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Les multiples possibilités d'adaptation et d'interaction des hommes observées par l'anthropologue Pierre Teilhard de Chardin l'ont ancré dans la certitude que l'évolution humaine avait un sens. Reprenant quelques interrogations universelles actuelles notamment sur la mondialisation, la solidarité ou la question du mal, l'auteure présente la vision qu'il avait du destin de l'humanité.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Monique Drouet est diplômée de droit privé et de sciences humaines. Restée proche de sa mère atteinte d'hémiplégie totale, elle est membre de plusieurs associations (catholique et œcuménique, bioéthique, philosophique), et membre de quelques sociétés savantes notamment de la Société des Antiquaires de Normandie. Après avoir été secrétaire perpétuelle de l'Académie des sciences de Caen, elle intègre l'Académie des sciences de Cherbourg.
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Seitenzahl: 214
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Monique Drouet
En chemin avec Teilhard
Jalons vers une nouvelle humanité
État de la société
La « Der des Ders » avait fait reconnaître – à travers ce pauvre terme « obusite » appliqué aux Poilus atteints de véritables névroses – la possibilité de maladies purement psychiques, donnant alors naissance à la psychiatrie moderne.
1940 ! Seconde Guerre mondiale
Les conséquences psychologiques de la dernière guerre – dévoilant l’aspect abject, violent, meurtrier, d’individus a priori « comme les autres » – ont conduit à la perte de repères et au désenchantement du monde. Nuremberg mit au grand jour l’horreur cauchemardesque des tortures de masses… Apparition juridique du terme « crime contre l’Humanité », précisément parce qu’on chancelle devant les actes de barbarie commis en toute lucidité. Et parce qu’on ne sait plus différencier un « Homme » d’un « Bourreau », on va juger des actes « imprescriptibles par leur nature », modifiant là l’héritage de Césare Beccaria pour lequel « nullum crimen, nulla poena sine lege ».1« L’horreur s’attache à des événements qu’il est nécessaire de ne jamais oublier », avait remarqué Paul Ricœur dans les Temps et récits III. La Justice passa… Pour les familles des Morts, pour les Survivants, la condamnation officielle – unanime et internationale – permit de tenter de reprendre confiance en l’Homme : on ne relevait plus douloureusement la tête pour faire face, continuer encore, rester debout, on pouvait la relever pour voir la vie et y participer… être actif, vivre. Des enfants naquirent, le silence dans la plupart des familles fut général : l’atrocité se subit, elle ne se raconte pas.
L’économie est repartie, le progrès en tous domaines permettant l’établissement et l’épanouissement d’une société de consommation offrant une facilité de vie jamais encore atteinte dont le développement semble exponentiel.
Et cependant l’ambiance actuelle est lourde, étouffante, triste. L’avenir ne semble plus pouvoir exister en ce sens que l’homme ne l’envisage plus comme réalité de sa vie quotidienne : la vie s’écoule au jour le jour, l’homme s’agite un peu… comme s’il était pris au piège et qu’il ne puisse trouver en lui le moyen de se libérer.
De la reconnaissance progressive de la matérialisation humaine du Mal et de l’écartèlement moral qui en fut conséquence, de la déstabilisation spirituelle devant une structure religieuse qui ne comprit pas ou ne voulut pas admettre qu’un catéchisme servant un modèle hiérarchique et baignant dans le Bien et la Bonté était devenu parfaitement inadapté, de la tension – permanente, inlassable et maintenant aveugle – de la recherche d’un Idéal qui n’assujettisse pas l’homme, d’un abaissement ahurissant du concept de Justice conduisant à la transformation radicale de la notion de « sanction » au nom d’une certaine idée de la dignité de la personne humaine, a jailli dans les nouvelles générations un nihilisme de Désespérance.
Proposition
Certaines figures émergent cependant toujours de la foule anonyme.
Pour notre propos, seule sera évoquée celle du jésuite Pierre Teilhard de Chardin, né à Sarcenat dans le Puy-de-Dôme le 1er mai 1881 et mort à New York le 10 avril 1955 – l’année de naissance de Bill Gates –. Il sera ordonné prêtre le 24 août 1911. Il a 30 ans.
Brancardier sur le front – à sa demande – dans un régiment de tirailleurs marocains lors de la Première Guerre mondiale, il recevra la Médaille militaire et deviendra Chevalier de la Légion d’honneur pour son courage.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sera bloqué à Pékin.
Pendant toutes ces années, le jeune paléontologue n’arrête pas d’être actif. Il écrira beaucoup, des lettres maintenant regroupées sous forme de livres, tel Accomplir l’Homme ou Lettres de voyages, mais aussi La Messe sur le Monde, ce magnifique « essai » ébauché pendant la première guerre mondiale – alors qu’il était tout près du Chemin des Dames – et qui dévoile l’Homme en achèvement de la Matière offrant à Dieu pleinement immanent un véritable et humble cantique cosmique. Chercheur, il découvrira, avec ses collègues Liu Wu et Tong Haowen, le Sinanthropous pekinensis – l’homme – ou plus précisément la femme, relativement âgée – de Pékin entre 1923 et 1927 (cette dernière a d’ailleurs été soumise à une récente datation permettant de l’estimer à 780 000 ans, soit un recul de 200 000 ans par rapport à la précédente).
Cependant – en même temps –, il a commencé, ce faisant, par frôler – dans un autre domaine, et à titre personnel – la même incohérence déstabilisatrice générée par la guerre : s’ajoutant à l’horreur vécue dans les tranchées, l’évolutionnisme qu’il constate, qu’il peut toucher à travers le squelette du Sinanthrope, va mettre à mal les dogmes bibliques et la structure religieuse à laquelle il avait pleinement adhéré en devenant jésuite.
Il aurait certes pu choisir de fermer les yeux et d’accepter la séparation psychologique entre la Science et la Foi, plus confortable… Un tempérament trop passionné, une lucidité devant la vitesse d’avancement de la Science ont fait obstacle à son adhésion de caste.
Silencieusement, enjambant toutes structures éducatives, au-delà de tous symboles, il s’est saisi des hypostases, de ces substances fondamentales qui sous-tendent et créent le ferment de la Matière humaine, et – à partir d’elles – il a tenté de comprendre comment l’Humain avait pu faire naître, garder et développer cette unité homogène qui le dépasse, cette identité spiritualiste qui seule donne un sens à son existence en lui reconnaissant la possibilité d’une indépendance, d’une liberté qui le transcende.
Les années ont passé.
Le siècle a changé.
C’est à travers cette démarche du Scientifique, ce pari originel qu’il ne saurait y avoir oppositions ni divergences à aucun moment entre les faits de Science et l’énergie humaine constituée de ce besoin d’échanges affectifs multifocaux, de cet amour aux aguets toujours prêt à se réaliser, qu’il semble possible de trouver des « jalons » permettant d’apaiser l’angoisse existentielle actuelle en dévoilant l’absurdité du sentiment d’Inutilité dans un univers assoiffé de Solidarité.
Trois questions serviront de socle, auxquelles répondent quelques points forts affrontés par notre Jésuite.
C’est autour de ces points que se déploiera une espèce de « carnet de voyage » proposant des méditations ou des digressions, jalons moraux et spirituels permettant de retrouver le sens véritable de l’Existence tel que l’envisageait le Père Teilhard.
Ces points forts, si divers, accordent la possibilité de butiner dans l’ouvrage sans le suivre de manière chronologique, afin d’avoir la liberté de méditer suivant son désir plus particulièrement sur tel ou tel problème… ou de suivre le gré de sa fantaisie ou de son planning !
Ces points sont les suivants :
« Qui es-tu ? », point qui ouvre sur la question de l’éternel féminin, et de l’immortalité, sur le style d’écrire particulier de Teilhard dans lequel le Sublime est nécessairement absent, sur son étude du Livre et sur l’approche du Chercheur dans le rapport entre science et foi.
« Que cherches-tu ? », point qui ouvre sur la question de la mondialisation, et de sa condition qui en est d’ailleurs en même temps la conséquence, la Solidarité.
« Quelles voies ouvres-tu ? », point qui ouvre sur la question du Temps, du Mal et du Don.
1Des délits et des peines (Poche) C. Beccaria
« Peut-on renoncer à l’amour ? Si non, pourquoi ? Mais en ce cas, comment concilier amour et chasteté ? »
Voilà la question abrupte à laquelle le jeune séminariste Pierre Teilhard de Chardin va se voir confronter durant la guerre, en mars 1918, quelque temps avant de prononcer ses vœux définitifs. Il va élaborer une réponse à laquelle il restera fidèle toute sa vie à travers ce texte poétique, « L’Éternel Féminin ».
Il est certes possible d’avoir du mal à considérer ce texte comme un poème, dans la mesure où il n’en possède pas les caractéristiques classiques. Il convient cependant de remarquer qu’il est vibrant de poésie, tant sur le choix des mots que sur le rythme de certaines phrases, la démarche stylistique, de pair avec la dialectique, mettant en évidence la recherche masculine, intellectuelle, et spirituelle.
Le plan suivi sera celui de la question initiale.
Peut-on renoncer à l’amour ? Si non, pourquoi ?
Très logiquement, Teilhard tente d’abord de définir l’amour, et d’élucider sa fin. Transposant « Proverbes VIII, 22,30 », il écrit : « Dès avant les siècles, ébauche sortie des mains de Dieu, destinée à s’embellir à travers le temps (…), l’amour va en quelque sorte s’enraciner dans l’humus universel, s’incarner : véritable “force de condensation et de concentration du Multiple initial”. »
À l’origine, le Multiple… Teilhard en tirera plus tard – conséquence de la nécessité d’unification par concentration – la loi de complexité-conscience.
Répandue en ce Multiple, l’ébauche, toute ébauche qu’elle soit, possède déjà sa cohésion, son unité, et connaît sa raison d’être : unifier.
« Tout dans l’univers se faisant par union/fécondation », cette ébauche se mélangera intimement à chaque ingrédient de l’univers, non seulement « pour renaître dans une troisième chose », ce qui représente la première forme, horizontale, matérielle, d’unification, mais pour susciter en chacun, à son heure, à son temps, la soif de l’unité, « Idéal suspendu au-dessus de lui pour le faire monter », dit Teilhard.
Première caractéristique donc de l’amour : lové partout dans l’univers, il est essentiel à son développement ; il est « l’essentiel Féminin », conclut le Séminariste.
En face de la Matière amorphe, plurielle, se tient, suivant la définition biblique, la Sagesse, qui infuse, au niveau même de chaque molécule, en les unifiant, une forme d’amour, un désir d’aller plus loin, au-delà d’elle. L’amour s’adresse en tout temps, en tous lieux, à tous et à chacun, « cimentant ainsi les bases de l’univers » précise le texte.
Féminin, charme, parfum, attrait, Teilhard emploie des termes qui relèvent essentiellement du domaine de la Femme. Il faut citer le titre entier de ce texte : « L’Éternel Féminin ; à Béatrix ». On se souvient que le Scientifique avait lu Dante : ce dernier, en particulier dans les sonnets des « Canziniere », chante la passion amoureuse qui l’a saisi alors qu’il avait neuf ans, et qu’il a gardée toute sa vie, pour une petite Florentine, Béatrix Portinari. Elle mourut en 1290. Dante lui resta fidèle et sublima cette passion, faisant en quelque sorte de Béatrix un ange intercesseur dans sa recherche du Salut. De même Goethe, que Teilhard connaissait bien, fait dire à son Faust : « L’éternel Féminin nous entraîne en Haut ».3
L’éternel Féminin est donc cet élan d’amour qui englobe et unifie en sublimant, en idéalisant. Et, parce que l’Amour donne sa cohésion à tout l’univers en lui donnant son sens, il est universel. En conséquence, y renoncer ne relève pas des capacités humaines. Le Séminariste précise : il est « l’universel Féminin ».
« L’Homme, synthèse de la Nature » accumule puissance, gloire, beauté, recherche scientifique… dans l’Antiquité, n’était-ce pas Minerve – une femme donc – déesse des arts, des sciences, des industries, qui personnalisait déjà la Sagesse ? Il y a eu évolution, on devrait peut-être même dire Révélation… L’homme donc accumule puissance, gloire, beauté, recherche scientifique, « sans se rendre compte que, sous tant de formes diverses, c’est toujours la même passion qui l’anime… L’attrait Féminin », en ce que « C’est moi, l’accès au cœur total de la création, la Porte de la Terre, l’Initiation ». Animer… animus… ruah, le Souffle, en hébreu, qui donne l’existence.
L’amour, l’Amour Sagesse biblique, ne peut exister en s’auto-limitant à deux êtres au risque de dégénérer, de chuter, de se décomposer. Tenter cet immobilisme appropriatif revient à « renverser géométriquement sa nature », constate le Séminariste. Autrement dit, au lieu de s’élever, l’homme chute, se matérialise. Teilhard ne peut dire se bestialise, non seulement parce que la Sagesse est distribuée à toute la Terre, et à Tous sur la Terre, mais aussi parce qu’il a là la possibilité de donner une définition de la matière originale pour un Scientifique : La Matière est« la face de l’Esprit quand on l’aborde en reculant ».
C’est au Verbe uni à l’Humanité entière que coïncide la Sagesse incarnée… et Teilhard fait dire à son Féminin cette phrase pleine d’amertume désabusée : « Il a pu sembler que j’étais la perte de l’humanité, la Tentation. »
Elle n’est pas Tentation, mais se doit d’être Tentative vers un Idéal qui la sublime… « Je suis essentiellement féconde, c’est-à-dire penchée sur le Futur, sur l’Idéal », lui fait dire le Poète. Teilhard est ambitieux pour l’Homme, entre autres parce qu’il considère que « l’équilibre de la vie le force à monter sans cesse ». Il souhaite donc qu’il n’y ait aucune matérialisation au sens vulgaire du terme – quelle qu’en soit la cause – qui le réduirait en poussière, mais au contraire acceptation de cet élan fécond, qui conduit lentement l’homme à la porte du Divin.
Cette Sagesse par conséquent se doit d’être protéiforme. Le jeune Séminariste relève aussitôt le danger : l’adhésion humaine à une nature diamétralement opposée… « Inhabile, dit le Féminin, à distinguer le Mirage de la Vérité, l’Homme n’a pas su, longtemps, s’il devait me craindre ou m’adorer. »
Le Mirage, avec un M majuscule, est l’inverse de la Vérité, son « image retournée », tout comme « le multiple inférieur est l’image retournée de Dieu » ; cette ambivalence signe l’innocence de tout amour humain asservi a priori à un certain manichéisme. Par conséquent, « peut-être m’aurait-il rendue définitivement mauvaise, si le Christ n’était venu ? ».
Prenant en quelque sorte pour pivot réflexif Marie, le Père Teilhard est conduit à constater que le statut du Féminin est appelé à se modifier dans ses modalités d’application vis-à-vis de l’Homme, sa nature restant identique.
Son discours va alors changer de niveau : auparavant, le rôle reproducteur de la femelle avait progressivement fondu, tandis que corrélativement, la Sagesse – qui, alors qu’elle était originellement unique, s’était morcelée progressivement – s’individualisait maintenant au fil de l’Histoire « en des êtres choisis pour être particulièrement à son image ».
Les « rudiments d’amour » épandus sur toute la terre qui permettaient ces unions-fécondations vont, suivant la logique teilhardienne, aller en se complexifiant par individualisation, permettant pour l’homme, grâce à la sexualité, que « s’élabore patiemment, dans le secret, le type de l’épouse et de la mère ».
Si ce Féminin comprend donc en premier lieu, naturellement, la Sagesse, il est évident qu’il la déborde amplement : il est « la grande Force secrète, la mystérieuse latence », participation à l’œuvre universelle qui s’accomplit dans la marche du Tout vers Omega, passage obligé, « accès au cœur total de la Création, Porte de la Terre, Initiation », constate Teilhard.
Pluriformité de cette « mystérieuse latence », en ce sens que « au cours de cette transformation, aucun des attraits inférieurs n’a été rejeté… Ils furent seulement englobés et assujettis à porter une “conscience agrandie” ».
C’est le fiat de Marie.
Mais l’homme, chaque homme, se doit de « purifier » en quelque sorte cet amour. Comment est-il possible d’y parvenir compte tenu de la nature même de l’Homme ? En paraphrasant Paul Valéry, on peut dire que Teilhard veut trouver un moyen lui permettant d’affirmer : « Si le regard pouvait enfanter, toutes les femmes de la rue seraient vierges et mères. »
Comment concilier chasteté et Amour ?
Le Christ, né d’une Femme, d’une Vierge… Le Nouveau Testament précise que le Fiat de Marie fut prononcé sans que Joseph ne soit seulement au courant. Il a été mis devant le fait accompli. Aimant réellement la jeune Femme, pour lui éviter le lynchage – pratique habituelle dans ce contexte à l’époque – il a reconnu l’enfant, accomplissant ainsi la prédiction de l’Ancien Testament en l’affiliant à la lignée de David.
L’écrit biblique souligne le dit de Marie : « Je ne connais pas d’homme, comment cela sera-t-il ? »
Il semble important de souligner que c’est une civilisation dans laquelle l’homme connaissait sa femme, mais aucune femme digne de ce nom ne se serait accordé une telle liberté de parole. Par ailleurs, demander uniquement « comment cela sera » revient à reconnaître que seules les conditions d’existence seront de son ressort, le mystère de la conception étant accepté.
Il ne pouvait donc être question de possession de Joseph sur Marie, de quelque nature que ce soit, cette Femme devant garder en ce temps sa pleine autonomie en tous domaines, rester pure, vierge, pour pouvoir accepter la possibilité et la responsabilité de cette fécondité. La chasteté est donc comprise au sens de « continence », c’est-à-dire d’après le Larousse : « Le fait de s’abstenir volontairement des plaisirs de l’amour »… pas de l’amour.
On comprend mieux l’exigence d’Ignace de Loyola, sur la nécessité de la chasteté pour ses Jésuites : cette chasteté, analogue pour le Fondateur de l’Ordre, à la pureté angélique, permet d’une part une union avec Dieu, aussi bien dans la prière et la contemplation que dans le ministère. Et d’autre part, en progressant dans une certaine pauvreté (cf. 2 Cor. 8;9), elle permet d’attirer à Dieu par l’accomplissement de vie qu’elle témoigne.
« La vraie fécondité est celle qui associe les êtres dans la génération de l’Esprit » rappelle alors Teilhard et il est loisible de remarquer que, partant de la Vierge, le Théologien arrive aux « êtres » : effectivement, cette sorte de virginité, semblable à ce niveau à la chasteté, propice – condition même de toute fécondité – s’applique à chaque être humain ; elle est constituée d’une pureté qui ne sépare pas mais au contraire unit à tout l’Univers… C’est d’ailleurs bien son origine latine : castitas. Dès lors le risque de tomber relève de la seule liberté individuelle, et Teilhard met chacun en face de sa responsabilité : « Je séduis toujours, mais vers la lumière ; j’entraîne encore, mais dans la liberté. » Le rôle de la Femme n’est plus oblitéré, mais au contraire sublimé : « La Vierge est encore Femme et Mère, voilà le signe des temps nouveaux », s’écrie le Séminariste. Plus tard, dans sa correspondance avec ses amies féminines, Teilhard définira le but de la chasteté : « Non point fuite, par retranchement, mais conquête par sublimation des insondables puissances spirituelles encore dormantes sous l’attraction mutuelle des sexes : telles sont, j’en suis de plus en plus persuadé, la secrète essence et la magnifique tâche à venir de la Chasteté. »
Le Christ, élevé par Une Mère.
D’une façon générale, une des caractéristiques essentielles – qui fait d’une femme une mère – est que celle-ci sait aimer entièrement, absolument, ce qui lui permet de savoir par là même en quelque sorte épurer, simplifier, donner de l’élan pour continuer d’aller en avant, toujours vers le haut, pour que l’âme ait « la passion du divin ».
Le Féminin s’incarne donc bien dans la Mère, mais, en ce sens, il constitue l’amour inlassable, sublimateur, qui réside en tout homme et s’adresse à tout un chacun ; en termes d’église, il est possible de dire qu’il est une des prémisses de la communion des saints correspondant à la soumission mystique de l’homme devant son Dieu.
Remplaçant la Colombe de Paix de la Bible par le Féminin, Teilhard dévoile ce qui lui semble être la fin de l’univers : un Amour qui embrasse tout : « Le Féminin, c’est sa nature même, doit aller en s’accentuant sans cesse dans un univers qui n’a pas fini d’évoluer ; assurer la dernière éclosion de ma tige sera la gloire et la joie de la Chasteté »…
Peut-être Teilhard rapprochait-il la tige de cette fleur qu’est en son style le Féminin de la Croix du Christ, quand il écrivit : « Celui qui entend l’appel de Jésus n’a pas à rejeter l’amour hors de son cœur ; il doit, bien au contraire, rester essentiellement humain » : l’Amour seul est véritablement créateur.
Féminin et Chasteté se complètent donc. Le Féminin est tout simplement « la trace, dans l’être individuel, de l’axe de la vie » ; il n’y a plus d’opposition entre Amour et Chasteté, il y a nécessité de l’un pour que l’autre existe réellement, car, dans la mesure et à la condition qu’au lieu de désirer orgueilleusement et égoïstement être un centre, elle se veuille seulement en quelque sorte un transmetteur d’énergie.« On verra donc, tant que durera le Monde, se refléter sur le visage de Beatrix les rêves d’art et de sciences vers lesquels chaque nouveau siècle se lève. »
L’amour est tellement partie prenante dans l’univers qu’il évolue en même temps que lui, et de la même façon, fidèle à ses premiers attraits, à ses rêves, mais à des rêves progressivement purifiés, tendus « vers une perfection toujours changeante ». Le visage de Béatrix – pour l’Église, Marie – « expression du génie féminin » avait précisé Jean Paul II dans sa lettre aux femmes de 1995 – la Femme sublimée dans sa nature, idéalisée depuis l’origine des temps – ne change pas : « Je suis l’immarcescible Beauté des temps à venir – l’Idéal Féminin », et Teilhard, résumant en quelque sorte, trace cette affirmation lourde de promesses : « En moi, l’âme tend à sublimer le corps, la Grâce à diviniser l’âme, ceux qui veulent me garder devront changer avec moi car en moi, c’est Dieu qui vous attend. »
Dieu est Amour, la fusion avec Le Féminin à son terme sera par conséquent une fusion divine.
Le texte poétique aurait pu s’arrêter là : l’amour, source sublimante de la Matière, donnant à l’homme sa Justification. En miroir, la chasteté, décision individuelle, libre et volontaire, permettant seule une certaine réalisation de l’Amour… Le texte semblait complet et unifié ; il ne l’était pas. La recherche de Teilhard ne pouvait faire l’impasse sur le désir. D’un point de vue pratique, la chasteté relève de l’intellect, donc de la volonté… Mais quelle place accorder au désir masculin, véritable inclination consciente ? Il n’y a aucune correspondance concomitante entre désir et chasteté.
Teilhard était probablement très masculin. N’a-t-il pas violemment écrit dans Le Cœur de la Matière : « Le plus vif du tangible, c’est la Chair ; et, pour l’Homme, la Chair, c’est la Femme (…) Pas plus que de lumière, d’oxygène, ou de vitamines, l’homme, aucun homme, ne peut, d’une évidence chaque jour plus criante, se passer du Féminin » ? Il lui fallait parvenir à régler cette question. C’est par une sorte de revirement qu’il va y parvenir. Le Féminin se revendique très Femme et l’attrait charnel – qui est presque aussitôt littéralement brandi – « Dieu, je L’ai attiré vers moi, bien avant vous… », a en fait pour but de justifier de son existence en en donnant l’explication :« Pensez-vous que sans ma Pureté pour Le séduire Il fut jamais descendu, chair, au milieu de sa Création ? » Curieusement, Teilhard semble tout d’abord anthropomorphiser un Dieu incarné, affirmant qu’Il s’est en quelque sorte constitué un chemin de beauté et de désir lui permettant seul d’envisager pouvoir descendre voir, à travers et grâce à la pureté du Féminin, sa création. Puis il précise : plus qu’une « descente » divine ponctuelle, c’est la possibilité d’une montée constante et personnelle qui est offerte par ce biais à l’Homme. Ce chemin de désir est le cordon qui relie chaque homme à Dieu, et cela par la Femme seule : « La tendre compassion, le charme de sainteté, qui émanent de la Femme, si naturellement que vous n’allez les chercher qu’auprès d’elle… c’est la présence de Dieu qui se fait sentir et vous rend tout brûlant. » Reconnaissance donc, et purification, de l’existence et de la nécessité du désir. Reconnaissance de ce désir comme voie royale, voie divine, qui seule peut élever, à travers la Femme et grâce à elle, l’homme à l’Amour, ce dernier s’inscrivant alors avec un A majuscule. Grâce à ce désir, Teilhard retrouve « Marie, mère de tous les humains »et il peut reconnaître « l’Église, Épouse de Jésus ». Par ses modalités et son évolution depuis l’Incarnation, ce désir apaise les scrupules du Séminariste et justifie le pressentiment dynamique du Scientifique : « Je ne suis pas destinée à disparaître… Le cosmos divinisé ne rejettera pas hors de soi mon influence attractive… Jusque dans les ardeurs du contact divin, je subsisterai, toute entière, avec tout mon passé. » Par son intensité, il lui permet non seulement d’accepter sans ambiguïté le vœu de chasteté, mais de ressentir à quel point ce que l’on nomme « la vocation », l’appel de Dieu, correspond à la plénitude de cet Amour : « Il vous suffit, n’est-il pas vrai, Bienheureux Élus, de relâcher pour un instant la tension qui vous précipite en Dieu… pour voir de nouveau… se jouer mon image. »
L’homme – Teilhard – a donc réussi à intégrer son désir, son amour, son contexte personnel, dans cet absolu d’Amour qui déferle sur la terre, et qui eut pour emblème Marie.
Ce texte tire l’attention sur la Réalité quotidienne de notre civilisation, dans laquelle la violence déferle partout, de façon parfaitement aveugle, à tous les niveaux.
Non seulement la tendresse vraie tend à disparaître au profit d’une certaine vulgarité orientée par un désir égoïste, plus ou moins conscient, purement sexuel, mais l’ouverture à l’autre, l’attention, la générosité affective et intellectuelle semblent de plus en plus se scléroser…
Qu’est-il advenu du Féminin ? Où est maintenant le Féminin ?
Teilhard écrivait à sa cousine Marguerite qu’il priait pour que la femme devienne « parmi nous ce qu’elle doit être pour le perfectionnement et le salut de l’âme humaine »…
Teilhard a été accusé de manichéisme originel, l’état actuel de la société ne conduit-il pas à s’inquiéter d’un manichéisme final ? Le Mal n’est-il pas en train de se substituer au Féminin ?
Quelle responsabilité avons-nous, que devons-nous faire ?
Il s’agit là d’une responsabilité universelle qui s’étend au travers des âges, mais dont le développement devrait être plus marqué à certaines époques, tel notre siècle et le siècle précédent. En effet, le respect accordé – ou dénié – à l’enfant désiré, ou à celui qui vient d’être conçu, au grand malade ou au vieillard handicapé, s’est vu encadré, légalisé.
L’incarnation et la désincarnation sont maintenant encadrées, légalisées.
Mais alors se greffe à cette position purement humaine et sociale la question spirituelle de la pérennité de la Personne morte, une « immortalité » que le Christ n’avait pas dans la mesure où la précision évangélique flagrante donne à réfléchir : « Il est mort et ressuscité. »4
2L’éternel féminin, P. Teilhard de Chardin. Y. Patenotre (Fates) coll. Pages essentielles, 1998
3 Goethe ; le Second Faust (Aubier Montaigne 1992)
4 2 Corinthiens 5
