Dans le coeur du Père - Fernando Rielo - E-Book

Dans le coeur du Père E-Book

Fernando Rielo

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Beschreibung

Le centenaire de la naissance de Fernando Rielo (19232004) offre au lecteur francophone un recueil d’enseignements spirituels donnés par le fondateur des Missionnaires Identès dans les années 7080. Dans le Cœur du Père constitue de véritables « confessions » présentées en deux parties : dans la première, autobiographique, le mystique espagnol témoigne de l’intimité entre le Père céleste et lui dès son plus jeune âge, en particulier le jour de ses seize ans, marqué par l’appel indélébile : « Sois saint, mon fils, comme moi, Je suis saint ». Des années plus tard, alors qu’il pense répondre à cet appel dans une vie familiale et professionnelle, le Père lui demande d’y renoncer pour devenir religieux puis fondateur d’un nouvel Institut. La seconde partie de l’ouvrage invite les lecteurs à établir une relation personnelle avec le Père céleste et à rendre témoignage de leur conscience filiale. F. Rielo présente ce dialogue filial comme simple, naturel, ne requérant pas d’efforts surhumains. La seule chose exigée est la bonne disposition : tout le reste est accordé en surabondance par la grâce.


À PROPOS DE L’AUTEUR

Fernando Rielo (Madrid, 28 août 1923 New York, 6 décembre 2004), humaniste espagnol, poète mystique et métaphysicien, est le fondateur, en 1959, de l’Institut Id du Christ Rédempteur, Missionnaires Identès, et répandu dans plus de 20 pays. Il est aussi à l’origine de l’École Idente qui développe sa conception de la métaphysique (être +) et d’une fondation culturelle surtout connue par le Prix Mondial de Poésie mystique qu’elle décerne chaque année.

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Seitenzahl: 225

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Fernando Rielo

Dans le Cœur du Père

Catalogue et traduction

notre catalogue complet sur

saintlegerproductions

Traduction deEn el Corazón del PadreÉdité par José Mª López Sevillano et l’École Idente

Madrid, Biblioteca de Autores Cristianos, 2014

par des membres de l’École Idente

Préface

Dans le Cœur du Père est un témoignage spirituel étonnant, celui de Fernando Rielo, mystique espagnol né il y a tout juste cent ans à Madrid et mort en 2004 à New York, fondateur d’un Institut religieux, les Missionnaires Identès.

Étonnant notamment par la précocité de son intimité consciente avec le Père. Dès son plus jeune âge, et avant même de recevoir un enseignement catéchétique et religieux, il connaît le Père, partage avec Lui ses jeux d’enfant, entretenant un dialogue familier avec celui dont il a conscience qu’Il est son origine et sa destinée. Le Pape François, dans son homélie de Pentecôte 2016, a soulevé l’importance de laisser Dieu restaurer notre nature d’enfants de Dieu : « Lacondition de fils[…] est notre vocation originaire, elle est ce pour quoi nous sommes faits, notre plus profondADN. »

Le jour de son 16e anniversaire, il perçoit la voix du Père, « Sois saint mon fils comme Je suis saint ». Il est marqué pour toujours par cet appel qu’il retrouvera plus tard dans l’Évangile (Mt 5,48). S’il y verra les prémices de sa future fondation, c’est parce que cette expérience du Père est pour lui éminemment communicable et doit même être partagée. Elle porte en elle un idéal personnel et communautaire, un idéal à vivre en commun : celui d’être d’authentiques fils et filles du Père, en prenant modèle sur le Christ, sous l’impulsion de l’Esprit Saint. Ainsi, la vocation universelle à la sainteté est un appel à être fils, à être enfant de Dieu (Jn 1,12).

D’où cette impulsion immédiate à être apôtre : « Je me suis voué à la vie apostolique, alors que je n’avais pas grand-chose à enseigner : je ne connaissais pas encore l’Évangile, […] je n’étais pas philosophe parce que je n’avais pas étudié́ la philosophie. »« Ma vie apostolique a consisté à annoncer à mes compagnons ta venue, Père, à leur répéter ton nom. » (p. 26)

On voit bien le fil conducteur qui relie l’apostolat de l’adolescent qu’il était alors, sans aucune formation doctrinale, à celui de fondateur : « Dire Père ne consiste pas seulement à prononcer un mot, mais c’est lui remettre le meilleur de notre vie, parcourant le monde et le traversant de part en part, comme de formidables et magnifiques fils et filles, afin de l’annoncer à ces millions de personnes qui ne le connaissent pas […]. Il y a ceux qui nient avoir un Père absolu, éternel et céleste, […] ceux qui sentent qu’ils sont venus du néant et qu’ils retournent au néant. » (p. 163-164)

Ce constat demeure plus que jamais d’actualité. Le Pape François, commentant Jean 14,18 (« Je ne vous laisserai pas orphelins »), a des mots très forts pour décrire l’œuvre du Christ, culminant dans le don de l’Esprit Saint, qui vise essentiellement à« rétablir notre relation avec le Père, abîmée par le péché ; nous arracher à la condition d’orphelins et nous rendre celle de fils. » Et le Saint-Père poursuit en énumérant les signes qui révèlent cette perte de sens de la filiation : « Cette solitude intérieure que nous éprouvons même au milieu de la foule et qui parfois peut devenir tristesse existentielle ; cette prétendue autonomie par rapport à Dieu qui s’accompagne d’une certaine nostalgie de sa proximité ; cet analphabétisme spirituel diffus à cause duquel nous nous retrouvons dans l’incapacité de prier ; cette difficulté à percevoir comme vraie et réelle la vie éternelle, comme plénitude de communion qui germe ici-bas et s’épanouit au-delà de la mort ; cette difficulté pour reconnaître l’autre comme frère, en tant que fils du même Père. »(Ibid.)

La conscience filiale ouvre au contraire un chemin vers l’union mystique, qui passe par une manière de voir « toutes choses nouvelles ». Il s’agit de renoncer à toute opinion préconçue, à tout préjugé grâce à l’innocence et à l’amour de la vérité qui nous sont communiqués par Dieu : « Ce que le Père demande, la seule chose qu’il bénit, la seule chose à laquelle il accorde la promesse d’un succès surnaturel, c’est la simplicité, l’innocence d’âme, […] pour que nous accomplissions toutes choses pour Lui en cette vie. » (p. 151)

Enfin, c’est aussi à partir de la conscience filiale que Fernando Rielo entre et invite à entrer dans le mystère de la Très Sainte Trinité. Nous connaissons tous le chef-d’œuvre qu’est l’icône de la Trinité d’Andreï Roublev dont l’une des caractéristiques est la présence d’une « place vacante » pour un invité attendu, désiré. Fernando Rielo parle du sentiment de chez-soi qu’inspire la présence de la Trinité, comme lorsque nous nous asseyons en famille autour d’une table. Il narre par ailleurs que se trouvant dans un lieu familier, le café Nebraska de Madrid, il « perçut » les Personnes divines qui l’entouraient et lui disaient : « Nous ne sommes plus trois, nous sommes quatre. » (p. 177). Il rappelle que tout être humain peut faire cette même expérience de la communion en vertu de la grâce.

Fernando Rielo relève à quel point le Nouveau Testament, spécialement l’évangile selon saint Jean, révèle le modèle d’enfant de Dieu qu’est le Christ, qui reçoit tout du Père et qui remet tout au Père. L’expérience de l’amour filial de Jésus, comme l’ont souligné nos récents Papes, est centrale dans notre foi chrétienne et rejoint toute personne de bonne volonté. Faisons nôtre l’exhortation de Benoît XVI lors de l’Angelus du 8 janvier 2012 : « Renouvelons notre joie d’être fils et filles : en tant qu’êtres humains et en tant que chrétiens ! »

+ Éric Aumonier

Évêque émérite de Versailles

Présentation

Dans le cœur du Père est un recueil d’enseignements spirituels donnés dans les années 70 et 80 par le fondateur des Missionnaires Identès Fernando Rielo, né à Madrid le 28 août 1923 et décédé à New York le 6 décembre 2004. Il a été édité par des membres de l’École Idente1 et publié en espagnol en 2014.

Le lecteur tiendra compte du fait qu’il ne s’agit pas d’enseignementsdictés à partir d’un support écrit ou préparé, mais d’entretiens spontanés adressés par le fondateur à ses fils et ses filles en particulier. Quand Fernando Rielo prenait la parole en public, il utilisait tout au plus une demi-feuille, voire un morceau de papier journal, où il notait un simple mot ou encore une référence. Ce livre est donc le fruit d’un travail de transcription à partir de notes et d’enregistrements. Ceux qui l’ont élaboré connaissent bien son style et sa pensée, ils étaient présents lorsqu’il parlait. Ils ont respecté intégralement la transcription de ses discours oraux et en ont réalisé un texte homogène, avec titres et notes.

Cet ouvrage est composé de deux parties bien définies. La première, « Caractère trinitaire de l’expérience filiale », plus autobiographique, est le témoignage de Fernando Rielo sous forme d’une authentique confession. Il relate la complicité entre le Père céleste et lui dès son plus jeune âge, y compris dans ses jeux d’enfants. On y apprend aussi qu’il s’en est fallu de peu pour que sa première communion, reçue au son des mitraillettes, à la veille de la Guerre civile espagnole, fût synonyme de martyre de la foi, ce qui aurait été l’accomplissement de son rêve le plus cher à cette époque où il lit Fabiola.

Le jour de ses seize ans est choisi par le Père pour faire retentir l’appel qui le marque à tout jamais : « Sois saint, mon fils, comme Je suis saint ». Sa réponse est la ferme promesse de l’aimer passionnément et de toujours rechercher sa volonté, ce qui le conduira à frapper à la porte d’une congrégation religieuse – alors qu’il avait projeté de fonder une famille qui soit sainte – et l’entraînera à dire oui en allant là où il ne voulait surtout pas aller : fonder un nouvel Institut religieux, avec pour charisme la sainteté en commun.

Cette partie autobiographique constitue un merveilleux complément aux entretiens accordés plus tard, dans les années 90, à Marie-Lise Gazarian, professeure de littérature espagnole à l’Université Saint John de New York, Fernando Rielo : un dialogue à trois voix2. Les cent premières pages de ce livre sont en effet consacrées à la vie du mystique espagnol.

La seconde partie de Dans le Cœur du Père, intitulée « Universalité de la conscience filiale », est une exhortation à établir une relation personnelle avec le Père céleste et à le confesser. Fernando Rielo nous présente ce dialogue filial comme simple, naturel, ne requérant pas d’efforts surhumains. La seule chose exigée est la bonne disposition : tout le reste est accordé en surabondance par la grâce. Cette partie se décline en quatre temps.

L’auteur revisite d’abord l’allégorie platonicienne de la caverne en soulignant la sensibilité de l’esprit pour les choses célestes. Il nous fait découvrir à la fois quels sont les obstacles de la vie spirituelle et toute l’importance de partir d’une vision bien formée de l’anthropologie : la personne humaine est corps, âme et esprit3. Elle est plus que le monde de ses instincts et sensations, plus que sa psychologie complexe. Encore faut-il, pour en prendre conscience, qu’elle se laisse entraîner par son esprit éclairé et qu’elle fasse l’effort de se hisser en dehors de la grotte obscure.

Dans un second temps, Fernando Rielo nous rapproche encore de la Première Personne divine. C’est d’ailleurs à travers ces pages qu’a été puisé le titre de l’ouvrage. Il suffit d’en citer un extrait pour mesurer la teneur du mot « Père » : « Dans le Cœur du Père est présent tout ce que le Christ dit dans l’Évangile […]. Dans le Cœur du Père, sur lequel je me suis reposé toute ma vie, j’ai trouvé et je trouve encore le sens de toutes choses, et surtout ma raison d’être pour vivre. Sans lui je ne suis rien, avec lui tout prend son sens pour moi. »

La vie du Christ, qui a principalement consisté à témoigner du Père, est ensuite donnée en modèle en vue de la formation de notre propre conscience filiale.

Enfin, l’auteur nous invite à entrer dans l’intimité divine avec un esprit de famille et à contempler, à partir de là, la création du monde, notre propre création, le péché originel, la rédemption, etc. La relation avec le Père est trinitaire : outre la paternité, elle comporte la filiation et l’amitié.

Comme il ressort de cette brève présentation, ces entretiens ne sont pas seulement destinés aux frères et sœurs Missionnaires Identès. Ce témoignage d’un fondateur contemporain est proposé à tous, croyants ou non, pour l’élévation mystique de leur vie.

Appeler Dieu « Père », dans le Christ et la force de l’Esprit Saint, c’est remplir ce mot du génie de l’amour du Père, de la douleur de l’amour du Fils et du feu de l’amour de l’Esprit Saint. Ce mot, tout en imprimant une « filiation trinitaire », contient en même temps la souffrance, la passion, la conversion, le pardon, le bonheur, le savoir, la vie, l’enthousiasme, la création, la force, la générosité… tout, réellement tout ce qu’un être humain peut parvenir à être et à concevoir.

Souhaitons que la spiritualité de Fernando Rielo contribue à développer une conscience filiale bien formée qui donne unité, direction et sens à notre vie humaine. Seule une conscience filiale mystique peut transformer le monde et l’histoire. Cette conscience filiale, dont l’unique moteur est l’amour, peut conduire l’humanité aux plus grands exploits spirituels, culturels, scientifiques… à tout ce qui, inspiré par l’amour et sortant des mains de l’homme, contribue à son bien-être spirituel, psychologique et physique, tant dans sa dimension personnelle que communautaire.

1. Fernando Rielo a confié sa doctrine à l’École Idente composée de docteurs, de professeurs et de chercheurs qui travaillent en équipe à partir de son modèle métaphysique qu’ils essaient d’appliquer aux diverses branches des sciences expérientielles et expérimentales. Cette École organise tous les trois ans un Congrès Mondial de Métaphysique et appuie les chaires Fernando Rielo de différentes universités.

2. Ce livre, publié à Madrid en 1995, a été traduit en plusieurs langues et publié en français en 2019 chez Saint-Léger Éditions et préfacé par le cardinal André Vingt-Trois. Il traite également de sa poésie et de sa pensée.

3. Le lecteur qui voudrait approfondir la conception riélienne de la personne humaine se référera avec profit au livre de Fernando Rielo, Conception mystique de l’anthropologie, publié en français en 2020 par les Éditions Parole et Silence.

Première partie

Caractère trinitaire de l’expérience filiale

I. Vocation à la sainteté

Souvenirs d’enfance : expérience du Père céleste

Ce monde de souvenirs4, c’est comme si ces moments d’éternité que j’avais vécus demeuraient, et de fait ils demeurent et sont aussi actuels aujourd’hui qu’à l’instant où ils ont eu lieu. Je me rappelle mon enfance, joyeuse et triste à la fois, et ma première expérience, celle de mon Père, tellement inoubliable et aussi présente aujourd’hui qu’alors.

À cet âge, je ne pouvais nullement comprendre le monde qui m’entourait, mais Lui, je le comprenais mieux, je le sentais beaucoup plus profondément et vivement que n’importe quelle autre expérience familière : ma maison, mes parents, mes amis, l’école, mon premier apprentissage des lettres et des sciences. Toute mon existence était centrée sur mon Père, et celle de mon Père, sur moi.

Lorsque j’ai appris les premières lettres de l’alphabet, j’ai appris à prier, j’ai surtout appris à rêver, j’ai appris à vaincre spontanément et naturellement toutes les difficultés, toutes les contrariétés de mon existence, y compris les faiblesses personnelles, psychologiques et physiologiques.

Ce fut une époque durant laquelle mon Père céleste5 exerçait sa paternité à un point tel qu’il était pour moi plus évident, plus clair que tout ce qui m’entourait. Toutes les aspirations de mon cœur, alors enfantin, s’adressaient à Lui par des paroles pleines de tendresse, ardentes, par exemple quand je lui disais :

— Tu es bien mon Père !

J’ai appris ce mot avant de savoir le prononcer ; mot humain et physique qui s’apprend également par tradition dans la relation de parents à enfants. Je connaissais déjà le sens de ce mot avant de savoir le prononcer. Et quand j’ai appris à parler, c’est par ce mot que j’ai commencé ;il fut comme ma première prière vocale :

— Tu es bien mon Père, oui, c’est vraiment Toi mon Père !

J’étais alors enfant et je n’ai pas honte aujourd’hui de dire que je veux être enfant, et que je veux le demeurer jusqu’à la fin. Et je vous le dis à vous :

— Devenez semblables à des enfants parce que, comme le dit le Christ, « si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 18,3).

Comprenons ce Royaume des Cieux en ce monde, en cette vie : ce grand Royaume apostolique qui a pour signe la fécondation de la foi aux quatre coins du monde. À cause de cette enfance que tant de chrétiens, et tant d’hommes d’Église en particulier, n’ont pas voulu acquérir, l’Église vraie, sainte, originale, surnaturelle, suprême, unique, n’a pas encore réussi la conquête universelle de la rédemption du monde par le Christ.

Il est vrai que, petit, je n’avais pas l’habitude de jouer avec les autres enfants de mon âge, et pourtant je ne me sentais jamais seul. J’étais avec mon Père céleste. Je parlais avec Lui. Je jouais avec Lui. Il était mon compagnon de jeux. Je n’osais rien faire sans Lui en parler auparavant. J’avais, pourtant, mes parents. Je vivais avec eux, ils s’occupaient de moi et je les aimais. Mais je sentais dans mon cœur que mon Père, c’était Lui. Je me rappelle quand je Lui disais au revoir à mon coucher, quand je le saluais à mon réveil, quand je l’appelais, quelle que soit l’heure de la journée… Il en vint même à m’appeler « impertinent » ! Mais il accourait toujours à mon appel. Je me sentais gâté. J’avais envers Lui des réactions d’enfant très aimé.

À part cela, j’étais un enfant normal. Avec mes parents et mes frères et sœurs, nous formions alors une famille ordinaire. Ces années 20 et 30 étaient complètement différentes de l’époque actuelle sous tous les aspects : politique, science, religion, coutumes… C’était une tout autre manière de vivre, opposée à la nôtre en beaucoup d’aspects.

Si je m’arrête sur le cas particulier de l’Église, elle apparaissait comme une société sûre d’elle-même malgré les divisions du passé, les séquelles consécutives aux grands schismes et les problèmes politiques et religieux laissés par les sociétés des siècles passés. C’était une Église qui ne s’était pas encore posé la question du concept de renouveau qu’exigeait l’urgence d’une crise interne, latente. L’Église apparaissait aux yeux de tous, tant dans le champ de la pensée que dans l’ensemble de son activité apostolique, juridique et liturgique, comme suffisamment sûre, achevée, terminée,parachevée. Il semblait qu’on ne devait rien y ajouter. De fait, il y eut quelques moments d’apogée, des événements d’une certaine importance.

La Seconde Guerre mondiale change totalement la situation et, par la suite, avec la mort de Pie XII et la tenue du Concile Vatican II sous Jean XXIII et Paul VI, une série d’événements et d’hommes illustres viennent s’entrecroiser : un autre monde naît. La société commence à prendre conscience que tout passe par le domaine de la science et de sa technologie, et l’Église comme telle se rend également compte qu’elle ne sait pas tout sur elle-même. Ce qui était considéré jusque-là comme incontestable cessait d’être sûr et définitif.

Indépendamment de l’enseignement religieux ou scolaire reçu, j’étais un enfant qui avait déjà fait l’expérience d’une relation personnelle avec le Père. Je me sentais son fils et même si je ne le voyais pas face à face, je le reconnaissais à la façon dont il me traitait. Ma relation avec Lui était très familière. Je me sentais, dans ma vie humaine, enfantine, tel un enfant gâté. Plus tard, lorsque j’ai connu le Christ, mon Frère, j’ai ressenti une certaine jalousie envers Lui, parce qu’il ne m’était pas facile d’accepter qu’il puisse aimer plus que moi celui qui est notre Père commun.

Le Père guida chacun des pas de ma vie. J’avais l’impression d’être descendu du ciel et d’y avoir mon foyer, ma famille. Aujourd’hui, évidemment, je le ressens plus que jamais. Nous avons tous un Père commun, une famille commune. Le Père, le Christ, l’Esprit Saint, Marie constituent un foyer familial céleste où rien ne meurt, où la possession du bien, du bonheur, de l’amour est complète, sans mélange d’aucun mal. C’est la vie de la réussite totale, éternelle.

Je comprenais alors, bien que je ne puisse l’expliquer à personne, qu’il y avait « deux Fernando »: celui qu’il avait pensé dans son intelligence infinie depuis toute éternité, et la réalisation concrète de l’idéal qu’il s’était fait de moi dans sa pensée.

Je me rappelle que, peu avant que se déclare la Guerre civile espagnole, j’ai fait ma première Communion dans l’église du collège où j’étais demi-pensionnaire. Je l’ai faite au son des mitraillettes. À la sortie de l’église, une voiture nous a poursuivis, parce que ma famille était catholique. C’étaient des temps de persécution religieuse.

À douze ans environ – un peu tard, je le reconnais –, j’ai appris à travers mes compagnons ce qu’il en est de la manière de venir au monde. Ce fut pour moi une grande déception. Je ne l’acceptais pas. Je me refusais à croire que mes parents biologiques fussent à mon origine. J’avais l’idée que mes parents étaient ceux qui se préoccupaient de moi, ceux qui prenaient soin de moi, ceux qui m’éduquaient et m’entouraient de leur affection et de leur dévouement, mais je ne pouvais concevoir qu’ils fussent ceux qui m’avaient mis au monde.

Mon Père céleste était, pour moi, mon origine. Je le portais dans mes entrailles comme un souvenir de ma naissance ; de là ma grande déception en réalisant ma provenance biologique. Je me suis immédiatement adressé à Lui. Je me suis enfermé dans ma chambre et Lui ai demandé des explications. Et il est venu à moi, paternel et tendre, il m’a consolé et m’a expliqué la réalité. À partir de ce moment, il a commencé à prendre soin de moi d’une autre manière, à me traiter en homme, dans la mesure où je pouvais comprendre à cet âge et selon ce qu’il pouvait me faire comprendre avec sa pédagogie.

« Sois saint, mon fils, comme Je suis saint »

Le Père m’a conduit par la main jusqu’à l’heure exacte, survenue lors d’un camp d’été auquel je participais dans le cadre verdoyant de Valsaïn6, région boisée célèbre pour ses pins. C’était à l’aube du 28 août 1939, jour de mes seize ans. À ce moment historique, j’ai eu la perception mystique – je l’appelle légende7 – qu’il commençait à me traiter en homme. Il m’a habillé en homme, comme on disait à l’époque lorsque l’adolescent laissait de côté ses culottes courtes pour mettre son premier pantalon. Cet événement était célébré en famille. « Maintenant, c’est un homme ! », disait-on dans le cercle familial.

J’ai senti la voix du Père, solennelle, à travers ces paroles indélébiles :

— Sois saint, mon fils, comme Je suis saint.

Ce moment ne s’est jamais effacé pour moi. Ce matin-là fut un matin de détachement total de ce monde. Cela ne s’est pas fait par un processus de sacrifice ou d’abnégation des choses, des êtres, des affections et de toutes les valeurs de cette vie, mais ce fut plutôt un sentiment rempli de cette lumière infinie, de cette splendeur magnifique, de ses paroles magnanimes. Cet événement a rempli mon cœur adolescent de rêves, d’enthousiasme, d’espérances, mais plus encore, d’une évidence spéciale : celle d’avoir vu la splendeur du Père illuminer ces cordillères, ces vallées, ces bois.

Sa parole résonne encore en moi comme un écho chanté, et tout à la fois chanté et pleuré par la nature même, les végétaux et les animaux qui m’entouraient alors. Quel amour que celui-là ! Quel événement si heureux que celui de ce jour-là ! Quelle certitude j’ai éprouvée ! Savoir – plus encore, voir – qu’un être infini, éternel, suprême et merveilleux m’aimait, s’adressait à moi et que moi, à mon tour, je le comprenais et croyais en Lui ! Je Lui ai alors promis que je me repentirais toujours de tout ce qui Lui déplairait et que je passerais mon existence à chercher sa volonté à chaque instant, à accomplir ses désirs, à aimer passionnément sa pensée, son intelligence.

Je me suis voué à la vie apostolique, alors que je n’avais pas grand-chose à enseigner : je ne connaissais pas encore l’Évangile, je n’étais pas dogmatique parce que je n’avais pas étudié le dogme, je n’étais pas philosophe parce que je n’avais pas étudié la philosophie, je n’étais pas même maître de vie parce que j’ignorais la vie.

— Ma vie apostolique a consisté à annoncer à mes compagnons ta venue, Père, à leur répéter ton nom.

Je me suis mis à désirer ardemment que ce mot Pèrepénètre le cœur de l’ensemble des hommes ; que tous connaissent cet ami insolite, si discret qu’il semble ne point exister, quoiqu’il veille sur tous les êtres, les animaux, et même les arbres et les plantes ; que tous se sentent ses fils, reflets merveilleux et admirables de Lui-même.

Ce fut un moment clé, à tel point que s’il ne s’était pas produit, ni vous ni moi ne serions ici. Sans mon Père, nous ne serions pas ici, nous ne connaîtrions pas même le Christ. D’ailleurs, c’est Lui qui nous le révèle dans l’Évangile : « Personne ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6,44). Et aussi : « J’ai manifesté ton Nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés » (Jn 17,6. Cf. Jn 17,9.11.24 ; 18,9). C’est pourquoi mon cœur s’élève vers le Christ pour lui dire :

— Tes paroles, ô Christ, mon Frère, sont sûres et certaines parce que sous ta tutelle, grâce à ta pédagogie, ton sacrifice et ta rédemption, je ne me suis pas perdu. Tu étais avec moi, affermissant pour mon Père – pour notre Père – ce qu’il t’avait remis : cette créature minuscule, infime et vraiment limitée.

Je ne pouvais savoir si ces visions ou expériences étaient vraies ou fausses, si elles venaient de Dieu ou du diable, si elles étaient le fruit de mon imagination ou de ma fantaisie. C’était aussi simple que cela. J’en savais trop peu pour que quiconque se mît à discuter avec moi sur ces questions ou ces situations ; je n’étais pas non plus en mesure de pouvoir discuter avec quiconque.

Cette« théophanie8 adolescente » fit naître en moi un sentiment impérieux de la sainteté comme idéal. C’est là que je fis le premier vœu à mon Père, que je Lui offris mon premier vœu religieux. Ce fut une promesse, un serment, une parole d’honneur de ne jamais me séparer de Lui. Je fis alors un acte de repentir de tout mon passé – quelque chose que j’ignorais pratiquement car je ne connaissais pas même l’éthique – et de toutes les actions du futur qui pourraient Lui déplaire, l’inquiéter, le blesser ou l’offenser.

Mon repentir devait être pour toujours : un repentir qui ne cesserait jamais ; un repentir, non seulement de fautes passées ou futures, mais aussi de la possibilité de les commettre ; je Lui ai même demandé pardon de m’avoir donné l’existence, je Lui ai demandé pardon pour tout.

— Je voudrais être à tes côtés, Père, à chaque instant, toujours.

Cette ambition de vivre la sainteté, de rester fidèle à ce vœu envers Lui, m’a conduit à méditer, à lutter, à me dominer chaque jour, y compris bien sûr là où je n’avais pas forcément à me vaincre.

J’ai contemplé aussi dans ce bois de Valsaïn, parmi ces magnifiques pinèdes élevées, ce qu’est « l’idéal du petit pâtre9 » : être au service de la jeunesse en accompagnant comme « petit pâtre » le Christ qui est le Bon Pasteur. Je venais de fêter mes seize ans durant le camp dont j’étais l’un des chefs.