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Découvrez ce que devinrent les nobles russes après la disparition du dernier tsar au début du XXe siècle! Du dernier tsar autocrate à Lénine, une plongée dans ce que fut la vie des familles nobles durant le début du dernier siècle. À travers le destin d'une famille, c'est celui de toute la noblesse qui se dessine: de la chute de Nicolas II à la prise de pouvoir des Bolchevicks, alors que la guerre fait toujours rage en Europe. Perte de terres agricoles, de propriétés, vols d'objets familiaux, persécutions, exodes, emprisonnements et meurtres... L'ouvrage est séparé en trois parties : les derniers jours de la Russie tsariste, le « commencement de la fin » et la débâcle. Un livre passionnant qui se lit comme un roman. Plongez-vous dans cet ouvrage historique romanesque qui suit de près le destin d'une famille de la noblesse entre l'exécution de Nicolas II et la prise de pouvoir des Bolchevicks. EXTRAIT Il se leva et, sur un ton de commandement : - Rentrez dans votre division, faites-moi parvenir, pour demain matin, votre rapport par écrit. Essayez de m'expliquer les raisons de votre conduite. Je vous préviens, tout cela tournera très mal pour vous ! Il proféra ces dernières paroles d'une voix sourdement menaçante. Elles n'émurent pas outre mesure Mordvinoff, qui déclara : - Je suis prêt à porter toute la responsabilité de mes actes. Je ne me repens nullement d'avoir fait connaître aux troupes de ma division l'ordre d'adieu de l'Empereur. J'estime avoir corrigé ainsi la faute du haut commandant des armées qui avait défendu sa divulgation. Pour la première fois depuis l'abdication de l'Empereur, il connaissait un instant de joie. Il manifestait, une fois de plus, son attachement à la Russie tsariste. - Quoi ! rougit le commandant, en entendant ces paroles. Toisant Mordinoff avec rage : - Avez-vous perdu la tête! Prenez garde! Je vais vous destituer de commandant de division... Hors de lui, il ordonna : - Rentrez tout de suite dans votre division, reprenez jusqu'au dernier exemplaire les ordres d'adieu que vous avez distribués dans les régiments et apportez-les-moi demain matin. Mordvinoff devint blême, ses yeux étincelèrent. - À mon grand regret, Excellence, je ne puis exécuter cet ordre. Les officiers et les soldats de ma division ont tous recopié le texte. Faire une perquisition pour le leur retirer sèmerait, je pense, le trouble dans les régiments! - Comment? Vous refusez l'obéissance! Dans ce cas, je vous mets aux arrêts et je passerai le commandement de la division à l'un des chefs de brigade qui se chargera de faire exécuter mon ordre! - Faites ce que bon vous semble, Excellence.
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Seitenzahl: 485
Veröffentlichungsjahr: 2019
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© Éditions Jourdan
Paris
http://www.editionsjourdan.fr
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ISBN : 978-2-39009-355-8 – EAN : 9782390093558
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Boris Starodoubsky
DU DERNIER TSAR À L’EXIL
Les derniers jours de la Russie tsariste
Chapitre 1
Par une journée claire et tiède de la mi-août 1916, une calèche attelée de deux forts chevaux bais roulait sans heurts dans un chemin de terre.
Alexis Nikolaïèvitch Barniatsky, maréchal de la noblesse du district, qui s’y trouvait, revenait d’un déjeuner chez son ami, le comte Rostoff.
Quoique la journée eut été fort belle, il ressentait à la fois une fatigue générale et un vague mécontentement. Ses pensées s’embrouillaient, sautaient d’un sujet à l’autre.
Contournant une forêt de chênes centenaires, la calèche déboucha sur une large route qui conduisait directement à sa demeure. À peine engagé dans le parc, il aperçut quatre enfants qui se précipitaient à sa rencontre. Deux étaient les siens et les deux autres, ceux de sa sœur, la comtesse Mordvinoff. Tous ensemble, ils entrèrent dans la maison.
À peine avait-il eu le temps de se débarrasser, qu’une porte s’ouvrait et que sa sœur entrait dans l’antichambre. La comtesse Nathalie Mordvinoff était une grande, svelte et belle jeune femme d’une trentaine d’années.
— Comment se fait-il que je ne t’aie pas entendu arriver ? demanda-t-elle, en embrassant son frère.
— J’ai été assailli par les enfants, ma chère, répondit-il en riant, et obligé de rentrer à pied avec eux…
— Je viens de recevoir une lettre de Dima, dit Natacha d’une voix soucieuse.
— Par exemple ! Et tout va bien chez lui ?
— Dieu merci, oui, s’exclama Natacha en se signant. Il m’écrit que Pavloucha a été blessé à la main lors du dernier combat et Moukhanoff plus gravement au pied. Ils ne courent aucun danger ni l’un ni l’autre. Ils se proposent d’ailleurs de venir se faire soigner ici, dans notre hôpital. J’espère que nous pourrons les installer confortablement. Jusqu’à présent, nous n’avons eu que de simples soldats…
— Oui, je sais. Toutefois, l’essentiel, Natacha – et j’en loue Dieu – c’est que leurs blessures ne soient pas trop graves. Pour le reste, veux-tu que nous en parlions ce soir ? Maintenant je dois aller aux pêcheries, j’y ai fixé rendez-vous à un ingénieur des questions hydrauliques.
— Bon, vas-y, mais promets-moi de ne pas être en retard pour le dîner.
— D’accord, c’est promis, répondit Barniatsky en souriant.
Les pêcheries étaient un peu comme le troisième enfant de Barniatsky. Il y avait mis toute son âme. Il avait lutté pied à pied contre les forces sauvages de la nature, contre l’atavisme russe — l’obstacle le plus farouche. Aujourd’hui, les travaux entraient dans leur ultime phase et, il le savait, le succès allait couronner ses efforts. Pourtant, il se sentait terriblement las et ne parvenait pas à s’y intéresser aujourd’hui.
Ce fut dans cet état d’esprit qu’il franchit le pont. Tout à coup, dominant le clapotement de l’eau, des cris de frayeur, puis des rires féminins parvinrent à ses oreilles.
Sur la rive opposée, contre le radeau des lavandières, il aperçut deux baigneuses. Afin de ne pas les effaroucher, il voulut se détourner, mais il n’en eut pas le temps : une des femmes était sortie de l’eau et se campait, très droite, sur le radeau. Les derniers rayons du soleil plaquaient, çà et là, des taches d’ombre et de lumière sur la séduisante nudité de son corps.
Barniatsky reconnut Lisa, une jeune et jolie paysanne de 19 ans. Elle n’était que la fille d’un surveillant, pourtant il y avait en elle tant de malice et d’espièglerie qu’elle apparaissait comme étrangère à son entourage.
Diable, quelle fille, se dit Barniatsky.
Se sentant troublé et mal à l’aise, il hâta le pas, évitant les buissons d’où parvenaient encore des rires suraigus.
Arrivé aux pêcheries, la vue de son gérant Goubov et du technicien qui contemplait les travaux lui rendit son assurance. Le technicien s’inclina devant lui.
— Alors, Alexis Nikolaïèvitch, s’informa-t-il, c’est bien décidé ? Demain nous remplissons les étangs ?
— Oui, demain, répondit-il.
Après avoir examiné tous les travaux, tous les trois se dirigèrent vers la maison. Ils avaient à peine fait quelques pas qu’ils croisèrent un groupe de paysans. Barniatsky les invita à assister le lendemain au remplissage des étangs.
— Comment allez-vous faire, Alexis Nikolaïèvitch, pour que le poisson reste dans vos étangs ? lui demanda Nicolas Skromov, un grand et beau vieillard.
— Hé ! Où veux-tu qu’il aille le poisson ?
— Comment, où ? Dans la rivière, pardi. Le poisson aime l’espace, il trouvera toujours un chemin pour s’en aller. Jamais on ne pourra le retenir de force.
Barniatsky sourit, mais conciliant expliqua :
— On mettra de très fins filets dans les tuyaux, ainsi même les poissons les plus petits ne pourront passer.
— C’est étonnant, reprit Nicolas. Je suis un vieillard et jamais de ma vie je n’ai vu ni entendu qu’il existât chose pareille. Les travaux ont dû vous coûter très cher et le résultat est encore douteux... Parviendrez-vous à réussir ?
Il hochait la tête, tandis que la masse des paysans l’approuvait.
— Allons, allons, se fâcha presque Barniatsky, vous aviez déjà prédit qu’il ne résulterait rien de bon de l’assèchement du marais. Vous me chantiez qu’il était sans fond, que des esprits impurs l’habitaient et engloutissaient les hommes ! Que reste-t-il aujourd’hui de toutes ces menaces ?
— Ce que vous dites est exact, intervint Dorofoïev, désireux de flatter le maître. Nous, il est vrai, ne sommes que des gens simples et ignorants. Demain, nous serons donc ici. Dieu veut que vous ayez raison, Alexis Nikolaïevitch.
Là-dessus, Barniatsky prit congé des paysans. Le soir tombait. Il se souvint alors avoir promis à sa sœur d’être à l’heure pour le dîner. Allongeant le pas, il prit un raccourci à travers les taillis. Une voix d’homme à la fois moqueuse et irritée lui fit brusquement ralentir sa marche et il reconnut le timbre de Jean, son jeune palefrenier. Barniatsky fut surpris. À cette heure, que faisait le valet dans le bois ? Il le sut vite.
— Tu espères devenir une dame, folle que tu es ? criait-il. Laisse tomber, va. Tu n’arriveras à rien.
— Imbécile ! Toi me traiter de folle, alors que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez. Tu n’es qu’un sot paysan, trop bête pour me comprendre... Lâche-moi, idiot. Ne me touche pas.
Le son de cette voix de femme furieuse, non, Barniatsky ne pouvait pas s’y tromper. Encore et toujours Lisa. Sans se douter de sa présence, les deux jeunes gens continuaient à se disputer.
— Tu me fais mal ! glapit-elle à un moment donné. Va au diable.
Puis, avec une espèce de hargne :
— Tu es cuit, hein, rustaud ? Allons, bas les pattes. Ce n’est pas pour toi, ça.
— Attends, princesse ! menaça le valet avec fureur. Tu auras de mes nouvelles.
Lisa éclata de rire.
— C’est cela, idiot ! Je te demanderai comment il faut faire pour devenir princesse.
S’arrachant à l’étreinte du jeune homme, elle se dirigea alors vers la route d’un pas pressé. Barniatsky eut tout juste le temps de se coller contre un arbre. Eh bien ! pensa-t-il, me voici édifié. Il est encore heureux que Jean ait défendu ma réputation. Mais jusque quand cela durera-t-il ? Tout en continuant son chemin, il se surprit à évoquer la rencontre de la veille. Il était près de dix heures. Sa mère et sa sœur jouaient au piano une sonate à quatre mains et lui, selon son habitude, était allé se promener dans le parc pour écouter la musique. Soudain, au bout de la Grande Allée qui descend vers la rivière, une ombre s’était profilée.
— Qui est là ? cria-t-il.
Pas de réponse. Il fit encore quelques pas, très vite, buta contre une forme humaine. Sans hésiter, il saisit alors l’inconnu par les épaules. Mais ce n’était pas un homme...
— Qui es-tu ? demanda-t-il avec étonnement.
Nouveau silence. Secouant la femme, Barniatsky s’énerva :
— Vas-tu répondre, tête de mule ? Qui es-tu ?
— C’est moi, dit une voix craintive.
— Toi ? Qui, toi ?
— Lisa.
Il y eut de part et d’autre comme une hésitation. Puis, lui, durement :
— Pourquoi es-tu ici ? Cachée dans l’ombre ? Tu venais voler des pommes, hein ?
— Oh, non, protesta-t-elle en pleurant presque.
— Alors, tu attendais quelqu’un ?
— Oui.
— Qui ça ?
— Vous.
Barniatsky la tenait toujours par les épaules. Sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, sa main descendit, frôla des seins petits et durs. Il sentit la chaleur de ce jeune corps s’infiltrer dans son sang. Un désir, qui paralysait sa volonté, s’éveillait en lui. Lisa, pourtant, ne bougeait pas, mais tout son corps tressaillait doucement. La serrant alors contre lui, trouvant des caresses plus pressantes, il se laissa envahir par une passion quasi bestiale, qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant et qui lui ôtait tout contrôle sur lui-même. Lisa s’empara de sa main. Puis elle chuchota :
— Pas ici... On pourrait nous voir... Allons plutôt vers la rivière.
Cette invitation fit l’effet d’une douche. Barniatsky revint à lui. Un sentiment de dégoût l’avait brusquement envahi et il dégagea sa main de celle de la jeune fille.
— Non, balbutia-t-il, je ne peux pas. On m’attend. Une autre fois, peut-être...
Tout au souvenir de cette scène, il fut étonné du chemin qu’il avait parcouru. La maison dressait sa masse devant lui. Lorsqu’Alexis pénétra dans la salle à manger, sa mère et sa sœur s’y trouvaient déjà. Madame Barniatsky était une vieille dame aux yeux noirs délavés par le temps, mais qui conservaient encore toute la vivacité de la jeunesse et contrastaient admirablement avec une chevelure immaculée toujours recouverte d’une mantille. Son être tout entier respirait la noblesse, et l’on ne s’approchait d’elle qu’avec un sentiment de respect réel.
Michel, le majordome, entra avec le premier plat, et tous prirent place à table.
— Tu as déjeuné chez les Rostoff, Aliocha ? demanda madame Barniatsky en regardant son fils au fond des yeux. Y avait-il beaucoup de monde ?
— Non, maman, il n’y avait chez eux que la princesse Pronsky, répondit-il en affectant la plus complète indifférence.
— Comment ? Véra ! s’étonna Natacha. Par quel hasard se trouve-t-elle chez les Rostoff, elle qui n’y allait jamais ? Récemment, elle résidait encore à Petrograd.
— Oui, je le sais. Véra est veuve et Rostoff — qui est son cousin — a été nommé tuteur de ses enfants. Il est d’ailleurs question, à ce que j’ai cru comprendre, qu’elle passe tout l’hiver dans sa propriété de Korostychy.
— Pauvre Véra, s’exclama madame Barniatsky. Je la plains de tout mon cœur. Être veuve si jeune et avec trois enfants.
Puis, sur un ton légèrement différent :
— Est-elle toujours aussi belle ?
— Je ne l’avais plus vue depuis son mariage et j’avoue, maman, qu’à ce moment-là sa beauté ne m’avait pas particulièrement impressionné. Aujourd’hui... Cette femme est réellement la plus belle que j’aie jamais rencontrée.
Sa mère et sa sœur levèrent sur lui des yeux étonnés. Il venait de parler avec une telle ardeur qu’on pouvait lire en son cœur comme dans un livre ouvert. Aussi, la réponse de la calme et discrète Natacha fit l’effet d’une bombe :
— Personnellement, je n’ai jamais considéré Véra comme une beauté. C’est une coquette, sans plus, et qui sait mettre ses charmes en valeur. Du reste, toute sa conduite le prouve.
— Natacha, protesta madame Barniatsky. Que tu n’aimes pas Véra, c’est ton droit, mais il faut être juste. Tu sais, comme moi, que Michel Pronsky était loin de passer pour un mari modèle. La situation de Véra n’a pas toujours été très commode.
Souriant là-dessus, elle conclut de sa voix la plus calme :
— Tu la connais mal, Natacha. Pour ma part, je te confierais qu’en son temps je ne l’eus pas dédaignée comme belle-fille.
— Eh bien, moi ! riposta la comtesse en riant à son tour, je ne l’aurais pas désirée comme belle-sœur.
Barniatsky avait écouté avec calme, un sourire narquois au coin des lèvres. Il regarda sa mère, puis sa sœur, et très gentiment :
— Maintenant que l’une et l’autre viennent de disposer de ma personne, me refusant ou m’accordant une éventuelle épouse, je vais vous mettre d’accord. Ni à vous, maman, ni à toi, Natacha, je ne donnerai satisfaction, car je n’ai nulle envie de faire de Véra Pronsky une seconde madame Barniatsky. Vous savez que mes chers Varia sont encore trop vivants dans mon cœur et dans mon esprit…
Il dit cela en souriant, mais il était en réalité plus ému qu’il ne le laissait paraître. Aussi, s’empressa-t-il de changer de sujet de conversation.
— Dis-moi, Natacha, pourquoi ne viens-tu pas voir l’installation de mes pêcheries ? Ne t’intéressent-elles pas ? Même maman s’est dérangée pour aller jusque-là.
— Aliocha, tout ce que tu fais m’intéresse. Mais voilà ! Bien que ce que tu entreprends ait pour but le progrès et le bien-être, ta sœur est conservatrice et sentimentale. Je regrette le passé. Je n’aime vraiment que des choses primitives qui font corps avec notre pays. Peut-être ai-je été la seule à trouver de la poésie dans les vieux saules vermoulus qui entouraient les pêcheries et je dois t’avouer qu’au moment où ils se sont écroulés mon cœur s’est serré douloureusement.
Elle acheva cette déclaration de foi à voix basse, le nez dans son assiette.
— Décidément, Natacha, reprit son frère, je ne te comprends pas. Comment peux-tu trouver de la poésie dans ce royaume de moustiques ? De plus, tu n’y es pas encore allée. Tu ignores combien ce coin est devenu charmant.
— C’est possible, Aliocha. Prokovskoïe n’est plus le paisible domaine du temps de papa. Son fils en a fait une exploitation.
— Sans doute, s’énerva Barniatsky. Un domaine moderne doit être organisé, former un lien avec les villages voisins. Tu sais aussi bien que moi que le paysan est méfiant et routinier. Seuls des exemples peuvent le forcer à changer d’idée, et alors, quand il se met au travail, c’est-à-dire à moderniser ses installations — ne t’en déplaise, Natacha — il va de l’avant. Vois-tu, ce n’est pas uniquement notre profit personnel qui est en jeu. Nous avons aussi une mission à remplir : faire fructifier la terre russe. Nous avons sous nos ordres des paysans. Il nous appartient de montrer l’exemple. Peut-être détruisons-nous un peu de poésie, de vieille poésie comme tu dis, mais c’est en définitive la Russie que nous servons, Natacha.
Il enchaîna après une courte pause :
— Tu me parles de papa ? Sache, cependant, que c’est pour obéir à son désir le plus cher que je me suis attelé à la tâche de relever notre domaine. Maintenant, je m’étonne que tu ne m’aies pas dit plus tôt ta façon de penser. Je croyais que tu aimais Prokovskoïe et que tu approuvais les changements que j’y ai apportés. Ce que tu viens de dire est inattendu pour moi et, je l’avoue, me navre un peu.
— Je vois que tu ne veux pas me comprendre Aliocha, répliqua tristement la comtesse. Je ne te critique pas. Prokovskoïe fait partie de moi-même. J’y ai vécu les meilleurs moments de ma vie, tous mes souvenirs sont liés à notre terre et quoi que tu en fasses je l’aimerai toujours. Pourtant, je comprends très bien Varia qui, malgré son grand amour pour toi, n’aimait pas le domaine et l’appelait une cage en or...
Ces dernières paroles lui avaient échappé presque sans le vouloir. Effrayée de leur répercussion, elle se tut brusquement. Barniatsky ne souffla mot. Il avait baissé la tête, ainsi qu’il faisait chaque fois qu’on évoquait — même involontairement — le souvenir de sa femme morte quelques années auparavant.
— Peut-on se lever, mère ? demanda-t-il pour rompre le silence qui pesait lourdement dans la pièce après les réparties plutôt vives échangées juste avant.
Madame Barniatsky donna le signal, le majordome, qui se tenait derrière elle, recula sa chaise. De la salle à manger, les deux femmes passèrent à la terrasse, tandis que Barniatsky se retirait dans son bureau.
***
Il s’était installé dans un fauteuil et contemplait le grand portrait au pied de sa femme. Habillée d’une robe du soir décolletée, un diadème posé sur ses beaux cheveux noirs, elle était extraordinairement vivante et semblait sourire à son mari. Barniatsky ne put soutenir le regard de ses yeux caressants. Son cœur se serra. Ayant allumé une cigarette, il se dirigea vers la fenêtre et s’efforça de chasser toute pensée.
Un bruit de pas dans le couloir le fit se retourner. La porte s’ouvrit et Natacha entra. Ses yeux exprimaient un réel désespoir.
— Aliocha, mon chéri, pardonne-moi, murmura-t-elle en jetant ses bras autour des épaules de son frère. Tout à l’heure, c’est tout autre chose que j’ai voulu dire. Ces derniers temps, je ne sais pas ce qui se passe en moi. Je ne me reconnais plus...
— Ne t’excuse pas, dit-il d’une voix éteinte. J’ai eu de la peine, c’est vrai. J’ai cru surtout que tu cherchais volontairement à me faire mal.
— Non, Aliocha, non, l’interrompit-elle avec émotion, ne crois pas cela. Je viens de te le dire. Je ne sais plus où j’en suis. J’ai le pressentiment qu’il va nous arriver une chose terrible et ne puis m’en défendre... Mon Dieu, Aliocha, pourvu qu’il n’arrive rien à Dima.
— Natacha, ma petite sœur, ne t’énerve pas sans raison. Sois calme et raisonnable.
Il parlait lentement, tout en caressant les mains de la jeune femme. Celle-ci tenta de sourire.
— Je sais, Aliocha... C’est bête de se laisser aller ainsi... Mais c’est plus fort que moi.
— Tu dois te soigner, lui conseilla Barniatsky. Dima, maman, les enfants, tout le monde a besoin de toi. Un peu de repos te ferait le plus grand bien. Dis-moi, ne te surmènerais-tu pas avec cet hôpital ?
— Peut-être...
De nouveau, elle sourit :
— D’avoir bavardé avec toi m’a fait beaucoup de bien. Viens maintenant. Il est temps que nous allions prendre le café. Maman nous attend sur la terrasse.
Toutefois, avant de sortir, elle fit volte-face et demanda : Dis-moi, Aliocha, est-ce que réellement Véra Pronsky te plaît beaucoup ? Barniatsky ne put réprimer un tressaillement, mais il se reprit vite et c’est sur un ton d’indifférence affectée qu’il répondit :
— Oui, elle me plaît beaucoup. Pourquoi me poses-tu cette question ?
— Oh ! Sans raison aucune… C’est que la vie devient maintenant si compliquée, si embrouillée, conclut-elle en soupirant.
— Quel temps extraordinaire ! remarqua madame Barniatsky. Nous sommes à la mi-août et il fait aussi étouffant qu’au mois de juillet.
— Pourvu que cela dure, lui répondit son fils. La rentrée des récoltes bat son plein et les bras manquent. Encore une semaine de ce temps-là et tout sera sous toit...
On apporta un télégramme.
— C’est pour toi, Aliocha, murmura Natacha à qui le domestique l’avait tendu.
Barniatsky perçut une inquiétude dans sa voix. Il songea à son beau-frère Dima qui se trouvait au front, aux angoisses quotidiennes dont sa sœur ne parvenait pas à se défendre. Aussi ouvrit-il le télégramme avec une certaine nervosité. Il ne respira qu’après avoir pris connaissance de son contenu.
— Voici ! dit-il alors : Arrivons avec Moukhanoff — mardi vingt — par express à Lasrévo. C’est signé : Pavloucha.
Puis :
— Encore des tracas pour toi, Natacha.
— Des tracas, protesta-t-elle. Non, voyons. Je suis si contente de leur arrivée. Il faudra aller les chercher à la gare, Aliocha.
— Bien sûr. Cette précision, ma chère, est vraiment superflue.
Il lui caressait lentement les cheveux, essayant par ce geste affectueux de dissiper l’inquiétude née en son âme à la vue du télégramme. Madame Barniatsky contemplait en souriant ses deux enfants. Elle était heureuse de leur parfaite entente. Elle avait craint, connaissant le caractère ombrageux de son fils, que les paroles maladroites de Natacha n’assombrissent leurs rapports. Il n’en était heureusement rien.
Se levant péniblement, la vieille dame se dirigea vers la maison.
— Aliocha, je ne te souhaite pas la bonne nuit. Peut-être passeras-tu encore chez moi, ce soir ?
— Oui, maman, après avoir reçu le gérant.
Natacha alla reconduire la mère, tandis que Barniatsky descendait dans le jardin. La nuit était criblée de milliers d’étoiles scintillantes. De temps à autre, à l’horizon, un brusque éclair de chaleur brûlait le ciel. Ici, dans le jardin, il soufflait une légère brise qui transportait le parfum des fleurs innombrables de la fin de l’été. On ne percevait plus ni chants ni rires. Tout était devenu prodigieusement calme. Seul le bruit de la crécelle du veilleur de nuit limait le silence...
Barniatsky pensa d’abord descendre jusqu’à la rivière, mais se souvenant de sa rencontre de la veille avec Lisa, il renonça à ce projet pour aller s’asseoir sur les dernières marches de la terrasse. La silhouette de la princesse Pronsky frappa tout à coup son imagination. Je ne me serais pas opposée à l’avoir comme belle-fille, avait dit sa mère. À ces paroles qu’il ne pourrait plus oublier, il sourit tendrement.
— Alexis Nikolaïèvitch, êtes-vous là ?
C’était la voix de son valet Jean qui venait de surgir à l’autre bout de la terrasse.
— Que veux-tu ? demanda le maître.
— Pierre Ivanovitch, le gérant, est arrivé.
— Bien ! Jean. Dis-lui que j’arrive.
Chapitre 2
Ce fut en accomplissant le stage imposé par l’École d’agronomie que Pierre Ivanovitch Goubov avait fait, dix ans plus tôt, son apparition à Prokovskoïe. Sa conduite plut tout de suite à Barniatsky, de même que son travail. Aussi, une fois ses études terminées, fut-il nommé intendant de l’une des fermes du domaine. À cette époque, le gérant était Charles Ivanovitch Verner. Celui-ci avait trois enfants. Olga, l’aînée, avait épousé un officier des hussards, ivrogne et noceur. L’union fut des plus orageuses. Des scènes continuelles éclataient, Olga était battue comme du plâtre, mais elle aimait son gredin de mari d’un amour aveugle. Après quelque temps d’une vie d’enfer, ses parents reçurent la nouvelle de son décès, suite, disait laconiquement la lettre du mari, à une fausse couche. Ce malheur accabla madame Verner.
Elle était prostrée dans sa douleur, lorsqu’un nouveau coup vint frapper la famille. Jean, leur fils unique, alors étudiant à l’Institut polytechnique de Petrograd, se suicida. Il laissait à ses parents une courte lettre dans laquelle il les priait de lui pardonner la peine qu’il leur faisait, précisant seulement que ce suicide était pour lui l’unique issue. Le bruit courait qu’il s’était laissé entraîner dans une société clandestine de terroristes et qu’il s’était gravement compromis.
Nina, leur fille cadette, suivait en ce temps-là des cours spécialisés à Moscou. La perte de sa sœur d’abord, de son frère ensuite, l’ébranla profondément. Elle se replia sur elle-même, perdit la spontanéité de la jeunesse et s’intéressa vivement aux questions sociales, problèmes qui lui étaient auparavant complètement indifférents. Vers la fin du mois de mars de la même année, une lettre de son père lui annonça que l’état de sa mère était désespéré. Abandonnant tout, elle se mit aussitôt en route.
Goubov, de son côté, déployait un zèle réel pour aider les Verner. Sa constante sollicitude toucha et réconforta la jeune fille. Vers la fin avril, madame Verner mourut à son tour. Dès lors, Charles Ivanovitch s’assombrit tout à fait et perdit le peu d’intérêt qu’il gardait encore pour la vie. Son unique consolation était sa fille Nina. Elle-même, après tous ces chocs, éprouvait une grande lassitude et n’aspirait plus qu’à une existence sans heurts aux côtés de son père. C’était le seul être au monde qui lui fut cher.
Un soir, quelque temps après la mort de madame Verner, tous deux envisageaient timidement l’avenir, car tant de malheurs les avaient rendus craintifs et ils parlaient à voix basse et lente.
— Dis-moi, Nina, murmura à un moment donné le père avec un accent de profonde détresse, si tu comptes rester à Prokovskoïe il faudra songer à te marier. Je ne suis plus jeune, ma petite fille...
— Père, je suis très bien ici, près de toi, répondit la jeune fille. D’ailleurs, qui veux-tu que j’épouse ?
— Pour t’avouer ma pensée, je songe à Goubov, avoua le vieillard. Ce garçon me plaît, il est un parfait honnête homme et je le crois capable d’assurer ton bonheur. Bien sûr, ce n’est qu’un paysan, tandis que toi tu es une fille instruite...
— Oh, tu sais, papa. Notre pauvre Olga a fait un mariage d’amour, un brillant mariage avec un officier, et cela ne lui a guère réussi… Tu dois avoir raison, je n’aime pas Pierre Ivanovitch d’amour, mais sans doute est-ce mieux ainsi. S’il t’a parlé — et je suppose qu’il l’a fait —, tu peux lui répondre oui de ma part.
***
Le mariage fut célébré à la Noël. Il était impossible d’imaginer deux êtres plus dissemblables que Nina et son mari. Goubov restait un homme simple, sans aucune éducation. Nina, au contraire, élevée dans une famille à moitié allemande où tout était ordre et convenance, ne manquait pas de raffinement. Quelques mois après son mariage, elle commença à trembler pour son bonheur. Malgré la vie commune, elle demeurait toujours une étrangère que la façon d’être de Goubov étonnait au plus haut point. Tout en lui la révoltait et même lui répugnait. Quant à Pierre Ivanovitch, il ne comprenait rien au caractère de sa femme. Pour elle, il était prêt à tous les sacrifices, mais ses efforts étaient maladroits, de sorte qu’ils accentuaient au lieu de le diminuer le fossé qui séparait les deux époux.
Après un an de mariage, Nina mit un fils au monde et ce fut à partir d’alors que tous deux comprirent qu’aucun rapprochement n’était plus possible. Tant que le vieux vécut, rien ne transpira. Dès que son père eut rendu le dernier soupir, Nina annonça à son mari son intention d’aller s’établir à Moscou, chez une tante, avec l’enfant ; elle désirait d’ailleurs poursuivre ses études et vivre indépendante.
Goubov s’inclina. Le coup était terrible, mais quels reproches pouvait-il adresser à sa femme ? Dès le début, il avait senti sa supériorité. Humble, résigné, il accepta sa décision. À Prokovskoïe, on resta plus d’un an sans nouvelles de Nina. Goubov s’était rendu plusieurs fois à Moscou où il l’avait rencontrée, mais il ne parlait jamais de ces voyages-là. Un étranger aurait pu supposer qu’elle n’existait plus pour lui ni pour personne.
Un soir, pourtant, il annonça d’un air embarrassé à Barniatsky que sa femme avait l’intention de revenir au pays.
— Je suis heureux d’apprendre cette nouvelle et vous félicite, répondit le maître. Quand arrive-t-elle ?
— Elle ne reviendra que si vous l’y autorisez, murmura alors Goubov en se troublant.
Barniatsky n’en croyait pas ses oreilles.
— Que je l’autorise, moi ! s’écria-t-il. Qu’ai-je à voir dans cette affaire ? Je n’ai aucune autorisation à lui donner et à quoi servirait-elle bien ?
Il regarda Goubov dans les yeux.
— C’est sa condition, dit-il en détournant la tête.
— Dans ce cas, mon Dieu, écrivez-lui que je serais très heureux de son retour.
— Merci, Alexis Nikolaïèvitch, lança Goubov d’une voix sourde et il se dépêcha de prendre congé de son maître.
***
À quelque temps de là, Nina revint à Prokovskoïe. Sa tante et son fils l’accompagnaient. On ne la vit jamais au village ni au bord de l’eau. Elle vivait retirée, ne voulant recevoir personne. Physiquement, elle avait beaucoup changé, c’était à présent une femme maigre dont le regard avait pris une expression froide et sévère. Une ride profonde se creusait entre ses sourcils et cette ride lui donnait un air plus que résolu, autoritaire. Entre son mari et elle, les rapports étaient purement amicaux. C’était d’ailleurs la condition posée pour son retour.
À peine depuis quelques semaines à Prokovskoïe, Nina annonça tout à coup qu’elle retournait à Moscou. Cette fois, son séjour fut de brève durée. Dès ce moment, elle fit souvent le voyage, sans jamais s’arrêter plus de quelques jours dans la ville. Qu’allait-elle faire à Moscou, personne n’en savait rien. Elle tenait par-dessus tout à ce qu’on respectât son indépendance et, à la longue, les habitants de Prokovskoïe s’habituant à ces mystérieuses allées et venues ne s’occupèrent plus d’elle.
Cette situation dura jusqu’à la guerre. Alors, elle cessa de voyager régulièrement pour n’aller plus à Moscou que de loin en loin. Elle passait la plus grande partie de ses journées avec Pélagie Alexandrina Jouravliova, la nouvelle institutrice. Vive et bavarde, elle était l’opposé de la silencieuse Nina, mais ces différences de caractère ne semblaient pas troubler leur amitié. Toutes deux recevaient une volumineuse correspondance qui les occupait beaucoup et elles vivaient isolées du reste de la communauté, passionnées par les problèmes sociaux qui se posaient au monde en guerre.
Nina ne se souciait ni de son ménage ni de son fils. Sa tante ramenée de Moscou était là pour ça. Au début, Goubov avait vu d’un mauvais œil l’intrusion de cette vieille personne dans son foyer et de son côté Anna Grigorievna regardait le paysan avec méfiance. À la longue leurs relations devinrent amicales et une réelle sympathie s’établit finalement entre eux. Il est vrai que Goubov était l’obligeance et la discrétion même.
À la déclaration de la guerre, soulevée par la vague d’enthousiasme, Goubov voulut s’engager comme simple soldat. Barniatsky freina cet élan patriotique ; lui-même devant partir pour le front, il engagea le gérant à demeurer à Prokovskoïe. Celui-ci considéra cet ordre comme une mission et, dès lors, consacra toutes ses activités au domaine ainsi qu’à ses habitants.
***
D’habitude, lorsque Barniatsky se trouvait dans son bureau avec Pierre Ivanovitch, il se sentait calme et détendu. Ce soir il était las et il confia au gérant :
— Excusez-moi, si je suis distrait. Voulez-vous que nous laissions tout le travail jusqu’à demain ? J’ai d’ailleurs une question à vous poser. Dites-moi : qui est ce Tchékovitch venu à Prokovskoïe organiser un meeting de propagande ?
— Oh, rien qu’un bavard, répondit Goubov en haussant les épaules. Je n’étais pas au courant de cette réunion qui a eu lieu à l’école, sinon je l’aurais interdite. J’ai interrogé quelques paysans : tous se sont moqués de cet individu.
— Bien ! Je n’attache pas non plus grande importance à cette histoire, mais il m’est désagréable de voir organiser des réunions de propagande contre la guerre sans mon autorisation.
— Auriez-vous supposé que ce... monsieur a été arrêté par l’administration de Lazarevo et qu’on a découvert que ses papiers étaient faux ? C’est, en fait, un membre actif d’une association révolutionnaire.
Enfin, découvrant ses batteries :
— Ce Tchékovitch vous a, paraît-il, rendu visite ?
— À moi, non, répliqua Goubov en baissant les yeux. Mais à ma femme et pendant mon absence.
Ses traits avaient pris une expression amère.
— Alexis Nikolaïèvitch, dit-il soudain en haussant le ton, je réponds sur ma tête du calme et de la tranquillité de Prokovskoïe. J’appartiens à une famille de paysans et je connais très bien le caractère de nos gens.
— Vous avez toute ma confiance, Pierre Ivanovitch. Je vous considère comme un ami fidèle et sûr. Cependant, nous ne pouvons pas être indifférents à cette propagande. Nous devons la combattre. Votre femme comme nous. Je vous prie donc de lui dire, de ma part, qu’elle aura dorénavant à s’abstenir de recevoir des personnes du genre de Tchékovitch. Je crois qu’elle est surtout inconsciente et ne se rend absolument pas compte des conséquences que peuvent avoir ses imprudences. On ne se limite pas à l’arrestation de l’agitateur. Il y aura aussi des perquisitions et cela peut mener loin.
— Je vous comprends… prononça Goubov d’une voix sourde. Je parlerai à Nina.
Barniatsky avait posé sa main sur le bras de son gérant. À peine celui-ci eut-il promis ce que son patron et maître attendait de lui qu’il se leva, s’inclina et sortit...
— Bon Dieu ! dit à mi-voix Barniatsky, est-il possible que Nina soit devenue une révolutionnaire ? Pauvre Pierre Ivanovitch. Il me fait pitié. Oui, Natacha a raison : tout se complique et s’embrouille, actuellement.
***
Après avoir visité sa mère, Barniatsky regagna sa chambre qui se trouvait au premier étage. Malgré la fatigue qu’il ressentait, il n’alla pas dormir tout de suite. Accoudé à la fenêtre, il essaya de goûter le charme de cette calme nuit d’été. La lune brillait haut dans le ciel, inondant la chambre d’une lumière douce et donnant à toutes choses un aspect irréel. Il sentit monter en lui le besoin d’aller s’étendre, mais ses yeux ne parvenaient pas à se détacher de ce beau et vaste paysage.
Brusquement, l’image de la princesse Pronsky apparut en surimpression, immense... Elle se tenait devant lui, comme vivante, avec un sourire familier sur ses lèvres et dans le regard quelque chose de caressant et de captivant à la fois. Il fut mordu par le désir de la serrer dans ses bras. Cela dura un long moment. Enfin, se maîtrisant, il se trouve dans son lit, mais il comprit qu’il était trop nerveux pour dormir. Le sommeil neviendrait que tard…
***
D’un geste brusque, Barniatsky écarta les tentures, ouvrit les fenêtres, et une fraîcheur stimulante pénétra dans la chambre. La nature s’éveillait, prête à accueillir les premiers rayons du soleil. Il fit rapidement sa toilette et quitta la maison après s’être habillé, sans prendre son petit déjeuner. L’angoisse de la nuit avait complètement disparu. Il avançait d’un pas rapide, tout son être imprégné de joie. S’approchant de l’aire, il entendit le sourd mugissement de la sirène, puis le bruit de la batteuse.
Tout à coup, Goubov fut à ses côtés. Il n’eut pas le temps de lui parler beaucoup. Jacob, un paysan robuste à la barbe grisonnante, s’était approché aussi et voulait s’entretenir avec le maître de Prokovskoïe. Tous les ans il venait avec ses ouvriers saisonniers, mais cette fois — à cause de la mobilisation — il avait éprouvé beaucoup de difficultés pour former son équipe et s’était contenté de remplacer les absents par des femmes.
Un courrier venu exprès du village l’avait informé que la mobilisation complète allait être décrétée le premier septembre, et il expliquait maintenant à Barniatsky que chacun avait décidé, de ce fait, de retourner à la maison. Cette mesure apparut immédiatement comme devant créer une situation difficile pour le domaine. Plusieurs ouvriers, à présent, entouraient Barniatsky et Goubov. Ces deux-ci discutaient ferme pour résoudre au mieux le problème.
Il fut finalement décidé que les vingt ouvriers, hommes et femmes, indispensables chez eux, quitteraient le travail dans trois jours, tandis que les autres continueraient le battage jusqu’au huit septembre, date de la Nativité de la Sainte Vierge. Pour compléter l’équipe, une fois de plus disloquée, on prendrait des prisonniers de guerre et des journaliers. Puis, la présence de Barniatsky stimulant tout le monde, le travail reprit avec entrain. Les femmes avaient arrangé leurs fichus et, poussées par un accès de pruderie, baissé leurs jupes haut troussées.
— Alexis Nikolaïèvitch, ordonnez s’il vous plaît qu’on nous serve un demi-seau de vin pour nos derniers jours de travail et nous, de notre côté, nous nous efforcerons de vous obliger, dit soudain un jeune et robuste gaillard dont le large sourire découvrait une magnifique rangée de dents blanches.
— Le vin ne manquera pas, promit le gérant en répondant pour le maître. Finissez aujourd’hui la meule de froment et vous obtiendrez ce que vous réclamez.
En même temps, il désignait une grande meule dont une tranche seulement avait été enlevée.
— Eh bien, c’est entendu, s’exclama le gars en mesurant du regard ce qui restait à faire. Nous finirons aujourd’hui. Mais gare à vous, Pierre Ivanovitch, si vous ne tenez pas votre parole…
Alors, s’adressant aux autres :
— Aidez-moi, cria-t-il. Nous aurons du vin.
Sans perdre une minute, il se hissa sur la plate-forme de la batteuse. Il avait tout de même trouvé le temps de pincer le sein d’une jeune fille aux yeux noirs qui se trouvait là avec un râteau. Le soulevant, elle l’abattit de toutes ses forces sur le dos du jeune paysan.
— Garce ! hurla-t-il, plié en deux, ce que tu es puante !
Tout le monde se mit à rire aux éclats, sauf la jeune fille. Elle n’était pas puante.
— Attends, mauvais drôle, cria-t-elle très en colère. Il t’en cuira encore davantage la prochaine fois.
Les jambes écartées, le gaillard avait commencé à jeter les gerbes dans le tambour de la batteuse, il travaillait maintenant avec une telle adresse et sans perdre un instant, que les filles ne parvenaient plus à délier les gerbes assez vite pour les lui présenter.
— Pachka, loup-garou ! Es-tu donc un pestiféré ? disaient-elles en riant. Attends, l’Allemand te calmera...
— M’en fous... Il ne fait peur qu’à vous, les femmes. Pour moi, il ne vaut pas plus que cette gerbe. Voyez ce que j’en fais.
Il en souleva une le plus haut qu’il put pour la précipiter tout entière avec force dans la batteuse.
— Et voilà ! Il n’en reste rien.
Goubov riait avec les autres. Le temps passait. Montant dans sa petite voiture, il partit inspecter les autres travaux des champs. Barniatsky se sentait très bien parmi ces travailleurs, leur gaieté lui réchauffait tellement le cœur, qu’il resta encore sur l’aire. Il alla s’asseoir sur un banc, à côté d’un grand tonneau rempli d’eau et d’une pompe à incendie. Un peu plus tard, Pachka s’approcha du tonneau pour se rafraîchir. Il suait à grosses gouttes et il était à ce point recouvert de poussière qu’on aurait pu le prendre pour un Noir.
— Ouf, cela fait du bien, s’exclama-t-il en s’essuyant le visage avec la manche de sa chemise.
— Comment va ton dos ? demanda Barniatsky en souriant.
À cette question, Pachka répondit d’abord en riant. Puis :
— Ça me démange affreusement, avoua-t-il. Rosse qu’elle est ! C’est qu’elle a tapé dur, j’en ai vu trente-six chandelles.
Quelques jeunes filles occupées à travailler non loin éclatèrent de rire, et l’une d’elles cria :
— Tu ne l’as pas volé : jeu de mains, jeu de vilains. Ça t’apprendra à te conduire convenablement...
Là-dessus, craignant quelques représailles, elle s’enfuit aussi vite qu’elle put.
— Es-tu rappelé ? demanda Barniatsky à Pachka.
— Oui.
— Et tu es content d’aller à la guerre ? Ou bien as-tu peur ?
— Content ou pas, il faut bien que j’y aille. Je n’ai pas peur. Je ne suis pas le seul.
Et alors, d’un ton insouciant :
— Peine partagée est à moitié consolée !
Plusieurs paysans, parmi lesquels le contractant Jacob, s’étaient approchés de Barniatsky. On les sentait désireux de prendre part à la conversation.
— Eh bien, Alexis Nikolaïèvitch, quand donc finira cette guerre ? commença Jacob.
— Pas de si tôt. Les Allemands sont tenaces, et de plus, ils étaient préparés à la lutte…
— Serait-ce possible que nous n’ayons pas le dessus ? intervint un jeune paysan que la réponse du maître ne semblait pas avoir satisfait. Cela ne s’est jamais vu. La Russie a toujours été victorieuse.
Barniatsky sourit.
— Nous les battrons sûrement, mais il y faudra de la patience. Je suppose que vous avez entendu dire jusqu’où ils osent aller. Ils empoisonnent les hommes avec des gaz asphyxiants, leurs avions jettent des bombes, leurs espions polluent l’eau des fleuves et des puits. Quand on emploie ces moyens-là, c’est qu’on est faible…
— Est-ce vrai que les Français sont écrasés et que l’ennemi a pris leur capitale ? demanda un autre.
— Rien n’est plus faux, s’exclama aussitôt Barniatsky. Ce ne sont là que des racontars propagés par l’ennemi lui-même pour faire croire à son invincibilité. Le bruit court ainsi qu’ils nous ont enlevé Kiev et Smolensk et qu’ils marchent sur Moscou.
— Quel sale peuple ! gronda un vieillard.
— Et nous ? Vous ignorez donc qu’il y a des traîtres au front et qu’un général a vendu toute une armée pour vingt mille roubles ?
Une voix s’était élevée au dernier rang. Barniatsky tourna la tête dans la direction d’où elle venait et tous suivirent son mouvement. Ils aperçurent un paysan d’une quarantaine d’années, de petite taille, l’air maladif et le visage troué par la petite vérole. Il portait une barbiche rousse mal taillée. Se sentant le point de mire général, il perdit contenance et prit un air ennuyé.
— Quelle absurdité ! s’indigna Barniatsky. Comment peut-on ajouter foi à de tels racontars ? La trahison peut-elle exister au front ? Vous savez bien que le commandement suprême des armées est assuré par l’Empereur lui-même assisté du grand-duc Nicolas. Oseriez-vous douter d’eux ? Non, non, toutes ces histoires sont propagées par des espions allemands dans le but de semer la méfiance et la discorde. Vous ne vous imaginez pas quelles sommes énormes l’ennemi dépense pour l’entretien de son armée d’espions.
— Tiens ! s’exclama Jacob, il est passé ici un type qui disait qu’il fallait cesser la guerre le plus tôt possible, qu’elle était nuisible au peuple. Sans doute était-ce un espion allemand.
— Mais bien sûr ! affirma Barniatsky. Je suis au courant : on l’a arrêté près de la mairie de Lazarévo où il a avoué qu’il se trouvait en possession d’un faux passeport.
— Quelle histoire idiote ! s’indigna Pachka. On aurait dû l’assommer sur place pour que son châtiment serve de leçon aux autres.
Tous l’approuvèrent... Barniatsky laissa les paysans à leur discussion animée. Il était content. Il pensait : ce n’est pas encore cheznos ouvriers agricoles que la propagande révolutionnaire trouvera un terrain favorable. Bien, c’est très bien. Rassuré par ce qu’il venait de voir et surtout d’entendre, il traversa le parc dans la direction de sa maison. Entre les arbres qui commençaient à se dénuder, le soleil luisait. Déjà, les sentiers étaient jonchés de feuilles mortes. Un peu partout, des grives s’appelaient avec des pépiements sonores, en voltigeant bruyamment par petits groupes. Il était à peine sept heures du matin et l’air avait encore quelque chose de léger et de pur. Barniatsky, en marchant, éprouvait une sensation de calme. Il jouissait pleinement de la bonne humeur qui s’était emparée de tout son être. La nuit sans sommeil avait disparu de sa mémoire comme de ses muscles.
En approchant du domaine, il aperçut sa sœur entourée de blessés. L’hôpital se trouvait dans l’aile gauche du château. Tout en blanc, un voile d’infirmière sur la tête, la comtesse était si mince qu’elle ressemblait à une jeune fille. Barniatsky s’approcha d’elle. Déjà celle-ci venait à la rencontre de son frère. Elle paraissait étonnée.
— D’où viens-tu ? s’exclama-t-elle. Je te croyais encore au lit. Tu étais pourtant bien fatigué hier soir.
— Hier n’est pas aujourd’hui, ma chère, répliqua Barniatsky en riant. Il y a belle lurette que je suis dehors. Prendrais-tu ton frère pour un paresseux ou une mauviette ?
Les blessés, qui se tenaient à l’écart, le saluèrent respectueusement. Il fit quelques pas vers eux.
— Eh bien ! s’écria-t-il, vous êtes contents de votre infirmière ?
— Tellement contents, répondit un jeune sous-officier en se mettant au garde-à-vous, que nous ne savons comment remercier Son Altesse. Nous avons l’impression de quitter notre propre maison.
— Vous partez ? s’étonna Barniatsky.
— Ils retournent à la ville, du moins ce groupe-ci, expliqua Natacha. Je viens de leur distribuer des petites médailles de la Vierge.
— Nous autoriserez-vous à vous écrire du front, Madame ? demanda le même sous-officier. En cas d’une nouvelle blessure, de revenir directement chez vous ?
— Bien sûr. D’ailleurs, je vous reverrai tout à l’heure et nous parlerons de ces choses plus en détail.
Se tournant vers son frère :
— Aliocha, dit-elle, as-tu vu ces médailles ?
Barniatsky en prit une : elle était en argent couverte d’émail et de forme ovale.
— Nous la porterons à côté de notre croix de baptême, prononça d’une voix grave un soldat, chevalier de la Croix de Saint George. Jamais cette médaille ne nous quittera.
Natacha prit congé en souriant. Puis, prenant son frère par le bras, l’entraîna vers la maison où les attendait le petit déjeuner. Pendant le trajet, Barniatsky ne cessa de la regarder ! Il émanait d’elle une clarté qui éblouissait. Elle était pleine de vie et d’énergie aussi. Envahi par une brusque tendresse, il s’empara de la petite main blanche de Natacha et qu’il l’embrassa avec fougue.
— Aliocha ! Qu’as-tu donc ? s’écria-t-elle confuse de cette caresse inattendue. Tu me parais bien étrange ce matin ? Sais-tu que tu as rajeuni de dix ans ?
— Merci, murmura-t-il. Moi, Natacha, je viens de penser que tu dois avoir tout au plus dix-sept ans.
Ils se regardèrent pour partir d’un grand éclat de rire.
Chapitre 3
Pianitskoïe, domaine du comte Rostoff, était l’un des plus beaux du pays. L’arrière-grand-père du propriétaire actuel, le comte Serge Petrovitch Rostoff, avait été un brillant courtisan à Petrograd, au temps de l’impératrice Catherine II et l’ami intime du prince sérénissime Potemkine. Son intelligence, sa ruse et sa prodigalité sans borne étaient connues de tous. Après la signature du traité de paix avec les Turcs, à Koutschouk-Karnagiss, l’Impératrice, satisfaite des clauses de ce traité et conseillée par Potemkine, accorda au comte Serge Petrovitch ce magnifique domaine de quatre-vingt mille hectares et de dix mille paysans.
Connaissant la grande prodigalité de Rostoff, Catherine II se moquait souvent des difficultés financières dans lesquelles — malgré son immense fortune — il se débattait perpétuellement. Aussi, lui fit-elle épouser une de ses demoiselles d’honneur, la très belle et très attirante Barbe Ivanovna Bolkhovskoï, fille d’un général aussi riche qu’avare. Comme l’Impératrice avait l’intention d’aller, dans un proche avenir, visiter la Crimée en compagnie de Potemkine et que Pianitskoïe se trouvait sur la route prévue pour ce voyage, le comte Rostoff reçut de l’Impératrice la promesse de visiter, chemin faisant, sa nouvelle propriété.
Tenant à sa renommée d’homme de goût, il voulut préparer sa propriété et surtout le château, à recevoir dignement l’Impératrice. Le célèbre architecte Rastrelly fut convoqué pour construire un palais extraordinaire. Des sommes folles furent naturellement englouties dans la construction de cette merveille à laquelle des centaines d’ouvriers travaillèrent sans relâche pendant des mois. Pour les jardins, il vint même des spécialistes d’Italie et de France.
L’arrivée de l’Impératrice fut un triomphe pour Rostoff. Habituée pourtant à toutes les magnificences, Catherine II ne cacha pas son émerveillement devant ce palais sorti de terre comme par enchantement. L’Impératrice séjourna trois fois vingt-quatre heures à Pianitskoïe et pendant tout ce temps le comte vécut dans un état d’euphorie, qu’il ne devait plus connaître par la suite. C’étaient les plus beaux jours de sa vie.
Après le départ de l’Impératrice, Pianitskoïe tomba dans l’oubli et fut complètement délaissé par Rostoff qui n’en avait plus besoin et qui ne s’y intéressait nullement. Il était entièrement absorbé par les intérêts de son service à la Cour impériale qui lui donnait une brillante situation, de laquelle dépendait son bien-être. Il édifiait sa carrière sur Potemkine, qu’il considérait comme une puissance invincible et il lui était dévoué corps et âme. L’apparition à la Cour du nouveau favori de Catherine II, le comte Zoubov, mit fin à cette carrière. Ce dernier ne supportait pas son nom et Rostoff comprit vite que le mieux qu’il avait à faire était de quitter Petersburg et la Cour. C’est dans ces conditions qu’il se souvint de Pianitskoïe, l’adoptant comme son domicile permanent. S’y étant installé, il y mena une vie dont le faste égalait celui d’un prince régnant.
Les dernières années de sa longue existence, Rostoff les consacra entièrement à l’embellissement de son domaine et de son palais qui était déjà un joyau. C’est à cette époque qu’apparut au palais le célèbre vase de bronze, œuvre de Jean Bologne. Comment et de quelle façon le comte réussit-il à acquérir cette merveille et à la rapporter d’Italie, personne ne le sut jamais. L’acquisition de ce vase provoqua une grande curiosité et beaucoup de gens venaient spécialement l’admirer, ce qui releva encore davantage l’importance et le prestige de Pianitskoïe.
Les descendants du comte Serge héritèrent de sa prodigalité, mais non de son énergie ni de son intelligence. Comme il y avait une tradition à maintenir et comme Pianitskoïe continuait à engloutir des sommes folles, ceux-ci tournèrent la difficulté en contractant de riches mariages. La renommée du domaine valait plus que l’amour.
***
Pianitskoïe qui dévorait de l’argent dévorait aussi le cœur et l’esprit des hommes… Au retour d’un long voyage autour du monde, Serge Rostoff, le dernier seigneur de Pianitskoïe, imita ses ancêtres en épousant une jeune, belle et — naturellement — riche héritière, Hélène Nikolaïèvna Drougovskoïe. La mère d’Hélène était l’amie intime de la mère de Serge — la comtesse Olga — et toutes deux désiraient ce mariage. Aussi furent-elles au comble de la joie quand elles virent leurs vœux s’accomplir.
Pianitskoïe envoûta la comtesse Hélène, comme il avait envoûté les autres. Tout la charmait, tout l’enthousiasmait. Il lui arrivait souvent de déclarer en plaisantant qu’elle ne savait pas ce qu’elle aimait le plus : son mari ou le domaine. Sans aucun effort elle s’adapta à la vie de Pianitskoïe et très vite elle sut veiller aux intérêts des Rostoff. Très vite aussi, ceux qui l’entouraient apprirent à ne rien décider sans la consulter au préalable. Il est vrai qu’elle avait placé la plus grande partie de sa fortune — malgré la résistance de sa belle-mère et de son mari — dans l’exploitation des propriétés des Rostoff, et surtout dans celle du domaine de Pianitskoïe, de sorte qu’elle était en fait le maître de cette terre qui se composait à cette époque de dix-huit mille hectares dont six mille recouverts de forêts magnifiques.
***
Après le départ de Barniatsky qui — on s’en souvient — avait été invité à déjeuner chez le comte Rostoff, Véra Pronsky se retira dans sa chambre. Le regard perdu dans la contemplation du parc qui s’étendait à ses pieds, elle murmura : cet ami de Serge est tout à fait charmant. Un peu plus tard, on frappa à sa porte et la comtesse Hélène entra.
— Tu étais donc ici, s’exclama-t-elle. Je te cherchais partout. Veux-tu que nous nous promenions dans le parc ? Après le thé, je t’emmènerai voir la route royale. Il faut tout visiter à Pianitskoïe pour l’apprécier à sa juste mesure.
— Volontiers, répondit Véra. Je suis à toi le temps de changer de souliers.
Elle sonna sa femme de chambre. Celle-ci l’accompagnait dans tous ses déplacements.
— Tu sais Hélène, dit-elle, j’ai beaucoup entendu parler de Pianitskoïe et je m’attendais évidemment à voir des choses splendides, mais la réalité dépasse tout ce que j’imaginais.
— Je suis heureuse de constater que Pianitskoïe te plaît. Il m’est tellement cher que la moindre critique à son sujet me fait de la peine. Ah, quel dommage, Véra, que tu sois toujours si pressée. Pour aimer véritablement Pianitskoïe, pour comprendre ses beautés, il faut y habiter un certain temps... Véra, ma chère, reste encore un peu… Dieu sait quand nous nous reverrons.
— Si je le pouvais, Hélène, c’est avec joie que j’accepterais ton invitation, mais hélas, c’est impossible.
Elle s’était approchée de la comtesse et l’avait prise par la taille.
— J’ai perdu trop de temps à Petrograd. Il y a plus d’un mois et demi maintenant que j’ai quitté Korostichy et les enfants m’attendent avec impatience. Tu sais bien que c’est vrai, Hélène.
La femme de chambre entra sur ces entrefaites. Hélène s’installa dans un fauteuil et alluma une cigarette.
— Comment as-tu trouvé Barniatstsky ? demanda-t-elle.
— Très bien.
La réponse était laconique.
— Ne trouves-tu pas, insista la comtesse Hélène, qu’il est différent des autres ? Il y a quelque chose d’indéfinissable en lui.
— Je pense de même, dit tout aussi laconiquement son amie. Tu le connais bien ?
— Et comment ! Nous sommes un peu parents. Sa mère est une cousine de mon père. Un homme de valeur, vraiment, et qui gagne à être connu.
« Un homme, pensa Véra, un vrai. »
Mais à voix haute :
— C’est curieux. J’ai fait sa connaissance il y a longtemps, mais je crois que c’est aujourd’hui seulement que j’ai vraiment eu l’occasion de parler avec lui d’une façon qui ne soit pas banale. Je dois pourtant t’avouer que sa sœur, Natacha Mordvinoff, n’a jamais eu ma sympathie. Je déteste son genre de femme ultra-vertueuse. D’ailleurs, elle non plus ne m’aime pas.
Pour affirmer cette dernière chose, elle avait souri.
— Quelle idée, Véra ! s’écria Hélène plus que surprise. Natacha est la sincérité même. Simple et pas poseuse pour un sou. Je crois, ma chère, qu’en réalité nous sommes un peu trop modernes, tandis que Natacha est restée vieux jeu. Elle aussi doit être connue pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur.
Elle se leva.
— Allons, Véra, nous reparlerons une autre fois de tout cela. Nous aurons certainement l’occasion de revoir Alexis, et peut-être de rencontrer Natacha : je suis sûre que ton opinion changera alors. Maintenant, viens. Je vais te montrer le « chaos », dans le parc.
— Avec plaisir. J’ai beaucoup entendu parler de ce fameux « chaos ». Il paraît que c’est très impressionnant !
— Tu jugeras par toi-même, répliqua Hélène en ouvrant la porte.
***
À peine engagées dans le jardin, Hélène et Véra entendirent des cris d’enfants auxquels se mêlait la voix du comte Rostoff. Devant un bassin de marbre blanc, sur une plate-forme de sable recouverte de gravier, le petit Petroucha Rostoff jouait au gorodky1 avec des garçons du village du même âge que lui. Petroucha avait dix ans. Assis dans un fauteuil, le comte les surveillait d’un œil critique, se moquant franchement des maladresses des joueurs.
Il portait l’uniforme d’été des écuyers de la Cour : tunique blanche à épaulettes dorées, pantalon bleu à bandes rouges, éperons, casquette blanche à bord rouge. Il avait toujours eu un faible pour cet uniforme et, depuis le début des hostilités, ne le quittait pour ainsi dire plus. Le comte Serge grisonnait un peu, ce qui ajoutait encore à son charme. Il était demeuré très svelte. Près de lui se tenait un gros homme âgé, au dos voûté, habillé en gris et coiffé d’un grand chapeau de paille. C’était le docteur Prokofy Evlampievitch Botov. Issu d’une famille paysanne de Pianitskoïe, il avait été aidé par les Rostoff et, après avoir brillamment réussi ses études à l’université de Moscou, était parvenu à devenir médecin-chef d’un des hôpitaux de la Croix-Rouge à Petrograd. Il avait l’habitude de passer toutes ses vacances à Pianitskoïe.
En face, de l’autre côté du bassin, deux hommes suivaient aussi les évolutions des enfants. Le premier était un Français, monsieur Faurt, chargé de l’éducation de Pétroucha. Il avait une quarantaine d’années et ne manquait pas de coquetterie. Le second, assis à califourchon sur un banc, s’appelait Nicolas Alexandrovitch Chorine, enseignait les beautés de la langue russe au jeune rejeton du comte. Lui n’avait rien de l’élégance de Faurt. Sa chemise rejetée par-dessus son pantalon était nouée par un simple cordon et, comme toujours en été, il allait nu-tête. Tout son être était d’ailleurs disproportionné et ridicule. Rostoff l’appelait en riant l’éternel étudiant, parce qu’après avoir terminé ses études de droit il s’était fait inscrire à la faculté de philosophie et lettres en attendant d’entrer à la faculté de médecine.
Il y avait encore une cinquième personne près du bassin, mais ce n’était que le valet de chambre du comte, Timothée. Âgé d’une trentaine d’années, il n’éveillait pas la sympathie, et il savait être insolent, même avec le comte à qui il s’était rendu indispensable. Le seul être qu’il craignait un peu était la comtesse. Quant à Botov, il le détestait, car il ne comprenait pas comment ce fils de paysans, comme lui, a pu devenir l’ami de Rostoff, alors que lui demeurait un valet malgré toutes ses qualités.
En apercevant Hélène et Véra, tous se levèrent. Faurt prit immédiatement une pose théâtrale, tandis que Chorine allait se cacher derrière les gamins.
— Où allez-vous ? demanda le compte aux deux femmes.
— Montre le chaos à Véra, répondit Hélène.
— Gare, Véra, s’écria Serge Rostoff en riant. On dit qu’il y a des revenants par là.
Mais la jolie veuve savait répondre.
— Par exemple, dit-elle, comme cela tombe bien ! Je m’intéresse beaucoup aux fantômes.
— Allons, allons ! Tu fais la forte maintenant, mais si tu apercevais un homme barbu descendu de l’au-delà, ton sang ne ferait qu’un tour, insista le comte décidément d’humeur railleuse.
Hélène coupa court.
— Viens, Véra, ne perdons pas notre temps à l’écouter.
Et elle prit son amie par le bras, l’entraînant vers le parc inondé de soleil. Bientôt, elles entrèrent dans la partie boisée. Jusqu’ici, elles avaient suivi des sentiers riants qui serpentaient entre de vastes pelouses dont l’ordonnance était rompue ici et là par des bosquets, des parterres de fleurs et des blanches statues. Mais maintenant tout devenait plus sombre : le parc s’était métamorphosé en forêt où les essences les plus diverses étaient représentées. Il y avait des chênes, des cèdres et des pins, hauts et touffus, qui penchaient leurs cimes les uns vers les autres de façon à former une voûte sans interstices. Une odeur humide régnait partout.
À un moment donné, le sentier bifurqua sur la droite, zigzagant entre d’énormes pierres qui finissaient par cacher tout le terrain.
— Quel endroit lugubre ! ne put s’empêcher de murmurer Véra, impressionnée.
L’amas de pierres s’était élevé et le sentier au lieu de le contourner fonçait droit dessus. Un tunnel, étroit et bas, avait été creusé. Pour le traverser, les deux femmes durent pencher la tête. L’humidité était devenue plus forte encore et la canne d’Hélène — la comtesse marchait en tête — s’enfonçait dans une mousse glissante. L’obscurité était presque totale. Ce tunnel, heureusement, n’était pas très long. Brusquement, les deux femmes furent éblouies par la lumière : elles venaient de déboucher sur une plate-forme à ciel ouvert d’où l’on entendait le murmure d’un cours d’eau. Un escalier taillé irrégulièrement dans le roc partait de cette plate-forme pour monter jusqu’au sommet d’une colline aride où brillait une grande croix hexagonale. Tout cela était à la fois sauvage et grandiose.
— Il y a aussi une caverne, déclara Hélène.
De la main, elle montra un trou noir creusé au bord de la plate-forme là où le sentier commençait à monter vers la croix. Puis, elle fit flamber une allumette.
— Viens ! dit-elle à Véra.
À peine s’étaient-elles enfoncées dans la nuit de la caverne que deux points lumineux se mirent à bouger et passèrent près de leurs visages.
— Quelle horreur ! cria Véra en reculant.
C’était une petite chouette que leur intrusion avait dérangée dans sa méditation.
— N’est-ce pas que c’est charmant ? ironisa Hélène qui avait l’habitude. Et maintenant, montons jusqu’à la croix.
Elles se mirent à gravir le chemin de pierres en silence, attentives à ne pas faire de faux pas. Elles n’avaient pas monté cinquante marches que Véra s’arrêta, tremblante de peur.
— Hélène ! appela-t-elle doucement. Regarde !
