Eclats de vie - Blanche Streb - E-Book

Eclats de vie E-Book

Blanche Streb

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Beschreibung

D' une plume juste et sensible, Blanche Streb nous livre le récit haletant des cinq années qui ont bouleversé sa vie et celle de son mari. Au fil de ces pages éclatantes d’humanité et d’espérance, le lecteur pénètre dans le cœur d’une femme confrontée à l’épreuve : de l’erreur médicale aux deuils, en passant par les angoisses de la stérilité. Alors que tout semble voler en éclats, elle trouve la force de continuer à rire, à vivre et à y croire. Un véritable hymne à la vie.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Blanche Streb est docteur en pharmacie. Après 12 ans dans l'industrie pharmaceutique, elle a rejoint Alliance VITA comme directrice de la formation et de la recherche.

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Seitenzahl: 256

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Conception couverture : © Christophe Roger

Photo couverture : © Paul-Augustin Frécon

 

Composition : Soft Office (38)

 

© Éditions Emmanuel, 2019

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

 

ISBN : 978-2-35389-760-5

Dépôt légal : 4e trimestre 2019

À Arnaud, qui a demandé ma main, pour ne jamais plus la lâcher.

En ce matin déjà chaud de juin, la maison est calme. Tellement calme. Seuls les oiseaux, au dehors, viennent rompre le silence. Les cerises sont déjà bien mûres. Où donc est passée cette année ? J’étais loin, si loin, si longtemps. Ainsi va la vie. On est en juin et l’été s’est invité. La terre a tourné, la vie a continué. Le tsunami s’est éloigné.

Un panier de linge humide est posé au sol, à côté de mes pieds nus. Je goûte la douce chaleur du parquet ensoleillé. Tandis que j’ouvre la porte-fenêtre, l’air encore frais du petit matin effleure mes joues. C’est bon d’être debout.

Un sentiment de solitude s’empare de moi quand je commence à étendre, un à un, les vêtements. L’odeur de lessive envahit l’air. Alors arrive ce petit body de bébé. Je fais glisser entre mes doigts cet adorable morceau de coton. C’est si petit. Qu’est-ce qu’il fait là ? Lentement, je le dépose sur le fil et l’attache avec une petite pince à linge en bois.

Quel étrange matin d’été. Je me sens si lourde du poids de ces événements, et si légère à la fois.

Les images et les visages défilent dans mon esprit. Rome. Le dessin. Los Angeles. Marie. La réanimation. C’est fou tout ce qui a pu se passer en l’espace de quelques années. L’émotion m’envahit.

Je m’agenouille dans l’herbe sans pouvoir quitter des yeux le petit vêtement blanc qui danse comme un fantôme dans le murmure du vent.

La vie ne tient qu’à un fil.

Vraiment.

Ensemble, c’est tout

Quatre ans plus tôt, 27 mai 2007.

Lundi de Pentecôte.

Les rues sont assez désertes, c’est la journée de solidarité pour les personnes âgées. Je dois dire que je me sens très solidaire des grands-mères en ce moment, à tel point que j’en ai déjà pris l’apparence. 80 ans de dos, au bas mot. En venant, je crois même m’être fait doubler par un paresseux, rue de la République. J’ai lu quelque part que c’est l’animal le plus lent de la terre. Il se déplace, lors de ses rares moments d’éveil quotidiens, à la vitesse de douze mètres par heure. Mon gros ventre, la fatigue et la chape de soleil qui écrase Lyon en cette fin de mois de mai ont donné à mon périple des allures de marche dans le désert de Gobi. Quel soulagement lorsque la fraîcheur du cinéma dans lequel je viens de m’installer pénètre mes cellules ramollies. C’est la première fois de ma vie que je vais seule au cinéma, c’est aussi ma première sortie depuis six jours. Arnaud, inquiet, m’a interdit d’éteindre mon portable et m’a déjà envoyé trois messages.

Aujourd’hui, c’est notre premier anniversaire de mariage. Un an. Noces de coton. C’est ça, je suis dans du coton. Je suis du coton. Je suis une très grosse boule de coton. Le cinéma va me détendre, j’en ai besoin. Je sais que c’est pour bientôt. Une intuition. Cette grossesse aura finalement été à l’opposé de ce que j’imaginais. Je m’étais toujours vue belle enceinte, plus féminine que jamais, crème anti-vergetures et boucles d’oreilles, gambadant jusqu’au dernier jour sur mes deux jambes-pas-du-tout-gonflées. Mon tableau aura plutôt été : arrêts de travail, fatigue, contractions permanentes, angoisses… Jusqu’à ce jour terrible du mois d’avril où l’échographiste nous a lancé au visage : « Il y a un problème, votre bébé ne grandit plus. On va vous hospitaliser tout de suite, on procédera peut-être à l’extraction aujourd’hui. »

Extraction… Quelque chose s’est cassé ce jour-là et ne cesse de me hanter. Heureusement, il n’en a rien été. J’ai juste été ballottée d’échographies en doppler, de prises de sang en monitoring, et cloîtrée deux semaines dans le service de grossesses pathologiques, où j’ai passé mon temps à manger en cachette dans l’espoir de faire grossir le bébé (et pas seulement moi). J’avais le visage rouge pivoine, en réaction à la cortisone injectée pour favoriser la maturation de ses petits poumons. Puis finalement, c’est moi qu’on a expulsée à la maison, mon bébé toujours à 37 °C. Depuis, je couve dans notre nid sous les toits, au sixième étage sans ascenseur.

Devant mon grand écran, Audrey Tautou et Guillaume Canet se disputent. Bientôt ils vont tomber amoureux. Ensemble, c’est tout, j’ai déjà lu le livre d’Anna Gavalda.

Nous aussi, petit bébé, bientôt nous serons ensemble, c’est tout.

Le film se termine sur une scène où Audrey Tautou supplie son homme de lui faire un bébé. C’est mignon, les filles devant moi ont sorti leurs mouchoirs. Moi aussi. Mais moi j’ai une excuse, les hormones me rendent émotive…

Sur le long chemin du retour, je repense au jour où j’ai annoncé à Arnaud cette grossesse. C’était à Rome, en octobre dernier.J’entends encore la voix du métro :« Piazza di Spagna ! »

Je m’assieds sur un banc pour m’adonner à ma rêverie. Je ne veux pas rentrer trop vite. Alors que j’attrape une bouteille d’eau dans mon sac, mon esprit repart dans ma carte postale d’Italie.

 

Place d’Espagne, l’effervescence. Les gens pressés ou qui lambinent, qui mangent des glaces ou se prennent en photo, qui somnolent sur un perron, jacassent ou rient à tue-tête depuis une terrasse ombragée. Les vendeurs à la sauvette, lançant dans les airs des toupies colorées que les enfants dévorent des yeux en applaudissant. Et puis les amoureux qui s’enlacent ou gravissent les marches conduisant à la majestueuse église, avec ses deux clochers qui surplombent ce décor coloré. La Trinité-des-Monts. Ce lieu béni qui semblait nous attendre.

Depuis le couvent, la vue sur les toits de Rome était à couper le souffle. Le soleil couchant teintait Rome de couleurs d’automne. Au loin, Saint-Pierre et sa coupole… La Ville éternelle, quelle merveille ! Notre chambre, pourvue d’une immense terrasse, donnait sur les magnifiques jardins dont les senteurs de fin d’été embaumaient l’air encore tiède. Les deux lits bien séparés qui trônaient en plein milieu nous avaient amusés. Pas de doute, nous étions bien dans un couvent ! Au petit matin, je m’étais glissée dans son lit et nous étions restés longtemps serrés, sans parler. Au travers des volets, le soleil perçait, dessinant l’ombre de nos visages sur le mur.

« On est bien, là… non ? » J’avais rompu la quiétude de ce moment par cette question qui, volontairement, voulait rappeler la manière saugrenue dont il m’avait demandée en mariage, deux ans plus tôt. Loin de tous les clichés allant du restaurant chic au coucher de soleil, en passant par la génuflexion devant une foule en liesse… il m’avait demandée en mariage après une sieste, dans mon appartement en ruine qu’il m’aidait à retaper, alors que nous étions couverts de plâtre, de suie et de mousse expansive. Sales comme jamais. Simples comme toujours. Il m’avait demandé : « Tu es bien, là ? » et m’avait mis la bague au doigt. Alors, dans cette petite chambre de la Trinité-des-Monts, je lui ai glissé ce petit billet : « Par Amour Pour Arnaud » dans lequel j’avais pris bien soin de grossir au maximum les premières lettres de chacun de ces quatre mots. Muette, excitée, immobile, je guettais sa réaction. Prête à sauter de joie avec lui. Mais rien. Chou blanc. Nada. J’avais préparé un petit plan bien rodé pour ne pas manquer cette annonce, un homme n’apprend pas deux fois dans sa vie qu’il sera bientôt papa pour la première fois ! Mais il ne comprenait pas. J’en suis restée comme deux ronds de flan. Finalement, lorsqu’il a aperçu l’étape deux – un doudou – puis l’étape trois – l’image d’un test de grossesse positif –, la lumière s’est enfin allumée à tous les étages, et tout le couvent a dû sursauter en entendant l’explosion de joie : « C’est vrai, je vais être papa ?!! »

 

Les martinets qui chantent au-dessus des toits chauds de Lyon me ramènent à la réalité. Je dois rouler ma grosse boule de coton jusqu’à la maison pour brancher tous les fils et capteurs et enregistrer mon troisième et dernier monitoring quotidien. En étalant le gel bleuté et frais sur mon ventre, je pense déjà au coup de fil que je vais bientôt recevoir. Effectivement, le téléphone ne tarde pas à sonner. L’hôpital a bien reçu mon enregistrement et me demande de venir tranquillement. Il est temps de déclencher la naissance. Arnaud et moi quittons l’appartement main dans la main. Une fin d’après-midi comme les autres, et pourtant, ce jour nous semble être le plus important de notre vie.

Nous savons que c’est un petit garçon depuis quinze jours. Nous aurions aimé avoir la surprise, mais le contexte était devenu anxiogène avec ce fœtus en liberté surveillée, cette grossesse surmédicalisée. Alors, dans une espèce d’appel au secours, sur un coup de tête, nous avions demandé le sexe, pour rendre ce bébé plus présent.Lorsque j’avais invité le médecin, vieux beau gosse, à nous le révéler, il n’avait pas eu besoin de chercher et m’avait alors répondu du tac au tac : c’est un garçon. Mon cœur avait fondu sur place. Bien sûr que c’est un bébé, c’est plus qu’une grossesse pathologique, c’est un garçon ! Je m’étais retournée vers Arnaud, assis à côté de moi, parfaitement immobile, sans réaction. Pour lui, les mots étaient encore en train de voler dans la pièce, ou étaient restés coincés entre l’oreille et le cerveau. J’avais ainsi pu voir sur son visage l’impact de cette nouvelle lorsqu’elle avait enfin atteint sa matière grise et surtout son cœur. Il s’était mis à resplendir de joie, une vraie ampoule. En sortant, nous étions restés l’un contre l’autre, aussi près que mon ventre nous le permettait, avec le sentiment de reprendre un peu le contrôle de la situation, de ne plus être seulement chahutés dans une barque où médecins, sages-femmes, échographistes, internes, tous auraient une rame à la main, sauf nous. En quittant l’hôpital, nous nous étions entraînés à prononcer, la gorge serrée d’émotion : notre fils, ton fils, mon fils…

Il s’appellera Enguerrand.

Arnaud avait découvert ce prénom quelques mois auparavant sous la plume de Max Gallo. Si le personnage de son roman historique était peu plaisant, la sonorité de ces trois syllabes l’était à nos oreilles, et lorsque nous avions eu peur pour notre bébé, ce prénom avait ressurgi dans nos esprits, jusqu’à s’imposer comme une évidence. En quelques clics sur Internet, nous avions découvert l’existence d’un saint Enguerrand, évêque, grand ami de Charlemagne, qui avait écrit au pape de l’époque : « J’ai besoin de l’avoir sans cesse à mes côtés. »

Deux pépites en chocolat

Premier regard. Inoubliable.

Sombre, intense, fort et doux à la fois. Ces deux petites billes noires, belles comme deux pépites en chocolat, me scrutent, semblent me dire : ainsi donc, c’est toi ma mère ? Ce regard, le premier de tous, s’inscrit en moi, me marque au fer rouge. Ce petit bébé nu, chaud, posé sur ma poitrine, me harponne le cœur. Arnaud lui murmure : « Enguerrand. Tu t’appelles Enguerrand. Tu es Enguerrand », avec un timbre de voix que je ne lui connais pas. Cette première image d’un père qui découvre son bébé me transporte de joie et de gratitude.

 

Mais, c’est vraiment un bébé ? Cette grossesse rendue si anxieuse et maintenant ce calamiteux accouchement déclenché m’avaient empêchée de me représenter un vrai bébé. Mon corps n’était pas prêt et mon bébé pas décidé à naître, ce n’était pas son heure. Quand je me suis retrouvée en salle d’accouchement, après plus de vingt-quatre heures de travail aussi douloureux qu’inefficace, je me suis crue dans un film, dont je devenais subitement l’actrice principale regardant une sage-femme crier :

– Poussez, madame !

Pousser, mais pousser quoi, comment ? Je ne sentais plus rien, même plus mes jambes, depuis que l’anesthésiste moustachu, devenu Dieu lui-même depuis qu’il m’avait posé la péridurale, m’avait envoyé double dose.

 

C’est fini. Le mot « délivrance » est vraiment bien choisi pour la fin d’un accouchement. Un sentiment de bonheur inattendu m’envahit. Il est là, posé sur mon cœur, il me regarde paisiblement, intensément, calmement. J’oublie tout, le personnel médical qui entre et qui sort, mon corps épuisé. Il n’y a plus qu’un père et une mère, les yeux noyés dans l’intense regard d’un petit être magnifique qui vient de débarquer. Des milliers de femmes accouchent chaque jour depuis la nuit des temps, et cette fois, c’est moi. Ce fait d’une banalité absolue pour l’humanité est un événement pour nous. Une naissance a quelque chose de surnaturel, comme une porte ouverte sur l’éternité. Miracle incroyable de l’homme et de la femme, qui transforment l’amour en vie. Quel grand génie imagina pareil prodige ? Arnaud murmure en embrassant son fils : « Merci, mon Dieu. »

Cette nuit-là, je cherche le sommeil, mais le visage de mon enfant, avec son petit bonnet bleu, ne me quitte pas. Comme s’il était dessiné à l’intérieur de mes paupières ou imprimé tout au fond de moi. Je connais déjà chacun de ses traits par cœur. Le sommeil d’épuisement ne m’apporte que des cauchemars, mon bébé échangé contre un moche, très moche, et moi, sentant tout mon être devenir colère et angoisse, hurlant : « Rendez-le-moi ! »

Nous apprenons à être parents. Arnaud avec une aisance infinie, comme s’il avait fait ça toute sa vie, tandis que je découvre maladroitement les premiers gestes de maman. Nous nous émerveillons jour après jour de ses progrès, de son éveil, des interactions que nous partageons. « C’est vraiment une petite personne », s’étonne régulièrement Arnaud, relevant par là qu’il a déjà son petit caractère. Nous guettons ses sourires aux anges, ses premiers rires, ses premiers gazouillis. Arnaud et moi devons nous ré-apprivoiser, apprendre à nous aimer dans ces nouveaux rôles, à nous faire confiance et à nous encourager, ce qui n’est pas facile quand les nuits sont hachées et qu’il y a tant à faire. Nous ne sommes plus tout à fait les mêmes l’un pour l’autre, il est devenu père et moi mère, l’un par l’autre.

Deux semaines après cette naissance difficile, je dois me faire hospitaliser pour me faire retirer, sous anesthésie générale, un morceau de placenta qui visiblement aurait été oublié lors de l’accouchement. Un désagrément vite passé au milieu de la joyeuse tourmente qu’apporte un nouveau-né.

Où est ton trésor ?

Je crois que j’ai toujours pensé être un jour maman de plein d’enfants, et cela depuis ma plus tendre enfance, mais je n’étais pas pressée. D’abord mes études, puis mes stages, puis mon premier job, puis mon appartement. J’avais le sentiment de devoir mettre les choses dans l’ordre. Nous nous connaissions depuis près de dix ans et approchions des 31 ans pour Arnaud et 28 ans pour moi quand nous nous sommes mariés. Nous étions « grands »… Pourtant, je n’étais pas bien sûre d’être vraiment prête à avoir un enfant. L’est-on jamais ? Arnaud m’a aidée à lâcher prise, m’a offert ce déclic alors que j’étais plongée dans les affres du doute depuis qu’un chasseur de têtes m’avait contactée pour un poste alléchant. Accepter voulait dire déménager, quitter mon job actuel, mes collègues bien-aimés, et travailler sans compter mes heures pour relever cet ambitieux challenge. J’étais tiraillée. Nous avons alors pris une feuille blanche, bien décidés à faire sortir une décision raisonnable du fameux exercice des « plus » et des « moins ». Lorsque nous avons échangé nos papiers, j’ai découvert, non sans émotion, qu’Arnaud n’avait pas rempli le sien de chiffres et de considérations pragmatiques, comme je l’avais fait avec application, mais qu’il avait juste griffonné, de son talentueux coup de crayon, l’adorable visage d’un petit poupon. Long regard silencieux. J’ai senti fondre mes barrières intérieures et s’étioler dans mon esprit les mots « carrière » et « salaire ».

Au fond, ce dessin posait la seule question qui vaille : « Où est l’essentiel ? »

Un sentiment de liberté m’a habitée en reposant mon téléphone, après m’être entendu décliner l’offre à la responsable des ressources humaines qui ne cachait pas son étonnement. La joie qui m’a alors envahie a achevé de me convaincre que c’était la bonne décision.

Arnaud m’a invitée délicatement à ne pas suivre des voies tracées par d’autres, et à réaliser qu’il était plus que temps de choisir la vraie mission de notre vie : devenir parents.

À celle que j’étais

Une fatigue résiduelle et des douleurs persistent depuis l’accouchement. Malgré tout, Enguerrand n’ayant pas encore trois mois, je dois reprendre mon travail, car nous n’avons pas les moyens de prendre un congé parental. Heureusement, j’adore mon job. Je dirige un service de recherche et développement de produits cosmétiques bio : ma première gamme a presque trois ans déjà, et elle cartonne. Je croyais la vie professionnelle compliquée, voire incompatible avec la maternité, mais Enguerrand renverse mes idées toutes faites. Finalement, la vie ne s’arrête pas, elle devient juste plus intense. Mon fils m’ancre sur la terre, m’installe dans un espace-temps où les choses prennent plus facilement leur juste importance. Les priorités changent, naturellement. Non content d’enchanter ma vie, ce petit bonhomme me donne une énergie folle et un surplus d’exigence envers moi-même au point, ô miracle, de me lancer enfin dans mon travail de thèse qui somnole depuis que j’ai quitté la fac pour mon premier job. En quelques mois, entre boulot, couches et biberons, je viens à bout de mes cinq cents pages imprimées qui commencent par cette dédicace : À Arnaud, Enguerrand et mes futurs autres enfants.

La réalité de la vie de parent est bien différente de l’idée que je m’en étais faite. Je n’ai pas le sentiment d’avoir accroché un boulet à mes pieds, mais des ailes à mon cœur. Je n’ai pas renoncé à ma liberté, j’en ai gagné une nouvelle, qui m’invite à sortir de moi, à voir plus loin, plus grand. Mon mariage m’avait réservé la même surprise. Si je pouvais envoyer une lettre à celle que j’étais quelques années plus tôt, je sais bien ce que je lui dirais.

 

« Tu as peur de te marier, car tu crois que se marier c’est comme entrer, sous les acclamations, dans une cage dorée et en jeter la clé, en souriant de toutes tes dents. Tu verras, le soir de ton mariage, tu te sentiras libre comme jamais, libre d’avoir choisi, libre d’avoir dit oui. Tu t’entendras dans ses bras lui dire tendrement « Je suis à toi » et goûter l’intense joie de vivre cette liberté dans ta chair. Tu découvriras la paix et la force qu’apporte l’idée d’être deux pour le reste de ta vie. Tu seras enfin toi-même, ou plutôt, tu te laisseras révéler à toi-même par celui qui t’aime le plus au monde.

N’aie pas peur de devenir maman, ce n’est pas si difficile que tu crois. Oui, tu sentiras ton cœur vivre dans une autre vie, hors de toi, et ça fait mal, parfois. Tu devras adopter un nouveau rythme, te lever la nuit, tu auras moins de temps pour toi, tu culpabiliseras de reprendre le boulot, tu seras fatiguée, souvent, et même énervée. Tu crois que tu n’aimes pas jouer, que tu ne connais rien aux enfants, que tu auras sans cesse peur de mal faire ? Et tu t’y prendras mal, souvent. Tu auras souvent envie de faire autre chose que t’occuper de lui, et dès que tu le pourras, il te manquera à mourir. Tu crois que renoncer à ce que tu faisais jusqu’alors te fera souffrir ? Mais tu verras, ses priorités deviendront naturellement les tiennes. Tu ne sacrifieras pas ton temps pour lui, ton temps prendra juste un nouveau sens. Tu passeras des heures à lui apprendre le nom des oiseaux et des insectes, tu l’emmèneras voir les lumières de la ville, et tu n’auras jamais rien vu de plus beau, il jouera du piano sur tes genoux, tu te griseras de son rire, tu renifleras ses cheveux et lui embrasseras le gras du cou, tu sauras le veiller quand il sera malade, déceler avant tous les autres ce qui ne va pas, tu le connaîtras mieux que personne et il te fera te connaître toi-même. Et quand tu te sentiras nulle d’avoir oublié son doudou, renversé son biberon ou crié sans raison, tu comprendras, quand il s’endormira sur ton épaule ou dans les bras de son papa, ce qui compte et ce qui ne compte pas.

Par ses yeux, tu regarderas le monde comme tu ne l’as jamais regardé. Pour lui, tu penseras l’avenir comme tu ne l’as jamais pensé. Avec lui, tu aimeras la vie comme tu ne l’as jamais aimée. Ne t’en fais pas. Quand il sera là, il sera ta force, ta boussole, et le vent dans tes voiles. »

 

J’ai de nouvelles peurs, mais je suis heureuse, vivante, entière, juste à ma place et à ma juste place. Et chanceuse. Nous avons une chance folle, une chance insolente !

Si seulement il n’y avait pas cette petite voix murmurant au fond de moi que le bonheur ne dure pas.

Première descente

Je recompte. Ce sont bien six mois qui se sont écoulés depuis l’accouchement. Ce mauvais pressentiment pollue vraiment trop mes pensées. Pourquoi ai-je toujours si mal au ventre, cette sensation étrange de m’être fait arracher l’intérieur ? Est-ce la violence de l’accouchement déclenché qui laisse mon corps comme traumatisé ? Je dois me rendre à l’évidence et consulter, car le fameux « retour de couches » ne se produit pas, mes règles ne reviennent pas.

Le docteur H. est agréable et bienveillant. Il se plonge dans mon dossier. Il sourcille quand je lui rappelle qu’il a pratiqué sur moi un geste d’aspiration-curetage, mais ne répond rien. Il pianote dans son ordinateur tout en me posant des questions sur la santé de mon bébé. Il cligne beaucoup des yeux, je me demande si c’est un tic nerveux habituel ou si c’est notre rendez-vous qui le met mal à l’aise. Il souhaite refaire une échographie. Je m’exécute, bon petit soldat, un vague à l’âme car me dévêtir et subir ce genre d’examens me coûte. Il regarde les images attentivement, fait des mesures, prend des clichés. Ces minutes me semblent interminables. Malgré sa gêne ou sa timidité, il a quelque chose d’attachant, de très doux. Je sens bien qu’il ne me traite pas comme une anonyme. Il me propose alors de doubler l’échographie par une injection de liquide pour vérifier la perméabilité de la cavité et des trompes, une hystérosalpingographie, me précise-t-il. L’examen est désagréable. Je suis au bord des larmes, mes idées se brouillent, je tourne la tête pour essayer tant bien que mal de penser à autre chose. Le médecin m’apparaît de plus en plus nerveux. Soudain, il s’arrête et me regarde dans les yeux. Ma cavité est obstruée et ma muqueuse utérine est presque inexistante, me dit-il. Je souffre de synéchies, des adhérences d’aspect inhabituel. En gros, mon utérus est bouché, il n’a pas supporté le curetage. Décontenancé devant ma stupéfaction, le docteur H. tente de me rassurer : une petite opération, une hystéroscopie, devrait régler le problème. Je suis assaillie de questions. Pourquoi un geste qu’on m’avait présenté comme bénin laisserait-il des séquelles ? Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? J’étais rentrée chez moi en m’entendant dire : « Tout s’est bien passé. Au revoir, madame. » Pourquoi je n’ai plus de règles ? Pourquoi j’ai mal ? Et si l’intervention échoue, ma fertilité est-elle compromise ? Le docteur H. continue à cligner d’une paupière, cela doit être un tic finalement. J’aimerais lire dans ses pensées, je sens qu’il ne me dit pas tout.

– Au revoir, madame, prenez rendez-vous pour l’opération.

Et me voilà dans le couloir. Tourneboulée, je ne sais même plus où est la sortie.

Trois jours plus tard, je reçois le compte rendu. « La patiente s’informe logiquement du risque de récidive et d’échec thérapeutique. » Qu’est-ce que cela peut vouloir dire, pourquoi avoir mentionné cela dans le rapport ? Je glisse cette lettre dans ma table de nuit et case cet incident de parcours dans un coin de ma tête. J’y penserai plus tard. L’opération est dans un mois, la veille de mon anniversaire, cela ne peut que bien se passer, non ? Et d’ici là, j’ai bien autre chose à penser : mon boulot, mon fils, ma thèse à soutenir dans quinze jours…

Un inattendu fardeau

18 décembre.

Guirlandes clignotantes, vitrines illuminées, les publicités de dinde et de foie gras rivalisent en nombre avec les pères Noël accrochés aux balcons. L’ambiance de Noël est bien là et la fête du 8 décembre flotte encore dans l’air : certains n’ont pas encore rangé les lumignons posés sur leur fenêtre et l’immense « Merci Marie » de la colline de Fourvière veille sur la ville engourdie par le froid.

Il est 6 h 30 du matin.

Il faut y aller, petit soldat.

Lit, brancardier, descente au bloc, linge blanc, lumières, personnel soignant, l’anesthésiste dans mon champ de vision. J’aperçois au loin le docteur H. qui me salue poliment. J’ai refusé la prémédication qui détend et engourdit. J’aime garder les idées claires.

Allez, courage, tu n’as plus qu’à dormir, et ensuite tu sauras. Tu entendras que ce n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Cathéter. Piqûre. Masque. Trou noir.

Je me réveille en sursaut. Toutes mes pensées me reviennent en une seconde. Où est le médecin ? Je l’entrevois au bout de la salle de réveil. Pourquoi ne vient-il pas me parler ? Je dois me contenter d’attraper au vol un fameux « tout s’est bien passé » d’une infirmière, charmante au demeurant, mais qui n’éveille alors que suspicion en moi.

Mouais. On m’a déjà fait le coup.

Cinq heures plus tard, je comprends pourquoi on utilise le mot « patient ». J’attends toujours de connaître l’état de mon utérus. J’appréhende tellement de m’entendre dire que je ne pourrais plus jamais avoir d’enfants. Vers midi, le chef de service, un « ponte » bien connu dans la profession, rend visite à ma voisine de chambre, mais ne m’adresse ni un regard ni un bonjour. Je ne suis pas sa patiente, je ne l’intéresse pas, sans doute. J’attends ainsi jusqu’au soir la visite de mon médecin. Je sursaute quand il entre enfin. Arnaud laisse tomber le magazine auquel il tentait de s’intéresser. Nous sommes seuls, les autres patientes sont déjà rentrées chez elles. Rien qu’à son regard, je comprends que les nouvelles sont mauvaises. Il se tient debout, au pied du lit. Il pèse ses mots. L’intervention a été très compliquée, il a même dû appeler en renfort le chef de service pour l’épauler. La situation de mon utérus est désastreuse : l’hystéroscopie ne leur a pas permis d’explorer au-delà du col, les parois semblent déchiquetées et l’utérus bloqué par un amas fibreux. J’ose quelques questions. Ma fertilité est-elle compromise ? Pourquoi mon utérus est-il dans cet état ? Que faut-il faire ?

Gêné, l’homme en blanc risque quelques réponses. La situation est sérieuse, mais pas désespérée. Il faudrait m’opérer encore plusieurs fois peut-être. Ces synéchies viennent du geste de curetage que j’ai subi, qui aurait été trop « appuyé », précise-t-il. J’en reste totalement bouche bée. Il ajoute qu’il préfère éviter les curetages en post-partum et nous salue en quittant la pièce.

Je suis effondrée.

Pourquoi m’a-t-il fait ce geste en juin ? Pourquoi l’a-t-il trop appuyé ? Pourquoi le chef de service ne m’a pas même regardée tout à l’heure, alors qu’il sait qui je suis puisqu’il est venu s’occuper de moi au bloc en urgence ?

Arnaud attrape mes affaires et me ramène chez nous.

Nous remontons nos six étages lentement, chargés d’un fardeau inattendu.

Demain, j’aurai trente ans, et comme cadeau on vient de m’apprendre que je suis sûrement stérile.

Noël

Premier Noël d’Enguerrand. Joie des retrouvailles familiales. Rires. Cadeaux. Coin du feu. Cousins cousines, photos, apéros, bulles de champagne et messe de minuit.

Malgré les récentes péripéties, je veux être joyeuse et sourire. Je ne peux pas imposer mes états d’âme à tous, je ne vais pas gâcher la fête. Comment trouver la juste attitude, partager mes soucis sans les imposer ? Offrir ma joie, qui n’est pas factice. La joie, ça ne s’envole pas d’un coup de baguette maléfique, quand même !

J’entrevois la solitude qui peut accompagner l’épreuve, on vit parfois de grandes souffrances sans que personne ne s’en aperçoive.

Au pied du sapin, Enguerrand déballe ses cadeaux. Je le regarde comme si je le voyais pour la première fois. C’est fou comme je t’aime, mon bébé.

Cette question bourdonne dans ma tête : Enguerrand, se pourrait-il que tu restes enfant unique ? Ce n’est pas ce dont je rêve pour toi, pour nous.

Tout cela me consume de l’intérieur, mais je n’ai pas le droit de tous nous user en passant mon temps à pleurer ou à rêver aux autres enfants que je n’aurai peut-être jamais.

Pendant qu’il rit aux éclats au point qu’il en tombe sur les fesses, je lui fais cette silencieuse promesse : je ne passerai pas à côté de toi. Tu n’auras qu’une enfance, Enguerrand, et elle ne sera pas rythmée par les vagues à l’âme ou les désirs fous de ta mère. Toi, tu es là, déjà là, tellement là, pleinement là.

Ce n’est pas moi

Avant d’arriver à ce nouveau rendez-vous avec le docteur H., que j’attends depuis un mois, j’ai pris le temps d’ordonner toutes mes questions. Peine perdue. Flou. Émotion. Pensées qui affluent. Pourquoi ce curetage, pourquoi l’avoir trop « appuyé », pourquoi ne m’avoir rien dit le soir même ?

Péniblement, il me lâche le morceau :

– Ce n’est pas moi qui vous ai fait ce curetage, madame.

Je suis estomaquée.

– Pardon ? Mais je suis revenue vous consulter car on m’avait donné votre nom, je ne comprends pas.

– J’ignore pourquoi on vous a dit cela, madame, je ne pratique qu’extrêmement rarement ce type d’intervention de routine.

Puis, il me tend la feuille qu’il vient d’imprimer. C’est le compte rendu de l’intervention. Ce document a donc sept mois et j’ignorais jusqu’à son existence. Je le parcours, le cœur palpitant. Il n’y a que cinq lignes qui décrivent le geste : sonde, évacuation, curette mousse. Le nom des opérateurs y figure. En effet, le sien n’y est pas. Celui qui a pratiqué ce geste est un… interne ?

– C’est un interne qui a fait ça ?! Comment est-ce possible ? On m’a menti, pourquoi ?

– Je ne peux pas répondre à cette question, madame.

– Trop appuyé, ça veut dire quoi ?

– Simplement que le geste a été trop abrasif, et que votre utérus, fragilisé par votre grossesse et votre accouchement, l’a mal supporté.

Fin de la discussion. Rendez-vous dans un mois pour une nouvelle échographie avec le chef de service.

Je rentre chez moi, totalement abasourdie par ce que je viens de découvrir, avec ma colère, mes questions et mes doutes. Je suis seule comme un rat mort dans notre appartement, depuis deux semaines déjà. Arnaud est loin, il a eu un accident sérieux, près de chez ses parents, et est resté en convalescence là-bas pour une durée indéterminée. Enguerrand est avec eux. Comme je travaille, je ne peux pas m’occuper d’eux. Tout part en cacahuète.

Notre vie, c’est de la merde.

Je m’effondre en larmes.