Cultiver le Tao - Yiming Liu - E-Book

Cultiver le Tao E-Book

Yiming Liu

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Beschreibung

Cet ouvrage est la traduction complète de l'une des principales oeuvres du maître taoïste Liu Yiming (1734-1821). Rédigé par l'un des plus éminents représentants de cette tradition et divisé en 26 chapitres courts, Cultiver le Tao est à la fois une présentation complète des principes de base du taoïsme et une introduction à l'Alchimie interne taoïste (Neidan). Liu Yiming était un maître de la 11e génération de la lignée Longmen du Nord (Porte du Dragon). S'étant remis d'une grave maladie dans sa jeunesse, Liu Yiming entreprit des voyages prolongés qui l'amenèrent à rencontrer ses deux principaux maîtres. Les oeuvres de Liu Yiming consistent essentiellement en écrits sur l'Alchimie Interne et de commentaires sur les principaux textes qui lui sont consacrés. Peu d'autres auteurs chinois ont illustré aussi clairement la relation entre le taoïsme et l'alchimie interne que le fait Liu Yiming dans ce livre. En rattachant l'Alchimie Interne aux enseignements du Livre de la Voie et de sa Vertu (Daode jing) et à la tradition taoïste, il montre comment la voie de l'Elixir d'Or peut mener au plus haut degré de réalisation selon les principes taoïstes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Un érudit et moine taoïste actif à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Il a consacré la seconde partie de sa vie à l'enseignement et à l'écriture sur le Mont Qiyun.

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Seitenzahl: 248

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Mise en garde : cet ouvrage n’a pas vocation à se substituer à un enseignement complet. Malgré les efforts de l’auteur et de l’éditeur, un ouvrage d’une telle ampleur ne peut être à l’abri d’erreurs ou d’omissions. L’éditeur décline toute responsabilité quant à d’éventuels dommages résultant d’informations puisées dans cet ouvrage.

AVANT-PROPOS

Le livre que vous tenez entre les mains est un trésor.

En français, il existe très peu de livres sur le sujet qui se révèlent être aussi pertinents pour un pratiquant taoïste.

En effet, il existe de très nombreux ouvrages sur le taoïsme, mais ils tombent presque tous dans deux catégories distinctes. D’un côté, les livres destinés plutôt aux débutants, plus ou moins bien vulgarisés. De l’autre, ceux de nombreux universitaires, pointus, et qui ont souvent fait l’objet de thèses universitaires.

Le problème des premiers (pas tous !) est qu’ils sont influencés par des considérations très modernes sur le taoïsme, et notamment par des notions issues de la MTC dans sa forme révisée d’après la Révolution Culturelle. De ce fait, et sans le savoir, les notions présentées sont souvent « mécanicisées », ou trop corporalisées, alors que le génie du taoïsme et en particulier du Neidan est de proposer une vision ouverte et poétique de la pratique, bien loin du tout corporel.

Ces premiers ouvrages donnent parfois de bonnes indications pour les pratiquants débutants, mais ils ne sont pas très utiles pour celles et ceux qui sont plus confirmés dans leur pratique.

De l’autre côté, les ouvrages pointus ayant fait l’objet de thèses universitaires sont extrêmement utiles à la culture générale, la contextualisation et la prise de distance face au sujet traité, mais ils ne permettent que très rarement de ramener quelque chose de consistant et de vraiment utile à la pratique. On ne peut pas le leur reprocher, ils ne sont pas destinés à ce but.

C’est pourquoi l’écrit de Liu Yuming que vous tenez entre vos mains est un trésor. Écrit par un grand pratiquant ayant vécu relativement tard dans l’histoire du taoïsme et du Neidan, il peut faire la synthèse des différents courants de pratique, sans être influencé par les considérations datant d’après les années 1950.

Par ailleurs, la personnalité de Liu Yuming est intéressante, car il a un côté un peu provocateur, qui ose prendre parfois le contre-pied de certaines lignes d’enseignement considérées comme orthodoxes et donc peu remises en question. Cette manière de faire permet d’offrir l’occasion d’une « décoïncidence », pour reprendre le terme du philosophe François Jullien, et donc de permettre à celle ou celui qui lit le texte de remettre en mouvement sa pratique, secoué.e par la force du tonnerre parfois malicieux de Liu Yuming.

Le sujet du livre étant particulièrement bien débattu dans l’introduction, je n’en dis pas plus à ce propos.

Venons-en maintenant à l’auteur et traducteur du livre : Fabrizio Pregadio.

Dans le monde occidental, il représente aujourd’hui clairement la référence dans le domaine de la traduction des ouvrages classiques de Neidan. Bien entendu, d’autres auteurs de qualité ont produit d’excellents ouvrages. Pensons notamment à Isabelle Robinet ou Catherine Despeux.

Mais Fabrizio Pregadio a un style très particulier, qui se retrouve déjà dans le choix des ouvrages traduits. Si on analyse l’ensemble de son œuvre, on se rend compte de la grande cohérence de ses choix de traduction, couvrant essentiellement le domaine de l’alchimie interne de toutes les époques.

C’est donc une vraie passion qui anime le fil rouge de ses choix et ses traductions, et nous lecteurs, en bénéficions directement. Il n’est jamais plus agréable que d’apprendre au travers du prisme de quelqu’un de passionné.

Sa rigueur de traduction est par ailleurs presque époustouflante. Il reprend les termes de manière très précise, garde les mêmes dans différents contextes et ne les adapte que si cela amène à une meilleure compréhension globale du texte, opérant de la même manière que l’alchimie elle-même. En effet, dans différents contextes ou à différents niveaux, le même terme peut représenter un phénomène ou un concept différent. À l’inverse, deux termes différents peuvent signifier la même chose.

Fabrizio sait parfaitement rendre le génie du sujet qu’il traduit, et nous le rendre accessible. Ce qui est un véritable exploit en soi, quand on prend conscience de la complexité des concepts abordés dans ces textes spirituels si profonds.

Je vous souhaite d’avoir le même plaisir que j’ai eu à découvrir sa traduction francophone, et de ressentir ce petit frisson de la décoïncidence aussi souvent que possible.

And now, enjoy !

Dr Fabrice Jordan/ Dan Ming GuangDirecteur du Centre Taoïste Ming Shan20e génération Longmen, 13e génération Wujimen

INTRODUCTION

Cet ouvrage est la traduction complète de l’une des principales œuvres du maître taoïste Liu Yiming (1734-1821). Rédigé par l’un des plus éminents représentants de cette tradition et divisé en 26 chapitres courts, Cultiver le Tao est à la fois une présentation complète des principes de base du taoïsme et une introduction à l’alchimie interne taoïste (Neidan).

Né dans ce qui est aujourd’hui la province du Shanxi, Liu Yiming était un maître de la 11e génération de la lignée Longmen du Nord (Porte du Dragon)1. S’étant remis d’une grave maladie dans sa jeunesse, Liu Yiming entreprit des voyages prolongés qui l’amenèrent à rencontrer ses deux principaux maîtres, tous deux évoqués dans le présent ouvrage. En 1779, il se rendit aux monts Qiyun, dans la province actuelle du Gansu, et décida de s’y établir. Il consacra la deuxième partie de sa vie à enseigner et à écrire, de même qu’à des activités charitables comme restaurer des temples et financer l’achat de terrains pour enterrer les pauvres. Les œuvres de Liu Yiming consistent essentiellement en écrits sur l’Alchimie Interne et de commentaires sur les principaux textes qui lui sont consacrés. La plupart d’entre eux se trouvent dans un recueil intitulé Douze livres sur le Tao (Daoshu shi’er zhong), édité et publié par ses disciples. En outre, il a rédigé des commentaires peu connus sur des textes taoïstes et bouddhistes, de même que sur des livres d’ophtalmologie, sujet qu’il avait étudié dans sa jeunesse.

Cultiver le Tao est l’un des Douze livres sur le Tao. À l’origine, son titre chinois était Xiuzhen houbian, que l’on pourrait traduire par Autres considérations pour cultiver la Réalité. Comme ce titre l’indique, Liu Yiming, voyait son œuvre comme le prolongement de Considérations sur les Difficultés de Cultiver la Réalité (Xiuzhen biannan), écrit en 1798 et conçu comme un ensemble de questions et de réponses (environ 120 en tout) échangées entre lui-même et un disciple. Le présent ouvrage n’est pas daté, mais il semble avoir été terminé peu de temps après. Il reprend la plus grande partie des sujets étudiés dans l’ouvrage précédent mais les présente sous forme de courts essais, chacun consacré à un sujet précis.

Le mot « considération » ou « argumentation » (bian), que l’on trouve dans le titre originel de ces deux ouvrages est significatif. Liu Yiming rappelle sans cesse à son lecteur qu’il doit utiliser sa faculté de discernement dans sa façon de voir les choses et dans la pratique qui en découle. C’est pour cette raison qu’il n’arrête pas de comparer et d’opposer différents points de vue et différentes méthodes, mettant le doigt sur ce qui fait que ceux-ci peuvent ou ne peuvent pas amener à une réalisation complète. Liu Yiming est conscient que l’opposition « vrai » vs « faux » et « bien » vs « mal » peut être un problème épineux mais il se sert de ce problème de manière exemplaire. Comme il l’écrit dans la préface de Cultiver le Tao, le Tao ne peut se discuter ni même s’énoncer, et « lorsque ni commentaire ni discours ne sont possibles, comment opérer des distinctions est-il alors possible » ? Il répond à cette question en disant que lorsque l’on se maintient dans l’état dans lequel il n’y a ni discussions ni discours sur le Tao, l’on sait immédiatement « ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est faux et ce qui ne l’est pas. » En cela, il se comporte en accord avec sa fonction de maître taoïste et présente les discussions et les discours reposant sur les distinctions de façon à ce que « les étudiants puissent progressivement s’éveiller au Tao qui ne se commente pas et comprendre dans leur for intérieur le Tao qui ne s’énonce pas ».

Peu d’autres auteurs chinois ont illustré aussi clairement la relation entre le taoïsme et l’alchimie interne que le fait Liu Yiming dans ce livre. En rattachant l’Alchimie Interne aux enseignements du Livre de la Voie et de sa Vertu (Daode jing) et à la tradition taoïste, il montre comment la voie de l’Élixir d’Or peut mener au plus haut degré de réalisation selon les principes taoïstes. Même si chaque lecteur trouvera sa propre façon de lire ce livre, probablement en retournant à certains chapitres ou en allant à d’autres chapitres, plus loin dans le texte (comme l’exigent beaucoup de textes sur l’alchimie), je vais essayer, dans cette introduction, de résumer les principaux points des enseignements de Liu Yiming en ajoutant des références aux chapitres dans lesquels il les détaille.

CIEL ANTÉRIEUR ET CIEL POSTÉRIEUR

La distinction entre le « ciel antérieur » (xiantian) et le « ciel postérieur » (houtian) est essentielle pour comprendre la totalité du discours de Liu Yiming sur le taoïsme et l’Alchimie Interne. Liu Yiming traite ce sujet essentiellement dans les chapitres 1 et 2 de Cultiver le Tao2.

Le ciel antérieur représente ce qui est antérieur à la naissance du cosmos. Le Tao ne se manifeste pas directement dans le ciel antérieur, que l’on ne peut décrire que par le nom du principe dont il relève, le Non-Être (wu). Le ciel postérieur, par contre, se rattache au principe de l’Être (you). C’est le domaine dans lequel les créatures, les objets et les phénomènes individuels vivent, existent, et se manifestent ; chacun d’entre eux représente l’une des « dix mille choses », ces innombrables formes transitoires engendrées par le Tao sans forme.

Bien que le ciel antérieur soit un état de non-manifestation, il abrite les trois principaux constituants de la vie : l’Essence (jing), le Souffle (qi) et l’Esprit (shen)3. Dans l’état de ciel antérieur, ces constituants sont dans leur nature « originelle » ; comme le dit Liu Yiming, ils ne sont « pas pourvus de forme ». Plus précisément, il n’est même pas possible de distinguer l’un de l’autre l’Essence Originelle, le Souffle Originel et l’Esprit Originel du ciel antérieur : ils « ont trois noms, mais en fait ils sont un ». Leur unité est leur fondement (ti), leur division en trois est leur fonctionnement (yong).

Le fonctionnement de l’Essence Originelle, du Souffle Originel et de l’Esprit Originel a pour résultat l’engendrement de l’état de ciel postérieur : « Grâce à eux, ce qui est vide de forme engendre la forme, ce qui est vide de substance engendre la substance ». Chez l’être humain, l’Essence Originelle se manifeste dans le domaine du ciel postérieur essentiellement dans le sperme (« l’essence de l’acte sexuel ») chez les hommes et le sang menstruel chez les femmes ; le Souffle Originel se manifeste dans le souffle ordinaire de l’inspiration et de l’expiration ; et l’Esprit Originel se manifeste dans l’intellect (shishen), c’est-à-dire l’esprit pensant. Dans ce cadre, deux points méritent que l’on s’y attarde. Tout d’abord, ce qui fait le ciel antérieur est Yang tandis que ce qui fait le ciel postérieur est Yin. Le passage de l’un à l’autre de ces états est vu comme inévitable ; suivant la vision générale chinoise sur le sujet, Liu Yiming répète à l’envi que « lorsque le Yang culmine, le Yin naît ». L’état de ciel antérieur n’est toutefois pas éliminé mais seulement « dissimulé par le ciel postérieur » ; peu de personnes ont une capacité inhérente de le conserver avant qu’il ne se retire. Ensuite, contrairement au souffle et à l’intellect, qui commencent à se cultiver immédiatement après la naissance, l’essence du ciel postérieur « arrive après la naissance »4. Comme nous le verrons, ces points ont des conséquences importantes sur les enseignements de Liu Yiming sur l’Alchimie Interne.

Au-dessus des domaines du ciel antérieur et du ciel postérieur, Liu Yiming place le Souffle du Ciel Antérieur de l’Unité Vraie. Cet état, qui est le sujet du chapitre 3, échappe à toute définition ou description et ne peut être évoqué que par des expressions négatives : « On ne peut le comparer au souffle de l’inspiration et de l’expiration du ciel postérieur, à l’esprit pensant et à l’essence de l’acte sexuel ; on ne peut pas non plus l’assimiler à l’Essence Originelle, au Souffle Originel et à l’Esprit Originel ». De plus, pour ce qui est de l’être humain, le Souffle du Ciel Antérieur de l’Unité Vraie ne peut être circonscrit ou assimilé à la moindre de ses caractéristiques physiques ou mentales. Le seul « endroit » où l’on peut le trouver est en fait dénué de localisation : c’est l’Ouverture Une de la Barrière Mystérieuse dont nous allons parler maintenant. En termes d’alchimie, dit Liu Yiming, le Souffle du Ciel Antérieur de l’Unité Vraie est l’Élixir d’Or. Ainsi, l’Élixir consiste en la conjonction du ciel antérieur et du ciel postérieur et permet l’accès à l’état supérieur de non-dualité ou Unité Vraie.

L’ÊTRE HUMAIN

La vision qu’a Liu Yiming de l’être humain est complexe et ne peut se percevoir qu’à travers différentes affirmations trouvées dans divers chapitres de ce livre. Elle tourne toutefois autour des principaux concepts évoqués ci-dessous.

La Barrière Mystérieuse. L’Ouverture Une de la Barrière Mystérieuse (xuanguan yiqiao) est le centre vide d’espace de l’être humain. Liu Yiming décrit ses caractéristiques dans le chapitre 16, dans lequel il énumère certains de ses autres noms : Porte du Yin et du Yang, Terre des Immortels et des Bouddhas, Cavité du Non-Être Vide, et de nombreux autres noms, y compris deux termes tirés du Livre de la Voie et de sa Vertu, à savoir Porte de toutes les Merveilles et Porte de la Femelle Mystérieuse5. Il consacre aussi un poème à ce sujet, dans lequel la Femelle Mystérieuse est représentée comme « un endroit qui n’est pas rond et qui n’est pas carré », habité par un Homme Vrai (zhenren, personne réalisée) qui « mange un brouet de millet » (« Perle de Millet » est un synonyme courant de « Élixir ») et « boit la liqueur du sans limite » (allusion à l’état sans forme qui régnait avant la naissance du cosmos). Le nom de cet immortel est Esprit de la Vallée, autre expression empruntée au Livre de la Voie et de sa Vertu6.

Bien que l’on ne puisse faire autrement que de le décrire comme un « endroit », Liu Yiming précise bien que l’Ouverture Unique de la Barrière Mystérieuse est dénuée de dimension et ne peut se trouver « ni à l’intérieur ni à l’extérieur » du corps illusoire. Il ajoute : « La Barrière Mystérieuse n’a ni forme ni image ; comment pourrait-elle avoir une position ? Elle n’est pas forme et elle n’est pas vide ; comment pourrait-elle avoir une place ? » Ici, Liu Yiming donne un exemple des « distinctions » qu’il expose dans son livre : bien que la Barrière Mystérieuse ait souvent été identifiée comme l’une ou l’autre partie du corps, il rejoint d’anciens maîtres de l’Alchimie Interne qui disent que le centre de l’être humain ne relève ni du corps ni de l’esprit.

« Ma maison » et « l’autre maison ». L’Ouverture Unique de la Barrière Mystérieuse abrite le Yang Vrai, qui est le Souffle du Ciel antérieur de l’Unité Vraie et que Liu Yiming appelle aussi le « Trésor du Ciel » (Chapitre 3)7. Lorsque l’on passe du ciel antérieur au ciel postérieur, le Yang Vrai se retire et la reconnaissance du centre sans espace se perd. Liu Yiming utilise les expressions « ma maison » (wojia) et « l’autre maison » (tajia) pour évoquer la cassure qui se fait à ce moment crucial : « Lorsque nous parlons de « ma maison », nous voulons dire que notre propre Yang Vrai s’est séparé de nous… Lorsque nous parlons de « l’autre maison », nous voulons dire que notre propre Yang Vrai a été emprisonné par le Yin » (Chapitre 13 ; voir aussi le chapitre 8).

Autrement dit, après la subdivision du Un en deux, le Yang Vrai du ciel antérieur se trouve dissimulé dans le Yin qui règne sur la totalité du domaine du ciel postérieur. Dans le langage de l’alchimie, ce Yang Vrai devient le Plomb Vrai que l’on trouve au sein du plomb noir ordinaire. Dans les illustrations du Livre des transformations (Yijing), il devient le trait continu Yang (–) que l’on retrouve dans Kan , encadré de deux traits discontinus Yin. Les trigrammes permettent aussi d’avoir une représentation globale claire du déplacement du ciel antérieur au ciel postérieur : « Le Yang qui est dans le Palais de Qian [Yang Vrai] va dans le Palais de Kun [Yin Vrai]. À ce moment-là, Qian se retrouve vide et se transforme en Li , et Kun se retrouve plein et devient Kan  » (Chapitre 13). En le représentant par ces symboles, le but de l’alchimie consiste à récupérer le Yang qui est dans Kan (« l’autre maison ») et à l’utiliser pour remplacer le Yin qui est dans Li (« ma maison »). Cela permet d’abord à Qian et à Kun d’être reconstitués et d’être ensuite à nouveau réunis.

Nature et existence. Liu Yiming utilise les expressions « ma maison » et « l’autre maison » pour décrire les pôles principaux de la vie de l’être humain : la Nature (xing) et l’Existence (ming). La « Nature » est vue comme la Nature intérieure authentique de chacun, qui est intrinsèquement parfaite ; étant en elle-même claire et tranquille, elle relève du Yin. « L’Existence » renvoie à la vie de l’être en tant qu’individu, y compris à sa fonction dans l’existence tout entière ; se caractérisant par le mouvement et le changement continuels du monde extérieur, elle relève du Yang. Comme le dit Liu Yiming au chapitre 5, le principe du Yang Vrai qui se trouve maintenant dans « l’autre maison » sert à stabiliser notre propre Existence. Ensuite, il faut rechercher le Yin Vrai qui se trouve dans « notre propre maison » et le libérer de son enfermement au sein du faux Yang (l’esprit pensant) de façon à révéler notre vraie Nature.

Les doctrines concernant la Nature et l’Existence sont considérées comme fondamentales dans l’œuvre de Liu Yiming et dans de nombreux textes antérieurs et postérieurs. Des anciens maîtres, par exemple, appellent la Nature et l’Existence « les racines de la culture de nous-mêmes », « le secret de l’Élixir d’Or », « les bases essentielles pour raffiner l’Élixir » et « l’enseignement des divins immortels »8. Liu Yiming lui-même écrit, dans un autre texte, « La Voie de l’Élixir d’Or est la Voie qui cultive la Nature et l’Existence »9. Dans Cultiver le Tao, les termes Nature et Existence sont sans cesse mentionnés et constituent le sujet du chapitre 5, dans lequel Liu Yiming donne une explication importante sur leurs caractéristiques. Le passage du ciel antérieur au ciel postérieur, dit-il, implique qu’à la fois la Nature et l’Existence revêtent deux aspects : (1) une vraie Nature (du ciel antérieur) conférée par le Ciel, et une fausse nature (du ciel postérieur) qui est notre propre caractère (ou personnalité, tempérament) ; (2) une vraie Existence (du ciel antérieur) qui est le Souffle du Tao, et une fausse existence (du ciel postérieur) qui est notre propre « destin ». Par la « vraie Existence », Liu Yiming veut dire que c’est le Souffle Unique du Tao qui donne vie à chaque individu, qui n’est, en réalité, rien d’autre qu’une forme transitoire créée par le Souffle Unique. Dans ce cadre général, chaque individu est supposé accomplir sa propre fonction comme faisant partie intégrante de toute son existence. C’est notre propre « vrai destin », différent du concept ordinaire de destin vu comme une série d’événements passivement subis ou endurés, et constituant notre vie.

Tout comme notre propre vraie Nature peut être cachée par notre personnalité fausse, notre propre Existence (notre propre « vrai destin ») peut se trouver caché par le fait que nous « suivons le cours » (shun) de la vie. Avec son processus progressif de retour qui, en fait, est un processus de montée, l’Alchimie Interne fournit les moyens « d’inverser le cours » (ni), rendant possible d’abord le « retour à son propre destin » et ensuite la « perception de sa propre Nature ».

Le corps et l’esprit. Le chapitre 4 de Cultiver le Tao commence par ces mots : « De nos jours, les gens parlent du corps et de l’esprit, mais ils ne connaissent que le corps et l’esprit illusoires et non le corps et l’esprit vrais ». D’après Liu Yiming, le corps illusoire est « le corps de la chair » et l’esprit illusoire est « l’esprit pensant ordinaire ». Leurs contreparties authentiques sont le « dharmakāyai » (fashen) et « l’esprit céleste » (tianxin). Liu Yiming décrit l’esprit céleste comme « complètement vide et complètement numineux, silencieux et immobile » et il ajoute qu’il « imprègne tout en répondant aux stimulations ». Quant au dharmakāya, terme qui, dans le bouddhisme, renvoie au « corps » éveillé du Bouddha, il n’a « ni tête ni queue, ni devant ni derrière ; il se tient au centre et ne penche pas ». Le centre évoqué dans la description que fait Liu Yiming du dharmakāya se retrouve aussi clairement dans le nom chinois de « l’esprit céleste », tianxin, qui signifie littéralement Cœur (ou Centre) du Ciel. Le corps et l’esprit « véritables » sont donc deux aspects du même centre défini comme l’Ouverture Unique de la Barrière Mystérieuse, comme nous l’avons vu plus haut.

Une fois de plus, en conséquence du passage du ciel antérieur au ciel postérieur, la conscience du corps et de l’esprit « véritables » est perdue : « … le dharmakāya est enterré et le corps illusoire prend le dessus, l’esprit céleste abandonne sa position et l’esprit humain prend le pouvoir ». L’Alchimie Interne, comme le dit Liu Yiming au chapitre 9, permet d’atteindre « le summum de la quiescence », qui est une des caractéristiques de l’esprit céleste. Lorsque le processus alchimique interne est complètement achevé, il atteint son paroxysme avec la réalisation et la naissance de l’Embryon de Sainteté (shengtai) : « Comme un fruit qui mûrit et tombe sur le sol, vous enfantez votre dharmakāya ». Ce que de nombreux auteurs décrivent comme « l’embryon » alchimique est donc l’équivalent de notre propre dharmakāya ou « vrai corps ».

LES DEUX VOIES

La principale partie traitant de l’Alchimie Interne dans Cultiver le Tao est le chapitre 19, « Vertu supérieure et vertu inférieure », où Liu Yiming fait la distinction fondamentale entre deux voies de culture de soi-même qu’il appelle respectivement la « vertu supérieure » (shangde) et la « vertu inférieure » (xiade). Ces deux expressions viennent du Livre de la Voie et de sa Vertu, dans lequel elles renvoient respectivement au « non-faire » (wuwei) et au « faire » (youwei)10. La vertu supérieure et la vertu inférieure sont également mentionnées dans le texte principal de l’Alchimie Interne, Le Sceau de l’Union des Trois (Cantong qi), dans lequel elles renvoient aux deux voies de réalisation présentées dans ce texte, l’une reposant sur le « non-faire » et l’autre sur le « faire »11.

Selon l’explication donnée par Liu Yiming, la voie supérieure relève de l’état dans lequel « le corps est intact et la vertu complète » : le ciel antérieur n’a pas été endommagé et l’état originel de l’Unité est inaltéré. Comme nous l’avons dit auparavant, peu de personnes ont le potentiel inhérent pour conserver cet état et se contenter uniquement de savoir comment « le préserver et le protéger ». Cela exige d’avoir reçu les instructions d’un maître, mais la méthode (fa) consiste finalement à suivre le Tao lui-même : point n’est besoin de « faire » une pratique, il suffit de mettre en œuvre le « non-faire ». Telle est la voie de la vertu supérieure. Si cet état originel n’est pas préservé, le ciel antérieur se disperse et le ciel postérieur le supplante. Pour retrouver l’état de ciel antérieur représenté par le trigramme Qian , on ne peut plus pratiquer le « non-faire », qu’il faut remplacer par le « faire » : il faut avoir une technique (shu) grâce à laquelle l’on va réassocier le Yang Vrai (-) et le Yin Vrai (--) qui se trouvent désormais respectivement au sein du Yin du ciel postérieur () et du Yang du ciel postérieur (). Telle est la voie de l’Alchimie Interne qui, aussi étrange que cela puisse paraître à première vue, correspond à la voie de la vertu inférieure.

Un aspect important de la vision de Liu Yiming sur la vertu supérieure et la vertu inférieure mérite que l’on s’y attarde. Dans le chapitre 19, il insiste sur le fait que maintenir l’Unité revient à préserver l’intégrité de l’état de ciel antérieur même : « cela ne signifie pas que le corps du ciel postérieur n’a pas perdu son intégrité ». Ces mots abordent un problème majeur au sein de l’Alchimie Interne dans son ensemble. Selon certaines traditions, « perdre son intégrité » (poshen) renvoie à la première émission de l’essence (jing, sperme) chez l’homme, événement qui va forcément provoquer et signifier la perte de l’état de ciel antérieur ; cette première émission de l’essence est vue comme l’équivalent du passage de Qian à Li , qui survient lors de la création de l’état de ciel postérieur. Dans cette optique, retrouver l’état d’Unité (Qian ) implique de retrouver la plénitude de son essence.

Liu Yiming rejette cette position : l’état de l’essence du ciel postérieur, dit-il, ne peut être un critère pour faire la distinction entre la vertu supérieure et la vertu inférieure car l’essence du ciel postérieur relève du « corps illusoire » du ciel postérieur et non du dharmakāya. De plus, l’essence du ciel postérieur, comme il l’écrit au chapitre 2, « arrive après la naissance » et pour cette raison, ne peut pas servir à retrouver l’état de ciel antérieur. La conclusion, dit Liu Yiming, est que « lorsque le ciel antérieur est intact, c’est la vertu supérieure et lorsque le ciel antérieur est absent, c’est la vertu inférieure ».

L’ALCHIMIE INTERNE ET L’ÉLIXIR

Au chapitre 15 de Cultiver le Tao, Liu Yiming écrit : « L’Élixir d’Or est le Faîte Suprême. … Tous les discours sur le raffinage de l’Élixir d’Or sont des enseignements sur le Faîte Suprême ». Le Faîte Suprême (taiji) est l’état de l’Unité avant la division du Un en deux : le Yin et le Yang, le ciel antérieur et le ciel postérieur. Étant obtenu grâce à la réunion du Yin et du Yang, l’Élixir ouvre les portes à la réalisation de l’Unité. »

« Faire » et « Non-faire ». En plus de cette définition centrale, Liu Yiming établit une différence fondamentale entre deux aspects (ou deux étapes) de l’Élixir. Comme il le souligne dans le chapitre 19, ces étapes se concentrent sur la culture de la Nature et de l’Existence, et elles correspondent respectivement à la voie de la vertu supérieure et à celle de la vertu inférieure. Ceux qui sont capables de suivre la voie de la vertu supérieure réalisent simultanément les deux étapes : « Dans la vertu supérieure, il n’est point besoin de cultiver l’Existence, et l’on se contente de cultiver la Nature : lorsque la Nature est réalisée, l’Existence l’est aussi ». Tout le monde devrait passer successivement par ces deux étapes, en commençant par la plus petite pour atteindre ensuite la plus haute : « Dans la vertu inférieure, il faut commencer par cultiver l’Existence et ensuite cultiver la Nature ; une fois que l’Existence est accomplie, il faut également accomplir la Nature »12.

La voie de la vertu supérieure atteint instantanément les deux étapes grâce au « non-faire ». La vertu inférieure, par contre, est une voie progressive : l’Alchimie Interne permet d’abord de retrouver la Graine Vraie grâce au « faire », puis de la nourrir grâce au « non-faire ». Ici, Liu Yiming ajoute une remarque importante : lorsque les deux étapes de la Voie de la vertu inférieure sont atteintes, « alors, ce chemin vous a amené à la même destination que la vertu supérieure ». Comme il le dit dans le chapitre 20, c’est la façon correcte de comprendre les termes « non-faire » et « faire » : S’éveiller à la réalité (Wuzhen pian), texte respecté par tous les maîtres et pratiquants de l’Alchimie Interne, la développe dans l’un de ses poèmes, que Liu Yiming cite au début de ce chapitre.

Les Deux Élixirs. Lorsque les deux voies de réalisations sont accomplies en commençant par la vertu inférieure, les étapes mentionnées plus haut correspondent aux deux différents Élixirs. Dans le chapitre 8, Liu Yiming les appelle Remède Interne et Remède Externe. Dans le chapitre 9, il les appelle Élixir du Petit Retour et Élixir du Grand Retour. L’Élixir du Petit Retour « consiste à retourner du ciel postérieur au ciel antérieur ». C’est le mouvement de montée, « l’inversion du cours » accomplie grâce à l’Alchimie Interne, que Liu Yiming décrit grâce à des images alchimiques traditionnelles qui représentent l’union du Yin et du Yang, comme celle du Plomb et du Mercure, ou celle du Seigneur des Métaux et de la Ravissante Jeune Fille. Cette pratique n’est toutefois accomplie qu’en formant l’Élixir du Grand Retour. À ce stade, on effectue le mouvement complémentaire de descente, retournant « du Non-Être à l’Être, et du subtile au manifeste ». Ainsi l’Alchimie Interne, par son processus progressif, nous permet de monter au ciel antérieur, mais sa pratique ne se termine que lorsque la descente vers le ciel postérieur est également accomplie. Alors le ciel antérieur et le ciel postérieur deviennent un et l’on agit en transformant (hua) le ciel postérieur en ciel antérieur, et inversement.

Les Phases du Feu et le Feu Vrai. Un autre aspect de la pensée de Liu Yiming qui mérite d’être souligné est la critique qu’il fait de la tendance à transformer le sans forme en quelque chose de pourvu de forme dans la compréhension et la pratique que l’on a de l’Alchimie Interne. Selon Liu Yiming, cela aboutit à se cantonner dans le ciel postérieur et ôte toute possibilité d’atteindre le ciel antérieur. Dans le chapitre 15, par exemple, il dit que le tripode, le fourneau et même les ingrédients de l’Élixir, le Plomb Vrai et le Mercure Vrai, ne sont que des noms et des représentations qui « servent à rendre visible un point clé ». Il en est de même, pour ce qui est du corps humain, de Kan (le Yin qui comporte le Yang Vrai) et de Li (le Yang qui comporte le Yin Vrai), qu’il ne faut pas identifier littéralement respectivement aux reins et au cœur.

Tout aussi importante est la vision des choses qu’il expose dans le chapitre 12, dont le sujet est le système utilisé pour déterminer les étapes pour chauffer l’Élixir, connues sous le nom de « phases du Feu » (huohou). Comme on le sait, ce système utilise des symboles cosmologiques, y compris les douze « branches terrestres », de façon à faire correspondre le cycle interne du « feu » aux cycles cosmologiques externes (en particulier les cycles du jour et de l’année)13