D'une guerre à l'autre - Yohann Douady - E-Book

D'une guerre à l'autre E-Book

Yohann Douady

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Beschreibung

Les opérations extérieures d'un sergent du 2e RIMa.

Loin du témoignage édulcoré, D’une guerre à l’autre est le premier récit contemporain à retracer l’engagement d’un jeune soldat français et les épreuves traversées par un régiment dont plusieurs hommes sont tombés au service de la France.
Engagé dans les troupes de marine en 2001 à l'âge de 20 ans, Yohann Douady intègre le 2e RIMa comme grenadier-voltigeur. Ses premiers déploiements l'amènent en Bosnie-Herzégovine, puis en Côte d'Ivoire, pour des opérations de maintien de la paix. En 2004, déployé à nouveau en Côte d'Ivoire, dans la ville de Bouaké, il vit en première ligne les événements dramatiques qui conduisent au bombardement des positions françaises par les Sukhoï SU-25 du président Laurent Gbagbo, puis participe à la charge des troupes de marine sur Abidjan en proie aux émeutes. Promu sergent en 2005, Yohann Douady retourne en Côte d'Ivoire avant de se préparer avec son régiment pour un futur déploiement en Afghanistan. Les patrouilles à pied ou en véhicule blindé, les missions héliportées, les missions d'appui et les investigations dans les villages se succèdent alors à un rythme infernal au cours d'opérations qui vont voir les marsouins du 2e RIMa affirmer leur suprématie sur les insurgés, mais également en payer le prix, sans jamais faillir à leur devise, « Fidélité et honneur sur terre et sur mer ».

Plongez au cœur de l'action avec le 2e Régiment d'infanterie de Marine !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Au final, l’ouvrage du sergent Yohann Daoudy retrace ses campagnes avec une vérité de langage et un sens du détail descriptif que n’exclue pas la verve, et il mérite de figurer au premier rang des témoignages laissés par les soldats français engagés en OPEX." - Dominique Guillemin, Revue historique des armées

"Indispensable à lire à celui qui veut devenir soldat, indispensable à lire aussi pour ceux qui veulent comprendre au ras du sol comment ont été et sont toujours employés nos « atomes de la force légitime » en Afghanistan, dans le bourbier ivoirien ou ailleurs." - Michel Goya, La Voie de l'épée

"Si vous ne devez lire qu'un témoignage sur l'Afghanistan, lisez D'une guerre à l'autre. De la Côte d'Ivoire à l'Afghanistan avec le 2e RIMa." - Ouest France, Lignes de défense, Philippe Chapeau

À PROPOS DE L'AUTEUR

Sous-officier adjoint à la section Tireurs d'Élite du 2e RIMa, déployé à plusieurs reprises sur des théâtres étrangers, le sergent Yohann Douady est aujourd'hui titulaire, entre autres, de deux Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze, de la Croix du Combattant et de la Médaille Outre-Mer agrafe "Côte d'Ivoire".

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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« Fidelitate et honore, terra et mare »Fidélité et honneur sur terre et sur mer

Devise du 2e RIMa

« La mort nous suit, on la combat, on la donne, pour que les nôtres l’évitent. Un acte héroïque pour certains, et le plus terrible des péchés pour d’autres.

On n’oublie pas, on vit avec et on passe outre. »1

Marsouin de 1re classe Cyril Louaisil, 2e RIMa Mort pour la France le 18 mai 2011 en Afghanistan

1. Lettre de Cyril Louaisil à ses parents.

Légende photo de couverture (avec les grades au jour de la photo) : Au premier plan : caporal Skippy, adjudant-chef Duke, caporal-chef Waren. Au second plan : sergent Douady, sergent-chef Jérôme, 1re classe Louaisil.

« Les raisons de vivre sont autant de raisons de mourir pour sauver ce qui donne un sens à la vie. »

Général d’armée de Lattre de Tassigny, Saïgon, 11 juillet 1951

Préface du colonel Héluin

Dans un monde en quête de repères, pessimisme et tendance à l’individualisme sont aujourd’hui des tentations fortes. Pourtant, de jeunes Français choisissent encore aujourd’hui le métier des armes, engagement singulier centré sur l’exigence, la cohésion et l’acceptation du don de soi. Alors qu’elle est une émanation de la communauté nationale, l’institution militaire peut donc sembler constituer un monde à part, dont la vie serait régulée par des valeurs révolues, voire anachroniques. L’armée de terre représente aujourd’hui la majorité du personnel engagé sur les théâtres d’opérations. Portant ces valeurs singulières au travers de ses régiments et de ses soldats, elle y démontre sa capacité à affronter la fureur des combats décidés par l’autorité politique et sa capacité à se reconstruire pour mieux repartir.

Parmi les symboles les plus marquants de cette spécificité, le mot « servir », que l’institution s’attache à cultiver : servir ses concitoyens sans attendre de retour, servir le drapeau jusqu’au sacrifice suprême pour remplir la mission, servir une cause qui parfois nous dépasse. Autre terme structurant du milieu militaire, celui de « mission », dont le caractère sacré n’est appréhendé que progressivement par le volontaire à l’engagement : la mission est sacrée ; elle guide et donne du sens à l’action.

S’engager au 2e Régiment d’Infanterie de Marine, c’est choisir de vivre un rêve d’aventure dont les maîtres mots seront cohésion et intégration. Dans un contexte de montée des communautarismes, à l’image d’unités aussi diverses que les tirailleurs sénégalais ou annamites, les volontaires du Pacifique ou les bataillons des Antilles dont elles sont les héritières, les Troupes de Marine assument et revendiquent cet héritage d’intégration. C’est dans le creuset du régiment que se réalise la rencontre subtile et progressive d’un jeune avec sa patrie, dans un monde de valeurs préservées, au sein d’un corps social symbolisé par un drapeau, cultivant l’engagement collectif, le dépassement de soi, l’entraide et une véritable ascension sociale. La cohésion basée sur le principe de l’équité y devient une force, s’exerçant tant dans la promotion que dans la sanction. Chacun peut y trouver sa place avec des opportunités égales de progression, cette dernière ne s’appuyant ni sur l’origine sociale ni sur l’appartenance ethnique ou la conviction religieuse, mais sur la simple capacité à renforcer le groupe en dynamisme, compétence et leadership.

S’appuyant sur ce terreau indispensable de valeurs, les unités de l’armée de terre démontrent quotidiennement leur aptitude opérationnelle. Les opérations Licorne1 et Pamir2 qu’évoque le sergent Douady illustrent aussi parfaitement la complexité des crises récentes, où les populations locales sont au cœur de l’engagement. Ces missions sont représentatives de l’engagement des forces terrestres de ces trente dernières années, pouvant aller du contrôle de foule à l’engagement de haute intensité. Parfois la peur au ventre, le marsouin d’aujourd’hui fait toujours face à un adversaire qui se dévoile brutalement à quelques dizaines de mètres de lui, parfois presque les yeux dans les yeux. Mais comme ses anciens, il reste confronté à la sueur qui perle à grosses gouttes, au bruit assourdissant des explosions, au regard hébété des camarades face à la mort et à cette idée parfois lancinante qu’il va devoir porter la destruction dans le camp de l’adversaire.

En dépit de réels chocs culturels et des inévitables barrières linguistiques, l’institution sensibilise aujourd’hui ses soldats à l’indispensable nécessité de ne pas juger, de ne pas transposer une vision occidentale à un contexte différent mais bien d’admettre, en dépit d’une pression médiatique et sociétale importante, que d’autres puissent vivre selon des principes différents. La mise en œuvre de ce principe impose de se placer en permanence au plus près de la population et donc paradoxalement au plus près du danger pour mieux s’en protéger. Toujours surprenante pour nos alliés anglo-saxons, cette proximité recherchée permet une fluidité des relations et limite les incompréhensions et quiproquos parfois dramatiques. Elle est aussi source d’un réel enrichissement tant par ce que l’on découvre chez l’autre que par la prise de conscience de sa propre vanité. Au plan opérationnel, elle donne souvent ce précieux temps d’avance, qui n’est parfois que de quelques secondes, pour déjouer, par un changement d’attitude, un piège tendu. La « connaissance » humaine et culturelle a ainsi été naturellement au cœur du mandat du bataillon Richelieu en Afghanistan.

Tel est l’enjeu porté par chaque marsouin, quels que soient son grade et sa fonction. Si la spécificité du militaire est bien de disposer, sur ordre de l’autorité politique, du droit de porter la mort en dehors de la légitime défense au nom du peuple français, la contrepartie naturelle est en effet d’accepter de mettre sa propre vie en jeu. Accepter d’affronter son destin, les armes à la main, en acteur et non en victime. À plusieurs reprises, après les combats, je me suis trouvé face à une feuille blanche. Que dire à une famille frappée ? Qu’elle peut être fière ? Mais ne l’était-elle pas déjà avant l’engagement ? Alors que les médias ressassent à l’envi que cette opération n’est qu’un bourbier inutile, lui dire que son fils, son frère, son père, son époux est mort pour la sécurité de l’Afghanistan, dans une lutte contre un terrorisme rampant afin d’éviter qu’il ne vienne frapper à nos portes ? Que dire à ses camarades de combat alors que la mission continue ? Comment les motiver alors qu’il faut repartir au combat, comme ce fut le cas lors d’un assaut héliporté conduit quelques minutes seulement après avoir raccompagné le corps de l’un des nôtres à l’hélicoptère. Le verbe, l’honnêteté et surtout le cœur sont les seuls vrais instruments pour continuer à donner du sens à l’action, pour rester fidèle à la mission reçue, à ses camarades, pour l’honneur de ce drapeau que nous avons choisi de servir. Il faut accepter les reproches naturels des familles auxquelles, par vos décisions ou vos actions, vous avez pris un être cher. Ceci vaut pour le marsouin comme pour le colonel. Grandeur et servitudes sont intimement liées. Je ne peux qu’à nouveau demander pardon à leurs proches.

Puis vient le temps du retour en métropole où il faut rebâtir, rassembler, fédérer et se préparer à repartir à nouveau, sans haine et aguerri, dès que l’ordre sera donné au régiment.

Le témoignage parfois cru et direct du sergent Douady, dans sa fonction cathartique, contribue sans conteste à préparer l’avenir, à faciliter l’indispensable reconstruction d’hommes et de groupes meurtris dans leur chair mais également au plus profond de leur être par la perte de camarades de combat. Nous savons que, passé les hommages vibrants, subsiste toujours le silence assourdissant des drames humains et familiaux. S’appuyant sur les valeurs de partage qui font notre force, il est indispensable de ne pas juger et de sans cesse accompagner nos blessés au courage desquels je rends hommage. Dans les hôpitaux, certains se battent encore pour revenir parmi les leurs, au sein de leurs unités. Ce retour est le fil conducteur de leur rétablissement et, grâce à l’engagement admirable des équipes médicales et la volonté de fer des blessés, j’ai trouvé à l’hôpital Percy un lieu d’espoir et de succès. Il convient également d’accompagner avec respect les familles touchées pour le don qu’elles ont fait à la patrie. Dans un contexte très versatile, il est impératif d’y consentir du temps, pour eux, pour nous, pour soi.

La fresque parfois terrible décrite par le sergent Douady aura donc été le quotidien de marsouins anonymes, héroïques et toujours volontaires. Par leur engagement désintéressé dans nos régiments et au service de leur drapeau, je suis convaincu que tous ces jeunes qui ont accepté de relever ce défi sont l’avenir de notre société. Tant qu’il en restera un, nous pourrons continuer à croire en l’existence de notre pays.

Colonel Bruno Héluin

Chef de corps du 2e RIMa, 2010/2012

Commandant le bataillon Richelieu, décembre 2010/juin 2011

1. Nom de l’opération française en République de Côte d’Ivoire.

2. Nom de l’opération française en République islamique d’Afghanistan.

« Contrairement à ce qu’ont prétendu beaucoup d’analystes extérieurs, l’esprit de vengeance n’a jamais animé nos troupes, même après des embuscades meurtrières. »

Général d’armée Henri Bentégeat

Prologue

Vallée de Tagab, 16 mai 2011

Task Force La Fayette, section Rouge 40

La semaine dernière, le sapeur de 1re classe Loïc Roperh, du 13e Régiment du génie, est mort dans l’explosion d’un IED1 alors qu’il participait à une mission de reconnaissance au sein de son détachement d’ouverture d’itinéraires piégés (DOIP). Sachant son piège bientôt découvert, et à défaut de pouvoir faire sauter un blindé, le taliban a attendu que ce sapeur soit le plus proche possible avant de faire exploser son piège mortel, dissimulé dans une buse. La déflagration a pulvérisé le jeune homme de 24 ans, dont le corps ensanglanté a été projeté une vingtaine de mètres plus loin. Dix jours plus tôt, une mine avait déjà explosé non loin de là, touchant un véhicule blindé léger du sous-groupement Centaure – les blindés du RICM2 qui nous appuient lors de nos missions –, heureusement sans faire de blessés graves.

Cette nouvelle attaque nous ébranle sérieusement, à quelques semaines seulement de la fin de notre mandat. Elle vient alourdir le triste décompte que se contentent de répercuter les médias français… Au pays, dans les journaux, à la radio ou à la télévision, il ne s’agit que du 57e soldat français mort en Afghanistan. Quelques jours plus tôt, il était question du 56e soldat français mort en Afghanistan, le caporal Alexandre Rivière, du 2e RIMa, mon régiment. Mais nous autres, soldats sur le terrain, nous ne raisonnons pas en chiffres. Nous côtoyions ces hommes, nous les connaissions pour avoir cheminé à leurs côtés, traversé les mêmes paysages montagneux, emprunté les mêmes ruelles traîtresses, pour avoir sué et souffert avec eux.

Aujourd’hui, nous sommes tous épuisés par les missions qui se sont enchaînées depuis notre arrivée en décembre dernier dans la vallée de Tagab. Nous avons rarement dormi plus de deux nuits d’affilée sur notre base de Tora et, ce soir, nous sommes à nouveau dehors, alors que nous étions déjà en patrouille ce matin de 4 heures à 13 heures. Plusieurs éléments ont en effet été accrochés dans l’après-midi et, vers 20 heures, nos moyens de surveillance ont repéré malgré la nuit tombée trois individus creusant sur la MSR3 entre le CP 444 et le CP 45. Il ne fait aucun doute que ce sont des poseurs d’IED. Des F-15 en maraude ont été détournés sur cet objectif et ont effectué une passe canon sur les hommes, tuant ou blessant plusieurs d’entre eux. Mais, alors que nous embarquons dans nos VAB5 pour aller au résultat et juger de la situation, nos ordres changent. Nous apprenons que l’un des poseurs d’IED, blessé, tenterait de s’enfuir en direction de l’est, vers le village de Payendakhel, que nous connaissons particulièrement bien pour l’avoir traversé et fouillé maintes fois au cours des mois précédents.

Au moment de débarquer de nos VAB avec pour mission d’établir un cordon de sécurité, nous recevons encore un nouvel ordre. Il s’agit désormais de progresser à pied, dans le village, en direction d’un compound dans lequel se serait réfugié le poseur d’IED. Notre section, Rouge 40, est conduite par le lieutenant Bruno, un officier relativement âgé puisqu’il a fait auparavant carrière comme soldat et sous-officier au 21e RIMa, une ancienne vie qui a laissé des traces. Il n’a pas son pareil pour jurer et maudire les officiers supérieurs lorsque les missions s’éternisent et que les conditions sur le terrain se révèlent pires que tout ce qui avait été prévu. Ces jurons nous mettent du baume au cœur et nous font sourire… Mais ce soir nous n’avons plus le cœur à sourire. Deux Tigre bourdonnent à 500 ou 600 mètres audessus de nous alors que nous progressons dans les ruelles étroites du village, des ruelles bordées de murs de terre épais derrière lesquels surgissent les silhouettes obscures des compounds ou l’ombre ténébreuse des champs. Il fait nuit noire. Nous observons devant nous à travers nos optiques de vision nocturne, prenant appui à chaque carrefour, scrutant chaque ouverture, guettant chaque mouvement. Parfois, avec nos guidages laser optique, nous désignons des cibles aux Tigre qui nous survolent. Ces derniers basculent alors sur le côté pour aller vérifier qu’aucun danger ne se présente devant nous. De temps à autre, je relève mes optiques de vision nocturne contre mon casque afin de coller mon œil dans la thermique de mon HK417. Le paysage, qui se dessinait en dentelle grise, se colore alors de taches plus ou moins sombres qui témoignent de la chaleur résiduelle des bâtiments gorgés de soleil pendant la journée. Aucune tache blanche à l’horizon, donc pas de présence humaine, nous pouvons continuer à progresser.

Le lieutenant Bruno emmène avec lui notre groupe de tireurs d’élite, mais nous avons bien sûr délaissé nos PGM6, qui ne sont guère adaptés à une progression en zone urbaine. Le chef de notre groupe de tireurs, le sergent-chef Jérôme, manie son arme de protection, un Famas. C’est également le cas de notre tireur, Skippy, l’un des nombreux îliens du 2e RIMa – un Tahitien que nous avons surnommé ainsi pour la simple et bonne raison qu’il a un appétit féroce et mange de tout, notamment du beurre de cacahuète, pour lequel il a un goût immodéré. Ce n’est pas le plus costaud des îliens du 2e RIMa, mais il n’en a pas moins une belle carrure et nous dépasse tous en taille.

Waren et moi, qui exerçons la fonction de spotters7 au sein du groupe, sommes armés de HK417. Seul notre tireur Cyril Louaisil, alias Loulou, manque à l’appel. Il s’est foulé la cheville lors d’une ascension particulièrement difficile au cours d’une mission précédente et sert actuellement dans sa deuxième fonction comme pilote VAB en attendant de pouvoir réintégrer notre petite bande avec son PGM. En dehors du groupe de tireurs d’élite, la section Rouge 40 est composée d’un groupe mortier et d’un groupe Milan, et elle reçoit parfois le renfort d’un groupe d’éléments d’observation – une trentaine de personnels au total. Nous avons arpenté ensemble les pires collines de la vallée de Tagab et, ce soir, nous sommes tous décidés à mettre la main sur ce salopard de poseur d’IED. Il est censé avoir été blessé par la frappe d’un des F-15 et nous sommes donc à la recherche d’un gars mal en point, voire agonisant, qui aurait été caché par des villageois par complicité ou peur des représailles – qu’elles soient supposées ou réelles, occidentales ou talibanes.

Nous arrivons enfin devant le compound dont l’emplacement nous a été communiqué par radio. Comme tous les compounds afghans, il est ceinturé d’un haut mur de terre et abrite une cour ainsi qu’un bâtiment plus ou moins élaboré. Nous nous mettons en position devant la porte de bois qui donne accès à la cour intérieure, puis nous la martelons afin que le chef de famille vienne nous ouvrir. Personne ne répond. Il doit être environ 23 heures et nos tambourinements ne présagent évidemment rien de bon pour les occupants – ils dorment, ou font semblant de dormir –, mais il n’est pas question que nous restions dans cette ruelle. Nous devons entrer pour fouiller la maison, dénicher le poseur d’IED et le confier ensuite à l’ANA, l’Armée nationale afghane, car nous ne sommes qu’une force d’assistance, pas une force d’occupation.

Le chef Jérôme et Waren se placent devant la porte et décochent quantités de coups de pied et d’épaule pour la faire céder. Je me suis moi-même placé face à elle, le HK braqué devant moi, prêt à m’élancer à l’intérieur de la cour pour prendre position et balayer l’espace de mon canon dans l’éventualité d’une mauvaise surprise. Si le groupe tireur d’élite est en première ligne pour l’investigation de ce compound, ce n’est pas parce que nous sommes meilleurs ou plus courageux que nos camarades, mais seulement parce que nous formons un groupe particulièrement soudé et que nous avons une bonne expérience du combat en zone urbaine. Plusieurs d’entre nous ont participé à des stages dans des « villages de combat » aux Pays-Bas ou en Allemagne et nous avons déjà eu l’occasion de procéder à des assauts dans des compounds. La mécanique est bien huilée, nous savons comment nous positionner, quels emplacements adopter une fois la porte franchie, mais cela ne nous empêche pas d’être tendus, anxieux, incertains de ce que nous allons découvrir derrière cette porte.

Jérôme et Waren redoublent d’efforts contre cette putain de porte qui refuse toujours de s’ouvrir, très certainement bloquée par un madrier côté intérieur. Dans cette ruelle, par cette nuit sombre, on pourrait croire que les gars dirigent un tir de mortier – BAM, BAM, BAM… Mais rien n’y fait, la porte résiste. J’ai presque envie d’en rire. Les gars de la section sont tapis à gauche et à droite, en protection, pendant que Jérôme et Waren s’esquintent les chaussures et les épaules à s’acharner comme des fous furieux sur une foutue porte que pour ma part je fixe comme si elle allait me sauter à la gorge. Dans n’importe quel bon film, la porte aurait cédé dès les premiers coups et nous nous serions engouffrés dans la cour en une parfaite chorégraphie avant de nous saisir du rebelle, que nous aurions découvert caché et tremblant sous quelques couvertures.

Je suis fatigué, épuisé, énervé, et pourtant à moitié plié de rire devant mon chef et mon spotter, qui personnifient la toute-puissance de l’armée française coupée net dans son élan par une simple porte de bois.

Soudain, dans un geste d’énervement, Waren assène un coup de poing sur la porte en s’exclamant : « Putain, ça commence vraiment à m’énerver ! » Et là, subitement, la porte s’ouvre, sans que personne s’y attende. Le madrier a cédé sans que l’on s’en soit rendu compte et il a suffi d’une petite tape supplémentaire pour que la cour du compound se dévoile à nos yeux. Je suis surpris, presque incrédule, puis les réflexes reprennent instantanément le dessus. Je redresse le canon de mon HK et m’élance sans réfléchir. Je pénètre le premier dans la cour et me poste dans l’angle intérieur gauche immédiat. « Douady à gauche, clair ! », je gueule. Waren, le chef Jérôme et Skippy m’ont suivi dans la seconde. Nos cris emplissent la cour et succèdent aux coups sourds que nous avions portés contre la porte.

« Waren, à droite, clair ! », « Jérôme, clair ! », « Skippy, clair ! ». Mes yeux balayent la cour à travers la lunette thermique de mon arme, mais aussi les toits, d’où proviennent des bruits. Des silhouettes blanchâtres s’y découpent sans que je puisse savoir s’il s’agit d’hommes ou de femmes. Je suis obligé de rebasculer sur mon équipement de vision nocturne pour étudier les silhouettes qui se lèvent. « Deux pax sur les toits ! » J’ai le doigt sur la détente et réalise que j’ai failli ouvrir le feu. Parallèlement, le reste de la section investit la cour, le tout en moins de dix secondes. Les hommes pénètrent dans le bâtiment et leurs comptes rendus hurlés se succèdent. « Pièce claire ! », « Femmes dans la pièce ! », « Enfants couchés ! »… Nous avons pris le contrôle total du compound en moins d’une minute. Tous les habitants sont maintenant sous la menace de nos armes. Toutes les pièces ouvertes sont inspectées, mais nous ne trouvons aucune trace du poseur d’IED. Au total, nous avons rassemblé un infirme, cinq ou six femmes et autant d’enfants. Cela n’a rien de menaçant en soi, mais nous avions déjà fouillé ce compound le 8 mars dernier et nous notons aujourd’hui l’absence des deux jeunes adultes présents la dernière fois. Bien sûr, nous envisageons que ces deux Afghans puissent faire partie de l’équipe de poseurs d’IED que nous traquons. Nous nous souvenons également de l’infirme de la maison, un vieil homme – 40 ans, 60 ans, allez savoir – dont les membres inférieurs ont été sectionnés à hauteur des genoux. Dépourvu de prothèses et même de béquilles, il se déplace, en haillons, sur ses moignons, en s’aidant de ses coudes. La dernière fois, les deux jeunes l’avaient aidé à se déplacer en le soutenant. Où sont-ils ce soir ?

J’ai maintenant rejoint le reste de la section à l’intérieur du bâtiment, faisant passer mon HK en bandoulière dans le dos pour sortir mon pistolet, plus pratique dans un espace confiné. Je fais reposer mon pistolet sur une lampe torche, faisceau lumineux et canon inspectant les moindres recoins de ce bâtiment plongé dans l’obscurité faute d’électricité. Deux pièces sont fermées par des portes cadenassées. Quelques coups de pied permettent d’ouvrir l’une d’elles assez rapidement. Nous constatons que la pièce qu’elle protégeait ne dissimule rien. Nous nous approchons d’une deuxième porte, cadenassée elle aussi, nous apprêtant à la défoncer aussi furieusement que la précédente, lorsqu’une gamine d’une dizaine d’années, les yeux embués de sommeil et de peur, nous apporte un trousseau de clés afin d’éviter que nous fassions subir de nouveaux outrages à sa maison. Elle affiche une mine désolée, comme un enfant coupable de je ne sais quelle bêtise, et tremble tellement qu’elle n’arrive pas à choisir la bonne clé qui permettrait d’ouvrir le cadenas de la porte devant laquelle nous sommes plantés. Il y a quelques mois encore, j’offrais des cyalumes – des bâtons lumineux – ou des friandises aux enfants, mais je suis ce soir à mille lieues de tout cela. Je lui arrache brutalement le trousseau des mains et finis par déverrouiller le cadenas. La porte s’ouvre sur une sorte de débarras dans lequel s’entassent les trésors d’une famille afghane ordinaire : quelques gamelles, des bidons de récupération, des morceaux de métal susceptibles d’être utilisés un jour, une chaise cassée… Rien de tout cela ne nous émeut. Nous savons que le poseur d’IED est là, nous voulons le trouver. J’entre dans la petite pièce, fouille, dégage les affaires à la recherche d’une trappe ou d’une cache, mais je fais à nouveau chou blanc…

Nous quittons le compound quelques minutes plus tard, sans avoir rien trouvé malgré les renseignements que nous avions reçus par radio nous certifiant que le poseur d’IED s’y était réfugié. Mais la nuit ne fait que commencer et nous avons encore beaucoup d’autres compounds à fouiller. Il n’est pas question que nous revenions bredouilles, que nous laissions échapper un taliban qui a piégé l’un des itinéraires les plus fréquemment empruntés par nos véhicules blindés. Nous sommes décidés à lui mettre la main dessus. Le fait que notre mandat s’achève bientôt influe sans doute sur notre comportement. Depuis le début de l’été, les accrochages se font de plus en plus fréquents et nous sommes conscients que nous risquons d’y passer à quelques semaines de notre retour en France. La mort de Rivière – le numéro 56 pour les médias et les Français, mais un copain de régiment pour nous –, pèse également sur notre moral. Avec les morts et les blessés qui se sont succédé, la fatigue accumulée, les accrochages plus ou moins sporadiques, nous avons en quelque sorte basculé. Nous n’avons plus envie de jouer aux militaires en mission d’assistance, nous voulons montrer notre visage de soldats et traquer ceux qui mènent une guerre de lâches et se cachent derrière une population plus ou moins consentante pour nous éliminer sans jamais oser se montrer en uniforme ou à visage découvert.

C’est une situation étrange, faite de peur, de stress et de rage. Une situation que j’ai déjà connue en Côte d’Ivoire, en novembre 2004, lorsque des Sukhoï Su-25 vinrent bombarder nos positions à Bouaké, emportant plusieurs des nôtres dans leurs frappes aussi soudaines que destructrices. Nous agissions alors comme simple force d’interposition dans le cadre de la force Licorne et nous étions censés imposer aux deux armées en présence – les forces loyalistes de Gbagbo, les forces rebelles de Ouattara – le respect d’une zone frontière…

Comme l’affirme le général Henri Bentégeat dans la préface de l’ouvrage Carnets d’Ivoire, du lieutenant-colonel François-Régis Jaminet – jeune capitaine lors des événements de Côte d’Ivoire –, « l’esprit de vengeance n’a jamais animé nos troupes, même après des embuscades meurtrières ». Il se trouve cependant que je ne suis pas général, et encore moins saint-cyrien. Je ne suis que l’un de ces innombrables sous-officiers anonymes qui ont décidé de servir la France et de côtoyer au quotidien ces jeunes soldats de tous horizons prêts à mourir pour leur pays, sans jamais remettre en question la mission qui leur a été confiée même s’ils doivent en souffrir. Mais ce don que nous faisons de notre personne n’est pas gratuit. Il nous emmène parfois loin de chez nous, dans des pays ravagés par la guerre, la souffrance ou la terreur, où il nous arrive de vivre l’innommable, de donner la mort ou de connaître le désespoir. Tout cela ne donne peut-être pas naissance à l’esprit de vengeance, mais il n’empêche qu’une colère sourde gronde parfois en nous. Non pas contre nos autorités, mais contre ces combattants invisibles pour lesquels nous sommes l’ennemi, quand bien même nous apportons aide et assistance à leurs concitoyens. Cette colère sourde, je l’ai vue mortifier cette nuit-là, dans le compound afghan, une fillette de 10 ans. J’en éprouve encore aujourd’hui des regrets, mais ils sont dilués parmi bien d’autres souvenirs plus terribles qui me hantent parfois. Souvent.

Je m’appelle Yohann Douady. Après dix années de service, je suis aujourd’hui encore sergent dans une section tireur d’élite du 2e RIMa. Ces dix années, pour deux chevrons seulement, peuvent laisser penser à ceux qui connaissent l’armée que mon caractère ne joue pas toujours en faveur de ma carrière. Et ce témoignage ne contribuera peut-être pas à l’accélérer. Qu’importe. J’aime passionnément mon pays, j’aime le servir en tant que soldat, je respecte l’institution, mais j’estime qu’il est important de partager son expérience avec ceux qui, un jour, pourraient vouloir servir à leur tour. Je voudrais qu’ils le fassent en connaissance de cause, pour servir comme soldats et non pas dans une vaine tentative d’échapper au chômage ou de dénicher un petit boulot. Servir est un honneur, ainsi qu’une contrainte. Je l’ai vécu en Bosnie notamment, en Côte d’Ivoire ou encore en Afghanistan, et je souhaite simplement partager mes souvenirs, des souvenirs heureux, mais aussi des souvenirs moins heureux qui, parfois, tourbillonnent dans ma tête jusqu’à me faire vaciller.

Permettez-moi de retracer ici ce que j’ai pu vivre, ce que plusieurs d’entre nous ont vécu – parfois jusqu’à en mourir –, et partagez avec moi ces quelques années que j’ai traversées avec d’autres au service de la France.

1. Improvised Explosive Device (engin explosif improvisé).

2. Régiment d’Infanterie Chars de Marine.

3. Main Supply Road (route de ravitaillement principale).

4. Combat Post (poste de combat).

5. Véhicule de l’avant blindé.

6. Fusil de précision de calibre 12,7 mm.

7. Observateur.

« Tout homme qui écrit, et qui écrit bien, sert la France. »

Charles de Gaulle

1

L’engagement

Valence, 2001

Servir la France… Une notion qui parfois, de nos jours, semble galvaudée. L’armée n’affiche-t-elle pas le slogan « Devenez vous-même » dans ses campagnes de recrutement ? Il ne s’agirait ainsi plus de servir, mais d’être soi-même, de conserver son individualité dans un corps dont l’essence devrait être au contraire de s’intégrer, de se dépasser – de sacrifier sa propre nature au profit d’hommes que vous ne connaissez pas ou d’une cause qui dépasse vos intérêts personnels. Les affiches de recrutement de cette campagne de communication institutionnelle exhibent d’ailleurs des jeunes en tenue civile au milieu de militaires en action, comme des touristes visitant un parc d’attractions parmi quelques autochtones. Nos collègues anglo-saxons n’ont pas les mêmes pudeurs. Le corps des Marines américain annonce dans ses messages « En route vers le chaos ». Les Royal Marines britanniques, quant à eux, clament fièrement « Nous sommes la terre, la mer et les airs », affichant leur vocation collective à intervenir sur tous les éléments, partout dans le monde.

Je ne me suis pas engagé pour devenir moi-même, mais pour devenir un autre. J’ai signé mon engagement le jour même de mon baccalauréat, dès la fin des épreuves. Peut-être une façon pour moi de mettre un terme à une vie d’étudiant et de plonger dans le monde des adultes et du travail, un peu à la manière des jeunes de mon âge qui partaient naguère effectuer leur service militaire. Mais, surtout, je me suis engagé avec la ferme volonté de servir mon pays, et non dans le seul but de dénicher un travail alimentaire. Passionné d’histoire, j’avais noté au cours de mes différentes lectures le rôle récurrent des Troupes de Marine, ces troupes destinées à l’origine à être embarquées sur les navires royaux pour y servir l’artillerie et participer aux abordages et combats navals, ainsi que pour tenir garnison dans les colonies lointaines. Créées sous le nom de Compagnies ordinaires de la mer en 1622 par le cardinal de Richelieu, rebaptisées quatre ans plus tard Régiments de la marine, ces troupes ont combattu uniquement à terre à partir de 1831 et se sont alors illustrées en Crimée, au Mexique, en Indochine, en Tunisie – partout où la guerre l’a exigé.

Si la Légion étrangère est célèbre pour avoir fait preuve d’héroïsme et d’esprit de sacrifice à Camerone, lors de l’expédition française au Mexique dans les années 1860, l’infanterie de marine s’enorgueillit elle aussi d’une bataille légendaire qu’elle célèbre tous les ans : Bazeilles. Celle-ci opposa les 1er, 2e, 3e et 4e Régiments d’Infanterie de Marine, ainsi que le 1er Régiment d’Artillerie de Marine – pour la première fois constitués en Division d’Infanterie de Marine, baptisée la « Division bleue » – aux troupes allemandes qui, en cette fin août 1870, marchaient sur la forteresse de Sedan. Le 1er septembre, environ 650 marsouins du 2e RIMa se sacrifièrent pour couvrir la retraite de l’armée française vers Sedan. Réfugiés dans une auberge, plusieux d’entre eux tinrent tête pendant dix heures à un ennemi dix fois supérieur en nombre. Après que la quasi-totalité des défenseurs eurent été tués ou blessés, les officiers encore valides réclamèrent l’honneur de brûler leurs onze dernières cartouches. Cet épisode de la guerre donna naissance en 1873 au tableau le plus célèbre du peintre Alphonse de Neuville, Les Dernières Cartouches. En 1876, le chroniqueur de la vie parisienne Jules Claretie en parlait en ces termes : « Il y a une véritable fièvre, une furie de carnage dans cette scène où rugit la colère de la défaite. Ces rideaux déchiquetés, ces meubles émiettés, ce casque prussien qui roule sur le parquet parmi tant de débris, donnent bien l’idée de la lutte acharnée que soutiennent des gens qui veulent mourir. Mais la figure la plus réussie, à coup sûr, du tableau, c’est celle du petit chasseur qui, suant et harassé, ayant brûlé toutes ses cartouches, s’assied à demi contre le lit où est étendu un camarade mort, et là, calme, les mains dans les poches, inutile, étant désarmé, attend, impassible et muet, que l’ennemi entre et que la mort vienne. »

Accompagnant l’histoire de France dans ses conquêtes et ses combats, y compris dans les combats perdus d’avance, les Troupes de Marine se sont professionnalisées dès les années 1970 et ont continué à servir sur tous les théâtres d’opérations extérieurs, souvent en binôme avec la Légion étrangère, qui constituait alors le seul autre corps d’armée professionnel.

En pénétrant dans le bureau de recrutement de l’armée de terre après mes épreuves du baccalauréat, je savais plus ou moins tout cela et j’avais donc une bonne idée des unités auxquelles je souhaitais postuler : le RPIMa, c’est-à-dire les parachutistes de l’infanterie de marine, ou le RIMa, les fantassins de l’infanterie de marine. J’éprouvais cependant une légère préférence pour le 2e RIMa, qui était alors l’un des régiments les plus décorés de France. Il arborait à ce moment-là quinze noms de batailles sur la soie de son drapeau, un honneur exceptionnel au sein de l’armée française1. Après en avoir discuté avec le recruteur de l’armée de terre, surpris par ma connaissance du sujet, je signai mon engagement et passai l’été à attendre ma convocation pour les trois jours.

Je fus finalement convoqué du 10 au 13 septembre 2001 à la caserne Général-Frère, à Lyon, afin d’y effectuer cette petite période d’évaluation qui me conduirait par la suite – en fonction des tests médicaux, des tests physiques et des entretiens – à confirmer mon aptitude à servir et à me voir orienté vers les régiments à spécialité qui auraient ma préférence. Arrivé à la gare de Lyon-Perrache, mon petit plan en poche, je me dirigeai vers la caserne à pied, persuadé que l’aventure m’attendait au coin de la rue. Évidemment, je me perdis et me retrouvai bientôt dans une rue étrange, bordée de murs de 4 mètres de haut, incapable de retrouver mon chemin. Perdu dans mes pensées, j’abordai une jeune femme sans y prêter attention et lui demandai poliment de bien vouloir m’indiquer la direction de la caserne Frère. À mon grand étonnement, elle me décocha un sourire enjôleur avant de lâcher avec un accent roumain : « Non, moi je peux pas, mais c’est 30 euros la pipe et 50 euros l’amour… » Comme réveillé par un coup de canon craché par l’ennemi, je sortis de mes pensées et réalisai que ces hauts murs qui nous entouraient étaient en réalité ceux des prisons Saint-Paul et Saint-Joseph, quartier dans lequel cette « dame des trottoirs », pour reprendre l’expression de Romain Gary, exerçait ses talents. Son physique de pauvre haridelle et sa tenue légère auraient dû me mettre la puce à l’oreille, mais j’en conclus que l’aventure était désormais bel et bien au coin de la rue.

Ces trois jours se déroulèrent sans événement notable, si ce n’est bien sûr la journée du 11 septembre 2001. Chaque personne ayant vécu cette journée peut sans aucun doute se remémorer avec précision ce qu’elle faisait au moment où elle apprit la nouvelle de l’attentat contre les tours du World Trade Center à New York. Pour ma part, je venais d’achever un banal parcours sportif en salle quand notre encadrement nous annonça ce qui s’était passé. Cette journée parmi d’autres, qui marquait les prémices de mon engagement, bouleversa également l’ordre mondial en désignant de nouveaux ennemis au monde occidental. Je ne le savais bien sûr pas encore, mais je serais moi-même happé dans ce nouveau cycle en étant projeté à mon tour en Afghanistan quelque dix ans plus tard…

À l’issue de mes trois jours, je bénéficiai d’un nouvel entretien avec mon recruteur pour choisir une durée de contrat d’engagement et faire le choix du régiment dans lequel je serais amené à servir. Hésitant entre le RIMa et le RPIMa, j’optai finalement pour le 2e RIMa, basé au Mans, dont la prochaine période de classes démarrait dès le mois de décembre alors que, aux dires du recruteur, il m’aurait fallu patienter jusqu’en avril pour le RPIMa, dont la session de décembre était d’ores et déjà complète. Le recruteur chercha à mettre en garde une dernière fois le gamin de 20 ans que j’étais sur les difficultés qui pouvaient l’attendre, soulignant que l’entraînement était dur, la discipline stricte, les déploiements nombreux, les brimades possibles, mais la devise de ce régiment – « Fidélité et honneur sur terre et sur mer » – et l’histoire de son drapeau m’avaient déjà conquis. Faute d’avoir réussi aux épreuves du bac, je commencerais donc à servir comme simple militaire du rang, comme marsouin, mais cela me convenait tout à fait pour un début.

Le matin du 4 décembre 2001, après avoir reçu ma convocation, je me rendis dans la garnison la plus proche de ma ville – le Régiment de spahis de Valence – pour y signer mon engagement définitif, puis une navette m’emmena avec d’autres jeunes recrues à la gare afin que nous puissions rejoindre nos destinations respectives. Je rangeai dans mon sac quelques affaires personnelles et… un fer à repasser. À cette époque, qui n’est pas si lointaine, il n’était pas question de retourner chez nous dès le premier week-end pour demander à nos parents de laver notre linge ! J’arrivai à la gare du Mans en fin de journée, vers 18 heures, et tombai dans le hall sur quelques jeunes comme moi, assis dans un coin, qui attendaient d’être assez nombreux pour qu’un bus les emmène jusqu’à la caserne Martin-des-Pallières, qui allait devenir notre foyer pour les prochains jours, ou les prochaines années, selon la motivation des uns ou des autres. Alors que je me dirigeais vers un marsouin en treillis pour me présenter, celui-ci m’interpella et me lança d’aller m’asseoir avec les autres. J’échangeai quelques mots avec mes nouveaux camarades, Julien, Alexis ou encore Benoît Marzais, dont certains marqueraient ma vie à jamais. La plus jeune des recrues qui monta dans le bus avec nous ce jour-là devait avoir à peine 18 ans. Avec son visage de bambin qui le faisait ressembler à Denis la Malice et son accent de l’Est, nous ne tardâmes pas à le surnommer « La Meuse », allusion à la région dont il était originaire. Alors que notre bus roulait sur la nationale en direction de la caserne, piaffant d’impatience, il finit par s’exclamer : « Mais, ils sont où, les bateaux ? » Il venait de découvrir que l’infanterie de marine, c’était d’abord l’infanterie !

Les classes, qui allaient durer six mois pour notre groupe de 38 jeunes recrues, se déroulèrent dans une bonne ambiance, avec le lot habituel de moments difficiles ou joyeux. Le premier d’entre nous craqua au bout de quelques heures seulement. Non pas parce qu’il était déçu de ne pas voir de bateaux, mais parce qu’il ne lui était pas venu à l’esprit qu’il allait devoir partager sa chambre avec d’autres. Sa déconvenue fut trop dure, et il retourna chez ses parents… Au final, six mois plus tard, nous n’étions plus que 16 sur les 38 du départ, dont bien sûr quelques îliens, qui constituent habituellement 10 à 15 % des effectifs des Troupes de Marine. Ces soldats fiers et durs à la tâche viennent de Nouvelle-Calédonie, des Antilles, de Tahiti, de Wallis et Futuna ou d’autres îles et forment comme une grande famille au sein des régiments dans lesquels ils servent. C’est au cours de ces six mois de classes que je fis également la connaissance de Florian, arrivant de Saint-Martin, ou de Julio, originaire de Tahiti, avec qui je partirais plus tard en Bosnie-Herzégovine et en Côte d’Ivoire.

Notre formation initiale nous fit passer les trente premiers jours sur base, ce qui nous permit de nous rapprocher les uns des autres et d’adopter l’esprit du Régiment plus rapidement que si nous étions rentrés chez nous dès le premier week-end – comme cela se fait désormais. Les quatre premiers mois furent consacrés à l’instruction de base, les deux derniers mois devant servir à effectuer différents stages de spécialisation comme le permis poids lourd (que je passerai pour ma part). Nous participâmes bien sûr à quelques exercices que des mères de famille ou quelques journalistes trop émotifs pourraient qualifier de « brimades », et même s’ils furent parfois difficiles à supporter, ils étaient bien loin de refléter la peur, la faim ou le froid que nous serions amenés à rencontrer plus tard sur d’autres terrains, sans qu’il s’agisse cette fois d’un exercice. Je repense notamment à un parcours d’évasion qui se déroula au camp militaire de Vernon, du côté de Rouen. Après avoir été transbahutés deux ou trois heures à l’arrière d’un camion, les mains attachées, un bandeau sur les yeux, nous fûmes amenés dans un bâtiment vide de plusieurs étages pour y subir un interrogatoire agrémenté de quelques baffes (légères) pour faire plus réaliste. L’exercice en soi n’avait rien de bien terrible puisqu’il fallait se contenter de réciter son nom, son grade et son matricule. Le plus difficile résidait dans l’attente, les cris, l’inconnu, la peur… Tous ces petits riens qui, mêlés les uns aux autres, pouvaient faire douter chacun d’entre nous. Il ne s’agissait pas de vaincre l’angoisse ou de la nier, mais de l’apprivoiser et de la contrôler comme nous aurions à le faire plus tard en mission. Après la phase de l’interrogatoire vint celle de l’évasion à proprement parler. Ficelés deux par deux, les yeux toujours bandés, nous fûmes lâchés dans le bâtiment avec pour objectif de nous en échapper en descendant les escaliers à tâtons, et bien sûr sans nous faire attraper – la sanction étant encore une ou deux baffes (légères) si cela se produisait.

Une baffe un peu moins légère que les autres – cela pouvait aussi arriver – m’amena cependant à être questionné à la fin de l’exercice par mon chef de section, inquiet à l’idée que je sois égratigné. Je lui répondis simplement que j’avais glissé dans l’escalier et qu’il n’y avait pas lieu de s’en soucier. Là encore, la véritable finalité de l’exercice n’était pas de réussir à s’échapper, mais de trouver les ressources nécessaires pour tenter l’impossible avec le camarade auquel vous étiez attaché. Il s’agissait d’approcher cette idée de la fraternité d’armes que nous ne connaîtrions réellement que plus tard, en Bosnie, en Côte d’Ivoire ou encore en Afghanistan entre officiers, sous-officiers et marsouins.

Un autre exercice devant nous faire toucher du doigt cette réalité se déroula en mars 2002 en pleine mer, sur les côtes de Penthièvre, en Bretagne. À huit par équipe, nous devions mettre une embarcation à l’eau et prendre place à bord, avant de la faire chavirer et de nous réfugier dans le faible espace oxygéné qui se trouvait dessous. Entre le choc thermique d’une eau à 14 ou 15 °C et le sentiment d’enfermement sous l’embarcation, la situation n’avait évidemment rien de plaisant. Sauf pour La Meuse, bien sûr, qui se retrouvait enfin sur un bateau, comme il nous l’avait réclamé dès le premier soir dans le bus ! L’exercice se renouvela plusieurs fois, sous l’œil vigilant de quelques plongeurs, et les équipes se succédèrent, toutes plus frigorifiées les unes que les autres. Cette épreuve et d’autres, comme les parcours d’audace ou les marches de nuit, pouvaient parfois paraître dures, épuisantes physiquement, source d’interrogations et de doutes sur notre envie de persévérer, mais elles nous apprirent au final à mûrir et à nous endurcir. Ou à savoir sauter un repas quand votre instructeur ne mangeait qu’une pomme à l’heure du déjeuner et que vous n’aviez d’autre choix que de suivre son exemple, son emploi du temps dictant le vôtre.

À l’issue de ces six mois, je ne devins pas moi-même, mais plutôt un autre, un être pourvu de nouveaux repères, doté d’un nouveau caractère. Je savais alors que j’allais intégrer la 1re Compagnie, celle des « chameaux », dont le motto demeure aujourd’hui encore « Sobre, rustique et discipliné » (même si certaines mauvaises langues prétendent qu’il n’est pas toujours évident de concilier ces trois adjectifs). Il était alors question de former une nouvelle section en quasi-totalité, avec des affectations possibles en tant que grenadier-voltigeur (la fonction de base du marsouin, dite double zéro ou « 00 »), tireur lance-roquettes, tireur Minimi2, conducteur blindé, transmetteur… et, comme mon classement en fin de classes m’y autorisait, j’exprimai le choix de devenir tireur Minimi. Mon avancement dans la hiérarchie militaire ne fut cependant pas aussi rapide et, faute de place disponible, je débutai un peu plus tard comme simple grenadier-voltigeur au sein de la section Bleu 2. Ma déception fut de courte durée puisque la 1re Compagnie devait être déployée en Bosnie-Herzégovine à partir d’octobre 2002. Il n’y avait donc pas lieu d’éprouver le moindre regret.

J’avais endossé l’uniforme, intégré l’arme de mon choix, achevé les classes, rencontré une bande d’amis formidables et, quelques mois seulement après mon arrivée, j’allais être déployé sur un véritable théâtre d’opérations extérieures. Tout s’enchaînait formidablement bien et, finalement, l’aventure m’attendait bel et bien au coin de la rue.

1. Un seizième nom de bataille, AFN1952-1962, est brodé sur sa soie depuis le 5 décembre 2004.

2. La FN Minimi (Mini-mitrailleuse) est une mitrailleuse légère.

« Pour faire un soldat de marine, il faut avoir dans la poitrine le cœur d’un matelot et celui d’un soldat. »

Hymne de l’Infanterie de Marine

2

Premier déploiement

Octobre 2002

Durant l’été 1991, la Yougoslavie volait en éclats. Les déclarations d’indépendance de la Croatie et de la Slovénie entraînaient bientôt celle de la Bosnie-Herzégovine ainsi que le déclenchement d’une guerre civile entre indépendantistes et nationalistes, le gouvernement fédéral de Yougoslavie tentant de préserver l’intégrité de l’État. Après un conflit qui aurait fait près de 200 000 morts, dont 100 000 pour la seule Bosnie-Herzégovine, les accords de Dayton mirent fin aux combats en décembre 1995. Ils prévoyaient la partition de la Bosnie-Herzégovine entre une Fédération de Bosnie et Herzégovine (croatobosniaque) et une République serbe de Bosnie, sous la tutelle d’une force de paix multinationale baptisée IFOR1 (remplacée à partir de décembre 1996 par la SFOR2).

En cette fin d’année 2002, la situation sur le terrain s’était grandement améliorée depuis le début des affrontements interethniques, au cours desquels la force de paix multinationale avait elle aussi payé un lourd tribut. Et même si l’avenir du pays était encore voilé d’incertitudes, les forces internationales entamaient lentement leur retrait. Les effectifs de la SFOR en Bosnie-Herzégovine devaient d’ailleurs passer de 18 000 à 12 000 hommes lorsque nous fûmes déployés à notre tour dans le cadre du mandat SFOR, avec pour objectif de nous établir à Mostar, où le 2e RIMa devait armer et commander le bataillon franco-espagnol de la brigade Salamandre.

Nos différentes missions consistaient à effectuer des patrouilles et à assurer la sécurité de la zone, mais aussi à soutenir la réforme du secteur de la défense et à superviser les opérations de déminage, à arrêter les personnes accusées de crimes de guerre ou à aider les réfugiés et les personnes déplacées à regagner leur foyer. Et des patrouilles, nous allions en faire ! Le pays était magnifique, traversé de fleuves et de rivières d’un bleu limpide, mais le climat de la zone montagneuse dans laquelle nous étions basés était impitoyable durant l’hiver. Il n’était pas rare que nos patrouilles se déroulent par des températures inférieures à – 15° ou – 20 °C.

La pire d’entre elles se déroula un jour où le thermomètre affichait – 28 °C, alors que nous devions effectuer une patrouille dans un petit village proche se réclamant de la République serbe de Bosnie (Republika Srpska) à l’occasion des premières élections libres qui se tenaient ce 5 octobre 2002. Il avait plu pendant plusieurs jours et les pistes étaient boueuses et détrempées, difficiles d’accès pour les quatre VAB qui devaient parcourir les 15 kilomètres nous séparant du village que nous patrouillerons pendant quatre ou cinq jours et à côté duquel nous établirions notre bivouac. La progression fut difficile, et fatale à plusieurs de nos blindés.

Au cours du trajet, afin d’éviter un passage délicat, nous fûmes contraints d’effectuer un détour par un champ dans lequel nous nous enlisâmes. Après avoir réussi à repartir, l’un de nos blindés roula sur un tronc d’arbre couché dans la boue, ce qui eut pour effet d’endommager différentes pièces de son châssis et de le condamner à rouler à vitesse lente. Il faudrait l’immobiliser pour réparations une fois arrivés sur le lieu de notre bivouac, avec un autre de nos blindés qui se trouvait déjà mal en point. Un peu plus tard, sur une autre piste détrempée, un de nos VAB faillit verser dans un ravin à la suite d’un affaissement de terrain. Il ne fut arrêté dans sa glissade que par un arbre miraculeusement planté sur sa route. Il était bien sûr impossible de dégager ce blindé sans l’aide d’une grue de dépannage, ce qui, compte tenu de l’état des routes, ne serait pas chose facile. À l’issue de notre périple, sur nos quatre VAB initiaux il n’en restait donc plus qu’un seul en état de rouler. La conclusion s’imposait : les patrouilles que nous devions faire en véhicule se feraient donc à pied.

Malheureusement pour nous, une rivière séparait notre lieu de bivouac du village dans lequel nous devions nous rendre. Et, en raison des fortes pluies qui s’étaient abattues sur la région, le passage à gué de cette rivière avait disparu sous les eaux. Il fallut donc la franchir à pied, au petit matin, par une température polaire… Nous pénétrâmes les uns après les autres derrière notre sergent dans cette eau aussi transparente que glaciale. Le froid nous mordit tout d’abord les mollets, puis il tétanisa nos cuisses et tenailla nos torses. Nous avions le souffle court et pouvions à peine respirer, mais notre sergent, toujours en tête de colonne, imprimait un rythme implacable à notre petite section. Il savait que la seule manière de tenir, de ne pas subir, consistait à avancer, marcher, bouger, se réchauffer… Et nous avalâmes les kilomètres, songeant avec nostalgie aux exercices de dessalement de Penthièvre, qui nous semblaient désormais presque agréables. Nous parcourûmes ainsi une quinzaine de kilomètres sur des routes goudronnées ou rocailleuses, parfois bordées de maisons calcinées de l’intérieur, aux toits éventrés, comme si elles avaient été victimes d’une éruption. Il s’agissait de vestiges de cette guerre civile qui avait opposé entre 1992 et 1995 Serbes, Croates et Bosniaques, les uns et les autres cherchant mutuellement à nettoyer cette partie du pays de ceux qui n’étaient pas de leur confession, de leur peuple, en allumant notamment des bonbonnes de gaz à l’intérieur des maisons tout en y laissant une bougie allumée… La guerre était désormais finie, mais les rancœurs persistaient. Selon un rapport de l’OTAN daté de septembre 20023, « “l’identité bosniaque” fait défaut et les gens n’ont pas renoncé à se situer avant tout en fonction de leur appartenance ethnique, ce qui a affaibli les institutions de l’État. Les seuls exemples de réussite, a-t-il été rapporté, sont les “cartels” criminels, qui prospèrent. Les nationalistes découragent activement toute tentative de brassage ethnique. » Notre présence et nos patrouilles devaient rassurer et permettre de fournir du renseignement sur ces bandes criminelles.

En arrivant au village, toujours trempés, la patrouille se déroula normalement et les habitants nous offrirent même du café pour nous réchauffer. Nous repartîmes en milieu d’après-midi, pour être de retour au bivouac après quatre nouvelles heures de marche. La mission avait été exténuante, mais elle représentait ma première opération à pied en zone éloignée et « potentiellement hostile ». Je m’aguerrissais peu à peu et étais fier de participer à ce mandat de l’OTAN sous l’uniforme français.

Bien sûr, cela n’empêchait pas quelques moments de détente au camp de base à Mostar, où nous côtoyions quotidiennement nos camarades espagnols, notamment dans un bar allemand du nom de Bapsi.

Peu après notre arrivée, j’avais eu le plaisir d’aller y fêter ma distinction de 1re classe avec quelques autres marsouins, eux aussi distingués à cette occasion. La fréquentation du Bapsi n’était guère autorisée, mais il aurait été regrettable de ne pas célébrer ce premier galon ! Après y avoir bu quelques verres, il nous avait bien fallu constater que l’armée espagnole était alors plus féminisée que l’armée française et nous n’avions pu nous empêcher d’adresser la parole à quelques-unes de ces militaires accompagnées de soldats du génie espagnol. Les premières étaient charmantes, les seconds étaient les dignes représentants du machisme espagnol dans toute sa splendeur. Le fait que le 1re classe Duval – nouvellement distingué – et moi-même ayons tendance à trop nous rapprocher de ces treillis fort joliment bombés déclencha une série d’actions aussi malencontreuses que puériles. L’un des soldats du génie espagnol, se sentant bafoué dans son honneur, ne trouva rien de mieux à faire que de gifler l’une des femmes – viril, mais pas trop – avant de vider sa chope de bière sur la tête de Duval. Il était bien entendu hors de question que je laisse un marsouin se faire insulter, qui plus est un marsouin de la République française avec lequel j’avais effectué mes classes. Le ton monta brusquement et quelques coups de poing furent échangés avant que des caporaux-chefs de notre compagnie ne nous séparent. Autant une petite bagarre pouvait être sans conséquence, autant le tarif ne serait plus le même si la Police militaire devait s’en mêler. La sanction pouvait alors monter jusqu’à quarante jours de trou pour une attitude aussi peu réglementaire.

L’histoire ne s’arrête pourtant pas là, et sa conclusion me confirma que les Troupes de Marine brillaient bel et bien d’une aura particulière sur les différents continents. On m’avait affirmé que les marsouins français bénéficiaient d’une image égale à celle des Marines américains, au point d’être surnommés par les Anglo-Saxons les French Marines, mais je ne l’avais encore jamais constaté par moi-même. Ce soir-là, dans notre petit bar allemand défraîchi, après nous avoir séparés de ces soldats du génie espagnol, un sergent de l’infanterie de marine espagnole saisit le meneur du génie par le bras et l’entraîna dehors pour le raisonner à sa manière. Il lui administra une raclée d’enfer. Un de nos caporaux-chefs, qui comprenait l’espagnol, saisit les mots que les deux hommes avaient eu le temps d’échanger avant d’aller faire leur petite promenade dehors. En résumé, le sergent avait lancé : « Tu n’as pas à parler comme ça à un soldat de l’infanterie de marine, même français ! » Infanterie de marine, infanteria de marina ! Étonnante solidarité que celle de ces soldats de drapeaux différents mais d’unités sœurs.

Cette solidarité s’exprimait aussi, à l’occasion, entre soldats de drapeaux différents mais unis dans une même mission. Peu après cet incident, nous fûmes transférés au camp américain d’Eagle Base, proche de la ville de Tuzla – la troisième plus grande ville du pays, qui avait elle aussi connu son lot de souffrances durant la guerre civile, notamment lorsqu’un obus de l’armée serbe avait tué 71 jeunes gens en mai 1995. Plus récemment, au cours de l’été 2001, Eagle Base avait servi d’étape à Slobodan Milosevic après son arrestation et avant qu’il ne soit extradé aux Pays-Bas.

Nous devions y rester trois semaines et collaborer avec la 35e Division d’Infanterie américaine au cours de patrouilles qui nous feraient rayonner dans les alentours. Lors de ce premier contact avec l’armée américaine, deux choses me frappèrent aussitôt. La première venait du gigantisme de cette base multinationale dans laquelle ils avaient établi leurs quartiers. À l’époque, Eagle Base hébergeait plus de 10 000 soldats dans des conditions assez éloignées de celles que nous pouvions connaître. La base regorgeait de cafés ou restaurants (Burger King, Taco Bell, Anthony’s Pizza, Baskin-Robbins, etc.) et de multiples facilités y étaient offertes (laveries, salles de gymnastique, coiffeurs, magasins PX, boutiques de souvenirs, etc.). Nous avions là un premier aperçu de ce que pouvait être la machine de guerre américaine, même s’il ne s’agissait encore que d’un pâle cliché par rapport à ce que nous pourrions découvrir quelques années plus tard à l’autre bout du monde, à Bagram, en Afghanistan. La deuxième chose qui me frappa fut la naïveté parfois déconcertante avec laquelle les Américains pouvaient agir. Il est vrai que nous avions affaire à un régiment de réservistes issus de la Garde nationale qui allaient à la pêche au renseignement, persuadés que leur bonne foi constituait un précieux allié. Au cours de l’une de ces patrouilles, alors que nous nous entendions bien avec nos alter ego américains, nous décidâmes d’expérimenter à tour de rôle la méthode américaine et la méthode française de recueil de renseignement. Au cours de nos patrouilles communes, nous devions en effet faire acte de présence, mais également récolter des informations sur les éventuels trafics d’armes, de femmes ou d’enfants dans la région.

Parlant un peu l’anglais, j’embarquai à la tombée de la nuit dans le Hummer des Américains avec à notre traîne quelques véhicules américains ou VAB français. Une interprète bosniaque, civile mais vêtue d’un treillis américain, faisait elle aussi partie de l’équipage. Notre convoi de véhicules s’arrêta au centre d’un premier village et le travail de recueil de renseignement à la mode américaine débuta. Le sous-officier américain, l’interprète, le chef de groupe français (mon sergent qui parlait un tout petit peu l’anglais) et moi-même allâmes frapper de porte en porte afin de saluer l’habitant. Le sous-officier américain posait alors systématiquement les trois mêmes questions, sous l’œil blasé de l’interprète, qui ne semblait pas très motivée par son travail. « Bonjour, nous sommes des Américains travaillant sous mandat de l’OTAN. Nous voudrions savoir si vous avez vu des bandes armées dans la région. » Le paysan bosniaque n’étant pas très affable de nature, la réponse était bien sûr négative. Le sous-officier américain n’en poursuivait pas moins son pseudo-interrogatoire avec la certitude d’approcher la vérité. « Avez-vous vu la mafia ou avez-vous eu des contacts avec elle ? » Là encore, la réponse était évidemment non. Enfin, pour clore son enquête et s’assurer que la zone était calme, le sous-officier américain posait sa dernière question : « Avez-vous des problèmes dans le village ? » Non, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, affirmait immanquablement le paysan interrogé. Il était alors temps pour le sous-officier américain de remercier son interlocuteur, de lui souhaiter une bonne nuit et d’aller recommencer son travail de boy-scout dans une maison ou une ferme des environs, avant de déclarer un peu plus tard la patrouille finie et de réintégrer la cabine chauffée de son Hummer.

À défaut de saluer l’efficacité de sa méthode, il convenait tout de même de rendre hommage à sa persévérance et à sa politesse. J’espère cependant pour lui qu’il ne fut pas déployé par la suite en Irak ou en Afghanistan, car je ne pense pas que sa méthode eût pu avoir dans ces contrées beaucoup plus de succès qu’elle n’en eut en Bosnie-Herzégovine. Et, pour être franc, je ne suis pas sûr que la méthode que nous lui exposâmes ensuite fût plus efficace en Irak ou en Afghanistan. Elle aurait mérité pour cela d’être accommodée à la sauce locale. Quoi qu’il en soit, après avoir expérimenté le recueil de renseignement à l’américaine, nous décidâmes pour le prochain village de passer à la méthode française. Pour cela, notre chef de groupe fit passer son VAB en tête, lequel s’arrêta à 2 kilomètres de l’entrée du village, à la grande stupeur de l’Américain. Le sergent lui expliqua qu’il valait mieux entrer à pied dans le village, discrètement, plutôt que d’annoncer notre arrivée à la lueur de nos phares et en faisant étalage de notre force. Réticent à l’idée de progresser à pied dans la nuit fraîche, le sous-officier américain se laissa cependant convaincre. Même s’il souffla un peu dans les montées, il fit bonne figure, en rêvant sans doute au confort de son Hummer.

Arrivés dans le village, nous observâmes les quelques maisons aux lumières allumées et jetâmes notre dévolu sur celle qui nous parut stratégique, à savoir celle qui abritait le bar local. Et notre petit groupe entra : le sergent en tête, un caporal-chef, le sous-officier américain, l’interprète et moi.