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L’auteur nous livre un témoignage bouleversant, cruel de vérité et de réalisme, sur son quotidien au sein des témoins de Jéhovah
Avec Michèle Bastin, nous entrons dans cet univers inconnu et terrifiant fait de préceptes et d’interdits. Avec elle, nous refaisons tout le parcours depuis que, jeune femme abandonnée, enceinte et affaiblie psychologiquement, elle a cru trouver réconfort et protection parmi ses « Frères et Sœurs » jusqu’à son départ, 23 ans après, écœurée par le mode de fonctionnement de ceux qui se disent les « Soldats de Dieu ». Dans un style alerte, sans pudeur, elle revient sur de nombreux épisodes, certains aussi douloureux que la perte de deux de ses enfants dans un accident de voiture, son refus de transfusions sanguines ou encore sa rupture avec l’une de ses filles, toujours membre de l’Organisation. Elle parle pour, qu’enfin, chacun connaisse de l’intérieur cette communauté religieuse.
Après avoir témoigné dans de nombreuses émissions comme Ça se discute (France 2), Toute une histoire (France 2), Sans aucun doute (TF1), L’Écran témoin (RTBF), elle nous livre maintenant, sans tabou, son expérience de vie.
EXTRAIT
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Seitenzahl: 273
Veröffentlichungsjahr: 2014
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« Il faut toujours chercher à rendre la parole à ceux qui en sont privés. »
Christine Ockrent
Mes parents se rencontrent pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans une infirmerie où Maman est aide-soignante pour les grands brûlés. Réformé à cause de sa malformation à la main gauche, Papa avait rejoint les rangs de la Résistance. Une sortie au cinéma officialise leur amour. Mon père, très pudique, refuse que ma mère s’asseye à côté de sa main difforme. Obstinée, elle s’installe et lui prend cette même main pendant toute la séance.
Leur projet d’union n’est pas facilement accepté. Mon père est considéré par sa famille comme un vendeur de lacets sans avenir. Qu’importe. Le mariage a lieu le 5 juillet 1945. Ma mère porte une robe de mariée confectionnée à partir de la toile d’un parachute. Alice, tante de Papa et demoiselle d’honneur, assiste avec beaucoup de joie à l’événement. Elle occupera une place importante dans ma vie.
Mon père trouve un emploi stable comme magasinier dans une société d’eau minérale. L’horizon financier dégagé, ils décident d’avoir un enfant. Mais là encore, rien n’est simple : Maman fait une fausse couche après que la foudre soit tombée à quelques mètres d’elle. Elle devra subir une opération de la matrice pour être à nouveau enceinte.
Enfin, elle m’attend, ils m’attendent. Ils espèrent intimement tous deux que ce bébé sera un garçon, Michel. Le prénom est à la mode à l’époque.
Maman finit de tricoter la layette. Le petit lit en bois est prêt. Les contractions durent toute la nuit. Je lance mon premier cri à 7h30 du matin.
Stupéfaction : c’est une fille !
– Oh, mon Dieu ! Qu’elle ressemble à son grand-père ! Qu’elle est laide !
« Michel » se transforme en « Michèle » lors de ma déclaration de naissance à la Mairie.
Maman travaille à présent comme ouvrière à l’usine. Personne ne peut s’occuper de moi, sauf tante Alice, qui n’a ni enfant ni mari. Sa soixantaine active et son chignon gris garni de peignes font d’elle une véritable Mamie anglaise. C’est elle qui m’élèvera dorénavant. Sa maison est à une centaine de kilomètres de celle de Papa et Maman. Je vis à trois ans mon premier exil.
Mes parents travaillent beaucoup, mais viennent me voir de temps en temps, le samedi. Je dévale la prairie dès que j’entends les premiers ronflements du moteur de la moto et je me jette dans les bras de Papa, tandis que Maman s’empresse de m’embrasser. Ce sont les rares souvenirs de moments de plaisir passés avec mes parents. J’ai souvent le sentiment d’être mise à l’écart.
Mon grand-père paternel meurt. Cela faisait bien longtemps que Papa ne lui parlait plus. J’assiste aux funérailles. Je suis très impressionnée par ce premier enterrement.
De retour chez mes parents, je rencontre des problèmes à l’école primaire. Je lis mal. Chaque jour de la semaine, mais aussi le dimanche et les jours de vacances, qu’on soit chez des amis ou dans la famille, Papa me fait faire une dictée. Je dois toujours avoir un cahier avec moi, peu importe le jour, peu importe l’endroit ! Ces dictées me poursuivent partout. J’éprouve encore aujourd’hui de l’angoisse rien qu’à en parler.
Papa contrôle sans arrêt mes connaissances en calcul mental et en conjugaison.
– 7x9, 6x7 ? Alors, réponds !
Ma fourchette n’a pas le temps d’arriver à ma bouche.
– Première personne du singulier au plus-que-parfait du verbe mourir ?
Ras-le-bol. Je proteste. Je reçois mes premiers coups de ceinture…
C’est au cours de mes études secondaires que j’entends parler pour la première fois des Témoins de Jéhovah.
À l’époque, apprendre que ces gens pratiquent le baptême à l’âge adulte, dans des piscines, me faisait bien rire. J’étais loin de me douter qu’un jour, je vivrais moi-même ce type d’initiation.
Mes parents ne peuvent faire face à mes difficultés de lecture – on se rendra compte plus tard que je suis dyslexique – et m’envoient à nouveau loin d’eux, chez les Sœurs de la Miséricorde.
L’école est une véritable prison. Des barreaux à toutes les fenêtres. Et des murs immenses. Quand j’y reviens le dimanche, après avoir passé le deuxième porche, je cours aux toilettes pour pleurer. Les sœurs font preuve d’empathie envers ma personne. C’est l’une d’elles, sœur Gabrielle, qui m’expliquera les transformations que subit mon corps, avant mes premières règles. Une mission dont ma mère s’est déchargée.
Avec mon col blanc, un tablier de satin noir et un béret de velours bleu marine, je m’arrête chaque jour devant la Vierge plantée au milieu du jardinet. Elle me fascine, tout comme l’église. La croyance a toujours fait partie de moi. À Noël, je plaçais avec mes parents le petit Jésus dans la crèche à minuit. Et Papa tirait douze coups avec sa carabine. Ensuite, nous allions ensemble à la messe.
Le jour de ma communion solennelle, je ressemble à une mariée avec ma grande robe de dentelle blanche. Je me vois encore jeter des pétales de roses dans la rue comme le voulait la tradition à l’époque.
Papa continue à me faire répéter mes leçons pendant le week-end. Selon ses dires, je suis vraiment destinée à faire de bonnes études. Il m’aide dans toutes les branches. J’en suis contente parce que je ne suis pas livrée à moi-même, mais cela me pèse que tous les moments récréatifs soient toujours interrompus par une plage d’étude.
À la maison, je me couche tous les soirs à 20 heures. Avant cela, j’ai l’autorisation d’aller regarder la télévision chez les voisins, qui ont un fils. Premiers baisers. Papa nous surprend. La sanction est terrible.
Devenue interne au lycée, je découvre une vie plus gaie. Je m’entends très bien avec les professeurs et les copains et j’éprouve un grand sentiment de liberté ! Mon meilleur souvenir reste, sans conteste, mon implication dans le journal de l’école en tant que rédactrice en chef. Je suis aussi élue présidente du club de biologie. Après le repas du soir, je me promène dans les couloirs de l’internat avec les plus jeunes sur mes épaules. Nous dansons tous ensemble sur le générique de l’émission radio « Salut les copains ». Je me relève la nuit avec une amie pour faire des démonstrations d’algèbre et de géométrie. Rien que pour le plaisir.
Finalement, m’avoir envoyée à l’internat fut le plus beau cadeau que mes parents m’aient fait.
Ceux-ci se disputent beaucoup. Je dois régulièrement les séparer. Maman, très fatiguée par son travail à l’usine, est souvent déprimée. Je suis peinée d’assister à tout cela sans pouvoir changer les choses. Je prends sans cesse position pour mon père, qui représente pour moi l’homme idéal et que j’aime énormément. Aujourd’hui, je regrette cette attitude.
Papa me fascinait complètement, je buvais ses paroles. C’est ce genre de personnalité que je retrouverai plus tard dans les communautés religieuses. Ces gens ont la solution à chacun de vos problèmes, qu’il soit familial, amoureux, relationnel ou encore éducatif. C’est évidemment rassurant.
Plus tard, lors de psychothérapies, je comprendrai que Maman retenait ses élans affectifs, parce que Papa l’empêchait de les exprimer et que j’étais en quête d’amour maternel. C’est en sortant de ces séances avec la psychologue que j’ai découvert une maman. Ma maman.
Je rencontre Eddy, avec qui je passe deux ans d’amour. Un bel amour, tendre et pur. Chez mes parents, je dors avec sa photographie sous mon oreiller. J’ai écrit sur le verso : « Je t’aime toujours davantage, plus qu’hier et moins que demain. » Mon père apprend l’existence de ce garçon en découvrant la photo tombée par terre. Nouvelle colère, nouveaux éclats de voix.
Le calme revenu, Eddy est invité à venir passer quelques jours de vacances d’été à la maison.
À ma première soirée dansante, mes parents m’accompagnent, bien entendu.
On baigne en pleine période Luther King… On se dessine des fleurs sur le visage et, surtout, tout change grâce à la pilule.
Papa, récemment promu, n’arrive pas à contrer les attaques morales de ses collègues jaloux. Il tombe dans une dépression profonde. À la maison, il n’y a plus que le salaire de Maman qui alimente le porte-monnaie. Aujourd’hui, je pense que Papa souffrait intérieurement de son handicap. Je prends rendez-vous avec le PDG de la société afin que mes parents soient mutés dans une autre usine du groupe. Je n’ai que 18 ans…
J’ai toujours eu à cœur de jouer les défenseurs d’autrui. Avant mon entrée chez les Témoins de Jéhovah, je n’avais peur de personne. Papa m’appelait « Madame sans gêne ! »
Arrivée à la fin des secondaires, je veux devenir journaliste de terrain. Je veux par exemple décrire les sociétés où le matriarcat prédomine et rendre compte des conditions de guerre dans les marais vietnamiens.
Quand, un matin, je confie mes projets à Maman, elle se met à pleurer :
– Mais tu es ma seule fille ! Je ne peux pas t’imaginer partir au Vietnam. Non, non, non…
C’est pour moi sa première preuve d’amour.
Je renonce au journalisme et décide de devenir secrétaire, comme Papa le souhaitait.
Je m’inscris aux cours de secrétariat, où les langues sont prédominantes. Pendant les vacances, Papa m’envoie dans les pays voisins afin de parfaire mes connaissances linguistiques. L’apprentissage est intensif, mais je noue de nombreuses amitiés. Je souffre beaucoup quand, à mon retour, mes parents considèrent que j’ai eu des vacances ! Eux sont partis rejoindre leurs amis en Italie.
À peine mes études achevées, je trouve un travail comme secrétaire de direction dans une firme allemande. Je fête mes 20 ans. Je reçois de mon patron un bouquet de vingt roses rouges.
Je passe mes moments de loisirs avec une bande de joyeux lurons. Nous faisons de longues balades dans les bois sur nos motos, les filles derrière les garçons. Femme libérée, j’invite régulièrement mon petit copain à passer la nuit à la maison quand mes parents sont à l’étranger. Ceux-ci n’en ont jamais rien su.
C’est avec mon amie Christiane que je fais la rencontre du père de ma première fille. En toile de fond, les fêtes mariales du 15 août d’une petite ville de province. Je suis à la terrasse d’un café. Il est assis à côté. Nous commençons à parler de la pluie et du beau temps. Il nous propose gentiment de nous raccompagner à bord de sa 4L. En ouvrant la porte arrière de la voiture, je découvre sur la banquette deux appareils photographiques, des objectifs et des flashs. Moi qui rêve depuis toujours d’être reporteur ! Je tombe aussitôt amoureuse du propriétaire de cet attirail.
Ancien mannequin, Pino est très bel homme et de douze ans mon aîné. Je suis sous le charme. Un coup de foudre comme dans les contes de fées.
Il travaille pour un grand photographe qui est, à l’époque, un précurseur dans le reportage de mariage. Quand la cérémonie est terminée, nous nous dépêchons de descendre dans le centre-ville pour retrouver la chambre de nos étreintes, située à l’étage d’un restaurant.
Pino m’accompagne dans mes déplacements professionnels et se glisse dans mon lit à l’hôtel. Nous faisons l’amour dans sa voiture après avoir passé la nuit en discothèque. Nous vivons des moments fous, passionnés, presque dévastateurs.
Mes parents accueillent Pino avec beaucoup de plaisir. Maman le surnomme « le Baron ». Papa lui aménage même le grenier pour qu’il puisse rester dormir à la maison de temps en temps. Chez sa mère, nous nous enfermons dans sa chambre noire. Les techniques de développement n’ont bientôt plus aucun secret pour moi. J’aime cette ambiance nocturne, cette lumière rouge. Quand le positif l’emporte sur le négatif, je sens venir en moi un plaisir immense, comme un orgasme, ou presque.
Pino a un énorme défaut : la jalousie. Il me faut une nuit entière pour lui expliquer que prendre des cigarettes dans la veste d’un collègue ne signifie pas que je couche avec lui. Mais, éperdument amoureuse de lui et de son métier, j’accepte ce travers.
Nous sommes de véritables complices, jusqu’au jour où Papa découvre que nous faisons l’amour sous son toit. Il me jette hors de la maison. Je dois louer un meublé. En venant voir Maman, je repars avec un carton rempli de vaisselle et de quelques vêtements. Papa ne veut plus entendre parler de moi.
C’est à peu près à cette époque que les Témoins de Jéhovah entrent dans la vie de mes parents. En vacances chez des amis, ils font la connaissance d’une Suissesse témoin de Jéhovah. Papa lui dit – bien mal lui en prit – que c’est la première fois qu’il rencontre un membre de l’Organisation. Le mécanisme est aussitôt enclenché. Peu de temps après, un « pionnier » est délégué dans notre village. Papa se fait facilement happer par l’Organisation. Ses membres commencent à s’inviter régulièrement chez mes parents. Dans un premier temps, maman refuse catégoriquement de s’entretenir avec eux. Une amie l’a prévenue :
– Si tu les fais entrer, tu laisses pénétrer le Diable !
Mais quand elle remarque que mon père s’absente un peu plus chaque jour, elle cède : elle rejoint le groupe de discussion et entame son éducation spirituelle.
Une seule chose compte à mes yeux : m’envoler avec mon homme. Lorsqu’ils apprennent que je pars vivre à l’étranger avec mon amour, mes parents m’offrent un livre bleu au titre plutôt séduisant : La vérité qui vous conduit à la Vie éternelle. Je le glisse sous mes vêtements, dans la valise.
À peine Pino arrive-t-il sur le sol italien que sa personnalité change radicalement. Mes études, mes expériences professionnelles et mon esprit d’indépendance disparaissent aussitôt de sa mémoire. Je suis « sa » femme, et je dois donc devenir une bonne maîtresse de maison. Il me précise également qu’après sa journée de travail, il se rendra seul au café pour jouer aux cartes. Il n’y a pas à discuter. Je me retrouve ainsi rapidement « ménagère », femme au foyer prisonnière de ses murs.
De temps en temps, Pino demande ma collaboration pour ses reportages. Il fait des portraits d’enfants et de femmes à la plage. Pendant que lui se trouve sous le doux soleil de l’Italie, je développe, en chambre noire.
J’essaie d’oublier tout cela lors de nos balades nocturnes. Il me montre un soir une maison devant laquelle une dizaine de voitures sont stationnées.
– C’est la maison d’une de mes tantes que je ne vois plus, me dit-il.
Elle fait partie de l’Organisation. Les réunions se tiennent une fois par semaine chez elle. Longtemps après, j’appris que cette région était le berceau italien des Témoins de Jéhovah.
Lorsque je rencontre la famille de Pino, l’accueil est glacial. Une de ses tantes m’apprend qu’il est en fait marié et père de trois enfants. Dans leurs esprits, j’ai détruit une famille. Inutile de dire que je suis secouée ! Le lendemain, lorsque j’aborde le sujet, je reçois mes premières gifles.
Mais je ne peux pas me résoudre à quitter mon amour.
La jalousie de Pino reprend le dessus sur tout le reste. Un jour, les plombs sautent alors que je suis seule à la maison. Je vais frapper à la porte de nos voisins et leur cadet vient me donner un coup de main. Pendant le repas, je raconte cet épisode à Pino. En l’espace d’une seconde, son poing percute mon visage. Il m’imagine au lit avec ce jeune garçon !
Je remarque que je suis en retard dans mon cycle hormonal : toujours pas de règle. L’inquiétude me prend lorsque je suis prise de vomissements répétés. J’écris à Maman pour lui demander une prescription médicale. J’avale deux petites pilules et les règles reviennent. Peu abondantes, toutefois.
L’argent commence à manquer. Je suggère à Pino d’agir autrement avec la clientèle des plages : faire signer un reçu, encaisser le paiement et envoyer les photographies au domicile des clients. Il faudrait également ouvrir un compte spécifiquement destiné à l’acquittement des commandes. Mais il désapprouve toutes mes idées. J’insiste. Il doit changer sa méthode de travail ou c’est la faillite assurée !
A-t-il peur de laisser une trace administrative et de devoir alors payer une pension alimentaire à sa femme ?
– Je t’ai trouvé une place dans une conserverie de tomates, m’annonce-t-il calmement.
Il est hors de question que j’aille travailler dans un endroit pareil. Je suis secrétaire de direction, pas ouvrière ! Sa réaction prend la forme d’un coup de poing. Je m’insurge et me transforme en boxeur. Il me balance son pied au visage et me frappe au ventre avec une telle force que je dégringole les escaliers. Je m’enferme dans le living. Pino s’en va en claquant la porte.
Au petit matin, je constate qu’il est rentré et qu’il dort. Je le réveille et relance la discussion là où elle s’est achevée la veille au soir. Sa face se ferme. Pino me jette sur le lit et commence à m’étrangler. J’étouffe.
La fenêtre est ouverte. J’entends des éclats de voix dehors. Je crie de toutes mes forces.
– Aiuto ! Aiuto ! (« Au secours », en italien.)
Après cette terrible dispute, je décide de rentrer chez moi. Je pense avoir assez d’argent pour payer le voyage. Je préviens mes parents par téléphone. Papa n’est pas surpris. Nous arrangeons mon retour.
Assise sur le quai, j’attends le train de la délivrance.
Mon oncle vient me chercher à la gare. Je m’effondre dans ses bras en pleurant. Chez lui, je savoure délicieusement l’eau chaude de la douche. En frottant la buée du miroir, je vois un visage tuméfié, des yeux noirs et un cou marqué de traces de strangulations. Nous sommes le 14 août. J’ai quitté l’endroit où j’avais toujours vécu le 15 mai. En trois mois, je suis devenue pitoyable et laide. Je suis sans amour, sans travail, et complètement désorientée.
Arrive le moment de revoir mes parents. Seule derrière la porte blanche, j’entends leurs paroles :
– La voilà, la voilà ! Elle est de retour ! Ninie, elle est de retour !
Papa a des sanglots dans la voix :
– Elle est là !
Essoufflé d’avoir dévalé les escaliers, Papa ouvre la porte et me serre dans ses bras comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Maman nous rejoint.
Aujourd’hui encore, je suis émue en pensant à ces retrouvailles.
À présent, il faut que je retrouve un travail.
Je vais voir mon ancien patron.
– Je viens seulement d’envoyer ton préavis. J’ai attendu de tes nouvelles. La firme mère vient de dégoter ta remplaçante.
Le comptable s’immisce dans la conversation et me dit qu’il connaît une société qui recherche une secrétaire.
Peu après, je me trouve face au directeur pour cet entretien d’embauche capital. Il faut absolument que mes connaissances en langues me reviennent.
– Je vais dicter un courrier, traduisez-le.
Avant même qu’il ne me le demande, j’ai déjà commencé à écrire.
– Mais que faites-vous ?
– Je traduis !
– Vous êtes engagée !
La firme vend des produits à destination de l’Italie et de l’Allemagne. J’accède rapidement au poste de secrétaire de direction, mais je suis bientôt confrontée à des problèmes relationnels avec mon patron, qui se révèle vite colérique et grossier.
Les Témoins de Jéhovah sont chez mes parents. Heureuse de m’avoir à nouveau auprès d’elle, Maman les a prévenus. Chaque semaine, ils viennent à la maison pour l’étude des écritures. Cela consiste à parcourir les livres et les périodiques édités par les Témoins de Jéhovah.
Le paradis qu’ils décrivent est un monde parfait, où la violence n’existe plus, où toutes les races évoluent dans un décor enchanteur. Un monde nouveau construit par les fidèles. Le corps n’est plus en souffrance, on y vit un bien-être éternel.
Dans le groupe, je fais la connaissance de Jean-Marie, qui deviendra mon mari et qui l’est aujourd’hui encore. Je lui parle de mes problèmes avec mon patron. Jean-Marie enregistre l’information.
– On cherche une secrétaire à l’étude où je travaille. Je vais en toucher un mot au notaire dès le début de la semaine.
Je lui confie qu’il risque d’y avoir un obstacle à mon engagement : je crois être enceinte. J’aurai les résultats médicaux ce lundi.
Les signes d’une possible grossesse sont en effet devenus de plus en plus manifestes. Au point que je pars consulter un médecin.
Dans le cabinet du gynécologue, la terre s’ouvre sous mes pieds. Maman n’en croit pas ses oreilles. Que va penser Papa ?
Je ne peux pas lui cacher la nouvelle. Aussitôt rentrée, je lui en fais part.
– Hors d’ici ! Je ne veux plus te voir !
– Si tu mets ta fille dehors, je te quitte moi aussi ! réplique Maman.
Encore une preuve d’amour. Elle m’en avait donné si peu quand j’étais enfant. L’éloignement l’avait certainement fait réfléchir à notre relation et à son amour pour moi.
Le mardi soir, Jean-Marie vient m’annoncer une bonne nouvelle : mon état ne présente pas de problème pour mon engagement !
Le notaire ne fait pas partie de l’Organisation. C’est un homme bon et généreux. Il sait que Jean-Marie est témoin de Jéhovah et qu’il porte la même dévotion à son travail qu’à son Dieu : c’est un devoir ! Très rigoureux dans la tenue de ses dossiers, Jean-Marie est une personne de confiance, un véritable chef d’orchestre qui mène à la baguette l’étude notariale. Et heureusement ! Car le notaire a un sérieux penchant pour la bouteille !
Le bébé évolue bien. De temps à autre, quelques membres de l’Organisation passent me dire bonjour. Certains m’offrent un petit cadeau pour la layette. J’apprécie leur gentillesse. Ils ne me jugent pas et m’acceptent comme je suis. Dans le jargon des victimologues spécialisés en la matière, c’est le love bombing.
Jean-Marie me propose d’entamer une étude avec son épouse. C’est déjà tout réfléchi. Je dois mon travail actuel à cet homme et, en acquiesçant, je lui manifeste ma gratitude. Sa gentillesse me touche beaucoup.
Tous les mardis, je mange chez Jean-Marie en compagnie de sa femme et de leur fille, Lucille.
Je me rends rapidement compte que leur union traverse une période difficile.
Mais je décide de ne pas m’en mêler. Après tout, comment puis-je juger leur couple ? Je n’ai jamais vécu assez longtemps auprès de mes parents pour reconnaître en eux un modèle et j’ai raté ma première expérience amoureuse. Qu’est-ce qu’un scénario normal de vie à deux ?
J’avance bien dans mon étude. On me dit que je suis prête à accéder au niveau supérieur : nouvelle étude, nouvel endroit. Le samedi se tient pendant deux heures la réunion principale. Au menu : analyse du périodique La Tour de Garde et conférence.
Après un délicieux repas de Noël – événement que nous ne fêterons bientôt plus –, Papa est assis dans son fauteuil et caresse le chat. Un cri rompt l’ambiance festive : Papa se plaint d’une forte douleur à la poitrine.
– On va faire venir le médecin.
– Ah, non ! On ne dérange pas un docteur le jour de Noël !
Nous sommes vendredi…
Le lundi, Papa se rend à son travail. Quand il en revient, il accepte de recevoir la visite de son médecin.
Les crises se rapprochent de plus en plus. Papa ne peut plus monter les escaliers.
Nous lui aménageons un lit au rez-de-chaussée. Durant un mois, Maman veille sur lui en parfaite infirmière. Chaque jour, des membres de l’Organisation viennent lui rendre visite. Jean-Marie lui raconte des blagues. De mon côté, à peine rentrée du travail, je discute toute la soirée avec lui.
Ce soir, les informations annoncent la mort du Président des États-Unis, Lyndon Johnson.
– En voilà un qui est tranquille !
Les tractations pour la paix au Vietnam figurent également dans l’édition.
Papa émet soudain un gémissement, s’écroule et, après quelques râles, meurt dans mes bras.
Le lundi, veille de sa mort, Papa avait eu 50 ans.
Pas un seul instant, je n’avais entrevu l’issue fatale pour Papa. J’avertis Jean-Marie. Une demi-heure plus tard, il débarque à la maison, accompagné par le père spirituel de Papa et un Ancien.
Le service funéraire est là. Je ne pleure pas. Des membres de l’Organisation s’occupent de Maman, qui vient de recevoir des tranquillisants. Ils prennent tous les arrangements nécessaires en charge. Leur gentillesse m’entoure et m’envahit. Quand tout le monde fut parti et que tout était fait, je m’effondre en larmes. Maman décide qu’il n’y aura pas de croix catholique sur le cercueil et qu’à son pied, la Bible des Jéhovah sera ouverte sur une citation de Saint Jean :
Comme ce sera merveilleux
Quand nos chers disparus
Se lèveront d’entre les morts !
Jean 5, 28-29
Maman a refusé que le prêtre procède à la prière dans la chambre mortuaire à la veille de la cérémonie.
– Je doute qu’elle serve à quelque chose. Nous sommes devenus Témoins de Jéhovah.
Aux côtés de Maman, tous suivent les deux corbillards surchargés de fleurs. La foule est impressionnante.
Il m’est impossible de participer à l’enterrement à cause de mes premières contractions. Je dois rester à la maison pour me reposer.
Dans la nuit du 30 janvier, j’inonde le lit. L’accouchement me semble interminable.
Toute la famille a été prévenue, Jean-Marie aussi…
Je suis épuisée. Une seule chose m’obsède :
– Pas de sang. Je suis Témoin de Jéhovah.
J’avais suivi avec enthousiasme quelques séances de questions/réponses avec l’épouse de Jean-Marie. Grâce à lui, j’avais obtenu un travail agréable. Depuis mon retour d’Italie, les membres de l’Organisation avaient toujours trouvé les mots pour me réconforter. Ils m’avaient aidée à assumer mon futur rôle de mère célibataire.
Je n’oubliais pas non plus la fraternité qu’ils avaient tous manifestée à Papa durant sa maladie. Alors que je ne suis même pas encore reconnue et répertoriée dans l’Organisation, voilà que je me présente en leur nom ! Le jour de la naissance de mon premier enfant, j’annonce solennellement que je suis Témoin de Jéhovah.
Le médecin respire en même temps que moi.
L’enfant sera là pour midi. Quel magnifique moment que la naissance de mon bébé après toutes ces heures de douleur. C’est une petite fille. Je suis sur un nuage quand on me pose l’enfant sur le ventre. Armelle est belle, magnifique. Ses mains sont parfaites… À ce moment précis, j’oublie les souffrances morales causées par Pino et par le décès de Papa.
J’ai perdu mon père, je n’ai pas de mari, mais je suis heureuse.
Armelle a un problème aux hanches. Il va falloir qu’elle porte une attelle. Pendant trois mois, elle vivra avec les jambes en grand écart, comme une danseuse. Les membres de l’Organisation sont présents et m’inondent de fleurs. Jean-Marie est venu avec sa femme. En se penchant sur le berceau, il lance une phrase qui glace l’assemblée :
– C’est ma petite fille, nous l’avons faite par correspondance.
Deux jours plus tard, Jean-Marie revient seul avec un énorme bouquet de lys. Je suis touchée. Les lys symbolisent la pureté ; je pense en être bien loin…
Lorsque je suis remise de l’accouchement, Maman me dit que c’est mon comportement qui a tué Papa. Je me sens très mal et je me confie aux Anciens. Selon eux, chacun de nous porte en lui une faille : une difficulté relationnelle ou professionnelle, des ennuis de santé, des tensions avec des membres de la famille, etc. Pour chacune de ces situations, il existe des réponses toutes faites, saupoudrées de versets bibliques retirés du contexte.
Au travers de leur amitié, je trouve une écoute constante et un soutien formidable.
Une famille de Témoins de Jéhovah vient me rendre visite pour voir si mon nouveau rôle de mère me sied. Arrive l’heure du biberon : je monte dans la chambre pour m’isoler avec Armelle. La femme m’interpelle à propos de la tête du Christ accrochée au-dessus du lit.
– Tu sais, tu ne peux pas avoir ça !
– Ah bon ?
– On ne peut posséder ni crucifix ni idole.
C’est une œuvre d’art réalisée à l’occasion du mariage de mes parents, par le beau-père de mon oncle Jean, armurier de métier. Elle est unique.
Deux jours plus tard, je monte dans la voiture, un sac en papier de supermarché à la main. Je m’arrête près d’un bois et je jette la tête du Christ.
Petit à petit, j’entre dans leur système.
Toutes les épreuves que j’ai endurées ont ouvert en moi une brèche. J’ai le sentiment d’avoir un devoir de réparation à accomplir. Rejetée par mon père puis par ma mère, je recherche une famille qui m’aimera pour ce que je suis.
C’est tellement plus facile de se laisser prendre en charge quand tout va mal.
Les membres de l’Organisation m’ont entourée, épaulée et consolée. Je n’ai jamais été seule et, grâce à eux, j’ai occulté la culpabilité d’être une mère célibataire et d’avoir peut-être causé l’infarctus de mon père. J’espère le pardon de Dieu. Je m’appuie sur l’amour et sur une foi profonde dans le Créateur : Jéhovah. Je souhaite aussi un monde meilleur pour ma fille.
Je suis mûre pour être initiée.
Je vais devenir leur instrument. Je vais récupérer à leur profit mon énergie, mon sens de l’initiative et ma créativité. Je vais marquer le point de départ d’une rupture avec mes relations familiales, avec mes convictions, mon libre arbitre et mon esprit critique. Je vivrai exclusivement pour le mouvement. Je penserai désormais selon leurs repères, en adoptant leur langage, et je deviendrai un Témoin « obéissant », soumis.
Je redeviens une écolière à laquelle on enseigne « la vérité » avec pour fil conducteur un livre bleu, La Vérité qui conduit à la Vie éternelle, qui reprend le message en 58 langues.
Maîtriser la rhétorique est dans un premier temps mon but principal. Une fois par semaine, je suis une formation à l’art oratoire et je déclame sur l’estrade mes premiers devoirs, fruits d’un travail de sept jours. On s’applaudit, on se félicite, on se congratule et, à la fin de l’heure, nous recevons nos bons ou nos mauvais points.
Je dois lire beaucoup. La lecture d’un livre me renvoie à un autre livre, puis à un autre encore, et ainsi de suite. On y trouve toutes les réponses à ses interrogations, parsemées de versets bibliques, dans tous les domaines : l’éducation, le travail, la santé, la justice… Rien cependant sur les arts, la littérature ou la philosophie.
J’écoute attentivement les exposés de mes frères et de mes sœurs. Je prends des notes, beaucoup de notes, et je pose des questions afin de parfaire mes connaissances.
J’aime cette ambiance. J’attends toujours ce moment avec une réelle impatience et je suis heureuse de me rendre à la Salle du Royaume avec ma petite Armelle. Beaucoup viennent jouer avec elle, une fois la réunion terminée.
Cela prend du temps, mais je m’accroche. Cette instruction basée sur la Bible doit servir de support lors de mes futurs contacts avec les « autres », dans la rue ou à leur domicile. Il faut montrer que la vérité est « à l’œuvre en nous » ! Je ne me rends pas vraiment compte que j’apprends à prêcher.
Je dois penser à changer ma garde-robe : abandonner pour toujours le port du pantalon et acheter des jupes qui tombent sous les genoux. Et plus de décolletés ! Un ensemble classique aux tons neutres, propre comme s’il sortait du pressing. Il faudrait aussi que j’achète du maquillage aux couleurs plus tendres.
Après tout, la Bible dit très peu de choses sur l’apparence physique. Il vaut mieux diriger l’attention vers nos qualités de cœur plutôt que vers nos habits ou nos formes !
J’ai tellement hâte de tout savoir, de tout retenir, que je peux rester une heure de plus à l’étude. On m’invite à participer aux réunions trois fois par semaine en vue de mon baptême. J’y vais sans me forcer, avec plaisir.
Tous les versets, les rituels et les cantiques entrent réellement en moi. Je parcours la Bible à toute vitesse. J’en achète une deuxième pour y écrire mes remarques personnelles. Les réunions s’installent progressivement dans ma vie quotidienne. Je vois de moins en moins ma famille.
Tout s’enchaîne très vite. Je n’ai même pas terminé l’étude du premier auxiliaire biblique quand je me rends à ma première grande assemblée internationale.
Celle-ci se déroule en juillet 1973. Il y a 15 000 personnes. C’est colossal. On y retrouve notamment des Espagnols et des Portugais qui, à cette époque, ne peuvent pratiquer leur culte dans leur pays.
Comment oublier les sensations ressenties ce jour-là ? J’ai été émue jusqu’aux larmes. En tant que future baptisée, je suis assise aux premiers rangs de l’assemblée. Des milliers de personnes nous regardent. Nous enfilons des maillots de bain. Pas de bikini, bien sûr : les instructions sur la décence des vêtements à revêtir pour ce grand jour sont très strictes.
