Le Mystère Pepeyrand - Yves Balet - E-Book

Le Mystère Pepeyrand E-Book

Yves Balet

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Beschreibung

Une intrigue policière dans une petite ville de province avec ses notables et ses secrets soigneusement enfouis

François Ledain, avocat suisse, au soir de sa carrière, se trouve confronté à un double meurtre commis dans sa maison de vacances du Périgord. Entraîné dans une enquête à rebondissements, conduite par le commissaire Gazut, il revit douloureusement les souvenirs d’un amour fracassé par la main d’un mystérieux assassin. La recherche du meurtrier l’amènera à découvrir également les turpitudes agitant la vie d’une ville de province française où s’entremêlent la politique, le chantage et de louches activités. Le dénouement, au goût amer, lui apprendra que dans un monde de l’information immédiate et de la transparence, la « vérité » ne trouve pas toujours sa place.

Un roman subtil à la frontière entre fiction et autobiographie

EXTRAIT

"La nouvelle traversa l’air pour jaillir de mon téléphone portable en ce vendredi d’automne, glacé par le vent, qu’un soleil pourtant radieux ne pouvait réchauffer. Je marchais le long du bisse de Lentine qui coupe en deux le vignoble surplombant la vallée du Rhône. La vigne avait perdu ses sublimes couleurs mariant le jaune doré et le rouge vif pour sombrer dans un brun uniforme, annonciateur de la chute définitive des feuilles, et entrer dans sa longue et triste hibernation."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

« L’avantage d’être avocat et notaire à Sion, comme Yves Balet, c’est que l’on a parfois une maison en Dordogne, du temps pour écrire, de l’imagination à revendre et un talent suffisant pour donner aux lecteurs du Mystère Pepeyrand l’envie de tourner les pages jusqu’au dénouement final. Bingo ! » - L’Hebdo 

« Lui-même juriste de haut niveau, l’auteur a particulièrement soigné le cadre de l’enquête, mais aussi, de manière plus subtile, les errements psychologiques ou sentimentaux des uns et des autres. » - Marie-Claire 

« Mélangeant les souvenirs d'un grand amour et les rebondissements policiers, Yves Balet tisse un roman subtil qui semble toujours se situer à la frontière de différents genres littéraires, flirtant parfois avec l'autobiographie. » - Prestige immobilier

A PROPOS DE L’AUTEUR

Yves Balet, né en Suisse le 22 octobre 1944, est avocat et notaire à Sion, où il vit. Il a défendu plusieurs causes pénales importantes dans sa région. Il passe une partie de son temps, consacré à l’écriture, dans la résidence qu’il possède en Dordogne. En 2012, il a publié un récit intitulé L’Enchaînement aux Éditions Slatkine.

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Seitenzahl: 333

Veröffentlichungsjahr: 2016

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I

La nouvelle traversa l’air pour jaillir de mon téléphone portable en ce vendredi d’automne, glacé par le vent, qu’un soleil pourtant radieux ne pouvait réchauffer. Je marchais le long du bisse de Lentine qui coupe en deux le vignoble surplombant la vallée du Rhône. La vigne avait perdu ses sublimes couleurs mariant le jaune doré et le rouge vif pour sombrer dans un brun uniforme, annonciateur de la chute définitive des feuilles, et entrer dans sa longue et triste hibernation. En face, les hauts sommets des Alpes valaisannes déjà recouverts de neige se miraient dans les rayons froids d’un soleil rasant d’une fin de journée de novembre. Malgré l’air vif, j’avais décidé d’abandonner mon bureau pour faire une longue promenade à travers ce vignoble en voie d’endormissement. Je marchais d’un pas rapide tout en admirant à mes pieds la plaine couronnée des châteaux de Valère et de Tourbillon qui dominent la ville de Sion. Je laissais mon esprit vagabonder au gré de sa fantaisie et des beautés de ce paysage qui se préparait à recevoir les frimas d’un rude hiver. Le vent froid fouettait mon visage et faisait battre mon sang à mes tempes. J’oubliais tous les soucis d’une rude semaine de travail dans mon étude d’avocat et j’appréciais d’être seul au milieu du paysage grandiose et protecteur de cette vallée, coincée entre les Alpes valaisannes et bernoises, mais ouverte vers un ciel d’un bleu que je n’ai retrouvé dans aucun des nombreux autres pays où il m’a été donné de séjourner. Cela faisait plus de deux ans que je vivais seul, depuis ma séparation d’avec Kristel, après une vie commune de près de sept années. Pour mieux dire, Kristel et moi avions décidé de nous séparer définitivement, deux ans plus tôt, pour des raisons importantes et futiles. Mais c’est là l’histoire de notre vie et je vous en parlerai, si j’arrive à surmonter un jour les ravages qu’allait causer en moi cette nouvelle sortant de mon iPhone et portée par la voix de Michel qui me parlait depuis un petit village du Périgord pour m’annoncer, ou plutôt ne sachant comment le faire, que Kristel était morte, le crâne fracassé, dans la maison que je possède à Saint-Capraise-de-Lalinde, au lieu-dit Pepeyrand. Un homme gisait à côté d’elle, mort lui aussi. Tout mon corps se mit à trembler et je dus m’asseoir sur le muret en pierres sèches bordant le bisse pour ne pas tomber dans la vigne en contrebas. Je ne sais combien de temps je restai ainsi, prostré dans le froid qui glaçait mes os, incapable de penser. Tant de souvenirs et de pensées contradictoires s’entrechoquaient dans ma tête. Je me sentis aspiré par une tornade sans fin. Après de longs instants d’hébétude, je revins à moi pour constater que la douleur qui broyait mon cœur s’accompagnait d’un sentiment de soulagement, tel celui que l’on ressent à la fin d’un film qui nous a fait beaucoup pleurer.

Dès le lendemain matin, je pris la route pour me rendre à Pepeyrand. Michel m’avait dit que c’était lui qui avait découvert les corps au milieu du salon. La police française était sur les lieux et désirait m’entendre au plus vite. Les premières investigations laissaient supposer qu’il ne pouvait en aucun cas s’agir d’un suicide librement voulu par Kristel et son ami. Je connaissais d’ailleurs suffisamment l’attachement de Kristel à la vie pour savoir qu’elle ne se serait jamais résolue à une telle issue. La police voulait obtenir plus de renseignements sur la présence de ces deux personnes décédées dans ma maison de vacances. Cette requête me paraissait légitime et c’est ainsi qu’après une nuit de sommeil entrecoupée de cauchemars je pris le volant de mon coupé Mercedes 350 pour effectuer les sept cent quatre-vingts kilomètres qui me séparaient de ma résidence secondaire où l’amour de ma vie gisait peut-être encore dans son sang, mêlé, le croyais-je, à celui de cet homme qui s’était introduit dans mon existence par effraction.

Arrivé à Martigny, je décidai de prendre la route qui traverse les Alpes, par le col de la Forclaz. C’était le chemin que j’avais emprunté tant de fois pour traverser la France et rejoindre Kristel qui m’attendait pour d’intenses mais trop courts week-ends d’amour. Malgré la douleur qui me poignardait le cœur, je laissai mon esprit revivre ce que fut notre bonheur.

II

L’air était brûlant, en cette fin d’après-midi de juillet 2003, sur la terrasse de ce petit café de Lalinde. Devant nous passaient quelques voitures tournant à l’intérieur de la bastide à la recherche d’un endroit où stationner. D’autres touristes, en shorts et robes légères, déambulaient ou faisaient leurs courses sur la place. Mais nous étions seuls au monde, Kristel et moi, plongés dans une conversation où les yeux et les mouvements de nos corps en disaient beaucoup plus que les paroles que nous échangions. Nous avions pris rendez-vous par téléphone la veille, à la suite d’une de ces circonstances qui vous font croire au destin. Je rentrais en voiture d’une visite au village de Beaumont-du-Périgord. J’étais accompagné de mes deux fils et nous roulions en direction de Pepeyrand lorsque, à la sortie de Port-de-Couze, à la hauteur du carrefour bordant le canal de Lalinde, nous vîmes qu’une femme, au volant d’une petite Saxo rouge, nous faisait de grands signes de la main par la vitre ouverte de sa voiture. L’instant de surprise passé, je me rendis compte que cette jeune femme était celle de l’agence immobilière qui m’avait vendu la maison de Pepeyrand un an plus tôt. C’était d’ailleurs en apercevant son visage et ses yeux à travers la vitrine que j’avais décidé de franchir le seuil de l’agence. Sous son regard approbateur, je m’étais décidé à acheter cette demeure de pierres blondes située sur une colline, à la limite du vignoble de Pécharmant, à quelques kilomètres des châteaux de Lanquais et de Monbazillac. La maison était vraiment à mon goût. Datant de la fin du XIXe siècle, elle était composée de deux corps de bâtiment. La maison d’habitation comprenait trois chambres, une cuisine séparée et une grande salle à manger avec un salon en enfilade, au rez-de-chaussée. A l’angle sud-est de la salle à manger un escalier tournant fait de vieux bois de chêne conduisait aux deux étages de la tour. Au premier étage se trouvait la chambre principale et sa salle de bains. Le second étage était occupé par une vaste pièce mansardée, avec des poutres apparentes, éclairée par une grande lucarne donnant sur la cour intérieure. Au nord de la cour se trouvait un second corps de bâtiment, une ancienne ferme, en partie rénovée, dans laquelle les précédents propriétaires avaient aménagé un grand studio composé d’une chambre et d’une salle de bains. S’y trouvaient aussi un garage pour voiture et un couloir conduisant vers la piscine, à l’arrière. A l’est du garage, on avait accolé une petite construction d’un seul niveau qui servait de bûcher et de dépôt de matériaux divers. Côté ouest, adossé à l’arrière de la ferme, une troisième construction d’environ quatre-vingts mètres carrés avait été aménagée en salle de jeu. Ce local s’ouvrait sur un patio garni d’arbustes et de fleurs qui, plus loin à l’est, permettait également de rejoindre l’agréable piscine de six mètres sur douze. L’ensemble de la propriété avait une surface d’un hectare et était entouré d’une haie d’arbustes variés. J’avais acheté cette maison sur un coup de cœur, auquel Kristel, qui m’avait immédiatement plu, n’était pas étrangère. Mais bien qu’étant libre de toute attache, j’avais renoncé à tenter de faire sa conquête, ayant appris qu’elle vivait avec son ami Dirk, en compagnie duquel, après avoir quitté les Pays-Bas, elle s’était installée en Dordogne. L’acquisition de la maison réalisée, Kristel était restée dans mon esprit comme un souvenir agréable où se mêlaient une pointe de regret et le désir enfoui d’une nouvelle rencontre. Et voilà qu’elle agitait sa main à vingt mètres de moi, manifestement ravie de me revoir. Je répondis à son geste en soufflant dans ma main un baiser vers elle et la légère brise m’apporta le souffle du baiser qu’elle me rendit. Nos gestes avaient été si spontanés que mes fils me dirent : « Si tu ne l’appelles pas celle-là, tu es vraiment le dernier des idiots. ». Il était inutile de me le répéter et, dès le lendemain matin, j’appelai l’agence. Bien sûr c’est elle qui me répondit.

– Bonjour Kristel. Comment allez-vous ?

– Très bien, merci et vous ?

– Je ne veux pas vous importuner.

– Mais vous ne m’importunez pas du tout.

– Ah ! bon. J’ai été ravi de vous revoir hier sur la route.

– Moi aussi, vous savez.

– Ecoutez, je ne voudrais pas être indélicat, mais je serais heureux de pouvoir prendre un verre avec vous.

– Mais très volontiers.

– Demain, peut-être ?

– Pourquoi pas. Je travaille jusqu’à dix-sept heures. Nous pouvons nous voir après.

– Dix-sept heures, ça me convient. Au petit café près de votre agence ?

– C’est parfait. A demain.

– A demain.

* * *

Nous avions perdu la notion du temps. Nous en étions à notre troisième bière pour prolonger l’instant, alors que ni elle ni moi n’étions des amateurs de cette boisson, lorsqu’elle me dit :

– Vous savez ma vie ici est difficile. Je viens de La Haye. Mon compagnon contrôle tous mes faits et gestes. Je ne sors pratiquement jamais et si je le fais, je rencontre avant tout des paysans de la région. Vous revoir me fait du bien et j’aime parler avec quelqu’un comme vous. Bon, maintenant, il faut que je rentre, car je suis déjà très en retard et je vais devoir répondre à plein de questions.

– Vous avez dit à votre ami que vous aviez rendez-vous avec moi ?

– Oui je le lui ai dit. Je déteste le mensonge.

Etonné, je lui dis :

– Parfois, il vaut mieux se taire, non ?

– Non. Je sais que beaucoup de gens pensent comme vous, mais je ne veux pas faire partie de ceux qui mentent.

J’appréciai cet éloge de la franchise, alors que je savais depuis longtemps que, si le cœur ne ment pas, souvent il trompe.

Nous quittâmes la terrasse pour nous diriger vers sa voiture stationnée sur la place devant l’agence. Je devais rentrer en Suisse le lendemain et je lui fis promettre de m’appeler en lui disant que je serai de retour en août en compagnie d’une amie, une simple amie, insistai-je. Je me penchai pour l’embrasser sur la joue et, à ma surprise, ses lèvres effleurèrent ma bouche pour un baiser fugace et doux qui me laissa pantois au bord du trottoir. Je la regardai avancer vers sa petite Saxo rouge, d’un pas vif, la tête haute. J’admirai sa démarche, son allure et pour tout dire sa grâce. Lorsqu’elle se retourna vers moi pour me sourire et m’adresser un dernier signe de la main, je sus que j’étais définitivement amoureux de cette femme étrangère à toute vulgarité.

Ces images envahissaient ma tête, alors que je passais la frontière suisse au Châtelard, avant de franchir le col des Montets et de plonger vers Chamonix, puis Annecy et Chambéry. Que le corps de Kristel, si beau et si léger en mouvement, puisse être aujourd’hui figé dans la mort m’était insupportable et je faillis rebrousser chemin. Notre histoire était définitivement finie et je savais que le spectacle qui m’attendait ne pourrait que ternir plus encore la longue caravane de mes souvenirs. Il n’y avait cependant pas moyen d’échapper à ce voyage vers l’horreur. Je continuai ma route, laissant mon esprit revenir en arrière de dix ans pour revivre une dernière fois ce que fut notre bonheur.

Elle m’appela quelques jours après mon retour en Suisse. La conversation fut agréable et drôle. Elle me traita de menteur, dragueur et collectionneur pour tester ma réaction. J’acceptai les deux premiers termes mais je protestai avec virulence contre le qualificatif de collectionneur. J’ai toujours détesté les collectionneurs et l’idée même de collection.

Pour moi, les êtres et les choses peuvent être admirables, mais les collections personnelles ne sont que des entassements morbides servant à cacher des déviances apeurées face à la violence du présent. Elle me reprochait, bien sûr, d’être un « collectionneur de femmes », ce que je contestais avec plus de véhémence encore, tant, disais-je, toutes les femmes que j’avais connues ou aimées avaient toujours été des êtres uniques, dignes d’un intérêt exclusif. Je ne pouvais évidemment pas lui déplaire en protestant ainsi de mon rapport aux femmes.

– De toute façon, me dit-elle, ne vous inquiétez pas, c’est ce que j’aime chez vous.

Sa voix était rieuse et piquante comme les paroles qu’elle m’adressait. J’entrai dans ce jeu de charme, où l’intonation de la voix en dit plus que les mots prononcés et la conversation se prolongea. Notre désir commun s’exprimait avec une force inouïe sous le manteau protecteur de paroles anodines. Elle me fixa un rendez-vous pour la semaine suivante dans une petite auberge de Cause-de-Clérans. J’ignorais même l’existence de ce lieu, mais je trouvais que c’était un bien joli nom pour une rencontre qui portait tous mes espoirs. Je vivais seul depuis trois ans. Mon épouse m’avait quitté au détour du siècle, emportant avec elle nos enfants et mes illusions d’un mariage réussi, pour s’installer à Lausanne, à plus de cent kilomètres de chez moi. Cette rupture, après dix-huit ans de vie commune m’avait laissé pantelant et désespéré. La procédure de divorce se passait mal et chaque jour m’apportait son lot de contrariétés. Seul un engagement total dans mes affaires et mon activité professionnelle m’avaient permis de surmonter mon mal-être. J’avais cinquante-six ans au moment de la séparation et, en dépit de quelques tentatives et aventures, je m’étais refusé à recréer un lien durable. Mes enfants m’incitaient à ne pas rester seul dans la grande maison familiale délaissée, mais je leur répondais qu’à moins de tomber follement amoureux, je n’étais pas près d’abandonner ma liberté pour le simple confort d’une compagne. Pourtant, ce jour-là, en raccrochant le téléphone, j’avais rouvert les vannes. Malgré les cicatrices de mes désillusions, j’étais sur le point de commencer un nouveau chapitre de ma vie amoureuse.

* * *

Kristel Voos vivait depuis quatre ans dans le Périgord, en compagnie de son ami Dirk de Regt. Ils avaient quitté les Pays-Bas pour venir s’installer près de Lalinde et avaient fondé une entreprise de services et d’entretien des résidences secondaires de la région, désertées par leurs propriétaires à la fin de la saison. Ils étaient plein d’enthousiasme et Dirk avait acheté une ancienne maison de pierre, sans grand confort, mais pleine de charme. La maison était entourée d’une grande prairie où s’ébrouaient deux chevaux, un poney, un chien et quelques volailles. Kristel et Dirk appréciaient leur nouvelle vie simple dans une campagne faite de cultures, de champs et de collines boisées, baignées par le chaud soleil du sud-ouest, bien loin des frimas et des brumes de la Hollande. Malheureusement la marche de l’entreprise se révéla difficile et ils furent rapidement à court d’argent. De plus, Dirk qui était père de deux filles, nées d’un précédent mariage, devait payer des pensions alimentaires élevées. La situation devint si difficile que Kristel dut chercher un emploi. Elle commença par travailler en usine, puis grâce à sa connaissance des langues, fut engagée comme agent de courtage auprès de la principale agence immobilière de Lalinde. Malgré cet apport d’argent, leur entreprise continuait d’enregistrer des pertes et Dirk peinait à respecter les échéances du prêt hypothécaire grevant la maison. Le couple ne pouvait se permettre la moindre fantaisie. Même l’achat d’un livre ou d’un CD constituait un problème. De plus, Dirk se montrait extrêmement jaloux et exigeait de Kristel un compte-rendu précis de tous ses mouvements et de toutes ses rencontres avec les clients de l’agence immobilière. Cela entraînait de fréquentes disputes verbales, toujours plus violentes. Néanmoins, elle avait conservé son attachement à cette existence à la campagne, à sa maison, ainsi qu’aux filles de Dirk qui venaient passer une partie de leurs vacances en Dordogne. Elle voulait continuer de croire à ce changement de vie qu’ils avaient décidé quatre ans plus tôt. Elle avait même trouvé une maison pour ses parents à Trémolat et ceux-ci s’apprêtaient à venir vivre, eux aussi, dans cette région de France. Kristel espérait que la présence de son père et de sa seconde épouse l’aiderait à mieux supporter les difficultés de sa relation avec Dirk. Pourtant, la vie commune devint plus pénible encore durant l’année 2003. Dirk ne faisait aucun effort pour améliorer la situation financière de l’entreprise. Les querelles étaient de plus en plus fréquentes et Kristel dut admettre que cette existence, qu’elle avait tant désirée, avait perdu tout son attrait. Elle fut donc ravie de recevoir l’appel téléphonique de ce client suisse qui désirait la rencontrer. Elle se souvenait bien de cet homme qu’elle avait croisé la veille en voiture près de Port-de-Couze. « Le Suisse », comme on l’avait surnommé à l’agence, s’était tourné vers elle pour lui demander son avis avant de signer, un an plus tôt, le compromis de vente de cette maison qu’elle avait fait visiter à d’autres clients et qui lui plaisait beaucoup. Pour l’agence, c’était une vente importante et tous les employés s’en étaient réjouis. Et puis ce Suisse avait poussé la gentillesse jusqu’à inviter tout le personnel de l’agence pour un déjeuner au Bistrot-d’en-face à Trémolat. Le repas s’était déroulé dans une ambiance cordiale et Kristel n’aurait pas dit non si ce charmant Helvète l’avait invitée à rentrer à Lalinde dans sa belle voiture italienne. C’était donc avec plaisir qu’elle avait accepté cette invitation à passer un moment, qu’elle espérait agréable, avec ce presque inconnu qu’elle n’avait pas revu depuis un an. Ce n’était pas l’avis de Dirk qui s’y opposa fermement lorsqu’elle lui en parla. La journée précédant le rendez-vous se résuma à une féroce dispute, mais Kristel ne céda pas. L’opposition obstinée de Dirk ne fit que la conforter dans sa décision de se rendre à ce rendez-vous. Dans le caractère de Kristel se sont toujours côtoyés, sans se contredire, un grand cœur ouvert aux gens qu’elle aime et un farouche esprit d’indépendance, lorsque trop d’amour en retour risquait de l’empêcher de mener la vie qu’elle désirait. Elle ne voulait rien manquer de ce qui l’attirait. Chez elle, le goût de la nouveauté avait toujours été plus fort que la sérénité d’une vie ordinaire. Dirk n’était pas le premier homme à en souffrir. J’allais m’en apercevoir à mon tour, mais pour l’instant, j’étais la nouveauté et elle vint au rendez-vous.

* * *

Un mois plus tard, j’étais sur la route que j’emprunte aujourd’hui, en compagnie de mon amie Laure, une ravissante avocate de trente ans. Seule une grande amitié nous unissait et nous avions décidé dès le mois de mai, un jour de cuite monumentale, de passer quinze jours de vacances ensemble. Nous étions convenu de séjourner une semaine à Pepeyrand, puis de nous rendre ensuite sur la Côte d’Azur avant de regagner la Suisse en visitant la Provence. Laure avait mis les choses au point dès notre première rencontre. J’avais l’âge de son père et toute relation amoureuse ou charnelle était exclue entre nous. Le rappel brutal de mon âge n’était pas passé sans une pointe d’aigreur sur mon amour-propre, mais Laure était une personne de grande qualité et c’était sans arrière-pensée que j’avais accepté cette relation amicale et sincère. Encore fallait-il expliquer à Kristel, qui me considérait comme un menteur, dragueur et collectionneur, que je venais à sa rencontre accompagné d’une belle jeune femme de trente ans…

Nous venions de dépasser Clermont-Ferrand lorsque je reçus un appel sur mon téléphone portable. C’était Kristel qui me disait : « Changement de programme. Rendez-vous demain soir à dix-sept heures devant l’agence. Prendre avec toi une bouteille de vin rouge et deux verres. ». Le voyage me parut très long. Je dormis mal. La chaleur était étouffante en cet été de canicule. Je passai la journée du lendemain à me demander si je devais apporter des fleurs et à faire le choix des vêtements appropriés pour un tel rendez-vous, alors que la température approchait les quarante degrés et me mettait en nage à la moindre tentative d’esquisser un mouvement. Laure me conseilla l’achat d’une rose rouge. « Toutes les femmes adorent les roses », me dit-elle, avec un sourire moqueur. Je suivis son conseil et à dix-sept heures j’étais devant l’agence avec une bouteille de saint-émilion, Château La Gaffelière, deux verres et une rose rouge. Kristel était à l’heure. A dix-sept heures cinq, nous nous embrassions avec fougue dans ma voiture. A dix-sept heures quinze, nous étions étendus au bord de la Dordogne, un peu à l’arrière du vieux pont de Lalinde, là où le fleuve s’étale dans sa plus grande largeur. Mais nous n’avions ni le temps d’admirer les arches du pont, ni les majestueux cygnes blancs qui glissaient paresseusement au large. Nous étions trop occupés par le désir qui nous brûlait et par la découverte du poids et de la chaleur de nos corps. Le vin lourd et capiteux nous monta rapidement à la tête et nous nous enlaçâmes dans une longue étreinte annonciatrice de plaisirs en promesse. Nous lançâmes la rose rouge dans la rivière en lui souhaitant une belle et longue course vers l’infini de l’océan, mais elle resta accrochée, comme un symbole, à des branchages épineux, à quelques mètres de la rive. Je me souviens parfaitement avoir dit à Kristel à ce moment-là : « A partir de cet instant, tu peux me rendre heureux ou malheureux. Je ne veux plus être malheureux. Je ne veux commencer une histoire avec toi que si je peux te faire confiance. ». Kristel parut étonnée que je parle si vite de bonheur et de confiance, se contenta de sourire et promit de me rejoindre à Pepeyrand, le lendemain en début d’après-midi.

Elle tint sa promesse. A quatorze heures, sa petite Saxo rouge entra dans l’allée de Pepeyrand en faisant crisser ses pneus sur le gravier. Kristel en sortit souriante dans une robe légère, un peu gênée par la présence de Laure qui lui sourit et qui, les présentations faites, fit part de l’impérieuse nécessité pour elle de se rendre à la piscine, tant la chaleur était insupportable. A peine nous avait-elle tourné le dos, nous étions dans ma chambre. Kristel était nue avant que je n’aie refermé la porte. Je la pris dans mes bras. Notre désir était à fleur de peau et nous fîmes longuement l’amour jusqu’au sommet d’un plaisir partagé.

* * *

Lettre de Kristel 5 août 2003

Cher Monsieur aux mains douces et aux bras forts.

Il est tard, mais pas trop tard pour t’écrire. Je viens de rentrer chez moi, j’aère ma chambre et je prends un petit verre de rouge. J’aime la chaleurdu vin, mais cette chaleur n’est rien depuis que j’ai fait un peu mieux ta connaissance. Ce n’est rien à côté de l’inferno que tu me donnes. Il y a à peine un jour que nous avons fait l’amour et que tu m’as envoyée en l’air. Tu m’as même donné un coup de tête (très drôle, je porterai un casque la prochaine fois ! !). C’est si bon de penser à toi et à tout ce que nous avons fait et surtout à tout ce que l’on va faire (je pense).

J’ai relu plusieurs fois tes lettres. Ton écriture est intéressante et belle et je crois que tu n’es pas un vrai psychopathe. S’il te plaît, écris-moi encore un million de lettres. J’adore ça.

C’est dur de l’admettre, mais je crains de t’adorer un peu. C’était pas du tout dans mes intentions. Et maintenant, que va-t-il se passer ? J’ai un peu peur, mais ce n’est pas grave. Je maintiendrai. Tu sais que c’est la devise des Pays-Bas ?

Bon, il est tard, je vais dormir. Je me déshabille et je me mets dans tes bras. Caresse-moi.

* * *

Le lendemain, Kristel m’annonça qu’elle avait quitté Dirk et qu’elle avait emmené toutes ses affaires personnelles pour aller vivre à Trémolat dans la maison nouvellement acquise par ses parents. J’étais surpris de la soudaineté de cette séparation, mais elle me dit que sa décision était définitive, quoi qu’il advienne de notre relation. Elle ajouta qu’elle avait toujours agi ainsi, qu’elle avait horreur du mensonge et qu’ayant fait l’amour avec moi, il était exclu qu’elle reste avec Dirk, avec qui toute relation lui était devenue insupportable. La semaine s’écoula à une vitesse vertigineuse. Kristel et Laure avaient sympathisé et s’appréciaient. C’était la pleine saison touristique et Kristel travaillait. Je passais mes jours avec Laure à lire, à écouter de la musique et à nous baigner dans la piscine pour nous rafraîchir. La relative douceur de la nuit n’enlevait rien à la chaleur de nos corps lorsque, après un barbecue bien arrosé, Kristel et moi montions dans la chambre de la tour pour des séances de baise qui nous laissaient exténués mais jamais rassasiés. Kristel était insatiable. J’avais déversé tout mon sperme mais je continuais de bander. Kristel remontait inlassablement à l’assaut pour jouir à nouveau en s’excusant de ne pouvoir s’arrêter. A la fin de la semaine, alors que j’allais m’en aller, Kristel me dit : « Tu peux me faire entièrement confiance, mais tu dois savoir aussi qu’un jour tout peut s’arrêter. ».

* * *

Lettre de Kristel 14 août 2003

Je te regarde dans les yeux et je fonds d’amour, d’envie et de désir. Tu me prends dans tes bras et tes lèvres trouvent les miennes et quand elles me touchent, je rêve et mon corps chante la plus belle chanson jamais entendue. Ta langue joue avec la mienne et elles s’entendent entre elles merveilleusement. Humm, tu es merveilleux de m’allumer comme ça. Je brûle d’envie et je me perds dans un baiser intense plein de promesses. Je te pousse contre le tronc d’un grand arbre. Tu soupires et je crois que c’est de plaisir. Mais non, tu t’es fait mal. Désolée mon amour. Viens couchons-nous dans l’herbe douce et fraîche, parmi les fleurs. Je ne te lâche à aucun moment et mes lèvres ne quittent pas les tiennes. Nos langues entament une danse exotique inconnue, douce et forte, dans un rythme nouveau pour moi. Je commence à te déshabiller. J’essaie de le faire lentement, en contrôlant ma hâte, mais je ne résiste pas au désir qui s’est emparé de mon corps. Je déchire ton polo et tu t’en fous. Je lèche ton visage, ton cou, ta poitrine, ton ventre et mes mains te caressent, fort, partout. Je sens ta queue dressée et ça me donne un choc d’amour vers toi. Mes vêtements me gênent et je me déshabille, vite, et je me serre fort contre toi pour bien sentir ta peau, ton corps, nos corps ensemble, qui se rencontrent enfin et qui transmettent l’amour, l’énergie et le désirde prendre et d’être pris. Je prends ta queue dans ma bouche et je te lèche et je suce et je lèche et je l’enfonce le plus profondément possible, parce que j’ai faim de toi. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Ma langue lèche tes couilles et tu écartes bien les jambes pour recevoir mes caresses dans cet endroit très intime que j’adore chez toi. Je remonte vers ton visage et ma langue suit toutes les parcelles de ton corps. Je t’aime mon amour, je t’aime. Ta peau est humide maintenant et je te caresse avec mes seins. Mes tétons se gonflent et tu les prends dans ta bouche et tu les manges. Je monte encore un peu et je t’offre ma chatte mouillée et chaude et tu plantes ta langue bien profond dans mon vagin. J’oublie de respirer. Tu me lèches partout et je te regarde jouer avec mon clitoris. Je suffoque et je redescends vers ton visage baigné de mon jus que je goûte par ta bouche. Je t’aime et je t’adore et pour être plus tienne encore, je descends le long de ton corps et je me pose sur ta queue qui entre, si douce, profondément en moi. Le monde tourne hyper vite autour de nous, mais nous sommes dans notre cocon d’amour. Le monde peut exploser maintenant. Plus rien n’a d’importance. Je t’aime, tu m’aimes et nous faisons l’amour. Tu me regardes quand tu pousses et tu vois l’extase dans mes yeux, qui monte, qui monte. Je pousse et je joue sur ta queue et nous voyageons ensemble par tous les clairs de soleil, par tous les ciels, brûlants de tous les feux. Tu me fais trembler de passion et je ne veux plus me contrôler, ne plus résister au feu de mon corps et j’éclate en mille étoiles de plaisir. Je vois ton visage qui change et je sens ton désir. Je te demande de me donner tout ton amour et tu le fais. Pousse encore. C’est bon de te sentir encore et encore. Donne-moi tout. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Oh ! ! ! doucement, tout doucement, nous revenons de notre si proche et si lointain voyage. Je t’aime.

Bon, roule plus vite maintenant ! ! ! Moi, je pars au travail.

A TOUT à L’HEURE.

Je t’aime.

Kristel

* * *

Que t’est-il arrivé Kristel ? Qui donc a pu vouloir t’enlever cette vie qui justifiait la mienne ? Maintenant ton corps gît, inerte et froid, près de celui de cet homme.

A cette pensée, les larmes brouillèrent ma vue et je fus obligé de m’arrêter à la station-service du Haut-Forez, secoué par des sanglots qui déchiraient ma poitrine sans qu’ils me libèrent de la douleur qui explosait dans ma tête. Je vomis à même la place et, incapable du moindre mouvement, je m’endormis sur mon siège, la tête appuyée à la portière de la voiture. Il était deux heures de l’après-midi, lorsque deux agents de police frappèrent à la vitre et me demandèrent si tout allait bien. J’essayai de me ressaisir. Je leur répondis que j’avais eu un petit coup de fatigue et que j’avais voulu me reposer un peu. Mes yeux rouges et ma mine déconfite n’eurent pas l’air de les rassurer, mais après un temps d’hésitation, ils me laissèrent partir en me conseillant la prudence. Je les remerciai d’un pauvre sourire et je repris la route vers Clermont-Ferrand et les volcans d’Auvergne. Une pensée traversa mon esprit : que savais-je de la vie de Kristel et de celle de cet homme inanimé à ses côtés ? Peu de choses, en vérité. Nous avions vécu notre amour au présent, sans fouiller dans notre passé. Kristel m’avait cependant parlé de sa vie avec Dirk et fait quelques allusions à un dénommé Martin, qui voulait l’épouser et avec qui elle avait vécu durant plusieurs années.

III

En ce début de l’année 1993, Kristel avait l’impression d’être suivie et épiée. Ce matin encore, en sortant de chez elle pour se rendre à son travail, elle avait entrevu une silhouette, à l’angle de la rue, qui semblait l’observer. L’homme portait un chapeau et était en partie caché à l’arrière d’une camionnette qui stationnait à cet endroit. Décidée à en avoir le cœur net, Kristel s’était dirigée vers lui d’un pas vif, mais l’homme avait disparu lorsqu’elle arriva à la hauteur du véhicule. Comme avait disparu cette ombre cachée derrière un arbre du parc de la maison de son amie Petra, où elle s’était rendue, une semaine plus tôt, avec son nouveau compagnon pour y passer une soirée entre amis. Kristel avait cru reconnaître Martin Kamerling qu’elle avait quitté quelques mois plus tôt, après une relation de neuf ans. Elle avait cependant de la peine à croire que le gentil Martin puisse avoir un tel comportement. Durant toute leur vie commune, il n’avait jamais levé la main sur elle. Certes, leur séparation avait été difficile et douloureuse. Martin était encore follement amoureux d’elle et lui avait proposé pour la millième fois de l’épouser, d’avoir des enfants et de fonder une véritable famille. Etrangement, c’est cette proposition qui avait été la cause de leur rupture. Kristel n’avait rien contre l’idée d’avoir des enfants, mais à vingt-six ans c’était un objectif lointain pour elle. Elle était jeune, elle avait envie de s’amuser, de voyager, de profiter de la vie et non de s’enfermer dans un carcan familial avec un beau-père qui tournait autour d’elle et, surtout, une belle-mère qui n’avait d’yeux que pour son fils unique. Les parents de Martin étaient des gens simples, d’un milieu plus que modeste. Après la naissance de leur fils, ils avaient émigré dans le nord de la France, car le père de Martin travaillait alors comme représentant d’une marque de voitures françaises. Ils y avaient vécu durant une dizaine d’années, ce qui avait permis à Martin d’apprendre le français qu’il maîtrisait encore assez bien, avec un fort accent ch’ti. Son père travaillait maintenant comme employé dans une carrosserie de Leyde et la famille occupait un tout petit appartement, dans un quartier défavorisé de la ville. Kristel était toujours mal à l’aise lorsque Martin l’emmenait en visite chez ses parents. Ceux-ci la regardaient comme une personne d’un autre monde que le leur et Kristel ne se mouvait pas sans une certaine gêne dans ce petit appartement aux meubles dépareillés et encombrés de bibelots de pacotille. Elle avait pourtant du mal à comprendre l’attitude des parents de Martin, car elle ne se sentait pas comme une personne venant d’un milieu favorisé. Son père était un photographe qui avait peiné à entretenir sa famille, surtout après son divorce. Kristel, elle-même, n’avait pas fait d’études supérieures et n’était que simple secrétaire dans le garage de Leyde où elle avait rencontré Martin qui y travaillait comme mécanicien. Elle ne se rendait pas compte que sa beauté, son aisance, sa curiosité, son goût pour une vie ouverte à tous les vents, faisait d’elle une sorte d’extraterrestre dans ce milieu confiné où l’envie d’une vie meilleure s’était réduite aux vacances en camping, à la bière avalée au café du coin et aux longues heures passées devant le poste de télévision. Alors que la mère de Martin couvait son fils, son père avait très vite senti combien Kristel était une femme désirable, ce qui la rendait plus mal à l’aise encore. Les années passant, il ne cachait plus son désir et cherchait ostensiblement sa bouche lorsqu’elle se penchait vers lui pour le saluer, à son arrivée ou à son départ de l’appartement. Kristel faisait comme si elle ne s’apercevait de rien, mais les gestes déplacés de cet homme la dégoûtaient profondément. Malgré cela, elle appréciait la vie avec Martin qui était un homme doux et généreux. Lorsqu’elle l’avait rencontré, Kristel sortait d’une relation avec un homme violent qui l’avait frappée à plusieurs reprises. Elle avait pardonné les coups reçus jusqu’au jour où plutôt que d’accepter une nouvelle agression, elle s’était elle-même ruée sur son amant pour le frapper avec toute la rage accumulée depuis des mois et l’avait quitté sur l’heure et sans un regret. Elle était heureuse d’avoir trouvé en Martin un homme timide et prévenant qui la respectait et qui faisait preuve d’une véritable dévotion pour elle. Bien sûr, Martin était casanier et n’appréciait rien tant que la chaleur du foyer, alors qu’elle aimait sortir, manger au restaurant ou aller danser. Martin craignait ces sorties, car il n’avait pas l’aisance de Kristel et se montrait jaloux des regards que les hommes portaient sur sa compagne. La jalousie dont faisait preuve Martin était d’autant plus difficile à supporter qu’elle était muette. Jamais il ne posait de questions sur les activités de son amie hors de la maison, mais elle sentait bien qu’il était habité par la peur de la perdre. Martin s’était montré déçu lorsque Kristel avait trouvé un emploi mieux rémunéré à Amsterdam auprès d’une grande compagnie d’assurances. Il acceptait mal que sa compagne se rende chaque jour dans une grande ville pour y travailler et rencontrer des collègues de travail en col blanc. Les séminaires d’entreprise auxquels Kristel devait participer pendant deux ou trois jours constituaient un véritable calvaire pour lui, mais quand Kristel rentrait, il se refusait à lui poser la moindre question sur son activité, comme cela se fait dans tous les couples. Martin, au contraire, s’empressait de parler d’autre chose, de tout et de rien, ce qui était très frustrant pour Kristel qui aurait aimé partager ses expériences professionnelles avec son ami. Martin n’appréciait pas non plus que sa compagne eût un salaire supérieur au sien. Il en était vexé et cela réveillait en lui ce sentiment d’infériorité qui le paralysait face à cette femme belle et extravertie qui semblait se mouvoir avec aisance dans un monde qui n’était pas le sien. Il n’était heureux que lorsque Kristel était toute à lui et il n’aimait rien tant que de l’emmener chaque année en vacances dans le Limbourg. Martin, à vingt-huit ans, n’avait plus voyagé en dehors de son pays depuis son retour de France et n’imaginait pas de le faire, alors que Kristel rêvait de visiter toutes les plus belles régions du monde. Son plaisir à lui, c’était avant tout de rouler à très grande vitesse sur les autoroutes de Hollande, au volant de son Opel, cette marque qui, selon lui, faisait les meilleures voitures. De même, il était féru de sport motocycliste et se déplaçait pour assister à toutes les courses de motos à travers le pays. Kristel goûtait fort peu à ce plaisir de la vitesse et s’ennuyait ferme au bord des circuits. Quand Martin avait insisté pour l’épouser, elle lui avait répondu : « Nous avons bien le temps de penser au mariage. Plutôt que de dépenser notre argent pour une cérémonie ennuyeuse, entreprenons un grand voyage. Nous pourrons nous retrouver et passer de merveilleux moments ensemble. ». Martin ne voyait pas l’intérêt d’un tel voyage. Ce qu’il voulait, lui, c’était épouser Kristel et fonder une famille. Il ne se rendait pas compte qu’en voulant enfermer sa compagne dans ce que celle-ci considérait comme une vie banale et sans sel, il allait la perdre à jamais.

La rupture fut difficile. Martin ne pouvait même pas imaginer être séparé de la femme qu’il aimait et fit tout pour entraver les projets de Kristel. Mais celle-ci avait pris sa décision et elle s’y tint malgré les larmes et les supplications de Martin. Elle racheta la part de l’appartement qu’ils avaient acquis en copropriété, mais Martin s’incrustait. Il refusait d’accepter que Kristel pût lui échapper et devint agressif et désagréable. Son amour fait de possession se perdit dans une énorme frustration qu’il ne pouvait contrôler. Il passait maintenant son temps à salir l’image de la femme qu’il voulait épouser pour la vie, quelques jours auparavant. Sa frustration se transforma en haine lorsqu’il apprit quelques mois plus tard que Kristel avait un nouvel homme dans sa vie.

Kristel se mit à recevoir des appels téléphoniques en pleine nuit. Elle répondait mais n’entendait qu’une respiration proche d’un sanglot à l’autre bout de la ligne. Elle était persuadée que c’était bien Martin qui refusait de sortir de sa vie et qui tentait de l’empêcher de retrouver sa sérénité après leur difficile séparation. Elle prit contact avec lui pour lui demander de cesser de l’importuner, mais Martin nia tout en bloc, non sans l’avoir gratifiée d’un sourire qui masquait mal son contentement de la voir si contrariée.