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La disparition de leur fille a fait de leurs vies un vrai cauchemar.
17 ans après, Eddie croit voir sa fille sur un écran de la société pour laquelle il travaille. Il veut à tout prix que l’on rouvre l’enquête qui n’a jamais abouti, quitte à tout perdre, la vie ou sa propre famille, il ira jusqu’au bout. Il s’engage dans une recherche compliquée, qui le mènera parfois dans des impasses. Mais jusqu’où cette folie le mènera-t-elle ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Aurore Ferrara est née à Guingamp, dans les Côtes d'Armor. Ayant beaucoup déménagé durant son enfance et exercé divers métiers sans lien avec l'écriture, elle a découvert sa passion pour l’écriture il y a plusieurs années. C’est sur l’encouragement de ses proches, après avoir lu ses premiers textes, qu’elle a décidé de ne pas laisser ses romans dans un tiroir. À 37 ans, Aurore s’est lancée dans l’aventure de l'écriture et continue de faire vibrer les lecteurs avec ses récits captivants.
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Seitenzahl: 378
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Émilia
Aurore Ferrara
Policier
Illustration graphique : Graph’L
Image : Adobe Stock et IA
Éditions Art en Mots
Encore une journée de plus ou tous les efforts du monde ne suffiront pas à atténuer la peine qu’il ressent au plus profond de lui. Eddie quarante-huit ans, dans un peu plus d’un mois, se lève et se prépare pour un jour de plus, d’une vie sans saveur. Il n’a pas vraiment à se plaindre de sa vie. Il a un physique plutôt agréable, athlétique, un visage charmeur, avec des petites rides, qui lui donnent un air sympathique, des cheveux poivre et sel et des yeux bleus qui donnent envie de plonger dedans sans retenue. Il travaille dans une compagnie de transport routier, plus exactement il est responsable de la sécurité dans sa société, ce qui en fait l’un des plus hauts placés de son entreprise. C’est une situation très convoitée. Il est propriétaire de sa maison. Sa femme et lui l’ont acheté il y de nombreuses années et ont presque fini d’en rembourser le crédit. Il a la vie que beaucoup rêveraient d’avoir. Son épouse, Anna, est sublime. De longs cheveux bruns, des yeux verts, une taille fine, toujours très bien vêtue. Elle travaille dans une galerie d’art. Comme chaque matin, elle s’est levée de bonne heure puis est descendue préparer le petit déjeuner de son mari et de son fils. Leur fils, Maxime, ressemble physiquement beaucoup à son père. Le même sourire, les cheveux de son père lorsqu’il était plus jeune, la stature en tout point identique. Il a vingt-quatre ans et vit toujours chez ses parents. Il fait une licence en droit, son père est souvent exigeant avec lui, pour qu’il soit toujours le meilleur en tout, il ne lui laisse rien passer. Cela pèse souvent très lourd sur les épaules de Maxime et le rapport entre père et fils est de ce fait bien conflictuel.
Comme chaque jour, tous se retrouvent dans la cuisine avant de partir travailler. Une famille qui a tout pour être heureuse et pourtant on peut lire dans leurs yeux une tristesse permanente, particulièrement dans les yeux profonds d’Eddie. Cette pointe de joie qui a fini par disparaître depuis longtemps maintenant s’explique.
Dix-sept ans exactement qu’Émilia a disparu sans laisser de trace. La distance à parcourir était courte et Émilia très éveillée pour son âge. En ce jour ensoleillé de juin, elle avait supplié ses parents pour aller rejoindre son père avec son vélo d’enfant, à quelques kilomètres à peine de la maison. Il était parti chez une voisine qui est aussi une amie de la famille pour faire une réparation. Il était censé passer sa journée de congé avec sa petite princesse et l’emmener faire du vélo sur les routes de campagne alentour. Mais Sophia lui avait demandé de passer pour arrêter une énorme fuite d’eau, il n’avait pu refuser de lui rendre ce service.
Quand Anna a fini par accepter qu’Émilia aille seule chez Sophia, elle ne pouvait imaginer que leur vie, a tous, changerait pour toujours.
Plus tard, Eddie ne voyant pas sa fille arriver, il parcourut des dizaines de fois le chemin qui sépare les deux maisons. Pensant tout de suite au pire, il imagina ensuite plusieurs hypothèses à la disparition de sa fille. Son souhait le plus cher est de la retrouver. Son vélo très particulier ne passait pas inaperçu. Il lui avait offert une sonnette qui représentait une fée et lorsqu’on appuyait dessus les ailes de la fée se dépliaient et émettaient un son cristallin reconnaissable entre tous. Malgré les recherches d’Eddie et d’Anna, ils ne retrouvèrent ni fée, ni sonnette, ni la moindre trace de la fillette.
L’enquête ne fit pas avancer les choses, des battues sont organisées, mais en vain. La petite Émilia avait disparu. Comme tout parent, ils ont toujours espéré revoir leur fille en vie, mais le temps faisant son œuvre, l’espoir s’estompe. La chambre d’Émilia reste une chambre d’enfant avec les affaires de leur fille, comme si elle s’apprêtait à revenir demain. Les vêtements et décorations sont en place dans la petite pièce. Des fées, des poupées, de la dînette, tout est là, jusqu’au lit, recouvert de la couette préférée d’Émilia. Une jolie danseuse étoile tourne sur les pointes, elle est en tutu et le fond est pailleté. Une vraie chambre de petite fille, même si aujourd’hui Émilia avait vingt-deux ans.
Sa mère a dû être prise en charge par plusieurs psychologues et psychiatres, car elle souffrait d’une grande dépression depuis la disparition de sa fille. Bien qu’allant mieux, sa santé mentale reste fragile. Les médecins pensent que la moindre contrariété pourrait la faire replonger.
Eddie sait qu’il doit soutenir son épouse le plus possible, mais sa propre douleur de n’avoir jamais pu retrouver sa fille l’emporte souvent sur la compassion. Il ne cesse de s’imaginer le visage que pourrait avoir sa fille aujourd’hui. Il ne se pardonne pas de n’avoir pas pu la sauver, la surveiller de sorte qu’elle ne disparaisse pas. Il était censé être le protecteur absolu de sa petite princesse et il n’a rien pu faire pour empêcher cela.
Il a pourtant lourdement pris part à l’enquête qui n’a fait que piétiner, jusqu’à ce qu’elle soit classée sans suite au grand désarroi de la famille d’Émilia. On leur a alors expliqué gentiment que sans piste à suivre, les enquêteurs ne pouvaient plus rien, que pour rouvrir l’enquête il faudrait de nouveaux éléments et qu’ils avaient mis assez de moyens dans des recherches qui n’aboutissent à rien.
Eddie, sa femme et son fils ont vécu cela comme un abandon de la justice, mais que faire ? On ne peut pas forcer le système judiciaire à s’intéresser à un dossier vieux de plusieurs années sans évolution. Le pire est sans doute de ne pas savoir. Chacun d’entre eux a ses propres raisons de s’en vouloir. Anna parce qu’elle a autorisé sa fille à sortir seule à vélo. Eddie parce qu’il n’a pas su protéger sa petite chérie alors qu’il aurait dû passer la journée avec elle. Maxime qui trouvait sa petite sœur trop jeune et n’a pas voulu aller avec elle le jour où elle a disparu, prétextant avoir bien mieux à faire. Ce surnom qui lui donnait souvent, un pot de colle, ce sont aussi les derniers mots qu’il lui a dits avant de la virer de sa chambre à peine quelques minutes avant qu’elle ne prenne la route sur son petit vélo rose, décoré de la clochette fée qu’elle adorait et que Maxime détestait. Vraiment trop fifille, et trop moche, disait-il. Les remords de chacun sont différents, mais pour tous, la tristesse est la même. La petite Émilia leur manque.
Eddie ne peut s’empêcher de prendre toute la responsabilité de la disparition de sa fille pour lui et cela se ressent sur toute la famille. Il devient froid, distant et même agressif dans ses paroles envers sa femme et son fils. Ils ont beau lui dire que ce n’est pas plus sa faute que celle de n’importe lequel d’entre eux, il ne semble pas entendre et continue de se ronger de l’intérieur, portant sur ses épaules jour après jour cette culpabilité injustifiée. Ce matin comme chaque matin, ils se retrouvent à la table du petit déjeuner, puis chacun part à ses occupations. Ils se retrouveront le soir pour dîner comme chaque soir, ils passeront une soirée calme sans vraiment passer des moments joyeux. La gaieté et la bonne humeur les ont quittés en même temps qu’Émilia. Tout a basculé en cette terrible journée. Ils ne peuvent rien y changer, ce n’est pas idéal, mais qu’ont-ils d’autre comme possibilité ? La seule possibilité, bien que douloureuse, est de continuer sans cette petite fille tellement aimée.
Arrivé sur son lieu de travail, comme chaque matin, Eddie salue ses collègues avant d’aller prendre place dans son bureau. Il regarde les différents écrans installés un peu partout dans la pièce. Un jour son épouse était venue lui rendre visite ici même et lui avait demandé comment il pouvait bien faire pour surveiller autant de caméras sans jamais rien manquer. Il lui avait gentiment répondu que cela était une question de concentration et rien de plus. Il est vrai que la concentration est essentielle, mais elle ne fait pas tout, il faut aussi un savoir-faire pour ne rien louper. Les caméras filment pratiquement la totalité de la gare routière et il y a une sacrée surface. Eddie et ses collègues sont ici pour veiller à la sécurité des voyageurs, des conducteurs et de tous les véhicules. Il y a environ une centaine de bus qui transitent par cette gare tous les jours, en plus des voitures, genres taxis, ce qui fait un grand nombre de personnes à surveiller. Tout est enregistré, pour éviter une inattention de la part d’un des salariés de l’entreprise. De cette façon, il est facile de reprendre l’enregistrement et de le visionner au moment précis où quelque chose aurait échappé à leur vigilance. Il faut de sacrées connaissances et un bon nombres d’années d’expérience afin de ne rien rater. Eddie se souvient lorsqu’il est rentré ici, il était juste un simple agent de surveillance sur les quais. Il passait ses journées à tourner d’un quai à l’autre, sa présence relevait plus de la prévention visant les personnes susceptibles de commettre des infractions que pour remettre de l’ordre en cas de bagarre. Il a passé deux ans à ce poste et a simplement conduit trois personnes dans le bureau de la direction, celui qu’il occupe aujourd’hui, pour des fraudes. Ces trois personnes n’ont opposé aucune résistance. Eddie sait qu’il en est autrement aujourd’hui. Les agents de surveillance sont beaucoup moins en sécurité, ils risquent à tout moment de tomber sur un fou furieux qui sortira une arme, improvisée ou non, pour s’en servir contre eux. Il fait tout ce qui est en son pouvoir pour sécuriser les agents qui travaillent sur les quais, mais il se félicite tout de même de son parcours en estimant qu’il a une place bien plus sûre et bien moins fatigante maintenant. Il gravit les échelons assez rapidement pour obtenir la place de direction qu’il occupe aujourd’hui. Il scrute les caméras les unes après les autres, voyant sans voir les visages de ces dizaines de personnes qui défilent à l’arrivée ou au départ de chaque bus. Le temps lui paraît long par moment, il est pourtant plus occupé, même s’il ne repère pas vraiment les visages qui défilent sur ses écrans, il ne rate jamais une seule infraction, attentif à tous les détails du comportement de chaque individu. Ses collègues le charrient souvent en lui disant qu’il aurait dû être profilé au lieu de perdre son temps dans cette entreprise de surveillance. Mais Eddie ne se jugeait pas suffisamment attentif pour être profileur et de toute façon cette vocation n’avait absolument aucun intérêt à ses yeux. Il traquait déjà des voleurs toute la journée et ne voulait pas ajouter à cela les tueurs, les violeurs et autres individus peu recommandables. Même si lorsque sa fille a disparu il aurait aimé avoir la capacité de la retrouver de cette façon, il savait très bien que ce n’était que le contre coup de la perte qu’il venait de subir, et visiblement aujourd’hui il avait raison, ce n’était vraiment pas le métier qu’il voulait exercer. Même si le métier qu’il exerce aujourd’hui n’est pas le plus excitant du monde, il lui convient. Il a des heures fixes pour sa vie de famille, c’est une véritable aubaine. Lorqu’il a obtenu ce poste, sa femme outre son salaire qui a plus que doublé a grandement apprécié cette stabilité.
Eddie se demande même si aujourd’hui cela ne lui pèse pas de le voir à la maison à heure fixe, ce n’est peut-être qu’une idée qu’il se fait après tout. Il faut dire qu’il ne fait que ce qu’il appelle sa routine maison, son boulot, il n’a plus beaucoup d’amis et ne sort plus. Comme s’il se punissait lui-même de l’absence de sa fille. Son épouse lui a dit plusieurs fois qu’il ne pouvait pas continuer de cette façon jusqu’à la fin de ses jours, mais malgré ses efforts, il n’a pas su retrouver une vie normale. Il a essayé plusieurs fois de sortir avec des amis, avec certains il s’ennuyait, avec d’autres il s’engueulait et il a fini par ne plus vouloir sortir, ce qui en plus de cela ne lui apportait aucune joie. Il explique souvent à sa femme que contrairement à elle, il n’a pas besoin d’avoir du monde autour de lui pour vivre. Elle le traite souvent avec humour de vieil ours mal léché. Elle sait qu’il est en train de se détruire, mais ne sait plus comment l’aider. Ils ont essayé les séances de psychanalyses, qui ont très vite dérapé, Eddie s’est montré très peu réceptif aux arguments du médecin, en venant même à lui envoyer diverses insultes avant de claquer définitivement la porte de son cabinet. Ils ont aussi tenté les sorties à deux ou à trois avec leur fils, mais même là, Eddie n’avait qu’une envie, celle de rentrer vite chez lui. Son épouse voyant le peu d’enthousiasme dont il faisait preuve a fini par capituler. Elle en a déduit qu’Eddie était mort de l’intérieur. Ils ont décidé de faire un enterrement sans corps pour la petite Émilia, surtout pour qu’Anna puisse enfin faire le deuil de sa fille. Elle sait que ce jour sombre de sa vie, elle a enterré un cercueil vide, mais qu’à l’intérieur se trouvaient en réalité deux personnes, sa fille et son mari. Elle ne sait même pas si Eddie se rend bien compte qu’il souffre, mais qu’il fait surtout souffrir les seuls encore autour de lui, son épouse et son fils.
Emilia trône encore sur son bureau dans un tas de petits cadres, Anna n’est pas au courant.
De toute façon, elle ne serait pas capable de supporter un tel choc, elle est remise, mais il faut à tout prix éviter la rechute.
Entre eux le mensonge est banni, c’est ce qu’ils ont conclu, mais après la dépression d’Anna, il a préféré arrêter de parler d’Émilia et ne lui a plus jamais confié qu’il la croyait toujours vivante. Il ne veut pas accentuer la peine de sa femme en lui confiant ses doutes. En ce qui le concerne, sa fille est toujours vivante quelque part et il en sera ainsi tant qu’ils n’auront pas le corps d’Émilia sous les yeux. Il espère jour après jour avoir un nouvel élément qui le conduise à sa fille et cet espoir le ronge de l’intérieur mais il ne peut le refouler.
La journée passe lentement, les visages finissent par tous se ressembler sur les écrans qu’il scrute. Le bus de dix-sept heures trente huit est pile à l’heure, il n’y a généralement que peu de monde sur cette ligne qui dessert surtout des petits patelins où la population est rare. Il se gare à la place qui lui est réservée et ouvre ses portes pour que les rares passagers descendent. Une femme ainsi que plusieurs autres personnes en descendent. Eddie ne sait pas pourquoi son regard se fixe sur cette femme, il ajuste la caméra pour zoomer sur cette personne qui semble déambuler au hasard. On dirait qu’elle ne sait pas trop où se diriger et qu’elle tient difficilement sur ses jambes, elle a des cheveux mi-longs bouclés, emmêlés et sales. Eddie essaie de voir son visage, mais elle n’est jamais tournée dans le bon sens pour montrer se montrer face à la caméra, il prie pour qu’elle se tourne afin de voir à quoi ressemble cette femme. Elle porte une robe large de couleur jaune pâle, elle aussi ne semble pas bien propre, elle a une petite sacoche en bandoulière, elle paraît légère, il ne doit pas y avoir grand-chose à l’intérieur. Les battements de son cœur deviennent irréguliers, il est en apné, sent ses pulsations résonner dans ses tempes. Quelque chose d’étrange se passe, comme un arrêt temporaire à l’intérieur de lui-même. Ses yeux fixent l’écran sans cligner de peur de rater le moment qu’il a tant attendu. La chance finit par lui sourire, la femme fait brusquement volte-face, elle est jeune, elle semble apeurée. Si elle vient d’un endroit reculé dans la campagne, il se peut qu’elle ne soit pas très habituée à la ville et à son environnement bruyant et pollué. Il zoom sur le visage de la jeune femme et ne peut en croire ses yeux. Il reconnaîtrait entre tous ce visage, c’est… Émilia !! C’est impossible. Elle a vieilli, mais c’est bien elle, la forme des yeux, la bouche et ses pommettes reconnaissables entre toutes, il en est sûr, c’est bien sa fille. Il zoom au maximum, les yeux écarquillés sur son écran, il ne peut croire à ce qu’il voit. Après quelques secondes à vérifier les images sous toutes les coutures, il se décide à passer un appel avec sa radio à l’un des gardes et lui demande de bien vouloir lui amener la jeune femme dans son bureau en vue d’un simple contrôle. Le garde n’est pas vraiment juste à côté, mais il se déplace en direction de la jeune femme. Eddie se demande si le garde va arriver à temps, la jeune femme qu’il a prise pour sa fille est déjà hors champ visuel. Il quitte son poste ce qu’il ne fait jamais et qui de toute façon lui est interdit, mais tant pis, il doit retrouver cette femme et en avoir le cœur net. Il court jusqu’à l’endroit où il l’a vu pour la dernière fois. Le garde arrive presque au même moment que lui en courant, mais la jeune femme semble avoir disparu, elle ne paraissait pourtant pas si pressée que cela quand il l’observait. Elle a pu se diriger dans n’importe quelle direction après le champ des caméras. Eddie en panique parcourt du regard les rues qu’elle aurait pu emprunter en vain. Le garde se rapproche de lui et dit :
— Ça ne va pas ?
— Je ne sais pas.
— On dirait que vous venez de voir un fantôme. Pardon de vous dire ça, mais vous êtes blanc comme un linge.
— Ca va aller. Vous n’avez pas vu cette jeune femme s’éloigner ?
— Non je n’ai vu aucune jeune femme, je suis désolé. Elle avait fait quelque chose ?
— Non. Enfin, je ne sais pas.
— C’est la première fois que je vous vois douter de quelque chose. Vous me faites peur.
— Ne vous inquiétez pas, vous pouvez retourner à votre poste. Merci.
— Bien, je retourne me placer au numéro douze ? C’est OK pour vous ?
— Oui, très bien merci.
Eddie retourne dans son bureau à petite vitesse. À le voir ainsi, on pourrait croire qu’il a pris un grand coup sur la tête et qu’il ne s’en remet pas. Il passe dans les couloirs sans même faire attention aux personnes qu’il croise. En arrivant dans son bureau, son regard se fixe directement sur l’image arrêtée. Le visage de cette fille est forcément celui de sa propre fille, il en est convaincu. Mais il ne peut pas y croire. Sa fille aurait vingt-deux ans aujourd’hui, et c’est l’âge approximatif qu’il donnerait à cette personne. Il n’est plus lui-même, il sait que son travail ne sera pas correctement fait s’il reste devant ses écrans jusqu’au moment de partir. Il reste dans son bureau plusieurs minutes assis dans son grand fauteuil devant cet écran à l’arrêt. Que faire ? S’il en parle, on le prendra pour un dingue, qui vient de péter les plombs, s’il ne dit rien on se demandera pourquoi il n’est plus du tout concentré sur son boulot, lui qui est toujours très attentif au moindre détail. Quelqu’un finira forcément par s’en rendre compte. Il finit par imprimer le visage de la femme ainsi que les différentes images qu’il a capturées avec les caméras même si elles ne sont pas bien nettes, vu que la jeune femme ne fait pas vraiment face à la caméra. Il avertit le responsable adjoint qu’il ne se sent pas bien et qu’il quitte le bureau plus tôt. Aucune question ne lui est posée. Il prend sa voiture dans laquelle il dépose les photos sur le siège passager et rentre chez lui.
Il a complètement oublié qu’Anna est en télétravail pendant plusieurs jours afin de mettre en place la prochaine exposition qui doit avoir lieu dans quelques semaines. Surprise de le voir rentrer de bonne heure, elle demande :
— Tu rentres tôt aujourd’hui. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Non pourquoi ça n’irait pas ?
— Depuis que je te connais, tu n’es jamais rentré avant l’heure alors je me pose des questions. En plus, je ne sais pas si tu t’es regardé dans un miroir récemment, mais tu es pâle comme un cachet d’aspirine. On dirait que tu as vu un fantôme.
— Mais non qu’est-ce que tu racontes. Je suis peut-être un peu fatigué, j’ai sans doute attrapé un coup de froid, voilà tout.
— En tout cas tu n’es pas de bonne humeur pour autant à ce que je vois.
— Oh là là !! Mais tu as fini avec ton interrogatoire ?
— Je me pose juste quelques questions, c’est tout.
— Bien dans ce cas, je vais aller me reposer un moment.
一 Fais comme tu veux.
Eddie part dans la chambre, se change et s’allonge sur le lit. Fixant le plafond, il réfléchit. Cette jeune femme ne lui sort pas de la tête, il se rend compte qu’il a oublié les photos dans sa voiture, mais, peu importe, son visage est bien net dans son esprit. Les questions tourbillonnent dans sa tête. Est-ce vraiment possible qu’il s’agisse de sa fille ? Est-ce qu’il doit en parler à la police au risque de passer pour un fou ? La police prendra-t-elle en compte ces photos comme de nouvelles preuves ? Ou le feront-ils enfermer en pensant que le désespoir le submerge ? Son épouse passe la tête par la porte et dit :
— Je vais chercher le pain et je récupérerais Maxime sur la route en revenant. Ma voiture est au garage pour la révision, je prends la tienne.
— OK.
Les heures passent, il tente d’aller prendre une douche, de regarder la télévision, il zappe bêtement d’une chaîne à l’autre sans vraiment s’intéresser aux images qui défilent devant ses yeux, mais rien n’efface cette inconnue de ses pensées. Dès le retour de son épouse, il comprend que quelque chose ne tourne pas rond. Elle n’est pas montée lui dire qu’elle était de retour ce qui n’est pas dans ses habitudes. En descendant, son fils lui dit bonsoir rapidement puis monte dans sa chambre poser ses affaires et se changer avant le dîner. Anna a le nez dans les casseroles, elle s’affaire à préparer le repas. Elle n’a même pas un regard vers son mari. Il tente une discussion :
— Ça va ? Tu veux que je t’aide ?
— Non. Merci.
— Il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Non.
— Écoute, je ne suis peut-être pas le plus observateur, mais je vois bien que quelque chose te tracasse.
Anna se retourne vers lui et :
— Tu as su remarquer ça tout seul ?
— Oui bien sûr.
— Bien que cela te semble plus qu’évident aujourd’hui, ce n’est pourtant plus le cas depuis des années.
— Qu’est-ce que tu racontes, je vois bien quand quelque chose ne va pas.
— C’est faux et tu le sais très bien.
— Tu n’as pas le droit de dire cela.
— Si j’en ai le droit et je dirais également que tu t’exclus complètement de ta famille et de tous ceux qui t’entourent. Ne le nie pas, tu le sais très bien. On a tous essayé de te le faire comprendre, mais vu que tu es plus que têtu tu n’as rien voulu savoir et aujourd’hui regarde ce qu’est devenue ta vie. Tu n’as plus personne autour de toi. Ton fils et moi, et encore tu n’es plus ici depuis longtemps. Tu ne t’intéresses plus à rien ni à personne. Et tu ne parles plus à personne, même à nous.
— Oui, je sais que je suis têtu et que je me suis un peu écarté du monde et de ses habitants, mais je n’y peux rien, tu le sais j’ai essayé de faire comme si tout allait bien, mais malheureusement je n’y arrive pas. Je ne peux pas déborder de bonheur, alors que je ne suis pas complètement heureux.
Entre colère et tristesse, Anna reprend.
— Tu crois que j’ai oublié ?
Eddie presque désolé dit.
— Je n’ai jamais dit ça.
Avec rage, comme pour le faire enfin réagir, la réponse d’Anna fuse.
— C’est pourtant l’impression que tu donnes. On a toujours l’impression que tu es le seul à souffrir.
Eddie lâche cette remarque presque comme une évidence.
— Je n’ai pas cette impression.
Un haussement de sourcil avant qu’Anna soupire.
— Et pourtant…
Eddie voulant essayer de désamorcer le conflit, tente de discuter calmement.
— Je sais qu’on nous a enlevé une partie de nous ce jour-là. Toi et moi nous le vivons différemment.
Mais Anna n’en a visiblement pas terminé.
— On le vit différemment ? C’est tout ce que tu as trouvé pour te justifier ?
Comme désespéré de ne pas parvenir à apaiser la colère de son épouse, il rétorque.
— Je ne me justifie pas.
La voix d’Anna monte dans les aigus.
— Ça y ressemble pourtant.
La dispute commence sérieusement à agacer Eddie.
— Je ne comprends pas ce que tu cherches ? Tu veux vraiment qu’on se dispute ? Je ne vois pas en quoi cela va pouvoir nous aider. Mais peut-être as-tu une explication qui éclairera ma lanterne ?
La voix d’Anna revient à la normale et la réponse ne se fait pas attendre.
— Non je ne veux pas qu’on se dispute, on l’a malheureusement suffisamment fait et cela n’a rien changé. Je veux juste que tu sois honnête avec moi et que tu ne me caches rien.
Jouant très bien la comédie, Eddie affiche un visage interrogateur avant de répondre.
— Je ne te cache rien.
Anna se dirige vers son sac et en sort des photos qu’elle jette sur la table devant Eddie. Elle crie à présent :
— Et ça ??Tu comptais m’en parler un jour ?
Coincé, il avoue à demi-mot.
— Ah ça.
Anna ne le laissera pas s’en tirer à si bon compte.
— Oui ça ! Tu peux m’expliquer ce que c’est et ce que ça faisait dans ta voiture ?
Eddie tente une explication.
— Je n’ai pas voulu te cacher quoi que ce soit.
C’est Anna qui interroge du regard maintenant, avant de demander ceci.
— Ah bon ?
Eddie va bientôt être à court d’explications, il essaie tout de même.
— Je n’ai juste pas voulu t’inquiéter.
Il comprend immédiatement que son excuse n’a pas fait mouche lorsqu’Anna reprend sur un ton rageur.
— M’inquiéter ? De mieux en mieux. Qui est-ce ?
La première idée qui vient à Eddie est celle-ci.
— C’est une jeune femme qui a eu une conduite très bizarre.
Mais Anna ne lâche rien, elle continue.
— Et bien sûr tu as mis ces photos dans ta voiture parce qu’elle a eu un comportement bizarre ? Tu me prends vraiment pour une idiote.
Eddie n’est vraiment plus d’humeur à se disputer et décide donc de faire des réponses courtes et simples.
— Non pas du tout.
Anna lui demande encore ceci.
— En plus tu as sorti des photos, ce qui est interdit. C’est à cause de ça que tu es rentré plus tôt ?
— Oui.
— Ce sont les seules explications que j’aurais ? Ou tu as quelque chose à rajouter ? Je ne peux pas… Très bien continue tes conneries…
Elle se tourne et commence à sortir de la cuisine quand il la retient par le bras et :
Attends ! Tu veux vraiment savoir ?
— Je ne sais même pas pourquoi tu te poses la question.
— Viens t’asseoir, je t’explique.
Elle le suit et s’assoit en face de lui à la table de la cuisine. Il s’empare des photos toujours posées devant eux, les tourne vers son épouse et dit :
Regarde ces photos ! Elle ne te rappelle rien ?
Anna regarde de plus près les photos et :
— Les photos ne sont pas nettes. Je dirais qu’elle pourrait ressembler de loin à Émilia vieillie. Mais je ne sais pas ce que ces photos font ici.
En réalisant le rapprochement que son mari avait fait entre cette jeune femme et la ressemblance avec leur fille, elle continue :
— Mais tu es vraiment devenu fou. On m’avait dit que cela pouvait arriver, mais là ça y est tu as vraiment pété les plombs. Comment te le dire calmement. Et puis, zut, il faut que tu comprennes. ÉMILIA EST MORTE !!!! Morte et enterrée, tu ne continues quand même pas à croire qu’elle est en vie quelque part ? Tes photos ne sont pas nettes, cette personne pourrait être n’importe qui. J’aimerais vraiment y croire au moins autant que toi, mais je ne…
Eddie rue dans les brancards.
— Et pourquoi pas ? Tu voulais que je te parle ? C’est chose faite. Tant que je n’aurais pas vu le corps d’Émilia, je continuerais d’espérer.
— Non, mais là on aura vraiment tout entendu.
— Pourquoi tu refuses de croire ? J’aurais vraiment voulu avoir ton soutien, tu sais.
Les larmes se mettent à couler sur les joues d’Anna, elle continue de répondre :
— Mais j’y ai cru pendant des semaines, des mois, des années, et cela, a bien failli me tuer, tu t’en souviens ?
— Oui, bien sûr. Mais là tu vois bien qu’il y a quelque chose ?
— Je ne vois rien du tout. De toute façon les photos sont floues et il se pourrait bien que ce soit quelqu’un qui ne lui ressemble pas vraiment. En fait, si je vois bien quelque chose, tu as fini par devenir fou, c’est tout ce que je vois.
Maxime passe la tête par la porte et :
— Qu’est-ce qui se passe ici ? On vous entend crier jusqu’en haut.
En voyant sa mère en larmes, il se dirige immédiatement vers elle et :
— Maman qu’est-ce qui se passe ? Ça ne va pas ?
Il la prend dans ses bras, ne comprenant pas vraiment ce qui a pu la mettre dans un tel état, même s’il s’en doute un peu. Les disputes dans ce style concernent toutes sa sœur, donc il doit s’agir de nouveau de cela. Eddie sans dire un mot de plus rassemble les photos, les plaque contre lui et part. Il prend ses clés de voiture et va faire un tour, en espérant que lorsqu’il rentrera, Anna et Maxime seront couchés et de préférence endormis. Il sait que son épouse ne laissera pas passer une telle obstination de sa part, mais qu’importe, pour le moment il faut qu’il prenne l’air. Il va dans un endroit qu’il connaît bien, un bar nommé « Le petit joueur » où il a ses habitudes, bien qu’il ne s’y soit rendu que rarement les derniers temps. Quand il y met les pieds, généralement il repart avec une note longue comme le bras, c’est même à se demander comment il peut toujours tenir debout après tout ce qu’il a ingurgité. Ce soir encore il veut oublier. Oublier sa fille, oublier cette jeune fille, oublier la dispute avec sa femme, bref, il veut trouver le repos temporaire dans l’alcool. Il sait que ce n’est que très éphémère et que ce n’est absolument pas la bonne solution, mais en cet instant, il n’a pas d’autre solution pour évacuer rapidement la noirceur de son esprit. Il prend place à une table du petit joueur et y passe la moitié de la nuit. Lorsqu’il rentre chez lui, sans le vouloir, il se prend les pieds dans le pied du lit et réveille par la même occasion Anna. Elle dit :
— Tu pues l’alcool ! J’espère que tu ne comptes pas passer la nuit ici ?
— Oh, c’est bon… Tu ne vas pas encore me faire des reproches… Hein !
— Même ta discussion est alcoolisée.
Elle lui jette un oreiller, qu’il manque de peu, il tangue dangereusement et tombe lourdement sur la moquette de la chambre. Anna se lève, fait le tour du lit, essaie de l’aider à se relever en vain, il est trop lourd pour elle. Elle décide donc de prendre un oreiller, la couette, et se dirige dans la chambre de sa fille. Un coup de cafard s’empare d’elle lorsqu’elle entre dans la pièce, elle n’y rentre que pour faire le ménage, mais n’y reste pas très longtemps. Elle chuchote :
— Émilia, ma chérie. Ce soir, je viens me reposer un peu avec toi. Je sais, je ne te parle pas souvent ces derniers temps, mais c’est trop dur pour moi de ne jamais avoir de réponses, tu comprends ? Je ne sais pas ce qui a bien pu t’arriver, mais ton absence est insupportable. Et de là-haut je suis certaine que tu nous vois. Alors je veux que tu saches que ce n’est qu’une petite dispute entre ton père et moi, ça ira mieux demain. Ne t’inquiète pas.
Elle se met en pelote dans le lit de sa fille, se couvre de la couette, c’est à ce moment que les larmes coulent à flots le long de son visage pour finir leurs courses dans le couvre-lit coloré. Elle finit par s’endormir, sans remarquer les yeux qui l’observent par l’entrebâillement de la porte. Les yeux de son fils, Maxime, il s’inquiète de voir sa mère dans un tel état. Il sait qu’il ne pourra rien dire qui sera susceptible d’apaiser le chagrin de sa mère et décide donc de rejoindre sa chambre.
Le reste de la nuit est agitée pour Anna qui frissonne dans le petit lit d’enfant, sûrement des cauchemars, qui n’en ferait pas à sa place ?
Du côté d’Eddie, il finit par se réveiller à moitié, se rendant compte qu’il est sur le sol. Il se redresse comme il peut, se hisse sur le lit, s’aperçoit qu’il est seul et sans la couette. Il n’est pas en état de se relever et d’aller chercher une couverture dans le placard, il finit par se rendormir lourdement dans la position qu’il a adoptée, plus par dépit que par choix, vu qu’à cette heure-ci son corps semble peser plus d’une tonne et que sa tête ne lui est d’aucun secours, la migraine alcoolique si on peut ainsi dire a pris le dessus sur tout le reste. Il est vrai qu’il ne pense plus à rien, mais pour combien de temps ? Trop peu au goût d’Eddie.
Le lendemain, lorsqu’il se réveille, il est étonné par le silence qui règne dans la maison. Pas de bonne odeur de café ou de pain grillé non plus. Il descend en pyjama, à moitié chancelant, avec un gros mal de tête. La cuisine est vide, personne n’a déjeuné ici ce matin. Il lance la cafetière et pendant ce temps il monte les marches et tape à la porte de son fils. Sans réponse, il ouvre doucement la porte. Le lit est vide et bien replié, le couvre-lit est tiré au-dessus, sans pli. Il est toujours très étonné de l’ordre qui règne dans cette chambre, même à l’adolescence cette pièce ne ressemblait en rien aux chambres de ses amis, en désordre, des habits et objets en tout genre traînant ici et là, non la chambre de son fils était toujours rangée et propre, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. Peut-être n’a-t-il pas laissé son fils être un jeune comme les autres. Cette rigidité pourrait-elle venir uniquement de lui ? L’aurait-il communiquée inconsciemment à son fils ? Un sentiment de culpabilité s’insinue dans son esprit.
Ne voyant pas son fils, il referme la porte et part dans la chambre de sa fille, il entre. La couette de leur lit est pliée au pied du lit d’enfant, un oreiller est posé au-dessus. Pas de doute, son épouse a passé la nuit ici, mais rien d’autre n’a bougé. Anna n’est pas là. Eddie regarde sa montre, il est dix heures quinze. Suite à la dispute qu’ils ont eue hier soir, son épouse et son fils ont dû partir déjeuner à l’extérieur avant d’aller travailler. Il descend, prend le téléphone et appelle son épouse, pas de réponse, il laisse un message lui demandant de le rappeler. Il se sert un café ce qui lui fera le plus grand bien et prend un cachet d’aspirine pour calmer son mal de tête. Il appelle ensuite son travail, il a en ligne l’un de ses collègues à qui il prétexte avoir été malade toute la nuit et en conclut qu’il sera absent aujourd’hui. Il lui dit aussi que si cela va mieux il sera présent le lendemain. Son collègue prend le message et lui souhaite un bon rétablissement. Eddie va ensuite prendre une bonne douche afin de sortir définitivement de la torpeur qui semble persister. En partant dans la salle de bain, il s’arrête quelques instants en voyant les photos qu’il ne se souvient pas d’avoirsorties de voiture la veille. Elles sont posées dans sa chambre sur la table de nuit. Et si c’était vraiment sa fille et qu’il ne faisait rien, alors que visiblement sur ces photos la jeune fille en question semble avoir besoin d’aide ? Que doit-il faire ? Aller à la police ? Et si la police ne croyait pas du tout son histoire ? Passerait-il pour un fou ? Ou pour un père complètement désespéré qui ne se remet toujours pas de la disparition inexpliquée de son enfant ? Il pense tout haut :
— Avec des « si » on referait le monde. Je dois faire la seulechose sensée à faire. En parler. Je ne pourrais de toute façon pas vivre avec ce doute en moi, je n’ai pas le choix et tant pis si ça en irrite certains.
Il pense évidemment à Anna, qui ne verra sûrement pas cette action d’un bon œil. Puis à son fils qui donnera raison à sa mère, avec juste raison. Tant pis, il le faut. Il partse préparer à sortir.
Une fois dans sa voiture, les photos posées à côté de lui, il réfléchit encore quelques minutes avant de mettre le moteur en marche et de prendre la direction du commissariat. Cette route qu’il connaît très bien. Il l’a parcouru des dizaines de fois pour demander si le dossier concernant sa fille connaissait des avancées. Il revenait toujours déçu et abattu. On avait beau lui dire que s’il y avait des nouvelles, on le préviendrait, il ne pouvait se résoudre à attendre patiemment chez lui un hypothétique coup de téléphone qui ne viendrait peut-être jamais. Pour être honnête jusqu’au bout, cela lui donnait aussi une raison de fuir sa maison si vide depuis que sa fille n’y était plus.
La présence de sa femme dépressive lui pesait, il aime sa femme et son fils, mais rien ne remplace le manque de sa fille. Il essaie de se justifier pendant le trajet en se disant que de toute façon, il ne fait rien de mal. Si les photos ne sont pas celles de sa fille, au moins il aura levé ses doutes, mais ce n’est pas mal agir. Et si jamais, il s’agit comme il le pense, de sa fille alors il aura fait avancer l’enquête plus qu’elle n’a avancé jusqu’ici. Il ne sait pas s’il aura à faire aux mêmes inspecteurs que dans les années précédentes. Il se souvient qu’ils n’étaient pas de première jeunesse et sans doute auront-ils été remplacés. En arrivant au commissariat, il s’approche de l’accueil. Une femme d’une petite quarantaine d’années, à première vue, semble plongée dans les dossiers posés devant elle. Elle lève à peine le nez quand Eddie s’approche. D’un air distrait, elle dit sur un ton peu engageant :
— Bonjour, je peux faire quelque chose pour vous ?
— Bonjour. Je suis Eddie Villas. Je souhaiterais voir les personnes qui se sont occupées de la disparition de ma fille Émilia.
Il semble que toute l’attention de la policière soit maintenant concentrée sur Eddie. Elle dit :
— J’ai de vagues souvenirs concernant cette affaire, elle date un peu non ?
— Oui tout à fait. Ma fille a disparu, il y a maintenant dix-sept ans.
— Je dois dire que c’est peu courant qu’on vienne nous voir pour une affaire aussi vieille. Puis-je vous demander ce que vous venez demander sur l’affaire en question ?
— J’ai peut-être une nouvelle piste.
— Une piste ?? Au bout de dix-sept ans ?
— Oui. Je pense avoir vu ma fille.
— Vous pensez avoir vu votre fille ? Vous êtes sûr que vous vous sentez bien, Monsieur Villas ?
— Oui très bien. Vous pouvez m’appeler quelqu’un qui s’est occupé de cette affaire s’il vous plaît ?
— Quelqu’un qui s’est occupé de cette affaire ?
— Je suis habituellement quelqu’un de patient, mais j’avoue que si vous avez l’intention de répéter toutes les questions que je vous pose, je risque de perdre un peu ma patience légendaire.
— Je… Oui… Enfin, c’est que…
— C’est que quoi ?
— C’est que les personnes qui se sont occupées de cette affaire, il ne doit pas en rester beaucoup, s’il en reste, il va falloir que je cherche. Comme je vous l’ai dit je n’étais pas sur cette enquête.
Eddie commence à perdre patience.
— Pas beaucoup ? Donc il y en a encore. Je vous demande de les trouver, vu qu’il n’en reste que très peu ça ne devrait pas être trop compliqué ?
— Oui, je vais voir ce que je peux faire.
— Je peux vous demander si vous étiez déjà ici lors de la disparition de ma fille ?
— Oui, je n’étais qu’une stagiaire à l’époque, mais tous ne parlaient que de ça, même les médias étaient en boucle sur la disparition de votre fille. Je commençais à peine ma carrière. À peine en poste et déjà une affaire d’une telle ampleur, vous pensez bien que cela vous marque.
— Hum !!
— Pourquoi me demander cela ?
— Vous semblez bien au courant que l’affaire est ancienne et quand j’ai parlé de ma fille, j’ai tout de suite capté votre attention, ce qui prouve que cette affaire ne vous était pas étrangère.
— Vous auriez pu faire un très bon détective, vous êtes très observateur.
— Oui sûrement, il y a plein de choses que j’aurais pu faire, mais la seule que j’aurais vraiment voulu réaliser, c’est veiller sur ma fille pour qu’elle ne disparaisse pas. Comme vous pouvez le voir, j’ai échoué, sinon je ne serais pas là.
— Je vois. Je vais appeler le commissaire et voir s’il accepte de vous recevoir.
— Est-ce toujours le commissaire Boizure ?
— Oui tout à fait. Vous vous souvenez de lui ?
— Vous savez quand on perd sa fille et que quelqu’un mène l’enquête, il est rare que l’on puisse oublier.
— Oui bien sûr. Je l’appelle.
Elle prend le téléphone posé sur son bureau et compose quelques chiffres. Sûrement un bureau pas très loin, se dit Eddie. Elle dit :
— Oui. Commissaire Boizure, j’ai Monsieur Villas qui demande à vous voir.... Oui, c’est bien ça.... Oui, il dit avoir de nouvelles preuves… Oui, c’est cela même… Non il ne me semble pas… Il dit avoir vu sa fille… Non je ne pense pas, je vous assure… Je ne sais pas, je dois dire que j’ai été aussi surprise que vous.... Que dois-je faire ? .... Très bien commissaire.
Elle raccroche enfin. Eddie comprend qu’il va être difficile de faire croire au commissaire qu’il s’agit bien de sa fille. Il a sûrement demandé à la policière s’il paraissait normal ou s’il avait l’air plutôt délirant, c’est bien le style de ce vieux bougre. Il ne faudrait surtout pas le déranger pour rien. Heureusement qu’il ne l’a pas vu hier soir, il ne l’aurait sans doute même pas reçu dans l’état d’ébriété dans lequel il se trouvait. La seule chose qu’il aurait faite aurait été de l’enfermer en cellule de dégrisement et Eddie n’aurait pas pu lui en vouloir. La policière relève la tête vers Eddie et dit :
— Je vais vous conduire jusqu’au bureau du commissaire. Je vous préviens, je serais vous je ferai vite parce que le commissaire ne semble pas être dans la meilleure des formes.
— Oui ne vous en faites pas j’en viendrais directement aux faits. Cela ne devrait pas être bien long. Je me souviens d’un commissaire efficace, mais un peu soupe au lait, c’est bien ça ?
— Oui, vous vous souvenez très bien et le côté soupe au lait ne s’est pas vraiment arrangé avec le temps.
— Je vois.
— Au fait, je suis l’agent Valérie Toujis. Mais ici comme vous le voyez, c’est un petit commissariat et tout le monde m’appelle Val. Vous pouvez en faire autant, je n’en serais pas offensée.
— Bien.
Ils s’arrêtent devant une porte où est placée une petite pancarte dorée avec le nom du commissaire en lettres noires par-dessus. Val frappe. On entend :
— OUI !
Elle pousse la porte et dit :
— Commissaire, comme vous me l’avez demandé, je vous amène Monsieur Villas.
—
