Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
« Même sur le doute qui les avait habités tout au long de leur vie monacale ne leur était plus d'aucun secours. Ils ne doutaient désespérément plus. » À 55 ans, Lise est la directrice générale des laboratoires pharmaceutiques Lérôme. Ses journées sont rythmées par le travail, les réunions ministérielles et le visionnage des chaînées d'infos du monde entier. Un soir, une étrange affaire attire son attention, des moines colombiens ont été retrouvés ivres dans une ville près de leur monastère. D'autres cas similaires, affectant des religieux ou de simples adeptes, surgissent à travers le monde. Plongez au coeur d'une enquête palpitante, découvrez la réaction des croyants et suivez le parcours de Lise et de son équipe qui vont tout mettre en oeuvre pour faire la lumière sur cet étrange phénomène.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 341
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »
Friedrich Nietzsche — Le Gai Savoir, Livre 3e. 1882.
1 Monastère San-Paolo — Paraguay — 15 octobre 2025
2 Veulettes-sur-Mer — 6 avril 2028
3 Lancaster — Pennsylvanie — 4 avril 2028
4 Veulettes-sur-Mer — 7 avril 2028
5 Holly Springs — Arkansas — 3 avril 2028
6 Fécamp — 10 avril 2028
7 État d’Arakan — Birmanie — 12 avril 2028
8 Veulettes-sur-Mer — 13 avril 2028
9 Palerme — Italie — 10 avril 2028
10 Fécamp — 13 avril 2028
11 Tokyo — Japon — 13 avril 2028
12 Veulettes-sur-Mer — 14 avril 2028
13 Saint-Pétersbourg — Russie — 15 avril 2028
14 Veulettes-sur-Mer — 15 avril 2028
15 Izmit — Turquie — 19 avril 2028
16 Veulettes-sur-Mer — 22 avril 2028
17 Mont Seorak — Corée du Sud — 15 avril 2022
18 Fécamp — 26 avril 2028
19 Lomé — Togo — 20 avril 2028
20 Veulettes-sur-Mer — 26 avril 2028
21 Yport — 3 mai 2028
22 Séville — Espagne — 2 mai 2027
23 Paris — 5 mai 2028
24 Marrakech — Maroc — 6 mai 2028
25 Veulettes-sur-Mer — 6 mai 2028
26 Fécamp — 9 mai 2028
27 Chine — avril 2028
28 Veulettes-sur-Mer — 16 mai 2028
29 Marseille — 18 mai 2028
30 Marseille — 19 mai 2028
31 Veulettes-sur-Mer — 10 juin 2028
32 Toulouse — 25 mai 2028
33 Veulettes-sur-Mer — 28 mai 2028
34 Région de Cholla — Corée du Sud — 14 juin 2028
35 Fécamp — 20 juin 2028
36 Sitges — Espagne — 21 juin 2028
37 Fécamp — 24 juin 2028
38 Veulettes-sur-Mer — 9 septembre 2028
39 Navire Belle des Mers — 15 septembre 2028
40 Navire Belle des Mers — 19 septembre 2028
41 Veulettes-sur-Mer — 19 septembre 2028
42 Navire Belle des Mers — 20 septembre 2028
43 Fécamp — 21 septembre 2028
44 Navire Belle des mers — 21 septembre 2028
45 Navire Belle des Mers — 22 septembre 2028
46 Port du Havre — 23 septembre 2028
47 Veulettes-sur-Mer — 23 septembre 2028
48 Veulettes-sur-Mer — 23 septembre 2028
49 Séoul — Corée du Sud — 24 septembre 2028
50 Veulettes-sur-Mer — 23 septembre 2028
Les cloches sonnaient pour la prière des laudes, le père Juan tomba à genoux.
Il se pencha au-dessus de la cuvette et vomit violemment, le ventre secoué de spasmes. Il demeura prostré à demi conscient avant qu’un bruit ne le réveille. C’était Tomas, qui se précipitait dans les toilettes d’à côté, suivi par Pedro tout aussi empressé d’aller vomir.
Juan se releva péniblement, une douleur aigüe entre les tempes. Il aida ses frères à se redresser. Qu’avaient-ils mangé au diner pour être malades comme ça ? Après s’être nettoyé le visage, ils se dirigèrent vers les cellules des autres moines. Domingo lessivait le sol, il n’avait pas eu le temps de se lever, les autres sortaient des sanitaires, l’air hébété.
Le jour commençait à poindre. Juan proposa de décaler l’office d’une demi-heure pour que chacun puisse reprendre ses esprits et regagna sa cellule. Sa migraine s’estompait, mais il ressentait toujours une pulsation entre les tempes tandis que des relents de nausée lui remontaient à la gorge. Cela lui rappela un très vieux souvenir.
Il venait d’avoir vingt-cinq ans et se préparait à entrer dans les ordres. Un soir, envahi par le doute, il était sorti marcher sans réveiller sa mère. Mais un orage avait éclaté et il s’était réfugié dans un café. Le barman l’avait accueilli en posant sur le comptoir une bouteille de cachaça et deux verres. « Tu m’as l’air d’avoir besoin d’un remontant toi ! ». Arrivé à la moitié du flacon, Juan s’était mis à partager ses angoisses avec le patron du bistrot qui l’avait écouté avec une grande attention. En quittant le café, tard dans la nuit et le pas mal assuré, il sentait un peu plus en paix. Mais le lendemain, il s’était payé une monumentale et dernière gueule de bois. Et là, cinquante ans après, il en retrouvait tous les symptômes.
Il revêtit sa chasuble et se dirigea vers la chapelle. Il alluma les cierges et attendit les autres qui arrivèrent un à un. Six moines de 77 à 98 ans. Il était, à 75 ans, le plus jeune membre de la communauté.
Personne ne parlait. Pourtant chez les dominicains on ne fait pas vœu de silence et d’ordinaire les frères discutaient entre eux avant l’office. Juan ouvrit son missel et débuta d’une voix blanche. Ô Dieu, tu es mon Dieu. Je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi. Ma vie tout entière a soif de toi, terre aride, desséchée et sans eau…
En psalmodiant les mots sans cesse répétés, l’échange avec le barman lui revint à l’esprit. Que serait-il devenu s’il avait trouvé porte close ? Il se rendit compte qu’il s’était interrompu au milieu de la prière et regarda ses frères. Ils ne manifestaient aucune réaction. Un silence assourdissant emplissait la chapelle, le temps semblait suspendu. L’écho de ses dernières paroles, l’odeur des cierges, la lumière du jour à travers les vitraux… Incapable de poursuivre, il sortit dans le cloître et se laissa tomber sur un banc. Il ne parvenait pas à formuler une pensée cohérente, comme bloqué au fond d’un rêve éveillé. Il vit Octavio qui se dirigeait vers le réfectoire en traînant des pieds et le suivit.
C’était à Pedro de lire ce matin, mais il demeurait silencieux, le livre ouvert devant lui. Il prit soudain sa tête entre ses mains et fondit en larmes. Juan se précipita à ses côtés. Un rire résonna. C’était Josep le plus vieux d’entre eux, il perdait de plus en plus la raison. Pedro referma sa bible d’un coup sec et quitta la pièce sans un mot.
La fin du repas se passa en silence, puis chacun rejoignit sa cellule. Personne ne se leva pour déjeuner. En milieu d’après-midi, avant les vêpres, Juan retrouva ses frères assis dans le cloître. Josep, le visage traversé par un sourire dément, répétait à voix basse :
— Il n’y a plus rien, plus rien. Toute une vie et rien !
Les autres le regardaient, les yeux pleins de larmes. Tomas murmura dans un sanglot.
— Un froid glacial !
Juan se tut. Submergé par le vide qui l’envahissait depuis le lever du jour. Le vieux moine s’exclama.
— Une mascarade ! Des clowns, juste de vieux clowns !
Personne n’eut le cœur de lui répondre. Ils demeurèrent là de longues heures, sans bouger. Parfois, l’un d’entre eux soupirait, un autre gémissait, un troisième prononçait quelques mots… puis le silence retombait, écrasant.
L’heure des complies passa, plus personne n’y songeait. Ils se sentaient pour la première fois infiniment seuls. Que reste-t-il quand il ne reste plus rien que le vide des ténèbres ? Même le doute qui les avait habités tout au long de leur vie monacale ne leur était plus d’aucun secours. Ils ne doutaient désespérément plus.
Lorsque le froid les chassa à la nuit tombée, aucun n’eut envie de se retrouver seul. Ils se regroupèrent autour du poêle dans le réfectoire et passèrent la soirée noyés dans leurs pensées, n’échangeant que des bribes de conversation. Juan se sentait accablé par une profonde détresse et un immense sentiment de responsabilité. Il exerçait les fonctions d’abbé, il devait veiller sur ses frères. Des frères qui n’étaient plus que de très vieux hommes, égarés, tout autant que lui.
Ce fut Pedro qui eut l’idée. Tous l’approuvèrent, il n’y avait aucune autre issue. Ils se serrèrent dans les bras, frères dans leur désespoir.
Puis Juan fit ce qu’il avait à faire. Aucun ne pria.
Lise s’installa sur le canapé avec son café, le premier d’une longue série. Sept heures, c’était l’heure du zapping. Elle adorait ce moment rien qu’à elle où elle prenait le temps de faire le tour des chaînes d’info. Elle avait besoin de sa session quotidienne à l’aube, week-end compris, et aussi le soir parfois… enfin, souvent. Et pas juste cinq minutes pour regarder d’un air distrait France-Info, non au moins une heure ! Assidue et concentrée, elle passait scrupuleusement en revue une trentaine de chaînes du monde entier. Elle aimait savoir ce qui se tramait sur la planète. Et si elle ne pouvait s’offrir sa séance, elle avait l’impression de manquer quelque chose d’essentiel. Ça la mettait invariablement de mauvaise humeur.
Elle attrapa la télécommande. D’abord les chaînes espagnoles et latino-américaines, rien d’important, des affaires internes. La corruption au Chili et un procès annoncé, des problèmes sur le cours du bœuf en Argentine, le décès d’un grand musicien au Mexique, une étrange histoire en Colombie. On voyait un groupe de moines complètement ivres dans une rue de Villa de Leyva. Des témoins racontaient qu’après avoir passé l’après-midi à faire le tour des bars, les moines avaient uriné sur la place, soutane levée, avant de totalement saccager une terrasse. La police les avait embarqués, direction la cellule de dégrisement.
Lise poursuivit son zapping avec méthode. L’Inde et son plan d’investissement sanitaire appuyé par le FMI pour gérer le problème de pollution des nappes phréatiques, la Russie, où les leaders se succédaient de plus en plus autoritaires, toujours le désespoir en Palestine… Elle s’attarda sur une chaîne coréenne qui diffusait une interview d’un éminent spécialiste de l’imagerie cérébrale à laquelle il recourait pour analyser différentes dégénérescences.
Cette addiction présentait au moins une utilité. Elle lui faisait réviser les langues et même en apprendre de nouvelles. Lise avait une particularité héritée d’une enfance marquée par l’ennui de la fille unique de bonne famille et les multiples nounous étrangères qui l’avaient élevée. Elle était hyperpolyglotte. Très tôt, elle avait découvert le plaisir des langues. À huit ans, elle en parlait trois couramment, sept à douze ans, plus de vingt quelques années plus tard. Depuis, elle avait arrêté de compter. Elle savait que cela provoquait l’étonnement de son entourage même si elle n’en tirait aucune gloire. Je n’entends rien aux maths, je n’ai aucune aptitude artistique, je ne suis pas vraiment douée pour les relations humaines, répondait-elle souvent, mais voilà, j’apprends une langue en moins d’un mois et je ne comprends pas pourquoi ce n’est pas la même chose pour tout le monde.
Elle finit de se préparer, attrapa ses clefs et sortit. Elle poursuivrait son zapping dans la voiture. En ce début de printemps, il ne se passait pas grand-chose. Les fêtes de Pâques approchaient avec, sur France Inter, la traditionnelle interview d’un maître chocolatier et celle d’une cul-bénit qui trouvait qu’on en faisait trop avec le chocolat. Encore une peine à jouir ! souffla Lise en riant toute seule.
Quinze minutes plus tard, elle arriva à destination : les Laboratoires pharmaceutiques Lérôme installés à Fécamp, qu’elle dirigeait depuis cinq ans. Elle y était entrée en 2017 comme cheffe de cabinet du fondateur, après une première partie de carrière où elle avait exploré différents univers. De l’équipe d’un député à celle d’un maire, de la communication d’une ONG à celle de la présidence d’une grande université parisienne. Ce poste aux Laboratoires Lérôme c’était l’occasion de découvrir le monde de l’industrie pharmaceutique et aussi de retrouver la mer.
Charles Lérôme s’était très vite rendu compte que Lise, outre ses compétences linguistiques, disposait d’une aptitude hors norme pour dénicher les innovations. Elle regardait, lisait, retenait tout. Elle parcourait le monde, fréquentait les colloques pour représenter les Laboratoires. Elle avait un flair infaillible pour repérer les signaux faibles, les inventions à leurs balbutiements. Il n’avait pas hésité, quelques années plus tard, à la nommer responsable du développement puis, quand le directeur général avait pris sa retraite, à lui confier le poste, non sans faire grincer quelques dents.
Lise avait un respect infini pour son patron. Il s’était distingué en 2015 en prenant un tournant majeur après le décès de sa femme et de sa fille dans un accident de voiture. Après s’être complètement effondré, il était revenu aux Laboratoires et avait tout changé. Il avait ouvert l’actionnariat aux salariés, renforcé le département de recherche et décidé qu’une partie de l’activité aurait désormais une vocation humanitaire. Vaccins et traitements seraient offerts ou vendus à prix coûtant aux pays pauvres. On lui avait prédit la faillite, c’est le contraire qui s’était produit. Il avait attiré les chercheurs les plus brillants, ceux qui voulaient donner du sens à leur travail et refusaient de mettre leur talent au service du grand capital et de l’industrie pharmaceutique frappée par une succession de scandales.
Dès lors, on n’avait plus compté les découvertes, dont le fameux vaccin contre une forme très virulente du COVID. Les Laboratoires s’étaient développés, les moyens avaient afflué. Quelques jaloux avaient qualifié ce tournant d’opération de social washing. Charles Lérôme le savait, mais le plus souvent les ignorait. Il disposait d’un atout que beaucoup lui enviaient, il était l’actionnaire principal de son entreprise. Il n’avait de comptes à rendre à personne, pouvait agir comme bon lui semblait et ne s’en privait pas.
En 2025, une grave maladie l’avait immobilisé. Lise passait le voir presque tous les jours. Charles Lérôme avait perdu sa femme et son unique enfant, sa vie c’était les Laboratoires. Il avait raconté à Lise toutes les étapes de leur développement, les difficultés, les réussites. Quelques mois avant sa mort, sentant que les traitements ne pourraient pas le sauver, il s’était mis à évoquer l’avenir. Il avait décidé de créer une Fondation à laquelle il avait transféré ses parts des Laboratoires et tous ses biens. Avec l’aide de Lise, il y avait investi ses dernières forces. Il voulait s’assurer que les engagements humanitaires seraient tenus dans la durée. Il avait même décrété que la Fondation devrait dédier, chaque année, un pourcentage des bénéfices à des projets en faveur des réfugiés. Ce serait une manière d’honorer la mémoire de sa fille, qui avait consacré sa vie à améliorer leur sort, sans toujours bénéficier de son soutien.
Un matin, alors qu’il semblait aller mieux depuis quelques jours, il était mort sans que Lise puisse lui dire adieu. Elle en fut profondément bouleversée. Elle avait perdu ses parents lorsqu’elle était très jeune et se souvenait à peine d’eux, ce qui d’ailleurs, n’était que justice à ses yeux, vu le peu d’intérêt qu’ils lui avaient porté. Le décès de son patron la rendait de nouveau orpheline.
Les obsèques furent nationales. Un grand capitaine d’industrie, un bienfaiteur de l’humanité… pour elle, presque un père. Le testament prévoyait le maintien de l’équipe de direction avec Lise à sa tête. Cela suscita quelques remous de la part de cousins éloignés, mais Charles Lérôme avait tout anticipé. Une armée d’avocats fut missionnée pour régler le litige avec quelques millions provisionnés à cet effet.
C’était il y a deux ans, il lui manquait toujours.
Lise s’attaqua aux urgences du moment. Elle avait instauré, après son accession à la direction du développement, un cycle de conférences à l’attention des jeunes talents. Chaque année, pendant trois jours, se tenaient des tables rondes ouvertes à tous, experts, chercheurs et autres startuppers de la santé. Au fil du temps, les Auditions Lérôme étaient devenues un rendez-vous incontournable, un formidable brassage d’intelligences, une grande fierté pour Lise.
Elle avait décidé avec Charles de baptiser la troisième journée des Auditions, la séquence « sérendipité » en mémoire aux avancées scientifiques dues au hasard. Comme celle de Fleming qui, en rentrant de vacances, avait trouvé dans une de ses boites de culture mal fermée, une forme de moisissure qui avait empêché le développement des bactéries. Il venait de découvrir la pénicilline. Entre eux, Charles et Lise appelaient affectueusement cette séquence, la journée des hurluberlus. Y participaient des spécialistes en tout genre même les genres les moins sérieux. Il avait parfois fallu se pincer pour ne pas éclater de rire. Mais les Auditions constituaient une source incroyable d’innovations. Un creuset de pépites, comme aimait à le répéter Lise.
La session 2028 devait se tenir dans six semaines, le temps était venu de confirmer les invitations. Lise étudia la liste des intervenants dont le nombre augmentait d’année en année. Elle adorait ces rencontres et en particulier le troisième jour qu’elle continuait à piloter en direct. Elle se sentait tel un orpailleur qui sans relâche passe son tamis dans le flot du courant, espérant toujours la poussière d’or. Comme cela avait été le cas en 2025, avec trois jeunes chercheurs venus présenter leurs travaux sur un traitement révolutionnaire de l’épilepsie. Lise leur avait proposé de poursuivre leurs recherches aux Laboratoires et en janvier dernier le médicament venait d’être finalisé. On n’attendait plus que l’autorisation de mise sur le marché.
Vers vingt heures, elle quitta son bureau et reprit le chemin de Veulettes-sur-Mer. Elle réchauffa un plat cuisiné et se cala devant la télé pour faire le tour de la planète. On parlait encore du musicien mexicain. En Espagne, un programme de replantation d’arbres, mieux adaptés au changement climatique, était lancé pour renaturer les grandes plaines que la culture intensive avait transformées en désert. Au Burundi, les évangélistes s’emparaient du pouvoir, le droit à l’avortement, déjà très restrictif, serait aboli.
Lise soupira, il ne se trompait pas André Malraux quand il disait que le 21e siècle serait religieux ou ne serait pas ! Et même s’il a nié être l’auteur de ces paroles, il aurait eu toutes les raisons de les prononcer. Évidemment, ce sont encore les femmes qui en payent le prix ! Dieu, éternel carburant du patriarcat, souffla-t-elle, dépitée, en changeant de chaîne.
Elle tomba sur deux jeunes chercheurs danois qui travaillaient sur l’intelligence artificielle associée aux IRM. Ils développaient sa capacité d’apprentissage pour identifier les réactions des cellules à toutes sortes de virus et parasites. Le journaliste avait l’air dubitatif. Lise prit quelques notes. Peut-être un sujet pour les Auditions…
Elle continua son zapping. En Colombie, les moines avaient été relâchés. Le présentateur évoquait l’embarras de l’église. À New York, on verdissait les gratte-ciels et à Houston on traquait les médecins qui tentaient d’épargner le pire à des femmes condamnées à reprendre les vieilles pratiques d’avortements clandestins. Les Chinois lançaient un nième satellite. En France, l’implosion des partis politiques se poursuivait. Un nouveau mouvement émergeait, il assumait totalement ses racines catholiques et pouvait déjà compter sur plusieurs soutiens au gouvernement.
Il était près d’une heure du matin quand Lise alla se coucher, pas vraiment fière d’elle.
En se réveillant, Emma soupira. Elle avait la nausée. Encore enceinte à coup sûr. Quatre enfants en à peine quatre ans, une petite année de repos n’aurait pas été de trop ! Elle s’étonna de sa réaction, les enfants sont une bénédiction de Dieu ! Elle chercha une prière pour chasser cette mauvaise pensée, mais soudain prise d’un vertige, elle s’inquiéta.
— William, réveille-toi, je ne me sens pas bien ! Ce dernier lui répondit d’une voix ensommeillée.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— J’ai très mal à la tête et envie de vomir ! William se redressa sur le lit en grimaçant.
— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda Emma. Tu es malade toi aussi ?
— Comme toi, j’ai la nausée et tout qui tourne.
— Il faut aller voir les enfants !
Elle tenta de se mettre debout, mais prise d’un malaise retomba sur le lit. William se leva pour venir l’aider, mais il jura et se rua dans la salle de bain. En l’entendant vomir, Emma ne put s’empêcher de faire de même. Elle cria, entre deux haut-le-cœur.
— William, vite les enfants !
Il traversa le couloir en se tenant aux murs et ouvrit la porte de la grande chambre. Les quatre petits dormaient paisiblement. Il referma doucement et retourna auprès de sa femme. Elle sanglotait sur le lit souillé.
— Les enfants sont encore endormis, tout va bien. Ne pleure pas, ce n’est rien, je vais nettoyer.
— Je ne sais pas ce qui m’arrive, je me sens toute vide.
— Moi aussi je me sens bizarre. Tu veux que je t’aide à te lever.
— Non, ça va un peu mieux.
Elle fit sa toilette et s’habilla pendant que son mari ôtait les draps du lit. Puis elle le retrouva à la cuisine. Il versait de l’eau bouillante dans le filtre à chicorée, tout en coupant de grandes tranches de pain.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Eh bien, je prépare le petit déjeuner.
Lui ? Préparer le repas ? Emma eut envie de rire, mais trop faible pour réagir, elle s’attabla.
William la regarda en souriant.
— C’est drôle, non ?
— Quoi ? Qu’est-ce qui est drôle ?
— Ben, je ne sais pas. Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de bizarre ?
— Un peu oui… je me sens… c’est étrange…
— C’est comme une autre dimension.
— Une autre dimension ? Peut-être en fait… tu as raison, c’est bizarre… dit-elle en riant.
Ils buvaient leur chicorée et riaient sans savoir pourquoi, en parlant de tout et de rien. Bientôt, ils entendirent les enfants se réveiller. Emma alla chercher le plus jeune pour le mettre au sein. William demanda.
— Comment on fait pour les biberons ?
Son mari, s’occuper des biberons ! Emma repartit à rire. Oui, c’était bien une autre dimension. Les quatre petits nourris et lavés, ils s’installèrent autour de la table pour la lecture du matin. Pourtant, William n’ouvrit pas sa bible. Il grimpa quatre à quatre l’escalier jusqu’au grenier et en redescendit une guitare à la main.
— Mais William ! s’exclama Emma. Tu es sûr ?
— Oh oui, tout à fait sûr ! Et toi ?
— Eh bien, je ne sais pas. Je crois que oui. Mais quand même !
Il fit sonner les cordes. L’instrument était désaccordé après cinq années à dormir dans le grenier. À vingt ans, après une violente dispute avec ses parents, il s’était enfui pour voir le monde, mais son père était mort brutalement, deux ans après. Alors il était rentré, avait beaucoup prié, s’était repenti. Comme il devait s’occuper de sa mère et de ses sœurs, la communauté lui avait pardonné. Il avait enfoui dans sa mémoire les souvenirs de son voyage et caché sa guitare au fond du grenier. Et puis on l’avait marié à Emma. Ils ne s’étaient pas choisis, mais un miracle s’était produit, ils étaient tombés amoureux. Leur vie se déroulait simplement. Ils élevaient leurs enfants, travaillaient dans les champs, allaient vendre leurs légumes au marché dans leur charrette tirée par des chevaux, pratiquaient leur religion avec rigueur, observaient les règles et priaient, bien guidés par le chef de la congrégation.
William retrouva les gestes et accorda l’instrument. Puis il se mit à jouer un air de blues en chantonnant. Emma le regarda en souriant.
— Tu sais qu’ils ne vont pas apprécier…
— Et toi tu aimes ?
— Oh oui !
Ils passèrent la matinée à rire et à chanter avec les enfants.
Vers midi, on frappa à la porte. C’était le chef de la communauté…
Au réveil, Lise se gendarma. Quatre heures de zapping c’est vraiment trop, ça commence à ressembler à une déprime ! Sous la douche, l’histoire des moines la rattrapa. Elle se souvint qu’elle en avait rêvé. Ils montaient et descendaient les marches de la Villa en hurlant des chansons paillardes. Elle alluma la télé et zappa immédiatement sur les chaînes colombiennes. L’affaire n’apparaissait plus que dans un entrefilet en bas de l’écran. Aucune explication sur l’attitude des moines, juste la mention des excuses de l’Église et de son engagement à prendre en charge les dégâts. La séquence laissa place à la pub.
Et merde ! s’exclama Lise, qui détestait ne pas trouver de solution aux énigmes qu’elle se créait elle-même. Cette histoire la travaillait. Les religions lui inspiraient un sentiment contrasté. Profondément athée, elle les assimilait en général à un fléau et comparait le plus souvent les fidèles à des platistes. Mais leur croyance l’intéressait, voire la fascinait, comme une étrangeté inconcevable. Ces gens ressentaient quelque chose qu’elle ne parvenait même pas à imaginer ! Et justement, parce qu’elle ne comprenait pas leur choix de vie, ces moines retrouvés ivres en Colombie l’intriguaient.
Elle n’était d’ailleurs pas à un paradoxe près concernant les religions. Si elle les rejetait en bloc, elle ne supportait pas que l’on stigmatise les croyants et surtout les croyantes. Elle était ulcérée par ces vieilles féministes qui, au nom d’une laïcité empreinte de dogmatisme, refusaient de prendre en considération la parole de celles qui avaient une vision différente des combats à mener. Qu’une femme puisse décider en toute liberté de porter un voile ou un chapeau de cowboy en quoi c’était un problème ! Sauf, bien sûr, si cela permettait de maquiller des penchants sexistes ou racistes. Elle savait que la majorité des athées ne partageaient pas son point de vue et se gardait généralement d’en faire état. Mais pour elle, il n’y avait là aucune contradiction, tant que l’on respectait le libre arbitre de chacun et que l’on prenait le temps d’interroger ses certitudes, sans a priori.
Dès son arrivée aux Laboratoires, elle appela Inès, la directrice du département Intelligence artificielle pour lui parler des Danois et de leur travail sur les IRM. Elles se retrouvèrent en fin de matinée avec Nathan, le chef de cabinet de Lise, chargé de l’organisation des Auditions. Inès exposa un rapide topo sur les avancées des deux chercheurs. Les techniques d’imagerie médicale progressaient, plusieurs équipes dans le monde s’y investissaient fortement.
— Leur travail est très prometteur, dit Inès. Cela pourrait vraiment faire évoluer la détection des réactions des cellules.
— Sur quoi portent exactement leurs innovations ? demanda Nathan.
— C’est du Deep Learning, ils développent un réseau de neurones artificiels qui permet d’obtenir une image d’une très grande qualité à partir de très peu de données. Ça accélère incroyablement la durée d’examen. Mais surtout, ils conjuguent ça avec une très forte augmentation du champ magnétique qui amplifie la résolution spatiale…
Lise la coupa en riant :
— Inès, tu peux nous parler en français ?
— Oh oui, pardon ! Disons, en résumé, que ces techniques combinées d’intelligence artificielle vont permettre de déceler des signes jusqu’ici invisibles sur les cellules et surtout de pouvoir en identifier la cause en temps réel. C’est vraiment révolutionnaire !
— Bon comme ça je comprends mieux !
— Par contre, les articles sortis après leur interview ne les loupent pas ! s’exclama Nathan.
— Une innovation prometteuse qui ne fait pas l’unanimité, c’est tout à fait le profil pour la séquence sérendipité ! conclut Lise. OK, je les contacte. On verra s’ils ont déjà des plans !
Elle les appela pour leur proposer de participer aux Auditions. Ils acceptèrent avec joie. Ils étaient enthousiastes, brouillons et convaincus, tout ce qu’elle aimait. Et en plus, ils n’étaient en contrat avec personne !
Lise décida d’aller déjeuner au restaurant d’entreprise, dans la zone de production située à l’extérieur de Fécamp. Ça rigolait aux tables. La hiérarchie s’effaçait à la cantine, elle s’assit avec les employés d’une unité qui fabriquait des cocktails de vitamines. Un bon business, sans risque pour la santé, sans grands effets non plus, mais ça faisait tourner la boutique et permettait de financer la recherche. Les membres de l’équipe se moquaient d’un salarié arrivé récemment dans une autre unité. Ils lui faisaient croire qu’ils produisaient un équivalent du viagra en beaucoup plus efficace. Lise ne les contredit pas et rit de bon cœur en rappelant que le viagra était aussi un produit de la sérendipité.
Sur le chemin de retour, elle repensa aux moines colombiens, cette affaire commençait à la hanter. Je me demande à quel point on peut considérer que prendre une cuite est un péché dans une religion où on boit du vin en expliquant que c’est le sang d’un mec mort il y a 2000 ans. Un type censé être le fils d’un Dieu et d’une vierge. En fin de compte, je les comprends ces moines ! Il y a de quoi se payer une sacrée biture !
Elle chassa ses pensées pour se concentrer sur la préparation des Auditions. À quinze heures, elle présida le comité de direction. Le déroulé des deux premiers jours était calé. On passa en revue chaque intervention. Le programme s’annonçait de très haut niveau. La nouvelle ministre serait présente le jeudi. Lise ne la connaissait pas. On en disait du bien, mais il fallait rester prudent avec les politiques.
Quand ils abordèrent le planning du vendredi, elle dut faire face, comme à l’accoutumée, aux sarcasmes de Louis Paneron, le directeur du département recherche. Il n’avait jamais approuvé la séquence sérendipité et ne ratait pas une occasion de le manifester. Il ne pardonnait pas à Lise quelques présentations ridicules qui entachaient selon lui la réputation des Laboratoires. Les autres responsables se montraient bien plus enthousiastes, alors que pour lui, ce dernier jour des Auditions était une souffrance répétée chaque année. Lise exposa rapidement le travail des Danois. Inès, la directrice IA cloua le bec de son collègue et Lise n’eut même pas à les défendre. On leur trouva une place le vendredi matin.
Elle quitta son bureau à 19 heures. Elle devait faire quelques courses pour le diner. Elle habitait à Veulettessur-Mer en face de la plage, au dernier étage d’une maison normande aux airs de manoir, baptisée la Villa des Coquelicots.
Pendant des années, elle était passée devant pour se rendre aux Laboratoires. La bâtisse était abandonnée et les éléments semblaient l’user au fil des saisons. Elle lui trouvait un charme incroyable. Charles et elle en avaient souvent parlé avec Guillaume le vice-président de la Fondation Lérôme et meilleur ami de Lise. Il leur avait appris son histoire. Construite au milieu du 18e siècle lorsque Veulettes-sur-Mer s’était distinguée comme un lieu de villégiature, elle avait accueilli des artistes, des écrivains, qui migraient de Paris vers la Haute-Normandie à la belle saison. Elle était passée de mains en mains jusqu’à devenir la propriété d’une vieille dame exilée en Australie. Elle restait là à décrépir, squattée parfois l’été.
Lise avait suggéré à son patron d’acquérir ensemble la Villa. Elle conserverait l’étage supérieur et la Fondation, qui gérait également l’important patrimoine immobilier de Charles Lérôme, achèterait les deux premiers niveaux. Il décida de les mettre à la disposition de l’association humanitaire que présidait sa fille avant son décès tragique, pour loger des réfugiés avec un loyer adapté à leurs revenus. Ils avaient discuté des heures des travaux à réaliser. L’affaire avait pris bien plus de temps que prévu à se finaliser. La propriétaire était décédée, les héritiers éparpillés. Le compromis ne fut signé qu’un mois avant la disparition de Charles. Mais Lise n’avait pas abandonné leur projet. Avec l’aide de la Fondation, elle s’était assuré que la Villa soit restaurée dans les règles de l’art. Six appartements avaient été aménagés. Le sien, tout en haut, et cinq autres loués aux réfugiés.
Elle osait à peine se l’avouer aujourd’hui, malgré son enthousiasme, ce projet l’avait un peu inquiétée. À 55 ans, elle vivait seule, n’avait pas de famille, sauf une petite nièce éloignée et peu d’amis. Elle ne savait pas trop comment faire en société, incapable de parler pour ne rien dire. Elle assurait sur le plan professionnel, mais dans sa vie privée c’était autre chose. Les gens l’ennuyaient le plus souvent, ou peut-être lui faisaient peur… elle n’avait pas trop envie de creuser de ce côté. Alors, cohabiter avec des réfugiés… Elle s’était rassurée en se disant que ce serait l’association qui gèrerait, qu’elle ne serait pas obligée de socialiser.
Aujourd’hui, la Villa était pleine. Trois familles et quelques jeunes adultes, arrivés des quatre coins du monde en guerre. Au début, Lise avait essayé de rester à l’écart. Mais elle s’était fait avoir, ce sont les nouveaux résidents qui l’avaient intégrée. Elle appartenait maintenant à cette petite tribu polyglotte qui lui allait bien. Elle n’ignorait pas bien sûr que sa façon de vivre ne correspondait pas à l’image habituelle d’une directrice de grande entreprise. Mais c’était sa manière de faire et peu lui importait que certains soient étonnés qu’elle n’ait ni chauffeur, ni personnel de maison ou qu’elle ne passe pas ses vacances dans des palaces. Elle avait autre chose à penser. Et puis Charles lui non plus ne se conformait pas au modèle de la grande bourgeoisie.
Elle croisa Hafida et lui demanda des nouvelles de son plus jeune fils qui se remettait d’une angine. Comme souvent la conversation eut lieu en arabe. Lise prenait un grand plaisir à s’adresser à tous dans leur langue maternelle, même s’ils maîtrisaient plutôt bien le français grâce aux cours dispensés par l’association. Elle rentra chez elle pour se changer avant de redescendre. Tout le monde était occupé à dresser la table et à maîtriser les enfants qui couraient partout. Le vendredi soir, c’était une tradition, on mangeait ensemble.
Les résidents des cinq appartements étaient là. Hafida et ses quatre enfants arrivés du Yémen. Ajda une yézidie et ses deux filles adolescentes. Deux Congolais à peine majeurs, originaires du Ghana. Un frère et une sœur, réfugiés d’Afghanistan et un couple âgé parvenu, on ne sait par quel hasard, de Birmanie jusqu’aux plages normandes. C’était d’ailleurs la seule chose que Lise avait suggérée à l’association, accueillir des personnes de pays différents. Elle s’était imaginé que cela éviterait le repli sur soi.
La soirée se passa avec bonheur. Chacun racontait sa semaine en dégustant les spécialités d’Hafida. Lise évoqua le travail des Danois. Un long débat sur l’intelligence artificielle au service de la santé eut lieu entre Munira, l’ancienne infirmière birmane, Asanté, le Congolais fan de numérique, et Mahyar, la jeune Afghane qui venait d’entrer en fac de médecine. Cela ressemblait à une conférence internationale sur fond de soleil couchant.
Quand Lise réintégra son appartement, elle ne put s’empêcher d’allumer la télé. Elle reprit son zapping, en commençant par la Colombie. Seule une chaîne catholique évoquait encore les moines, invitant à prier pour eux et à leur pardonner ce coup de folie. Mais toujours rien sur les raisons de leur acte ni sur ce qu’ils étaient devenus. Frustrée, elle continua à zapper. Une chaîne américaine parlait d’un pasteur retrouvé par ses ouailles quelques jours auparavant, mort d’une balle dans la tête. Encore une affaire de mœurs ! souffla Lise. En Birmanie, la traque des Rohingyas se poursuivait, tout comme celle des Ouïghours en Chine. Les nouvelles n’étaient pas meilleures en Europe, après la Suède et l’Italie, d’autres mouvements conservateurs faisaient alliance avec l’extrême droite. Les journalistes se faisaient l’écho d’un monde désespérant.
Lise savait bien sûr que le filtre de l’info en continu était trompeur. Les mauvaises nouvelles généraient plus d’audience que les bonnes, on ne les choisissait pas par hasard. Mais c’en était trop pour elle, elle rejoignit sa chambre et s’endormit d’un sommeil habité de moines colombiens armés de bouteilles qui poursuivaient des enfants dans une église.
Mike Norton se réveilla avec un violent mal de tête. Le jour commençait à poindre à travers les persiennes. Il alluma sa lampe de chevet et s’assit sur le bord du lit. Pris d’un haut-le-cœur, il se précipita dans la salle de bain, bousculant au passage la table de nuit. Il mit un temps infini à se relever, enleva son pyjama souillé et entra dans la douche. L’eau brûlante lui fit du bien et il dut se forcer pour sortir. Il retourna dans sa chambre pour s’habiller et découvrit la table renversée, la lampe cassée.
Sans avoir le courage de s’en occuper, il descendit à la cuisine. Son mal de tête et sa nausée commençaient à s’estomper, mais il ressentait toujours un étrange bourdonnement dans les oreilles. C’était comme lorsqu’il plongeait, enfant, tellement profond dans le lac Livingston que cela lui provoquait une douleur intense dans les tympans. Quand il remontait à la surface, les bruits lui arrivaient assourdis, comme s’il était encore sous l’eau.
L’horloge de la cuisine sonna. Sept heures, j’ai besoin d’un café, se dit-il. Je dois préparer la prière, les fidèles seront là dans deux heures ! Oubliant le café, il emprunta le couloir jusqu’au temple et ouvrit la porte. Il resta dans l’entrée à le regarder dans la pénombre. Les murs blancs sans ornements, les bancs alignés, la grande croix… il n’eut pas la force de franchir le seuil. Que faisait-il là ? Il se sentait comme étranger à la réalité. Plus rien n’avait de sens. Il retourna dans la cuisine et s’assit, hagard. Sur la table, sa vieille bible offerte par le conseil presbytéral lors de sa nomination. Il la regarda, puis se tourna vers la pendule comptant à rebours les minutes qui le séparaient de l’office. Il regarda ses mains. Les mains d’un jeune pasteur de trente ans responsable d’une petite communauté baptiste.
Une heure. Ils vont arriver dans une heure et je devrai mener la prière ! Il prit sa tête entre ses poings. Qu’est-ce qui m’arrive ? Ce n’est pas possible, je ne peux plus… Je dois partir ! Partir ? Où j’irai ? Chez mes parents au Texas ! C’est ça, chez mes parents ! Mais qu’est-ce que je vais leur dire ? Non, ce n’est rien, je suis juste malade, ça va aller, je dois me secouer !
45 minutes. Dans 45 minutes ils seront là ! Et le temple n’est même pas prêt ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Il tenta de se redresser, mais retomba lourdement sur sa chaise. Je ne peux plus, je vais partir, c’est la seule solution.
30 minutes. Il regarda par la fenêtre le soleil déjà bien levé. Il replongea au fond de l’eau.
En se garant sur le parking, John Roberts s’étonna de trouver la porte du temple fermée. Le pasteur Norton avait sans doute voulu garder la chaleur à l’intérieur. Il se dirigea vers l’entrée, mais alors qu’il montait les marches, une détonation retentit du côté de la maison du pasteur. Il courut récupérer son fusil, criant au passage à sa femme de rester dans la voiture avec les enfants et se précipita vers la porte. Il appela, toqua, tenta de l’ouvrir sans y parvenir. D’autres fidèles arrivèrent. Ils se mirent à plusieurs pour forcer la porte et pénétrèrent dans la maison.
Ils découvrirent le pasteur dans la cuisine, mort.
Lundi matin. Lise rejoignit son bureau à huit heures, la semaine s’annonçait chargée. Elle se consacra à la préparation du prochain conseil pharmaceutique. Tous les grands labos y participeraient. Comme d’habitude, chacun se pousserait du coude, les sourires pleins d’arrière-pensées. Elle devait caler son intervention, essayer d’obtenir des informations pour avoir quelques longueurs d’avance. C’était peut-être l’unique chose que son ancien patron n’avait pas réussi à lui transmettre. Si elle se sentait à l’aise avec les chercheurs et ses équipes, elle avait bien plus de mal avec ses homologues. Mais bon, Charles lui non plus n’était pas connu pour aimer les pince-fesses ! se dit-elle en guise d’excuse.
Elle maugréait toute seule, déclenchant les sourires en coin de son chef de cabinet, Nathan, qui venait lui apporter un dossier avec toutes les informations qu’il avait pu glaner. Celui-là, s’il continue, je vais le passer par la fenêtre ! La majeure partie du temps, elle l’adorait, mais quand elle était énervée, elle lui trouvait tous les défauts. Sa gentillesse devenait flagornerie, son empressement couardise. La semaine précédente, elle s’était emportée après lui sans raison, avant de s’en rendre compte et de s’excuser piteusement. Bien sûr, il avait compris, lui avait pardonné. « Mais ce n’est rien Lise », avait-il répliqué. Tant de bon sens c’était insupportable !
