Dans les yeux de Cristale - Lisa Szafraniec - E-Book

Dans les yeux de Cristale E-Book

Lisa Szafraniec

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Beschreibung

Après avoir marché Dans les pas de l'ange, oserez-vous plonger...Dans les yeux de Cristale ?

Je me souvenais parfaitement le jour où Yuki m'avait révélé son lourd secret et cet univers dont je ne soupçonnais même pas l'existence ; ma vie entière avait basculé à cet instant précis. Mes premiers pas dans ce nouveau monde avaient été difficiles, mes erreurs nombreuses et leurs conséquences terribles. Soudain, j'avais découvert la vie, l'amour, la haine et la mort. Je devais réparer mes fautes et rendre son cœur à celui que j'aimais. Mener une révolution et sauver mon ange gardien étaient de bien lourdes tâches pour mes faibles épaules. Pourtant, cette fois, j'étais déterminée. j'étais prête au combat et décidée à récupérer Yuki.

Le deuxième tome d'une saga fantasy sombre et intriguante !

EXTRAIT

Je ne me souvenais pas bien du visage de ma mère. Je savais que mes lectures et mes rêveries l’avaient tour à tour rendue plus fine, plus belle, plus brune, plus forte et qu’elle avait fini par ressembler davantage aux mères des héroïnes de mes romans préférés qu’à ce qu’elle avait été réellement. Seul son regard, malgré l’absence et les années, n’avait pas changé. Les yeux sont la porte de l’âme, son reflet, et ceux de ma mère étaient plus clairs, plus purs encore que le ciel à l’aurore. Le coeur de ma mère brillait toujours dans mon esprit comme un phare dans la nuit. Souvent, avant d’agir, je me demandais ce qu’elle aurait pu faire à ma place. J’essayais de me rendre digne d’elle, de l’image fantasmagorique qui ne me quittait jamais.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

À propos du tome 1

Un roman très surprenant et une intrigue aux multiples rebondissements. - Cocomilady

À la fois sombre, fantastique et profond, ce livre déborde de sensibilité et d'innovation dans son intrigue. - Lilo, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Lisa Szafraniec est une jeune auteure de 19 ans vivant à Vallauris, sur la côte d'Azur. Après avoir publié Dans les pas de l'ange le premier tome de cette saga fantasy. En 2014, Ah mère tu m', elle publie un roman inspiré de son vécu traitant du divorce et du harcèlement scolaire subis par les adolescents. En 2016, elle prolonge avec ce second tome, Dans les yeux de Cristale, le voyage merveilleux et surprenant de ses lecteurs dans l'univers mystérieux des anges et des enchanteurs.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Prologue

Je ne me souvenais pas bien du visage de ma mère. Je savais que mes lectures et mes rêveries l’avaient tour à tour rendue plus fine, plus belle, plus brune, plus forte et qu’elle avait fini par ressembler davantage aux mères des héroïnes de mes romans préférés qu’à ce qu’elle avait été réellement. Seul son regard, malgré l’absence et les années, n’avait pas changé. Les yeux sont la porte de l’âme, son reflet, et ceux de ma mère étaient plus clairs, plus purs encore que le ciel à l’aurore. Le cœur de ma mère brillait toujours dans mon esprit comme un phare dans la nuit. Souvent, avant d’agir, je me demandais ce qu’elle aurait pu faire à ma place. J’essayais de me rendre digne d’elle, de l’image fantasmagorique qui ne me quittait jamais.

Pendant douze ans, je n’avais cessé de pleurer, de souffrir, de me lamenter. J’étais privée d’amis, d’amour et de famille, perdue au milieu des Hommes. Nuit et jour, je regrettais ma mère et je me sentais toujours prête à abandonner… puis Yuki était entré dans ma vie. Ma terne existence devenait soudain un feu d’artifice. J’étais heureuse, enfin ! Et trop peu habituée à l’être pour savoir veiller la flamme qui réchauffait mon cœur. J’avais tout gâché, tout perdu. J’avais trahi Yuki, j’avais volé son cœur, j’avais perdu la source de mon bonheur. Tout avait basculé. Je venais d’apprendre que le meurtrier de mon père, ce démon, mon ami, avait sauvé mon Ange Gardien d’une mort certaine en se sacrifiant lors de son exécution et Yuki, lui, n’aspirait qu’à mon trépas. Mes alliés, Lengan, Alkahan ou Jin, n’en étaient pas vraiment. Pourtant, alors que tout allait au plus mal, je me sentais enfin digne de ma mère : j’étais prête à me battre, je refusais l’état léthargique de mes premières années. La victoire était proche, et moi, je devais l’atteindre à tout prix. Un peuple attendait que je le mène à la libération et un ange attendait de retrouver ses ailes. Quiconque me regardait dans les yeux, découvrait un incendie prêt à embraser le monde. J’avais changé, grandi ; j’étais bel et bien une guerrière.

Chapitre 1- Assaut

Allongée contre l’acier glacial qui couvrait le sol, je sentais une douleur intense au niveau de ma cuisse. J’appuyai fermement la paume de ma main contre l’entaille profonde qui fendait mon muscle pour limiter l’hémorragie. Ma vision se troublait déjà. Le monde n’était plus qu’ombres floues. Et ces ombres s’approchaient inexorablement. J’étais cernée de toute part et l’un des hommes d’Alkahan bondissait déjà sur ma poitrine, fermement décidé à y planter sa lance aiguisée.

— Vers la droite ! Roule vers la droite !

J’entendais Kyia, le pendentif que m’avait offert Davis avant sa mort, m’intimer ces ordres. Je roulai vers la droite, et la pointe était venue s’écraser à quelques centimètres de mon bras droit. Kyia, le petit fennec taillé dans une roche du désert d’Elian avait fait l’objet d’un puissant sortilège. Une part de l’âme de Davis y était contenue, et le pendentif avait le pouvoir de me parler et la mission de me protéger. Davis me manquait. Lui, l’assassin de mon père et le sauveur de mon sauveur n’était plus et, avec lui, avait disparu l’occasion de m’excuser pour mon comportement.

— Lève-toi vite, Cristale !

Désorientée, je tentai tout de même de bondir sur mes pieds, mais ma jambe blessée refusait de me porter et je vacillai quelque peu avant de m’écrouler. Une épée massive était venue cogner contre mon tibia au moment où Kyia avait hurlé dans mon esprit :

— Saute ! Mais saute !

Alors qu’une roulade me permit d’échapper à un second coup, je puisai furtivement un peu de pouvoir chez l’homme le plus proche de moi. Il sentait le bois brûlé et la bière. Un chien aux abois -c’était la forme qu’avait pris son âme - m’empêchait de parvenir à mes fins. Son pouvoir luttait contre mon intrusion. Je me sentais partir, la force me fuyait aussi vite que le sang. Vaguement, j’entendis résonner en mon for intérieur la voie de Kyia. « Couché ». « Couché ». « Cou…. ». A mon tour, d’une voix si faible que je ne croyais pas être entendue, je prononçai ce mot, comme un ordre. Le chien, alors, émit un petit couinement avant de se laisser tomber, las, sur le sol. Saisissant ma chance, je tirai vers moi un fil de pouvoir et, avant que les autres hommes n’aient bougé, je murmurai :

— Stop ! Laissez-moi !

Je desserrai ma poigne et une onde puissante s’échappa alors de ma main, emportant tous mes assaillants avec violence. Un choc, un cri, le silence. Plus personne, dans la pièce, ne bougeait. J’essayai de reprendre mes esprits.

— Ne perds pas de temps Cristale, neutralise-les ! Kyia avait raison : Ils semblaient tous inconscients, mais j’ignorais pour combien de temps. Alors, en rampant, j’allai d’un corps à l’autre. Je sortis plusieurs cordes du sac que j’avais laissé tomber lors de la bataille et j’attachai chacun de mes adversaires de façon à l’immobiliser.

En quelques semaines à peine, depuis la mort de Davis, et celle de Yuken, j’avais retrouvé une forme physique plus que correcte. J’avais pris du poids : plus de muscle que de graisse, et j’avais appris à me battre.

Une fois mes assaillants neutralisés, je tentais de me redresser mais ma blessure à la jambe était trop profonde. Je perdais énormément de sang et la douleur était insoutenable. Si je n’agissais pas rapidement, je finirais par perdre connaissance.

— Peut-être que la magie peut te soigner ?

La voix de Kyia était tremblante, inquiète. Je tentai de puiser un peu de pouvoir dans l’âme de l’homme au chien et je soufflai :

— Soigne-moi.

Il n’y eut aucun résultat. Je réitérai ma demande mais mon état ne s’améliora pas.

— Eh bien, Cristale, on dirait qu’être une Dresseuse ne te rend pas infaillible.

Même si cela faisait déjà quelques mois que j’avais pris conscience de mes facultés hors du commun, je ne m’étais toujours pas habituée au surnom de « Dresseuse ». En effet, Davis, l’homme aux mille visages, les avait transmises à ma mère qui me les avait elle-même léguées. Je pouvais ainsi puiser le pouvoir d’un autre pour l’utiliser à ma guise. Je n’avais qu’à suivre l’odeur de celui que je cherchais et à trouver la faille dans la défense de son âme pour m’y servir. Le plus souvent, le pouvoir prenait la forme d’un animal qui ne se laissait guère approcher. Il me fallait souffler le mot, le prénom, l’ordre qui lui faisait baisser la garde. Certaines âmes, aussi, se défendaient en m’infligeant un malaise : l’odeur devenait âcre et me rendait nauséeuse, un cri strident m’assourdissait ou une terrible sensation d’effroi me poussait à fuir. C’était à ces personnes-là que j’avais le plus difficilement accès.

— Que se passe-t-il ? Pensais-je en m’adressant à Kyia. Un spasme secoua mon corps entier. J’entendis un soupir.

— Je crains que ton corps soit trop las pour pouvoir voler la magie de cet homme.

Je n’avais donc pas d’autre solution que de rester allongée là, à me vider de mon sang. Pour me donner du temps, j’arrachai un morceau de tissu à mon t-shirt dans le but de m’en faire un garrot. Je serrai l’étoffe autour de ma cuisse quand mon pendentif ajouta à voix basse :

— Je crois que je peux faire quelque chose pour toi. Je poussai un profond soupir de soulagement lorsque Kyia s’activa à mon soin.

— Je… ne… pourrai… plus t’aider… Je te donne ma force… A plus tard. Bonne chance.

— Kyia ! ? Kyia ! Non !

Je sentis l’objet magique devenir une simple roche, vide et froide. Le pouvoir de Kyia pansait mes blessures. Sans lui, je n’allais sans doute pas pouvoir aller bien loin. J’étais inquiète : c’était la première fois que Kyia disparaissait totalement. Une fois soulagée, je me redressai. Mes vêtements étaient toujours couverts de sang, mais une cicatrice encore rouge et gonflée remplaçait la profonde entaille qui me lancinait il y a quelques secondes à peine. Je desserrai le garrot et pour ne pas risquer plus longtemps ma vie, je m’engouffrai dans le couloir étroit qui menait à la sortie. J’étais sur mes gardes. Je savais que d’autres hommes d’Alkahan m’attendaient plus loin, que je n’étais pas encore hors de danger.

— Tu ne passeras pas, petite ! Rends-toi !

D’un pas nonchalant, un grand homme s’avançait dans le couloir. Je pliai mes jambes, prête à bondir pour me battre contre mon adversaire, et tirai mon kriss de son fourreau. Raven Lengan, le sombre enchanteur, m’avait acheté cette arme dont le nom me seyait bien, pour me permettre de me défendre. C’était une courte épée à la lame sinueuse, rugueuse, aiguisée sur les deux tranchants. La poignée était ornée de diamants verts et bleus. Par sa taille, elle était pratique, simple à ranger et à dissimuler. Par sa forme travaillée et son aiguisage parfait, elle me permettait de me défendre à merveille. En me voyant ainsi prête à l’affronter, l’homme grogna :

— Alors, tu ne tiens pas à la vie ?

Il riait de ma détermination. Je pensais que le provoquer me permettrait peut-être de le déstabiliser.

— Allez, viens te battre ! Tu as peur ?

Il fronça les sourcils, avançant vers moi d’un pas décidé. Il avait deux fois ma taille et d’une seule main, il aurait pu m’empoigner et me soulever. Je regrettai alors mon insolence, mais j’étais prête à me défendre. J’étais sur le qui-vive, prête à éviter le moindre coup. Son poing fendit l’air à quelques centimètres de mon visage et je tentai de planter la lame de mon kriss au niveau de sa poitrine. Il arrêta mon geste en attrapant mon bras et m’envoya voltiger dans les airs. Ma tête percuta violement le mur et il me fallut un moment avant de reprendre mes esprits. Je me ressaisis juste au moment où le géant brandissait sa massue au-dessus de mon visage. Je roulai vers la gauche et donnai un grand coup de pied au niveau de son genou. Il grimaça et je plongeai sur ses jambes pour le faire tomber. Légèrement déséquilibré par mon premier coup, il s’écroula dans une chute bruyante et comme il était bien plus fort que moi, je pris soin de peser sur lui de tout mon poids. Assise sur sa poitrine, je saisis mon kriss et le plaçai sous sa gorge. J’étais prête à lui trancher la jugulaire. J’étais devenue une guerrière. Une guerrière téméraire et intrépide. Je me battais sans crainte ni retenue, et ma lame était déjà tachée de sang. Pourtant, jusqu’ici, je n’avais encore jamais pris la vie d’un autre être humain. Je me défendais, je blessais mes adversaires sans m’en inquiéter et la vue de leur sang ne me troublait guère, mais assassiner… je n’avais jamais été aussi loin. Pourtant, contre ce géant, je n’avais pas le choix. Je n’avais rien pour le neutraliser physiquement et mes aptitudes de dompteuses étaient temporairement épuisées. Il m’était impossible de le laisser comme cela.

J’avais sa vie entre mes mains et il souriait malgré tout. Certainement lisait-il sur mon visage l’hésitation qui limitait la pression de ma lame sur sa gorge.

— Tu serais donc une meurtrière ?

Je fuyais son regard. Non, je n’étais pas une meurtrière. Je n’avais pourtant pas d’autres solutions.

— Je n’ai pas le choix ! murmurai-je, désemparée. Il ne se débattait pas. Il gisait là, sous mon poids, insolent. Je me concentrai. J’allais lui trancher la gorge. J’allais le faire. Je devais le faire. Je sentis ses muscles se tendre et sa mâchoire carrée se crisper. Des gouttes de sueurs perlaient sur mon visage et venait s’écraser sur le torse de mon adversaire.

— Alors vas-y, tue-moi puisque tu n’as pas le choix. La pression serrait mes doigts autour de mon kriss au point de rendre blanches mes phalanges. Il me mettait en colère. Je savais qu’il se jouait de moi, qu’il utilisait la stratégie que j’avais moi-même tentée il y a quelques minutes. Il me déconcentrait. Il me déstabilisait. Je savais que le combat allait rapidement reprendre si je n’agissais pas. Je savais, mais je n’osais pas agir. Si Kyia était là… S’il avait été présent, il m’aurait donné une nouvelle solution. Il était un esprit vif, rusé comme le renard. Lui seul, à cet instant, aurait pu me permettre de m’en sortir sans saigner mon rival. Il se mit à rire.

— Tu es bien trop lâche, je n’ai aucune raison de craindre pour ma vie. Où est ton courage, petite ?

Malgré sa nonchalance, son corps tout entier restait raidi par l’angoisse. Alors que j’appuyai plus franchement ma lame contre sa jugulaire, il arbora un sourire de monstre et, d’un geste vif, profita de mon emportement pour me repousser vers le mur et se libérer de mon poids. Je me remis sur pieds avant qu’il ne vienne m’infliger ce que je n’avais moi-même pas eu le courage de mettre à exécution. Il était debout, face à moi, et j’observais la fenêtre teintée qui permettait aux autres de nous observer. C’était, pour nos spectateurs, un divertissement des plus intéressants, et je savais que parmi eux trônait Alkahan. Il était sûrement déçu de ma lâcheté, et peut-être même applaudissait-il le retournement de situation. Je posai à nouveau mon regard sur mon adversaire.

— Es-tu prête à mourir ? demanda-t-il.

— Non. J’ai encore mille missions à remplir avant de trépasser ! Hurlai-je en retour.

Alors qu’il s’élançait vers moi, je tendis mon kriss vers sa poitrine. J’esquivai sa masse avant qu’elle ne vienne percuter le sol dans un grondement sourd. Ma lame avait dévié de sa trajectoire et une simple éraflure rougissait le bras du géant. Il s’empourpra. Il était furieux alors je relevai mon arme en reculant lentement.

— Tu n’as donc pas peur de mourir ? demanda-t-il en me menaçant de sa massue.

En réalité, je n’y avais jamais vraiment réfléchi. La mort, pour moi, avait toujours été à la fois une amie et une ennemie. Elle m’avait volé ma mère mais m’était à la fois apparue comme une ultime solution. Elle m’avait pris mes proches, puis avait anéanti certains de mes ennemis. Elle n’avait ni camp, ni règle. Elle était une vague connaissance dont il fallait se méfier, un outil dangereux. Je ne répondis pas et le géant s’avança plus près, confiant, certain que j’étais incapable d’agir. Il se trompait. Je voulais le lui prouver. Je voulais me le prouver. J’étais assez courageuse pour me battre, et assez forte pour le vaincre. Un grand mouvement de bras envoya mon kriss taillader mon adversaire du nombril à la cuisse. Je l’avais pris au dépourvu et il n’était pas parvenu à esquiver ma lame. Il poussa un cri de douleur et mon hurlement fit écho au sien lorsque son arme s’abattit sur mon pied. Avant qu’il n’ait repris sa position de garde, je plantai à nouveau mon kriss dans les muscles sculptés de son ventre. La plainte qui s’échappa alors de ses lèvres me rappela douloureusement celles qui avaient échappé à Davis le jour de son exécution. Ma détermination s’évanouit soudainement mais il était trop tard. J’arrachai mon arme de son abdomen et le géant s’effondra en suffoquant. L’uniforme qu’il portait se teintait d’écarlate et la force le quittait déjà. Je m’agenouillai près de lui, étranglée par la culpabilité. J’avais enlevé la vie à un homme et j’allais le regarder mourir.

— Excuse-moi, murmurai-je.

Je savais pourtant que je m’étais trompée d’ennemi. Ce n’était pas lui que je devais anéantir. Il obéissait simplement aux ordres d’Alkahan et ne méritait pas de finir sa vie ainsi, éventré, baignant dans le sang encore chaud. C’était là la place de Gray et des siens. De Zail aussi. Personne d’autre ne devait mourir de ma main.

Les yeux du grand homme étaient clos, mais sa respiration bruyante résonnait encore dans le long couloir.

— Tu as gagné cette fois, murmura-t-il.

Je me sentis nauséeuse. Mon premier meurtre. Mon premier meurtre était celui de ce garde d’Alkahan, de cet homme innocent. Je me sentis plus peinée encore en remarquant qu’il ne ressentait aucune colère contre moi.

— Je suis fort, ne t’en fais pas. Les renforts ne vont pas tarder. Je doutais qu’il puisse se remettre d’une telle blessure et je pensais que ses camarades n’allaient rien pouvoir faire d’autre qu’abréger ses souffrances. Les soupirs se faisaient de plus en plus longs et je savais que chacun d’eux pouvait être le dernier. Pourtant, il trouva encore, je ne sais où, la force de prononcer quelques mots.

— Va-t’en… Tu as encore mille missions à remplir avant de mourir… Tu l’as dit… Tu l’as dit toi-même…

Il avait raison. Il fallait que je fuie avant que les renforts n’arrivent. Je n’avais pas le temps de pleurer la perte d’un homme : j’avais des milliers de vies à sauver et il fallait que je quitte la prison dans laquelle m’avait enfermée Alkahan pour y parvenir. Je me redressai, consciente que je ne pouvais rien faire. Mon pied était affreusement douloureux mais je savais que c’était une souffrance insignifiante face à celle qu’éprouvait l’homme mourant sous mes yeux.

— Comment t’appelles-tu ? Finis-je par demander. Je voulais me souvenir de lui et de son sang sur mon arme pour ne plus commettre semblable erreur.

— Dams.

— Tu es un incroyable combattant. J’espère que tu te remettras. Il souriait.

— Tu… te bats très… Tu te bats très bien aussi… Et puis… Tu es la plus humaine des adversaires…

Je lui lançai un dernier regard.

— Merci.

Je me dépêchai de rejoindre le bout du couloir. Seuls mes pas résonnaient dans le silence pesant qui régnait dans l’atmosphère glaciale et leurs empreintes ensanglantées trahissaient mon passage. Je ralentis en atteignant l’un des nombreux carrefours du fort d’Alkahan. J’ignorais totalement quel couloir prendre et quelle porte franchir. J’étais perdue. Sans réfléchir davantage, j’allai tout droit. Il fallait que je reste en mouvement pour éviter d’être prise au piège. Je trouvais d’ailleurs étrange de ne croiser aucune Ombre car j’étais persuadée qu’Alkahan et ses gardes avaient assisté à l’assaut avec Dams et savaient où je me trouvais. Méfiante, j’avançais sans oser ranger mon kriss. J’étais certaine d’être à nouveau assaillie si que je baissais la garde. Je frôlais les murs en silence.

Soudain, je me trouvai face à une porte gigantesque bloquée par de nombreux verrous. Si le souvenir de mon arrivée dans les quartiers d’entraînement d’Alkahan était dilué par de longues heures passées à parcourir leurs interminables couloirs, j’étais persuadée d’en reconnaître face à moi l’unique accès. Tout droit sortie d’un film de science-fiction, la construction souterraine s’étendait sur de nombreux sous-sols de verre et d’acier, tous semblables les uns aux autres. Une prison quasiment infaillible puisqu’elle vous poussait à tourner en rond jusqu’à en perdre l’esprit. Et si par chance vous trouviez la sortie, encore fallait-il parvenir à passer. Les portes étaient verrouillées par enchantement, et seules les âmes authentifiées avaient le pouvoir de les ouvrir. Je n’étais pas garde de l’armée d’Alkahan, et je n’étais même pas une Ombre. Sans mes capacités de dompteuse, franchir la porte m’était donc impossible. Le temps était passé depuis la disparition de Kyia et ces longues minutes avaient dû restaurer mes pouvoirs. Je fermai les yeux sans pour autant desserrer ma prise sur le manche de mon kriss. Des effluves diffus provenaient de nombreux couloirs, mais aucune âme ne m’était accessible. Soudain, un bruit sourd fit trembler la pièce. Je sursautai et recouvrai ma position de garde, vigilante. Je fis face au couloir, mais rien. Personne n’approchait. Je songeai un instant que les hommes d’Alkahan avaient peut-être gardé leur forme d’ombre pour profiter d’un effet de surprise. Le roi leur avait interdit d’user de cette faculté dans ce monde et pourtant, pour m’arrêter, j’étais certaine qu’il allait faire exception. Mais rien ne bougeait et je finis par saisir que le grondement provenait de la porte. Les loquets se déverrouillèrent lentement, puis poussée par une force invisible, elle se mit à coulisser. Je vérifiai à nouveau les alentours. Personne. Mon pouvoir de dompteuse faisait peut-être de moi un passe-partout, une clef pour toutes les portes ? Cela me semblait pourtant trop simple. Quelque chose n’allait pas, j’en étais persuadée. Sans doute une horde d’Ombres m’attendait à l’extérieur. Alkahan n’avait pas pu renoncer à me poursuivre.

Lorsque la porte fut ouverte, je fus surprise de ne pas être éblouie par la lumière du jour. Contre toute attente, je faisais face à une petite pièce circulaire, particulièrement sombre. C’était le dernier écueil du Roi des Ombres, son piège ultime. Il y’avait plusieurs portes semblables et j’étais tombée sur la mauvaise. De quoi décourager la plupart des fugitifs, mais je n’étais pas, moi, de ceux qui baissent les bras. Je voulais sortir et j’allais bien finir par y parvenir. La salle était presque vide, et pourtant, je me sentais étouffer. Le mur, particulièrement haut, scintillait d’éclairs d’argent. Sur tout son long, il était orné de nombreuses armes dont les lames reflétaient la faible lumière. Seuls, deux trônes de velours rouges prenaient place en son centre, sur un tapis or et vermeil. Sur ces sièges se tenaient deux gardes en manteaux écarlates. Les capuches qui couvraient leurs yeux dissimulaient leur visage. J’ignorais de qui il s’agissait et où je me trouvais. J’allais faire demi-tour pour fuir, trouver la véritable porte.

— Bonjour Cristale.

Je m’arrêtai. La voix, douce, appartenait à une fille.

— Inutile de fuir. Le seul moyen que tu as de quitter le fort est de nous convaincre de t’aider.

Sans m’en être aperçue, j’avais fait demi-tour, et une force inconnue me poussait à m’approcher d’elle. Quand j’eus franchis la porte, elle ajouta :

— Bienvenue dans la salle des K. Je suis Katleen, et voici mon frère, Kameron. Tu as presque réussi à nous échapper aujourd’hui, tu sais ?

Elle laissa retomber sa capuche pour me dévoiler son visage. Elle avait l’air d’une enfant. Ses yeux étaient d’un vert émeraude profond et ses cheveux tombaient en une cascade auburn sur ses épaules. Elle avait les lèvres d’un rouge vif contrastant étrangement avec la blancheur de sa peau. Ses traits étaient fins, son air doux. Elle souriait.

— Personne ne t’a encore parlé de nous, n’est-ce-pas ? Je ne répondis pas.

— Si cela avait été le cas, le seul nom des « K » t’aurait secouée d’effroi.

Je sentis un frisson glacé traverser mon corps de part en part. Son calme et l’absence de Kyia m’angoissaient profondément. Katleen quitta son siège et vint poser sa main sur l’épaule de son frère, toujours assis. Tout semblait orchestré avec minutie.

— Nous sommes les futures légendes, l’arme secrète d’Alkahan. Nous sommes son effet de surprise.

Kameron, qui n’avait pas encore bougé, redressa finalement la tête. Un petit rire résonna dans la pièce.

— Parfait, tu as peur maintenant. Murmura une voix taquine. Je levai mon kriss d’un air menaçant, mais il était secoué des mêmes tremblements compulsifs que ma main. Je devais avoir l’air ridicule.

— Il paraît que tu es douée au combat. On dit même que tu serais capable de nous battre. Enfin, j’ai tout de même des doutes. Personne, mis à part Alkahan et quelques rares Ombres tenues au secret, n’avait assisté à mes entraînements. Personne ne m’avait vue me battre pour de vrai. Je me demandais qui avait pu affirmer que j’étais capable de faire face à l’arme secrète du Roi Des Ombres. Cela ne faisait que quelques semaines que je m’entraînais et j’avais déjà eu du mal à faire face à mes précédents adversaires.

— Dams a une forte tendance à extrapoler, c’est vrai, mais il me plairait tout de même de te voir à l’œuvre.

Dams, ma victime… Il n’était pas mort avant d’avoir pu parler de notre affrontement. Le visage de Katleen s’illumina d’un étrange sourire en lisant la culpabilité sur le mien.

— Il avait dit que ton humanité serait sans doute ta plus grande faiblesse, mais ne t’en fais pas : il va bien.

Je fus soulagée mais surprise. Dams était toujours en vie et d’après les K, il se portait bien. Les pouvoirs d’Alkahan étaient quasiment sans limite, mais j’avais du mal à saisir comment il avait pu sauver un homme si près de la mort. Il ne restait que quelques minutes à Dams au moment où je l’avais quitté, et un enchantement n’aurait sans doute pas été assez rapide pour le secourir. Kameron se redressa et s’approcha de moi lentement, dévoilant à son tour son visage. Il avait les mêmes traits doux que sa sœur, les mêmes yeux profondément verts et le même sourire d’enfant. Ils se ressemblaient beaucoup, à ceci près que Kameron avait les cheveux coupés courts et légèrement plus clairs. J’eus un instant la pensée qu’il était beau avant de songer qu’il serait peut-être mon assassin.

Je levai les yeux vers l’unique vitre de la pièce. C’était derrière elle que se tenaient nos spectateurs. Katleen tourna la tête pour suivre mon regard et son sourire s’étira encore davantage. Elle fit un geste de la main adressé à ceux qui nous observaient là-haut.

— Alkahan nous a élevés comme ses propres enfants car nous sommes les plus puissants. Il nous a enseigné tout ce qu’il y a à savoir sur le monde et le maniement de chacune des armes accrochées sur ce mur. Il nous a gardés dans son ombre pour que le jour venu nous triomphions. Notre nom trouvera sa place dans l’histoire. Il sera impossible à oublier…

Katleen s’était laissée emporter par son imagination. Finalement, posant à nouveau son regard sur moi, elle ajouta :

— Je crois que ce moment est venu.

Kameron, impatient, dévoilait la blancheur de ses dents.

— Oui, ma sœur. C’est à notre tour de devenir les plus grands enchanteurs que l’univers ait portés.

Je les fixai, trop effrayée de ce qu’ils prétendaient être, de ce qu’ils prétendaient savoir, pour pouvoir bouger. Ils semblaient imperturbables et ce calme surhumain me décontenançait. Comme s’il me proposait de jouer au ballon, il demanda d’une voix claironnante :

— Alors, Cristale ! Je rêve de te provoquer en duel ! Tu es partante ?

Je reculai vivement lorsqu’il s’approcha un peu trop près, mais soudain, je fus incapable du moindre mouvement. Un grondement sourd m’apprit que la porte était en train de se fermer.

— De toute façon, tu n’as pas le choix ! Katleen riait.

C’était elle, sûrement, qui avait usé d’un enchantement pour m’empêcher de fuir. Je n’avais aucune chance contre eux, c’était évident. Dams s’était profondément trompé.

— Si tu gagnes, Cristale, nous te laisserons sortir. La sœur renchérit :

— Allez Cristale ! Si tu refuses, tu mourras… Donne-toi au moins une chance !

Elle glissa sa main sous son manteau et en sortit une longue canne de bois.

— Nous n’utilisons pas nos enchantements et toi, dompteuse, tu n’attaques pas nos âmes. Marché conclu ?

Je ne bougeai pas, tentant simplement de contenir mes tremblements. Kameron hocha la tête en souriant puis leurs voix tonnèrent simultanément :

— C’est parti !

Le jeune homme sortit à son tour une canne de son manteau. Je pensais que mon kriss m’apportait un avantage : j’étais la seule à posséder une lame tranchante. J’avais conscience, pourtant, que cela ne suffirait pas. J’avançai doucement pour éviter d’être acculée contre le mur, et Katleen finit par me féliciter.

— Voilà qui est audacieux.

Je gardais mes distances avec Kameron, mais elle s’approchait dangereusement. Soudain, j’eus à parer la première de ses attaques. Sa canne vint heurter mon kriss et je sautai au moment où celle de son frère s’apprêtait à heurter mes genoux.

— Bien joué.

J’avais la gorge nouée et je n’avais pas encore osé parler, mais je finis par souligner l’injustice de la situation.

— Deux contre une, ce n’est pas loyal.

Elle baissa la garde. Après avoir évité une de mes attaques, son frère reprit :

— Nous ne sommes pas loyaux ! Nous sommes intrépides et… nous sommes une équipe.

Cela soulignait leur faille. Ils étaient inséparables et indissociables. Ils avaient appris à se battre à deux, et seuls, ils perdaient leurs moyens.

J’attaquai Katleen, toujours secouée d’un rire sardonique et, avant que je ne puisse l’atteindre, elle reprit son arme en main, ainsi que son sérieux, et para mon kriss. J’évitai sa riposte et, alors que je m’apprêtais à fondre sur elle, la canne de Kameron me cogna le bras. Mon arme fut projetée à quelques mètres et je me trouvai sans défense. Comme je tentais une roulade vers mon kriss, je reçus un nouveau coup qui fit saigner mon nez. J’étais trop loin encore pour attraper mon arme alors je me remis sur pied, prête à éviter un nouvel assaut. Je m’accroupis lorsque Katleen s’apprêta à me toucher au visage, mais Kameron cogna mon tibia et je me retrouvai au sol. Je roulai vers la droite pour éviter son second coup et alors qu’il s’amusait de ma rapide défaite, je tentai de me lever. J’étais loin de mon kriss, mais j’étais près du mur. Je me pensais perdue mais je n’étais pas prête à abandonner pour autant alors je saisis une des armes qui y étaient accrochées. J’étais, au hasard, tombée sur un sabre, long et tranchant. Cela me permettait de garder mes adversaires à distance. Ainsi armée, je m’activai à faire reculer les deux étranges personnages.

Les chocs entre nos armes faisaient résonner un tumulte assourdissant qui m’empêchait de réfléchir. J’ignorais comment rester en vie. Chaque seconde me rapprochait de la fin et il m’était impossible de me défendre indéfiniment. Mon pied blessé par la massue de Dams me lançait douloureusement. Finalement, dans un geste désespéré, je plongeai en flèche vers mon rival. Ma tentative ne fut pas veine puisque mon attaque, qui lui entailla profondément le bras, le désarma. J’en profitai pour réitérer l’action et Kameron fut touché aux côtes. Il s’écroula en geignant. Sa sœur inspira profondément, ses yeux reflétant une furieuse colère. Elle poussa un hurlement de rage et, la seconde suivante, elle retrouva son calme. Elle entreprit cependant de me blesser. Rapidement, elle réussit à me faire suffoquer en me cognant à la poitrine. Mes parades ne me permettaient pas d’échapper à la violence de ses attaques. Elle lança un regard à son frère et j’en profitai pour retrouver mon souffle. Elle tendit la main vers le mur et saisit une arme tranchante. Elle abandonna sa canne et, après s’être jetée sur moi, elle parvint à me plaquer au sol. Elle me cogna de son poing au visage et je me sentis défaillir. Elle cogna encore, plus fort, et le goût âcre du sang me remplit la bouche. Elle posa son arme sur ma gorge, comme je l’avais fait plus tôt sur celle de Dams. Contrairement à moi, elle n’allait pas hésiter à me saigner. Une légère entaille me fit pousser un hurlement. Ses yeux s’arrondirent soudain. Je sentais Kyia revenir.

— Qu’est-ce ? demanda-t-elle en portant la main à mon pendentif.

Je sentis qu’elle allait me l’arracher et la douleur que cela me procurait était plus intense encore que celle d’une lame sur mon cou.

— Suffit !

La vitre, au-dessus de nous, s’ouvrit, et laissa paraître Alkahan. Katleen l’observa, attendant quelque chose, puis, lorsqu’ il leva le pouce, elle jeta son arme. Elle se leva ensuite pour rejoindre son frère.

— Tout va bien, Kameron ?

— Elle m’a blessé ! Elle m’a blessé !

Il était en colère. Je me demandais si Alkahan allait me laissait là, souffrante. Il prit enfin la parole.

— Je vous envoie quelqu’un, Cristale, Vous vous êtes vraiment bien débrouillée pour une première fois !

Je souris et je fermai les yeux. J’étais en train de m’évanouir. Mon premier entraînement en conditions réelles avait été éprouvant mais « je m’étais bien débrouillée » !

Chapitre 2 : Un discours

Lorsqu’enfin je repris connaissance, je me trouvais entre les murs trop blancs de l’infirmerie. Alkahan était assis sur un fauteuil moelleux, s’amusant à faire apparaître puis disparaitre une flamme au creux de sa main. Il s’occupait en attendant mon réveil, l’air contrarié. Un instant, j’avais pensé qu’il s’agissait de Davis, patientant auprès de moi comme lors de mon séjour à l’hôpital, quelques mois plus tôt. Ce douloureux souvenir, teinté d’une si agréable présence, m’était revenu à l’esprit. J’imaginais que l’homme aux mille visages veillait sur moi mais ce n’était pas lui, c’était Alkahan. Davis ne viendrait plus s’installer au bord du matelas et il ne me murmurerait plus ses « au revoir chérie ». Je glissai ma main autour de mon cou pour y chercher Kyia et je ne l’y trouvai pas.

— Où est Kyia ?

Je m’étais redressée d’un bond, paniquée, et un vertige fit tanguer le sol sous mes pieds. Alkahan sursauta, remarquant soudain mon réveil. Il m’attrapa le bras doucement, avant que je ne perde l’équilibre, et me fit asseoir sur le lit.

— Tout va bien, Cristale, calme-toi.

Ma main était crispée à l’endroit où devait se trouver le pendentif. Kyia m’était devenu indispensable et la crainte de l’avoir perdu m’était insupportable. Sans lui, retrouver Yuki me serait impossible car, de la même façon que les K étaient indissociables, le petit renard et moi formions une équipe. J’avais appris à me servir de mes pouvoirs et à me battre avec lui. En son absence, je perdais souvent mes moyens.

— Où est Kyia ? Répétai-je en tentant de me calmer.

Il sortit de sa cape un morceau de tissu ocre plié soigneusement et me le tendit. En le serrant dans ma paume, je sentis la rudesse de la roche qu’il contenait et une sensation de chaleur envahit tout mon corps. Kyia était là.

— Cristale ! Tu m’as manqué !

Sa petite voix, dans ma tête, me réconforta d’un coup lorsqu’après avoir déplié le tissu, j’avais caressé le pendentif du bout de mon doigt.

— Toi aussi, tu m’as manqué ! Murmurai-je en pensée tandis que je nouai la chaîne d’or autour de mon cou. Alkahan me regardait d’un air attentif. Il observait tour à tour le pendentif, mes doigts et mon visage. Il attendait quelque chose et j’étais curieuse de savoir quoi. Finalement, il secoua la tête d’un air déçu en fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Demandai-je, inquiète. Il se leva, le visage figé dans une concentration extrême.

— Si tu savais… il a tenté toute une batterie d’enchantements sur moi. Il s’attendait sûrement à une réaction. Mais qu’est-ce qu’il s’était imaginé ? Que j’étais une babiole trouvée au marché du Jardin d’Eden ?

Kyia était furieux, mais il ajouta d’un ton fier :

— Il n’a rien pu tirer de moi. Je protège nos secrets. Une caresse me permit de féliciter le pendentif. Alkahan ne connaissait pas l’ampleur du pouvoir du renard des sables. Il ne savait pas que celui-ci avait une conscience propre et que je communiquais avec lui par la pensée. Kyia m’avait conseillé de le lui cacher, et quelque chose en Alkahan me laissait croire que j’avais raison de le faire. Le Roi des Ombres n’avait toujours pas répondu à ma question.

— Alkahan, qu’est-ce que vous avez essayé de faire à Kyia ? Soudain, il me fit face. Il se dressait devant moi, me surplombant de toute sa hauteur. Il était démesurément grand et même lorsqu’il était sous forme humaine, la noirceur de ses étoffes lui donnait l’air d’une ombre.

— Savez-vous que ce pendentif contient une part de l’âme de Davis ?

Je le savais. Le mot que m’avait écrit l’Homme aux mille visages avant de mourir m’avait confié cette information et Kyia me l’avait confirmée. Cependant, si le Roi des Ombres apprenait que je ne lui avais pas fait part, jusqu’ici, de cette information, il risquait de se méfier de moi. Il se douterait alors que je lui cachais autre chose, comme la faculté qu’avait le petit renard de me parler. Je ne pouvais pas me le permettre.

— Je… non, je ne savais pas.

Mon ton était hésitant, mais mes yeux trop humides semblèrent le convaincre. Il savait à quel point je souffrais d’avoir perdu mon ami. Il avait connu ma mère et aurait eu mille choses à m’en apprendre. Il avait été un allié précieux, mais sa nature même faisait de lui un démon. Je l’avais repoussé par crainte et pour se faire pardonner d’être ce qu’il était, il avait donné sa vie pour l’être le plus cher à mon cœur. Yuki me manquait terriblement depuis qu’il s’était rangé du côté des Sombres mais j’avais renoncé à me morfondre et j’étais décidée à le retrouver. Mes entraînements intensifs aux côtés d’Alkahan me donnaient de l’espoir et je savais que d’ici peu, avec l’aide de Kyia, je trouverais le moyen de le ramener à la raison. De le ramener à la maison.

Alkahan s’assit à côté de moi, posant sa main sur mon bras d’un air paternel.

— Cristale… si vous savez quoi que ce soit au sujet de ce pendentif, il est important que vous me le disiez. Il contient une très puissante magie et… je ne sais quel secret il peut renfermer.

— Il contient une part de l’âme de Davis, répétai-je d’un ton innocent.

Il retira sa main et se gratta la joue d’un air songeur.

— Oui, je le sais.

Je haussai les épaules d’un air désolé.

— Je ne sais rien de plus.

— Mais si vous saviez, vous me le diriez, n’est-ce pas ? Je ne voulais pas que ma réponse paraisse artificielle alors, après quelques instants, j’avais répondu d’une voix ferme.

— Je crois que oui.

Une seconde, je crus qu’il allait utiliser un enchantement pour pénétrer mon esprit, mais il se ravisa. En faisant cela, il aurait perdu ma confiance, et par la même occasion une chance d’obtenir les réponses qu’il cherchait. Il se contenta de sourire.

— Vous vous en êtes bien sortie aujourd’hui.

Je souris à mon tour, sincèrement. Même si j’avais échoué face aux K, j’étais fière de l’exercice que j’avais mené.

— Si vous poursuivez ainsi vos efforts, je pourrai bientôt vous envoyer en mission.

— En mission ? Vous voulez dire… chez les Sombres ? Je ne devais mon assiduité et ma motivation qu’à mon désir ardent de partir en mission. Chaque entraînement me poussait plus loin dans mes retranchements, et, si je n’avais jamais abandonné, c’était pour sortir d’ici, pour agir, enfin. Pénétrer les terres de Colin et de ses descendants me rapprocherait de Yuki et de son salut. Je voulais partir au plus vite pour le retrouver. Alkahan acquiesça, les lèvres pincées.

— Vous n’êtes pas tout à fait prête, mais d’ici quelques semaines…

La porte s’ouvrit soudain sur Lengan et son regard sévère.

— Ah, Alkahan, je vous cherchais.

Il avança jusqu’à nous d’un pas décidé, mesurant chacun de ses gestes.

— Nous avons perdu de nombreux hommes aujourd’hui et le moral baisse dans les troupes. Je vous en prie, vous devez faire quelque chose.

Lengan admirait profondément le Roi des Ombres. Comme lui, il n’avait pas su choisir de camp, ou, plutôt, avait été trahi par les deux. Cette fois, cependant, le respect et la pointe de crainte d’ordinaire perceptibles dans sa voix, avaient disparu. Il avait parlé froidement, d’un trait, et s’était posté devant nous avec l’intention ferme de faire évoluer les choses.

— Bonsoir, Raven. Qu’est-ce qui vous amène aux infirmeries ? Alkahan feignait de ne pas avoir saisi le malaise que laissait peser le Maître-Druide et il arborait un sourire conventionnel. Il l’avait appelé par son prénom, comme souvent ; il était la seule personne à pouvoir le faire sans s’exposer aux foudres de son mécontentement.

— Alkahan, il faut agir. Je vous le demande solennellement. La voix du Maître-Druide laissait transparaître une urgence douloureuse et je fus prise d’un frisson terrible. Quelque chose n’allait pas. Lengan était toujours si froid, si calme, maladivement indiffèrent et pourtant, sous les lumières puissantes de l’infirmerie, il tremblait. Le Roi des Ombres s’esclaffa.

— Vous me le demandez « solennellement », Raven ? Mais qu’est-ce qui vous arrive ?

— Des hommes meurent.

— Et c’est cela qui vous met dans cet état ? Voyons… Des hommes meurent tous les jours !

Lengan se crispa davantage en posant sur moi un regard glacial dont, j’en étais certaine, je n’étais pas réellement la cible. J’eus l’impression qu’il m’appelait furtivement à l’aide alors, après m’être redressée, je m’étais placée à ses côtés pour faire face au Roi des Ombres.

— Alkahan ! Comment pouvez-vous dire cela ?

— Vous aussi, Cristale…

Il semblait exaspéré.

— Que voulez-vous que je fasse ? Ce n’est pas ma guerre. Je protège mon peuple.

Mes joues s’empourprèrent, mais il reprit la parole avant que je ne puisse lui répondre.

— Dîtes-moi, Raven, parmi vos victimes, vous comptez combien d’Ombres ?

— Aucune, Alkahan mais…

— Alors ce n’est pas à moi que vous devez vous adresser.

— Laissez-moi y aller.

J’avais parlé d’un ton ferme, presque autoritaire, mais Alkahan avait posé sur moi des yeux amusés.

— Vous, Cristale ?

— Oui, ils me considèrent comme leur Meneuse, c’est donc à moi de les défendre.

Dans ma tête, Kyia soupira.

— Il ne te laissera pas partir…

— Tu n’as pas fini ton entraînement.

Lengan renchérit alors :

— Cela remonterait le moral des troupes.

Le Roi des Ombres fronçait les sourcils, comme si, tout d’un coup, il venait de prendre conscience de quelque chose.

— Vous n’êtes pas prête. C’est contre les Sombres que vous devez vous battre… Contre l’ange noir…

— Comment ça "contre" l’ange noir ?

J'avais cru en Alkahan lorsqu'il m'avait dit avoir renoncé à réduire à néant mon amour perdu : Yuki, le meurtrier de son petit-fils. Ces mots n'allaient pourtant pas en ce sens et en observant mon regard, le Roi des Ombres reformula :

— Contre son côté sombre, bien-sûr. Je vous ai promis que je ne lèverai pas la main sur lui.

La respiration de Kyia s'était agitée mais le petit renard n'avait fait aucun commentaire. Malgré tout, je restais méfiante quant aux promesses du grand homme. Certes, sa grandeur d'âme, sa bonne foi, sa puissance étaient légendaires, mais, dans les faits, je ne l'avais vu servir que ses propres intérêts. Depuis que je le côtoyais, Alkahan avait surtout révélé être un homme démesurément puissant, narcissique, en souffrance, assoiffé de vengeance. Il avait été rejeté par ses deux frères et n'avait de pitié pour personne qui ne soit une Ombre. Il n'admirait personne, hormis Davis et cela me surprenais toujours.

Il me regardait d'un air sceptique, perdu dans ses pensées :

— Laissez-moi y aller, Alkahan. De toute façon, si vous voulez m'en empêcher, vous devrez vous opposer à moi et, si vous ne m'anéantissez pas, vous ne pourrez plus compter sur moi pour les missions prochaines$$$…

Je bluffais à moitié. Egoïstement, je préférais la mort de centaines d'Edéniciens à l'absence définitive de mon Ange Gardien. Jamais, je n'aurais renoncé à une mission qui me rapprocherait de lui, quel qu'en soit le prix.

J'espérais simplement qu'Alkahan ne s'en rendrait pas compte.

— Vous feriez ça, vous ?

— Sans nul doute.

Lengan renchérît, d'une voix rauque :

— Vous devez le savoir, désormais : cette jeune fille ne supporte pas la contrariété et prend un malin plaisir à s'affranchir de toutes les règles.

— Là, il a raison.…

Kyia me charriait.

— Elle ne le fera pas.

Alkahan essayait de se convaincre lui-même. Je voyais son front plissé par l'inquiétude, et je pensais que j'avais gagné. Il allait céder. Mais que faire alors ? Qu'aurais-je à apporter aux hommes ? Que pourrais-je changer à la défaite face à Malwin et aux Sombres qui assaillaient la ville depuis de longues semaines.

— L'espoir change tout, Cristale…

Le renard des sables savait que ma présence changerait beaucoup de choses aux yeux des révolutionnaires.

— Ecoutez, je ne peux pas vous laisser participer aux assauts, pas encore. Mais si vous devez y aller, je préfère que ce soit sous ma protection et selon mes règles. Vous saurez les respecter ?

— Sûrement, si j'y trouve mon compte.

— J'y veillerai, avait ajouté Lengan.

— Vous irez, alors. Vous aurez une heure, pas une minute de plus et sous la garde rapprochée de trois de mes meilleurs soldats, ainsi que Raven. Vous ne prendrez part à aucun combat. Vous vous montrez, vous faites un discours, vous aidez quelques blessés, et vous rentrez. Compris ?

— C'est déjà ça…

Lengan semblait un peu déçu. Bien sûr, c'était mieux que rien, mais ce n'était pas non plus suffisant. Je décidai, alors, de pousser au maximum ma menace. Alkahan céderait sûrement encore à mes arguments.

— Ce n’est pas suffisant ! Ça n’aidera pas les hommes si je ne peux utiliser mon pouvoir… Je veux les aider. Je VAIS faire quelque chose.

Alors, le Roi des Ombres pris une grande inspiration et, après s’être figé quelques secondes, annonça :

— J’enverrai quelques hommes. Une quinzaine d’Ombres et une dizaine de mes propres Hommes d’Armes. Cela te va ? Un sourire surpris étira les lèvres de Lengan pendant quelques microsecondes. C’était ce que j’attendais. Ce n’était pas énorme, mais cela changerait les choses. La victoire devenait soudain possible. Les Hommes d’armes d’Alkahan, comme l’étaient les K, n’étaient pas condamnés à être des ombres en dehors de leur monde. Ils pouvaient en prendre la forme, mais ils gardaient le choix. Les Ombres, à proprement parler, devenaient immatérielles dès les portes de leur monde franchies. C’était un moyen, pour leur roi, de les maintenir auprès de lui.

— Cela me va, Alkahan. Ce sera un exercice en conditions réelles.

Il avait haussé les sourcils.

— Disons cela. Je vais tout organiser. Vous sortirez dans deux jours. D’ici là, Cristale, reposez-vous. L’infirmière veillera sur vous. Vous devez faire tout ce qu’elle vous dira, sinon le marché ne tiendra plus.

— Promis.

— Bien. Encore félicitations, pour aujourd’hui… D’un pas vif, décidé, mais l’air légèrement ailleurs, il quitta la pièce après avoir salué Lengan d’une poignée de main. Alors, le Maître-Druide murmura, d’une voix presque inaudible, un merci que je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse prononcer.

— De rien, Lengan. C’est pour les Edéniciens. C’est pour tout le mal que j’ai causé.

Longtemps, un silence pensif enveloppa la pièce. Malgré la froideur de ses traits, le sombre enchanteur me couvait d’un regard bienveillant, sincère. Il était le seul véritable allié qu’il me restait dans cet univers, le seul qui connaissait mes secrets, le seul en qui j’avais encore confiance. A voix basse, il avait soudain rompu le calme qui régnait.

— J’y suis encore retourné aujourd’hui…

Chaque jour, contre l’avis d’Alkahan, Lengan se rendait dans le désert d’Elian, à l’endroit même où j’avais retrouvé Yuki, pour apercevoir Evawen, le véritable renard des sables qui avait tenu compagnie à Davis durant son exil. Le mot que mon ami m’avait laissé avant de se sacrifier me demandait d’en prendre soin. Pourtant, malgré mes supplications, le Roi des Ombres avait toujours refusé de me laisser partir à sa recherche et, inlassablement, Lengan s’y rendait à ma place.

— Il n’était pas là ?

Jamais, encore, la réponse du Maître-Druide avait été positive. Evawen ne se montrait pas.

— Non, mais quelque chose mange et boit ce que j’apporte. Enfin ça ne veut rien dire, il y a toutes sortes de bêtes dans le désert.

Je poussai un soupir. Personne n’avait encore vu l’animal et je manquais à la promesse que j’aurais voulu pouvoir faire à Davis.

Je voulais le retrouver, le soigner et prendre soin de lui comme l’aurait fait mon ami. Je voulais retrouver Evawen mais Alkahan m’en empêchait. J’étais pourtant certaine que seule ma présence permettrait de mettre la main sur le petit renard.

— Tu devrais y aller, Cristale, répétait inlassablement Kyia à mon esprit.

— Je voudrais tellement…

J’avais parlé à voix haute et Lengan attendait la suite.

— Vous voudriez… ?

Je baissai les yeux.

— Y aller. Essayer de le retrouver, en personne. Je pense que c’est le seul moyen.

Il me fixait de son regard intense.

— Je vous l’accorde. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus. Il me semble que votre présence est indispensable.

— Mais Alkahan refuse…

Il sourit soudain.

— Il n’est pas infaillible. Vous venez de nous en montrer la preuve.

Je me demandai soudain où il voulait en venir. Etait-il prêt à ignorer les ordres du Roi des Ombres pour me permettre de retrouver l’animal de compagnie de mon ami ?

— Il a peur de Davis, c’est évident. Il nourrit une espèce de fascination craintive, et je ne comprends pas pourquoi. Il a aussi peur de vous. De vous perdre, sans doute, mais pas seulement. Il sait que vous pouvez être particulièrement puissante. Il vaut mieux qu’il vous garde sous son aile. Il refuse que vous y alliez, pour quelque obscure raison, mais il ne pourra vous en tenir rigueur si vous lui désobéissez.

Je l’écoutais réfléchir à voix haute, et finalement arriver à la conclusion que je n’avais qu’à fuguer. Facile à dire, certainement. Pourtant, je n’avais aucun moyen de quitter les lieux et aucun, non plus, de rejoindre le désert d’Elian.

— Vous m’aideriez ?

Il m’observa un moment, sans prononcer un mot. Soudain, je vis apparaître sur son visage l’un de ses si rares et si furtifs sourires.

— Disons que ce serait un juste retour des choses. Vous allez quitter le confort de la Forteresse d’Alkahan pour vous exposer aux attaques des Sombres, et de Malwin, afin de m’aider.

Je lui rendis son sourire.

— C’est normal, tout cela est un peu ma faute. C’est le peuple Edénicien que je veux aider.

— C’est ce que je viens de dire.

Il avait repris sa nonchalance habituelle.

— Pourquoi vous intéressez-vous tellement au sort du peuple, Lengan ? Vous êtes pourtant si… solitaire, d’ordinaire.

Il haussa les épaules, puis ajouta d’une voix froide.

— Je n’ai jamais aimé les morts inutiles et j’admire ce peuple qui se soulève pour le meilleur.

Il n’ajouta rien mais le plissement de ses yeux condamnait ma curiosité. Je ne devais pas poser plus de questions. Depuis que les durs événements nous avaient poussés à allier nos forces et nos aptitudes, il tolérait davantage mes écarts, ma sensibilité et ma présence. Dans la mesure du raisonnable, du moins. Il restait souvent sombre et secret mais parfois, une ouverture fugace laissait entrevoir son âme, poussiéreuse et refroidie, mais bien présente, bien vivante. Son cœur semblait sous anesthésie, mais il battait toujours.

Il se redressa soudain, d’un mouvement mesuré, mécanique et se dirigea vers la sortie. Avant d’atteindre la porte, il se retourna vers moi, m’adressa un regard entendu et déclara :

— Tenez-vous prête. A votre retour du Jardin d’Eden, Monsieur Fillius viendra vous chercher.

Il disparut dans un demi-tour qui fit voleter sa cape. Jin Fillius, disciple obéissant de Lengan, était un autre de mes soutiens dans la forteresse. Il m’avait aidée, soutenue, et avait perdu dans sa mission son ami de toujours, celui qui était comme son frère et qu’il avait toujours connu : Corallus Sporg.

Lengan avait un plan et dans quelques jours, Jin viendrait me chercher pour que nous retrouvions Evawen.

Chapitre 3 : La colère de Cécile

On toquait à la porte. Inutile pourtant. Je ne pouvais pas ouvrir de l’intérieur et cela faisait plusieurs heures que j’attendais, prête, sur le qui-vive. J’étais prisonnière de mes appartements selon les plages horaires fixées par Alkahan. Il ne me faisait pas confiance, il me craignait un peu. Il avait besoin de moi et me savait puissante. Enfin, c’est ce qu’affirmait Lengan. Je devais donc respecter à la lettre les indications et les prescriptions de l’infirmière, les horaires et menus des repas, les heures d’entraînement, de repos, de sommeil, de travail. Je devais me trouver aux heures précises aux lieux précis et respecter tous les ordres que l’on me donnait. La vie que me faisait mener Alkahan ne me correspondait pas le moins du monde, mais je n’avais pas le choix. Je voulais aider les Edéniciens, trouver Evawen et sauver Yuki. Tout cela, encore, dépendait du Roi des Ombres. J’avais autant, sinon plus, besoin de lui que l’inverse. Je sortais ce jour-là, pour la première fois depuis des semaines, de la grande forteresse. Un grincement sec, un roulement mécanique et la porte d’acier s’ouvrait enfin sur Jin, flanqué de part et d’autre de deux Hommes d’armes. Le visage de celui de gauche, sa silhouette de colosse et son sourire aimable m’étaient familier. Je l’observai de mes yeux ébahis et une voix nonchalante résonna dans le couloir :

— Déçue de me savoir vivant, l’amie ?

C’était Dams ; ma première victime, mon premier meurtre. Il était fier et grand, il allait bien. Je poussai un soupir de soulagement. A mon réveil aux infirmeries, je l’avais oublié, mais ces derniers jours, depuis que j’avais retrouvé mes esprits, j’avais sans cesse été hantée par son souvenir. Les K m’avaient dit qu’il se portait à merveille, cependant, tant que je ne l’avais pas vu de mes yeux, je ne pouvais y croire. Je savais que j’avais enfoncé dans son corps la lame de mon kriss, je me rappelais ses derniers mots, son dernier souffle. Comment se faisait-il que, devant moi, debout, il se tenait ainsi ? Je tendis ma main vers lui, pour être sûre, pour le toucher. Je m’attendais à traverser un nuage de fumée, un être de vapeur ou une simple image. Mais non, mes doigts avaient buté contre son torse musclé. Il était là, de chair et d’os. Il se mit à rire, de ce rire enfantin qui contrastait franchement avec son corps de guerrier. Je me méfiai. Il ne pouvait pas avoir survécu à mon dernier coup. Je n’osai le quitter des yeux.

— Je vais bien, Cristale. Je suis un homme d’arme d’Alkahan.

Cela semblait une explication suffisante. Alkahan semblait être la réponse à tous les impossibles et à tous les mystères. Sa réputation parlait pour lui : il était le plus grand enchanteur que la terre ait porté, certes, mais, j’avais du mal à croire qu’un homme, aussi puissant qu’il fût, pût décemment vaincre la mort. Pourtant, le Roi des Ombres régnait, d’après la légende, depuis déjà des milliers d’années et il vivait toujours. Il avait cessé de vieillir à la naissance de sa fille, qui, elle, était déjà morte. Il n’avait pas pris une ride, son dos ne s’était pas courbé, son regard s’était terni sans perdre de son intelligence, ses membres avaient gardé leur vigueur et leur musculature saillante. Il n’avait rien perdu de sa fougueuse jeunesse : ni sa grandeur, ni sa colère, ni sa passion. Il était simplement plus triste. Plus égoïste, peut-être. Enfin, par une sorcellerie fascinante, Dams était vivant, debout, heureux malgré ma lame et ma violence. Les pensées, soudain, se bousculèrent en mon esprit. S’il se tenait là, devant moi, après avoir été tué de ma main… pourquoi pas les autres ? Pourquoi pas ma mère ? Davis ? Yuken ? Pourquoi Alkahan ne faisait-il pas revenir son petit-fils ? Suspicieuse, je murmurai en fronçant les sourcils :

— Et donc ?

— Et donc je ne peux pas mourir. Du moins pas comme ça, pas ici, pas sous la protection du seigneur.

— Comment ça ? Je t’ai tué pourtant. Et ils m’ont laissée croire que j’étais un monstre.

Il haussa les épaules.

— Tu t’en voulais ?

Je baissai les yeux, intimidée, coupable.

— Bien sûr.

— Tu es une bonne guerrière, Cristale, affirma-t-il avec un sourire.

L’écho, rebondissant sur la prison d’acier, fut seul à lui répondre. Il ajouta, alors :

— C’est un des privilèges de l’homme d’arme. Les ombres meurent. Moi aussi, mais pas longtemps. Je ne peux t’en dire plus.

Je ne comprenais pas vraiment quel secret d’Alkahan se dévoilait ici. Comment, pourquoi vivait-il ? Certains ne mourraient « pas longtemps ». Je n’y comprenais rien.

— Il pleut, dehors. Tu devrais te couvrir davantage. Jin prenait enfin la parole. Je m’étais vêtue avec les vêtements qu’avait choisis le Roi des Ombres et j’avais l’air d’un soldat. Une armure plus légère que la soie, mais incroyablement solide, était posée sur mes épaules. Toute noire, toute ombre, toute triste. Ainsi, Je n’allais guère remonter le moral des troupes. Sans répondre, je m’étais dirigée vers la penderie installée dans un coin de la pièce, l’avais ouverte, et avais fait l’inventaire des manteaux les plus appropriés. Rien contre la pluie, si ce n’est la doudoune classique de lycéenne que j’avais portée l’année passée. Bleu sombre, aussi triste que le reste. Je l’enfilai et, soudain, un parfum que je n’aurais pu oublier chatouilla mes narines. Yuki. Elle sentait Yuki. Je la portais souvent, à l’époque, et elle s’en était imprégnée lors de nos étreintes. Je me sentis nostalgique, protégée, amoureuse. Il me manquait toujours mais son odeur provoquait en moi une réaction d’amour et de tendresse. Je me sentais presque heureuse. Heureuse d’avoir une preuve qu’il ait été mien, qu’il ait été là, qu’il ait été bon. Un sourire timide, bien qu’un peu triste, étirait soudain mes lèvres. Je revins vers les gardes et vers Jin.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Grommela l’inconnu en me voyant ainsi. Elle prépare un mauvais coup, vous croyez ? Jin avait perçu dans mon regard cette lueur rêveuse. Il me connaissait depuis peu de temps, mais suffisamment pour différencier mon expression malicieuse et celle qui découlait d’une pensée tendre pour l’être le plus cher à mon cœur. Il me rendit mon sourire.

— J’en doute fort. Allez viens, Cristale.

Je récupérai mon sac et, alors que je passai le seuil, la porte de mes appartements se referma soudainement dans un grondement sourd. Je n’aimais pas l’ambiance stressante qui régnait dans la Forteresse des Ombres. Je n’aimais pas du tout ces bruits mécaniques, ces règles strictes, ce gris omniprésent et le froid de l’acier. Dams ne m’avait pas quittée des yeux. Il me regardait comme une curiosité mignonne, une enfant particulière, avec tendresse et amusement. L’autre homme, presqu’aussi grand, était plus froid encore que les murs de la forteresse. Il semblait réglé comme un automate ; chacun de ses pas était égal et mesuré, aucun ne faisait de bruit, et même ses bras, synchronisés aux mouvements de ses jambes, s’agitaient régulièrement sans faire entendre le moindre froissement de tissus. Il était presque vide. Il marchait devant, mécaniquement, tandis que Jim et Dams m’encadraient. Je chuchotai :

— Il est toujours comme ça ?

Le géant cessa soudain de sourire. Il parut inquiet et désolé :

— Il est mort souvent… Ça laisse des traces.

La mort encore. Le retour à la vie. Ce sujet qui me tourmentait depuis maintenant de longues minutes. Cette idée m’agaça soudain. Pourquoi eux ? Pourquoi les êtres qui m’étaient chers ne pouvaient-ils pas, aussi, revenir ? Je serrai les poings. Il régnait autour d’Alkahan beaucoup trop de mystère.

— Tout vient à point à qui sait attendre, glissa Kyia en mon esprit. On finira par découvrir ce qui nous intéresse. Il ne sait même pas que nous sommes deux. C’est un avantage. Le petit renard des sables avait toujours les mots parfaits pour apaiser mon esprit. Il fallait attendre, réfléchir, s’insinuer doucement dans le quotidien et les secrets du Roi des Ombres pour le percer à jour. Je passai ma main le long de la chaîne qui retenait Kyia autour de mon cou jusqu’à pouvoir sentir la roche entre mes doigts. Il ajouta :

— Tu es soulagée qu’il vive…

Bien sûr que je l’étais. Je ne voulais faire de mal à personne. Je n’étais pas un monstre. Je ne voulais pas tuer. J’étais prête à beaucoup pour réparer mes erreurs et sauver Yuki. J’étais sans doute capable du pire, mais dans l’espoir du meilleur. Je ne voulais pas être une meurtrière « par entraînement ».

— Il voulait savoir si tu en étais capable. Si tu avais su qu’il survivrait, tu n’aurais pas hésité à continuer ton exercice. Maintenant il sait que tu es une véritable guerrière. Il sait que tu sauras et oseras te battre.

J’avais beau ne pas vouloir de mal, ne pas vouloir tuer, j’étais finalement prête à le faire si ma vie en dépendait ou si la mission l’exigeait nécessairement. J’avais un peu honte de moi. Etre capable de tuer pour réparer mes erreurs …

— Tu ne t’en prendras qu’à ceux qui le méritent, Cristale. Tu ne feras pas du mal sans raison. Ne t’en fais pas… Je me sentais tout de même mal à l’aise avec l’idée de tuer, et je n’assumais pas vraiment d’en être capable.

— Tu es humaine. Tu es de bonne foi. Tu n’aimes pas le meurtre. Tu es quelqu’un de bien.

Kyia faisait résonner ses paroles au fond de mon esprit. Il essayait de m’éviter de perdre confiance en moi. Il essayait de me convaincre que ma vie n’était pas vaine, pas sombre, pas mauvaise, que je méritais de vivre.