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Les escape games, ces jeux grandeur nature qui attirent de plus en plus d’adeptes, promettent frissons et adrénaline en toute sécurité. Le principe est simple : un groupe enfermé dans une pièce doit résoudre des énigmes pour en sortir avant la fin du temps imparti. Un jeu où la peur est toujours factice… jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.
Charly, Suzie, Yasmeen, Maëlle, Jade et Lola croyaient participer à un jeu entre amies, elles se retrouvent prisonnières d’un huis clos terrifiant. Si elles veulent sortir, elles devront ouvrir toutes les portes, trouver toutes les clés… celles de la maison, bien sûr, mais aussi celles de leurs PRISONS MENTALES.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Devenue professeure de Philosophie, Lisa Szafraniec, autrice de la trilogie fantasy "Dans les Pas de l’Ange", du roman-témoignage "Ah mère tu m’" et du recueil de poèmes "Champagne Eternel", poursuit son aventure dans le monde de l’écriture à travers ce thriller psychologique qui mêle escape game, états d’âme de jeunes adultes et questions sociales.
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Seitenzahl: 634
Veröffentlichungsjahr: 2025
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ESCAPE
Prison Mentale
Lisa Szafraniec
LES PLAYLISTS DES PERSONNAGES
Charly :
Suzie :
Maëlle :
Yasmeen :
Mathilde :
«Dead silence, official theme song »– Charlie Clouser
« Capitaine Duval, vous me recevez ? Capitaine Duval !? » Dans un sursaut, je fais tomber les livres aux étranges inscriptions que j’observe depuis plusieurs minutes, posés en équilibre précaire sur une étagère bancale. En tentant de retrouver mon calme, je me retourne et j’avance à tâtons, dans la pénombre, jusqu’à la commode sur laquelle j’ai laissé le talkie-walkie.
Bien qu’irrationnelle, l’angoisse qui s’empare de moi est irrépressible. Je lâche l’appareil et je me mets à crier d’une voix tremblante.
La tension est à son comble. Nous venons de découvrir une petite pièce cachée, une étrange chambre d’enfant à la décoration incommodante, pleine de tableaux de clown et de pantins vieillots. On y entre par une petite trappe au fond de la penderie de Charles Desnos, kidnappeur présumé de la jeune Alizée et potentiel meurtrier en série.
Elle me saisit par le bras et me force à franchir la minuscule issue. Nous avons à peine le temps de refermer la trappe que nous entendons déjà la porte d’entrée s’ouvrir à grande volée et un rire malicieux résonner dans tout l’appartement. Je me serre en tremblant contre Hugo qui, d’un geste protecteur, enroule ses bras autour de moi. Suzie se tient devant nous, courageusement, mais sa respiration agitée nous parvient, trahissant son stress. Yasmeen s’est recroquevillée dans un coin, la tête entre ses mains. Mathilde est assise près d’elle et se cache derrière Maëlle qui, seule, semble tout à fait à l’aise.
Suzie s’exécute puis, alors que les bruits de pas approchent, rejoint notre petit groupe à reculons.
Semblant réellement encline à une crise d’angoisse, Mathilde s’empare des doigts de Maëlle et les serre si fort que leurs mains tremblent de concert. Une voix d’homme se met à chanter une comptine innocente, juste de l’autre côté de la cloison. L’étreinte d’Hugo se resserre alors. Je me bouche les oreilles, je ferme les yeux de toutes mes forces, pour m’extraire du cauchemar de cette minuscule salle glauque.
Il ne se passe rien. Les secondes semblent s’éterniser. J’ose un coup d’œil ; mes amis n’ont pas fait un geste. Je tends l’oreille ; plus un bruit, sinon les quelques notes d’une boite à musique. Je sens mes dents claquer les unes contre les autres. Personne n’ose bouger.
La voix lointaine du talkie-walkie nous parvint, mais nous restons figés dans cette même position une minute encore avant que Mathilde éclate d’un rire nerveux. Maëlle avance jusqu’à la fente, jette un coup d’œil à l’extérieur.
Elle ouvre la trappe et, tour à tour, à quatre pattes, nous quittons notre affreux refuge. Au milieu du salon, posée sur une petite table crasseuse, repose la boite d’où provient la musique. Il manque la tête de la petite danseuse qui tourne sur elle-même face au miroir poussiéreux.
Alors que je fais le tour de l’appartement, je remarque soudain qu’il était devenu impossible de sortir.
Mes amis accourent pour vérifier. Elle est bel et bien close.
J’ai encore oublié le talkie-walkie. Je retourne au salon pour confirmer que nous sommes tous sains et saufs, pour l’instant, mais que nous sommes cependant prisonniers dans l’appartement d’un tueur en série plein d’ignobles objets monstrueux.
J’acquiesce.
Pour ma part, je retourne étudier les livres que j’ai renversés, persuadée qu’il y a là quelque chose à comprendre. Je n’ai pourtant pas le temps de déchiffrer l’étrange charade car des pleurs me parviennent alors depuis le mur. J’approche lentement l’oreille de la cloison, inquiète, et je comprends que la petite fille disparue depuis près d’une semaine est retenue de l’autre côté. On est à quelques mètres d’elle depuis près d’une heure et on ne l’a pas encore sortie de là. Elle crie, elle frappe, elle pleure.
Elle ne réagit pas. Les hurlements continuent inlassablement et, malgré mes coups et mes appels, je ne perçois aucune réponse. Alors, je continue à étudier les livres, à fouiller la pièce, à lorgner le mur en quête d’une autre porte cachée qui permettrait de faire sortir l’enfant. En ouvrant la commode, je découvre un petit coffre fermé par un code. Il faut trouver cinq lettres. Il me semble évident que cela a un rapport avec ces satanés bouquins que j’étudie depuis bien trop longtemps. Quelque chose m’échappe, j’en suis certaine. Ils sont bien trop étranges pour ne pas avoir d’utilité particulière. En fouillant encore les tiroirs, obsédée par le code à trouver, j’appuie par mégarde sur une télécommande qui allume la télé. Je pousse un cri d’effroi qui fait accourir Hugo, mais avant qu’il n’ait pu m’interroger sur la cause de ma surprise, un homme apparait à l’écran. On distingue mal son visage, dissimulé dans la pénombre, mais je ne doute pas qu’il s’agit de Desnos. Assis sur une chaise, à quelques mètres de la caméra, il agite nerveusement sa jambe. Le silence est long, lourd, puis d’un coup, il prend la parole d’une voix suave et grave : « Bonjour, cap’taine ! Je sais que vous êtes là, et comme je n’ai pas le temps de m’occuper de vous, je vous ai préparé un petit jeu de piste ! Parviendrez-vous à sauver une vie ? Parviendrez-vous à sauver la vôtre ? Un gaz se diffuse dans l’appartement depuis quelque temps. Si vous êtes toujours là dans vingt minutes, vous êtes tous morts.» Il éclate d’un rire terrible avant que l’image ne se coupe. Un jeu de piste ? Un gaz ? Vingt minutes ? Ce n’est plus une perquisition, c’est une mission de survie. J’accours pour me saisir du talkie-walkie en bousculant Hugo pour partager ma découverte avec la brigade, mais malgré mes appels, je ne reçois aucune réponse. Il semble que nous soyons seuls, condamnés à jouer à ce jeu sinistre, ou à mourir. Hugo a fait part du message aux autres. Cela semble amuser Mathilde et Maëlle, mais Suzie et Yasmeen paraissent plutôt mal à l’aise.
Hugo a trouvé une chaussure rose, appartenant certainement à la petite victime, sous le lit. Mathilde a trouvé un numéro et s’apprête à le taper sur le vieux téléphone du salon tandis que Maëlle se penche sur les différentes boites de médicaments du placard de la salle de bain. Yasmeen, elle, a trouvé une clé, qui n’ouvre malheureusement pas la porte. Elle continue à chercher la serrure qui lui correspond. Suzie se joint à moi pour essayer de comprendre l’énigme des livres, ou trouver, en tout cas, le code du coffre de la commode. Alors que je soulève le tapis à la recherche d’un mot quelconque, je tombe sur un petit papier avec une liste manuscrite :
« -L’encre et l’ombre.
-Malefacio
-La boite de Pandore
-Alphecca -Orion »
Mais en prononçant ces paroles, je me rappelle avoir lu quelque chose sur les maléfices en tentant de percer le secret des livres. Après vérification, je comprends que toutes les expressions de la liste sont des titres de chapitre appartenant aux différents ouvrages. Je note leurs numéros : 5 21 22 1 12. Cela ne m’avance pas beaucoup : j’ai besoin de cinq lettres, et non de huit chiffres.
Je sens un frisson me parcourir l’échine. Les pleurs de l’enfant redoublent. La boite à musique se remet à jouer toute seule alors que nous l’avions éteinte. Je tourne les anneaux du cadenas pour y former mon nom de famille. Il s’ouvre. Une autre boite s’y trouve, plus petite et fermée à clé, ainsi qu’une grille de mots croisés vide dont six carreaux sont coloriés en bleu. Yasmeen ouvre la boîte avec sa clé pendant que Suzie s’affaire, avec Maëlle, à remplir les cases du jeu. Mathilde affirme que le téléphone ne marche pas et que le numéro qu’elle a tapé a seulement lancé un message préenregistré, une charade pour le mot douze, certainement en rapport avec la grille du jeu. Tout se met en place. Hugo se rappelle avoir vu un autre coffre dans la cuisine qui s’ouvre par un code alphabétique. Il fait le rapprochement avec le mot en bleu.
En l’entendant, je me presse de taper ces six lettres sur le clavier du coffre. Il ne restait plus que quelques minutes pour sortir d’ici.
Personne ne me répond ; ils attendent de voir si le mot est le bon. Tout le monde semble soulagé en entendant le cliquetis du déverrouillage et nous découvrons une grosse clé ancienne.
Mathilde s’en saisit et s’empresse de la fourrer dans la serrure. Elle pousse un soupir avant de la tourner. Elle ne s’ouvre pas.
Alors, à nouveau, nous nous mettons à retourner l’appartement, à le fouiller de fond en comble. Dans la chambre, je découvre une aspérité sur le mur qui révèle un passage secret. Derrière un tableau, il y a effectivement une serrure. La clé la déverrouille. Je n’ose pas ouvrir la porte. Les pleurs d’Alizée n’ont pas cessé. Hugo me sourit avec tendresse, m’écarte de la main, et tire l’épais battant. Contre toute attente, le cagibi semble vide. Aucune petite fille paniquée en vue. Seulement, posé sur le sol au milieu de la pièce, un dictaphone fait tourner en boucle les cris de l’enfant. Je m’en saisis, abattue, et je découvre un mot glissé en dessous : « Trop tard. Nous sommes partis. Bon vent ». En jetant un coup d’œil aux alentours, je remarque une petite silhouette allongée dans la pénombre. Je m’approche doucement. Elle porte des vêtements de fillette.
En la retournant, je découvre qu’il s’agit d’un mannequin. Sur son cou, des traces rouges et bleutées semblent simuler celles d’une strangulation, et sur sa poitrine, attachée comme un collier, pend une clé. Nous n’avons pas sauvé la petite, mais nous pouvons encore nous sauver. Il reste 45 secondes avant la fin.
Tout le monde se précipite vers la porte. Cette fois-ci, elle s’ouvre : nous sommes libres. Le compte à rebours s’arrête sur « 00 : 00 : 03 ». C’était limite, mais nous avons gagné.
On se retrouve dans un couloir clair qui sent la peinture fraîche et le neuf. Nous sommes pris d’une crise de fou rire. Un grand homme s’approche :
Le maître du jeu est suivi d’un garçon plus jeune qui observe ses faits et gestes. Il doit avoir vingt ans et son crâne rasé, sa tenue sombre et son air grave lui donnent l’air d’un véritable agent d’une unité spéciale. Il est apparemment là pour apprendre le métier.
Nous sommes fiers de notre réussite et les deux hommes, après nous avoir serré la main, nous invitent à rejoindre l’accueil où le plus âgé nous propose aimablement quelque chose à boire. Je cesse enfin d’être le capitaine Duval pour redevenir moi-même : Charly Meunier. Dernière le comptoir, le patron a une élégance particulière. Elancé, il porte avec allure son costume trois pièces bleu sombre. Sa moustache et son bouc semblent sortis d’un autre temps mais siéent à merveille à son visage que quelques rides naissantes rendent encore plus charmant. Le regard de Yasmeen trahit une forme de fascination, et je la comprends. Cet homme a une aura puissante. Ses mouvements ont quelque chose d’hypnotique et sa prestance paraît tout droit sortie du dix-neuvième siècle.
Il a répondu d’un ton détaché, digne, mais modeste.
Le jeune homme pose devant moi un grand verre de soda glacé. Je le remercie alors que Mathilde poursuit l’interrogatoire initié par Yasmeen.
Incroyable. C’est ça ! Il a l’air d’un détective privé. Il ressemble même parfaitement à l’idée que l’on peut se faire de Sherlock Holmes. Soit cet homme est un cliché ambulant, soit il joue à merveille son rôle de maître de jeu d’une Escape room. Quoi qu’il en soit, cela lui procure une grâce inhabituelle.
L’homme y répond par un sourire poli et distant. Son visage s’est assombri tout d’un coup.
À cet instant, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. J’y jette un œil. L’encadré sur la page d’accueil m’annonce que j’ai reçu un message de Samuel. Je m’empresse de le lire.
« Bonjour Charly, on se retrouve tous ce soir au Teddy Beer ? J’ai besoin de me changer les idées. Je t’embrasse. »
Je sens mon estomac se tordre d’excitation. Il est rare que Sam m’écrive. Il est plus rare encore que Sam m’invite. J’ai une envie folle de le retrouver… Je ne peux empêcher mes lèvres de s’étirer en un immense sourire, ce qui n’échappe pas à Suzie, installée sur ma gauche.
Elle a ce regard inquisiteur d’amie curieuse et soucieuse.
Elle fait une moue dédaigneuse.
J’acquiesçai avec entrain. Ce soir, je vais voir Samuel Walter, je vais enfin retrouver l’autre partie de moi-même.
Alors que le détective nous raccompagne jusqu’à la porte, je vois Yasmeen lui glisser quelque chose dans la main, tandis que le jeune homme demande à Mathilde de l’ajouter sur facebook :
Je lève les yeux au ciel et la porte se referme derrière nous. Je vais voir Samuel Walter.
« La Poupée » – Christophe Maé
Charly s’observe un moment dans le miroir.
Elle a l’air soucieux et remet sans cesse du fond de teint sur le petit bouton presqu’invisible qu’elle a sur la joue.
Je n’ai jamais caché mon désamour pour Sam. Depuis sa rencontre avec Charly, il y a près de trois ans, il a dû la faire pleurer des centaines de fois, pour ne pas dire des milliers. Bien sûr, je ne peux nier qu’il existe entre eux une alchimie particulière, mais je suis persuadée qu’elle est due à cet amour intarissable et inconditionnelle qu’éprouve pour lui la jolie blonde qui tourne en rond, aussi angoissée qu’excitée, au milieu de notre salle de bain. C’est elle qui se métamorphose, qui se fond dans son moule, qui devient tout naturellement tout ce dont il peut rêver, qui déchiffre, qui comprend chacune des pensées qui traverse son esprit et qui s’y conforme. Elle est la magie de cette triste relation. Elle l’aime tellement qu’elle devient un peu lui, qu’il se confond avec elle… Elle l’aime, et pourtant, elle est si belle, si douce, si tendre, alors qu’il n’est, lui, que ruse, tromperie et manipulation. Quelque chose de son caractère chagrin et sournois a fini par imprégner le sourire splendide de mon amie. Elle s’est mise à lui ressembler, et je déteste cette idée. Samuel Walter est très charismatique, mais il donne la sensation désagréable de toujours jouer un rôle, alors que Charly est tout à fait sincère, dans cet amour qu’elle éprouve, comme dans toutes les autres choses de l’existence. C’est une amie exceptionnelle, et elle m’a sauvé la vie. Chaque larme que je vois couler de se yeux me met dans une colère noire, et celle-ci a presque toujours Sam pour objet.
Elle n’a pas tort. Mis à part Charly, qui est à la fois mon repère, mon refuge, ma sauveuse, mon amie — ma sœur, presque — je me méfie de tout le monde. Je suis silencieuse, timide, introvertie et souvent qualifiée d’asociale. J’ai abandonné mes études depuis près de cinq ans, à la suite d’une terrible période de harcèlement qui m’a littéralement rendue malade. Il m’était devenu impossible de mettre un pied dans le lycée de mon quartier sans être prise de nausée et secouée de spasmes. Finalement, j’ai été déscolarisée et rapidement, je me suis enfermée dans une forteresse de solitude. Charly, que je connais depuis toujours, a assisté à ma langoureuse chute, à mon enlisement dans une dépression dont je peine encore à sortir. Elle m’a présentée à son groupe d’amis et, tant bien que mal, j’ai tenté de m’intégrer. J’ai voulu lui faire plaisir, j’ai accepté ses invitations, j’ai fait l’effort de lancer quelques discussions, de sourire, de répondre aux questions et, finalement, je me suis fait une petite place. Minuscule, en réalité. Je refuse de me trouver au centre de l’attention et je me cache avec soulagement dans l’ombre de mon amie. Je sais pourtant que toutes ces relations sont superficielles et qu’elles ne sont tissées que par la pitié et la compassion.
Elle a dit ça avec humour, mais elle comprend, en jetant un regard sur moi, que ça ne m’amuse pas. Elle s’empresse de venir s’assoir à côté de moi, sur le bord de la baignoire.
Elle saisit mon bras et caresse, avec chagrin, les cicatrices qui balafrent mon poignet. Deux profondes entailles qui signifient à la fois « j’ai besoin d’aide » et « j’en suis sortie ». Deux blessures que mon amie a tenté de panser, jour après jour, nuit après nuit. Je retire ma main en retenant un sanglot. Je déteste ces deux stigmates, autant pour la première signification qu’ils peuvent avoir, que pour la seconde, mais je supporte beaucoup moins la plus longue des deux cicatrices. Elle n’est pas vieille. Elle est encore rouge et boursouflée. Elle a un an, un peu plus en fait, mais elle me lance toujours.
J’y pense toujours. Je n’arrive pas à me sortir de l’esprit le cauchemar que j’ai vécu cet après-midi d’avril.
Elle pose sa joue sur mon épaule.
Je secoue la tête. Non. Non. J’ai renoncé, pour l’instant, à me taillader les veines. Je me suis donné pour mission de veiller sur Charly. Je ne veux pas qu’elle ait à vivre ce que j’ai vécu. Je ne veux pas qu’elle se retrouve seule, elle aussi, éternellement condamnée au silence. Je lui dois bien ça. Il faut que je la protège.
D’ordinaire peu démonstrative, je me laisse aller à cet élan de tendresse. Je sens mon cœur se réchauffer un peu et pourtant, mon estomac se tord. J’éprouve encore tellement de culpabilité, pour tout ce que j’ai pu faire, pour avoir souhaité l’abandonner, seule, à ce monde. Elle se redresse soudain, essuyant la larme qui glisse sur ma joue.
J’inspire longuement pour enfouir les idées noires, la douleur qui s’apprête toujours à m’assaillir pour se saisir de mon âme. J’expire calmement, avalant la boule qui s’est formée dans ma gorge, et affiche un large sourire. Pas tout à fait sincère, mais presque. Je veux faire plaisir à mon amie, et je ne veux pas me laisser aller à ma nature mélancolique.
Elle se redresse, s’approche du meuble vasque, saisit sa trousse de maquillage et elle revient s’assoir près de moi. Elle étale un peu de fond de teint sur mes joues rougies. Elle maquille mes yeux. Je la laisse faire. Elle est habile avec le pinceau. Elle colore légèrement mes lèvres. Ensuite, elle brosse mes cheveux. Charly recule de quelques pas pour observer son œuvre. Il n’y a pas besoin de retouche. Elle sourit largement et lança avant de me tourner le dos :
Comme elle ne me regarde pas, je ne me force pas à lui rendre son sourire. Je ne réplique pas. Je me lève pour aller m’observer dans le miroir. Je suis jolie… vraiment jolie… Charly est tellement douée !
Comme elle insiste, je finis par céder. Je veux prendre ma vie en main et m’en sortir. Je veux effacer tout ce que j’ai pu vivre. Je veux oublier. Je veux aller de l’avant. Charly me prête un sac à main ; les sacs à dos et les sacs de sports que je garde dans mon placard dépareillent avec mon élégante tenue. Avant de quitter la pièce, je m’attarde devant le miroir du hall. Pour la première fois depuis longtemps, je me trouve belle et j’ai envie que l’on me trouve belle.
Mon visage s’assombrit en entendant à nouveau son prénom. Elle ne parle que de lui.
Mais Charly a déjà quitté l’appartement et s’agite dans l’ascenseur, impatiente de retrouver son double.
« Balance ton quoi »— Angèle
Dans l’ascenseur, j’inspecte une dernière fois ma tenue et ma coiffure. Le miroir me renvoie l’image d’une jeune fille — plus près de l’adolescence, encore, que de l’âge adulte — à la peau dorée et à la longue chevelure sombre et lisse, parfaitement coiffée. Pour l’occasion, j’ai enfilé la seule robe de mon dressing, qui, je trouve, met en valeur mes formes, tout en donnant à mon allure une élégance plus féminine qu’à l’ordinaire. Mes bottines cloutées sont les seuls de mes atours qui, ce soir-là, me correspondent vraiment. J’ai renoncé à souligner mon regard, déjà noir, d’un trait de crayon, craignant d’en faire trop. Après tout, ce n’est pas moi qui ai rencard avec Sam, et je le connais à peine, mais j’espère toujours, un peu, que ces sorties me permettront de faire des connaissances et de rencontrer, peut-être, enfin, un garçon qui me plaise. Pourtant, l’ambiance de ces soirées n’est pas vraiment à mon gout. Samuel et ses amis sont des gens étranges, perpétuellement dans l’excès, alors que j’ai, moi, la tempérance pour mot d’ordre. Je sors pour retrouver Maëlle et Suzie, surtout. Je sais que Charly sera tout absorbée par celui qu’elle aime et que Yasmeen s’abandonnera à l’euphorie et à l’animation du Teddy Beer. Je suis légèrement anxieuse, et je croise les doigts pour que tout se passe bien, car je suis moyennement à l’aise dans ces atmosphères trop festives. Je sais que Suzie non plus ne boit pas d’alcool donc, au moins, je ne serais pas condamnée à subir, seule, les regards inquisiteurs, ou moqueurs et les discussions sans queue ni tête, à voix haute. Ce n’est pourtant pas tout à fait suffisant pour apaiser mes inquiétudes : j’ai un peu de mal à parler avec l’amie de Charly. Suzie est une fille gentille, mais ses réponses sont laconiques : avec un peu de chance, on peut obtenir un « oui » ou un « non », mais le plus souvent, elle se contente d’un haussement d’épaule. Difficile d’engager une conversation, dans ces conditions. J’ai malgré tout une forme d’affection pour la jolie rousse. Je sens que ces longs silences dissimulent de lourds secrets et que ses grands yeux verts sont les fenêtres d’un esprit brillant et profond. Je suis contente que ces soirées me donnent l’occasion de la connaître un peu mieux. D’essayer, du moins.
Je laisse se fermer derrière moi la grande porte de bois de mon immeuble. Le mois d’Aout commence à peine et il fait encore bien jour lorsque les cloches annoncent dix- neuf heures. J’ai un peu d’avance — Maëlle m’a dit de la rejoindre devant chez elle pour la demie — et je me permets donc de flâner en chemin, la musique dans mes écouteurs, jetant un coup d’œil aux vitrines des boutiques qui ne désemplissent pas. Nice, à cette époque de l’année, grouille de touristes et le vent emporte à la fois mille langues et mille accents. Pourtant, malgré la foule et l’agitation, j’ai la sensation étrange et désagréable d’être suivie.
Je me précipite pour attraper mon téléphone, et je simule une discussion téléphonique. Je jette un coup d’œil dans le reflet d’une vitre pour observer l’homme qui m’a hélée. Il s’est levé, encouragé par son groupe d’amis en survêtement, assis sur les marches d’un hall d’immeuble entre une enceinte hurlante et des cannettes de bière renversées.
Je parle fort, j’espère qu’en m’entendant parler à quelqu’un, il prendra peur et qu’il abandonnera l’idée de me rattraper.
Il n’a pas du tout la réaction escomptée. Je sens qu’il s’énerve et s’approche, plus vite, alors que j’accélère, enchaînant les gestes obscènes et les remarques désobligeantes. Je me sens vulnérable, en robe. Je n’ai pas l’habitude. Je me sens coupable, stupide de m’être risquée à cette tenue, de m’être moi-même transformée en proie. Pourtant, le tissu descend juste au-dessus de mes genoux, et il n’y a ni dentelles, ni transparence. C’est une robe à bretelle noire, qu’une épaisse fermeture éclair décore à l’avant, découvrant un léger décolleté. Ce n’est pas ma faute. Il n’a pas à faire ça. Ma tenue n’est pas une invitation. Il commence à courir, me rattrape et se saisit de mon bras. Ses amis sont à quelques mètres à peine de nous, ils arrivent.
Je deviens écarlate, je transpire. Une femme passe, je la supplie du regard, elle détourne le sien et poursuit sa route, feignant de n’avoir rien vu. Il y a encore du monde dans la rue, dans la ville, et pourtant je suis si seule. Personne ne va m’aider. Personne n’aura le courage d’intervenir.
La bouche ouverte, les yeux ronds, le souffle court, je reste immobile. Il m’entraine dans une perpendiculaire déserte. Je m’accroche à mon téléphone, j’ai peur qu’ils me le volent. Je dois demander de l’aide et j’ai l’impression que c’est ma seule échappatoire. Sans mon portable, je serais vraiment une naufragée, abandonnée au milieu de cette foule d’inconnus, dangereux, indifférents ou lâches.
Il a pris un ton plus doux, mais sans appel. Je sens une main se poser sur ma hanche. Je ne sais pas quoi faire, je suis incapable de réagir. Je tremble, je sens les larmes inonder mes yeux. Est-ce que je vais me faire violer ? Est-ce qu’il va me forcer à faire des choses ? Est-ce qu’ils vont s’y mettre à plusieurs ? Je sens la sueur dégouliner dans mon cou, cette sueur froide caractéristique des angoisses profondes. L’homme qui me tient approche son visage de ma gorge, respire mon parfum, pousse un soupir de contentement.
Je serre mon portable contre ma poitrine, de toutes mes forces, je prie pour que quelqu’un intervienne.
Il essaie de m’arracher l’appareil des mains, mais il n’y arrive pas.
Je me recroqueville sur moi-même.
Cette fois, c’est sûr, je n’en sortirai pas indemne. Entre les silhouettes de mes agresseurs, j’aperçois une ombre qui s’approche lentement, hésite, multiplie les allers-retours erratiques, semblable à un animal inquiet et curieux.
L’ombre paraît avoir entendu mon appel, elle s’avance d’un pas décidé, cette fois.
Elle connaît mon prénom. L’ombre est une amie. Je ne reconnais pas sa voix. Je l’ai déjà entendue peut-être, sûrement, mais trop peu pour pouvoir identifier son propriétaire. L’homme qui me tient le bras se retourne vivement, il me lâche.
La panique, la transpiration, et la tension qui fait battre le sang dans mes tempes m’empêchent de bien voir le visage de mon sauveur, mais je ne peux rater son poing qui vient s’écraser avec violence contre le nez de mon agresseur. Je profite de l’effet de surprise pour m’échapper du groupe et m’éloigner un peu. J’ai besoin de reprendre mes esprits. En m’éloignant, pourtant, quelque chose me pousse à me retourner. Seul contre tout le groupe, l’homme venu à ma rescousse ne fera pas long feu. Je le connais, même si je ne l’ai pas reconnu, je dois faire quelque chose pour lui. En jetant un regard par-dessus mon épaule, j’observe cependant qu’il s’en sort très bien. Les jeunes qui, quelques minutes plus tôt, jouaient les gros bras, groupés face à une fille seule, n’en mènent pas large.
Il enchaîne les coups avec aisance et fureur. L’un des agresseurs a pris la fuite.
La semelle de l’homme vient s’écraser sur le visage d’un des jeunes, à terre. S’il continue, il va finir par en tuer un. Je ne veux pas voir ça. Je ne veux pas que l’on tue par ma faute.
Mon sauveur donne un dernier coup, et s’arrête.
Méfiants, sonnés, mes agresseurs se redressent et se dispersent à toute vitesse. Ils ne se parlent pas, ils ne répondent pas, ils fuient. Quels lâches ! Quels ignobles êtres humains, répugnants.
Mon sauveur s’approche, je reconnais sa silhouette, je l’ai rencontrée aujourd’hui même : c’est l’apprenti maître du jeu de l’escape game. Il passe la main dans ses cheveux courts d’un geste nonchalant, il n’est même pas essoufflé.
Je suis soulagée de le voir. Il m’a sauvée, ce soir.
Son prénom me revient en mémoire, il me l’a donné avant mon départ.
Il sourit. Il ne m’a pas quitté des yeux.
Je suis toujours en état de choc. Je ne suis plus très sûre de vouloir aller où que ce soit. J’ai juste envie de m’enfermer dans ma chambre, à double tour.
Adrien fait la moue :
Je ne sais pas quoi lui répondre. Je suis encore secouée de tremblements et je ne suis pas certaine d’être capable de passer la soirée dans un bar, entouré d’hommes alcoolisés à la recherche d’une compagnie féminine. Mon téléphone sonne : c’est Maëlle. Je fais un signe au jeune homme qui me fait face et je réponds :
Je respire toujours trop rapidement, je dois paraître essoufflée.
J’entends, derrière elle, une voix inconnue.
Mon amie prend quelques secondes avant de répondre, timide, mais elle ne semble pas avoir remarqué mon état.
En effet, elle m’en a parlé souvent. Cela fait bientôt trois mois que j’entends sans cesse le prénom de cette Lola, sans l’avoir jamais vue. Maëlle vit, depuis deux ans déjà, à Paris. Elle a étudié à Sainte-Geneviève pour préparer les concours des écoles d’ingénieurs qu’elle vient de réussir brillamment. En classe préparatoire, elle a fait la connaissance d’une élève de science économique avec laquelle, à la bibliothèque, elle a tissé des liens étroits.
Elle a l’air ravie, son ton est enjoué et je ressens un étrange pincement au cœur. Maëlle et moi sommes très proches, et elle n’entend pas mon souffle court, ni ma voix vacillante. Elle est trop occupée à être heureuse de l’arrivée impromptue de son amie. Je ravale mon amertume. Je ne vais pas gâcher son plaisir. Je ne vais pas lui parler de cette main qui a touché mes hanches, mes fesses et mes cheveux, de ces lèvres contre mon cou. Je ne vais pas lui dire que je viens d’être agressée.
Mon ton est plus froid que je l’aurais souhaité.
Je vais rencontrer Lola. Après tout ce que j’ai entendu à son sujet, je vais enfin la voir. Il parait qu’elle est très amusante, très douce, très intelligente… géniale, quoi ! Je raccroche. Je suis trop curieuse, et pourtant toujours aussi effrayée.
Adrien n’a pas bougé. Je lui souris, timidement :
Je suis un peu gênée de faire la route avec un inconnu, mais sa présence me rassure. Il vient de me sauver des griffes d’un groupe d’agresseurs, et je crois que je peux lui faire confiance.
Il se met en marche et je lui indique la direction. Instinctivement, mal à l’aise, je tire sur ma jupe. Je me sens toujours excessivement vulnérable. Mon garde du corps ne me regarde pas. Il avance, les yeux fixés devant lui.
Il cherche à combler le silence qui commençait à devenir pesant.
Adrien a un étrange rictus.
Il a froncé les sourcils et son visage s’est un peu fermé.
Ses lèvres pincées ne se desserrent pas. Il semble vraiment abhorrer les soirées au bar. Je suppose que cela lui rappelle de mauvais souvenirs, mais je ne veux pas lui demander. Je ne le connais pas, je n’ai pas envie d’entamer une discussion trop intime.
Je déglutis. Si je ne me trompe pas, c’est une façon de me demander si j’ai un petit ami. Je viens de me faire agresser par un groupe d’hommes, je suis encore bouleversée et après m’avoir défendue, il me demande si je fréquente quelqu’un. Je me sens de plus en plus gênée mais je finis par répondre, d’une petite voix :
Il me lance un regard et sourit :
Je ne sais pas trop quoi lui répondre. Il a remarqué sa maladresse et il s’en excuse, mais je ne sais plus comment me comporter. Je me tais et j’accélère un peu le pas. On est plus qu’à deux rues de mon point de rendez-vous avec Maëlle.
Sa voix est tintée de reproches à peine dissimulés sous un ton amusé. J’ai vraiment hâte de rejoindre mon amie.
Il sourit et me lance un clin d’œil :
Je lui dois bien ça. Ça ne me coûte rien et c’est vrai que je l’ai échappée belle, grâce à lui. S’il essaie de me séduire, ce n’est pas très habile, et ce n’est pas le moment, mais il est plutôt mignon, courageux, fort, et il m’a aidée. Et puis, je ne suis même pas certaine qu’il cherche à me plaire, il est peut-être simplement timide ou bien cherche-t-il à faire la conversation.
Je sors mon téléphone et commence à taper son prénom sur Facebook. Il doit me rappeler son nom et cela semble le vexer.
Je hausse les épaules. Il a l’air sympa mais je ne suis pas certaine que j’aurais essayé de lui parler à nouveau, sans ces circonstances particulières.
Maëlle est au bout de la rue, elle approche, en compagnie de son amie. Adrien s’arrête. J’espère qu’il ne s’attendait pas à être invité au Teddy Beer, mais après tout, il a dit qu’il n’aimait pas ce genre de soirée.
Je m’approche pour lui faire la bise. Il a l’air surpris.
Les deux femmes viennent de nous rejoindre. Le jeune homme les salue poliment et s’éclipse. Paradoxalement, je me sens plus en sécurité avec elles qu’avec Adrien. Pour la première fois depuis de longues minutes, je sens mes muscles se détendre.
Je n’ai pas envie de lui parler de ce que j’ai vécu. J’ai honte et j’ai l’impression que c’est ma faute. Je n’aurais pas dû mettre cette robe. D’ailleurs, Maëlle et Lola sont bien moins apprêtées que moi. La première porte une chemise à carreaux turquoise, glissée dans un pantalon noir, taille haute, qui met en valeur la finesse de sa taille. Lola, elle, porte une veste militaire sur un débardeur rose pâle. Je la découvre et elle me semble familière. Elle a de longs cheveux blonds bouclés, qui lui arrivent jusqu’au bas du dos. Elle n’est pas particulièrement jolie. Le grand sourire de mon amie me révèle la joie qu’elle éprouve, en compagnie de sa collègue parisienne.
Je ne peux m’empêcher de sourire. Maëlle a quelque peu schématisé la situation, mais elle a très bien décrit les différents personnages qui composent notre groupe. Je suis très curieuse de savoir quelle caractéristique elle a donnée pour me désigner.
Mon amie rougit sous mon regard féroce et Lola affiche un large sourire moqueur. Je me sens un peu vexée. Pourquoi bizarre ?
Je prononce ces paroles sur le ton de la plaisanterie mais on sent un peu d’amertume. Je ne suis pas d’humeur à blaguer. J’ai besoin de réconfort. D’habitude, Maëlle est très attentive, malgré son caractère un peu bourru, et elle s’applique souvent à me remonter le moral.
On arrive déjà devant le Teddy Beer. Sam est assis à une table en terrasse, et une grande fille brune, assise à côté de lui, pose sa main sur la sienne. Je ne peux réprimer ma grimace. C’est Lucie, sa petite amie – enfin, la dernière en date –, et je suis sûre que Charly sera blessée de la voir ici. Il l’a invitée, elle, et a ramené sa copine. Mon amie va être peinée, et pourtant, elle le sait. Cela fait des années qu’elle est éprise d’un Casanova qui change, presque tous les mois, de conquête, et continue pourtant d’entretenir ses espoirs, par des promesses tacites et des regards appuyés. Il se joue d’elle, et, bien qu’elle en soit consciente, elle accourt à chacun de ses appels. Je ne peux retenir un soupir. Tony, le meilleur ami de Sam, est également assis à table et regarde devant lui, l’esprit ailleurs. Il est entouré de deux autres garçons que je ne connais pas. Maëlle fronce les sourcils avec un air sévère :
Elle lance à Samuel un regard colère. Elle a un caractère très protecteur et son amitié pour Charly la conduit à trouver le jeune homme antipathique. Elle se soucie d’elle, mais pas de moi. C’est vraiment une mauvaise soirée.
Finalement, mon amie secoue la tête et entreprend de discuter avec Lola, qui semble intimidée. Je m’installe en face d’elles, à côté d’un des deux inconnus en plein débat.
Distraite, je n’ai pas prêté attention à leur sujet de discussion. Je n’ai pas très envie de parler. Je ne me sens pas très bien. Je ne pense pas vraiment à l’agression — après tout, il ne s’est rien passé, Adrien m’a permis d’éviter le pire – mais j’éprouve une grande impression de vide.
J’ai beau adorer les films de super héros, j’ai du mal à donner une réponse, à m’intégrer au groupe.
Yasmeen, qui vient d’arriver et qui s’est assise à côté de Lucie, jette un œil dans la rue.
En effet, à quelques mètres de nous, Charly, en grande pompe, s’est stoppée net. Elle s’est prise en plein visage, comme une gifle, la scène des mains entremêlées de l’homme qu’elle aime et de sa petite amie. Suzie lui glisse un mot, tout bas, et l’entraîne vers la table avec un grand sourire.
La brune jette sur Sam un regard froid et inquisiteur. Lui, de son côté, regarde les deux dernières arrivées d’un air rêveur. Il se désintéresse de sa copine et ne remarque même pas son agacement.
Charly retrouve son sourire et s’empresse de le rejoindre. Suzie s’installe près d’elle, à côté de Maëlle qui présente vaguement Lola.
Je vais me forcer à discuter avec lui. Cela me changera les idées et j’ai vraiment besoin de ça. Puisque toutes mes amies sont occupées à autre chose, je vais me contenter de parler à cet inconnu. Je respire un grand coup et me lance dans une analyse du film, d’un air sérieux, un sourire crispé sur les lèvres. À cet instant, je sens mon téléphone vibrer. Je regarderai plus tard.
« Putain de ballerine » - Soan
Mon enthousiasme s’est évaporé en un instant, en un regard. J’ai à peine mis un pied sur la terrasse du Teddy Beer que je me prends en pleine figure l’image de cette main chérie, enlaçant celle d’une autre. C’est une grande gifle qui, soudain, brule mes joues et pique mes yeux. Je ne suis pas jalouse. Je sais qu’il est « officiellement » en couple avec Lucie et que mes deux mains ne suffisent pas à compter ses conquêtes, mais il m’a écrit, à moi, et j’espérais le retrouver seul. À dire vrai, j’espérais que son chagrin était dû à une rupture… et être sa sauveuse, l’épaule sur laquelle il avait besoin de pleurer.
Alors, en prenant mon courage à deux mains, je me remets en marche vers la table où mes amis m’attendent déjà. Je remarque la présence d’une blonde que je ne connais pas, assise près de Maëlle. Je m’approche pour la saluer et me présenter, mais Samuel m’interpelle. Il veut que je vienne m’asseoir près de lui. Je retiens le petit sourire que m’inspire sa demande et je m’installe à son côté d’un air que je veux nonchalant.
J’apprends finalement que la jeune fille qui se tient de l’autre côté de la table s’appelle Lola, et il ne me faut pas plus d’une seconde pour l’identifier. Maëlle m’a si souvent parlé de cette « amie », au cours des derniers mois, que j’ai rapidement eu des soupçons sur la teneur de leur relation. Il y a quelques semaines, devant mon air suspicieux, les yeux remplis d’étoiles timides, elle m’a tout avoué. Elle a eu un coup de foudre. Et le coup de foudre est réciproque. Je souris.
J’ai deviné depuis longtemps que Maëlle a un penchant pour les filles. J’ai bien vu la manière dont elle regarde Mathilde. Enfin, dont elle la regardait parce que, ce soir, elle n’a plus d’yeux que pour Lola. Je suis heureuse de la rencontrer enfin, alors, en dépit de Samuel, pour lequel je m’efforce d’afficher une indifférence totale, j’entreprends de discuter un peu avec elle. Je ne pose pas de question trop directe car la distance que les deux filles s’appliquent à laisser entre elles signale un désir de discrétion, mais je veux malgré tout faire sa connaissance et me faire ma propre idée à son sujet. J’écoute, j’interroge, je réponds, mais je suis distraite, tiraillée entre la peine que m’inflige le tableau de la main de Lucie dans celle de Sam et le plaisir de ses multiples tentatives pour attirer mon attention.
Tony a commandé plusieurs assiettes de tapas et j’avale déjà mon deuxième mojito. Les garçons enchaînent les peintes, Yasmeen, Lola et Maëlle se sont décidées pour des shots alors que Mathilde a discrètement commandé un cocktail sans alcool. Personne ne l’a vue faire, mais je la connais bien et je connais sa technique. Elle discute depuis un long moment avec le grand brun sur sa gauche. Elle sourit, mais j’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Il faudra que je songe à la questionner mais, pour l’instant, je m’amuse d’entendre Lucie pousser des soupirs las à intervalles réguliers. Elle semble s’ennuyer profondément et regarde avec désapprobation les verres que Sam vide rapidement et les cigarettes qu’il fume les unes après les autres. Hugo est arrivé peu de temps après moi, mais il reste à l’écart. Il nous observe avec mépris et peut-être même un peu de dégout. Je ne m’en soucie pas. Les voix se font plus fortes, les rires plus gras, et Yasmeen se lève déjà pour danser.
Je me tourne vers lui une seconde, ne pouvant plus me retenir de sourire. Samuel a quitté son pays natal il y a cinq ans, mais il a gardé cette élégance anglaise, digne de Lord Byron, ainsi qu’un accent délicieux. Elancé, des yeux clairs et des cheveux noirs qui contrastaient sur sa peau blanche, il était particulièrement séduisant.
Il ouvre la bouche pour parler, puis renonce. Il esquisse un rictus malheureux. Après plusieurs minutes de silence, et quelques gorgées avalées, il me lance un regard contrarié :
Il a les yeux humides et sa réaction excessive, presque violente, est la conséquence directe des litres de bière avalés. Lucie lui secoue le bras, jalouse de l’intérêt qu’il me porte et interpellée par les propos animés qu’elle n’est pas parvenue à entendre.
Je lève la main pour demander au serveur un autre verre, servi presqu’aussitôt. Je m’efforce de garder un air détaché mais incapable de poursuivre ma conversation avec les filles, je lui donne finalement toute mon attention.
Il hausse les épaules.
Je lève les yeux au ciel.
J’ai lancé cette question avec désinvolture, mais, sous la table, mes doigts sont croisés. J’espère que la réponse sera positive. Il éclate d’un rire sonore.
J’avale une gorgée pour ne pas trop révéler le plaisir que me provoque ces paroles, puis je reprends, toujours aussi distante :
Il finit sa peinte cul sec.
Je pose ma main sur son bras. Ce genre de crise lui arrive souvent. Toute l’angoisse, il est dévoré par un chagrin indicible et les miroirs lui paraissent être les pires ennemis possibles.
Il saisit mes mains.
Son ton est presque suppliant. Sans même réfléchir, j’acquiesce. Il se lève. Lucie tente de le rattraper :
Je me lève à mon tour.
Il la repousse d’un geste las, rendu véhément par l’alcool :
Suzie et Hugo observent la scène avec inquiétude. Je leur lance un sourire rassurant mais mon amie me rattrape.
Elle se mord la lèvre, comme elle le fait souvent lorsque quelque chose l’inquiète.
Suzie pousse un soupir angoissé et désolé.
Je pose un baiser sur sa joue.
Et elle me regarde partir. En me retournant, je croise le regard noir d’Hugo qui nous suit. Il se redresse à son tour, paie sa consommation, et la mienne sans doute, avant de disparaître.
Je me détourne du Teddy Beer. Peu m’importe la jalousie d’Hugo ou l’inquiétude de Suzie. Sam a besoin de moi, je suis une partie de lui… Je ne peux réprimer mon expression béate. Alors, je saisis son bras et je me laisse entrainer dans les ruelles bondées de la vieille ville. Il y a encore beaucoup de monde dans les rues, par cette fin d’été, et l’air est empli de rires et d’éclat de voix sonores.
On titube un peu, on s’amuse de notre manque d’équilibre, mais on se soutient l’un l’autre, et malgré ma maladresse légendaire, aucun de nous ne tombe. Je n’ose aucun geste tendre, ni aucune parole amoureuse. Je marche en l’observant, souriant à toutes ses folles paroles. Il est beau, même avec les joues et les prunelles rougies par l’alcool. Il me parle du ciel. Les yeux dans le vague, il se demande si les gens que l’on aime, après leur mort, se transforment en étoiles. Je sais qu’il pense à son grand-père, cet homme qui l’a élevé durant toute son enfance, alors que ses parents voyageaient aux quatre coins du monde.
Je serre plus fort son bras.
Il paraît attendri pendant un instant, puis, finalement, il lève les yeux au ciel.
Il s’arrête, se tourne vers moi, ému.
Il a lâché mon bras, alors je ne bouge pas, perdue, naufragée du monde, privée de mon radeau, et il a continué d’avancer vers la plage. Le temps me parait affreusement long. L’atmosphère est irréelle, onirique et étrangement lourde.
Je titube un peu pour le rejoindre, mais j’ai l’impression de flotter, de voler au milieu des lumières et des chants. Je m’accroche à nouveau à son bras. Une vague de chaleur traverse tout mon corps. Sans que je sache vraiment comment, nous nous retrouvons face à la mer. Il fait déjà bien nuit, mais la lune, pleine, peint ses reflets d’argent sur les vagues. Il y a quelques groupes de jeunes qui s’amusent sur les galets, mais nous ne les voyons pas. Nous sommes seuls au monde. Il m’aida à descendre les marches et il s’allonge près de l’eau. Je m’approche, timide, et je m’installe à ses côtés. La houle nous berce de sa douce musique. Le temps passe, l’osmose est délicieuse. Je ne sens pas la rudesse de notre lit rocheux. J’ai l’impression de reposer sur un nuage. Mes membres et mon esprit sont un peu cotonneux.
J’ai surement bu un peu, un peu trop, et je suis ivre de ces plaisirs qu’il est seul à me procurer. La plage est immense et, à cet instant, presque déserte, mais pour nos corps naturellement attirés l’un par l’autre, elle paraît être un lit étroit qui nous presse l’un contre l’autre. Et dans cette tendre étreinte, je pense. Je pense, je pense et je suis partie si loin dans une réflexion insensée que je sursaute en croyant avoir été traversée par une révélation.
Il rit comme il rit toujours quand je tiens de tels propos, avec cette tendresse délicieuse qui me fait craquer et je me redresse pour qu’il puisse mon air sérieux. Je le pense vraiment. Il me toise quelques secondes en levant un sourcil amusé, et il m’attrape pour me serrer à nouveau contre lui.
