Don Quichotte 2 - Miguel de Cervantes Saavedra - E-Book

Don Quichotte 2 E-Book

Miguel de Cervantes Saavedra

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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche | 1 | (El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha) est un roman écrit par Miguel de Cervantes et publié à Madrid en deux parties, en 1605 et 1615.
À la fois roman médiéval — un roman de chevalerie — et roman de l'époque moderne alors naissante, le livre est une parodie des mœurs médiévales et de l'idéal chevaleresque, et une critique des structures sociales d'une société espagnole rigide et vécue comme absurde. Don Quichotte est un jalon important de l'histoire littéraire et les interprétations qu'on en donne sont multiples : pur comique, satire sociale, analyse politique. Il est considéré comme l'un des romans les plus importants de la littérature mondiale.

Le personnage est à l'origine de l'archétype du Don Quichotte, personnage généreux et idéaliste qui se pose en redresseur de torts.
L’intrigue couvre les aventures d’un pauvre hidalgo (gentilhomme) de la Manche, dénommé Alonso Quichano, et obsédé par les livres de chevalerie, qu’il collectionne dans sa bibliothèque de façon maladive.
Ceux-ci troublent son jugement au point que Quichano se prend un beau jour pour le chevalier errant Don Quichotte, dont la mission est de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés. Il prend la route, monté sur son vieux cheval Rossinante, et prend pour écuyer un naïf paysan, Sancho Panza, qui chevauche un âne.
Don Quichotte voit dans la moindre auberge un château enchanté, prend les filles de paysans pour de belles princesses et les moulins à vent pour des géants envoyés par de méchants magiciens. Il fait d’une paysanne de son pays, Dulcinée du Toboso, qu’il ne rencontrera jamais, la dame de ses pensées à qui il jure amour et fidélité.
Sancho Panza, dont la principale préoccupation est, comme son nom l’indique, de se remplir la panse, estime que son maître souffre de visions, mais se conforme à sa conception du monde, et entreprend avec lui de briser l’envoûtement dont est victime Dulcinée.
|Wikipédia|

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SOMMMAIRE

Prologue

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVIl

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

Chapitre XXXIV

Chapitre XXXV

Chapitre XXXVI

Chapitre XXXVII

Chapitre XXXVIII

Chapitre XXXIX

Chapitre XL

Chapitre XLI

Chapitre XLII

Chapitre XLIII

Chapitre XLIV

Chapitre XLV

Chapitre XLVI

Chapitre XLVII

Chapitre XLVIII

Chapitre XLIX

Chapitre L

Chapitre LI

Chapitre LII

Chapitre LIII

Chapitre LIV

Chapitre LV

Chapitre LVI

Chapitre LVII

Chapitre LVIII

Chapitre LIX

Chapitre LX

Chapitre LXI

Chapitre LXII

Chapitre LXIII

Chapitre LXIV

Chapitre LXV

Chapitre LXVI

Chapitre LXVII

Chapitre LXVIII

Chapitre LXIX

Chapitre LXX

Chapitre LXXI

Chapitre LXXII

Chapitre LXXIII

Chapitre LXXIV

Notes

MIGUEL DE CERVANTES SAAVEDRA

L’Ingénieux Hidalgo

DON QUICHOTTE

de la Manche

tome 2

roman

J.J. Dubochel, 1836 (tome 2)

Traduction par Louis Viardot

Raanan Éditeur

Livre 81|édition 1

Prologue

 

Au lecteur

 

Vive Dieu ! avec quelle impatience, lecteur illustre, ou peut-être plébéien, tu dois attendre à présent ce prologue, croyant y trouver des vengeances, des querelles, des reproches outrageants à l’auteur du second Don Quichotte ! je veux dire à celui qui fut, dit-on, engendré à Tordésillas, et qui naquit à Tarragone1. Eh bien ! en vérité, je ne puis te donner ce contentement : car, si les outrages éveillent la colère dans les cœurs les plus humbles, dans le mien cette règle souffre une exception. Voudrais-tu que je lui jetasse au nez qu’il est un âne, un sot, un impertinent ? Je n’en ai pas seulement la pensée. Que son péché le punisse, qu’il le mange avec son pain, et grand bien lui fasse. 

Ce que je n’ai pu m’empêcher de ressentir, c’est qu’il m’appelle injurieusement vieux et manchot, comme s’il avait été en mon pouvoir de retenir le temps, de faire qu’il ne passât point pour moi ; ou comme si ma main eût été brisée dans quelque taverne, et non dans la plus éclatante rencontre qu’aient vue les siècles passés et présents, et qu’espèrent voir les siècles à venir2. Si mes blessures ne brillent pas glorieusement aux yeux de ceux qui les regardent, elles sont appréciées du moins dans l’estime de ceux qui savent où elles furent reçues : car il sied mieux au soldat d’être mort dans la bataille, que libre dans la fuite. Je suis si pénétré de cela, que, si l’on me proposait aujourd’hui d’opérer pour moi une chose impossible, j’aimerais mieux m’être trouvé à cette prodigieuse affaire, que de me trouver, à présent, guéri de mes blessures, sans y avoir pris part. Les blessures que le soldat porte sur le visage et sur la poitrine sont des étoiles qui guident les autres au ciel de l’honneur et au désir des nobles louanges. D’une autre part, il faut observer que ce n’est point avec les cheveux blancs qu’on écrit, mais avec l’entendement, qui a coutume de se fortifier par les années. 

Une autre chose encore m’a fâché : c’est qu’il m’appelât envieux, et m’expliquât, comme si je l’eusse ignoré, ce que c’est que l’envie : car, en bonne vérité, des deux sortes d’envie qu’il y a, je ne connais que la sainte. la noble, la bien intentionnée. S’il en est ainsi, comment irais-je m’attaquer à aucun prêtre, surtout quand il ajoute à cette qualité celle de familier du saint-office3 ? Si l’autre l’a dit pour celui qu’il semble avoir désigné, il se trompe du tout au tout, car de celui-ci j’adore le génie, j’admire les œuvres, et je loue l’occupation continuelle et vertueuse. Toutefois, je suis fort obligé à monsieur l’auteur de dire que mes Nouvelles sont plus satiriques qu’exemplaires, mais qu’elles sont bonnes, et qu’elles ne pourraient l’être s’il ne s’y trouvait un peu de tout. 

Il me semble que tu vas dire, lecteur, que je me restreins étrangement, et me contiens un peu trop dans les limites de ma modestie : mais je sais qu’il ne faut pas ajouter affliction sur affliction, et celle qu’endure ce seigneur doit être bien grande, puisqu’il n’ose paraître en plein air et en plein jour, qu’il déguise son nom, qu’il dissimule sa patrie, comme s’il avait commis quelque attentat de lèse-majesté. Si, par hasard, tu viens à le connaître, dis-lui de ma part que je ne me tiens pas pour offensé, que je sais fort bien ce que sont les tentations du diable, et qu’une des plus puissantes qu’il emploie, c’est de mettre à un homme dans la tête qu’il peut composer et publier un livre qui lui donnera autant de renommée que d’argent, et autant d’argent que de renommée.

Et même, pour preuve de cette vérité je veux qu’avec ton esprit et ta bonne grâce tu lui racontes cette histoire-ci :

Il y avait à Séville un fou, qui donna dans la plus gracieuse extravagance dont jamais fou se fût avisé au monde. Il fit un tuyau de jonc, pointu par le bout ; et, quand il attrapait un chien dans la rue, ou partout ailleurs, il lui prenait une patte sous son pied, lui levait l’autre avec la main, et, du mieux qu’il pouvait, lui introduisait la pointe du tuyau dans certain endroit par où, en soufflant, il faisait devenir le pauvre animal rond comme une boule. Quand il l’avait mis en cet état, il lui donnait deux petits coups de la main sur le ventre, et le lâchait en disant aux assistants, qui étaient toujours fort nombreux : « Vos Grâces penseront-elles maintenant que ce soit un petit travail que d’enfler un chien ? » Penserez-vous maintenant que ce soit un petit travail que de faire un livre ? Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, tu lui diras celui-ci, qui est également un conte de fou et de chien :

Il y avait à Cordoue un autre fou, lequel avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre, ou un quartier de pierre, non des plus légers : quand il rencontrait quelque chien qui ne fût pas sur ses gardes, il s’en approchait, et laissait tomber d’aplomb le poids sur lui. Le chien, roulant sous le coup, jetait des hurlements, et se sauvait à ne pas s’arrêter au bout de trois rues. Or, il arriva que, parmi les chiens sur lesquels il déchargea son fardeau, se trouva le chien d’un bonnetier, que son maître aimait beaucoup. La pierre, en tombant, lui frappa sur la tête : le chien assommé jeta des cris perçants : le maître, qui le vit maltraiter, en devint furieux. Il empoigna une aune, tomba sur le fou, et le bâtonna de la tête aux pieds. À chaque décharge, il lui disait : « Chien de voleur, à mon lévrier4 ! N’as-tu pas vu, cruel, que mon chien était lévrier ? » Et lui répétant le nom de lévrier mainte et mainte fois, il renvoya le fou moulu comme plâtre. Le châtiment fit son effet : le fou se retira, et de plus d’un mois ne se montra dans les rues. À la fin, il reparut avec la même invention, et une charge plus forte. Il s’approchait de la place où était le chien, le visait de son mieux : mais, sans laisser tomber la pierre, il disait : « Celui-ci est lévrier, gare ! » Effectivement, tous les chiens qu’il rencontrait, fussent-ils dogues ou roquets, il disait qu’ils étaient lévriers, et dès lors il ne lâcha plus jamais la pierre. 

Peut-être en arrivera-t-il autant à cet historien : il n’osera plus lâcher le poids de son esprit en livres, qui, lorsqu’ils sont mauvais, sont plus durs que des pierres. Dis-lui encore que la menace qu’il me fait de m’enlever tout profit avec son livre, je m’en soucie comme d’une obole, et qu’en me conformant au fameux intermède de la Perendenga5, je lui réponds : « Vive pour moi le veinticuatro, mon seigneur6, et le Christ pour tous ! » Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la vertu chrétienne et la libéralité bien connue me maintiennent en pied contre tous les coups de ma mauvaise fortune, et vive la suprême charité de l’illustrissime archevêque de Tolède, don Bernardo de Sandoval y Rojas ! après cela, qu’il n’y ait pas même d’imprimerie au monde, ou qu’on y imprime contre moi autant de livres que contient de lettres la complainte de Mingo Revulgo7. Ces deux princes, sans que mon adulation, sans qu’aucune autre espèce d’éloge les sollicite, et par seule bonté d’âme, ont pris à leur charge le soin de venir généreusement à mon aide : en cela, je me tiens pour plus heureux et plus riche que si la fortune, par une voie ordinaire, m’eût conduit à son faîte. L’honneur peut rester au pauvre, mais non au pervers : la pauvreté peut couvrir d’un nuage la noblesse, mais non l’obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu jette quelque lumière, ne serait-ce que par les fentes de la détresse, elle finit par être estimée des hauts et nobles esprits, et par conséquent favorisée. 

Ne lui dis rien de plus, et je ne veux pas non plus t’en dire davantage. Je te ferai seulement observer que cette seconde partie du Don Quichotte, dont je te fais offrande, est taillée sur le même patron et du même drap que la première. Dans celle-ci, je te donne don Quichotte conduit jusqu’au terme, et finalement mort et enterré, afin que personne ne s’avise de lui dresser de nouveaux actes certificatifs, puisque les anciens sont bien suffisants. Il suffit aussi qu’un honnête homme ait rendu compte de ses discrètes folies, sans que d’autres veuillent encore y mettre les doigts. L’abondance des choses, même bonnes, les déprécie, et la rareté des mauvaises mêmes les fait apprécier en un point. J’oubliais de te dire d’attendre le Persilès, que je suis en train d’achever, et la seconde partie de Galatée8. 

Chapitre I

 

De la manière dont le curé et le barbier se conduisirent avec don Quichotte au sujet de sa maladie

 

Cid Hamet Ben-Engéli raconte, dans la seconde partie de cette histoire et troisième sortie de don Quichotte, que le curé et le barbier demeurèrent presque un mois sans le voir, afin de ne pas lui rappeler le souvenir des choses passées. Toutefois, ils ne manquèrent pas de visiter sa nièce et sa gouvernante pour leur recommander de le choyer avec grande attention, de lui donner à manger des confortants et des choses bonnes pour le cœur et le cerveau, desquels, suivant toute apparence, procédait son infirmité. Elles répondirent qu’elles faisaient ainsi et continueraient à faire de même avec tout le soin, toute la bonne volonté possibles : car elles commençaient à s’apercevoir que, par moments, leur seigneur témoignait qu’il avait entièrement recouvré l’usage de son bon sens. Cette nouvelle causa beaucoup de joie aux deux amis, qui crurent avoir eu la plus heureuse idée en le ramenant enchanté sur la charrette à bœufs, comme l’a raconté, dans ses derniers chapitres, la première partie de cette grande autant que ponctuelle histoire. Ils résolurent donc de lui rendre visite et de faire l’expérience de sa guérison, bien qu’ils tinssent pour impossible qu’elle fût complète. Ils se promirent également de ne toucher à aucun point de la chevalerie errante, pour ne pas courir le danger de découdre les points de sa blessure, qui était encore si fraîchement reprise9. 

Ils allèrent enfin le voir, et le trouvèrent assis sur son lit, enveloppé dans une camisole de serge verte et coiffé d’un bonnet de laine rouge de Tolède, avec un visage si sec, si enfumé, qu’il semblait être devenu chair de momie. Don Quichotte leur fit très bon accueil ; et, quand ils s’informèrent de sa santé, il en rendit compte avec beaucoup de sens et d’élégantes expressions. La conversation prit son cours, et l’on vint à parler de ce qu’on appelle raison d’État et modes de gouvernement : l’un réformait cet abus et condamnait celui-là ; l’autre corrigeait cette coutume et réprouvait celle-ci : bref, chacun des trois amis devint un nouveau législateur, un Lycurgue moderne, un Solon tout neuf ; et, tous ensemble, ils refirent si bien l’État de fond en comble, qu’on eût dit qu’ils l’avaient rapporté à la forge, et l’en avaient retiré tout autre qu’ils ne l’y avaient mis. Don Quichotte parla avec tant d’intelligence et d’esprit sur les diverses matières qu’on traita, que les deux examinateurs furent convaincus qu’il avait recouvré toute sa santé et tout son jugement. 

La nièce et la gouvernante étaient présentes à l’entretien, et, pleurant de joie, ne cessaient de rendre grâce à Dieu de ce qu’elles voyaient leur seigneur revenu à une si parfaite intelligence. Mais le curé, changeant son projet primitif, qui était de ne pas toucher à la corde de chevalerie, voulut rendre l’expérience complète, et s’assurer si la guérison de don Quichotte était fausse ou véritable. Il vint donc, de fil en aiguille, à raconter quelques nouvelles qui arrivaient de la capitale. Entre autres choses, il dit qu’on tenait pour certain que le Turc descendait du Bosphore avec une flotte formidable10 : mais qu’on ignorait encore son dessein, et sur quels rivages devait fondre une si grande tempête. Il ajouta que, dans cette crainte, qui presque chaque année nous tient sur le qui-vive, toute la chrétienté était en armes, et que Sa Majesté avait fait mettre en défense les côtes de Naples, de Sicile et de Malte. 

Don Quichotte répondit :

« Sa Majesté agit en prudent capitaine lorsqu’elle met d’avance ses États en sûreté, pour que l’ennemi ne les prenne pas au dépourvu. Mais si Sa Majesté acceptait mon avis, je lui conseillerais une mesure dont elle est certainement, à l’heure qu’il est, bien loin de se douter. »

À peine le curé eut-il entendu ces mots, qu’il dit en lui-même :

« Que Dieu te tende la main, pauvre don Quichotte ! il me semble que tu te précipites du faîte élevé de ta folie au profond abîme de ta simplicité. »

Le barbier, qui avait eu la même pensée que son compère, demanda à don Quichotte quelle était cette mesure qu’il serait, à son avis, si utile de prendre.

« Peut-être, ajouta-t-il, sera-t-elle bonne à porter sur la longue liste des impertinentes remontrances qu’on a coutume d’adresser aux princes.

– La mienne, seigneur râpeur de barbes, reprit don Quichotte, ne sera point impertinente, mais fort pertinente, au contraire.

– Je ne le dis pas en ce sens, répliqua le barbier, mais parce que l’expérience prouve que tous ou presque tous les expédients qu’on propose à Sa Majesté sont impossibles ou extravagants, et au détriment du roi ou du royaume.

– Eh bien ! répondit don Quichotte, le mien n’est ni impossible ni extravagant : c’est le plus facile, le plus juste et le mieux avisé qui puisse tomber dans la pensée d’aucun inventeur d’expédients11. 

– Pourquoi Votre Grâce tarde-t-elle à le dire, seigneur don Quichotte ? demanda le curé.

– Je ne voudrais pas, répondit don Quichotte, le dire ici à cette heure, et que demain matin il arrivât aux oreilles de messieurs les conseillers du conseil de Castille, de façon qu’un autre reçût les honneurs et le prix de mon travail.

– Quant à moi, dit le barbier, je donne ma parole, tant ici-bas que devant Dieu, de ne répéter ce que va dire Votre Grâce ni à Roi, ni à Roch, ni à nul homme terrestre : serment que j’ai appris dans le romance du curé, lequel avisa le roi du larron qui lui avait volé les cent doubles et sa mule au pas d’amble12. 

– Je ne sais pas l’histoire, répondit don Quichotte : mais je sais que le serment est bon, sachant que le seigneur barbier est homme de bien.

– Quand même il ne le serait pas, reprit le curé, moi je le cautionne, et me porte garant qu’en ce cas il ne parlera pas plus qu’un muet, sous peine de payer l’amende et le dédit.

– Et vous, seigneur curé, dit don Quichotte, qui vous cautionne ?

– Ma profession, répondit le curé, qui m’oblige à garder les secrets.

– Corbleu ! s’écria pour lors don Quichotte, Sa Majesté n’a qu’à ordonner, par proclamation publique, qu’à un jour fixé, tous les chevaliers errants qui errent par l’Espagne se réunissent à sa cour : quand il n’en viendrait qu’une demi-douzaine, tel pourrait se trouver parmi eux qui suffirait seul pour détruire toute la puissance du Turc. Que Vos Grâces soient attentives, et suivent bien mon raisonnement. Est-ce, par hasard, chose nouvelle qu’un chevalier errant défasse à lui seul une armée de deux cent mille hommes, comme s’ils n’eussent tous ensemble qu’une gorge à couper, ou qu’ils fussent faits de pâte à massepains ? Sinon, voyez plutôt combien d’histoires sont remplies de ces merveilles ! Il faudrait aujourd’hui, à la male heure pour moi, car je ne veux pas dire pour un autre, que vécût le fameux don Bélianis, ou quelque autre chevalier de l’innombrable lignée d’Amadis de Gaule. Si l’un de ceux-là vivait, et que le Turc se vît face à face avec lui, par ma foi, je ne voudrais pas être dans la peau du Turc. Mais Dieu jettera les yeux sur son peuple, et lui enverra quelqu’un, moins redoutable peut-être que les chevaliers errants du temps passé, qui pourtant ne leur cédera point en valeur. Dieu m’entend, et je n’en dis pas davantage !

– Ah ! sainte Vierge ! s’écria la nièce, qu’on me tue si mon seigneur n’a pas envie de redevenir chevalier errant.

– Chevalier errant je dois mourir, répondit don Quichotte : que le Turc monte ou descende, quand il voudra, et en si grande force qu’il pourra : je répète encore que Dieu m’entend. »

Le barbier dit alors :

« Permettez-moi, j’en supplie Vos Grâces, de vous raconter une petite histoire qui est arrivée à Séville ; elle vient si bien à point, que l’envie me prend de vous la raconter. »

Don Quichotte donna son assentiment, le curé et les femmes prêtèrent leur attention, et le barbier commença de la sorte :

« Dans l’hôpital des fous, à Séville, il y avait un homme que ses parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l’esprit. Il avait été gradué en droit canon par l’université d’Osuna ; mais, selon l’opinion de bien des gens, quand même c’eût été par l’université de Salamanque, il n’en serait pas moins devenu fou. Au bout de quelques années de réclusion, ce licencié s’imagina qu’il avait recouvré le jugement et possédait le plein exercice de ses facultés. Dans cette idée, il écrivit à l’archevêque, en le suppliant avec instance, et dans les termes les plus sensés, de le tirer de la misère où il vivait, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait grâce de lui rendre la raison. Il ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, qu’il restât fou jusqu’à sa mort. Convaincu par plusieurs billets très sensés et très spirituels, l’archevêque chargea un de ses chapelains de s’informer, auprès du recteur de l’hôpital, si ce qu’écrivait ce licencié était bien exact. et même de causer avec le fou, afin que, s’il lui semblait avoir recouvré l’esprit, il le tirât de sa loge et lui rendît la liberté. Le chapelain remplit sa mission, et le recteur lui dit que cet homme était encore fou ; que, bien qu’il parlât maintes fois comme une personne d’intelligence rassise, il éclatait à la fin en telles extravagances, qu’elles égalaient par le nombre et la grandeur tous les propos sensés qu’il avait tenus auparavant, comme on pouvait, au reste, s’en assurer en conversant avec lui. Le chapelain voulut faire l’expérience : il alla trouver le fou, et l’entretint plus d’une heure entière. Pendant tout ce temps, le fou ne laissa pas échapper un mot extravagant ou même équivoque ; au contraire, il parla si raisonnablement, que le chapelain fut obligé de croire qu’il était totalement guéri. Entre autres choses, le fou accusa le recteur de l’hôpital. « Il me garde rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que lui font mes parents afin qu’il dise que je suis encore fou, bien qu’ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j’aie dans ma disgrâce, c’est ma grande fortune : car, pour en jouir, mes héritiers portent un faux jugement et révoquent en doute la grâce que le Seigneur m’a faite en me rappelant de l’état de brute à l’état d’homme. » Finalement, le fou parla de telle sorte qu’il rendit le recteur suspect, qu’il fit paraître ses parents avaricieux et dénaturés, et se montra lui-même si raisonnable, que le chapelain résolut de le conduire à l’archevêque pour que celui-ci reconnût et touchât du doigt la vérité de cette affaire. Dans cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre au licencié les habits qu’il portait à son entrée dans l’hôpital. À son tour, le recteur le supplia de prendre garde à ce qu’il allait faire : car, sans nul doute, le licencié était encore fou. Mais ses remontrances et ses avis ne réussirent pas à détourner le chapelain de son idée. Le recteur obéit donc, en voyant que c’était un ordre de l’archevêque, et l’on remit au licencié ses anciens habits, qui étaient neufs et décents. Lorsqu’il se vit dépouillé de la casaque de fou et rhabillé en homme sage, il demanda par charité au chapelain la permission d’aller prendre congé de ses camarades les fous. Le chapelain répondit qu’il voulait l’accompagner et voir les fous qu’il y avait dans la maison. Ils montèrent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient présentes. Quand le licencié arriva devant une cage où l’on tenait enfermé un fou furieux, bien qu’en ce moment tranquille et calme, il lui dit : « Voyez, frère, si vous avez quelque chose à me recommander : je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie miséricorde et sans que je le méritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne santé et dans mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n’est impossible. Ayez grande espérance en lui. Puisqu’il m’a remis en mon premier état, il pourra bien vous y remettre également, si vous avez confiance en sa bonté. J’aurai soin de vous envoyer quelques friands morceaux, et mangez-les de bon cœur : car, en vérité, je m’imagine, comme ayant passé par là, que toutes nos folies procèdent de ce que nous avons l’estomac vide et le cerveau plein d’air. Allons, allons, prenez courage : l’abattement dans les infortunes détruit la santé et hâte la mort. » Tous ces propos du licencié étaient entendus par un autre fou renfermé dans la cage en face de celle du furieux. Il se leva d’une vieille natte de jonc sur laquelle il était couché tout nu, et demanda à haute voix quel était celui qui s’en allait bien portant de corps et d’esprit. « C’est moi, frère, qui m’en vais, répondit le licencié : je n’ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des grâces infinies pour la faveur qu’il m’a faite. – Prenez garde à ce que vous dites, licencié mon ami, répliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre loge, pour éviter l’aller et le retour. – Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et rien ne m’oblige à recommencer les stations. – Vous, guéri ! s’écria le fou. À la bonne heure, et que Dieu vous conduise ! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont je représente sur la terre la majesté souveraine, que, pour ce seul péché que Séville commet aujourd’hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d’un tel châtiment que le souvenir s’en perpétuera dans les siècles des siècles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde ? Mais non : je veux bien n’imposer qu’un seul châtiment à cette ville ignorante : je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son district, pendant trois années entières, qui se compteront depuis le jour et la minute où la menace en est prononcée. Ah ! tu es libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis attaché, je suis malade, je suis fou ! Bien, bien, je pense à pleuvoir tout comme à me pendre. » Les assistants étaient restés fort attentifs aux cris et aux propos du fou ; mais notre licencié, se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec intérêt : « Que Votre Grâce ne se mette point en peine, mon cher seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient de dire. S’il est Jupiter et qu’il ne veuille pas faire pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le père et le dieu des eaux, je ferai tomber la pluie chaque fois qu’il me plaira et qu’il en sera besoin. » À cela le chapelain répondit : « Toutefois, seigneur Neptune, il ne convient pas de fâcher le seigneur Jupiter. Que votre Grâce demeure en sa loge ; une autre fois, quand nous aurons mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher. » Le recteur et les assistants se mirent à rire, au point de faire presque rougir le chapelain. Quant au licencié, on le déshabilla, puis on le remit dans sa loge : et le conte est fini.

– C’est donc là, seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte qui venait si bien à point, qu’on ne pouvait se dispenser de nous le servir ? Ah ! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est aveugle celui qui ne voit pas à travers la toile du tamis ! Est-il possible que Votre Grâce ne sache pas que les comparaisons qui se font d’esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de noblesse à noblesse, sont toujours odieuses et mal reçues ? Pour moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et n’exige que personne me tienne pour homme d’esprit, ne l’étant pas : seulement je me fatigue à faire comprendre au monde la faute qu’il commet en ne voulant pas renouveler en lui l’heureux temps où florissait la chevalerie errante. Mais notre âge dépravé n’est pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les âges où les chevaliers errants prirent à charge et à tâche la défense des royaumes, la protection des demoiselles, l’assistance des orphelins, le châtiment des superbes et la récompense des humbles. La plupart des chevaliers qu’on voit aujourd’hui font plutôt bruire le satin, le brocart et les riches étoffes dont ils s’habillent, que la cotte de mailles dont ils s’arment. Il n’y a plus un chevalier qui dorme en plein champ, exposé à la rigueur du ciel, armé de toutes pièces de la tête aux pieds ; il n’y en a plus un qui, sans quitter l’étrier et appuyé sur sa lance, ne songe qu’à tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n’y en a plus un qui sorte de ce bois pour pénétrer dans cette montagne ; puis qui arrive sur une plage stérile et déserte, où bat la mer furieuse, et, trouvant amarré au rivage un petit bateau sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agrès, s’y jette d’un cœur intrépide, et se livre aux flots implacables d’une mer sans fond, qui tantôt l’élèvent au ciel et tantôt l’entraînent dans l’abîme, tandis que lui, toujours affrontant la tempête, se trouve tout à coup, quand il y songe le moins, à plus de trois mille lieues de distance de l’endroit où il s’est embarqué, et, sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes d’être écrites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. À présent la paresse triomphe de la diligence, l’oisiveté du travail, le vice de la vertu, l’arrogance de la valeur, et la théorie de la pratique dans les armes, qui n’ont vraiment brillé de tout leur éclat que pendant l’âge d’or et parmi les chevaliers errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule ? qui plus spirituel que Palmerin d’Angleterre ? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le Blanc ? qui plus galant que Lisvart de Grèce ? qui plus blessé et plus blessant que don Bélianis ? qui plus intrépide que Périon de Gaule ? qui plus entreprenant que Félix-Mars d’Hyrcanie ? qui plus sincère qu’Esplandian ? qui plus hardi que don Cirongilio de Thrace ? qui plus brave que Rodomont ? qui plus prudent que le roi Sobrin ? qui plus audacieux que Renaud ? qui plus invincible que Roland ? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa Cosmographie13 ? Tous ces guerriers, et beaucoup d’autres que je pourrais nommer encore, seigneur curé, furent des chevaliers errants, lumière et gloire de la chevalerie. C’est de ceux-là, ou de semblables à ceux-là, que je voudrais que fussent les chevaliers de ma proposition au roi : s’ils étaient, Sa Majesté serait bien servie, épargnerait de grandes dépenses, et le Turc resterait à s’arracher la barbe. Avec tout cela, il faut bien que je reste dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m’en tirer, et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu’il pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m’en prendra fantaisie : et je dis cela pour que le seigneur Plat-à-Barbe sache que je le comprends. 

– En vérité, seigneur don Quichotte, répondit le barbier, je ne parlais pas pour vous déplaire, et que Dieu m’assiste autant que mon intention fut bonne ! Votre Grâce ne doit pas se fâcher.

– Si je dois me fâcher ou non, répliqua don Quichotte, c’est à moi de le savoir. »

Alors le curé prenant la parole :

« Bien que je n’aie presque pas encore ouvert la bouche, dit-il, je ne voudrais pas conserver un scrupule qui me tourmente et me ronge la conscience, et qu’a fait naître en moi ce que vient de dire le seigneur don Quichotte.

– Pour bien d’autres choses le seigneur curé a pleine permission, répondit don Quichotte : il peut donc exposer son scrupule, car il n’est pas agréable d’avoir la conscience bourrelée.

– Eh bien donc, reprit le curé, avec ce sauf-conduit, je dirai que mon scrupule est que je ne puis me persuader en aucune façon que cette multitude de chevaliers errants dont Votre Grâce, seigneur don Quichotte, vient de faire mention, aient été réellement et véritablement des gens de chair et d’os vivant dans ce monde : j’imagine, au contraire, que tout cela n’est que fiction, fable, mensonge, rêves contés par des hommes éveillés, ou, pour mieux dire, à demi dormants.

– Ceci est une autre erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés un grand nombre de gens qui ne croient pas qu’il y ait eu de tels chevaliers au monde. Quant à moi, j’ai cherché bien souvent, avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes d’occasions, à faire luire la lumière de la vérité sur cette illusion presque générale. Quelquefois je n’ai pu réussir : d’autres fois je suis venu à bout de mon dessein, en l’appuyant sur les bases de la vérité. Cette vérité est si manifeste, que je serais tenté de dire que j’ai vu, de mes propres yeux. Amadis de Gaule ; que c’était un homme de haute taille, blanc de visage, la barbe bien plantée, quoique noire, et le regard moitié doux, moitié sévère, bref dans ses propos, lent à se mettre en colère et prompt à s’apaiser. De la même manière que je viens d’esquisser Amadis, je pourrais peindre et décrire tous les chevaliers que mentionnent les histoires du monde entier : car, par la conviction où je suis qu’ils furent tels que le racontent leurs histoires, par les exploits qu’ils firent et le caractère qu’ils eurent, on peut, en bonne philosophie, déduire quels furent leurs traits, leur stature et la couleur de leur teint.

– Quelle taille semble-t-il à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, demanda le barbier, que devait avoir le géant Morgant ?

– En fait de géants, répondit don Quichotte, les opinions sont partagées sur la question de savoir s’il y en eut ou non dans le monde. Mais la sainte Écriture, qui ne peut manquer d’un atome à la vérité, nous prouve qu’il y en eut, lorsqu’elle nous raconte l’histoire de cet énorme Philistin. Goliath, qui avait sept coudées et demie de haut14, ce qui est une grandeur démesurée. On a également trouvé, dans l’île de Sicile, des os de jambes et d’épaules dont la longueur prouve qu’ils appartenaient à des géants aussi hauts que de hautes tours. C’est une vérité que démontre la géométrie. Toutefois, je ne saurais trop dire avec certitude quelle fut la taille du géant Morgant ; mais j’imagine qu’elle n’était pas très grande, et ce qui me fait pencher pour cet avis, c’est que je trouve, dans l’histoire qui fait une mention particulière de ses prouesses15, qu’il dormait très souvent sous l’abri d’un toit ; et, puisqu’il trouvait des maisons capables de le contenir, il est clair que sa taille n’était pas démesurée. 

– Rien de plus juste », reprit le curé, lequel, prenant plaisir à lui entendre dire de si grandes extravagances, lui demanda quelle idée il se faisait des visages de Renaud de Montauban, de Roland et des autres douze pairs de France, qui tous avaient été chevaliers errants.

« De Renaud, répondit don Quichotte, j’oserais dire qu’il avait la face large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et toujours en mouvement : qu’il était extrêmement chatouilleux et colérique, ami des larrons et des hommes perdus. Quant à Roland, ou Rotoland, ou Orland (car les histoires lui donnent tous ces noms), je suis d’avis, ou plutôt j’affirme qu’il fut de moyenne stature, large des épaules, un peu cagneux des genoux, le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, le regard menaçant, la parole brève ; mais courtois, affable et bien élevé.

– Si Roland ne fut pas un plus gentil cavalier que ne le dit Votre Grâce, répliqua le barbier, il ne faut plus s’étonner que madame Angélique la Belle le dédaignât pour les grâces séduisantes que devait avoir le petit More à poil follet à qui elle livra ses charmes ; et vraiment elle montra bon goût en préférant la douceur de Médor à la rudesse de Roland.

– Cette Angélique, seigneur curé, reprit don Quichotte, fut une créature légère et fantasque, une coureuse, une écervelée, qui laissa le monde aussi plein de ses impertinences que de la renommée de sa beauté. Elle méprisa mille grands seigneurs, mille chevaliers braves et spirituels16, et se contenta d’un petit page au menton cotonneux, sans naissance, sans fortune, sans autre renom que celui qu’avait pu lui donner le fidèle attachement qu’il conserva pour son ami17. Le fameux chantre de sa beauté, le grand Arioste, n’osant ou ne voulant pas chanter les aventures qu’eut cette dame après sa vile faiblesse, et qui ne furent pas assurément trop honnêtes, la laisse tout à coup, en disant : Et de quelle manière elle reçut le sceptre du Catay, un autre le dira peut-être en chantant sur une meilleure lyre. Sans doute ces mots furent comme une prophétie, car les poètes se nomment aussi vates, qui veut dire devins : et la prédiction se vérifia si bien, que, depuis lors, un fameux poète andalou chanta ses larmes, et un autre poète castillan, unique en renommée, chanta sa beauté18. 

– Dites-moi, seigneur don Quichotte, reprit en ce moment le barbier, ne s’est-il pas trouvé quelque poète qui ait fait quelque satire contre cette dame Angélique, parmi tant d’autres qui ont fait son éloge ?

– Je crois bien, répondit don Quichotte, que si Sacripant ou Roland eussent été poètes, ils auraient joliment savonné la tête à la demoiselle ; car c’est le propre des poètes dédaignés par leurs dames, feintes ou non feintes, par celles enfin qu’ils ont choisies pour maîtresses de leurs pensées, de se venger par des satires et des libelles diffamatoires : vengeance indigne assurément d’un cœur généreux. Mais jusqu’à présent, il n’est pas arrivé à ma connaissance un seul vers injurieux contre cette Angélique qui bouleversa le monde19. – Miracle ! » s’écria le curé... et tout à coup ils entendirent la nièce et la gouvernante, qui avaient, depuis quelques instants, quitté la conversation, jeter de grands cris dans la cour : ils se levèrent et coururent tous au bruit.

Chapitre II

 

Qui traite de la notable querelle qu’eut Sancho Panza avec la nièce et la gouvernante de don Quichotte, ainsi que d’autres événements gracieux

 

L’histoire raconte20 que les cris qu’entendirent don Quichotte, le curé et le barbier, venaient de la nièce et de la gouvernante, lesquelles faisaient tout ce tapage en parlant à Sancho, qui voulait à toute force entrer voir son maître, tandis qu’elles lui défendaient la porte. 

« Que veut céans ce vagabond ? s’écriait la gouvernante ; retournez chez vous, frère, car c’est vous et nul autre qui embauchez et pervertissez mon seigneur, et qui l’emmenez promener par ces déserts.

– Gouvernante de Satan, répondit Sancho, l’embauché, le perverti et l’emmené par ces déserts, c’est moi et non pas ton maître. Lui m’a emmené à travers le monde, et vous vous trompez de la moitié du juste prix. Lui, dis-je, m’a tiré de ma maison par des tricheries, en me promettant une île que j’attends encore à présent21. 

– Que de mauvaises îles t’étouffent, Sancho maudit, reprit la nièce : et qu’est-ce que c’est que des îles ? Sans doute quelque chose à manger, goulu, glouton que tu es !

– Ce n’est pas quelque chose à manger, répondit Sancho, mais bien à gouverner, et mieux que quatre villes ensemble, et mieux que par quatre alcaldes de cour.

– Avec tout cela, reprit la gouvernante, vous n’entrerez pas ici, sac de méchancetés, tonneau de malices ; allez gouverner votre maison et piocher votre coin de terre, et laissez là vos îles et vos îlots. »

Le curé et le barbier se divertissaient fort à écouter ce dialogue des trois personnages ; mais don Quichotte, craignant que Sancho ne lâchât sa langue, et avec elle un tas de malicieuses simplicités qui pourraient bien ne pas tourner à l’avantage de son maître, l’appela, fit taire les deux femmes, et leur commanda de le laisser entrer. Sancho entra, et le curé et le barbier prirent congé de don Quichotte, dont la guérison leur sembla désespérée quand ils eurent reconnu combien il était imbu de ses égarements et entêté de sa malencontreuse chevalerie.

« Vous allez voir, compère, dit le curé au barbier, comment, un beau jour, quand nous y penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée.

– Je n’en fais aucun doute, répondit le barbier : mais je ne suis pas encore si confondu de la folie du maître que de la simplicité de l’écuyer, qui s’est si bien chaussé son île dans la cervelle que rien au monde ne pourrait le désabuser.

– Dieu prenne pitié d’eux ! reprit le curé : mais soyons à l’affût, pour voir où aboutira cet assortiment d’extravagances de tel chevalier et de tel écuyer, car on dirait qu’ils ont été coulés tous deux dans le même moule, et que les folies du maître sans les bêtise du valet ne vaudraient pas une obole.

– Cela est vrai, ajouta le barbier ; mais je voudrais bien savoir ce qu’ils vont comploter entre eux à cette heure.

– Soyez tranquille, répondit le curé, je suis sûr que la nièce ou la gouvernante nous contera la chose, car elles ne sont pas femmes à se faire faute de l’écouter. »

Cependant don Quichotte s’était enfermé avec Sancho dans son appartement. Quand ils se virent seuls, il lui dit :

« Je suis profondément peiné, Sancho, que tu aies dit et que tu dises que c’est moi qui t’ai enlevé de ta chaumière, quand tu sais bien que je ne suis pas resté dans ma maison. Ensemble nous sommes partis, ensemble nous avons fait voyage. La même fortune, la même chance a couru pour tous les deux. Si l’on t’a berné une fois, cent fois on m’a moulu de coups : voilà l’avantage que j’ai gardé sur toi.

– C’était fort juste et fort raisonnable, répondit Sancho : car, à ce que m’a dit Votre Grâce, les mésaventures sont plus le fait des chevaliers errants que de leurs écuyers.

– Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, d’après la maxime : Quando caput dolet, etc.22. 

– Je n’entends pas d’autre langue que la mienne, répondit Sancho.

– Je veux dire, reprit don Quichotte, que quand la tête a mal tous les membres souffrent. Ainsi, puisque je suis ton maître et seigneur, je suis ta tête, et tu es ma partie, étant mon valet. Par cette raison, le mal que je ressens doit te faire mal comme le tien à moi.

– C’est ce qui devrait être, repartit Sancho : mais pendant qu’on me bernait, moi membre, ma tête était derrière le mur, qui me regardait voler par les airs sans éprouver la moindre douleur. Et puisque les membres sont obligés sentir le mal de la tête, elle, à son tour, devrait être obligée de sentir leur mal.

– Voudrais-tu dire à présent, Sancho, répondit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu’on te bernait ? Si tu le dis, cesse de le dire et de le penser, car j’éprouvais alors plus de douleur dans mon esprit que toi dans ton corps. Mais laissons cela pour le moment ; un temps viendra où nous pourrons peser la chose et la mettre à son vrai point. Dis-moi, maintenant, ami Sancho, qu’est-ce qu’on dit de moi dans le pays ? En quelle opinion suis-je parmi le vulgaire, parmi les hidalgos, parmi les chevaliers ? Que dit-on de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie ? Comment parle-t-on de la résolution que j’ai prise de ressusciter et de rendre au monde l’ordre oublié de la chevalerie errante ? Finalement, Sancho, je veux que tu me dises à ce propos tout ce qui est venu à tes oreilles, et cela sans ajouter au bien, sans ôter au mal la moindre chose. Il appartient à un loyal vassal de dire à son seigneur la vérité, de la lui montrer sous son véritable visage, sans que l’adulation l’augmente ou qu’un vain respect la diminue. Et je veux que tu saches, Sancho, que, si la vérité arrivait à l’oreille des princes toute nue et sans les ornements de la flatterie, on verrait courir d’autres siècles, et d’autres âges passeraient pour l’âge de fer avant le nôtre, que j’imagine devoir être l’âge d’or. Que ceci te serve d’avertissement, Sancho, pour qu’avec bon sens et bonne intention tu rendes à mes oreilles la vérité que tu peux savoir sur tout ce que je t’ai demandé.

– C’est ce que je ferai bien volontiers, mon seigneur, répondit Sancho, à condition que Votre Grâce ne se fâchera pas de ce que je dirai, puisque vous voulez que je dise les choses toutes nues et sans autre habits que ceux qu’elles avaient en arrivant à ma connaissance.

– Je ne me fâcherai d’aucune façon, répliqua don Quichotte ; tu peux, Sancho, parler librement et sans nul détour.

– Eh bien, la première chose que je dis, reprit Sancho, c’est que le vulgaire vous tient pour radicalement fou, et moi pour non moins imbécile. Les hidalgos disent que Votre Grâce, sortant des limites de sa qualité, s’est approprié le don et s’est fait d’assaut gentilhomme, avec quatre pieds de vigne, deux arpents de terre, un haillon par derrière et un autre par devant. Les gentilshommes disent qu’ils ne voudraient pas que les hidalgos vinssent se mêler à eux, principalement ces hidalgos bons pour être écuyers, qui noircissent leurs souliers à la fumée, et reprisent des bas noirs avec de la soie verte23. 

– Cela, dit don Quichotte, ne me regarde nullement ; car je suis toujours proprement vêtu, et n’ai jamais d’habits rapiécés ; déchirés, ce serait possible, et plutôt par les armes que par le temps.

– Quant à ce qui touche, continua Sancho, à la valeur, à la courtoisie, aux exploits de Votre Grâce, enfin à votre affaire personnelle, il y a différentes opinions. Les uns disent : fou, mais amusant ; d’autres : vaillant, mais peu chanceux ; d’autres encore : courtois, mais assommant ; et puis ils se mettent à discourir sur tant de choses, que ni à vous ni à moi ils ne laissent une place nette.

– Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, quelque part que soit la vertu en éminent degré, elle est persécutée. Bien peu, peut-être aucun des grands hommes passés n’a pu échapper aux traits de la calomnie. Jules César, si brave et si prudent capitaine, fut accusé d’ambition, et de n’avoir ni grande propreté dans ses habits, ni grande pureté dans ses mœurs24. On a dit d’Alexandre, auquel ses exploits firent donner le surnom de Grand, qu’il avait certain goût d’ivrognerie ; d’Hercule, le héros des douze travaux, qu’il était lascif et efféminé ; de Galaor, frère d’Amadis de Gaule, qu’il fut plus que médiocrement hargneux ; et de son frère, que ce fut un pleureur. Ainsi donc, mon pauvre Sancho, parmi tant de calomnies contre des hommes illustres, celles qui se débitent contre moi peuvent bien passer, pourvu qu’il n’y en ait pas plus que tu ne m’en as dit. 

– Ah ! c’est là le hic, mort de vie ! s’écria Sancho. 

– Comment ! Y aurait-il autre chose ? demanda don Quichotte.

– Il reste la queue à écorcher, reprit Sancho. Jusqu’à présent, ce n’était que pain bénit : mais, si Votre Grâce veut savoir tout au long ce qu’il y a au sujet des calomnies que l’on répand sur son compte, je m’en vais vous amener tout à l’heure quelqu’un qui vous les dira toutes, sans qu’il y manque une panse d’a. Hier soir, il nous est arrivé le fils de Bartolomé Carrasco, qui vient d’étudier à Salamanque, où on l’a fait bachelier ; et, comme j’allais lui souhaiter la bienvenue, il me dit que l’histoire de Votre Grâce était déjà mise en livre, avec le titre de l’Ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. Il dit aussi qu’il est fait mention de moi dans cette histoire, sous mon propre nom de Sancho Panza, et de madame Dulcinée du Toboso, et d’autres choses qui se sont passées entre nous tête à tête, si bien que je fis des signes de croix comme un épouvanté en voyant comment l’historien qui les a écrites a pu les savoir. 

– Je t’assure, Sancho, dit don Quichotte, que cet auteur de notre histoire doit être quelque sage enchanteur. À ces gens-là, rien n’est caché de ce qu’ils veulent écrire.

– Pardieu ! je le crois bien, s’écria Sancho, qu’il était sage et enchanteur, puisque, à ce que dit le bachelier, Samson Carrasco (c’est ainsi que s’appelle celui dont je viens de parler), l’auteur de l’histoire se nomme Cid Hamet Berengen.

– C’est un nom moresque, répondit don Quichotte.

– Sans doute, répliqua Sancho, car j’ai ouï dire que la plupart des Mores aiment beaucoup les aubergines25. 

– Tu dois, Sancho, te tromper quant au surnom de ce Cid, mot qui, en arabe, veut dire seigneur.

– C’est bien possible, repartit Sancho ; mais, si Votre Grâce désire que je lui amène ici le bachelier, j’irai le quérir à vol d’oiseau.

– Tu me feras grand plaisir, mon ami, répondit don Quichotte ; ce que tu viens de me dire m’a mis la puce à l’oreille, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant d’être informé de tout exactement.

– Eh bien ! je cours le chercher, s’écria Sancho ; » et, laissant là son seigneur, il se mit en quête du bachelier, avec lequel il revint au bout de quelques instants.

Alors entre les trois s’engagea le plus gracieux dialogue.

Chapitre III

 

Du risible entretien qu’eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco

 

Don Quichotte était resté fort pensif en attendant le bachelier Carrasco, duquel il espérait recevoir de ses propres nouvelles, mises en livre, comme avait dit Sancho. Il ne pouvait se persuader qu’une telle histoire fût déjà faite, puisque la lame de son épée fumait encore du sang des ennemis qu’il avait tués. Comment avait-on pu si tôt imprimer et répandre ses hautes prouesses de chevalerie ? Toutefois, il imagina que quelque sage enchanteur, soit ami, soit ennemi, les avait, par son art, livrées à l’imprimerie : ami, pour les grandir et les élever au-dessus des plus signalées qu’eût faites chevalier errant ; ennemi, pour les rapetisser et les mettre au-dessous des plus viles qui eussent été recueillies de quelque vil écuyer.

« Cependant, disait-il en lui-même, jamais exploits d’écuyers ne furent écrits ; et, s’il est vrai que cette histoire existe, puisqu’elle est de chevalier errant, elle doit forcément être pompeuse, altière, éloquente, magnifique et véritable. »

Cette réflexion le consola quelque peu : puis il vint à s’attrister en pensant que l’auteur était More, d’après ce nom de Cid, et que d’aucun More on ne pouvait attendre aucune vérité, puisqu’ils sont tous menteurs, trompeurs et faussaires. Il craignait que cet écrivain n’eût parlé de ses amours avec quelque indécence, ce qui serait porter atteinte à l’honnêteté de sa dame Dulcinée du Toboso, et désirait que son historien eût fait expresse mention de la fidélité qu’il avait religieusement gardée à sa dame, méprisant, par égard pour elle, reines, impératrices, demoiselles de toutes qualités, et tenant en bride les mouvements de la nature. Ce fut donc plongé et abîmé dans toutes ces pensées que le trouvèrent Sancho Panza et Carrasco, que don Quichotte reçut avec beaucoup de civilité.

Le bachelier, bien qu’il s’appelât Samson, n’était pas fort grand de taille ; mais il était grandement sournois et railleur. Il avait le teint blafard, en même temps que l’intelligence très éveillée. C’était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans, la face ronde, le nez camard et la bouche grande, signes évidents qu’il était d’humeur maligne et moqueuse, et fort enclin à se divertir aux dépens du prochain : ce qu’il fit bien voir. Dès qu’il aperçut don Quichotte, il alla se jeter à ses genoux en lui disant :

« Que Votre Grandeur me donne ses mains à baiser, seigneur don Quichotte de la Manche ; car, par l’habit de saint Pierre dont je suis revêtu, bien que je n’aie reçu d’autres ordres que les quatre premiers, je jure que Votre Grâce est un des plus fameux chevaliers errants qu’il y ait eus et qu’il y aura sur toute la surface de la terre. Honneur à Cid Hamet Ben-Engéli, qui a couché par écrit l’histoire de vos grandes prouesses ; et dix fois honneur au curieux éclairé qui a pris soin de la faire traduire de l’arabe en notre castillan vulgaire, pour l’universel amusement de tout le monde ! »

Don Quichotte le fit lever et lui dit :

« De cette manière, il est donc bien vrai qu’on a fait une histoire de moi, et que c’est un enchanteur more qui l’a composée ?

– Cela est si vrai, seigneur, reprit Samson, que je tiens pour certain qu’au jour d’aujourd’hui on a imprimé plus de douze mille exemplaires de cette histoire. Sinon, qu’on le demande à Lisbonne, à Barcelone, à Valence, où les éditions se sont faites, et l’on dit même qu’elle s’imprime maintenant à Anvers26. Quant à moi, j’imagine qu’il n’y aura bientôt ni peuple, ni langue, où l’on n’en fasse la traduction27. 

– Une des choses, dit à ce propos don Quichotte, qui doit donner le plus de joie à un homme éminent et vertueux, c’est de se voir, lui vivant, passer en bon renom de bouche en bouche, imprimé et gravé. J’ai dit en bon renom : car, si c’était le contraire, il n’y a point de mort qui égalât son tourment.

– S’il ne s’agit que de grande renommée et de bon renom, reprit le bachelier, Votre Grâce emporte la palme sur tous les chevaliers errants : car le More dans sa langue, et le chrétien dans la sienne, ont eu soin de peindre au naturel la gentillesse de votre personne, votre hardiesse en face du péril, votre fermeté dans les revers, votre patience contre les disgrâces et les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques avec madame doña Dulcinée du Toboso.

– Jamais, interrompit Sancho Panza, je n’avais entendu donner le don à madame Dulcinée ; on l’appelait simplement la dame Dulcinée du Toboso. Ainsi, voilà déjà l’histoire en faute. 

– Ce n’est pas une objection d’importance, répondit Carrasco.

– Non, certes, ajouta don Quichotte. Mais dites-moi, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits qu’on vante le plus dans cette histoire.

– Sur ce point, répondit le bachelier, il y a différentes opinions, comme il y a différents goûts. Les uns s’en tiennent à l’aventure des moulins à vent, que Votre Grâce a pris pour des géants et des Briarées ; d’autres, à celle des moulins à foulon ; celui-ci préfère la description des deux armées, qui semblèrent ensuite deux troupeaux de moutons ; celui-là, l’histoire du mort qu’on menait enterrer à Ségovie ; l’un dit que tout est surpassé par la délivrance des galériens ; l’autre, que rien n’égale la victoire sur les deux géants bénédictins et la bataille contre le valeureux Biscayen.

– Dites-moi, seigneur bachelier, interrompit encore Sancho, a-t-on mis l’aventure des muletiers yangois, quand notre bon Rossinante s’avisa de chercher midi à quatorze heures ?

– Assurément, répondit Samson : l’enchanteur n’a rien laissé au fond de son écritoire : tout est relaté, tout est rapporté, jusqu’aux cabrioles que fit le bon Sancho dans la couverture.

– Ce n’est pas dans la couverture que j’ai fait des cabrioles, reprit Sancho, mais bien dans l’air, et même plus que je n’aurais voulu.

– À ce que j’imagine, ajouta don Quichotte, il n’y a point d’histoire humaine en ce monde qui n’ait ses hauts et ses bas, principalement celles qui traitent de chevalerie, lesquelles ne sauraient être toujours remplies d’événements heureux.

– Néanmoins, reprit le bachelier, aucuns disent, parmi ceux qui ont lu l’histoire, qu’ils auraient été bien aises que ses auteurs eussent oublié quelques-uns des coups de bâton en nombre infini que reçut en diverses rencontres le seigneur don Quichotte.

– Mais la vérité de l’histoire le veut ainsi, dit Sancho.

– Non, reprit don Quichotte, ils auraient pu équitablement les passer sous silence : car, pour les actions qui ne changent ni n’altèrent la vérité de l’histoire, il n’est pas nécessaire de les écrire quand elles tournent au détriment du héros. En bonne foi, Énée ne fut pas si pieux que le dépeint Virgile, ni Ulysse aussi prudent que le fait Homère.

– Rien de plus vrai, répliqua Samson ; mais autre chose est d’écrire comme poète, et autre chose comme historien. Le poète peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais comme elles devaient être : tandis que l’historien doit les écrire, non comme elles devaient être, mais comme elles furent, sans donner ni reprendre un atome à la vérité.

– Pardieu, dit alors Sancho, si ce seigneur more se mêle de dire des vérités, à coup sûr parmi les coups de bâton de mon maître doivent se trouver les miens, car on n’a jamais pris à Sa Grâce la mesure des épaules qu’on ne me l’ait prise, à moi, du corps tout entier. Mais il ne faut pas s’en étonner, si, comme le dit mon seigneur lui-même, du mal de la tête les membres doivent pâtir.

– Vous êtes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma foi, la mémoire ne vous manque pas, quand vous voulez l’avoir bonne.

– Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j’ai reçus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires qui sont encore toutes fraîches sur mes côtes ?

– Taisez-vous, dit don Quichotte, et n’interrompez plus le seigneur bachelier, que je supplie de passer outre, et de me dire ce qu’on raconte de moi dans cette histoire.

– Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on dit que j’en suis un des principaux présonnages.

– Personnages, ami Sancho, et non présonnages, interrompit Samson.

– Ah ! nous avons un autre éplucheur de paroles ! s’écria Sancho. Eh bien, mettez-vous à l’œuvre, et nous ne finirons pas en toute la vie.

– Que Dieu me la donne mauvaise, reprit le bachelier, si vous n’êtes pas, Sancho, la seconde personne de cette histoire ! Il y en a même qui préfèrent vous entendre parler plutôt que le plus huppé du livre ; mais aussi, il y en a d’autres qui disent que vous avez été trop crédule en vous imaginant que vous pouviez attraper le gouvernement de cette île promise par le seigneur don Quichotte, ici présent.

– Il reste encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte, et plus Sancho entrera en âge, plus il deviendra propre, avec l’expérience que donnent les années, à être gouverneur.

– Pardieu, Seigneur, répondit Sancho, l’île que je ne gouvernerai pas bien avec les années que j’ai maintenant, je ne la gouvernerai pas mieux avec toutes celles de Mathusalem. Le mal est que cette île s’amuse à se cacher je ne sais où, et non pas que l’estoc me manque pour la gouverner.

– Recommandez la chose à Dieu, Sancho, reprit don Quichotte. Tout se fera bien, et peut-être mieux que vous ne pensez, car la feuille ne se remue pas à l’arbre sans la volonté de Dieu.

– Cela est vrai, ajouta Samson ; si Dieu le veut, Sancho aura tout aussi bien cent îles à gouverner qu’une seule.

– Moi, dit Sancho, j’ai vu par ici des gouverneurs qui ne vont pas à la semelle de mon soulier, et pourtant on les appelle seigneurie, et ils mangent dans des plats d’argent. 

– Ceux-là ne sont pas gouverneurs d’îles, répliqua Samson, mais d’autres gouvernements plus à la main. Quant à ceux qui gouvernent des îles, ils doivent au moins savoir la grammaire28. 

– Ne parlons point de ce que je n’entends pas, dit Sancho ; et, laissant l’affaire du gouvernement à la main de Dieu, qui saura bien m’envoyer où je serai le mieux à son service, je dis, seigneur bachelier Samson Carrasco, que je suis infiniment obligé à l’auteur de cette histoire de ce qu’il ait parlé de moi de manière à ne pas ennuyer les gens : car, par ma foi de bon écuyer, s’il eût dit de moi des choses qui ne fussent pas d’un vieux chrétien comme je le suis, je crierais à me faire entendre des sourds.

– Ce serait faire des miracles, dit Samson.

– Miracles ou non, reprit Sancho, que chacun prenne garde comment il parle ou écrit des personnes, et qu’il ne mette pas à tort et à travers la première chose qui lui passe par la caboche.

– Une des taches qu’on trouve dans cette histoire, dit le bachelier, c’est que son auteur y a mis une nouvelle intitulée le Curieux malavisé ; non qu’elle soit mauvaise ou mal contée, mais parce qu’elle n’est pas à sa place, et n’a rien de commun avec l’histoire de Sa Grâce le seigneur don Quichotte. 

– Je parierais, s’écria Sancho, que ce fils de chien a mêlé les choux avec les raves.

– En ce cas, ajouta don Quichotte, je dis que ce n’est pas un sage enchanteur qui est l’auteur de mon histoire, mais bien quelque ignorant bavard, qui s’est mis à l’écrire sans rime ni raison. Il aurait fait comme faisait Orbañeja, le peintre d’Ubeda, lequel, lorsqu’on lui demandait ce qu’il se proposait de peindre, répondait : « Ce qui viendra. » Quelquefois il peignait un coq, si ressemblant et si bien rendu, qu’il était obligé d’écrire au bas, en grosses lettres : « Ceci est un coq. » Il en sera de même de mon histoire, qui aura besoin de commentaire pour être comprise.

– Oh ! pour cela, non, répondit le bachelier ; elle est si claire, qu’aucune difficulté n’y embarrasse. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent, et les vieillards la vantent. Finalement, elle est si lue, si maniée, si connue de toutes sortes de gens, qu’aussitôt que quelque bidet maigre vient à passer, on s’écrie : « Voilà Rossinante. » Mais ceux qui sont le plus adonnés à sa lecture, ce sont les pages : il n’y a pas d’antichambre de seigneurs où l’on ne trouve un don Quichotte.