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"En sauvant un automobiliste victime d’un accident de la circulation, Jonathan Fauvel ne s’imagine pas qu’il va se retrouver impliqué dans la traque d’un mystérieux Perceval, auteur d’une agression délibérée.
Pendant ce temps, la capitaine de police Audrey Fauvel enquête sur un assassinat maquillé en suicide. Le corps de la victime, une habitante de Plancoët, a été retrouvé dans un parking souterrain à Rennes, mais il ne fait guère de doute que cette femme n’a pas été tuée à cet endroit. Malheureusement l’enquête patine.
Audrey et Jo mènent leurs investigations chacun de leur côté, mais se retrouvent l’un comme l’autre confrontés à d’obscures questions sans réponses. Pourtant, un simple nom égaré dans les limbes du passé va soudain émerger et apporter un éclairage différent sur leurs recherches."
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Minier, Breton né à Saint-Brieuc en 1958, vit à Trégueux. Ancien professeur des écoles, il mêle dans ses romans sa passion pour les récits à suspense à son profond attachement à sa terre bretonne, si riche en contrastes. Dans ce neuvième volume, Audrey et Jo, notre couple d’enquêteurs, s’attellent à la résolution d’affaires séparées dans la jolie cité de Plancoët, ainsi que le long des rives de l’Arguenon, fleuve côtier au cœur de cette histoire.
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Seitenzahl: 375
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
J’adresse mes profonds remerciements à tous les membres de l’équipe des Éditions Alain Bargain pour leur confiance et pour l’ensemble du travail accompli, à la correction, la réalisation et la distribution de mes livres.
J’exprime également toute ma reconnaissance à ma femme Michèle pour ses relectures et ses conseils avisés.
Je remercie les lecteurs d’avoir choisi de vivre avec Audrey et Jo les péripéties de cette nouvelle enquête. Je vous souhaite un agréable moment en leur compagnie.
Jeudi 14 septembre 2023, 15 h 45 – Route de Lamballe, Hénanbihen
Au volant de sa voiture, Jonathan Fauvel venait de passer le bourg d’Hénanbihen. La longue ligne droite qu’il suivait maintenant abordait une zone boisée. Il accéléra en douceur pour stabiliser son allure à quatre-vingts kilomètres par heure, la limite de vitesse autorisée sur cette route à deux voies. Il n’était pas pressé par le temps, n’ayant rendez-vous qu’à 16 h 30 avec un client à Lamballe.
Il rattrapait un tracteur ; une voiture arrivait en face. Dans son rétroviseur, un véhicule se rapprochait à vive allure derrière lui, mais était encore à bonne distance. Il avait largement le temps de dépasser, estima-t-il. Il accéléra en déboîtant, doubla l’engin agricole, puis se rabattit. L’auto d’en face envoya des appels de phare. D’abord surpris, Jo ne tarda pas à comprendre pourquoi : le bolide, qui était assez loin derrière lui l’instant d’avant, doublait à sa suite, non seulement le tracteur, mais aussi la voiture de Jo ! Lancé à un train d’enfer, le véhicule, une Jaguar, se rabattit en queue de poisson devant Jo qui avait freiné, évitant de justesse la collision avec l’auto d’en face. Jo souffla, soulagé, mais soudain, la Jaguar commença à zigzaguer sur la route, partit en dérapage, puis effectua plusieurs tonneaux, avant de quitter la route et de s’envoler par-dessus le fossé. Ralentie par des arbustes et des fourrés en limite du bois, elle finit par s’immobiliser enfin contre un arbre.
Jo, qui avait stoppé dès le début du dérapage, bondit hors de sa voiture. Une forte odeur d’essence imprégnait l’atmosphère. « Vite ! » se dit-il. Il courut vers l’auto accidentée, franchit le fossé d’un bond, se précipita pour ouvrir la portière… qui refusa de s’écarter, coincée par le choc. Jo ramassa une branche morte à ses pieds et balaya les débris de verre de la vitre brisée. Il se pencha à l’intérieur par l’espace dégagé, libéra le conducteur inanimé de sa ceinture de sécurité et de l’enveloppe de l’airbag, saisit le col de sa veste, produisit un effort surhumain pour tirer le corps inerte par la fenêtre de l’auto. Il s’accroupit pour le réceptionner sur son épaule, se redressa en ahanant sous la charge, puis le transporta à l’écart.
Mais soudain, un puissant « wlouf » sembla aspirer l’air ambiant. Dans un ultime réflexe, Jo plongea dans le fossé avec son fardeau humain. Une énorme explosion s’ensuivit, embrasant la Jaguar ; de hautes flammes s’élevèrent, diffusant une vague de chaleur intense, des débris métalliques fusèrent. Face contre terre, Jo avait croisé les bras derrière sa tête et sa nuque pour se protéger d’éventuels heurts d’objets. Il avait l’impression que son cerveau fusait par ses oreilles.
Après la violence de l’explosion, la voiture brûlait ; la température du brasier était très élevée. Reprenant en partie ses esprits, Jo se releva en protégeant son visage de son bras gauche, saisit à nouveau le col de la veste de l’homme inanimé et le traîna sur le bas-côté herbeux pour l’éloigner hors de portée de l’intense chaleur.
Exténué, Jo se laissa tomber à genoux près du corps inerte. Après un rapide examen sur lui-même, il constata qu’il était à peu près indemne, à part quelques brûlures légères dues au souffle de l’explosion. Il se pencha sur l’homme allongé dans l’herbe, s’aperçut qu’il respirait. Il tâta son cou au niveau des carotides : le pouls était faible, mais régulier.
Il releva la tête lorsqu’il se rendit compte que l’on s’agitait autour de lui. Des voitures s’étaient arrêtées. Des gens s’approchaient pour l’aider. Une voix lui parvint, très lointaine, car ses tympans avaient souffert : « Monsieur, les secours arrivent, je les ai prévenus. »
Quelques minutes plus tard, les pompiers étaient là. Un lourd véhicule de lutte contre le feu prit aussitôt position ; les hommes déroulèrent la lance d’arrosage et se mirent à asperger l’auto en flammes. Peu après, l’incendie était maîtrisé : il ne restait que la carcasse fumante et calcinée de la Jaguar.
Pendant ce temps, des secouristes s’affairaient autour de Jo et de la victime de l’accident. L’un d’eux lui signala qu’il entrait dans le cadre du protocole de commotion cérébrale et qu’il devait être conduit à l’hôpital pour examen, ainsi que le blessé, bien plus touché que lui. Jo eut beau protester, le certifiant de la préservation de son intégrité physique, il devait se conformer aux dispositions sanitaires prévues en pareil cas. Il dut obtempérer ; il téléphona à son client pour annuler son rendez-vous.
Les gendarmes aussi étaient à pied d’œuvre. Ils sécurisaient les lieux, effectuaient les premières constatations, recueillaient les témoignages. Jo répondit brièvement à leurs questions, décrivant sobrement les faits, alors que les secouristes le pressaient d’en finir. Pour les gendarmes, tout paraissait clair : un accident de la circulation en raison d’une vitesse excessive et un sauvetage in extremis du conducteur, arraché à temps à une mort certaine.
Jo dut monter dans un fourgon des pompiers-secouristes et s’allonger sur un chariot brancard au côté de l’accidenté, toujours sans connaissance.
Jeudi 14 septembre 2023, 23 h 45 – Centre hospitalier Yves-Le-Foll, Saint-Brieuc
Dans son lit, Jo rongeait son frein. Lui-même et le rescapé de l’accident avaient été admis dans un service, en chirurgie digestive par manque de place en traumatologie, seulement une heure plus tôt. Depuis leur arrivée aux urgences en fin d’après-midi, ils avaient été placés dans un local sur un chariot brancard en attente qu’une chambre se libère. L’état de Jo jugé peu préoccupant, le personnel soignant l’avait aussitôt délaissé pour s’occuper d’autres patients en situation bien plus alarmante, ce qu’il comprenait tout à fait ; ce qu’il supportait moins, c’était d’avoir à subir cette phase d’observation ridicule, vu qu’il n’avait absolument rien. Il avait râlé, tempêté, argué de sa qualité d’ancien médecin, mais personne ne prêtait attention à ses propos. Tout juste avait-il pu prévenir Audrey, sa femme, de ce qui s’était produit. Cependant, on était venu chercher par deux fois celui qu’il avait secouru – un dénommé Yoann Broussier, avait-il saisi d’une discussion entre deux soignants – pour l’emmener passer les premiers examens.
Énervé, Jo était bien incapable de trouver le sommeil. Il en voulait à cet inconscient, capable de mettre des vies en danger en se comportant comme s’il était seul sur la route… et à qui il devait finalement de se retrouver là ! Il entendait la respiration du rescapé dans le lit d’à côté, séparé du sien par une sorte de meuble-cloison. Ce Yoann Broussier n’avait pas repris connaissance de la soirée. Au moment de leur installation dans leur chambre, une infirmière avait fait état aux aides-soignantes des observations des médecins, évoquant un possible choc traumatique ayant entraîné un état d’inconscience ; le cerveau s’était déconnecté pour se protéger, mais ne présentait pas de symptôme irréversible. Elle avait ajouté que le patient serait transféré en traumatologie dès qu’une place serait libre. Quant à Jo, elle s’était approchée de son lit pour lui dire qu’il sortirait le lendemain, si la nuit se passait bien.
Vers les trois heures du matin, alors que Jo avait fini par tomber dans un sommeil haché, un hurlement le réveilla en sursaut. Aussitôt en alerte, Jo comprit que c’était son voisin qui réagissait ainsi. En proie à une intense panique, Yoann Broussier se mit à parler très vite et très fort, en s’agitant dans son lit : « Non, pas ça ! C’est pas possible, ce taré va quand même pas me tirer dessus ! Nooon ! »
Jo appuya aussitôt sur le bouton de la commande d’alerte. Broussier faisait des bonds dans son lit, revivant certainement sa sortie de route et l’accident, quand l’infirmière de nuit vint à son chevet. Quelques secondes plus tard, elle lui faisait une injection d’un produit relaxant pour calmer son angoisse. Elle attendit que le patient se soit apaisé dans son sommeil avant de quitter la chambre.
* * *
Vendredi 15 septembre 2023, 6 h 45 – Centre hospitalier Yves-Le-Foll, Saint-Brieuc
Après une nuit très agitée, Jo fut réveillé par les divers bruits liés à l’activité matinale du personnel dans le service. Dans le lit à côté, son voisin remuait de temps à autre en poussant quelques gémissements. Jo se leva et alla jeter un coup d’œil de l’autre côté de la séparation.
Yoann Broussier était réveillé ; allongé sur le dos, il fixait le plafond. Jo s’approcha de lui ; Broussier sursauta en le découvrant, un éclair paniqué dans le regard.
— Bonjour, lui dit Jo, en s’assoyant sur une chaise près du lit. Je suis votre voisin de chambre. J’ai entendu que vous étiez réveillé. Comment allez-vous ?
L’accidenté le scrutait d’un œil méfiant. Peut-être se demandait-il pourquoi son voisin de chambre venait s’enquérir de sa santé ?
— C’est moi qui vous ai sorti de votre voiture après l’accident, reprit Jo. Vous ne vous en rappelez sans doute pas…
Le rescapé écarquilla les yeux. L’expression de crainte s’effaça de son visage, pour laisser place au soulagement.
— Oh ! Alors, je pense devoir vous remercier, Monsieur ! répondit-il d’une voix faible, mais intelligible. Je m’appelle Yoann Broussier. Merci beaucoup de m’avoir secouru, Monsieur… ?
— Fauvel, Jonathan Fauvel. Mes proches m’appellent Jo.
Broussier voulut tendre le bras pour lui serrer la main, mais il fit une grimace en gémissant et son bras retomba sur le lit.
— Ça fait mal, dans ma poitrine, expliqua le blessé.
— Vous avez certainement des côtes cassées, diagnostiqua Jo. Pas grand-chose à faire à ça ! Il faut du repos et de la patience, le temps que ça se remette. C’est très douloureux.
— J’avais bien besoin de ça ! maugréa Broussier. J’ai du boulot par-dessus la tête ; je dirige une entreprise de travaux publics.
— Je comprends. Mais, c’est quand même un peu de votre responsabilité, si vous vous retrouvez dans cet état, lui fit remarquer Jo. Si vous n’aviez pas doublé de façon aussi danger…
— C’était un att… ! laissa échapper le blessé, en s’interrompant aussitôt.
Il se reprit :
— C’était d’un attrait trop fort pour résister à la vitesse : une longue ligne droite, deux escargots qui n’avancent pas, ce tracteur et la voiture juste derrière lui qui se met à le doubler !
— C’était moi l’escargot qui doublait le tracteur, rétorqua Jo, glacial. Votre manœuvre était dangereuse, convenez-en !
Broussier semblait ailleurs, tout à coup. Il répondit d’un ton détaché :
— Oui… Oui… Peut-être…
Déconcerté, Jo considéra son interlocuteur sans rien ajouter. L’étrange réaction de panique du rescapé pendant la nuit lui revint en mémoire.
— Vous rappelez-vous de votre mauvais rêve de la nuit passée où vous reviviez votre accident ? demanda Jo. Vos cris m’ont réveillé.
— Un rêve ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Plutôt un cauchemar, en fait. Vous poussiez des hurlements et vous teniez des propos angoissés, précisa Jo.
— Que… qu’est-ce que je disais ? balbutia Broussier, soudain devenu très pâle.
— Vous avez dit : « Non, pas ça ! C’est pas possible, ce taré va quand même pas me tirer dessus ! » Ce sont vos propres mots.
Broussier se mit à contempler le plafond, puis, après de longues secondes de silence, lâcha d’une voix sans timbre :
— Un cauchemar, ça fait dire n’importe quoi ! D’ailleurs, ce cauchemar et cette phrase bizarre n’ont peut-être rien à voir avec l’accident d’hier.
— Hum… Peut-être. Pourtant, à la suite de cette phrase, vos propos rapportaient la scène de l’accident, nuança Jo.
— Tout devait se mélanger dans ma tête, éluda le rescapé plus fermement. Je n’ai vu aucun tireur qui m’aurait pris pour cible, je vous assure. Et je vous demanderai de ne pas faire état de mes délires nocturnes, au personnel soignant comme aux gendarmes.
— Comme vous voulez, agréa Jo, songeur.
— Et je vous renouvelle tous mes remerciements…
Il fut coupé par l’entrée d’une infirmière. Elle avait entendu ses dernières paroles, car elle lui dit :
— Oui, vous pouvez le remercier, c’est sûr ! Il vous a sauvé la vie, vous savez. Il vous a sorti de votre voiture en feu et vous a transporté loin d’elle avant qu’elle explose.
Broussier regarda Jo avec une stupeur admirative.
— Oh ! Vous ne m’avez pas expliqué ça ! Je vous dois la vie. Je vous en serai toujours reconnaissant. Merci, Jonathan !
— Pas de quoi ! fit Jo laconiquement. Si au moins ça pouvait vous servir de leçon au volant…
Jo se leva pour laisser l’infirmière s’occuper de Broussier. Il récupéra ses vêtements dans un sac rangé dans un des placards de la chambre et commença à les enfiler. Il finissait de lacer ses chaussures quand l’infirmière, qui en avait terminé avec Broussier, le vit tout habillé. Elle roula des yeux effarés :
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Vous le voyez bien : je m’apprête à partir.
— Mais, vous ne pouvez pas ! s’insurgea-t-elle. C’est le médecin du service qui en décidera après vous avoir vu.
— Quand ?
Elle haussa les épaules, évasive.
— Dans le courant de la matinée, ça dépend de l’ordre de ses visites dans le service, répondit l’infirmière.
— Autrement dit, ça risque d’être long, donc je m’en vais. Je suis médecin de formation ; je sais que je me porte bien. J’ai passé une nuit en observation ; vous constatez que je suis en bonne santé. Je n’ai donc aucune raison de rester ici, alors que ça ne sert à rien.
— Mais…
— J’ai préparé une décharge que j’ai signée. Je vais la laisser sur la tablette, expliqua Jo. Alors, quand vous irez vous occuper d’autres patients, je sortirai discrètement sans que vous me voyiez. Si on vous interroge, vous direz que je suis parti sans prévenir personne, c’est tout.
— Après tout, c’est votre santé, hein ! Faites ce que vous voulez ! capitula l’infirmière excédée. Votre voiture a été amenée sur le parking de l’hôpital.
Quelques instants plus tard, Jo sortait du centre hospitalier.
Une semaine plus tard, Jo reçut un courrier de Yoann Broussier. Il ouvrit l’enveloppe et lut ceci :
« Plancoët, le 20 septembre 2023
Cher Jonathan,
J’ai dû insister énormément auprès de l’administration de l’hôpital de Saint-Brieuc avant d’obtenir votre adresse personnelle. J’espère que vous me pardonnerez cette intrusion dans votre vie privée, mais je m’en serais voulu si je n’avais pu vous témoigner ma reconnaissance autrement que sur un lit d’hôpital, d’autant qu’à ma grande surprise, vous avez fui ces lieux au grand dam du corps médical.
J’ai pu obtenir un récit détaillé de l’accident, ainsi que de mon sauvetage par vos soins. Je sais maintenant tous les risques que vous avez pris pour me sortir de ma voiture, alors qu’elle était sur le point d’exploser. Je mesure le courage hors du commun qu’il vous a fallu pour vous porter à mon secours ; beaucoup ne l’auraient pas fait, ce qui se conçoit aisément. Encore merci à vous, infiniment.
Je voudrais vous inviter, ainsi que votre épouse, à venir passer un week-end chez nous ; ma femme Flavie aimerait tant faire votre connaissance. Nous vous proposons les dates du samedi 7 et dimanche 8 octobre, avec votre arrivée le vendredi 6 en soirée. Si cela vous convient, nous serions heureux de vous accueillir.
Votre très redevable,
Yoann Broussier
Tél. : 06 38 92 36 27 »
Jo montra la lettre à Audrey qui accueillit favorablement l’invitation, à condition toutefois que leur fille Nora puisse les accompagner. Il appela aussitôt Yoann Broussier, qui fut ravi de la réponse positive des Fauvel ; son épouse et lui-même seraient enchantés de les recevoir, ainsi que leur petite fille, évidemment.
* * *
Week-end Broussier : soirée du vendredi 6 octobre
À leur arrivée chez les Broussier, vers 18 heures, les Fauvel pénétrèrent dans un vaste domaine situé à quelques distances de la ville de Plancoët. Une imposante et somptueuse demeure de style néobreton captait immédiatement le regard admiratif du visiteur. Le terrain, très étendu, présentait un relief savamment mis en forme, tout en ondulations harmonieuses, parsemé d’arbres et de massifs d’arbustes, le but manifeste étant de mettre en valeur la maison édifiée sur la butte principale.
Leurs hôtes les accueillirent avec effusion pour le mari, un plaisir visible mais tout en discrétion pour l’épouse. Le couple Broussier était des plus charmants, d’une élégance sobre, lui d’un naturel avenant, elle d’une douceur tout en retenue. À la question de Jo sur sa santé depuis l’accident, il répondit qu’il ne se ressentait presque plus de ses côtes fêlées. Après les vigoureuses poignées de main que les invités reçurent de son époux, elle les salua, les gratifiant d’un gracieux sourire en leur murmurant quelques mots de bienvenue. Son regard velouté glissait de l’un à l’autre, laissant filtrer une lueur de curiosité craintive, en découvrant ce couple imposant : l’un et l’autre dégageaient une impression de tranquille sérénité, comme l’eau qui dort mais qui soudain peut devenir un puissant maelström dévastateur. Elle nota qu’il y avait une forte similitude entre eux : tous deux étaient grands et athlétiques, au visage séduisant, mais que durcissaient des traits un peu sévères. La femme à la chevelure auburn était coiffée en un carré court dégradé, un léger soupçon de maquillage rehaussait simplement son regard d’ambre. L’homme était brun, aux yeux gris-vert, aux mâchoires saillantes, glabre, ce qui constituait une exception maintenant chez les hommes dont la plupart portaient une barbe de trois jours. Ils étaient habillés de façon simple et pratique, sans recherche vestimentaire particulière. Son regard se porta ensuite sur la petite fille, qui arborait un franc sourire égayant un joli et frais minois, et lui sourit en retour en la complimentant sur sa grâce enfantine.
— Quelle adorable enfant ! s’exclama-t-elle. Nora, je crois…
— Oui, je m’appelle Nora, j’ai six ans et je suis en CP.
— Nous, nous avons un garçon, Évan, mais il est plus âgé ; il a seize ans. Il va au lycée à Dinan.
Elle appela son fils, resté en retrait dans le salon. Un adolescent monté en graine, au visage renfrogné mais séduisant, se montra en traînant les pieds. Il serra la main des arrivants en baragouinant un vague bonsoir et reflua aussitôt vers le séjour. Sa mère soupira, le voyant s’esquiver, le sourcil réprobateur.
— Un ado, quoi…
Son mari haussa les épaules et intervint en proposant à leurs invités de commencer par s’installer dans leur chambre à l’étage.
* * *
La soirée se déroula paisiblement, dans une atmosphère feutrée, malgré tout un peu pesante. Durant l’apéritif au salon suivi du délicieux dîner concocté par leur cuisinière, les couples firent ainsi plus ample connaissance, évoquant à bâtons rompus leurs situations familiales et professionnelles. Yoann Broussier était le PDG d’une grosse et florissante entreprise de travaux publics “Broussier TP”, héritée de son père, sa femme en était directrice chargée du secteur des relations commerciales. Jo évoqua sa propre condition de dirigeant de groupe de PME, lié principalement aux activités agricoles et à l’agroalimentaire, ainsi que de sa fondation de recherche en biogénétique. Les considérations de Yoann Broussier sur la recherche de profits toujours plus importants et le recours à des formes d’optimisation fiscale légale ou moins légale amenèrent Jo à faire part de sa vision plus humaniste de sa gestion, notamment avec la nécessité pour lui, dans le cas de résultats positifs, de redistribuer une partie des bénéfices aux employés, mais aussi en participant au bien commun sans utiliser des voies détournées pour se soustraire à l’impôt. Il n’espérait évidemment pas convaincre Yoann Broussier, mais seulement provoquer la surprise qui, justement, s’afficha sur le visage de son hôte en réaction à ce propos, inattendu pour lui venant d’un chef d’entreprise. Sans rien ajouter de plus sur le sujet, il se contenta d’un froncement de sourcils et d’une crispation des mâchoires, puis décida sans doute qu’il était temps de parler d’autre chose.
De nouveau souriant, il se tourna vers Audrey, lui demandant si elle aussi travaillait avec son mari. Audrey lui répondit qu’elle était policière au SRPJ de Rennes. Les deux Broussier exprimèrent simultanément leur étonnement, tout en la félicitant de ce choix professionnel courageux : des paroles convenues qui masquaient leur incompréhension devant un tel engagement. Audrey tenta d’expliquer qu’elle avait toujours voulu se sentir utile en apportant aide et protection à des personnes victimes de comportements néfastes, en s’opposant aux auteurs de mauvaises actions et en les traquant au cours de ses enquêtes. Elle se rendit compte assez vite que ses hôtes se contraignaient à une écoute polie, mais distante, et renonça à développer davantage. D’ailleurs, Nora bâillait et ses yeux avaient du mal à rester ouverts, ce qui lui fournit le prétexte d’avoir à la mettre au lit pour s’éclipser. Elle reparut une bonne demi-heure plus tard après avoir lu l’histoire du soir à la petite.
Pendant ce temps, la conversation avait dévié sur les loisirs : Jo avait un peu parlé de navigation à la voile, Yoann avait longuement évoqué son activité préférée qui était le vol en ULM, l’ultra-léger motorisé, qu’il pratiquait dans un petit club à Saint-Cast-le-Guildo. Il avait atteint un bon niveau dans le maniement de l’appareil et pilotait en solo depuis plusieurs années. Alors qu’il décrivait la sensation de liberté et l’émerveillement qu’il éprouvait quand il était aux commandes en plein ciel, Audrey reparut et reprit place parmi eux.
Après que Flavie se fut inquiétée du coucher de Nora et de son bien-être, son mari la convia à parler de sa passion : l’équitation. Sur le domaine même, expliqua-t-elle de sa voix douce, ils possédaient une petite écurie comptant plusieurs chevaux auxquels elle prodiguait ses soins et toute son affection avec l’aide d’un palefrenier employé à temps partiel. Elle éprouvait un immense attachement à ses chevaux ; rien n’était plus beau à ses yeux. Par-dessus tout, elle aimait monter, faire de longues promenades sur les circuits de randonnées équestres environnants et, de temps à autre, se lancer dans un galop frénétique où elle avait la sensation grisante de ne plus faire qu’un avec sa monture. Elle ajouta qu’elle avait prévu de les emmener le lendemain matin effectuer une sortie à cheval, les assurant que cela ne présenterait aucun risque, même s’ils n’avaient jamais pratiqué l’activité. Audrey et Jo émirent quelques réticences, arguant de leur inexpérience en ce domaine, vite balayées par une Flavie péremptoire, leur garantissant la fiabilité des bêtes qu’ils monteraient. Devant son insistance, ils consentirent à participer à la balade équestre. Ils comprirent à son expression soudain satisfaite qu’elle n’aurait pas vraiment apprécié un refus.
Week-end Broussier : matinée du samedi 7 octobre
Le lendemain matin, après le buffet bien garni du petit-déjeuner, tous se retrouvèrent à l’écurie. Nora, qui avait déjà découvert l’équitation en manège, était ravie ; ses parents l’étaient moins, mais tentaient de faire bonne figure. Flavie les fit entrer dans le vestiaire pour qu’ils puissent s’équiper : bombe, bottes, gants, gilet d’équitation. Ils firent leur choix parmi tout l’équipement stocké là. Elle avait conseillé aux Fauvel d’enfiler un pantalon de jean épais, suffisant selon elle. Quand ils furent prêts, ils se dirigèrent vers le manège. Les chevaux piaffèrent et renâclèrent en les entendant arriver. Le palefrenier était sur place ; il avait sorti les bêtes et finissait de les préparer. Il les avait sellés, leur avait passé la bride et effectuait les derniers réglages.
Sous l’œil circonspect de ses parents, Nora fut juchée par l’employé sur le dos d’un demi-poney gris. Eux-mêmes furent invités à se hisser sur deux grands chevaux bais, à l’aide d’une sorte de marche-pied. Audrey, qui était déjà montée un peu à cheval quand elle était adolescente, adressa un regard encourageant à Jo qui lui répondit par un sourire crispé, car lui n’avait jamais pratiqué. Flavie enfourcha une jument blanche, Yoann une monture noire.
Ils commencèrent par effectuer au pas un tour du domaine. Flavie allait en tête, suivie de Yoann, ensuite Nora puis sa mère, enfin Jo, qui fermait la marche. Le groupe avançait sans difficulté, tranquillement, les chevaux étant d’humeur placide. Jo se rendit vite compte que sa monture n’avait pas besoin de lui, en réalité : elle suivait son congénère de devant, tournait quand il fallait tourner sans que Jo ait besoin d’agir sur les rênes. Il put ainsi admirer toute l’étendue du magnifique domaine, décrit avec fierté par Flavie, intarissable.
On passa ensuite au petit trot. Jo se fit alors l’effet d’un sac bien secoué en tous sens. Il s’aperçut qu’Audrey paraissait être moins chahutée que lui : son joli postérieur montait et descendait harmonieusement au-dessus de sa selle. Nora aussi avait l’air à son aise ; elle se retournait fréquemment vers ses parents. Elle comprit aussitôt que son père n’était pas vraiment dans son assiette et se mit à l’encourager : « Allez, Papa ! Utilise tes jambes ! Ne te laisse pas aller ! » Jo commença à saisir qu’il fallait être plus tonique sur ses jambes et plus en rythme avec les mouvements du cheval.
Ils revinrent au pas avant de sortir du domaine et de s’engager sur un sentier équestre. Jo souffla : c’était quand même plus reposant ! C’était bien agréable, aussi, de découvrir ainsi la campagne environnante. La matinée était belle ; il faisait doux, le soleil tentait une percée. Nora se retourna encore : son sourire était éclatant. Elle prenait visiblement un grand plaisir à cette sortie. Ils avaient bien fait d’accepter, finalement, se dit-il.
Après un passage quelque peu accidenté, négocié prudemment, la piste s’ouvrait maintenant, plus droite et plate. Flavie lança un petit trot, et tout le groupe accéléra l’allure. Jo se concentra sur sa position sur le cheval.
Soudain, un cri retentit, venant d’une voix d’homme… suivi d’un cri aigu… de Nora, cette fois. Le cheval d’Audrey pila net devant celui de Jo qui fit aussi un arrêt brutal. Jo se retrouva propulsé vers l’avant et dut enserrer à bras-le-corps l’encolure de sa monture pour ne pas tomber. Ayant retrouvé son équilibre sur sa selle, il vit Flavie, qui avait fait effectuer un demi-tour à son cheval, sauter à terre pour se pencher sur son mari allongé au sol. Il la rassura aussitôt sur son état – seules ses côtes lui faisaient un peu mal – et se remit sur ses pieds avec son aide. La selle avait tourné sur le dos du cheval, provoquant avec elle la chute de son cavalier. La perplexité se lisait sur les visages des Broussier : comment un tel accident avait-il pu se produire ? se demandaient-ils. Puis ils comprirent : la sangle de fixation de la selle qui passait donc sous le ventre de la bête avait cassé. La boucle était toujours fermée, mais on voyait le bout du cuir épais dans l’herbe, là où la rupture s’était produite.
Audrey et Jo descendirent de cheval pour aider leurs hôtes. Jo empoigna la selle et la replaça sur le dos de l’animal : la sangle pendait jusqu’au sol. Yoann, qui pressait son flanc meurtri, lui dit que la selle ne tiendrait pas sans l’attacher. Jo regardait la sangle, cherchant une idée de réparation, quand il remarqua la coupure très propre à la cassure. Si la rupture avait été accidentelle, elle n’aurait pas été aussi nette et rectiligne sur les trois quarts de la largeur. D’ailleurs, le quart restant était plus irrégulier, plus haché. Pas de doute pour Jo, la sangle avait été coupée aux trois-quarts : c’était un sabotage !
Il lança un coup d’œil à Yoann qui avait pâli, mais ce n’était pas la chute qui en était la cause. La pâleur qu’il accusait maintenant était due au fait que lui aussi avait conclu à un acte malveillant. Il esquiva le regard de Jo, en se grattant la tête et en disant que la selle ne pourrait pas tenir sans être sanglée. Il ne voulait pas parler de ce qu’il avait observé. Devant son attitude, Jo y renonça aussi. Peut-être que Yoann en parlerait plus tard ?
Jo reporta son attention sur une éventuelle réparation à mener. Il repéra la fixation métallique sous le rabat de la selle. Il ôta le bout de cuir coupé de la boucle de la sangle, puis défit de son jean sa large ceinture de cuir, alors que tous le regardaient avec un air intrigué. Il passa la ceinture dans la fixation de la selle, puis dans la boucle de la sangle de selle et serra en fermant la boucle de ceinture. Il tira sur le pommeau de selle et constata qu’elle restait en place.
Yoann gratifia Jo d’un pâle sourire et, avec son aide, se hissa péniblement sur le dos de sa bête. Jo aida aussi Audrey à remonter en selle, tandis que lui-même dut se débrouiller tout seul. Il amena sa docile monture en bordure du talus, y monta et put ainsi enfourcher plus aisément son cheval. La promenade reprit, mais le moment de grâce était passé. Seule Nora put apprécier pleinement le reste du parcours.
De retour à l’écurie, le pauvre palefrenier se fit sévèrement réprimander par Yoann et par Flavie surtout. Elle lui reprocha de ne pas avoir suffisamment contrôlé le matériel avant leur départ ; de telles négligences auraient pu entraîner un accident fatal, lui dit-elle, furieuse.
Après avoir rangé leur équipement, tous prirent la direction de la maison. Jo prit comme excuse l’oubli de sa ceinture pour retourner vers l’écurie. Il trouva le palefrenier à la sellerie où celui-ci rangeait le matériel.
Il sursauta à la vue de Jo. Ses traits étaient décomposés ; Jo comprit combien ce jeune homme était meurtri d’avoir été si sévèrement tancé. Jo lui réclama sa ceinture que le garçon d’écurie lui remit en baissant la tête d’un air maussade.
— Merci, fit Jo. C’est vraiment dommage ce qui s’est passé.
Le jeune homme le regarda d’un air inquiet.
— Je vais peut-être me faire virer… J’ai pas vu… Merde ! J’ai pas vu la coupure ! Elle était bien planquée sous le rabat de la selle.
Ou ce type était un fieffé menteur jouant magnifiquement son rôle ou bien il était vraiment sincère, navré de ne pas avoir été assez attentif. Jo opta pour la deuxième hypothèse, mais fit comme s’il n’avait rien constaté :
— La coupure ? Vous voulez dire : là où la sangle a cassé ?
— Ouais, sauf que ça a lâché parce que le cuir a été coupé par quelqu’un ! Venez voir.
Ils s’approchèrent de la selle ; le jeune homme souleva le rabat de cuir et montra l’endroit de la coupure :
— Vous voyez : propre et net, mais pas complètement, le reste s’est déchiré…
— D’accord, c’est un sabotage, conclut Jo. Maintenant, la question est : qui a fait le coup ?
Jo darda un regard accusateur sur le jeune palefrenier qui se liquéfia :
— Non ! C’est pas moi ! Je vous jure ! Pourquoi que j’aurais fait ça ? Ça me plaît trop de travailler ici ! Madame et Monsieur m’avaient plutôt à la bonne, jusqu’ici…
— OK, je vous crois, déclara Jo, convaincu de l’innocence du garçon. Je tâcherai d’en toucher deux mots à tes patrons.
— Oh, merci, Monsieur ! C’est sympa !
— Mais alors, qui est l’auteur de ce sabotage d’après vous ?
Le palefrenier haussa les épaules, signifiant ainsi son ignorance.
— C’est fermé à clé quand vous êtes absent ? demanda Jo.
— Oui, la sellerie et le vestiaire. L’écurie reste ouverte dans la journée, mais Madame ferme le soir. Les clés sont rangées dans le vestibule à la résidence ; je les remets à l’employée de maison quand je pars.
— Donc, soit quelqu’un a pris la clé de la sellerie à la maison en ton absence, soit s’y est introduit quand tu étais à l’écurie par exemple, formula Jo en passant inconsciemment du vouvoiement au tutoiement.
— Oui, mais je pense que c’était plutôt quand j’étais à l’écurie, parce qu’aller chercher la clé là-bas, ça me paraît difficile, opina le garçon. Mais, ça me revient ! Dans l’après-midi d’hier, il y avait tout un tas de gens qui préparaient la soirée de ce soir.
— Des gens qui préparaient pour ce soir ? Quel genre de soirée ?
— Ben… Une grande soirée, avec beaucoup de monde, quoi ! Alors hier, des gens d’une boîte qui préparent des soirées étaient ici, à installer la salle, et tout ça ! Peut-être qu’un de ceux-là a fait le coup ?
— Peut-être, fit Jo, songeur. En tout cas, c’est une possibilité intéressante. Merci pour les renseignements.
Jo se hâta de rejoindre la résidence.
Week-end Broussier : soirée du samedi 7 octobre
À partir de 18 h 30, les invités commencèrent à arriver, rivalisant de charme et d’élégance dans leurs vêtements de luxe. Heureusement, se dit Jo, qu’Audrey et lui-même avaient prévu une tenue pour ce genre d’événement ! Il détailla du regard l’altière silhouette de sa femme dans sa robe fourreau noire griffée : elle était sublime. Nora était très gracieuse dans sa jolie robe blanche. Lui-même ne devait pas être si mal dans son costume gris perle mettant en valeur ses larges épaules, s’il en jugeait d’après les coups d’œil appréciateurs des arrivantes. L’immense salle de réception située à l’arrière de la résidence se remplissait peu à peu. Conviés à prendre un rafraîchissement, les gens circulaient un verre à la main échangeant quelques amabilités avec ceux qu’ils connaissaient. Yoann pilotait Audrey, Jo et Nora d’un groupe à un autre pour les présenter à leurs amis. Il décrivait inlassablement l’exploit de Jo qui lui avait sauvé la vie.
L’apéritif fut servi ; les extra effectuaient le service, plateau à la main, proposant coupes de champagne et amuse-bouche ; le volume sonore montait à mesure que les convives se sentaient plus à leur aise. Puis vint le dîner, servi dans la deuxième partie de la salle où les tables avaient été dressées ; le menu était des plus raffinés, concocté par un traiteur de renom. Un orchestre avait été engagé pour égayer la soirée. Au grand bonheur de Nora, des numéros de style cabaret, chacun de grande qualité, étaient présentés entre les plats, suscitant des applaudissements nourris de tout le public. Les Broussier étaient tout sourires, heureux et fiers de constater le plaisir et la satisfaction de leurs invités.
Après le dernier numéro d’artiste à la fin du repas, le vaste espace central de la salle se transforma en piste de danse. Audrey signifia alors à Nora qu’il était temps d’aller se coucher et s’éclipsa avec elle. Alors que les couples évoluaient sur des airs de tango, de valse ou de paso doble, Yoann qui enchaînait les invitations auprès de ses invitées commença à ressentir quelques désagréments physiques, à tel point qu’il dut s’asseoir, incapable de poursuivre ses évolutions. Il était devenu très pâle, était plié en deux les bras repliés sur son abdomen. Jo, qui dansait à ce moment-là avec son épouse, le vit alors tout recroquevillé sur lui-même et le signala à Flavie. Ils s’interrompirent pour aller lui demander ce qui lui arrivait. En grimaçant, il se plaignit de douleurs abdominales sans toutefois pouvoir être plus précis. Jo avança qu’il pouvait s’agir d’une indigestion, quand soudain Yoann se leva d’un bond, porta la main à sa bouche et se rua vers la sortie de la salle. Flavie et Jo le suivirent jusqu’aux toilettes du hall d’entrée où il se précipita au-dessus de la cuvette pour vomir.
Quand il eut repris son souffle, il commanda à sa femme d’aller s’occuper des invités ; lui-même reviendrait un peu plus tard, lorsqu’il aurait récupéré au salon, ajouta-t-il.
Flavie et Jo retournèrent en salle, reprirent leur danse interrompue, sans réel entrain toutefois. Elle avait perdu son expression souriante et arborait maintenant un visage crispé. Jo eut l’impression qu’elle hésitait à lui confier quelque chose.
— Je suis inquiète pour mon mari, se décida-t-elle enfin en s’empourprant légèrement.
Son embarras était palpable ; Jo tenta de la détendre.
— Il va s’en remettre, rassurez-vous ! Ce n’est qu’une indisposition passagère.
Elle fit non de la tête.
— Non, ce n’est pas ça. Ça date de plusieurs semaines déjà. Il est tracassé par quelque chose dont il ne veut pas parler. Mais je sais qu’il est victime de quelqu’un qui le harcèle. J’ai découvert par hasard un message menaçant resté ouvert sur sa boîte mail.
— Quelqu’un qui pourrait s’en prendre à lui physiquement ?
— Oui, répondit Flavie. J’ai peur, Jo.
Jo réfléchit un instant, puis choisit de lui révéler ce qu’il savait.
— Il est possible que l’accident dont il a été victime fût en réalité un attentat : on lui a peut-être tiré dessus. Et ce matin, la rupture de la sangle de sa selle a été provoquée : elle a été coupée aux trois-quarts pour qu’elle finisse par se déchirer entièrement pendant la sortie.
Les yeux écarquillés, Flavie le scrutait intensément.
— J’avais vu pour la sangle. Mais pour l’accident, j’ignorais qu’on lui avait tiré dessus. C’est horrible !
— C’est ce qu’il criait dans son sommeil, dans la chambre à l’hôpital, expliqua Jo. Je lui ai parlé de ça, il m’a dit que c’était un mauvais rêve dénué de toute réalité. À mon avis, vous devriez lui parler et le convaincre de porter plainte, parce que son agresseur ne va sans doute pas s’arrêter là. Je suis prêt à apporter mon témoignage pour étayer sa plainte, s’il le souhaite.
Elle hocha la tête.
— Je vais essayer de lui parler, mais je crois qu’il sera difficile à convaincre.
— Oh, j’y pense ! dit Jo. Laissez votre palefrenier en dehors de l’affaire de la sangle. Je lui ai parlé : il n’y est pour rien.
La danse se terminait. Il remercia Flavie de la lui avoir accordée, puis alla inviter Audrey qui venait de reparaître dans la salle.
* * *
Il était fort tard. La soirée s’achevait ; les invités partaient les uns après les autres, après avoir remercié chaleureusement leurs hôtes. D’une pâleur affreuse, Yoann faisait manifestement des efforts pour tenir bravement son rôle de maître de maison jusqu’à la fin. À peine la porte d’entrée se fut-elle refermée après le départ des derniers convives qu’il eut à nouveau un haut-le-cœur et dut filer aux toilettes. Navrée, Flavie conseilla aux Fauvel d’aller se coucher, car il n’y avait rien de plus qu’ils puissent faire.
Audrey et Jo se retirèrent donc dans leur chambre. Jo s’assura que Nora dormait à poings fermés, puis s’assit sur le lit.
— Flavie m’a dit qu’elle s’inquiétait pour son mari.
Audrey scruta le visage de Jo, attendant la suite. Jo lui rapporta sa conversation avec leur hôtesse.
— Yoann doit porter plainte ; il y a matière à enquêter. Sa femme doit lui parler franchement et le convaincre de le faire.
Elle marqua une pause, puis reprit :
— Tu ne m’avais pas parlé de ce qu’il avait dit à l’hôpital au sujet d’un agresseur qui lui aurait tiré dessus ?
— Non, parce qu’il m’a assuré qu’il n’y avait pas de tireur : il avait fait un cauchemar et jugeait ses paroles comme insensées.
Audrey hocha la tête, songeuse.
— Bizarre quand même de ne pas déposer plainte après des menaces reçues par écrit, d’après ce qu’elle t’a dit.
— Oui, répondit Jo. Peut-être que jusqu’à maintenant, il espérait que c’étaient des menaces en l’air, mais après le coup de la sangle, il ne peut plus les ignorer. Peut-être même en comptant son état pendant la soirée…
Audrey le fixa, sourcils froncés.
— Tu veux dire que son état n’est pas dû à une indigestion ou quelque chose du même genre ?
— Je ne peux pas en être certain, bien sûr, mais disons que j’ai quelques doutes. On était près des Broussier à table et je suis bien certain qu’il n’a pas abusé du vin, ni ingurgité de grosses quantités de nourriture.
— Il a pu tomber sur un mauvais morceau, ou bien il a fait une allergie à un ingrédient, ça arrive ! objecta Audrey.
— C’est possible et je le croirais sans aucune hésitation s’il n’y avait pas eu l’épisode de la sangle coupée. J’ai parlé avec le palefrenier ; il y avait vendredi pas mal d’employés d’une entreprise événementielle à préparer la réception de ce soir. Et durant la soirée, il y avait de nombreuses personnes affectées au service. Le harceleur de Yoann pourrait être l’un d’entre eux : il s’arrange pour filer en douce à l’écurie couper la sangle le vendredi et verser un émétique dans un plat servi à Yoann ce soir.
— Un émétique ? Un médicament pour provoquer des vomissements, c’est ça ?
— C’est ça. Un produit du genre sirop d’ipéca versé discrètement dans l’assiette de Yoann, et hop ! le tour est joué.
— Il faut être drôlement adroit alors ! fit remarquer Audrey. Et aussi, être certain d’être affecté au service de la table de Yoann. Il faudrait vérifier sur le planning de la société événementielle.
— Tu veux te lancer dans l’enquête ?
Audrey sourit malicieusement.
— Je te vois venir ! Moi, je suis flic : j’enquête sur des affaires qu’on m’a officiellement attribuées ! déclara-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Mais toi, je sais que tu es déjà mordu et que tu es prêt à foncer !
— Je te rappelle que j’ai conseillé à Flavie de convaincre son mari de porter plainte.
— Mais tu penses qu’il va s’entêter à ne pas le faire. Et là, tu te dis que tu as un coup à jouer !
Jo haussa les épaules, mais ne répliqua pas.
— Allons nous coucher ! fit Audrey. Je tombe de sommeil.
* * *
Week-end Broussier : journée du dimanche 8 octobre
Si l’état de santé de Yoann s’était nettement amélioré, il se sentait néanmoins très fatigué. Au fil des heures, les spasmes étaient devenus de moins en moins douloureux et avaient tout à fait disparu au petit matin, mais sa nuit n’en avait pas moins été perturbée. Il proposa à ses invités d’aller prendre l’air en bord de mer, car il ne se sentait pas assez remis pour faire la séance de vol en ULM qu’il avait prévue. Secrètement soulagés du contretemps, Audrey et Jo assurèrent qu’une promenade revigorante leur ferait le plus grand bien à eux aussi.
Quant à Nora, Flavie lui avait dit qu’elles pouvaient faire toutes les deux une nouvelle sortie à cheval ; la fillette avait évidemment sauté de joie.
Yoann emmena Audrey et Jo dans sa nouvelle Porsche 911 Targa 4. Ils prirent la route de Saint-Jacut-de-la-Mer qu’ils atteignirent en un temps record : visiblement, l’accident où il avait manqué de perdre la vie ne lui avait pas vraiment servi de leçon.
Ils marchèrent le long du littoral jusqu’au bout de la pointe du Chevet d’où ils avaient une superbe vue sur l’île des Ébihens, juste en face. Jo avait amené la conversation sur la soirée de la veille, félicitant Yoann pour la réussite de sa réception.
— Merci, répondit Yoann. Je suis heureux que ça vous ait plu.
— Le dîner était excellent, renchérit Audrey.
— Sauf en ce qui me concerne ! répliqua Yoann avec un rire forcé.
— Tu as dû manger quelque chose qui ne t’a pas réussi, dit Jo.
— Sans doute… Quand je pense qu’on m’a changé mon assiette parce qu’un cheveu était tombé dedans, ça fait rire ! Si je l’avais gardée, je n’aurais peut-être pas été malade ! plaisanta Yoann.
— On t’a changé ton assiette ? demanda Jo, intrigué. Je n’ai pas vu ça.
— C’était pendant le numéro de prestidigitation. Tout le monde était attentif au spectacle. Une serveuse a vu le cheveu, me l’a montré et m’a dit qu’elle allait me chercher une autre assiette.
— Eh bien, on peut dire qu’elle a l’œil à tout, cette serveuse !
Elle avait surtout bien préparé son affaire, se dit Jo en échangeant un regard entendu avec Audrey.
Après une promenade roborative sur la plage, tous trois revinrent à la voiture de Yoann. Le retour fut au moins aussi rapide que l’aller : Yoann avait bien récupéré !
Audrey et Jo retrouvèrent leur fille rayonnante, enthousiasmée par sa sortie équestre. Flavie fit mille compliments sur elle : Nora était attentive, se montrait appliquée. Les parents de la fillette remercièrent la professeure de lui avoir donné tant de plaisir. Le fils Broussier, Évan, choisit ce moment pour réapparaître, encore mal éveillé après une grasse matinée prolongée. Vu l’heure, lui dit son père, il pouvait se passer d’un petit-déjeuner, car le déjeuner les attendait.
Après l’excellent buffet, le temps s’étira mollement en prenant le café accompagné de délicieuses mignardises. Puis, vint le moment de se quitter ; les Fauvel remercièrent leurs hôtes pour le très agréable week-end qu’il venait de passer et prirent congé.
Jeudi 12 octobre 2023, 18 heures – Résidence Broussier, Plancoët
De retour des locaux de sa fondation BreizhBioGen, Jo avait décidé de faire un détour par Plancoët afin de répondre à l’appel de Flavie Broussier concernant les agressions subies par son mari. Elle lui avait téléphoné la veille pour lui dire qu’elle avait parlé à Yoann, qu’il s’était montré très réticent à l’idée d’exposer ses difficultés à Jo ou à qui que ce soit d’autre, mais qu’il acceptait de le voir, vu tout ce qu’il lui devait.
Jo tourna dans la rue de l’Abbaye, monta la côte de Nazareth, tourna à gauche dans la rue de l’Évinais. II n’eut qu’un regard distrait sur l’église de Nazareth qui se dressait sur la droite, tant son esprit était accaparé par la délicate entrevue qui allait suivre. D’après ce que Flavie lui avait laissé entendre au téléphone, Yoann le recevait uniquement parce que Jo savait qu’il était victime de harcèlement.
