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Puisse cet ouvrage encourager chacun à vivre ses propres rêves…
S'échapper, en camping-car, à la découverte du monde, de ses sites naturels et historiques les plus remarquables, rencontrer les peuples de notre planète et vivre avec eux des moments simples mais souvent chargés de ces émotions si rares dans une vie organisée, enfin, vivre en famille une tranche de vie exceptionnelle, tels étaient les objectifs de ce long voyage.
Partis le 1er septembre 2002 pour parcourir 140 000 kilomètres à travers les Amériques, l'Océanie, l'Asie du sud-est, le Moyen-Orient et l'Europe de l'Est et du Nord, la famille Münch rentre trois ans plus tard, abreuvés d'images et de rencontres qui, souvent, sont allées au-delà de leurs rêves.
Pour en témoigner, ce livre rassemble, sur 365 pages, les plus beaux souvenirs de voyage, les plus belles découvertes (certaines encore peu connues), les plus importantes rencontres, les plus grandes émotions, et des dizaines d'anecdotes, sans taire évidemment les moments difficiles qui égrènent inévitablement un tel voyage ainsi que les déceptions.
Le magnifique témoignage d'une famille qui a fait de merveilleuses découvertes et des rencontres émouvantes en entreprenant le tour du monde !
EXTRAIT
21 mai 2005, Monastère d’Humor, Roumanie.
En cette fin de journée lumineuse d’un printemps roumain éclatant, les jeunes religieuses d’Humor se rassemblent, comme à leur habitude, dans la chapelle du vieux monastère. Du choeur recueilli qu’elles forment autour de leurs icônes sacrées, s’élèvent les chants mélodieux et poignants de la liturgie orthodoxe. M’abandonnant à mes pensées, je songe aux trois dernières années de ma vie. À notre fabuleux voyage désormais si proche de son terme, à la magie des innombrables rencontres souvent bouleversantes qui l’ont enrichi, à ceux qui chez nous attendent notre retour, à ceux qui ne nous verront pas rentrer parce qu’ils nous ont quitté pour toujours…
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Seitenzahl: 493
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Ecrire les premiers mots d’un livre, c’est un peu comme prendre le départ d’un long voyage. C’est rompre avec la routine, affronter l’inconnu, se dépouiller de ses artifices, hésiter sur le chemin à prendre, se perdre maintes et maintes fois, douter de son issue et parfois de son sens…
Pourtant, je m’y lance comme je me suis lancé sur les routes du monde.
Pour ma très chère maman qui n’aura pas vu mon retour et ne me lira jamais.
Pour mon très cher père qui m’a toujours encouragé à prendre les chemins de la liberté.
Pour Laetitia, mon épouse, qui m’a suivi dans ce projet et l’a fait sien, en toute confiance et sans jamais renoncer.
Pour mes filles qui durant ce voyage se sont montrées merveilleuses. Pour qu’elles se souviennent plus tard de cette fabuleuse aventure qui les a éveillé au monde.
Pour tous ceux qui nous ont encouragé pendant ces trois ans et qui, à présent, veulent en savoir davantage !
Alors, tant pis pour les errements et les pannes, les fausses routes et les crevaisons…
J’y vais.
Bellebrune, Octobre 2005.
NOTRE VOYAGE AUTOUR DU MONDE SEPTEMBRE 2002 - JUILLET 2005
21 mai 2005, Monastère d’Humor, Roumanie.
En cette fin de journée lumineuse d’un printemps roumain éclatant, les jeunes religieuses d’Humor se rassemblent, comme à leur habitude, dans la chapelle du vieux monastère. Du chœur recueilli qu’elles forment autour de leurs icônes sacrées, s’élèvent les chants mélodieux et poignants de la liturgie orthodoxe. M’abandonnant à mes pensées, je songe aux trois dernières années de ma vie. A notre fabuleux voyage désormais si proche de son terme, à la magie des innombrables rencontres souvent bouleversantes qui l’ont enrichi, à ceux qui chez nous attendent notre retour, à ceux qui ne nous verront pas rentrer parce qu’ils nous ont quitté pour toujours…
Dans cette atmosphère tamisée et recueillie je me laisse gagner par une douce mélancolie. Devant mes yeux clos, les images de notre merveilleuse épopée défilent à une vitesse vertigineuse. Puis s’arrêtent brutalement. Mes pensées finissent par se fixer sur le souvenir apaisant d’une image de la Vierge et de son enfant que je porte avec moi depuis ce jour de septembre 2002 où un marin roumain me l’a solennellement confiée à mon arrivée à Buenos-Aires. « Ne l’égare pas, elle vous protègera », m’avait-il soufflé sur un ton grave. Par égard pour sa foi et son geste si émouvant, je ne m’en suis jamais séparé.
Intrigué par cette pensée devenue maintenant obsessionnelle, j’attends la fin de la cérémonie religieuse pour extirper mon image sainte oubliée dans les profondeurs de mon gilet à poches multiples et la soumettre à l’une des religieuses. Aux couleurs radieuses qui éclairent subitement son visage, je devine que ma soudaine intuition était fondée. « L’original de votre image, une icône parmi les plus révérées du monde orthodoxe, longtemps perdue et récemment redécouverte à Kiev, se trouve dans notre chapelle », m’affirme-t-elle ! Tout d’abord incrédule, puis envahi d’une immense émotion, je finis par admettre cette incroyable réalité. Ainsi donc, après trois années et près de 140 000 kilomètres de pérégrination autour de notre planète, cette image nous aura conduit, sains et saufs, jusqu’à chez elle ! Miracle ? Destinée ? Hasard ? Cette image, que je ne quitte plus désormais, conservera tout son mystère jusqu’à mon ultime souffle.
Je ne crois plus au hasard…
Bien avant Humor, tout a commencé un soir d’automne de l’année 2001.
Harassé, comme souvent, par une interminable journée de travail qui s’achève tard dans la nuit et me prive du dernier câlin de mes deux filles, je ne parviens plus ce soir à réprimer ma lassitude pour notre vie parisienne pourtant confortable et bien établie. Sur cette terre de plus en plus congestionnée et saturée, je rêve d’espace. Dans cette société, figée dans un immobilisme suicidaire, j’aspire à la rupture et à l’action. Dans un environnement de plus en plus organisé et artificiellement protégé, je rêve d’imprévus et de découvertes. Enfin, dans un monde de plus en plus aseptisé et standardisé, je cherche des émotions profondes, de celles qui vous font chavirer jusqu’aux larmes et qui donnent sens à la vie…
C’est évident, il faut partir ! Partir à la découverte de la planète et de ses peuples. Partir en famille pour vivre une tranche de vie exceptionnelle. Partir pour reprendre en main notre destin. Partir pour s’affranchir des préjugés, des habitudes et des modes. Partir, enfin, pour nous perdre dans le monde et nous retrouver vraiment…
Seize années de confiance partagée et quelques heures de discussion suffisent à convaincre Laetitia du bien-fondé et de la faisabilité de ce projet. Quant à nos deux filles, Ingrid et Eva, elles se réjouissent d’emblée à la perspective de rencontrer dans un avenir proche les baleines d’Argentine, les grizzlis du Grand Nord canadien et les kangourous de la brousse australienne. La décision est donc prise à l’unanimité !
A un an du départ que nous fixons au 1er septembre 2002, il nous faut désormais aller vite dans l’organisation de notre tour du monde tout en menant de front des vies professionnelles toujours accaparantes.
Il y a mille façons de faire un tour du monde.
Les premiers grands explorateurs l’ont fait par voie maritime dans un esprit de découverte scientifique et de conquête militaire ou commerciale. Beaucoup ont suivi leurs sillons dans des embarcations de toutes natures et de toutes tailles, souvent dans un esprit sportif. D’autres l’ont entrepris par voie terrestre, à pied, à dos d’animal, à bicyclette, avec des engins tractés ou motorisés. Jules Vernes l’a imaginé en 80 jours en faisant emprunter à Phileas Fogg tous les moyens disponibles. Plus près de nous, Bertrand Piccard l’a réalisé en moins de 20 jours à bord d’un ballon bourré de technologie. Pour une somme dérisoire et un effort minimal, les moins aventuriers et les plus pressés peuvent aujourd’hui se donner l’illusion de le faire en s’offrant un billet aérien baptisé tour du monde. Ceux-là n’en verront évidemment pas grand-chose…
Pas assez marins pour envisager un tour du monde à la voile, pas suffisamment sportifs pour l’entreprendre à pied ou à vélo, nous optons finalement pour un tour de la planète en camping-car. Même si nous n’avons jamais fait usage d’un tel engin auparavant, ce mode de voyage nous paraît réunir tous les atouts : compact mais généreux en terme de rangement, il permet d’emporter l’essentiel ; spartiate sans être inconfortable, il donne le sentiment rassurant à nos deux jeunes équipières de ne pas rompre totalement avec un mode de vie classique autour d’une maison familiale, quitte à ce que celle-ci s’ouvre chaque jour sur un jardin nouveau ; enfin, maniable et endurant, il permet d’envisager l’exploration de dizaines de milliers de kilomètres de routes et même de pistes, et la découverte de nombre de sites reculés et isolés du globe.
Découvrant le vaste marché du camping-car avec ses dizaines de marques, ses centaines de versions et ses milliers d’accessoires différents, nous décidons finalement de limiter à deux les critères de sélection de notre futur véhicule : la taille du lit double des parents en constitue le premier ! En choisissant le standard nord-américain en matière de literie, nous échappons ainsi à la désagréable perspective de passer les mille et une nuits de notre voyage dans un espace s’apparentant par trop à celui d’un train-couchette de seconde classe. Une bonne représentation de la marque au niveau des pays traversés en définit le second.
C’est ainsi qu’en quelques semaines nous finissons par rencontrer et choisir notre future roulotte. Se heurtant à la difficulté de prononcer le mot camping-car, Eva, qui n’a pas deux ans, le baptise Pica. Ce nom est aussitôt adopté par toute la famille. Pica partagera désormais avec nous toutes les péripéties de notre long voyage sur les plus belles routes du monde. En attendant le grand départ, il nous reste cependant à configurer Pica et à l’équiper pour l’adapter à ses futures missions. L’installation d’un panneau solaire sur la galerie de toit lui confère une autonomie appréciable en matière d’approvisionnement énergétique. Indispensable pour la traversée des immenses étendues australienne, canadienne ou patagonienne. Le renforcement du châssis et la pose de plaques de protection au niveau du moteur et des réservoirs d’eau et de carburant écartent par ailleurs tout risque de choc direct avec des obstacles imprévisibles. Utile sur les routes défoncées d’Amérique du Sud, voire de certains pays d’Europe de l’Est. En prévision des pannes auxquelles nous devrons faire face, ou tout simplement de l’entretien courant du véhicule, nous complétons l’équipement de Pica par un outillage adapté et toute une série de pièces de rechange. Nous devrions ainsi être autonomes en cas de problème mécanique. En théorie seulement ! Car si, pour me rassurer, je m’applique assidûment à suivre quelques heures de formation en mécanique de base, une matière à laquelle je suis en réalité totalement hermétique, je me sens toujours aussi fondamentalement démuni si un problème devait survenir. A chaque jour suffit sa peine…
Durant l’année qui précède notre départ, il y a bien d’autres chantiers qui occupent nos soirées et nos dimanches. La préparation minutieuse de notre itinéraire en fonction des saisons et de certains événements en fait partie. Naturellement tentés de nous diriger vers l’Orient sur les traces de Marco Polo, nous sommes contraints, à quelques mois du départ, de modifier notre plan de route pour tenir compte du risque de déclenchement d’opérations militaires de grande ampleur en Irak. Aussi décidons-nous finalement d’entreprendre le tour de la planète par l’ouest, en planifiant successivement les deux Amériques, l’Océanie, l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe, soit au total une quarantaine de pays.
A mesure que se dessine notre itinéraire, des contraintes nouvelles se font jour qui nécessitent autant de recherches, de contacts, de démarches, de rencontres. Les solutions émergent progressivement. Nous apprenons ainsi à organiser la première traversée maritime de Pica, du Havre à Buenos-Aires, et à mettre en place toute l’imposante documentation nécessaire au voyage de la famille et de notre véhicule. Nous nous familiarisons peu à peu avec les dangers sanitaires que nous annoncent les experts médicaux, et constituons une imposante trousse de pharmacie, en tout près de six caissons, dont nous n’aurons pratiquement jamais à nous servir ! Semaine après semaine, la famille reçoit également, fesses et bras stoïquement tendus, la collection complète des 60 vaccins indispensables pour entreprendre une telle aventure. Une courte formation de secourisme vient utilement compléter notre préparation.
Si un voyage au long cours impose une organisation minutieuse, un périple avec deux jeunes enfants de deux et six ans nécessite encore davantage d’attention. Durant trois ans, nous allons en effet nous employer à conserver un environnement qui leur soit agréable et un rythme de vie compatible avec leur développement et leur éducation. L’aménagement de Pica nécessite de ce fait une attention toute particulière. Nous y recréons progressivement les conditions d’une ambiance chaleureuse et ludique, comme dans une maison parfaitement normale. Avec ses 14 mètres carrés au sol, Pica est tout à la fois notre voiture, notre salon, notre cuisine, notre salle à manger, notre chambre à coucher, notre salle de bain, notre grenier, notre salle de jeux, notre salle de cinéma, notre bibliothèque, notre bureau et la salle de classe des filles…
Au moins aussi importante que la santé et la sécurité, la scolarité de nos filles est une de nos priorités. Car, si Laetitia et moi-même aspirons de tous nos sens à ce voyage, il est essentiel qu’Ingrid et Eva n’en soient pas perturbées. Mieux, qu’elles en retirent profit et joie pour leur vie future. Leur chance de s’intégrer harmonieusement dans la société qui les attend à notre retour en dépend. Aussi décidons-nous de nous consacrer pleinement à leur scolarité en nous attelant chaque jour à l’impressionnant programme défini par le Centre National d’Enseignement à Distance (CNED) et en l’illustrant de la variété de nos expériences quotidiennes.
A quelques semaines du départ, subitement, les événements s’emballent. Avec un pincement au cœur, nous cédons notre maison et nos meubles, ce qui assure le financement de notre expédition. Tournant définitivement le dos à nos carrières, nous quittons nos emplois, nos collègues et nos collaborateurs, tout en renonçant au cadre protecteur de la sécurité sociale et des caisses de retraite. Dans l’appartement que nous louons encore pour quelques mois à Paris, nous accumulons des centaines d’articles différents qui nous accompagneront durant le voyage : outillage et pièces de rechange pour le véhicule, équipements vidéo, photo, informatique, matériels de cuisine adaptés au camping-car, matériels de camping, garde-robe de circonstance, médicaments, guides, cartes routières, livres, jeux, cd, dvd et j’en passe. Au total, nous recensons plus de 700 objets différents qui s’entassent progressivement dans Pica ! Notre univers pendant trois ans…
En cette fin d’été 2002 que nous passons en Alsace, une douce chaleur règne encore sur notre pays. Bientôt, cependant, les rigueurs hivernales reprendront leurs droits sur tout l’hémisphère nord. Pour nous, il est temps de partir afin de vivre enfin nos trois ans d’été ininterrompu…
Après la fébrilité débordante des derniers mois de préparatifs et l’euphorie de notre soirée de départ, l’heure est donc aux adieux. Entre l’enthousiasme exubérant de ceux qui partent et l’inquiétude incurable de ceux qui restent, jour après jour, un fossé se creuse. Pour difficile qu’elle fût, notre décision de larguer les amarres d’une vie bien établie ne se compare en rien à la peine inexprimable que nous ressentons pourtant en quittant nos proches. Lisant dans le regard de mes parents l’immensité insondable de leur amour et de leur détresse, nous mesurons à quel point nous leur infligeons une véritable blessure. Cette douleur qu’ils dissimulent mal derrière de timides sourires et leurs dernières recommandations, nous la ressentons autant qu’eux. Mais comment leur expliquer, puisque nous sommes leurs bourreaux ? Dans le lourd silence qui s’installe, entrecoupé de sanglots, nous les quittons, sans nous retourner.
TRAVERSÉE DE L’OCÉAN ATLANTIQUE
Distance parcourue : 12 440 kilomètres.
De mon village alsacien jusque dans le Boulonnais où nous réalisons les dernières mises au point du véhicule avant le départ, nous effectuons nos premiers tours de roues et passons notre première nuit. Si les filles s’habituent difficilement au tangage de Pica, au point de devoir multiplier dans la panique des pauses que le bon goût commande de ne pas décrire, nous ne doutons pas que l’acclimatation se fera peu à peu au cours des 140 000 kilomètres à venir ! A ma tristesse liée aux adieux se substitue rapidement la consternation… Fallait-il également avoir le pied marin pour entreprendre un tour du monde par voie terrestre ?
Le 1er septembre 2002, laissant femme et enfants qui me rejoindront plus tard par avion à Buenos-Aires, je quitte le Boulonnais, seul à bord de Pica, pour rejoindre le port du Havre où je dois embarquer ce soir même à bord d’un cargo italien. L’aventure est sur le point de commencer !
Comme d’un mythe, j’ai toujours rêvé de traverser l’Atlantique.
M’accueillant à bord du Repubblica di Roma, un cargo de 220 mètres de long et de 42 000 tonnes, avec l’air gouailleur d’un vieux loup de mer sicilien arborant avec négligence ses galons d’officier de marine sur un vieil uniforme d’opérette, le capitaine Mattera me met d’emblée à l’aise : « Etes-vous bien sûr de vouloir embarquer avec nous ? Nous n’avons aucun loisir à vous offrir, rien d’autre qu’une bonne table copieusement arrosée et servie, si d’aventure la vie à bord ne vous coupe pas l’appétit ! ». Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, je suis également averti que ma cabine ne sera pas libre avant demain… Qu’à cela ne tienne, je passerai donc ma première nuit dans Pica, au milieu des containers qui s’entassent par centaines dans la soute du navire !
Dès le lendemain matin, après avoir pris possession d’une cabine défraîchie au confort sommaire, je fais connaissance des deux autres passagers qui, comme moi, ont décidé de prendre l’omnibus des mers pour se rendre en Argentine. David, un sujet britannique retraité de l’enseignement, est un passionné d’ornithologie et de l’amiral Nelson dont il ne manque pas de me rappeler le génie. Il passe sa vie à sillonner les océans afin d’observer et de recenser les oiseaux marins pour le compte de la Société Ornithologique de la Marine Royale. Rudolph, un retraité allemand, se rend comme moi en Argentine avec son camping-car pour entreprendre un tour d’un an sur le continent sud-américain. Son goût pour les charcuteries italiennes et le chianti ne se démentira pas tout au long de la traversée. En compagnie de cette fine équipe, je vais passer de nombreuses heures sur le pont supérieur du navire.
En début d’après-midi, notre vaisseau lève enfin l’ancre en direction de Bilbao, notre première escale. Après avoir contourné l’île d’Ouessant, nous gagnons en moins d’une journée les eaux tumultueuses du golfe de Gascogne. Dans la discrétion, je fais mes adieux à la France. L’océan engloutit mes pensées. Cap au sud, mon regard se porte désormais vers le grand large, et au-delà de l’Espagne, de l’Afrique et du Brésil, vers Buenos-Aires, à 6 700 milles marins, environ 12 400 kilomètres, du Havre. Seuls les bonds acrobatiques de nombreux groupes de dauphins et les ombres furtives d’imposants cétacés, viennent distraire ces premières heures de navigation.
Rapidement, je me laisse gagner par le rythme particulier de la vie à bord. Cadencées par les heures de repas et de veille, les journées et les nuits s’écoulent entre la contemplation de l’océan et de sa faune, le suivi des manœuvres de pilotage du cargo et l’observation des astres. Dans cet univers nouveau, le citadin pressé que je demeure doit tout réapprendre, la patience, la solitude, la réflexion, l’introspection. Sans tomber dans une certaine forme d’ascétisme que je serais bien en peine de supporter, j’en ressens cependant les effets libérateurs. Peu à peu en effet, la pression me quitte.
Mais pas l’appétit ! Lorsque retentit, à intervalles réguliers, la cloche énergique des cuisines qui appelle aux trois repas et deux collations quotidiens, je me précipite sans attendre dans la salle à manger des officiers. Là, sous le regard complaisant d’un chef cuisinier napolitain à l’embonpoint mal dissimulé sous un large tablier souillé de sang et de graisse, j’avale sans protocole d’énormes assiettées de pâtes italiennes, de poissons, de viandes, de fromages et de desserts ! Mon tour de taille va longtemps s’en ressentir…
A côté des excès de table que je ne cherche même plus à réfréner, je laisse libre cours à ma voracité de lecture. Puisant dans mon imposante bibliothèque de voyage, je passe hardiment des auteurs sud-américains aux grands marins et aventuriers des XVIIIe et XIXe siècles auxquels je finirais presque par m’identifier. Parmi d’autres, Louis-Antoine de Bougainville vient à propos me divertir avec le récit de son voyage autour du monde à bord de La Boudeuse dont nous empruntons l’itinéraire de départ.
Passé Bilbao, puis les côtes ibériques et portugaises, nous quittons la grisaille et l’humidité automnales de l’Atlantique Nord pour aborder progressivement les latitudes africaines. A la hauteur du Maroc, une douce chaleur se fait ressentir dès le matin. Les nuits, pour leur part, se remplissent de milliers d’étoiles d’une luminosité étonnante qui constituent un décor de rêve pour les millions de lucioles de couleur orange qui batifolent dans les airs. Du pont supérieur du cargo, je passe des heures passionnantes à observer les nombreuses étoiles filantes qui vagabondent librement entre les constellations avant de plonger dans les ténèbres de l’océan intergalactique. Dakar est encore à cinq jours de mer.
Les journées s’étirent désormais, longues et agréablement monotones, à deviner cette Afrique qui se dérobe encore à mon regard mais que je ressens déjà physiquement. Sur cet océan étonnamment désert, la rareté des événements qui se produisent au quotidien offre une liberté totale aux activités de contemplation des paysages marins. Les mots me manquent pour décrire l’immensité de l’océan, sa puissance, les sentiments de plénitude et de crainte qu’il inspire, la forme changeante des vagues et de l’écume, l’infinie palette des bleus extrêmes, des verts profonds, des gris chatoyants et celle des oranges sanguins aux deux extrémités du jour, la puissance et la direction des courants, et même ses fragrances, ses cris et ses protestations.
Au huitième jour de traversée, le Repubblica di Roma franchit la ligne invisible du tropique du Cancer, au large du Sahara Occidental. De ma cabine située à bâbord, j’aperçois, vers l’orient, l’astre du jour qui semble tracer dans le ciel, en raison du roulis, la droite rectiligne de ses mouvements ascendants et descendants. Me jouant de ce phénomène visuel, j’assiste émerveillé à plusieurs levers de soleil. Comme pour fêter le passage de cette ligne symbolique, l’océan m’offre au même moment le spectacle facétieux d’un groupe d’une cinquantaine de dauphins jaillissant des abîmes dans un formidable ballet aquatique. Plus loin, une baleine de belle corpulence dont le souffle puissant reste suspendu dans l’air quelques brefs instants, me fait également l’honneur d’une courte visite.
Au large de Nouakchott, la discrète capitale mauritanienne, chaleur et humidité commencent à remplir l’atmosphère. La tentation d’un plongeon dans le grand bleu est forte, mais les ailerons de requins subrepticement aperçus au petit matin m’en dissuadent totalement.
Au bout de dix jours de navigation, nous pénétrons au petit matin dans les eaux sénégalaises. L’île de Gorée, qui précède l’entrée du port de Dakar, reçoit les premiers rayons du soleil levant. Entourant une citadelle de sinistre mémoire, par laquelle sont passés des milliers d’esclaves promis aux Amériques, les vieilles demeures coloniales de Gorée nous renvoient la lumière chaleureuse des nuances ocre qui les habillent. Pareilles à de petites touches pointillistes, les bougainvillées flamboient de mille éclaboussures sanguines. Après quelques tractations, j’obtiens un visa de transit et suis autorisé à quitter le navire pour quelques heures d’immersion dans la capitale sénégalaise. Mon retour sur la terre africaine !
J’aime l’Afrique. Au milieu des années 80, dans un contexte politique et humain pourtant difficile, celui d’une Afrique du Sud alors en plein apartheid, j’y ai vécu deux années de bonheur fou, de rencontres merveilleuses autant que décisives. Là-bas, j’y ai un jour scellé mon destin à celui de Laetitia…
Bien sûr, Dakar est très différent de Capetown. J’y retrouve cependant un avant-goût de tout ce qui fait le charme incomparable et si souvent décrit du continent africain. Après dix jours de mer, j’exulte littéralement à déambuler dans les ruelles étroites des marchés de Sandaga et de Kermel au milieu d’une foule dense, joyeuse et animée. Encore peu habitué à l’ambiance confinée des navires et résolument allergique à un mode de vie dont l’austérité rappelle celle des monastères de l’époque médiévale, les chants grégoriens en moins, je me délecte à contempler, durant quelques heures, les femmes sénégalaises, si gracieuses, si souriantes, si félines dans leurs boubous colorés ! En fin de journée, il me faut cependant regagner mon cloître flottant, prêt à appareiller pour sa nouvelle destination, Banjul en Gambie, à quelques encablures seulement de Dakar.
L’approche de la capitale gambienne, que cet équipage entreprend pour la première fois, s’effectue dans des conditions irréelles ! Par une nuit d’un noir d’encre, des dizaines de frêles embarcations de pêche, à l’éclairage au mieux déficient, occupent toute la zone qui précède l’embouchure du fleuve Gambie au fond de laquelle se niche Banjul. Les officiers et membres d’équipage qui assurent le quart sont en état d’alerte. La vitesse est progressivement réduite au minimum pour être ramenée en dessous de dix noeuds. Les écrans radar, rapidement saturés et illisibles, n’y suffisent plus. A l’aide de leurs jumelles, deux marins scrutent en permanence les obstacles qui se dressent devant le navire et s’emploient à en corriger la trajectoire. L’ambiance dans la timonerie est tendue. Devant l’ampleur du problème et les risques sérieux d’accrochage, le capitaine Mattera renonce provisoirement à entreprendre la remontée du fleuve et décide sagement, en attendant le jour, de faire mouiller son navire au large de la Gambie.
Dès le lendemain matin, le Repubblica di Roma parvient à s’amarrer à l’unique ponton en bois de l’antique port de pêche de Banjul ! Autant Dakar offre d’elle l’image d’une métropole relativement développée, organisée et prospère, autant Banjul, dont j’ignorais jusqu’à peu l’existence, demeure une ville si authentiquement africaine qu’elle en devient forcément attachante. La nonchalance et la courtoisie de ses habitants, la pagaille indescriptible de sa circulation routière et maritime, la beauté de ses femmes enveloppées dans des tissus flamboyants et le charme de ses vieilles maisons coloniales en mal de rénovation composent, en se mélangeant, toutes les saveurs de l’Afrique éternelle. Cette ville délabrée entourée de plages superbes, à l’embouchure du fleuve Gambie, donne envie de s’y engloutir pour se pénétrer de sa formidable atmosphère. Pendant que mes pas et mes pensées se perdent dans le dédale des rues de Banjul, notre cargo ouvre ses entrailles à une foule de manutentionnaires locaux chargés d’en extraire des dizaines d’épaves roulantes. Ces dernières viennent achever ici des carrières déjà anciennes ! Je réembarque en fin de journée.
Après douze jours de navigation depuis le port du Havre et deux belles escales sur les côtes africaines, il me tarde cependant de vivre ma première traversée de l’Atlantique. Pour franchir les 2 100 milles nautiques qui séparent Banjul de Salvador de Bahia au Brésil, six jours sont nécessaires. Six jours de pleine mer…
L’océan ! Il finit par exercer sur le marin solitaire une jalouse fascination. Je passe ainsi des heures à scruter l’horizon, à observer le ciel de jour comme de nuit, à rechercher d’autres navires, à détecter le souffle passager des grands mammifères marins, à repérer le moindre plissement de sa surface, cicatrice éphémère qui, ayant indiqué le passage d’un requin ou d’un dauphin, aussitôt se referme. Sur le pont du matin au soir, je m’imprègne totalement de ce monde de la démesure et me fonds dans son infinie grandeur. Ma patience est à nouveau récompensée : à quelques heures d’intervalle, deux groupes d’une centaine de dauphins viennent à notre rencontre, puis une baleine, un requin et enfin deux impressionnantes raies géantes. Mais de navires, point.
Au quatorzième jour de navigation, les éléments que je redoutais tant depuis mon embarquement au Havre se déchaînent subitement. La détérioration des conditions météorologiques est telle qu’elle décourage en moi toute volonté et annihile toute résistance. Impossible de se tenir sur le pont. Impossible même de se tenir debout. Je passe la totalité de la journée dans ma cabine, ma cellule, calé dans ma litière, à attendre une accalmie qui ne vient pas ! Pour calmer ma souffrance et mon angoisse, je me plonge tant bien que mal dans l’extraordinaire récit du voyage autour du monde de Jean-François de La Pérouse. A la description des tempêtes que subit cette expédition, je me félicite de la résistance du Repubblica di Roma par gros vent ! Heureusement, même les tourmentes les plus furieuses finissent par se lasser de leurs jeux machiavéliques. Juste à temps cette fois pour m’offrir de goûter avec sérénité au plaisir du passage de l’équateur. Pas de surprise, cette ligne géographique pourtant indiquée par tous les radars reste aussi discrète dans le paysage marin que celle des tropiques.
Dans cet environnement isolé et souvent hostile, à près de 2 000 kilomètres des côtes les plus proches, toute vie autre que celles qui prospèrent sous la surface de la mer semble impossible. Pourtant, avec l’aide de David, mon compagnon ornithologue, je découvre peu à peu la présence autour de nous d’autres espèces animales. Ainsi en-est-il de ces deux passagères clandestines que nous transportons depuis l’Europe, deux tourterelles qui, tantôt flânent sur le pont supérieur en quête d’une pitance, tantôt décident de prendre le large pour revenir quelques minutes plus tard. Du Havre au Brésil, le dépaysement risque d’être complet pour ces deux aventurières ! Si loin de leur refuge, je suis également ébahi de surprendre l’extraordinaire partie de pêche d’un groupe de puffins majeurs : habitués à effectuer des vols rasants sur la crête des vagues déchaînées, défiant celles-ci jusqu’à les frôler du bout de leurs ailes, ils plongent avec la précision d’un missile en quête d’une proie qui rarement leur échappe. Plus haut dans les airs, les fous masqués, étranges cousins des fous de Bassan, planent longuement à l’affût des poissons volants qui s’ébrouent en nuées au-dessus de notre sillon. Bravant les éléments, ils finissent par effectuer des piqués vertigineux, stupéfiants de précision et de courage, pour s’emparer de leurs proies.
Propre aux voyages transocéaniques, notre progression vers le Nouveau Monde nous oblige à ajuster quotidiennement nos pendules, à chaque franchissement de fuseau horaire, pour nous caler progressivement sur l’heure brésilienne. Pas simple ensuite de s’y retrouver pour les heures de repas ! Qu’à cela ne tienne. A l’approche du Brésil, l’excitation grandit. Le 16 septembre, depuis l’aube, les indices de la proximité du continent américain se multiplient : nous croisons tout d’abord un voilier, puis deux autres qui filent plein est, enfin plusieurs cargos chargés de produits tropicaux. A 11 h 25 précisément, je suis envahi de bonheur en distinguant pour la première fois, au loin, la terre. Une baleine salue ce moment important à mes yeux puisqu’il signifie à la fois le succès de cette traversée mythique, et surtout la perspective prochaine de pouvoir serrer dans mes bras toute ma petite famille. Le soir même, le Repubblica di Roma jette l’ancre au large de Salvador de Bahia, notre première escale sud-américaine.
Salvador de Bahia, un nom évocateur qui résonne fort dans le cœur de tout voyageur. Quinze ans après mon premier séjour dans la plus africaine de toutes les villes brésiliennes, je redécouvre avec joie la baie somptueuse de Todos los Santos découverte par l’explorateur Amerigo Vespucci en 1501 et qui abrite aujourd’hui, sur ses rivages et ses reliefs, une ville basse et une ville haute. Riches d’un patrimoine baroque et colonial aux formes et aux couleurs exubérantes, les deux quartiers historiques de Salvador ont été remarquablement restaurés au cours des dix dernières années. Je flâne avec grand plaisir dans ses ruelles pavées et ses places pittoresques où subsiste encore un quotidien haut en couleurs et en saveurs. Le charme des Salvadoriens ajoute à la magie des lieux. La durée de l’escale étant dictée par le nombre de containers et de véhicules à charger ou à décharger et non par l’attrait que celle-ci exerce sur le passager, je suis malheureusement contraint de regagner le navire dès le milieu de la journée. En soirée, le Repubblica di Roma appareille en direction de Vitoria, à une journée de mer au sud de Salvador. La nature généreuse de Bahia célèbre notre départ d’un coucher de soleil irradiant.
A mesure que le Repubblica di Roma s’éloigne de la zone équatoriale, les températures se rafraîchissent et des nuages annonciateurs de pluie se font plus menaçants. Ayant fui l’automne européen et quitté l’éternel été équatorial, nous nous dirigeons progressivement vers le printemps austral. Comme nous, les baleines cheminent du nord au sud. Nous croisons leur route et admirons, tout au long de la journée, les sauts prodigieux d’une dizaine de baleines à bosse ainsi que le souffle puissant et visible à distance d’une cinquantaine d’autres cétacés géants. A la recherche des latitudes propices à leur reproduction, près de mille d’entre elles vont se retrouver dans les eaux de la péninsule Valdès en pleine Patagonie. Là-bas, j’espère les retrouver dans quelques semaines.
A partir de Salvador, les escales brésiliennes s’enchaînent. Vitoria, tout d’abord, que l’on gagne après une spectaculaire remontée de la rivière Jacu. Rio de Janeiro, ensuite. En dépit d’une brume épaisse et d’une forte pluie, la baie de Rio conserve un charme, une grandeur, un mystère, une harmonie incomparables. Malgré les turpitudes climatiques, je m’en vais sillonner à pied et en bus tous les quartiers de la ville. Le vrai Rio s’offre à moi. Son relief tourmenté, ses jeux de lumière, ses plages sublimes et, surtout, ses incroyables contrastes urbains et humains sont autant de défis à l’entendement.
Au-delà du tropique du Capricorne, le Repubblica di Roma fait encore escale à Santos et à Paranagua. Plus grand port d’Amérique du Sud, premier port mondial en matière d’exportation de café, Santos qui se situe à 70 kilomètres de Sao Paulo en constitue le débouché maritime. A l’image des autres métropoles brésiliennes, Santos présente des contrastes extrêmes. Ses quartiers populaires et industrieux, fébriles, bruyants, crasseux, puants, violents, voient défiler chaque jour des milliers de camions chargés de containers qu’embarquent et déchargent sans relâche des dizaines de cargos. A l’opposé de la ville, le front de mer qui s’étend sur plusieurs kilomètres en constitue sa devanture balnéaire, calme, détendue et parfaitement entretenue… A l’opposé de Santos, il règne à Paranagua, le premier port céréalier d’Amérique du Sud, une atmosphère plus posée et organisée. La ville, toute proche, fleure bon la province, tranquille et soignée avec ses élégants bâtiments coloniaux du XVIIe siècle et son authentique marché aux poissons. Il fait bon s’y promener en toute sérénité.
A deux jours de mer de Buenos-Aires, il est urgent de m’extirper de ce faux rythme, propre aux grandes traversées maritimes. Je commence à préparer mon débarquement. Minutieusement, je réaménage le camping-car. Pour la centième fois j’étudie la carte routière du continent sud-américain. Je relis les récits et conseils de voyageurs qui nous ont précédé. Je replonge, après les avoir négligés pendant quelques jours, dans mes notes et mes recueils d’espagnol. Au fond de moi, je sais que je suis prêt à attaquer les routes du monde. Notre aventure familiale, que nous avons préparée avec tant de soin et de persévérance, démarre dans deux jours !
Au vingt-sixième jour de navigation, le Repubblica di Roma quitte les eaux territoriales brésiliennes pour s’engager sur le Rio de la Plata, indiqué par le gigantesque phare blanc de Punta del Este sur les côtes uruguayennes. De nombreux oiseaux, hirondelles des mers, pétrels et albatros, viennent à notre rencontre comme pour nous indiquer la direction de Buenos-Aires. En face de Montevideo, un bateau pilote rejoint le Repubblica di Roma pour le guider à travers tous les chenaux du grand fleuve. Ceux-ci sont marqués à intervalles réguliers par des bouées vertes et rouges qui servent à l’occasion de promontoires bien confortables aux nombreuses otaries qui peuplent ces eaux. Pour la dernière fois durant cette traversée, j’assiste à un fantastique coucher de soleil.
Après le dîner, je fais mes adieux à mes compagnons de voyage ainsi qu’aux quelques membres de l’équipage, essentiellement des Roumains, avec lesquels une amitié est née. L’un d’entre eux, Adrian que j’ai souvent rejoint sur le pont durant ses quarts de nuit, m’offre avec beaucoup de solennité la reproduction d’une icône orthodoxe représentant une Vierge à l’enfant. Cette image, qu’il a fait bénir avant son départ, nous suivra pendant notre voyage. Emouvant témoignage d’une amitié éphémère mais sincère.
Malgré la courte distance qui le sépare encore de la capitale argentine, le Repubblica di Roma n’est pas autorisé à rejoindre son emplacement ce soir. Je passe donc ma dernière nuit à bord, bercé par les vagues du Rio de la Plata. Dès 5h du matin, ce vendredi 27 septembre 2002, le Repubblica di Roma appareille pour effectuer les derniers milles qui le séparent de Buenos-Aires. L’arrivée dans le port de la capitale argentine est emprunte de majesté et d’émotion. Le soleil dans son apparition matinale inonde les immeubles de verre du front de mer de ses rayons de feu. Il est 8h lorsque je pose pied sur la terre argentine. Je me mets immédiatement en recherche de Laetitia et des filles dont j’espère qu’elles auront reçu mon message leur indiquant l’heure et le quai d’arrivée. D’instinct, je me dirige vers les bureaux de la douane. De l’autre côté des grilles, je les aperçois, toutes les trois, qui me cherchent sans me voir. Je m’agite. Rien n’y fait. Quelques minutes passent. Enfin, Ingrid, la première, repère mes gestes amples et désespérés. Elle donne l’alerte. Nos bras s’ouvrent, les baisers pleuvent. Ma barbe de corsaire, sans doute à l’origine des difficultés d’identification de mes trois femmes, fait impression !
Enfin réunis ! Notre tour du monde peut commencer…
AMÉRIQUE DU SUD
Distance parcourue : 7 899 kilomètres.
Avec une étonnante rapidité, je parviens à effectuer l’ensemble des formalités d’importation de Pica sur le territoire argentin. Au passage, les fonctionnaires des douanes tentent bien sûr d’arracher quelques billets à l’étranger fortuné et ignorant que je représente à leurs yeux. Cependant, devant ma détermination à bloquer l’accès au port au cas où ils maintiendraient leurs exigences et grâce au soutien de Ricardo, ils finissent par céder. Avec un large sourire, ils m’invitent à poursuivre mon chemin. Rien de tel qu’une initiation rapide aux coutumes locales !
Ricardo, notre premier bienfaiteur durant ce voyage, est un personnage d’une bonté extraordinaire. Petit-fils d’un aventurier alsacien originaire d’Altkirch qui vint s’établir en Argentine en 1880, il nous accueille d’emblée comme si nous étions de lointains cousins d’outre-mer. Sa maison de Lujan, dans la grande banlieue de Buenos-Aires, nous est grande ouverte. Nous en profitons pour effectuer les derniers aménagements de Pica avant le départ.
En ce début de printemps austral, sa commune est le théâtre d’un des grands rassemblements annuels de gauchos. Depuis la veille, par milliers, ces fiers gardiens de bétail de la pampa convergent vers la basilique mariale de Lujan. A cru sur leurs montures, ils forment un imposant défilé jusqu’au monumental perron de la basilique. Là, dans un tourbillon de musique et de danses traditionnelles, ils sont attendus par les prêtres chargés de leur donner la bénédiction. Ingrid et Eva, à peine débarquées de France, se mêlent sans aucune crainte à cette foule joyeuse et bigarrée. A les observer, nous les sentons curieuses et attirées par cet environnement si étranger dans lequel nous les plongeons subitement. Nous sommes fiers et ravis de cette première immersion réussie dans le Nouveau Monde ! Soulagés également de constater leur extraordinaire faculté d’adaptation à ce mode de vie inédit qui sera le leur durant trois ans. Cela est du meilleur augure pour la suite de notre voyage…
Après trois jours de repos parmi nos amis et quelques somptueux banquets de grillades goûteuses à souhait, nous sommes prêts à prendre la route. Notre objectif est d’atteindre les chutes d’Iguaçu situées à 1 600 kilomètres de Buenos-Aires, à l’extrême nord-est de l’Argentine. Jusqu’à Zarate, dernier grand port situé sur le Parana en amont du Rio de la Plata, les paysages nous sont encore très familiers. En revanche, au-delà, la province d’Entre Rios qui borde le Rio Uruguay est rapidement dépaysante. Plus sauvage, elle présente de grandes étendues boisées de feuillus, de pins et de palmiers. De grandes propriétés agricoles, les estancias, se succèdent de part et d’autre d’une route rectiligne et parfaitement entretenue. Chevaux et taureaux, hérons et cigognes peuplent ces merveilleuses contrées.
A la nuit tombante, nous atteignons l’une des dernières palmeraies encore totalement préservées de la région. Une piste nous mène sur les rives du Rio Uruguay. L’endroit est splendide. Nous y installons le premier d’une très longue série de bivouacs sauvages. Nous commençons enfin à vivre notre rêve de nature, de beauté, de solitude et d’imprévu. Le bonheur est dans nos têtes. Rien que pour cette nuit, nous avons eu raison de partir !
Traverser l’Argentine sans croiser le souvenir de son libérateur, le Général San Martin, est impossible. Héros mythique dans son pays aussi bien qu’au Pérou et au Chili, le célèbre général est un véritable fil conducteur pour nous. Ayant quitté l’Amérique du Sud pour l’Europe à la fin de sa vie, il s’installe à Boulogne-sur-Mer en 1848 avant de s’y éteindre deux ans plus tard. Il reposera plusieurs années dans la crypte de la cathédrale de Boulogne-sur-Mer avant d’être rapatrié à Buenos-Aires. A Yapeyu, son village natal, nos attaches boulonnaises, que nous ébruitons sans retenue, font vite le tour de toute la communauté ! Avec ce formidable passeport, nous devenons rapidement des célébrités que l’on vient visiter, saluer et surtout photographier !
En poursuivant vers le Nord, nous parvenons dans la région tropicale de Missiones. Nous ne sommes pas rassurés. Plus encore que le reste de l’Argentine, la région subit en effet une grave crise économique et sociale qui se traduit par une forte instabilité et une insécurité grandissante. Alors que, par prudence, nous nous étions fixés de choisir nos bivouacs avant le crépuscule, nous atteignons la cité d’Apostoles en pleine nuit. Les rues désertes et à peine éclairées de la ville que nous parcourons en tout sens ne nous inspirent rien qui vaille. Nous adressant en dernier recours à un pompiste retranché dans ce qui lui sert de blockhaus et accessoirement de bureau, nous sommes mis en relation avec l’un de ses clients. Par un extraordinaire effet du hasard, nous trouvons en moins de quinze minutes un emplacement sécurisé pour la nuit, un guide pour nos visites du lendemain et une invitation à déjeuner au son de l’accordéon ! Le mot hospitalité prend ici tout son sens…
Non loin d’Apostoles, se trouve San Ignacio. Ce gros bourg bien paisible héberge les ruines de la mission jésuite la plus importante d’Argentine. Fondée en 1632 pour les soustraire à l’oppression des colons espagnols, cette mission comptait à son apogée plus de 5 000 indiens Guaranis. Régulièrement pillée par les Portugais à la recherche d’esclaves, puis mise à sac et incendiée lors de la déchéance des Jésuites en 1759, San Ignacio abrite aujourd’hui de nombreuses ruines qui permettent d’imaginer la taille, l’organisation urbaine et le faste de ses édifices religieux. Ce site, désormais envahi par une végétation tropicale abondante conserve le mystère de ses heures de gloire et la solennité de ces lieux emplis de spiritualité. Nous vagabondons longuement entre les vieilles pierres de grès rouge qui, pour certaines, ont conservé les vestiges du travail des sculpteurs indigènes. J’adore ces ruines qui me rappellent d’autres sites où l’oeuvre de la nature se mêle si étroitement au travail de l’homme. La nuit tombée, je me promène, seul, dans les rues de San Ignacio. A cette heure, l’église est remplie de fidèles de tous âges qui chantent pieusement, les petits commerces font leurs dernières affaires, le groupe rock prépare le concert qu’il va donner dans le social club, des marchands ambulants vendent des saucisses de chorizo et de la barbe à papa.
A mesure que nous nous rapprochons des chutes d’Iguaçu, nous traversons des paysages de toute beauté. Sur ces terres de couleur ocre, les forêts d’araucarias et d’eucalyptus succèdent aux champs de maté et de manioc, aux plantations de bananiers, de papayers et d’orangers, aux cultures d’orchidées. Les maisons en dur sont ici remplacées par des cases en bois. Sur les bords de la route n°12, le dénuement de certains est patent. Pourtant, les sourires de bienvenue sont toujours aussi fréquents. Vivant d’une économie de subsistance, ces victimes de la crise économique travaillent, lorsqu’ils y sont invités, comme journaliers sur les grandes exploitations agricoles de la région. Leurs enfants s’entassent à la sortie des restaurants pour réclamer un peu de pain. Quant aux descendants des émigrés allemands arrivés ici après la première guerre mondiale et qui possèdent la plupart de ces propriétés, ils sont eux-mêmes dans une situation de quasi-faillite après la dévaluation de 75% de la devise nationale. Pour tous, c’est l’impasse. Pour nos filles, c’est la première rencontre avec l’une des réalités de notre monde, celui de la pénurie et de la misère. Spontanément, elles apprennent ici des gestes simples de don et de partage.
Alertés par de gros nuages de vapeur et des vrombissements assourdissants, nous touchons au but. Noyées dans un écrin de forêt tropicale, les chutes d’Iguaçu s’étendent devant nous, étourdissantes de beauté et de majesté. Surpassant dans leur splendeur les chutes Victoria et celles du Niagara, les chutes d’Iguaçu nous ramènent à l’aube du monde, à cette époque de l’humanité que l’on imagine baignée dans une lumière, une unité et une harmonie d’ordre divin. Sensibles comme nous à la magnificence des lieux, Ingrid et Eva, que nous chargeons d’une mission d’exploration, nous guident durant trois jours dans tous les recoins du site. Emboîtant leurs pas, nous traversons d’incroyables tronçons de forêt tropicale et franchissons, à pic des torrents, la multitude de rivières qui s’y déversent pour former de terrifiantes marmites bouillonnantes. Parfois, selon la force et la direction du vent, nous nous retrouvons enveloppés de milliards de gouttelettes d’eau qui rafraîchissent opportunément nos visages et nos corps cuits à l’étuvée. Malgré une présence humaine de plus en plus forte, la faune sauvage est ici encore très présente. Elle se fait voir et entendre en abondance. Les filles découvrent ainsi le lézard Tegu, dont certains spécimens atteignent une longueur de deux mètres, un couple de sympathiques coatis qui reniflent nos sacs avant de regagner le sommet d’un arbre, ainsi que d’innombrables toucans, perroquets et papillons qui se groupent en nuées multicolores. Dans cet univers magique, quoique oppressant d’humidité et de chaleur, nos nuits sont moins belles que nos jours. Harcelés dès le soir par des armées d’insectes effrayants autant que voraces, nous en sommes réduits à nous réfugier dans Pica. En réalité à nous y calfeutrer, toutes fenêtres fermées, car nos moustiquaires ne résistent pas longtemps à l’intelligence et aux assauts répétés de nos agresseurs qui doivent, à juste titre, nous considérer comme d’appétissants intrus. Par 40° de température ambiante, Pica perd à l’évidence de son agrément. Et ce n’est pas la cuisson, avec son lot de vapeur, de pâtes italiennes réclamées à corps et à cris par les filles qui vient arranger la situation !!!
Avec les jours qui passent, notre vie à bord de Pica s’organise. Peu à peu, chacun y trouve ses marques. Les filles s’approprient rapidement l’espace qui entoure leurs lits superposés en y apportant des touches décoratives très personnelles. Les petites étagères conçues pour recevoir leurs souvenirs de voyage se remplissent petit à petit de poupées et de figurines représentant les animaux rencontrés en cours de route. Quant aux parois de Pica, elles se recouvrent de dessins et de photos. Si les filles s’habituent très vite à ce nouvel espace de vie pourtant réduit en taille, j’éprouve pour ma part quelques sérieuses difficultés d’adaptation. Je dois d’abord apprendre à contrôler l’ampleur de mes gestes. Car tout, à bord de Pica, est étroit. Je peste contre notre douche, minuscule, contre ce couloir de moins d’un mètre de large qui rend impossible le croisement de deux personnes, contre notre litière où il est exclu de se tenir en position assise. A tout moment je me cogne, m’accroche ou me heurte à un meuble, un plafond, une porte de placard, un jouet, un livre ou un paquet de vêtements… Je dois ensuite apprendre à survivre à la tranche horaire de 18 à 20 heures. Habitué comme tous les pères de la terre à rejoindre le domicile familial après l’extinction des feux, lorsque tout est calme pour le retour du guerrier, je découvre avec effroi les coulisses de la scène. Du fait de la promiscuité des lieux, l’excitation qui y règne, pour moi, devient vite éprouvante. Ici, pas moyen d’échapper aux protestations des filles qui refusent de se doucher, de goûter aux papayes fraîches ou de ranger leurs jouets. Il serait si bon pourtant de pouvoir se réfugier dans son bureau. Mais, dans Pica, point de bureau ! A défaut, je me tiens dehors. Quitte à sacrifier mon épiderme pourtant fragile aux prédateurs de toute nature ! Lorsque, après une dernière berceuse et des câlins qui n’en finissent pas de durer, le calme revient dans Pica, je retrouve enfin la plénitude de mes esprits. Il est l’heure, alors, de trier nos photos numériques, de poser sur papier nos mémoires du jour, de préparer l’itinéraire du lendemain, de rêver à nos parcours à venir.
D’Iguaçu à Ushuaia en Terre de Feu, il n’y a que la bagatelle de 6 300 kilomètres à parcourir ! Renonçant à traverser le Paraguay, dont l’Argentine a fermé la frontière dans une tentative désespérée de lutte contre les contrebandes de toute nature, nous prenons la route du sud en direction de la Patagonie.
A partir de Posadas, à la pointe sud du Paraguay, nous longeons l’Esteros del Iberia, un formidable sanctuaire animalier qui abrite, à côté de taureaux et de chevaux sauvages, une grande variété d’oiseaux. A notre approche, il n’est pas rare de voir s’envoler des groupes compacts de cigognes, d’aigrettes blanches, de hérons ou de flamants roses. Dans cette véritable Camargue, entièrement inondée depuis qu’elle subit des orages d’une violence inouïe, nous n’évitons pas les enlisements à répétition. Seul, avec ma pelle et mon courage, je dégage les six roues de Pica de ces pièges de boue. Pour échouer un peu plus loin dans une nouvelle ornière ! Pendant ce temps, à l’intérieur de Pica, Laetitia lutte pour résoudre de graves problèmes d’infiltration d’eau. La vie n’en est pas moins formidable !
Si l’Argentine demeure un pays à faible densité humaine, il n’en compte pas moins quelques agglomérations importantes établies sur ses principaux cours d’eau et sur les rivages de l’océan Atlantique. Franchissant le fleuve Parana, nous traversons ainsi les villes de Santa Fe, Rosario et Parana. Autour d’elles, des bidonvilles, qui s’étendent en ceinture sur des kilomètres, gagnent sur les vastes plaines du centre. Par centaines de milliers, des individus s’y entassent, totalement démunis du minimum vital et sans espoir d’avenir.
Abandonnant derrière nous les paysages tropicaux du nord-est argentin et son lot de misère, nous abordons les paysages infinis de la pampa. Quelques gros bourgs s’y succèdent à intervalles de cent kilomètres. La circulation désormais se raréfie. Nous ne croisons plus que trois à quatre véhicules par heure. Entre deux bourgades, des estancias gigantesques cultivent des milliers d’hectares, notamment de soja, et exploitent d’immenses troupeaux de bovidés pour produire du lait et l’une des meilleures viandes du monde. Seuls quelques nandous viennent opportunément distraire la monotonie de notre route. Une pluie torrentielle et quasi-ininterrompue nous accompagne jusqu’à Pedro Lure sur la rive nord du Rio Colorado. Au-delà commencent les vastes plateaux caillouteux et steppiques de la Patagonie.
Aborder ce gigantesque territoire qui s’étend sur une surface grande comme une fois et demie la France, c’est un peu comme entreprendre la traversée d’un océan. Il faut y mettre beaucoup de passion, de détermination et d’endurance. Jusqu’à Ushuaia, ce sont en effet des milliers de kilomètres de pistes, souvent très dégradées et balayées par de terribles vents d’ouest, qui nous attendent. C’est sans doute pour cela que la colonisation de cette partie du globe, menée par une population d’origine anglo-saxonne, ne démarra pas avant la fin du XIXe siècle. Magellan, pourtant, en avait exploré les côtes dès 1520.
Sur le premier tronçon de 400 kilomètres, nous ne rencontrons pas âme qui vive ni station-service ! Les étendues sont immenses et recouvertes d’une végétation rase d’épineux et de graminées. Seuls quelques ovins isolés peuplent encore cette contrée. Il y a tout juste cent ans, nous aurions pu y croiser les populations d’origine. Malheureusement pour eux, et pour nous aujourd’hui, les Patagons furent les tristes victimes d’une extermination totale qui ne laissa pas de survivant… A force d’acharnement aveugle, la faune sauvage de Patagonie faillit subir le même sort. Heureusement, quelques pionniers en matière de préservation de la nature surent prévenir les catastrophes annoncées et convaincre les autorités de mettre en place des réserves animalières en principe inviolables.
La Loberia, au sud de Carmen de Patagones est l’une de celles-ci. Absent des cartes routières, ce site exceptionnel ne figure même pas sur nos guides de voyage. Pourtant une route superbe, posée sur de vertigineuses falaises qui dominent l’Atlantique, nous conduit jusqu’à la réserve. Nous y sommes accompagnés par des centaines de perroquets qui, se jouant des effets du vent, se lancent du haut des rochers dans des plongeons acrobatiques. A l’arrivée, un seul habitant, le gardien de la plus grande colonie permanente de lions de mer de l’hémisphère sud. Là, aux pieds des falaises qui servent de refuge à des centaines de couples de ces perroquets voltigeurs, sont installés 4 000 de ces étonnants mammifères. Leur nombre passe à 20 000 en hiver, durant la période d’accouplement, lorsque la plus grosse partie de la colonie s’en revient de la péninsule Valdès, plus au sud. Captivés, nous passons des heures à observer les joutes parfois féroces des mâles dominants, les exercices de séduction des femelles, les jeux de leurs progénitures et les parties de pêche de la colonie. Seuls ! Nous sommes seuls à contempler le spectacle prodigieux d’une nature encore intacte et désormais protégée. Avec l’autorisation du gardien de la réserve, nous établissons notre bivouac sur les hauteurs du site, à proximité de ces fantastiques animaux. L’émerveillement des filles est à la hauteur de la magie des lieux.
Les 600 kilomètres qui séparent la Loberia de Puerto Piramides prolongent ce sentiment de monotonie que dégage la steppe patagonienne. Suivant l’exemple des camionneurs argentins qui éprouvent comme nous le besoin de se dégourdir les jambes, nous faisons régulièrement halte devant les petites chapelles édifiées à la mémoire de la Difunta Correa. Cette héroïne, morte de soif au bord d’une route et aujourd’hui sainte patronne des routiers, fait l’objet d’un culte sans précédent. En souvenir de cette tragédie, les conducteurs de poids lourds y déposent leurs bouteilles vides et expédient une prière. Bel hommage, même si cela confère parfois à ces endroits sacrés des allures de décharge !
Si Puerto Piramides nous offre d’apercevoir nos premiers guanacos, un sympathique cousin du lama, ce petit port de pêche aux allures de bout du monde, est surtout renommé pour ses rassemblements d’énormes colonies de lions et d’éléphants de mer, de manchots de Magellan et de baleines. Pour les découvrir, nous nous installons pour quelques jours dans les dunes de la baie des baleines, au milieu des tamaris en fleur.
Menacées d’extinction par l’homme, son seul prédateur, les baleines trouvent ici, dans les eaux limpides du Golfo Nuovo, un véritable sanctuaire pour donner naissance à leurs baleineaux. Après une première rencontre au large des côtes brésiliennes, je suis impatient de revoir le roi des cétacés sur sa route migratoire vers les régions antarctiques et de le faire découvrir à nos filles. Par une météo très favorable, j’embarque toute la famille sur une chaloupe motorisée à la recherche des baleines franches australes. Très rapidement nous apercevons une première baleine et son jeune âgé de trois mois. Moteur éteint, nous passons un moment d’une grande intensité émotionnelle en leur compagnie. Nous parvenons ensuite à aborder un grand mâle, de quinze mètres et trente tonnes, qui semble prendre plaisir à se jouer de notre embarcation. Pendant près d’une heure, à portée de nageoire, nous observons l’habileté de ses manœuvres aquatiques et la grâce de ses déplacements, tout en lenteur et en souplesse. La puissance de son panache de vapeur, qui nous asperge à plusieurs reprises, fascine les filles autant qu’elle les amuse. Sur le retour vers la baie de Puerto Piramides, une quatrième baleine nous offre le spectacle de ses plongeons à la surface de l’eau et nous honore de plusieurs saluts du bout de sa queue en V qui caractérise si bien cette espèce. Moment d’union, moment de paix, moment de grâce. Les filles en redemandent !
Au volant de Pica, dans une ambiance de safari africain, nous sillonnons les pistes poussiéreuses de la péninsule Valdès. La steppe aride y abrite une faune bien adaptée et facile à apercevoir. Les guanacos cohabitent ici avec des nandous, des renards, des lièvres et des maras, curieux mélange de lièvre et de biche. Sur la façade orientale de la péninsule, nous observons à loisir des manchots de Magellan, pas du tout effarouchés par notre incursion sur leur territoire. Sans doute la présence d’Eva, qui à deux ans fait encore figure de gros pingouin, les rassure-t-elle ! A quelques kilomètres de là, face à l’Atlantique, une importante colonie d’éléphants de mer se prélasse au soleil. D’apparence plus pacifique que les lions de mer, ces imposants animaux, qui pèsent tout de même près de quatre tonnes pour les mâles, viennent ici se reproduire avant de reprendre leur route vers l’extrême sud. Avec prudence, nous descendons au pied de la falaise qui surplombe leur plage et les approchons jusqu’à une vingtaine de mètres. Pour éviter de susciter l’agressivité des gros mâles, nous adoptons une attitude soumise, à genou et en silence. Devant l’allure spectaculaire de ces énormes mastodontes qui poussent de-ci de-là de redoutables rugissements, les filles, d’habitude si volubiles, observent pendant plus d’une heure un silence absolu !
Parfaitement conçu pour l’asphalte des belles routes européennes, notre camping-car souffre énormément sur les revêtements de terre et de sable de la péninsule. Avec le soleil couchant en face de moi, sur ces pistes en dévers qui comptent de longs tronçons de tôle ondulée, il n’est pas rare que je me laisse déporter vers les bas-côtés sablonneux de ces chemins. A plusieurs reprises j’évite de justesse le basculement de Pica sur l’un de ses flancs, un accident qui signerait la fin de notre aventure ! En revanche, je ne parviens pas à échapper à quelques spectaculaires ensablements dont je sors épuisé… Pourtant, il faut tenir. La Terre de Feu est encore à plus de 2 000 kilomètres !
Poursuivant notre longue descente vers Ushuaia, nous multiplions les occasions de rencontre avec la faune sauvage. A Punta Tombo, comme chaque année au mois d’octobre, c’est un million de manchots de Magellan qui viennent ici pondre et couver leurs oeufs. Evoluant librement au milieu d’eux, nous observons, avec discrétion et recueillement, leurs déplacements, les parties de pêche et les joutes aquatiques auxquelles ils se livrent, et surtout les marques de tendresse que se témoignent les couples. Comme toujours, Eva, dont la taille dépasse à peine celle des manchots, est la plus rapide à repérer les terriers les plus dissimulés ! Plus au sud, à l’embouchure du Rio Deseado, c’est à bord d’un zodiac que nous partons découvrir d’importantes colonies d’otaries, de cormorans et de manchots. Dans cet endroit encore isolé du monde où seules quelques âmes vaillantes ont décidé de s’établir, la communion avec la nature est totale.
A mesure que nous progressons vers la Terre de Feu, les pistes du Grand Sud nous font découvrir des paysages semi désertiques de plus en plus grandioses. Eparpillés dans un univers de rocaille, de sable et de végétation rase, de nombreux points d’eau constituent l’habitat naturel des flamants roses et des oies sauvages qui peuplent par milliers la Patagonie. Si notre route emprunte le plus souvent des tronçons noyés dans la steppe, il nous arrive également de longer de superbes plages encore totalement préservées. Ici, les implantations humaines restent rares. Et tant mieux ! Car les villes patagoniennes, dans leur extrême dénuement, offrent un visage peu attrayant, avec leurs rues en terre, leurs habitations de fortune, leurs supérettes désolées et leurs édifices publics dévastés par le temps et la négligence. Pas de quoi s’éclater ! Même les moutons, pourtant épargnés par les crises monétaires à répétition que subissent leurs propriétaires, finissent par adopter l’allure résignée de ceux qui n’en peuvent plus de résister aux caprices du vent et aux bourrasques économiques.
Datant du début du XXe
