En quête de reconnaissance - Yves Balet - E-Book

En quête de reconnaissance E-Book

Yves Balet

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Beschreibung

Machinations et vengeances dans le monde viticole

Thomas, à la recherche désespérée d’un père inconnu. Le corps de Marie, sa mère, découvert dans une cuve de vin en fermentation. Tout semble amener la justice à conclure à un matricide sans circonstances atténuantes. Mais, du fond de sa prison, Thomas crie son innocence.
En remontant le fil de la vie tourmentée de son client, l’avocat François Ledain va découvrir, au-delà d’un drame familial, une vaste machination qui agite le monde de la vigne et du vin.
Mensonges et vérités, quête indicible de l’amour maternel, désir de vengeance et magouilles inavouables vont conduire les protagonistes de ce drame au bord de la rupture et de la mort.

Après Le Mystère Pepeyrand, découvrez le nouveau roman surprenant d'Yves Balet !

EXTRAIT

– Eh bien voilà, je crois qu’il vaut mieux que j’aille droit au but. Mon ami est accusé de meurtre.
Je restai abasourdi par cette révélation. Malgré mon expérience, il ne m’était jamais arrivé que quelqu’un me fasse un tel aveu, d’entrée de jeu.
– Vous comprendrez, madame, que je sois surpris par votre déclaration. Pouvez-vous m’en dire un peu plus.
– Maître, je comprends votre incrédulité, mais je vous confirme que mon ami est bien inculpé de meurtre et se trouve actuellement enfermé à la maison d’arrêt du Bois-Mermet près de Lausanne.
– Dois-je comprendre que le meurtre a été commis dans le canton de Vaud ? Si tel est le cas, il vaudrait mieux consulter un avocat vaudois. Il m’est difficile d’intervenir depuis le Valais.
– J’en suis bien consciente, mais mon ami a insisté pour que j’aie recours à vos services. Selon lui, vous faisiez partie des amis de ses parents et vous l’avez connu alors qu’il était enfant.
J’étais vraiment intrigué par les déclarations de cette femme et je me demandais quel lien je pouvais bien avoir avec un homme accusé d’un crime si grave.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce polar romand, ficelé avec une sobriété efficace et vieilli en fût de chêne, est un heureux assemblage de péripéties, de dialogues intrigants et de discrète psychologie. - Marie Claire

À PROPOS DE L'AUTEUR

Yves Balet est avocat et notaire à Sion, où il vit. Il a défendu plusieurs causes pénales importantes dans sa région. Il passe une partie de son temps, consacré à l'écriture, dans la résidence qu'il possède en Dordogne. Il est l'auteur d'un récit intitulé L'Enchaînement (2012) et d'un roman, Le Mystère Pepeyrand (2014), tous deux publiés aux Éditions Slatkine.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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À Nathalie, Stéphane, François-Xavier et Marie-Sophie

« Le vrai miroir de nos pensées est le cours de notre vie. »Montaigne, Essais 1

PROLOGUE

L’image qu’il aperçut en ouvrant les yeux fut celle de la neige qui tourbillonnait en flocons légers derrière la baie vitrée de la chambre. Son premier sentiment fut de se réjouir de l’arrivée de cette neige qui allait recouvrir les sommets des Alpes où il adorait se livrer à la pratique du ski libre. On était fin avril et il se demanda si ce retour de l’hiver était le fruit de son imagination. Très vite le sentiment de bien-être qu’il avait ressenti se perdit dans le brouillard qui envahissait son crâne, accompagné d’une douleur qui vrillait ses tempes. Il referma ses yeux et tenta de trouver à nouveau le sommeil. Il tira la couette sur sa tête pour s’abriter de cette lumière blanche et cotonneuse qui traversait la vitre pour s’insinuer sous ses paupières closes. Il allait se rendormir lorsque des effluves de parfum féminin et de sueur, mêlées, chatouillèrent ses narines. Il tendit son bras et sa main rencontra une masse de cheveux fins et soyeux. Sans se retourner, il laissa glisser sa main sur la peau de sa compagne qui dormait collée contre lui et oublia pour un instant la douleur qui résonnait dans sa tête, puis se força à rester immobile, en tentant de reprendre ses esprits. Ce n’était certes pas la première fois qu’au gré d’une rencontre d’un soir, il se réveillait au matin avec une femme dans son lit. Il aimait plaire et conquérir. À plus de quarante ans, Thomas Delapierre avait un corps d’athlète qu’il sculptait par la fréquentation assidue des salles de sport. Son sourire, perché à plus d’un mètre quatre-vingt-cinq, et l’impression de force qu’il dégageait, le rendaient irrésistible aux yeux des filles qu’il rencontrait au fil de ses sorties nocturnes. Le plus souvent, il ne donnait pas suite à ses aventures d’un soir. Parfois, il tentait de prolonger la relation engagée, mais celle-ci s’étiolait bien vite, Thomas étant incapable d’offrir à une compagne un équilibre dont il était lui-même dépourvu. Il avait pourtant le sentiment que sa rencontre de la veille pouvait donner un autre cours à sa vie. Il connaissait Bettina depuis plusieurs années. Ils avaient connu une aventure sans lendemain alors qu’ils n’étaient que des adolescents avides de découvrir les joies du sexe, puis s’étaient perdus de vue. Elle avait semblé heureuse de le revoir et était restée à ses côtés pendant toute la soirée passée en boîte. Ils avaient dansé ensemble et vite compris qu’ils finiraient la nuit dans le même lit. Bettina était en compagnie d’une amie qu’il ne connaissait pas mais qui semblait, elle aussi, attirée par lui. Ils n’avaient échangé que quelques mots, mais Thomas avait eu l’impression gênante qu’elle examinait le moindre de ses gestes. À un moment de la soirée, cette fille avait parlé à l’oreille de Bettina et toutes les deux l’avaient regardé intensément. Accaparé par Bettina qui se montrait de plus en plus entreprenante, Thomas avait tenté d’oublier le regard de cette amie, mais n’avait pu se défaire du sentiment étrange d’être épié. Les événements de la nuit lui revenaient en mémoire par bribes entrecoupées de lancées douloureuses sous son crâne. Il se reprochait d’avoir consommé trop d’alcool. Et pourquoi s’était-il à nouveau énervé au cours de la soirée ? Il ne se souvenait pas de la cause exacte de son exaspération, mais il voyait bien le visage étonné de l’homme qu’il avait insulté pour un motif futile, disparu de sa mémoire. Il fallait qu’il tente de maîtriser ses nerfs à l’avenir. Il faisait chaque jour son examen de conscience et se promettait de garder son calme, mais il se savait capable de déraper à la moindre contrariété. Dans sa jeunesse, ses colères se terminaient par des accès de violence gratuite qu’il poussait à l’extrême. Un simple regard pouvait conduire l’effronté à subir une véritable correction qui se terminait dans le sang. Ce temps était révolu et Thomas était fier d’avoir réussi à éliminer sa propension à choisir la force brute pour régler ses conflits. Mais il se demandait encore pourquoi il se sentait en perpétuel état d’agressivité contenue. Un très léger ronflement lui rappela la présence de la femme à ses côtés. Il tourna sa tête pour constater que Bettina dormait sur le ventre, sa chevelure brune cachant à moitié son visage. Elle avait repoussé la couette jusqu’au bas de son dos et il prit plaisir à admirer ses épaules bien dessinées et le grain de sa peau que les vagues souvenirs de la nuit lui disaient être d’une grande douceur. Il faillit étendre sa main pour vérifier, mais se retint juste avant le contact. Il devait rassembler ses souvenirs avant le réveil de sa compagne. Quelque chose s’était produit durant la soirée qui l’avait mis mal à l’aise, mais sa mémoire refusait, pour l’instant, de lui donner une explication cohérente. Il se leva sans bruit et se rendit aux toilettes dont la porte, située en face de son lit, était restée ouverte. Après avoir uriné longuement, il laissa l’eau froide du lavabo couler sur ses mains, puis s’aspergea le visage, à plusieurs reprises. Il releva sa tête et se trouva en face de son image, reflétée dans le miroir au-dessus du lavabo. Certes, il avait l’air un peu fatigué par les excès de la nuit, mais son visage lui parut toujours aussi beau. Son crâne rasé mettait en valeur la largeur de son front. Ses sourcils finement allongés donnaient à ses yeux verts une profondeur habitée de mystère qui, il le savait, faisait une grande partie de son charme. Son nez droit, aux narines arrondies largement ouvertes, exprimait sa sensualité et son appétit de vivre. Sa bouche large, aux lèvres bien marquées, sur un menton carré, complétait l’image de beau mec qu’il aimait cultiver. Il passa la main sur son crâne et admira au passage les tatouages qui recouvraient entièrement son torse et ses bras. Il les considérait comme des œuvres d’art acquises dans la douleur surmontée. Chacun d’eux avait un sens pour lui ; il les avait dessinés, avant de demander au tatoueur de les imprimer à jamais sur sa peau. Il allait regagner sa chambre, lorsque lui revint à l’esprit une phrase que la femme, qui dormait dans son lit, avait lancée la veille, après lui avoir fait l’amour. Il ne se souvenait pas des termes exacts employés, mais il savait que les paroles de Bettina l’avaient atteint au plus profond de ses tripes. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il regagna la chambre et constata que Bettina était réveillée et fixait son regard sur son corps nu. Il s’étendit sur le lit, à même la couette, les yeux grands ouverts. Bettina caressa ses épaules et son torse, le regard toujours rivé sur les dessins bleutés qui recouvraient sa peau.

– Ils sont beaux tes tatouages. On dirait des peintures égyptiennes.

– C’est exactement ça. J’aime tout ce qui a trait à l’ancienne Égypte et à ses pharaons.

Elle garda le silence et il apprécia qu’elle s’en tînt là. Ses tatouages étaient une chose très personnelle. Certains jours, il aimait les montrer, mais ne supportait pas qu’on l’interrogeât sur leur signification. Il considérait cela comme une intrusion dans sa vie intime. Pour l’instant, ce qui le troublait, c’était l’attitude de cette fille, Sybille – son prénom venait de lui revenir en mémoire – qui n’avait cessé de le scruter d’un œil curieux durant la soirée de la veille. Bettina lui avait donné une explication à laquelle il n’avait pas vraiment prêté attention, trop occupé qu’il était à la déshabiller et à la caresser. Ces paroles, il voulait les réentendre, car il sentait au plus profond de lui qu’elles allaient changer le cours de sa vie. Il voulait une confirmation.

– Bettina, tu m’as dit quelque chose cette nuit, quand nous faisions l’amour. Est-ce que tu t’en souviens ?

– Oui, que tu étais beau et que j’étais bien dans tes bras.

– Oui, oui, je sais. Mais c’est pas ça. Tu m’as parlé de père et de grand-père.

– Ah ! c’est vrai. Selon Sybille, tu ressembles à son père et tu as la démarche et l’allure de son grand-père. Elle a ajouté qu’elle pensait que tu étais son frère.

Bettina avait lâché sa petite phrase d’une voix douce et indifférente, mais elle l’avait atteint au plexus. Il se tourna vers la baie vitrée et nota que la neige avait cessé de tomber et s’était transformée en pluie fine. Un doux bien-être l’envahit. Il ressemblait enfin à quelqu’un. Dès sa plus tendre enfance, il avait tenté de se trouver une identité, mais il s’était toujours senti comme un ovni lâché en ce monde par des extraterrestres, repartis aussitôt vers leur planète. Et voilà qu’aujourd’hui cette fille, rencontrée au hasard d’une soirée, lui faisait le don d’une ressemblance. Il resta un long moment silencieux puis se tourna vers Bettina qui paraissait surprise de sa réaction.

– Quel est le nom de ton amie ? lui demanda-t-il

– Sybille Morerod.

Bien sûr, les impressions de Sybille ne prouvaient rien, mais pour Thomas, elles représentaient un espoir fou, une lumière au bout du tunnel.

* * *

Six mois plus tard, j’étais au volant de ma voiture et je roulais en direction du centre hospitalier universitaire de Lausanne. La nuit était tombée sur la ville et la pluie se déversait avec fureur sur le pare-brise de mon véhicule. L’orage était si violent que j’avais peine à distinguer les feux arrière du poids lourd qui me précédait. Mon cœur battait très fort dans ma poitrine. Ma bouche était sèche et je sentais des gouttes de sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale. L’annonce de la tentative de suicide de Thomas m’avait sonné. Une lourde chape de culpabilité m’engourdissait les membres et je faillis manquer l’arrêt au feu rouge qui jaillit derrière les torrents d’eau s’abattant sur ma vitre avant. Je stoppai net et me mis à hurler. J’en voulais au monde entier, à la société, à la justice, à l’univers carcéral et à moi-même, surtout. Comment les choses avaient-elles dégénéré au point de conduire à la mort probable de mon client ? Pour quels motifs obscurs n’avais-je pas su prévenir le drame ? Certes c’était la faute du juge qui avait refusé toutes mes demandes de mise en liberté provisoire, mais je portais l’entière responsabilité d’avoir été incapable de le convaincre à temps de l’innocence de Thomas. J’avais failli et mon seul espoir reposait sur la capacité des médecins de ramener mon client à la vie. J’entrai dans le parking de l’hôpital, garai ma voiture sur la première place disponible et sautai de mon véhicule. Je n’avais ni manteau, ni parapluie et me présentai dégoulinant de pluie au guichet de la réception :

– François Ledain, avocat. Je désire voir mon client, Thomas Delapierre.

La réceptionniste, à l’aspect revêche, consulta son registre puis m’indiqua, sans même lever les yeux, la direction du service des soins intensifs.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE 1

Je terminai la lecture de l’acte authentique en lisant la phrase rituelle :

« Dont acte, fait et passé, l’an, le mois, le jour que sus en mon étude, lu aux comparants qui le déclarent conforme à leur volonté et le signent aussitôt avec moi, notaire. »

Les clients sortirent de mon bureau et je laissai mon regard faire le tour de la pièce, admirant au passage les tableaux de Catherine Porentru Wettstein, une artiste rencontrée quelques années plus tôt dans un marché en Alsace. Une rencontre qui s’était transformée en une belle amitié faite de complicité dans nos goûts artistiques. J’avais la primeur de ses œuvres et elle était la première à lire les épreuves de mes livres. Sa peinture, faite de matières longuement travaillées et de couleurs vives et contrastées, me rassurait et me donnait la force d’affronter la perte insidieuse et progressive des forces de ma jeunesse. J’allais avoir soixante-dix ans et je voyais avec effroi approcher la date fatidique de cet anniversaire qui ferait de moi un vieux aux yeux de ce monde où la vieillesse est une tare. C’était inscrit dans la loi. À la fin de l’année 2012, mon sceau de notaire me serait retiré. Après quarante ans de loyaux services, le couperet allait tomber. J’allais devenir inapte. J’appréhendais l’arrivée du jour où je devrais retirer la mention « notaire » de la plaque indiquant « François Ledain, avocat et notaire » à la porte de mon étude. Je trouvais complètement injuste d’être relégué au rang de bon à rien, alors que je me sentais en pleine possession de mes moyens intellectuels et physiques. Ma clientèle était nombreuse et satisfaite de mes services. Je gagnais bien ma vie et je payais de lourds impôts. Pourquoi l’État, que j’avais servi au mieux durant de si longues années, voulait-il m’enlever mon droit d’exercer mon métier ? Par bonheur, il me restait ma profession d’avocat, puisque dans le canton du Valais, où je réside, il est possible d’exercer simultanément les deux activités. Allez comprendre pourquoi j’étais apte à être avocat et, soudain, incapable d’agir comme notaire, me disais-je. Une telle distinction avait certainement dû naître dans l’esprit embrumé d’un fonctionnaire de notre belle administration. J’en étais là de mes réflexions lorsque ma secrétaire frappa à la porte de mon bureau pour m’indiquer qu’une jeune dame insistait pour me voir sans attendre. Je n’avais pas pour habitude de recevoir sans rendez-vous, mais je pensai qu’une rencontre impromptue pourrait me distraire de ma nostalgie et j’acceptai de la recevoir.

Je vis entrer une jeune femme à qui je ne donnai pas plus de trente-cinq ans. Elle était grande, un mètre soixante-quinze au moins. Elle portait une veste en cuir de couleur vert olive qui descendait jusqu’à ses genoux et qui se plaquait sur son corps d’une minceur surprenante. La pâleur de son visage était accentuée par une chevelure brune coupée au carré et formant une vague sur son front. Elle s’avança vers moi avec un grand sourire, découvrant une dentition parfaite, et me tendit une main longue et effilée que je pris avec précaution, tant tout dans cette femme me parut d’une grande fragilité. Elle plongea ses yeux d’un brun profond dans les miens et je m’aperçus que son apparente fragilité physique n’était que l’enveloppe d’une personne animée d’une forte volonté. Elle se présenta :

– Je m’appelle Bettina Martin et j’habite à Lausanne. Je viens vous consulter pour un ami qui se trouve en grande difficulté.

– Je vous en prie asseyez-vous et dites-moi ce qui vous pousse à vouloir me rencontrer en urgence.

Elle prit place en face de moi et retira sa veste, ce qui me permit de constater qu’elle avait la minceur des femmes que je n’avais l’habitude de voir que sur les couvertures des magazines féminins. Son port de tête était d’une rare élégance et son sourire éclatant, mais ses mains, aux ongles peints en rouge carmin, tremblaient un peu lorsqu’elle se mit à parler d’une voix douce.

– Eh bien voilà, je crois qu’il vaut mieux que j’aille droit au but. Mon ami est accusé de meurtre.

Je restai abasourdi par cette révélation. Malgré mon expérience, il ne m’était jamais arrivé que quelqu’un me fasse un tel aveu, d’entrée de jeu.

– Vous comprendrez, madame, que je sois surpris par votre déclaration. Pouvez-vous m’en dire un peu plus.

– Maître, je comprends votre incrédulité, mais je vous confirme que mon ami est bien inculpé de meurtre et se trouve actuellement enfermé à la maison d’arrêt du Bois-Mermet près de Lausanne.

– Dois-je comprendre que le meurtre a été commis dans le canton de Vaud ? Si tel est le cas, il vaudrait mieux consulter un avocat vaudois. Il m’est difficile d’intervenir depuis le Valais.

– J’en suis bien consciente, mais mon ami a insisté pour que j’aie recours à vos services. Selon lui, vous faisiez partie des amis de ses parents et vous l’avez connu alors qu’il était enfant.

J’étais vraiment intrigué par les déclarations de cette femme et je me demandais quel lien je pouvais bien avoir avec un homme accusé d’un crime si grave.

– Écoutez, madame, je crois que nous avons mal commencé cet entretien. Dites-moi tout d’abord comment s’appelle votre ami ?

– Son nom est Thomas Delapierre.

Ce nom ne me disait rien et j’en fis part à la jeune femme, en pensant qu’il y avait certainement erreur sur la personne.

– Mais je dois préciser qu’il n’a pas toujours porté ce nom, ajouta-t-elle, Auparavant, il s’appelait Thomas Saugy. Ce nom vous rappelle peut-être quelque chose ?

– En effet, ce patronyme me rappelle celui d’une famille que j’ai côtoyée, lors de vacances prises dans le sud de la France, au Lavandou. Nous avions sympathisé, mais cela remonte à près de quarante ans. Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite. Nous nous sommes perdus de vue depuis quelques années. Je me souviens que, lorsque nous avons fait connaissance, la famille comptait un petit garçon de trois ou quatre ans prénommé Thomas et une fille qui n’était encore qu’un bébé à l’époque et dont le prénom m’échappe.

– C’est bien d’eux dont il s’agit. Thomas m’a parlé, lui aussi, de ces vacances sur la Côte d’Azur et des rencontres que vous avez eues, par la suite, avec ses parents.

– Oui, mais cela n’explique pas votre recours à mes services.

– Je ne peux pas vous donner d’autres explications. Je peux simplement vous dire que Thomas a insisté pour que vous preniez sa défense. Selon lui vous connaissez son histoire et sa situation familiale. Il paraissait certain que vous comprendriez.

Des souvenirs me revinrent à l’esprit. Cela remontait à mon premier mariage. Mon épouse et Marie, la mère de Thomas, s’étaient liées d’amitié. Pierre Saugy était un joyeux compagnon qui aimait faire la fête. Sans pouvoir parler d’une réelle affection, j’appréciais son humour et sa bonne humeur. Nous avions passé quelques week-ends et de nombreuses soirées en famille avec nos enfants dans son appartement de Lausanne et, le plus souvent, dans ma maison en Valais. Nous savions que Thomas n’était pas le fils de Pierre, mais nous n’y attachions aucune importance. J’avais pourtant constaté que Pierre avait une préférence pour sa fille et qu’il traitait parfois Thomas avec rudesse.

– Pouvez-vous me donner plus de détails, demandai-je. Quelles sont les charges qui pèsent sur lui. De quel meurtre l’accuse-t-on ?

Bettina Martin prit son temps pour me répondre puis déclara d’un seul jet :

– Il est accusé d’avoir tué sa mère. C’est incroyable, mais il a été arrêté hier après-midi par la police vaudoise. Je n’étais pas avec lui. Il a juste eu le temps de me parler par téléphone et m’a demandé de prendre d’urgence contact avec vous. Acceptez-vous de le défendre ?

La question était directe et la cause était grave. Je ne pouvais tergiverser devant cette jeune femme, bouleversée par ce qui arrivait à son ami. J’hésitai cependant à accepter. J’avais certes déjà défendu des meurtriers devant la juridiction pénale, mais cela remontait à plusieurs années. J’avais abandonné les prétoires pour me consacrer à mon activité de notaire et de conseil. Je n’étais pas certain d’être encore capable d’assumer la charge d’un dossier aussi lourd. L’histoire de la famille Saugy m’était revenue en mémoire et je savais qu’accepter le dossier de Thomas allait à me faire entrer dans un contexte familial fait d’abandons et de trahisons multiples. Marie et Pierre Saugy m’avaient expliqué que Thomas était né avant leur mariage de père inconnu. Il avait pris, à la naissance, le nom de sa mère, Carraro, si mes souvenirs étaient bons. Lors d’une rencontre ultérieure, en l’absence de son épouse, Pierre m’avait indiqué que le père naturel de l’enfant, qu’il avait reconnu, était un certain Daniel Delapierre, dont le nom, à l’époque, ne me disait rien. Quelques années plus tard, alors que nos relations s’étaient fortement espacées, Pierre m’avait dit que son épouse l’avait quitté pour se remettre avec le père de Thomas. Je savais donc à quoi m’attendre si j’acceptais le mandat.

D’un autre côté, l’échéance prochaine de mon activité notariale allait me laisser du temps libre et je pouvais compter sur deux collaboratrices jeunes et compétentes qui aimaient le débat pénal et qui pourraient me seconder et m’assister dans les dédales de la procédure. Avant de répondre, j’avais encore une question à poser à Bettina Martin.

– Connaissez-vous l’histoire de Thomas ? Vous a-t-il parlé de sa vie ?

– Oh oui ! Maître. Je ne suis avec lui que depuis quelques mois, mais il n’a cessé de me parler de sa vie et de sa souffrance. Je dois même dire que parfois cela m’agaçait un peu, mais son besoin de raconter ses frustrations était irrépressible. J’aurais préféré parler d’avenir avec lui, mais je sentais qu’il ne pourrait pas être heureux avant d’avoir réglé ses comptes avec son passé.

– Pensez-vous que cette frustration a un rapport avec le meurtre ?

– Je n’en sais rien, mais il est certain que ses relations avec sa mère étaient conflictuelles.

Je ne fus pas surpris par cette réponse. Le peu que je savais de l’histoire de Thomas me le laissait supposer. Voilà qui allait encore compliquer ma tâche. Je posai une dernière question.

– Pensez-vous que Thomas puisse être l’assassin de sa mère ?

Bettina Martin réfléchit un instant puis me lança en me regardant droit dans les yeux :

– Très franchement, je pense que Thomas est incapable d’avoir commis un tel acte, mais, comme je vous l’ai précisé, je ne le connais que depuis quelques mois.

Sa sincérité ne faisait aucun doute. Je décidai d’accepter le mandat, mais j’y mis certaines conditions.

– Madame Martin, je vais défendre votre ami. Je mettrai deux de mes assistantes sur ce dossier et je me ferai aider dans ma tâche par un confrère vaudois si cela est nécessaire.

– Je vous remercie infiniment. Vous n’avez pas de souci à vous faire pour le paiement de vos honoraires. Thomas dispose de moyens suffisants.

– Nous verrons cela en son temps. Pour le moment, il faut que je puisse rencontrer Thomas à la prison.

J’allais mettre fin à l’entretien, lorsque Bettina Martin ajouta :

– Excusez-moi, Maître, mais j’ai encore une requête à vous faire. Ma relation avec Thomas Delapierre est secrète. Je suis mariée et en instance de divorce, mais je n’ai pas encore quitté le domicile conjugal. Je voudrais éviter que mon mari soit mis au courant de ma démarche. Thomas n’a rien à voir avec la faillite de mon mariage, mais je préfère que mon mari ne soit pas informé pour l’instant de ma nouvelle relation.

– Je vous comprends. N’ayez cependant aucune crainte, je suis tenu au secret professionnel.

– J’aimerais pourtant être mise au courant du sort qui sera réservé à Thomas. Voici mon numéro de téléphone portable. Je vous serais reconnaissante de m’appeler si vous avez du nouveau.

– Je ne manquerai pas de le faire et je vous donne également mon numéro de téléphone mobile. Nous pourrons ainsi rester en contact.

Bettina Martin prit congé en me remerciant, une fois encore.

CHAPITRE 2

Je savais, par expérience, que les premières heures après l’arrestation sont essentielles et je tenais à être présent lors des interrogatoires de la garde à vue. Je pris contact avec le tribunal d’instruction pour annoncer mon mandat et demander une autorisation de visite. Le juge chargé du dossier ne fit pas de difficultés pour me laisser rencontrer mon client et me fit un rapide résumé du résultat de ses investigations. Selon les premiers éléments de l’enquête, Mme Marie Delapierre, propriétaire d’un commerce de vin, avait été retrouvée noyée dans une cuve de vin en fermentation. Mon client, qui avait été vu à la cave Delapierre, était le principal suspect selon la police. Il avait rendu visite à sa mère le 21 septembre pour une explication qui avait tourné à l’aigre. Il ne pouvait m’en dire plus pour l’instant. Je me rendis dès le lendemain matin à la prison du Bois-Mermet, au volant de ma voiture. En passant sur le viaduc de Chillon, j’admirai le lac Léman qui brillait sous un soleil perché sur les Alpes françaises. Au-dessus de moi le vignoble avait pris son feuillage d’automne mariant les rouges et les ors. Le véritable été indien qui baignait la région depuis plus d’un mois avait permis d’avancer de deux semaines la date des vendanges. Cette constatation me ramena à l’horrible mort de Mme Delapierre, dont le corps avait été jeté dans une cuve de moût en fermentation, et je me demandai comment le meurtrier avait pu se livrer à une mise en scène aussi macabre. J’étais impatient d’en savoir plus.

J’ai toujours détesté les prisons me demandant à quoi elles pouvaient bien servir. Je ne comprends pas comment nos sociétés évoluées en sont restées au système moyenâgeux du cachot et n’ont pas trouvé d’autres moyens pour contrôler et amender les criminels. Nos personnalités politiques devraient toutes passer quelques heures en détention et être soumises au régime pénitentiaire. Cela leur donnerait une meilleure idée des effets néfastes de l’emprisonnement sur n’importe quel individu. Ces pensées occupaient mon esprit, alors que je franchissais le sas d’entrée de la maison d’arrêt du Bois-Mermet. Le gardien de service contrôla ma carte avec un sourire un peu condescendant, puis me conduisit dans le petit parloir réservé aux visites des avocats. La salle était occupée par deux chaises placées de chaque côté d’une petite table en bois brun. Je restai debout et j’humai cette odeur typique qui envahit toutes les prisons et qui, pensai-je, devait être une des principales causes des tentatives d’évasion.

Quelques instants plus tard, Thomas entra dans le parloir, accompagné par le gardien. Je cherchai son regard. Le premier regard que vous accorde un prévenu vous en apprend souvent beaucoup plus long sur sa culpabilité que tout ce qu’il va vous raconter par la suite. Je notai avec satisfaction que celui de Thomas était franc et direct. J’avais devant moi un grand gaillard de plus d’un mètre quatre-vingt-dix qui semblait occuper tout l’espace. Je tentai de retrouver, sans y parvenir, les traits du petit garçon que j’avais connu plus de trente ans auparavant. Je m’avançai vers lui pour lui serrer la main et je constatai qu’il me dépassait de vingt centimètres au moins. Sous son crâne rasé, une barbe de plusieurs jours lui donnait un air dur et déterminé. Je remarquai immédiatement les tatouages qui couvraient ses avant-bras trop longs dont il semblait ne pas savoir que faire. Son visage se fendit d’un sourire un peu gêné, presque déférent, lorsqu’il me tendit la main en me disant :

– Salut, c’est gentil à toi d’être venu aussi vite.

Le tutoiement me surprit. Thomas se croyait au bon vieux temps de nos vacances communes. Pour ma part, je pensais que le vouvoiement s’imposait, malgré nos relations antérieures. Il était important, à mon sens, de garder une distance entre lui et moi. Nous nous dirigions vers une longue instruction, peut-être vers une cour d’assises, et je me voyais mal nous présenter devant des juges comme de vieux copains.

– Écoutez, Thomas, les institutions judiciaires ne sont pas précisément des lieux de loisirs. Je pense donc que, pour la bonne forme, il vaut mieux que utilisions le vous plutôt que le tu. Cela nous empêchera de commettre des impairs devant les juges. En premier lieu, j’aimerais que vous me confirmiez mon mandat. Je ne vous cache pas que j’ai été surpris que vous ayez recours à mes services pour vous défendre devant une juridiction vaudoise.

– Ben, je t’ai…, pardon, je vous ai choisi parce que vous me connaissez et que vous savez d’où je viens. Et puis, j’ai entendu parler de vous et je crois que vous êtes un bon avocat, apte à me comprendre. Je veux que vous preniez ma défense. Cela ne devrait pas être trop difficile puisque je suis innocent.

– Détrompez-vous, mon cher Thomas. Un grand avocat disait qu’il n’y a pas de cause plus difficile que celle de défendre un innocent. C’est blanc ou noir. Ou l’on obtient l’acquittement et c’est une grande victoire, ou l’on n’arrive pas à convaincre les juges, le client est reconnu coupable et passe sa vie en prison. Il n’y a pas de demi-mesure. C’est quitte ou double. Il faut donc mettre tous les atouts de notre côté.

Thomas m’écoutait à peine. Il n’était pas abattu et semblait persuadé d’être libéré rapidement. Je ne partageais pas son optimisme, car j’imaginais que le juge ne l’avait pas fait arrêter sans de forts indices à charge. Je renonçai à lui faire part de mon inquiétude et, bien qu’il m’ait déjà déclaré être innocent, lui posai à nouveau la question.

– Avez-vous tué votre mère ?

– Mais bien sûr que non ! C’est ridicule. Évidemment, je ne la portais pas dans mon cœur, mais si j’avais dû la tuer je l’aurais fait depuis très longtemps.

Voilà une réponse qui ne laissait rien présager de bon. Si Thomas espérait se disculper par de telles affirmations devant le juge, je ne donnais pas cher de ses chances d’éviter la cour d’assises. Je tentai de le calmer :

– Écoutez Thomas. Je crois que vous ne vous rendez pas compte de la gravité de votre situation et de la violence de l’institution judiciaire quand elle pense tenir un coupable. Je veux croire à votre innocence, mais il va falloir convaincre les juges. Pour cela, j’ai besoin que vous me fassiez le récit détaillé des faits pour lesquels un juge vous a envoyé derrière les barreaux. Thomas prit un air navré :

– Je n’en sais pas plus que vous. C’est une grossière erreur judiciaire.

– Je veux bien, mais il ne suffira pas de le prétendre pour vous tirer de ce mauvais pas, répondis-je. Selon le juge, vous vous trouviez sur les lieux du crime à la date à laquelle le meurtre a eu lieu. Pouvez-vous me dire ce que vous faisiez chez votre mère ce jour-là ?

– C’est une longue histoire. Disons, pour faire court, que j’allais demander à ma mère des explications sur ma filiation.

Devant mon air incrédule, Thomas ajouta :

– Vous connaissez un peu ma vie qui est encore plus compliquée que ce que vous pouvez imaginer.

– Très bien, lui dis-je, nous y reviendrons. Dites-moi ce qui s’est passé lors de cette entrevue avec votre mère.

– Pas grand-chose. J’ai insisté pour connaître l’identité de mon vrai père. Elle s’est très vite énervée et a tenté de m’agresser. J’ai voulu l’éviter en me collant contre le mur. Elle a perdu l’équilibre et est tombée dans l’escalier menant à la cave. Elle a poussé un grand cri. J’ai voulu lui porter secours, mais elle m’a repoussé en me criant : « Va-t’en, je ne veux plus te voir ! » Je suis sorti de la maison. Ma mère criait, mais elle n’était pas gravement blessée. Je suis allé boire une bière au premier café rencontré et j’ai appelé ma sœur Sybille.

Tout cela ne me paraissait pas très clair et j’insistai :

– Vous avez donc laissé votre mère gémissante au bas de l’escalier, sans lui porter secours. Ne devez-vous pas admettre que vous l’avez jetée dans une cuve à vins ?

– C’est ridicule. Je viens de vous dire que ma mère hurlait contre moi et que je suis immédiatement sorti de la maison.

– Et après, qu’avez-vous fait ?

– J’ai appelé ma sœur Sybille. Elle m’a rejoint à la terrasse du café et je lui ai raconté l’incident.

J’avais de plus en plus de peine à suivre le récit de Thomas et je décidai de reprendre depuis le début.

– Je crois qu’avant toute chose, il est nécessaire que vous me fassiez le récit de votre vie. J’en connais quelques épisodes, mais je vous avoue que je suis un peu perdu.

– Je ne vois pas en quoi ma vie peut présenter un intérêt puisque je n’ai rien à voir avec ce meurtre.

– Permettez-moi de ne pas penser comme vous. Nous examinerons plus tard les circonstances du drame, mais je suis persuadé que le juge va rechercher dans votre vie difficile, à ce que je devine, des mobiles qui feront de vous le principal suspect. J’ai besoin de tout savoir avant lui si vous voulez que je puisse vous défendre efficacement et contrer son argumentation. Il existe certainement d’autres personnes qui, dans votre famille ou ailleurs, avaient des raisons d’en vouloir à votre mère. C’est pourquoi le récit de votre vie m’intéresse. Alors, je vous en prie, faites cet effort. J’ai tout mon temps.

Thomas prit sa tête dans ses mains dans un geste d’impuissance. Ce n’était pas ainsi qu’il envisageait sa défense, mais il finit par dire :

– Très bien. Si c’est ce que vous voulez. Je vous fais confiance, mais je vous préviens, vous n’allez pas être déçu.

Thomas se mit à parler sans s’arrêter en faisant de grands gestes. Il mélangeait un peu tout, les événements et les dates. C’était un flot de paroles ponctuées de jurons et de cris.