Dieu ne lit pas de romans - Axel Jensen - E-Book

Dieu ne lit pas de romans E-Book

Axel Jensen

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Beschreibung

Un essai sur la religion qui prône la liberté d'expressionJe suis sûr que les lecteurs de Dieu ne lit pas de romans vont être éblouis par le savoir d'Axel Jensen, et divertis par son esprit vif et léger. En tant qu'objet de son attention bienveillante, j'ai moi-même été stimulé, provoqué et édifié. Il est possible qu'Axel Jensen en sache davantage que moi sur mon œuvre. (Salman Rushdie)L'ouvrage d'Axel Jensen, faisant référence aux Versets Sataniques, est une critique de la fatwa organisée contre Salman Rushdie.A PROPOS DE L'AUTEUR Axel Jensen est un écrivain norvégien, né en 1932 et mort en 2003. Véritable touche à tout, il a écrit des romans, des poèmes, des essais, mais aussi des scénarios pour des dessins animés.EXTRAITDans les années soixante-dix, lorsque l’homme de confiance des États-Unis au Moyen-Orient, le Roi des rois, la Lumière des Aryens, le Shah Reza Pahlavi se tenait sur son trône des paons au Palais du Golestan à Téhéran et rêvait d’un nouveau grand empire persan, le nom de Khomeini était à peine connu en dehors de la ville somnolente de Qom (un des centres d’enseignement les plus prestigieux de l’Islam chiite iranien) et Salman Rushdie n’avait sans doute aucune idée qu’il serait un jour un diable mondialement connu. Un diable envoyé par Allah, nous permettrons-nous d’ajouter quand Khomeini eut besoin d’un bouc émissaire après huit ans de guerre avec le régime Baas à Bagdad, une saignée du corps social iranien qui fit pousser un cri de douleur au chef charismatique et mourant de cet État divin nouveau-né. J’ai bu de ce calice d’amertume et perdu mon honneur devant Dieu.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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DIEU NE LIT PAS DE ROMANS

Axel Jensen

Dieu ne lit pas

de romans

Un voyage dans le monde de Salman Rushdie.

Essai traduit du norvégien

par Knut Sverre

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

© Pour l'édition originale :Gud Leser ikke romaner,

Cappelen, Oslo, 1994

Ce livre a été réalisé grâce à la collaboration de Norla(Norwegian Literature Abroad) à Oslo

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6723-8

© Pour l'édition en langue française :Dieu ne lit pas de romans,

Le Cri,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Avant-propos

La devise de Salman Rushdie en commençant à écrireLes Versets Sataniquesavait été : plutôt un échec spectaculaire qu’un succès mineur ! Il est donc ironique que les tirages aient fait de lui un multimillionnaire alors que certains passages paraissent avoir été écrits pour un cercle restreint de savants férus de religion. Après la bulle d’excommunication de Téhéran, des queues commençèrent à se former dans les librairies pour se procurer le roman au titre excitant. Ceux qui espéraient que Rushdie avait écrit un livre sur le satanisme furent déçus et troublés quand ils se rendirent compte qu’ils s’étaient fourvoyés dans de la littérature sérieuse et difficile d’accès. Nous n’y comprenons rien, fut la réaction la plus répandue. Khomeini ne rend-il pas service au monde en menaçant la vie de cet homme ?

Ce n’est donc pas à nous, bastion du luthéranisme, que s’adresse le Cantique Satanique. Quoique le lecteur occidental soit indirectement concerné, c’est au « marché domestique » de l’Inde et du Pakistan, et aux nombreux immigrés de l’Europe et des États-Unis que l’a destiné d’abord Salman Rushdie. Ce sont ces lecteurs-là qui se reconnaissent dans un texte, qui pour les Occidentaux demeure insupportablement ésotérique. C’est ainsi que l’esthète palestino-américain Edward W. Said – qui s’est fait remarquer en tournant en dérision la tradition des orientalistes occidentaux, ces experts conventionnels sur les colonies d’autrefois – se réjouit carrément : «Les Versets Sataniquessont un grand roman, un magnifique règlement de comptes avec une autorité qui exige une obéissance pÈresseuse, irréfléchie et inconsciente. Ce livre séduisant, émouvant et amusant, ne se présente pas du tout comme un sermon sinistre et querelleur mais plutôt comme un carnaval drôle. Cette œuvre littéraire a mille fois plus de valeur qu’une contredoctrine ou une nouvelle thèse. Dans cette affaire, il ne s’agit pas du tout d’outrage à l’Islam, mais d’appel à continuer la lutte pour cette démocratie qui nous a été refusée, à garder notre courage et à ne jamais nous rendre. Salman Rushdie est l’« intifada de la fantaisie ». C’est pourquoi tant de noms de lieux et de personnes tourbillonnent devant les yeux des lecteurs non initiés qui, sauf à avoir sous la main un grand nombre d’ouvrages de référence d’histoire religieuse, ne peuvent espérer déchiffrer – comme pour des mots croisés – les cryptogrammes rushdiens.

Révolté par la sentence de mort, j’ai voulu transmettre les pensées qui me sont venues pendant la lecture de Rushdie, avec l’ambition de comprendre pourquoi quelque chose d’aussi inoffensif qu’un roman peut déclencher l’instinct de meurtre chez des militants musulmans.

Dans leur très habile maniement des médias, ces derniers ont réussi à exporter leur version étroite et acerbe de l’Islam sur le marché mondial. Ils ont créé un conformisme artificiel qui n’a aucune justification dans la Maison de l’Islam, où il y a suffisamment de largeur d’esprit pour accueillir à la fois des paysans marocains moyenâgeux, l’élite intellectuelle raffinée du Caire, des navigateurs malais, des mollahs chinois, des monarques d’Arabie Saoudite, des nomades kirghiz, des indonésiens tolérants et musulmans par habitude, des panthères noires, Cat Stevens, et des imams persans rancuniers.

Dans les régimes corrompus et ruinés, où la majorité de la population se compose d’une jeunesse urbaine pauvre, inéduquée, qui n’a rien à perdre, les mosquées sont une compensation pour l’absence de l’État providence. Les slogans de l’Islam révolutionnaire offrent un espoir d’avenir et de dignité à des existences autrement dégradées. Le poète iranien Reza Bahreni résume ainsi la situation :

La jeunesse du tiers monde

mange des grenades explosives pour le petit déjeuner

de la poudre au déjeuner

se fait sauter en morceaux pour le dîner.

Demain ou après-demain

quand il faudra plus de calories

ils passeront à un régime de bombes atomiques

pour rester debout et mourir ou mourir en restant debout.

*

Mes considérations profanes n’impliquent pas qu’on ait lu lesVersets Sataniques,mais cela ne nuit en rien.

« Tuer quelqu’un, ce n’est pas défendre une thèse, c’est tuer quelqu’un. »

Sebastien Castello,

Contra libellum Calvini,1554.

« Si l’humanité entière à l’exception d’une personne était d’un avis et que cette personne fût d’un avis contraire, l’humanité n’aurait pas davantage le droit de faire taire cette personne, que celle-ci, en eût-elle le pouvoir, aurait le droit de faire taire l’humanité. »

John Stuart Mill,

On liberty,1859.

« Le meurtre est la forme absolue de la censure »

George Bernhard Shaw.

« Le travail d’un poète est de nommer l’innommable, de dénoncer le mensonge, de prendre parti, de déclencher un débat, de former le monde, d’empêcher qu’il s’endorme. »

Salman Rushdie,

Les Versets sataniques,1988.

*

Dans la vague de haine antisémite qui déferla sur la France au tournant du siècle, l’officier d’artillerie juif Alfred Dreyfus, reconnu coupable, le 23 décembre 1893, d’avoir passé des informations secrètes aux forces armées allemandes, fut condamné à la mise à la retraite d’office et déporté à vie à l’Île du Diable.

Dans sa préface auCapitaine Dreyfusde Nickolas Halasz, notre défunt président du Parlement Carl Joachim Hambro réfléchit avec une pointe de nostalgie à ce meurtre judiciaire qui révolta le monde entier. Il écrit : « À mesure qu’on lit le récit dramatique que fait Halasz de cette tragédie humaine de premier ordre s’élève en nous un sentiment d’accablement devant l’effrayante régression morale qu’aura connue la société culturelle et judiciaire internationale dans les soixante ans qui nous séparent de l’affaire Dreyfus. Les nouvelles générations liront avec étonnement et peut-être avec un soupir de regret le récit de cette période si proche dans le temps et cependant si lointaine par son contenu. C’était l’époque où, en Europe et en Amérique, existait une solidarité des consciences qui l’emportait sur la solidarité militaire et politique.

Sans doute le cher Hambro aurait-il davantage prétexte à des soupirs de nostalgie aujourd’hui que le scandale Rushdie, bientôt vieux de six ans, reste plus occulté que jamais par les bavardages diplomatiques. Une fois encore, il s’agit d’une affaire où des individus innocents se voient écrasés par la machine d’État, une fois encore sont violés des principes élémentaires de justice d’une manière qui dépasse de loin l’injustice perpétrée par les pouvoirs publics à l’encontre de Dreyfus.

Dans le cas Dreyfus, il ne s’agissait que d’un individu sans défense dont la vie fut détruite par des indices extrêmement faibles. L’anathème iranien est en revanche une incitation au meurtre collectif.

« Au nom du Tout-Puissant, il n’y a qu’un Dieu auquel nous devons revenir.

J’annonce aux musulmans du monde entier que l’auteur du livre intitulé « Les Versets Sataniques », qui est une attaque contre l’Islam, le Prophète et le Coran, mais aussi les éditeurs qui connaissent son contenu, sont condamnés à mort.

J’appelle tous les vrais musulmans, où qu’ils se trouvent, à exécuter ce jugement avec effet immédiat. Que personne ne puisse croire que les lois de l’Islam seront violées impunément. Bienheureux les martyrs qui offriront leur vie pour cette cause. »

Depuis la proclamation, le 14 février l989, de ce décret qui est une offense à la raison, par le fondateur de la théocratie iranienne Imam Haj Sayyaed Ruhallah Khomeini,il a coûté la vie à près de soixante-dix personnes. Aucune condamnation par l’Occident de la fatwa n’a été suivie d’effets politiques. Business as usual.

Aujourd’hui comme alors, la vie d’un individu ne semble avoir aucun prix.

*

Depuis les meurtres judiciaires de Socrate et de Jésus, c’est un point fondamental de notre conception juridique qu’une injustice faite à un seul y est considérée comme injustice contre tous. Certes, Dreyfus n’a pas été crucifié, mais ses conditions de vie à l’Île du Diable n’eurent rien de réjouissant. La cabane de pierre aux fenêtres grillagées où le martyr de l’honneur français languit durant six années, brûlait de chaleur pendant la journée. Pendant les nuits glaciales, Dreyfus reposait sur un lit de granit, les chevilles cadenassées de chaînes qui le cisaillaient jusqu’aux os et, quand « les tempêtes fouettaient la mer, que les vagues grondaient contre les rochers et qu’il hurlait sa douleur à leur abri… personne ne l’entendait. Lui-même et son histoire avaient été enterrés dans le silence. »

*

« Avec l’affaire Dreyfus commence un conflit de principes moraux sans précédent dans l’histoire de l’État moderne », affirme Halasz. Ce drame obligera la France à conduire un examen douloureux des fondements sur lesquels repose la démocratie. L’inviolabilité de l’individu, grand idéal assurément ! Mais devait-on dans la pratique sacrifier l’ensemble à une petite unité insignifiante ?

Pouvait-on mettre la sécurité de toute la nation française en jeu pour rendre justice morale à un seul Français ?

Des gens comme Clemenceau, les écrivains Anatole France, Maurice Barrès, Marcel Proust et Émile Zola répondirent un oui retentissant à cette question difficile. Un siècle plus tard, présentes à notre esprit les balles tirées contre l’éditeur norvégien desVersets Sataniques, la question reste tout aussi urgente.

Le futur premier ministre Clemenceau bombarda l’opinion de plus de huit cents articles. « Si un seul individu est privé de ses droits, toute la nation est menacée. La nation est la garantie pour tous les citoyens de profiter des mêmes droits, sans cette garantie aucun pays n’est une nation. »

Celui qui allait crever l’abcès fut le père du naturalisme européen, Émile Zola. Le 13 janvier 1898, quatre ans après la farce judiciaire, il publia son célèbre article enflammé « J’accuse » dans le journal de Clemenceau «L’Aurore».

« La vérité est en marche » tonna-t-il « rien ne l’arrêtera… Lorsque la vérité est cachée sous une chaise, elle amasse une telle force explosive que le jour où elle éclate, elle arrache tout… À quelles mesures abominables n’aura-t-on pas eu recours dans cette affaire stupide, à quelles cauchemardesques méthodes policières dignes de l’inquisition espagnole – pour donner satisfaction à quelques personnes accoutrées d’uniformes qui piétinent la nation sous leur talon de fer, bâillonnent le cri de la vérité et la justice derrière le mot trompeur de « raison d’État ».

*

L’Auroreétait un journal à tirage relativement modeste, mais le jour où fut publiée la protestation de Zola, il s’en vendit 300 000 exemplaires. La polémique qui s’ensuivit eut des retentissements bien au-delà des frontières de la France. C’était un siècle où les écrivains étaient pris au sérieux. Trente mille lettres et télégrammes affluèrent de tous les coins du monde, saluant l’appel. Des auteurs, des artistes, des compositeurs célèbres envoyèrent des déclarations de sympathie à Zola qui, à leurs yeux, personnifiait la France des droits de l’homme.Bjoernstjerne Bjoernson, qui allait devenir l’ami de Dreyfus, regretta que la France refusât d’écouter les grands esprits du monde. Des journaux russes allèrent jusqu’à demander si la France avait encore le droit de s’appeler la patrie des Lumières et, dansThe New York Herald,Mark Twaingronda : « Des lâches, des hypocrites, ds lèche-culs comme le sont les membres des tribunaux militaires et religieux, le monde peut en produire un million par année. Mais il faut cinq siècles pour que paraisse une Jeanne d’Arc ou un Zola ».

Le conflit gagna tous les niveaux, le mutisme le céda à une audace candide… Quel spectacle aurait pu rivaliser avec ce drame qui avait la France comme théâtre, les citoyens comme acteurs, le monde civilisé comme spectateur ?

Dans l’affaire Rushdie, le drame n’a pas atteint les mêmesdimensions, ce qu’il mériterait sans aucun doute. Car l’affaire Rushdien’est tout de même pas un simple grain de sable, une bagatelle, c’est une opération qui menace le nerf vital de la démocratie. Peut-être est-ce le silence avant la tempête que nous vivons maintenant…

*

« Quand j’avais six ans, je voulais être cuisinier », raconte Salvador Dali au début de son autobiographie. « Quand j’en avait sept, je voulais être Napoléon, mes ambitions n’ont pas baissé depuis. »

Salman Rushdie choisit l’histoire comme matière principale au King’s College de Cambridge, dans les années 60. Son porte-parole des « Enfants de minuit », Salem Sinai ne nous laisse aucun doute sur le rôle historique qu’il envisageait pour lui-même.

« Dites-le à cantonade », se réjouit-il. « C’est au moment précis où l’Inde gagnait son indépendance que je suis arrivé dans ce grand monde cul par-dessus tête. Au milieu des soupirs de soulagement des uns, des feux d’artifice et des transports d’allégresse des autres.

Quelques minutes après l’accouchement, mon père se cassa le gros orteil. Mais cet accident fut une bagatelle en comparaison de l’instant insolite et enivrant où l’on me passa les menottes de l’histoire ».

Pour James Joyce (auteur qui intéresse beaucoup Rushdie), l’histoire était un cauchemar dont il espérait se réveiller. Ce n’est pas le cas pour Rushdie. Il ne veut pas se réveiller de l’histoire. Il est lui-même tout ce qu’il y a de plus réveillé, il veut au contraire nous réveiller à elle.

En 1984, il publia dansGranta– le journal des étudiants d’Oxford – « Hors de la baleine », manifeste dans lequel il pourfend ceux que le besoin d’écrire démange mais qui le font à la Jonas, cachés dans le ventre de la baleine, protégés par une bonne grosse couche de graisse chaude qui les sépare de l’histoire et de la politique. Si, en effet, les auteurs laissaient les politiciens créer des images du monde, ce serait l’une des plus humiliantes défaites de l’histoire.

Hors de la baleine fait rage l’incessante tempête, la querelle éternelle de la dialectique de l’histoire.

« Hors de la baleine, on éprouve un réel besoin de fiction politique, de nouvelles langues qui nous rendent le monde compréhensible.

Nous sommes radioactifs d’histoire et de politique. Il est aussi mensonger de créer des univers fictifs totalement vierges d’impuretés politiques que d’en créer où personne n’aurait à travailler, manger, aimer, ou dormir. À l’extérieur de la baleine il devient nécessaire voire rafraîchissant de se confronter aux problèmes qui naissent quand quelqu’un incorpore un explosif politique dans un roman ».

Si nous avons bien compris Rushdie, la raison en est que la politique oscille entre farce et tragédie.

Expulsé de la chaleur utérine de la baleine, l’écrivain est contraint de reconnaître qu’il ou qu’elle fait partie du monde, fait partie de la mer, fait partie de la tempête.

*

Selon Rushdie, l’une des choses les plus exaltantes qui soient arrivées aux hommes au cours de ce siècle est d’avoir senti leurs convictions s’effriter entre leurs mains. Impossible de s’en tenir à des idées fixes, à des opinions bloquées sur quoi que ce soit, a-t-il déclaré dans une interview. « La table autour de laquelle nous sommes assis, le sol sous nos pieds, les piliers de la science eux-mêmes, tout chancelle. Notre temps est imprégné de doute. Tout ce que nous faisons, nous le faisons sous le signe du doute, pas de la foi. C’est aussi le fondement de ce grand mouvement dans l’art et la littérature qui s’appelle le modernisme – Que les dirigeants orthodoxes du monde musulman aient déclaré la guerre sainte au modernisme n’est pas de notre faute et ne discrédite nullement cette manière qu’a l’humanité de s’autocritiquer, qui est la contribution la plus importante du vingtième siècle. Si au contraire, vous essayez d’imaginer ce processus comme enrayé, comme ne valant plus la peine qu’on s’en occupe, eh bien, vous resterez là avec vos vieilles lunes de solutions toutes faites, l’air pas très malin – Dans ce cas, nous prendrons la liberté de protester.

Pour Rushdie, la question n’a jamais été de savoir si son œuvre affaiblissait ou renforçait la foi, mais si elle dégageait davantage de place pour le doute – Et le rire.

À une question concernant un malentendu entre lui et ses lecteurs, Milan Kundera a répondu sans hésiter : l’humour. Dans l’essai « Le jour où Panurge ne fera plus rire », il fait la comparaison entre Salman Rushdie et l’exubérant écrivain du quinzième siècle, François Rabelais. Ses racines plantées au dix neuvième siècle, Kundera regrette le temps où les premiers romanciers s’ébattaient librement et voluptueusement dans un monde luxuriant, plein de contradictions. Dans les livres de Rabelais, on trouve tout : « Du probable et de l’improbable, de l’allégorie, de la satire, des géants et des mortels ordinaires, des anecdotes, des réflexions, des voyages dans la réalité et la fantaisie, des polémiques savantes et des démonstrations reposant sur de véritables acrobaties verbales ». Comme par exemple la naissance du géant Gargantua : après que la très enceinte Madame Grandgousier s’est gavée de tripes, le médecin lui donne un purgatif si efficace que le bord du placenta se détache et que le fœtus Gargantua disparaît dans une veine pour ressortir par l’oreille de sa mère.

De la même façon, Rushdie laisse ses personnages principaux, les acteurs indiens Saladin Chamcha et Gibreel Farishta, échapper indemnes à une chute de huit mille mètres et une rencontre avec la Manche glaciale. Cela ne confirme aucune vérité scientifique ni mystique. Dès la première phrase, Rushdie conclut un accord avec le lecteur : surtout ne pas prendre trop au sérieux ce qui va suivre, même s’il se passe des choses radicales.

Tout porte à croire que Salman Rushdie s’est rendu coupable de transgresser la divine loi de Jante : « Tu ne riras pas de nous. » Car le fait même d’explorer des textes sacrés de manière historique et psychologique revient à les profaner, c’est-à-dire à les placer dans une sphère extérieure à toute religion. De même que le rire sonne silencieusement dans ce discours d’incertitude que l’on appelle roman, la profanation de textes d’inspiration divine qui arrive parfois dans ce genre d’art, est la plus provocante. La religion et l’humour ne se laissent pas concilier.

L’œuvre monumentale de Thomas Mann,«Joseph et ses frères », écrite entre 1926 et 1942, est une « exploration historique et psychologique » de textes sacrés qui, dans le mode souriant et sublime de la narration de Mann, ne sont plus sacrés du tout. Dieu qui, dans la Bible, existe depuis des temps immémoriaux devient chez Mann un personnage humain, une invention d’Abraham qui l’a sorti du chaos polythéiste. Convaincu à qui il doit son succès, Dieu s’exclame : « C’est incroyable comme ce pauvre homme me connaît bien. Est-ce vraiment grâce à lui que je vais devenir une célébrité ? Cela mériterait que je lui graisse la patte. »

Notons qu’aucune condamnation à mort post mortem de l’auteur et des traducteurs encore en vie n’émana de Jérusalem. Au contraire, « Joseph et ses frères » fut accueilli dans le respect général. Kundera en tire argument pour avancer que le processus de profanation ne serait plus considéré comme scandaleux, mais serait devenu admissible. C’est une vision un peu trop optimiste, car dans le cas de Rushdie, lui aussi a pris des libertés avec des textes protégés par le tabou, mais cela n’a pas été jugé aussi inoffensif.

Dans un climat de crise, il arrive que parler de littérature et d’art paraisse irresponsable.

Pour ce qui est desVersets Sataniques,il semble que la sentence de mort ait éclipsé l’intérêt du roman lui-même. Tous les commentaires sur ces versets du Diable si offensants ont tourné autour des questions telles que la liberté d’expression et la nécessité de la défendre, la religion, l’Islam, la chrétienté, le blasphème, la différence entre Sunnite et Shiite, les distinctions subtiles de la loi pénale musulmane, la légitimité de la fatwa, la question de savoir si un auteur a, ou non, le droit moral de blasphémer et par là de blesser les croyants. Ou plus révoltant encore : la question de savoir si Rushdie n’aurait pas profané l’Islam uniquement pour faire vendre son produit dégoûtant ?

À quoi Rushdie répond : « Il faut travailler dur pour être offensé parLes Versets Sataniques,cela requiert un long moment de lecture intense. Le roman contient un quart de million de mots. »

L’étouffante fraternité des écrivains, intellectuels et autres salonnards fit tout à coup la grimace sur ce roman, qu’il n’était plus à la mode d’avoir lu.

Rabelais aussi dut fuir la police idéologique de son temps, les théologiens de la Sorbonne, qui allumaient partout des bûchers. Mais contrairement à Salman Rushdie, Rabelais jouissait de la protection des puissants comme le Cardinal du Bellay, le Cardinal Odet, la reine Marguerite de Navarre et surtout François Ier, roi de France. Cherchaient-ils à défendre des principes ? La liberté d’expression ? Les droits de l’homme ? Non, répond Kundera, leur motif était meilleur : ils appréciaient la littérature et l’art.

En Inde rien à voir, tout à interpréter.

Kabir avait cent vingt ans, et n’avait plus longtemps à vivre quand il chanta :

Je suis ivre

Ivre de joie

De la joie de la jeunesse

Les trente millions de dieux sont là

Là où je vais

Bienheureux ! Bienheureux !

Je franchis le cercle sacré.

Henri Michaux,

PREMIÈRE PARTIE

L’ABONDANCE SAUVAGE DE L’HÉRITAGE ou Comment construire un ange

Un Barbare en Asie.

Le Prophète buvait-il du café ?

Dans les années soixante-dix, lorsque l’homme de confiance des États-Unis au Moyen-Orient, le Roi des rois, la Lumière des Aryens, le Shah Reza Pahlavi se tenait sur son trône des paons au Palais du Golestan à Téhéran et rêvait d’un nouveau grand empire persan, le nom de Khomeini était à peine connu en dehors de la ville somnolente de Qom (un des centres d’enseignement les plus prestigieux de l’Islam chiite iranien) et Salman Rushdie n’avait sans doute aucune idée qu’il serait un jour un diable mondialement connu. Un diable envoyé par Allah, nous permettrons-nous d’ajouter quand Khomeini eut besoin d’un bouc émissaire après huit ans de guerre avec le régime Baas à Bagdad, une saignée du corps social iranien qui fit pousser un cri de douleur au chef charismatique et mourant de cet État divin nouveau-né. J’ai bu de ce calice d’amertume et perdu mon honneur devant Dieu.

Peut-être était-ce pour rendre le calice moins amer et pour regagner un peu de cet honneur perdu, que tirant parti des systèmes de transmission mondiale de l’information, il fit connaître aux peuples du monde occidental un nouveau concept – la fatwa.

Fatwa peut être défini comme la déclaration juridique d’un expert de la loi islamique (sharia). Il n’existe sans doute pas de société aussi complètement réglementée que celle régie par la sharia. Véritable labyrinthe de lois régissant tout entre ciel et terre, depuis la façon correcte de prier ou de faire pénitence jusqu’à la manière de se couper les ongles. « … Des règles, des règles, des règles » gémit Salman Farsi, le secrétaire persan de Mahomet dansLes Versets Sataniques. « Des règles pour chaque diable de chose, si un homme pète, il doit tourner son visage contre le vent, une autre règle indique de quelle main se servir pour s’essuyer le derrière. C’était comme si aucun aspect de l’existence humaine ne pouvait rester sans règles. » Et là où il n’existait pas de règles, les membres de la corporation des horlogers iraniens découvrirent qu’il y avait constamment de la place pour de nouvelles règles – ils sont maintenant menacés par une fatwa de la part de ceux qui font respecter la loi pénale, s’ils importent, vendent ou réparent des montres en or.

*

Les répercussions géopolitiques qui devaient suivre la vague de conquêtes arabes déferlant sur de grandes parties de la planète au cours des siècles, après la mort du Prophète, avaient rendu impossible la réalisation du rêve d’un empire islamique centralisé. La chaîne de commandement était tout simplement trop longue et tortueuse pour les moyens de communication d’alors. Mais ce qui s’avéra possible ce fut de tramer les peuples des régions conquises par un tissu de règles universelles qui régirait le quotidien islamique – le soi-disantfighc’est-à-dire une législation ancrée dans la religion mais rassemblant tout une gamme de coutumes, d’ordonnances, de tradition arabe ou émanant de vieilles civilisations décadentes que les virils conquistadors musulmans avaient « libérées ». C’est dans ce creuset que furent forgées les clefs qui ouvraient ou fermaient les portes des prisons.

Bien que lasharia, la loi divine, constituât un système normatif qui avait contribué à former la culture musulmane telle que nous la connaissons de l’Arabie jusqu’en Chine, le corps des lois souffrait de graves lacunes dans certains domaines du droit constitutionnel ou pénal. Lashariareconnaissait le Coran comme la loi inviolable d’Allah etfighen vint à désigner la discipline qui explique comment les lois divines doivent être appliquées sur terre. Mais, tôt ou tard, de nouvelles situations devaient se présenter que le Prophète nécessairement ne pouvait pas avoir connues, dans cette partie isolée du monde où il vivait, il y a quatorze siècles. Par exemple l’achat, la vente et l’usage du tabac et du café que l’on ne trouvait pas sur le marché de La Mecque au temps de Mahomet.

Quand le tabac et le café firent leur apparition dans la Maison de l’Islam, il n’était pas dit dans le Coran si c’était une bénédiction ou une dépravation pour les croyants. Est-ce que le Prophète aurait bu du café ? Est-ce qu’il aurait fumé ?

Les sultans turcs ne le pensaient pas. C’est pourquoi ils fermèrent les maisons de café et interdirent l’usage du tabac, prétextant que l’interdiction coranique contre le vin s’appliquait à tous les stimulants. Quand le café fit son chemin au Moyen-Orient vers le quatorzième siècle, il fut reçu de manière peu hospitalière et plusieursfatwascontre le café furent adoptées. De nombreux navires chargés de café furent coulés. Mais les fatwas ne décourageaient pas les gens. Bien qu’un certain Bostanzade eût produit une fatwa détaillée en vers, les maisons de café s’ouvraient l’une après l’autre.

La première fatwa qui ordonna la peine de mort pour l’usage du tabac fut affichée dans la mosquée du Sultan Mahomet. Vingt officiers qui avaient fumé furent arrêtés, torturés et exécutés en présence du Sultan. De nombreux soldats qui avaient des pipes dans leurs manches profitaient de l’occasion pour fumer pendant l’exécution de leurs officiers.

Néanmoins, il fallait que sultan et juges écoutent ce que l’assemblée consultative pensait de l’affaire.Ijma, l’unanimité, le consensus de l’assemblée pouvait en effet avoir plus de poids que lafatwades sages muftis légistes.

L’usage du café fut justifié parijma, en alléguant qu’il avait un effet revigorant et permettait ainsi de prolonger la prière du soir et la piété nocturne.

L’assemblée des croyants voulait unanimement du café. Ni le sultan ni les sages muftis légistes ne pouvaient faire respecter lafatwaou l’inclure dans lasharia. Les buveurs de café sortirent vainqueurs de la lutte et, après la mort du sultan, le cheikh Al-Islam proclama une contrefatwa qui déclarait la fatwa de Mahomet nulle et non avenue.

*

C’est pourquoi, quand les Iraniens prétendent que la fatwa du défunt Khomeini ne peut être annulée, on ne peut les croire qu’avec une pincée de café.

Tout ce qu’il faut, en effet, c’est une contrefatwa.

Vu les conditions macabres qui existent à présent en Iran, il ne devrait pas être difficile de trouver un mufti qui pourrait en fournir une, pour un honoraire bien plus modeste que les deux millions de dollars plus les frais qui sont le prix pour ôter la vie de Rushdie. Dans la revue de l’Association des Auteurs suédois, le savant juriste musulman C.J. Charpentier est monté sur les barricades pour demander que soit prise une semblable contrefatwa : « Comme musulman sunnite, appartenant à l’école juridiquehanafitique, je demande – au nom d’Allah – que certains des ayatollahs qui font partie du gouvernement de la République Islamique d’Iran, prennent unefatwacontre celle qui fut prise par feu l’Imam Khomeini contre Salman Rushdie. Que celui qui fera cela reçoive garantie d’une place au Paradis. »

La veuve au couteau à castrer

Brièvement racontés,Les Versets Sataniquessont le récit de la rencontre de deux acteurs indiens (Saladin Chamcha et Gibreel Farishta) avec l’Angleterre de Maggie Thatcher, l’histoire de leurs carrières, leurs femmes, leurs crises, leurs métamorphoses, leur retour à Bombay, la ville où tous les deux ont grandi (comme Rushdie lui-même). À travers les personnages, le roman décrit cette zone de turbulences qui n’appartient à personne entre l’Est et l’Ouest, pour laquelle Rushdie a des qualifications particulières, lui qui connaît les deux mondes comme sa poche et a cette joie pétillante du narrateur qui, dansLes Enfants de Minuit, lui avait rapporté un demi-million de lecteurs. C’était, on s’en souvient, le récit des mille et un enfants auxquels Mère Inde avait donné naissance dans la nuit du 15 août 1947, quand Jawaharal Nehru, se levant au sein de l’Assemblée Constituante du pays, prononça avec simplicité, d’une voix étouffée par l’émotion, ces mots qui sont mieux connus en Inde qu’aucun autre discours de notre temps :

« Il y a de nombreuses années, nous avions pris rendez-vous avec le destin, et voici qu’est venu le temps où nous allons tenir notre promesse, pas entièrement, certes, mais en grande partie. Quand l’heure de minuit sonnera, quand le monde sera endormi, l’Inde se réveillera à la vie et à la liberté.

Voici venir le moment qui ne se produit que de manière rarissime dans l’histoire, celui où un pas s’accomplit de l’ancien vers le nouveau marquant la fin d’une époque, lorsque l’âme d’une nation longtemps opprimée peut s’exprimer librement. Il convient qu’en ce moment solennel nous prêtions serment de servir l’Inde et son peuple et cette cause encore plus vaste, l’humanité. »

Le père de la nation, Nehru, envoie aussi ses vœux de bonheur à l’alter ego de Rushdie, l’enfant de minuit Saleem :

« Cher petit Saleem,

Reçois mes félicitations tardives pour l’heureuse coïncidence de ta naissance. Tu es le plus récent porteur du visage très ancien de l’Inde, qui est éternellement jeune. Nous allons suivre ta vie avec la plus grande attention, c’est-à-dire d’une certaine façon la laisser devenir le miroir de la nôtre. »

Ce fut le miroir où la fille de Nehru, Indira Gandhi, put s’admirer elle-même sous les traits de Madame la Veuve au couteau.

Quand je visitai l’Inde pour la première fois au début des années soixante-dix, elle était le chef du gouvernement social-démocratique au Parlement de New Delhi. Elle était aussi ministre de l’Intérieur, chef du ministère de l’Information et de la Radio, présidente de la Commission du Plan et chef du ministère de l’Énergie atomique. Elle se sentait appelée à la tâche exigeante de préparer le futur pour une entreprise en faillite et mal structurée, au bord de la famine, de la guerre civile et de la révolution. Elle avait devant elle une rude montée à gravir. Le but : une Inde sans distinction de castes, d’opposition de classes, de privilèges héréditaires et de concentration du pouvoir de capital privé. Le secteur de la santé publique devait être réaménagé, la croissance de la population maîtrisée (par tous les moyens) ; des réformes agraires devaient être accélérées, la corruption générale exterminée, les forces armées renforcées, la misère éliminée ; une « démocratie » moderne et sécularisée devait être établie par une clique de pionniers anglophiles avec mandat de diriger plus d’un demi-milliard d’individus pauvres à l’extrême, appartenant à toutes sortes de groupements disparates, religieux et politiques, comprenant, outre cinquante millions de musulmans (aujourd’hui leur nombre a doublé), avant tout et par-dessus tout des hindous – Madame Gandhi devait devenir le flambeau du progrès, la figure de proue des technocrates et la représentante de la raison laïque dans une zone de la planète où les frontières entre le profane et le sacré sont effacées, et où seulement une minorité « éclairée » s’est délivrée de la croyance en des dieux et l’a remplacée par la foi dans le dieu Roupie. L’Hindou n’a jamais considéré comme nécessaire de douter du surnaturel, car aussi loin que nous pouvons suivre le passé de l’Inde, il a regardé la vie comme le souffle de l’éternité dans le temps,la présence de l’universel dans l’individu, l’infini dans le fini, le divin dans l’homme et le seul parmi la multitude. DansLes Enfants de Minuit,Salman Rushdie décrit donc l’effritement de la démocratie indienne, l’ivresse de la liberté en 1947 jusqu’à l’état de siège et la campagne pour la stérilisation en masse de 1977 : « Mille et un enfants sont nés, c’était mille et une possibilités qui n’avaient jamais existé auparavant, et c’étaient mille et une impasses. »Les Enfants de Minuit,selon l’angle de vision que l’on choisit, peuvent être vus comme un dernier mouvement convulsif de tout ce qui est vieilli et réactionnaire dans cette nation dévastée par les mythes, et dont la défaite aurait pu être désirable dans le cadre de l’économie de plus en plus moderne du vingtième siècle ; ou ils peuvent être vus comme le véritable espoir de la liberté, qui aujourd’hui s’est éteint pour toujours.

Un petit lord indien

Salahudin Chamchawallah – plus tard Chamcha – est un des deux personnages principaux desVersets Sataniquesqui a le plus de traits communs avec la vie de Rushdie. Est-ce que nous ne percevons pas le sourire ironique de l’auteur envers lui-même, quand il dessine le portrait de Salahudin comme ce gentleman oriental bien habillé, affalé dans un siège près d’un hublot dans le compartiment des non-fumeurs d’un jumbo-jet faisant route vers Vilayat, le monde attrayant de l’homme blanc ? « Ce visage était beau, d’une manière un peu acide, patricienne, avec de longues et grosses lèvres plissées vers le bas comme un turbot mécontent et des sourcils minces qui se courbaient de façon prononcée au-dessus des yeux qui contemplaient le monde avec une espèce de mépris vigilant. »

Né et ayant grandi à Bombay avec « une cuillère d’argent dans la bouche » dans la bizarre propriété familiale de Scandal Point, avec vue sur la mer d’Arabie, Saladin Chamcha vera exaucé son vœu le plus ardent – devenir anglais.

Chamcha veut dire « cuillère » en hindi et aussi en urdu. C’est au cours des premières années de gouvernement britannique que le mot devint synonyme de lécheurs sans honte ni scrupules, explique Tariq Ali dans « Une dynastie indienne ». Avant l’arrivée des Anglais, tout le monde mangeait avec les doigts, sans distinction de classe ni de caste. Quand les propriétaires dans le Nord commencèrent à inviter les nouveaux conquérants chez eux pour des festins somptueux, ils eurent besoin de couverts. Après quelque temps, un plaisantin les appela les « cuillères » des Anglais.

L’injure « chamcha » acquit une nouvelle actualité quand Indira Gandhi essaya de présenter son fils cadet Sanjay comme son successeur. Son intérêt récent pour la politique était un don du ciel pour les lécheurs et les parasites, qui ne se tiennent jamais loin du centre du pouvoir.

Un de ces parvenus serviles était le ministre de l’Information Vidja Charan Shukla. Il veilla à ce que le fils d’Indira Gandhi soit lancé à la télévision, à la radio et dans la presse comme un soleil, une lune, le porteur de flambeau pour « la jeunesse et la raison ». Deux mesures surtout provoquèrent une colère grandissante dans la population, les deux étant mises en œuvre par Sanjay Gandhi et ses chamchawallas : une campagne pour la stérilisation obligatoire et l’expulsion brutale des habitants des taudis de toutes les plus grandes villes de l’Inde.

Quand les pilules contraceptives, les préservatifs, la crème vaginale, l’avortement et les campagnes de comportement eurent échoué, les chirurgiens entrèrent en jeu. Les testicules furent enlevés des bourses, et l’utérus disparut à jamais. Le soir du 18 janvier 1977, le nez sensible de Salem discerne « quelque chose qui grésillait dans une poêle, quelque chose d’innommable assaisonné de safran des Indes, de coriandre, de cumin, de trèfle à corne de bouc… les relents âpres et inévitables de ce qui avait été enlevé, qui grillait sur une flamme faible et basse. »

Quatre cent vingt des mille et un enfants de minuit sont ainsi exposés au couteau à castrer de la Veuve, la déesse vengeresse qui veille à ce que certaines parties découpées soient accommodées sous forme d’une purée de curry aux oignons et au poivre vert et jetées aux chiens bâtards de Bénarès.

« Cela fait si mal », soupire Rushdie devant ses enfants de minuit. « Nous, enfants de l’indépendance, nous nous sommes précipités vite et sauvagement vers notre futur. Qui étions-nous ? Des promesses manquées, créées pour être écrasées. »

*

Pour souligner l’admiration sans borne de son « héros » pour tout ce qui est anglais, Rushdie lui donne le surnom de Spoono. Mais comme compensation pour sa caractéristique de lécheur inspirant la méfiance, l’auteur lui donne généreusement le prénom prometteur de Salahudin ou Saladin ; personnage qui réveille des souvenirs d’un temps où l’effusion de sang était indissolublement liée au sacré, et les manieurs d’épée et les lansquenets du Christ affrontaient les guerriers réputés de l’Islam. Son nom complet était Salah-ad din Ysuf ibn Ayyub al Kurdu (celui qui choisit le juste) connu également sous le nom de Malik an-Nasir.

Après le décès de Mahomet (632 après Jésus-Christ), les guerriers sacrés d’Allah envahirent de grandes parties de l’Empire romain qui se désagrégeait. Ils conquirent et gardèrent l’Afrique du nord-ouest, la péninsule ibérique et la « Gothie » gauloise (la côte du Languedoc entre les Pyrénées et l’embouchure du Rhône).

Un siècle et demi plus tard, alors que notre culture occidentale naissante faisait une rechute après l’effondrement de l’empire carolingien, les musulmans reprirent l’offensive à partir d’une base opérationnelle en Afrique et, cette fois, ils furent près de se rendre maîtres de l’Italie. Alors vint la contre-attaque. L’Islam était en déclin. Le sang chrétien bouillait. Les premières forces qui contre-attaquèrent étaient de grandes bandes populaires sans discipline plutôt que de vraies forces armées. Ils essayèrent de se frayer un chemin le long du Danube, et de là vers le sud jusqu’à Constantinople. C’était « la croisade du peuple » un courant qui dans son eau trouble portait beaucoup d’ordures ; des vagabonds, des ruinés, des colporteurs, des moines évadés et des canailles échappées. Tous étaient marqués de ce mélange complexe, de ce même état de fièvre, de ces mêmes alternances entre l’abondance et la mendicité qui caractérisent l’assaut d’une mine d’or.

En 1097 suivirent les forces organisées de la première croisade. Ils vinrent par des routes différentes de France, de Normandie, de Flandre, d’Angleterre, d’Italie méridionale et de Sicile, et la volonté et la puissance qui les animaient étaient normandes. Leurs instincts de pirates, qui faillirent décimer l’Italie, les tournèrent alors vers un monde nouveau et plus riche pour le piller – car cette masse populaire qui se précipitait vers l’Orient était embrasée par l’ambitieuse Église latine qui noircissait à outrance la Dhar al Islam (la Maison d’Islam) et les troupes diaboliques païennes de Mahomet. Jamais la guerre n’aura été plus sainte. Allah sur son trône au Paradis, et Notre père divin durent contempler avec satisfaction avec quelle ardeur leurs fils et serviteurs se massacraient.

Menés par Godefroy de Bouillon, les bons soldats du Christ prirent d’assaut Jérusalem, la ville également sacrée pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.

« Le massacre fut terrible », frissonne l’historien Ernest Baker. « Le sang des vaincus coulait dans les rues, au point que les hommes le faisaient gicler en passant à cheval. Lorsque la nuit tomba, les croisés -sanglotant de joie- arrivèrent au tombeau sacré, après avoir piétiné le pressoir à vin, et leurs mains ensanglantées se joignirent en prière. Ansi se termina la première croisade, en ce jour de juillet de l’Année du Seigneur 1099. »

*

À peine quarante ans plus tard, un clan kurde, prééminent et influent, fut béni d’un petit garçon qui prêta son nom au héros anglophile du roman de Salman Rushdie, Salahudin le lécheur. La nuit même de la naissance de Salahudin (1137), son père rassembla la famille et partit pour Alep pour se mettre au service du puissant gouverneur turc de la Syrie septentrionale. Saladin grandit à Balbek et à Damas et s’intéressa davantage à la théologie qu’à la profession guerrière. Bien que pour certains musulmans il n’y ait rien de surprenant à ce qu’un théologien empoigne son sabre courbé.

Saladin commença sa carrière militaire comme soldat de première classe sous l’étendard vert de l’Islam et parvint rapidement au grade de colonel à l’état-major sacré d’Asad ad-Din Sharuk, un de ses oncles. Nous commettrions une grande injustice si nous attribuions la carrière fabuleuse de Saladin à un clan kurde ambitieux et despotique. La voie de Saladin vers le pouvoir fut le produit de ses talents indéniables de stratège, de diplomate et de médiateur entre des fractions irréconciliables du paysage politique embrouillé du Moyen-Orient. À l’âge de trente et un ans, après la mort de son oncle, il fut promu Commandant des forces syriennes et Sultan d’Égypte. Il consolida et renforça sa situation lorsqu’en 1171, il supprima le califat Fatimide dirigé par les chiites et proclama la sunna comme la seule voie praticable aux musulmans respectueux de la loi et fidèles au Coran. Les serviteurs infidèles d’Allah avaient discrédité l’Islam en se permettant tout le luxe et l’enivrement des sens réservés aux martyrs sur le champ d’honneur, les étreintes avec les houris aux yeux noirs dans les roseraies divines. Ce n’est pas le moment d’examiner le schisme qui survint entre chiites et sunnites après la mort du Prophète. Très simplifiée, il s’agit d’une querelle religieuse sur la justification du pouvoir politique et économique.

Mahomet ne laissa aucun testament, aucune directive claire pour désigner qui parmi les croyants avait mérité de devenir le représentant d’Allah sur terre (le Calife) et de mener la campagne sainte contre d’autres potentats qui refusaient de se soumettre sans restriction au despotisme éclairé du monothéisme radical. C’était pourtant là le médicament universel de Mahomet contre l’hébétude morale et l’autarcie spirituelle. Conformément à une bonne vieille coutume du désert, la majorité affirmait que le successeur du Prophète devait être désigné par le choix unanime des plus anciens de l’assemblée des croyants. Le mot arabe « sunna » fait allusion à la coutume et à la tradition, et ceux qui adoptèrent ce point de vue furent connus sous le nom de « sunnis ».

Mais une minorité rebelle était plus portée vers une orientation généalogique. C’est pourquoi ils insistaient pour que le cousin et gendre de Mahomet – Ali – fût désigné comme le chef de la communauté. Car qui aurait davantage droit à la succession du Prophète que sa chair et son sang ? Ceux qui partageaient cette opinion furent appelés les chiites d’Ali ou « partisans ».

*

Au nom des sunnites, le premier calife, Abu Bakr répondit que les Prophètes n’avaient pas d’héritiers.

Leur succession appartenait à l’humanité et n’était pas une affaire de famille.

Les chiites étaient clairement influencés par la conception d’un royaume de droit divin comme dans la Perse (Iran) préislamique. En passant, nous observerons que ce sont les représentants de cette variante persane de l’Islam chiite -pour nous si énigmatique – qui déclenchèrent la vague de haine contre Rushdie.

Lessunnitesl’emportèrent finalement sur les partisans d’Ali et instituèrent leurs propres califes. Néanmoins, le désaccord entre sunnites et chiites continuera au cours de l’histoire de l’Islam et un grand nombre de différences théologiques et culturelles se développèrent qui divisèrent les deux groupes.

Dans son livre « Faith and Power », l’expert de l’Islam Edward Mortimer résume ces différences ainsi : « L’Islam sunnite est la doctrine du pouvoir et de la progression. L’Islam chiite est la doctrine de l’opposition. L’Islam chiite commence par une défaite ! La défaite d’Ali et de sa famille… Il a un appel particulier pour les perdants et les opprimés. C’est pourquoi il a si souvent été le cri de ralliement des classes inférieures du monde islamique – surtout des pauvres et des sans domicile. »

Les Fatimides chiites, qui avaient jadis été si puissants, s’emparèrent du trône d’Égypte – en vertu du droit de succession, en faisant valoir que le sang de Fatima, la fille du Prophète, coulait dans les veines des califes. Au temps de Saladin, la dynastie fatimide était entrée dans une phase de corruption marquée d’intrigues de cour et de révolutions de palais, dans une atmosphère chargée d’opium, de somnolences, de harem, d’empoisonnement, de têtes coupées et de grand apparat oriental – le tout enveloppé de citations du Coran et de glossolalie politique pompeuse et en partie même ruisselante de sang.

L’histoire montre que, lorsque les héritiers refusés de Mahomet arrivèrent au pouvoir, cela ne devint nullement une garantie que les intérêts des économiquement faibles fussent préservés.

Saladin réussit ce qu’aucun dirigeant au Moyen-Orient n’avait pu faire : réunir l’Égypte, la Syrie, la Palestine et l’Irak en unjihadcontre les croisés chrétiens. Qu’Allah les maudisse ! Toute sa vie fut concentrée en ce seul mot dejihad, qui un peu hardiment à la façon des journalistes, fut traduit par « guerre sainte » alors qu’il s’agit plutôt d’un état d’alerte religieux permanent.

Il existe unjihadde la langue, unjihaddu cœur, unjihadde la main, unjihadde la plume et unjihaddu sabre.

« Avec lesVersets Sataniquesj’ai cherché la réponse à deux questions principales », nous explique Rushdie.

« Quand une idée est exprimée au monde, elle doit subir deux grandes épreuves : Quand tu es faible, est-ce que tu fléchis ? Quand tu es fort, te montres-tu tolérant ? »

Quand Mahomet prit le pouvoir à La Mecque, il était fort, et il fit preuve d’une tolérance plus qu’ordinaire. Je ne sais pas si Rushdie ici est ironique lorsqu’il loue la mansuétude du Prophète qui se contente d’exécuter quelques personnes : deux actrices et deux poètes. Vu par des yeux d’historien, ceci est en fait presque d’une modération décevante. Quel a été le prix pour établir une dictature théocratique en Iran ? Amnesty International n’a aucune statistique à jour au sujet des jugements arbitraires, des exécutions et des poursuites d’hérétiques religieux et politiques. Mais nous en savons assez pour comprendre qu’ils n’ont pas suivi l’exemple de Mahomet. Il y a quelque chose de particulièrement grotesque dans le fait que ce soient des prêtres qui donnent l’ordre de remplir des prisons et des chambres de torture au nom d’un Dieu omniscient et miséricordieux. Cela nous fait plutôt penser aux piloris de l’inquisition et aux sacrifices humains aztèques.

Saladin, par contre, fit preuve d’une courtoisie égale à celle de Mahomet. Il ne fléchit pas alors qu’il était faible et, quand il reprit Jérusalem – où les croisés avaient pataugé dans le sang et où ni les enfants ni les femmes ni les vieillards n’avaient été épargnés – , il fit preuve d’une magnanimité qui remplit d’admiration à la fois les chrétiens et les musulmans. Même Richard Cœur de Lion enleva son heaume pour saluer le galant roi des Sarrasins.

Quand Saladin mourut (en l’an 1193 A.D.), les héritiers se jetèrent avec frénésie dans une bataille de chiens pour les restes d’un Moyen-Orient ravagé par la guerre. Ses amis durent tristement constater que l’un des grands fils du monde musulman n’avait pas les moyens de payer sa propre tombe.

*

Nous avons donné ce résumé sec de dictionnaire des cent ans de guerre fratricide dans le camp de la première religion monothéiste, (un temps caractérisé par la cruauté pieuse, le romantisme chevaleresque et l’impérialisme religieux, pour souligner la manière dont Rushdie fait signe au lecteur, en composant sa galerie de personnages. Saladin Chamcha, le lécheur de bottes, un musulman indien le reconnaîtra avec un signe de tête affirmatif, un grincement de dents ou un sourire. Pour des lecteurs d’autres sphères culturelles, la question essentielle ne se pose pas. Mais, comme ce ne sont pas les rêves et les hallucinations de Saladin Chamcha, mais bien ceux de la star menacée de psychose Ismail Najmuddin – alias Gibreel Farishta – qui ont attiré la colère d’Allah et fait de l’auteur desVersets Sataniquesune bête traquée par le clergé iranien, nous porterons désormais notre attention sur lui.

Le père des croyants

Ismail Najmuddin vient au monde sans feu d’artifice ni détonation de bouchon de champagne, à Poona, une ville minable. Ses parents musulmans l’appellent Ismail, d’après le fils qu’Abraham eut de l’esclave égyptienne Hagar, et le nom de famille de Najmuddin signifie Étoile de la Foi.

Le nom d’Islam donné à sa religion par Mahomet peut être traduit par soumission inconditionnelle du croyant aux lois du tout-puissant et miséricordieux Allah. Être musulman implique donc que l’on mette Dieu au-dessus de son faible ego humain. Et, pour la soumission divine le père d’Ismail, Abraham, était hors concours.

*

Mahomet n’hésita pas à le désigner comme le premier musulman.

Dans les versets initiaux du Coran, Abraham est présenté pour ainsi dire comme un collègue de Mahomet, l’un d’une longue file de serviteurs à qui Dieu avait confié la tâche de conduire l’humanité sur le droit chemin.

Mais dans les vers que l’ange annonciateur Gabriel, avec l’autorisation suprême, fit rédiger par les secrétaires élus du Prophète à Medina, quand il était influencé par le Livre des peuples (juifs et chrétiens), Abraham est soudainement devenu une personnalité importante. Le nom d’Ismail choisi par Rushdie pour le personnage de son roman, n’est pas une figure insignifiante dans le monde des représentations musulmanes mais en fait l’ancêtre des saints guerriers islamiques. Dans le récit biblique d’Ismail, Sara, l’épouse d’Abraham dit :

« Vois, le Seigneur m’a refusé un enfant, va donc chez ma servante. Peut-être pourrai-je avoir un enfant d’elle. » Et Abraham alla vers Hagar qui devint enceinte ; mais quand elle se vit enceinte, sa maîtresse ne compta plus à ses yeux – Sara dit alors à Abraham : « Tu es responsable de l’injure qui m’est faite. C’est moi qui ai mis ma servante sur ton sein ; mais dès qu’elle s’est vue enceinte, je n’ai plus compté à ses yeux. Que le Seigneur (décide) juge entre toi et moi. »

Abraham répondit à Sara : « Ta servante est en ton pouvoir, fais ce que bon te semble ». Sara la maltraita et elle prit la fuite.

L’ange du Seigneur la trouva près d’une source dans le désert, sur la route de Sur, et dit : « Hagar, servante de Sara, d’où viens-tu et où vas-tu ? » Elle répondit : « Je fuis devant Sara, ma maîtresse. » L’ange du Seigneur lui dit : « Retourne vers ta maîtresse et plie-toi à ses ordres ». Et l’ange du Seigneur lui dit : « Je multiplierai tellement ta descendance qu’on ne pourra la compter ». Et l’ange du Seigneur lui dit aussi : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils et il lui sera donné le nom d’Ismail (qui veut dire « Dieu entend »).Véritable âne sauvagecet homme, sa main contre tous et la main de tous contre lui. Il habitera à l’est de tous ses frères. »

Nous avons rappelé la comparaison faite par Milan Kundera entre le « Carnaval de relativité » de Salman Rushdie et la profanation laconique des annales sacrées juives par Thomas Mann dans « Joseph et ses frères ».

« Pour progresser vers Dieu et les hommes, il faut prendre les choses – ou du moins une chose – au sérieux », ironise-t-il au chapitre « Comment Abraham découvre Dieu ». Et le modèle intransigeant de Mahomet a une réponse cristalline : « Rien que le Plus Haut ».

« Au commencement Abraham trouva que l’adoration et l’appel ne pouvaient revenir qu’à la divine Terre. Elle prodiguait la nourriture et maintenait la vie. Puis il se rendit compte que la terre avait aussi besoin de la pluie du ciel. Il leva les yeux au ciel et vit le soleil, dans toute sa splendeur, son pouvoir de bénédiction, de malédiction, d’accidents et il se décida presque pour lui. Mais quand il réfléchit que le soleil se couche, il se dit qu’il ne pourrait en faire le Plus Haut. Alors il posa son regard sur la lune et les étoiles.Et il le fit avec ardeur et confiance… Mais quand l’étoile du matin apparut, le berger et le troupeau disparurent et Abraham en tira la conclusion : « Non, ils ne sont pas non plus des dieux qui sont dignes de moi ». Son âme était fatiguée et soucieuse et il se dit : « Si ceux-là, si haut qu’ils soient au ciel, n’ont pas quelqu’un qui est encore plus haut qu’eux, comment se pourrait-il que l’un se lève et l’autre se couche ? Il serait inconvenant pour moi, un homme, de les servir et pas celui qui est plus haut qu’eux et qui règne sur eux ». Et les pensées d’Abraham étaient si remarquablement proches de la vérité que Dieu le Seigneur en fut touché et dit : « Je vais t’oindre des huiles de la joie, plutôt que tes compagnons ». Ainsi par son élan vers le plus haut, Abraham découvrit Dieu. Il se l’était représenté, l’avait pensé, l’avait formé, et ainsi avait apporté un bienfait à tous : à Dieu, à lui-même et à tous ceux gagnés par sa prédication.

Ainsi l’ancêtre des religions monothéistes réunit tous les pouvoirs terrestres et célestes en un pouvoir qu’il appelle tour à tour Jahveh, le Seigneur et Allah.

Une ville qui a faim

Le père d’Ismail tente sa chance à Bombay où il trouve du travail parmi les dabbawallas (porteurs de déjeuner) aux pieds rapides et le garçon au nom prometteur suit littéralement les traces de son père.

La plupart des dabbawallas sont analphabètes mais apprennent vite le code secret des porteurs de déjeuner : « Croix gammée noire, cercle rouge, trait jaune, point. » Les longs parcours, la chasse frénétique fait penser aux descriptions par Charles Bukowski et Henri Miller, dont le combat pour le dollar tout-puissant des télégraphistes à New York City. Travail éreintant, du petit matin jusqu’à tard le soir, dans le chaudron bouillant de Bombay où deux mille dabbawallas apportent chaque jour cent mille petits seaux à déjeuner.

Un interminable jeûne forcé, de la naissance jusqu’au bûcher mortuaire – Mahatma Gandhi, tel est le passage du pauvre indien à travers la vie.

Le quartier de l’abondance est le nom d’un district de Bombay, ville natale de Rushdie, – Personne ne peut dire avec certitude combien de personnes y habitent. Quinze, peut être trente mille. D’épais nuages de mouches bourdonnent au-dessus d’énormes collines d’ordures. Entre les immeubles délabrés coulent les égouts, pas en courants rapides mais en rivières. L’odeur est immonde, à la fois puanteur de charogne âcre et douceâtre, écœurante de dégradation et de décadence. La pyramide d’ordures grandit pendant qu’on la regarde. « Et alors ? » hausse les épaules Nirad Chaudhuri, un des grands écrivains de l’Inde « Vous Occidentaux venez d’un monde matériel propre et plaisant où la crotte, les déchets et le désordre sont quelque chose de coupable. Mais je tiens à affirmer qu’on n’a pas mérité d’être reconnu comme citoyen indien si on n’a pas surmonté sa propre aversion contre la saleté sous toutes ses formes, si on ne reste pas entièrement indifférent à cinquante lépreux à divers stades de pourriture, ou si on n’est absolument pas dérangé par des excréments humains qui s’amoncellent partout, même dans les grandes villes. J’ai vu des rues où coulent les excréments pendant que les marchands de fruits, de légumes et autres denrées, tout à fait imperturbables, vendent leurs produits sur le trottoir. Je n’ai jamais eu d’objection à cela, et si j’ai une connaissance vivante de mon pays, elle est la récompense de ce réalisme immuable. »

Tu es dans le monde d’Ismail Najmuddin.

*

Ismail – l’agneau du sacrifice, l’étoile de la foi, le petit ange au bonnet de Gandhi de maman Naima, court à travers la foule des gares bruyantes de Bombay avec trente-quarante seaux à « tiffin » (déjeuners) posés sur un long plateau sur sa tête. Quand le train local s’arrête, il a à peine une minute pour monter et descendre.

Et puis ça recommence. Courir, courir, toujours courir le long des rues jusqu’à ce que l’acide lactique te sorte par les oreilles et il faut que tu descendes au fond de toi-même pour reprendre ta force première. Sois heureux : tu es un des élus de Dieu puisque tu as du travail !

Quand la pluie de la mousson tombe comme vache qui pisse, père et fils pataugent jusqu’à la taille dans les ordures et l’eau tiède, en balançant le menu du jour sur leur tête. Bombay est une ville qui a faim. Il existe des bandes de voleurs organisés qui se servent des plateaux à déjeuner.

Après le marathon du jour, père et fils titubent en rentrant chez eux, c’est-à-dire à la remise en tôle ondulée que Rushdie a placée tout près du grondement de la piste d’envol de l’aéroport.

Dans l’étreinte des houris

Nous pensons qu’à présent le lecteur ne peut plus douter que Rushdie ait choisi les noms de ses personnages avec soin ; à la mère pieuse et pauvre d’Ismail, il a en conséquence donné le nom d’un des sept (certains disent huit) paradis – Naima.

Les théologiens chrétiens du Moyen Âge étaient fort habiles pour peindre le diable en noir. La vision d’épouvante de ce qui attend le pécheur en enfer peut être considérée comme une des contributions les plus originales à cette littérature fantastique. Mais personne (à la possible exception de l’hindou) ne peut rivaliser avec le musulman quand il s’agit de créer des symboles de cette béatitude que le croyant a méritée quand il s’est tiré sain et sauf de la danse de funambule sur le pont Sirah, mince comme un cheveu, aiguisé comme le tranchant d’une épée, bordé d’une rampe de bouquets d’épines pointues comme des alènes que les bâtisseurs de ponts de l’Islam, tournés vers le ciel, ont tendu au-dessus de la mare d’enfer jusqu’au paradis.