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Pendant la semaine de relâche de mars, Sam Tellier convainc son bon ami Fred de quitter leur patelin pour vivre la vraie liberté. Sam refuse de renoncer à l’idée de retrouver sa mère biologique, supposément décédée à sa naissance. Comme il n’habite qu’avec son père, la bisbille qu’il entretient avec lui n’aide en rien à apaiser sa pulsion de partir pour réaliser son rêve. Sur leur chemin, les deux jeunes rencontreront des embûches, mais également des personnes aussi passionnées qu’eux de hockey. Est-ce que le sport et le travail leur épargneront la tromperie et la délinquance ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Natif de l’Abitibi,
Michel Bélisle est le huitième d’une famille de douze enfants. Installé à Gatineau depuis l’enfance, il connaît une belle carrière de charpentier-menuisier et de chargé de projet. À la retraite, il explore brièvement le domaine de l’enseignement, toujours en lien avec son métier. Son approche artistique et sa passion pour la lecture le mènent à l’écriture de romans pour ados. Son imagination et sa bonne connaissance des jeunes sont désormais ses nouveaux outils de travail.
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Seitenzahl: 233
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Michel Bélisle

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebook et Instagram : Éditions Lo-Ély
Auteur : Michel Bélisle
Direction littéraire : Tricia Lauzon
Révision et mise en page : Lydia Lagarde
Correction : Ginette Bédard
Imprimerie : Gauvin
Graphisme de la couverture : Médéric Houmeau &
Véronique Brazeau
Dépôt légal –
Bibliothèque & Archives nationales du Québec 2025
Bibliothèque & Archives Canada 2025
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.
 

Imprimé au Canada
ISBN EPUB: 978-2-89855-071-3
J’aurais été incapable de pondre une telle histoire sans bien connaître et apprécier les lieux où se déroule l’action. Étant donné que le Pontiac, l’Outaouais et Ottawa accueillent mes pas depuis si longtemps, il allait de soi que leurs paysages, leurs routes et leurs humains noircissent les pages de ce roman. En outre, j’ai gardé à l’esprit les personnes itinérantes que je croise régulièrement à Gatineau. Dès le départ, ces citoyens fragilisés sont apparus en fond de scène de mon plan d’écriture. Mes personnages principaux évolueront donc entre itinérance, recherche parentale et sport salvateur.
Parmi les gens de ma région, je dois en désigner quelques-uns qui m’ont inspiré et à qui j’ai attribué un rôle. Bien que leur nom diffère légèrement de celui sur leur passeport, ils sauront se reconnaître: merci à Samuel et Audrée, Rob et Éva, Joanne et Francine, Mike et Léo, Jean-Claude et Jean-Robert, Louis, Geneviève, Pierre, Sœur Françoise. D’autres personnes n’apparaissent que brièvement, mais ne sont pas moins importantes à mes yeux. Mes sincères salutations à tous et à toutes.
Enfin, DROIT AU BUT n’aurait pu se concrétiser sans l’ouverture et la confiance de mon éditrice, Tricia Lauzon, que je remercie chaleureusement. Par ailleurs, je m’en voudrais d’oublier de remercier ma famille, mes amis, ainsi que mes jeunes lectrices et lecteurs qui me suivent depuis le début et qui m’encouragent à poursuivre mon aventure littéraire.
Aux jeunes filles et garçons que la passion du sport aura réussi à éloigner de la rue.
Chapitre 1
Un froid de canard s’acharnait sur la petite municipalité située à l’ouest de Gatineau. Le village de Fort-Coulonge avait rarement connu un premier jour de mars aussi glacial. Si bien que certains vieux résidents qui laissaient s’écouler leur avant-midi devant un café au restaurant de la rue Principale remettaient en question le réchauffement de la planète dû aux changements climatiques.
Ce matin-là, comme à son habitude et en automate qu’il était devenu, Hector Tellier quitta la maison hâtivement pour sauter à bord de son camion poids lourd vert. Il fit démarrer le moteur et replaça la petite statuette de la Vierge aimantée sur son tableau de bord. Selon lui, celle-ci lui avait épargné plusieurs accidents, surtout pendant l’hiver.
Quelques minutes plus tard, Sam, son unique fils, repoussait ses couvertures et sautait du lit. Il vérifia à la fenêtre s’il neigeait et leva les deux pouces en signe d’appréciation envers le beau ciel dégagé. Sans perdre un instant, il enfila les vêtements qu’il avait préparés la veille, soigneusement pliés sur la chaise de bois près de son lit.
Dans le lourd silence que seul le souffle de la fournaise occupait, Sam s’attela à ses derniers préparatifs. Il s’arrêta un instant pour offrir un sourire attendrissant à Nouki, qui slalomait habilement entre ses jambes. On aurait juré que le siamois tentait de ralentir les allées et venues que Sam effectuait entre sa chambre et le sous-sol. Passant de la table à son épaule, le chat planta ses perçants yeux bleus dans ceux de son maître, espérant le voir revenir sur sa décision.
— Nouki, mon fidèle copain, j’te donne ma parole. Moi, Sam Tellier, j’te promets de revenir un jour. D’ici là, fais comme moi et accroche-toi à la vie, mon vieux. T’as toujours été plus indépendant que moi, alors tu sauras t’en tirer.
— Miaouuu!
— Parfait! T’as tout compris. Au cas où papa tarderait à rentrer, j’ai laissé la porte du garde-manger entrouverte. Gâte-toi, mais pas trop. Tu sais qu’Hector déteste nettoyer les petits dégâts que ton estomac trop plein rejette sur le tapis de sa chambre.
Sam allait enfin mettre à exécution un plan mûri depuis fort longtemps. Il prendrait une pause de la vie à deux qu’il menait avec son père. MonsieurTellier était ce genre de paternel qui aimait se vanter que son fils unique ne manquerait jamais de rien, tant et aussi longtemps qu’il vivrait sous son toit. Sam aurait pu répliquer que, sous ce toit, il manquait tout de même certains aspects de la vie que son père croyait inutiles: la complicité, l’attention et l’affection se situaient loin dans les priorités d’un Hector dévoué uniquement à son travail.
Étant donné que Sam ne partirait pas seul, il attendait un important appel de son bon ami et complice, Fred Lacelle. Trouvant que les minutes s’écoulaient au super ralenti, il se laissa choir sur la chaise près de l’entrée, là où son père s’assoyait pour enfiler ses bottes de travail. Il repassa dans sa tête l’un des gestes robotiques d’Hector: Il le revoyait, le vendredi soir, décapsulant sa bière et guettant le four qui grillait ses ailes de poulet. Ensuite, il inclinait son fauteuil placé devant la télé, prêt à visionner un match de hockey, de baseball ou de golf. Sam en avait assez de cette vie plate à mourir. Tout chez son père lui tombait sur les nerfs. Ses amis de l’école ne l’aidaient en rien en lui racontant les sorties excitantes qu’ils faisaient en famille, parfois même durant la semaine.
« Je n’éprouve aucun regret à fuir cette maison dont chaque mur me rappelle une sorte de prison. J’ai 17ans et il est temps de voir autre chose avant que la déprime me ronge complètement », pensa-t-il.
Dans son écœurement, Sam en était venu à trouver lugubre la façade de sa demeure. Il évitait de regarder les lucarnes arrondies du toit qui ressemblaient à deux gros yeux vitreux lorgnant vers la rivière Coulonge, loin en contrebas. Il pouvait compter sur ses dix doigts les bons moments vécus dans cette petite maison recouverte de planches grises. Aucun de ses amis ne se vantait d’habiter la municipalité de Fort-Coulonge, un coin perdu du Pontiac selon les jeunes, et un joyau touristique selon la mairesse de la ville.
Dans son esprit, Sam justifiait sa fuite en alléguant deux raisons précises. Il espérait d’abord vivre des expériences nouvelles, mais surtout, il voulait tenter de retrouver sa mère. Sam avait toujours refusé de croire la version que son père lui avait servie. Selon les très rares explications d’Hector, sa mère serait décédée lors de sa naissance. MonsieurTellier, qui avait grandi dans différentes familles d’accueil, refusait de parler de son passé. Fait avéré, durant sa jeune vingtaine, Hector avait entretenu une courte liaison avec une certaine Verlaine Jacob venue de Belgique. Elle avait donné naissance à un fils, puis avait disparu. Sam était convaincu qu’il manquait quelques chapitres au roman-savon des Tellier.
Hector demeurait muet comme une carpe lorsqu’il était question de Verlaine. Il disait avoir tourné la page sur cet épisode sombre de sa vie. Pour Sam, c’était tout le contraire. Il désirait connaître le passé et s’estimait en droit de tout savoir en ce qui le concernait.
Alors que pour Sam la semaine de relâche était un bon moment pour mentir à Hector sur ses intentions, Fred, qui l’accompagnait, en profiterait pour changer d’air également. Contrairement à Sam, son ami avait décroché de l’école depuis un certain temps. Son père lui dénichait des petits boulots à exécuter afin d’aider la famille à boucler les fins de mois. Fred partageait l’argent de ces travaux par amour pour ses quatre sœurs, toutes plus jeunes que lui.
— J’vais pas passer ma vie à aider mes parents, alors qu’une vraie job me donnerait le sentiment d’avoir un but dans la vie, se plaignait-il.
Il aurait 18ans dans quelques mois et espérait depuis longtemps trouver un emploi dans une grande ville, puis louer un appartement. S’il arrivait à gagner plus d’argent que ses besoins l’exigeaient, il ferait parvenir une partie de son salaire à sa famille. Quant à Sam, ses motivations étaient tout autres. Les recherches qu’il avait effectuées sur l’ordinateur à la bibliothèque de l’école Sieur-de-Coulonge démontraient, selon un document du Conseil national d’accès aux origines personnelles, que sa mère avait vécu près d’Ottawa. Il ferait ses propres recherches tout en profitant d’une liberté qu’il espérait bénéfique, car son moral actuel était au plus bas. Ses derniers moments de réjouissance remontaient à la dernière partie de hockey qu’il avait disputée une semaine auparavant.
Sam et Fred avaient joué leur hockey mineur dans le même aréna glacial de Fort-Coulonge. Ni l’un ni l’autre n’avait été repêché par une équipe junior. Pourtant, les deux garçons étaient excellents dans leur position. Sam était bâti comme un athlète et avait toujours connu du succès en tant que joueur de centre. Fred, plus grand et plus mince, était un défenseur qui n’avait pas froid aux yeux. À maintes reprises, il avait réglé des comptes avec ceux qui osaient s’attaquer à Sam sur la glace.
La sonnerie du téléphone résonna enfin dans la cuisine des Tellier. Nouki exécuta un saut de côté avant d’adopter la position du Sphinx. Sans doute en raison de l’angoisse, le rythme cardiaque de Sam s’accéléra lorsqu’il appuya sur la touche « répondre ».
— Salut, Fred! T’es trois minutes en retard, mon ami. Es-tu enfin prêt?
— Ouais! J’ai dû parlementer un peu plus que prévu avec mes parents. Ils ont finalement gobé mon histoire sans trop rouspéter. Ils croient vraiment que je pars seul et qu’une job m’attend dans un centre de ski de Saint-Sauveur. Voir que j’aurais l’argent pour me payer trois heures d’autobus! J’suis chez toi dans quinze minutes et nous filerons à Ottawa pour suivre notre plan.
— Quinze minutes, pas plus. Sinon je risque de changer d’idée… ben non, c’est juste une blague. Grouille! Je vais te guetter à partir de la fenêtre du salon et je te rejoindrai au bout du chemin. Sinon, les voisins pourraient t’apercevoir et mémérer à mon père que je suis parti avec toi.
— Faut rester calmos, mon Tellier! Oublie pas le liquide antistress!
— C’est déjà fait, mon chum. Hector ne trouvera plus sa bouteille de vodka au prochain Noël. Toi, oublie pas tes patins, au cas où…
Lorsqu’il vit une petite silhouette apparaître au bout du chemin, Sam tira le rideau et resserra les sangles de son sac à dos. Pour l’occasion, il avait enfilé les vêtements les plus chauds qu’il avait sous la main, soit un gros chandail de laine, un manteau de ski, des espadrilles d’hiver, des mitaines et une tuque. Il glissa ensuite la note qu’il avait préparée sous le panier de fruits en plastique qui trônait au centre de la table: « Salut, P’a. Semaine de relâche. Décision rapide. Parti en excursion avec groupe de l’école. De retour bientôt. Bonne partie de hockey, Canadiens –Toronto ce soir. Bye. »
Sam claqua la porte derrière lui, s’assurant que Nouki demeure à l’intérieur. Aussitôt, une palette d’émotions se disputa l’espace dans sa tête. Ses pensées étaient victimes d’une sorte de machine à boules déréglée qui peinait à s’arrêter. Ses sentiments passaient de la joie à la peur, du bien-être aux remords, mais l’adrénaline du moment éteignit son inquiétude.
— Pour la première fois de ma vie, je fonce et je vole de mes propres ailes, se répéta-t-il. Tout comme Fred, il n’avait aucune idée du jour de son retour à Fort-Coulonge.
Après avoir jeté un rapide coup d’œil à gauche et à droite, Sam rejoignit son ami au bout de la rue. Fred s’était blotti dans la petite cabane qu’Hector avait construite afin de protéger son fils du froid lorsqu’il fréquentait l’école primaire. Un petit hublot en plexiglas lui permettait de guetter l’arrivée de l’autobus jaune. Sam se tordit de rire quand il vit le grand Fred, encombré de son lourd sac à dos, s’extirper du minuscule abri, tel un papillon délaissant son cocon.
— Salut, Fred! La cabane d’Hector n’est certainement pas ta meilleure idée de la journée. Faudrait que tu réalises que tu mesures six pieds, mon chum. Traînons pas trop par ici. Il faut se rendre à la route148 sans attirer l’attention.
— Tu m’avais dit d’être discret. J’ai alors pensé t’attendre dans ta cabane. Shit! J’viens de briser une attache de mon sac à dos après la maudite porte de la super construction d’Hector.
Enfin réunis, les deux amis avaient pour premier objectif d’atteindre la route148. C’était l’artère principale qui fendait Fort-Coulonge en deux, soit d’est en ouest. Hector, par son travail de camionneur indépendant, sillonnait cette route du matin au soir, livrant des billes de bois aux usines de fabrication de papier. Pour Sam et Fred, ce jour-là, la route148 serait leur laissez-passer vers Ottawa.
Quelques minutes suffirent aux marcheurs pour s’éloigner passablement de la maison. Fred marchait devant à reculons, afin de contrer le vent du nord et de jaser face à son ami, droit dans les yeux. Soudain, Fred s’arrêta brusquement et Sam se buta contre lui.
— Sam, j’crois que je viens d’avoir une idée géniale. Regarde derrière toi!
Lorsque Sam se retourna, il vit un groupe de motoneigistes, sûrement des touristes qui se suivaient à la file indienne, empruntant le sentier du champ de TedYoung. Celui-ci possédait lui-même une motoneige et prêtait main-forte à la Fédération des motoneigistes en entretenant une piste sur son vaste terrain. Principalement pendant l’hiver, le tourisme était un atout essentiel à la survie de certains commerces de la municipalité et Ted en était conscient.
Fred sauta l’étape de consultation avec son ami et courut vers les motoneigistes, les bras levés au ciel. D’une voix forte, il ordonna au chef de file de s’arrêter. Le conducteur, croyant à une urgence, remonta sa visière et éteignit son moteur.
— Bonjour, monsieur. J’vois que plusieurs conducteurs sont seuls sur leur machine. Seriez-vous assez aimables de nous conduire, mon ami et moi, jusqu’aux limites de Fort-Coulonge? demanda Fred qui avait souvent aperçu des files de motoneiges longer la route148.
Surpris par cet imprévu, le type lui répondit avec un fort accent français, voire parisien:
— Avec grand plaisir, mon camarade. Vous tombez pile-poil, puisque le mec expert guide nous attend au carrefour du chemin Stitt et de la grande artère. Allez, on ne va pas attendre cent sept ans. Posez vos bagages dans le traîneau de queue et choisissez votre cab.
— Gros merci, monsieur. Si j’comprends bien, la grande artère dont vous parlez, c’est bien la 148? voulut s’assurer Fred.
— Pas sorcier, il n’y a qu’une autostrade principale dans votre bourg paradisiaque. Vous me faites rigoler quand vous nommez vos routes par la mathématique. Allons pour la 148 alors.
— Comme vous dites par chez vous, c’est vraimentsympa de nous accommoder, dit Fred pour tenter de s’en faire un ami.
— Mais là, ne vous méprenez pas tout de même! Si les poulets du Québec nous interceptent, il vous faudra sortir le blé et payer la contravention. Vous êtes au fait qu’un bonnet de laine ne fait pas un casque de sécurité, après tout!
— Pas de problème avec nos tuques, mon pote, dit Fred dont le lexique typiquement français s’amenuisait déjà.
Le chapelet de motoneiges se mit en branle sur le sentier qui débouchait directement sur des terres boisées. Dès les premiers kilomètres, Sam avait le sentiment de redécouvrir son coin de pays. Malgré la beauté du paysage qui l’entourait, il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer la grande ville, soit Gatineau ou Ottawa, avec ses immeubles, ses centres d’achats, ses arénas… Peut-être même mettrait-il les pieds dans des endroits où, jadis, Verlaine Jacob était passée bien avant lui?
Soudain, le conducteur de la motoneige de tête que Fred accompagnait en étant assis à l’arrière freina brusquement. Il retira son casque en vitesse et s’adressa à son groupe:
— Nom de Dieu! Regardez, les copains! C’est un grand caribou qui clopine dans un mètre de poudreuse. C’est dingue la sacrée force que déploie ce cervidé des forêts.
— Chez nous, m’sieur, on appelle ça un chevreuil qui s’écarte du bruit des moteurs, répondit Fred avec un sourire en coin.
— Je ne vais tout de même pas me refuser de le photographier, bordel! Les mioches à qui j’enseigne au lycée n’en croiront pas leurs yeux.
Le chevreuil se laissa prendre en photo, puis releva sa petite queue blanche et disparut derrière une talle d’épinettes. Le défilé de machines se remit en marche et arriva bientôt près du chemin Stitt. Fred insista auprès du conducteur pour débarquer en bordure de la forêt, dans le but d’éviter de croiser leur guide. Ce type risquait de les reconnaître, puisqu’il habitait probablement à Fort-Coulonge. Après avoir récupéré leurs sacs à dos et rejoint la route148, la vraie escapade commençait. Leur objectif consistait à faire de l’autostop afin de se rendre le plus loin possible avant la tombée de la nuit. Par contre, s’ils apercevaient le camion d’Hector, il faudrait trouver un endroit où se planquer rapidement et le laisser passer. Hector possédait les yeux d’un aigle et le sale caractère d’un chat de gouttière.
Chapitre2
Selon Fred, tous les camions verts qu’il apercevait semblaient être celui d’Hector. Sam le corrigea en lui suggérant de s’attarder à un détail sur le capot. Le mastodonte de son père arborait un large aigle en acier chromé pointant son bec busqué au centre de la route. Lors de l’achat de son camion Mack, il avait remplacé le bouledogue chromé par un aigle. C’était le fruit d’une superstition qu’il entretenait depuis ses débuts en affaires.
Suivant une première heure de marche sans histoire, un fort vent s’éleva à partir des vastes champs et vint compliquer les choses. Comme annoncé plus tôt sur MétéoMédia, ce phénomène entraîna une chute drastique du mercure. Encore plus désolant, la plupart des véhicules à qui ils présentaient leur petite pancarte indiquant « Ottawa » klaxonnaient au lieu de ralentir. Après plusieurs kilomètres de déplacement, ils s’arrêtèrent devant une immense maison à vendre au milieu d’un champ probablement en friche sous son épais couvert de neige. Tout indiquait que l’habitation à deux étages de pierres grises était inhabitée depuis très longtemps. Ses persiennes de bois claquaient au vent, tandis qu’une section de la gouttière pendait au-dessus de la porte d’entrée. Sur le toit de tôles ondulées, deux corneilles faisaient le guet en croassant pour attirer leurs semblables.
Sam déposa lourdement son sac à dos sur la neige durcie, puis regarda Fred qui tournait en rond et battait des mains contre ses cuisses pour se réchauffer.
— J’sais pas pour toi, Fred, mais moi, ça me tente de prendre une pause du maudit vent. Allons voir si on peut visiter les restes de ce château abandonné.
— J’me demande si le film d’horreur que j’ai vu avec ma sœur la semaine passée n’aurait pas été tourné devant cette maison du diable. Ceux qui y entraient n’en sortaient jamais.
— Veux-tu dire que t’as peur, Fred?
— Calmos! Pantoute! J’ai tellement froid que même s’il y avait une sorcière à l’intérieur, j’serais prêt à boire sa potion bouillante.
Sam savait fort bien qu’il était interdit de squatter une maison inhabitée. Cependant, comme il avait volontairement opté pour vivre des expériences, le fait de défoncer une porte en serait une première. Agissant contre nature, il décocha un solide coup de pied au bas de la porte. L’impact suffit à la faire pivoter sur ses gonds rouillés.
Aussitôt entré, Fred souleva les draps blancs qui recouvraient les rares meubles du rez-de-chaussée. Sur le sofa, des ressorts apparents démontraient que les souris avaient déjà pigé dans le tissu pour orner leur nid. De son côté, Sam inspecta l’immense salle à manger. Au-dessus d’une table en bois ayant déjà été vernie pendait un immense lustre. Ses cinq bras de cuivre étaient décorés d’une toile d’araignée qui reliait entre elles chaque ampoule. Un peu plus loin, sur un mur de la cuisine, Fred constata que tous les fusibles avaient été retirés du panneau électrique. À part l’absence de vent, il faisait presque aussi froid que dehors.
— On n’a pas d’électricité, dit Fred. Va falloir sortir nos lampes de poche dans pas long.
— J’pense que nous devrions passer la nuit ici, suggéra Sam. Nous sommes au milieu de nulle part et personne sur la route n’aura envie de nous donner un lift quand la noirceur va se pointer. J’me demande bien si le vieux foyer en pierre fonctionne toujours. On n’a rien à perdre à l’essayer!
Pour leur plus grand bonheur, les bouts de planches récupérées au sous-sol firent crépiter un feu qui, un tant soit peu, éclaira et réchauffa le salon. Ils se croisèrent les doigts afin que les flammes n’allument pas un feu de cheminée, ce qui s’avérerait catastrophique. Après avoir mangé un morceau de pain et un bout de saucisson, Fred demanda à son ami de sortir la bouteille antistress.
— Trinquons à la santé d’Hector, dit Sam. J’me demande s’il a cru à mon histoire d’excursion scolaire. De toute façon, souvent il ignore si je suis à la maison ou chez le voisin en train de jouer à des jeux vidéo avec son fils.
— Merci, Sam, pour le petit remontant. Mais veux-tu bien arrêter de penser à ton père? Sinon, tu vas trouver le temps long. Cheers! En plus de nous réchauffer, ça va nous servir de calmant pour dormir.
***
Pendant ce temps à Fort-Coulonge, Nouki ouvrit un œil lorsqu’Hector déplia la note laissée sur la table. Dans un élan de rage, il la déchira en petits morceaux. Il refusa carrément de croire à cette histoire d’excursion. Sans tarder, il téléphona à sa cousine, la secrétaire de l’école. Cette dernière l’informa que, faute de budget, aucune activité n’était prévue pendant la semaine de relâche.
Sa deuxième intervention consista à signaler une disparition à la Sûreté du Québec. Il fournit une description détaillée de son fils, allant même jusqu’à donner la marque de son sac à dos. La policière qui prit l’appel tenta de le rassurer en lui affirmant que la plupart du temps, les jeunes revenaient chez eux dans les quarante-huitheures suivant leur fuite.
Finalement, il ouvrit l’armoire de coin et en sortit une petite boîte de tôle. Avec dépit, il constata qu’elle avait été vidée de son contenu. Jusqu’à aujourd’hui, elle renfermait l’argent économisé pour acheter une moto trailà Sam.
— J’comprends pas, il avait tout ce qu’il faut pour être heureux ici. Il avait un toit, une télé, un bon lit, de la bouffe! J’comprends vraiment pas,rumina Hector, le visage rouge comme un coq.
***
Dans la maison abandonnée, pendant que Sam alimentait le feu du foyer, Fred arpentait toutes les pièces à la recherche de coussins ou de tapis qui pourraient servir de matelas pendant la nuit. Tout à coup, Sam entendit un long cri suivi de gémissements.
— Saaamm? Tabarouette, grouille! J’ai la jambe coincée dans le plancher.
Sam saisit sa lampe de poche et se dirigea au deuxième étage, d’où émanaient les plaintes. Au centre de la grande chambre arrière, Fred tentait de se relever, mais une large planche lui piquait la jambe à chaque essai. L’épaisse carpette qu’il venait de retirer cachait une ouverture créée par la pourriture du plancher. Sam tira des deux mains sur le morceau de bois ébréché et libéra son ami de sa mauvaise posture. Il constata que le pantalon de Fred était déchiré et que sa cuisse portait une vilaine coupure.
— Viens t’allonger devant le foyer. J’ai tout ce qu’il faut dans mon sac pour te faire un pansement. S’il y a une chose que nous devons éviter, c’est bien une blessure. Fais attention, bon sang!
— Désolé, Sam. As-tu déjà fait un pansement? J’ai pas peur, mais j’ai toujours en mémoire les vieux films d’Indiana Jones. Fais juste pas comme eux quand ils vident de l’alcool dans la plaie pendant que le blessé mord dans une branche, les yeux fermés.
— Ben non, idiot. J’vais commencer par te donner deux Tylenol. Quand j’aurai terminé ton pansement, trouve un moyen de réparer ton pantalon. Ça va te changer les idées au lieu de penser à tes vieux films.
Deux heures plus tard, le feu rougeoyait toujours dans l’âtre du foyer tandis que le sommeil prenait le dessus sur les idées confuses des squatteurs. Ni l’un ni l’autre n’osait se plaindre, mais le confort de son lit douillet manquait à chacun.
Réveillé par l’inconfort que sa jambe lui causait, Fred s’était levé et avait décroché le drapeau du Canada qui servait de rideau à la fenêtre du salon afin de vérifier s’il neigeait toujours à l’extérieur. Embrumé par l’effet de l’alcool, il oublia complètement de le raccrocher. Il était plutôt préoccupé par le feu réduit à l’état de braise dans le foyer. Il empila plusieurs bouts de planche et sortit un carton d’allumettes de son portefeuille, d’où s’échappèrent quelques papiers qu’il remit maladroitement à leur place. Ensuite, il arracha un pan de vieille tapisserie qu’il enflamma avec trois allumettes. Les flammes se mirent aussitôt à gronder de nouveau.
***
Au même moment, depuis le stationnement de l’hôpital de Shawville, une infirmière monta dans son auto pour rentrer chez elle. Elle emprunta quelques rues et tourna à droite sur la route148 ouest en direction de Fort-Coulonge. Elle serrait fermement le volant, hypnotisée par les flocons de neige qui dansaient devant son pare-brise. À la fin de chaque quart de travail, elle passait devant cette maison à vendre depuis au moins cinq ans. Mais cette fois-ci, elle vit quelque chose d’inhabituel. La curiosité l’emportant sur la fatigue, elle se stationna devant l’entrée du taudis.
Après avoir actionné ses feux d’urgence, elle mit ses lunettes afin de s’assurer d’avoir bien vu. Elle croyait avoir aperçu un feu derrière la fenêtre de la maison abandonnée. Son imagination lui jouait-elle des tours? Aussitôt sa vitre d’auto baissée, une odeur de fumée vint confirmer sa pensée. À cause de la noirceur, elle ne pouvait voir les émanations qui s’échappaient de la cheminée. Selon elle, le rougeoiement qui dansait à la fenêtre était un début d’incendie. D’ailleurs, le drapeau du Canada qu’elle avait l’habitude d’y voir était déjà consumé. De son cellulaire, elle composa le 911 et signala l’endroit de l’incendie avant de reprendre la route.
Chapitre3
Les deux pompiers volontaires de la petite municipalité laissèrent leur camion sur l’accotement et coururent dans l’épaisse neige, transportant chacun un extincteur chimique. Comme d’habitude, leurs coéquipiers ne tarderaient pas à suivre avec le camion-citerne. Une fois de plus, les deux hommes constatèrent que les maisons d’autrefois étaient construites à bonne distance de la route.
À bout de souffle, les pompiers montèrent sur la galerie délabrée et regardèrent à la fenêtre. À l’unisson, ils poussèrent un soupir de soulagement. Ils venaient d’apercevoir un banal feu de foyer, visiblement sous contrôle. De toute évidence, il y avait quelqu’un dans cette soi-disant maison abandonnée. De plus, la porte avait été mal refermée et laissait échapper une faible lueur.
« BOUM! BOUM! BOUM! »
— Sam, réveille-toi, quelqu’un frappe à la porte, dit Fred qui jeta un œil sur le tisonnier sans oser se lever pour s’en emparer, au cas où il aurait à se défendre.
— Pas de panique. T’as dû rêver ou t’as pris trop de pilules. Laisse-moi dormir.
