffeur. Torsion du cou. Ouuups ! Maudit mardi : un coquelicot géant éclate au bas de mon dos. Demi-tour back maison au galop. Pas la peine de faire le test.
Il est tout fait. Minloïc et Miniloïkette explosés sur fond de lin blanc. Pourvu que je ne croise personne que je connais. Oh et puis quoi d’abord z’y va, c’est ancestral, y a pas de honte. Dans de nombreuses tribus c’est même la fête…
C’est pas cette année que tu seras maman…
Merci, oui, j’ai cru remarquer… Ouf, porte de l’immeuble en vue. Tac tac tac code rue. Porte s’ouvre sur… Beau-Gosse le voisin du troisième ! Damned sauve qui peut à moi, il ouvre la bouche, il va me parler pour la première fois de ma vie sur terre, il me parle. JE plaque MOI contre le mur du hall.
– Bonjour ! Il me semble que vous habitez au septième étage, non ?
Habité-je ? Où habité-je ? Comment il sait que j’habite en haut ?
Si j’ouvre la bouche j’ai peur d’avoir du sang entre les dents…
– Hein ? marmonné-je, mâchoires serrées.
– Excusez-moi, je vous dérange, vous êtes peut-être pressée… (Pressée contre la paroi froide, c’est sûr.) Je me demandais juste : est-ce que vous savez s’il y a un studio libre, au septième ?
– Euh…
Au septième… quoi ? Ciel ? Mon cerveau est un pot de confiture de coquelicots. Quand j’étais en CP, une grande de CM2 me faisait flipper en me racontant que si je faisais pipi dans la piscine municipale ça déclencherait une sonnerie… Et si je lâche une flaque rouge sur le paillasson de l’immeuble, ça déclenchera quoi ?
– Ca… va ? Vous vous sentez… bien ? Vous… parlez français ? me demande-t-il, tentant de dissimuler une certaine inquiétude.
Je fixe mes pieds. La gardienne bourrue en pull acrylique ROUGE sort de sa loge comme un coucou de sa pendule.
– Rasmin, y a un paquet pour vous là, faut me l’enlever de là, là, passque ça m’encombre là…
L’enlever ? Moi ? Avec mes bras ? Avec mes jambes ? Avec ma… robe en drapeau souillé par l’ennemi ?
– J’peux pas, j’ai une sciatique ! éructé-je dans un genre de hoquet.
Beaugosse s’empresse, me tend un bras plein de sollicitude :
– Oh, je suis désolé, voulez-vous que je vous aide à monter, que je porte votre paquet, que je…
Au secours ! Pourquoi ça m’arrive à MOI ? Comment je m’en sors ? Viiite, une réplique :
– Merci, c’est gentil mais mon fiancé vient me chercher pour m’emmener à l’hôpital.
– Sans blague ? s’exclame la gardienne, mains sur les hanches, avide de toute mauvaise nouvelle survenant dans son périmètre.
Beaugosse se détourne de moi pour se tourner vers elle :
– Mais au fait, vous le savez peut-être vous, s’il y a un studio libre au dernier étage ?
Et voilà, bien joué, la grosse va le prendre en main et râpé pour moi, c’est qui qui parlait des trains qui partent et que je suis pas dedans ? Sursaut de révolte. Éclair de génie. À peine la gardienne a-t-elle commencé à se défiler (moins serviable qu’elle tu meurs : c’est ma chance), je propose au prince d’enquêter auprès de mes voisins du septième… et j’en profite tout naturellement pour lui demander son zéro-six en vue de le tenir au courant de l’avancement de mes démarches.
Une douche plus tard, retour sous la couette.
Précieux zéro-six à suivre posé sur la table.
Robe souillée accrochée à une poutre.
Déçue ? Soulagée ?
Je me sens un peu vide, c’est bizarre. Je crois que je commençais à me faire à l’idée d’être maman, je suis même sidérée de la facilité avec laquelle je m’y ferais, il me semble, si je devais…
Oui, bon, d’un autre côté tu vas pouvoir profiter de ta belle robe tout l’été et même au-delà si on a un été indien…
Faut juste pas que je me loupe au détachage, sang sur lin blanc c’est terrain miné : un coup à me ramasser une méga-auréole en cas de mauvaise manip’…
T’as raison faut faire super gaffe, si c’est pour rester avec pas de bébé, pas de mec et ta robe auréolée aux fesses…
Arrête : les boules !
2.
MATERNITÉ
(comme Muriel, 30 ans)
