Les rivières du péché - Yves Balet - E-Book

Les rivières du péché E-Book

Yves Balet

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Beschreibung

Me Ledain, en acceptant de défendre un homme accusé du meurtre d'un prêtre pédophile, était très loin d’imaginer qu'il allait entrer dans l’affaire la plus incroyable de sa carrière.

Ce quatrième volet des enquêtes de Me Ledain mène l’avocat sur les traces de son enfance passée à Saint-Fortunat. À son corps défendant, l’avocat fera tout pour innocenter son client, dans une affaire judiciaire où se mêlent passé et présent et dans laquelle les apparences règnent en maître. Religion, vengeance et mensonges sont les principaux ingrédients d’un débat judiciaire hors norme qui ébranlera les institutions religieuses. L’auteur nous entraîne, à travers plusieurs régions du monde, à la découverte des tourments de l’âme humaine. La confrontation sans merci entre l’accusation et la défense permettra-t-elle à la justice de démêler le vrai du faux ?

Apprêtez-vous à dévorer ce polar, quatrième volet des enquêtes de Me Ledain !

EXTRAIT

Étant convaincu de l’innocence de mon client, les mots avaient coulé de ma bouche avec une fluidité rarement atteinte dans ma carrière d’avocat de la défense. J’avais usé de toutes les inflexions de ma voix pour présenter une argumentation à même de convaincre les juges. J’étais exténué, mais ma fatigue s’accompagnait d’un sentiment de satisfaction du devoir accompli. Mon client venait de me serrer dans ses bras avec effusion. [...] Je tentais de me garder de la moindre euphorie. Mon expérience m’avait appris à me méfier de tout excès d’optimisme. J’avais trop souvent perdu des procès qui paraissaient gagnés d’avance et obtenu des résultats flatteurs dans des causes perdues pour me bercer d’illusions. La justice est une loterie et l’on ne tire pas toujours le bon numéro. Le procès qui venait de s’achever avait tenu les médias en haleine tant les faits sortaient de l’ordinaire. Chacun voulait dérouler l’écheveau d’une affaire où se mêlaient religion, amitiés anciennes, pédophilie, chantage et mort d’homme. Je laissais mon esprit remonter le cours des événements qui m’avaient fait accepter, à plus de soixante ans, de plaider un dossier dont, à ma grande surprise, les racines se trouvaient dans le petit village qui m’avait vu naître, avant de se répandre à travers le monde pour trouver son épilogue dans cette salle d’audience surchauffée.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Yves Balet est avocat et notaire à Sion, où il vit. Les Rivières du péché est son quatrième roman.

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Seitenzahl: 427

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

À mon père

Il a touché mon âme et dessillé mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j’ai été, et les désordres criminels de la vie que j’ai menée.

(Molière, Dom Juan, acte V, scène 1)

Prologue

Le tribunal, composé de trois juges et présidé par une femme, venait de se retirer pour délibérer. Je regardais, sans le voir, le vitrail qui occupait toute la paroi derrière l’estrade du haut de laquelle, dans quelques heures, tomberait la sentence qui déciderait du sort de mon client. La salle du tribunal avait été aménagée dans l’ancienne chapelle du collège où j’avais fait toutes mes études secondaires. Un lycée-collège flambant neuf avait été construit aux abords de la ville, et le bâtiment dans lequel je me trouvais avait été transformé en Palais de justice. La chapelle, nichée sous les toits, lieu où j’avais si souvent assisté à l’office du dimanche lors mes jeunes années, était aujourd’hui une salle d’audience réservée aux procès de gala, tel celui qui venait de s’achever. Le lieu n’aurait pu être mieux choisi, puisque l’accusé que je défendais – qui avait lui aussi fréquenté les cours du lycée – était accusé du meurtre d’un prêtre pédophile. « Les voies du Seigneur sont impénétrables », m’étais-je dit, en entrant dans la salle quelques jours plus tôt. J’entendais maintenant derrière moi le bourdonnement des conversations des journalistes et du public. J’imaginais que chacun commentait la tenue des débats et pesait les valeurs respectives du réquisitoire du ministère public et des plaidoiries des avocats. J’avais plaidé pendant plus de trois heures pour tenter de démonter, l’un après l’autre, les arguments du procureur. J’avais le sentiment d’avoir réussi dans ma tâche. Étant convaincu de l’innocence de mon client, les mots avaient coulé de ma bouche avec une fluidité rarement atteinte dans ma carrière d’avocat de la défense. J’avais usé de toutes les inflexions de ma voix pour présenter une argumentation à même de convaincre les juges. J’étais exténué, mais ma fatigue s’accompagnait d’un sentiment de satisfaction du devoir accompli. Mon client venait de me serrer dans ses bras avec effusion. Je jetai un coup d’œil vers le bureau du procureur qui rassemblait les pièces de son dossier avec des gestes un peu nerveux, ce qui me parut être de bon augure. Un regard derrière moi m’apprit que deux journalistes, le pouce dressé, partageaient mon optimisme mesuré. Assise au fond de la salle, perdue dans le public, Isabelle m’adressa un sourire qui me sembla refléter une part de fierté. Tout était dit et une longue attente commençait. Je tentais de me garder de la moindre euphorie. Mon expérience m’avait appris à me méfier de tout excès d’optimisme. J’avais trop souvent perdu des procès qui paraissaient gagnés d’avance et obtenu des résultats flatteurs dans des causes perdues pour me bercer d’illusions. La justice est une loterie et l’on ne tire pas toujours le bon numéro. Le procès qui venait de s’achever avait tenu les médias en haleine tant les faits sortaient de l’ordinaire. Chacun voulait dérouler l’écheveau d’une affaire où se mêlaient religion, amitiés anciennes, pédophilie, chantage et mort d’homme. Je laissais mon esprit remonter le cours des événements qui m’avaient fait accepter, à plus de soixante ans, de plaider un dossier dont, à ma grande surprise, les racines se trouvaient dans le petit village qui m’avait vu naître, avant de se répandre à travers le monde pour trouver son épilogue dans cette salle d’audience surchauffée.

Partie I

Le chantage

Chapitre 1

Christophe

Accablé par la chaleur insupportable des derniers jours de ce mois de juillet 2006, j’avais décidé de ne faire qu’un court passage à mon étude, en début de matinée. Ma secrétaire m’indiqua que je n’avais que quelques rendez-vous prévus pour la fin de semaine. Nous étions mercredi et j’envisageai d’entreprendre une course en montagne pour entretenir ma forme physique et plus encore pour profiter de l’air frais des Alpes. À l’approche de l’âge légal de la retraite, j’avais abandonné toute ambition de faire de l’alpinisme, mais une petite marche à travers la montagne à vaches ou le long d’un bisse faisait partie de mes plaisirs favoris. J’allais souhaiter une belle fin de journée à mes jeunes associés qui suaient sur leurs dossiers lorsqu’un homme poussa la porte d’entrée de l’étude et s’adressa à moi en me disant : « Vous êtes bien Me François Ledain ? » Je répondis par l’affirmative, alors que j’aurais voulu être ailleurs, car je compris immédiatement que ma balade en montagne allait être remise à plus tard.

C’était un homme de mon âge, de grande stature. Il portait une chemise à fleurs de type hawaïen et un short beige qui descendait sur ses genoux. Ses pieds nus étaient chaussés de sandales à lanières épaisses. Il tenait à la main un panama. Son visage bruni par le soleil était marqué de rides profondes. Ses cheveux gris et clairsemés étaient tirés vers l’arrière de sa tête pour former un catogan. Je lui tendis la main et constatai que la sienne était ornée d’une chevalière en or. Sans plus de cérémonie, il se présenta :

– Je m’appelle Christophe Bédat et j’ai un urgent besoin de vos conseils.

– Je suis à votre disposition, cher monsieur, et je vous remercie de bien vouloir prendre un rendez-vous avec ma secrétaire afin que vous puissiez m’exposer votre affaire, répondis-je, en espérant me débarrasser de l’importun, du moins dans l’immédiat.

– Voyez-vous, cher maître, je crois qu’il ne m’est pas possible d’attendre pour vous parler. Mon affaire est urgente et d’une grande gravité. Je vois que vous ne me reconnaissez pas, mais sachez que nous sommes originaires du même village et que nous avons fréquenté ensemble l’école de Saint-Fortunat.

Je ne voyais absolument pas à qui j’avais affaire, même si le nom de Bédat me rappelait une famille de Saint-Fortunat. Cela remontait à plus de cinquante ans. Je tentai d’en savoir plus :

– Il est bien exact que je suis originaire de Saint-Fortunat mais, sans vouloir vous froisser, j’ai l’impression que vous n’êtes pas de notre pays. Vous semblez arriver tout droit de l’étranger…

– Belle perspicacité, cher maître. J’ai en effet passé le plus clair de mon existence à Hawaï et je suis citoyen américain. Je ne suis de retour en Suisse que depuis quelques mois, à mon plus grand déplaisir si vous voulez la vérité.

Je sentais que ma secrétaire souriait dans mon dos en voyant que j’étais pris au piège et que je ne pourrais pas me débarrasser de l’intrus. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur et priai M. Bédat d’entrer dans mon bureau en espérant en finir au plus vite. Une fois installé, je lui demandai sans autre préambule de me préciser l’objet de sa visite.

– Mon cher François, permettez-moi de vous appeler François, puisque c’est sous ce prénom que je vous ai connu. Je vous le dis tout net, je risque d’être accusé d’un meurtre que je n’ai pas commis.

– Je suis ravi d’avoir un innocent en face de moi, mais dites-moi de quel meurtre il s’agit.

– C’est un peu long à expliquer, mais peut-être vous souvenez-vous du décès d’un prêtre qui est intervenu il y a quelques semaines dans notre village. La presse en a parlé en laissant entendre que l’homme s’était tiré une balle dans la tête.

Je me rappelais vaguement de l’annonce de la mort de ce prêtre que j’avais connu dans mon enfance et qui était âgé de quelques années de plus que moi. Sa mort par balle avait créé un certain émoi dans la région, car il s’agissait d’un religieux qui avait vécu de longues années à l’étranger avant de revenir passer ses vieux jours dans le village de sa naissance. J’avais noté qu’il pouvait s’agir d’un suicide, mais je dois admettre que je n’avais pas accordé beaucoup d’attention au faire-part paru dans le journal local. Je demandai à Christophe Bédat de m’en dire un peu plus.

– Le prêtre s’appelait Fabrice Merloz et vous avez dû le connaître.

– Je me souviens de lui, en effet, mais il doit y avoir près d’un demi-siècle que je n’ai pas entendu parler de cet homme.

– Ce n’est pas mon cas. Voyez-vous, Fabrice et moi c’est une très longue histoire qui s’est terminée tragiquement.

– Vous voulez dire par sa mort ?

– Exactement, et le problème est que je cours le risque d’être accusé de l’avoir assassiné.

– Et qu’est-ce qui vous le fait penser ? Ce Fabrice Merloz a été enterré il y a plusieurs semaines et je ne crois pas que vous ayez été inquiété par la justice. Si c’était le cas, nous ne serions pas assis ici pour en parler. C’est à la prison que je vous aurais rencontré.

– C’est bien ce qui risque de se produire, si vous ne m’aidez pas à me sortir de ce mauvais pas.

– Écoutez, monsieur Bédat, je veux bien vous aider, non pas parce que nous sommes nés dans le même village, mais parce que c’est ma profession. Il faut cependant que vous m’en disiez un peu plus. Je n’ai aucun don pour les devinettes.

– Je le sais bien, mais c’est difficile. Cela remonte à tant d’années et ramène à la surface tant de souvenirs que je ne sais par où commencer.

Christophe Bédat avait perdu un peu de la superbe dont il avait fait preuve en entrant à l’étude. Il s’était affaissé sur sa chaise, et son regard avait pris une teinte grise et pitoyable. Je percevais en lui une grande souffrance et, pris de compassion, je l’invitai à me faire le récit des faits qui faisaient peser sur lui une accusation aussi grave :

– Vous m’avez fait perdre une belle journée de marche en montagne dont je me réjouissais. J’ai donc tout mon temps et je crois qu’il faut que vous me racontiez votre histoire sans rien me cacher. C’est la condition pour que je puisse vous conseiller et peut-être, si cela se révèle nécessaire, assurer votre défense.

– C’est très aimable à vous. En réalité, c’est l’histoire de ma vie que vous allez entendre et, pour que vous me compreniez bien, il faut que je remonte jusqu’à mon enfance et à celle de Fabrice Merloz. Rien de ce qui m’amène à vous consulter ne serait arrivé si la religion ne s’en était pas mêlée. Dès notre plus jeune âge, Fabrice et moi avons baigné dans une eau poisseuse faite d’interdits et de morale religieuse qui a marqué l’ensemble de notre vie. Dès notre première leçon de catéchisme une chape de culpabilité s’est abattue sur nos épaules d’enfants et je crois que tout ce qui s’est produit dans nos vies a pris naissance le jour où nous sommes entrés pour la première fois en tremblant dans un confessionnal. Moi parce que j’ai passé ma vie à tenter d’en sortir, et Fabrice parce qu’il a choisi d’y rester enfermé.

Je commençais à craindre le pire et me demandai si l’homme que j’avais devant moi avait toute sa tête. Il m’était arrivé parfois dans ma carrière de me trouver en face de clients me racontant des histoires à dormir debout auxquelles ils croyaient dur comme fer et dont j’avais eu toutes les peines du monde à me débarrasser en leur conseillant de consulter un psychiatre plutôt qu’un avocat. Christophe Bédat faisait-il partie de ces gens se sentant menacés par des chimères qui n’existent que dans leur esprit dérangé ? Son entrée tonitruante à l’étude, son habillement, sa façon d’être et son visage torturé m’incitaient à le penser. Mon futur client dut s’apercevoir de mon trouble, car il s’empressa de préciser :

– Vous allez penser que je n’ai pas toute ma raison. Je le sens à votre regard, mais ne craignez rien. Lorsque vous aurez écouté mon histoire, vous comprendrez que j’ai vraiment besoin de votre aide. Je ne vous demande que quelques instants d’attention. Je ne discuterai pas le montant de vos honoraires. Je peux même vous verser une confortable avance si vous le désirez. Tout ce que je vous demande c’est d’avoir la patience d’écouter mon récit. Vous déciderez ensuite de m’accepter ou non comme client. Le deal me paraît correct.

J’acquiesçai, un peu par intérêt et beaucoup par lassitude, en redoutant de devoir passer une nouvelle journée dans la chaleur écrasante de mon bureau, alors que ma seule envie était de profiter du parcours ombragé d’un bisse filant à travers le coteau. J’étais très loin d’imaginer que j’allais entrer dans l’affaire la plus incroyable de ma carrière.

Chapitre 2

Christophe

– Avant d’en venir au récit de votre vie, j’aimerais que vous me disiez ce qui vous amène à penser que la justice vous recherche pour le meurtre de cet abbé Merloz.

Un sourire apparut sur le visage de Christophe Bédat. Il avait compris que j’étais prêt à le défendre. Je tempérai son optimiste :

– Je ne vous ai pas dit que j’acceptais d’assurer votre défense. Je veux seulement savoir pourquoi vous êtes si inquiet.

– Si je crains l’intervention de la justice, c’est parce que j’ai reçu une lettre qui m’accuse.

– Et que dit cette lettre ?

– La voici, répondit Christophe Bédat en me tendant une feuille un peu chiffonnée.

Je pris la feuille, constatai qu’il s’agissait de la photocopie d’un document original et me mis à lire son contenu qui était adressé à un certain Matthieu :

À Matthieu,

Nombreux seront les paroissiens qui n’en croiront pas leurs yeux s’ils lisent un jour cette lettre et je leur demande, par avance, de bien vouloir pardonner mes manquements envers eux. Ils ont donné un vrai sens à ma vie depuis le jour où j’ai décidé de consacrer mon existence à Dieu. Ils m’ont procuré mes plus belles joies et je leur demande humblement de bien vouloir prier pour le salut de mon âme.

Il se peut que je meure ce soir, car un homme m’a menacé à plusieurs reprises. Il est venu à ma confession et m’a accusé d’avoir commis les crimes les plus horribles. Il est allé jusqu’à prétendre que j’avais commis un viol sur sa personne il y a cinquante ans, ce qui est pure invention. Le secret sacré de la confession m’empêche de révéler les crimes abjects de pédophilie dont il s’est lui-même accusé. Il semble qu’il ait reporté sur moi ses propres fautes. J’ai tenté de le raisonner en l’incitant à demander pardon à Dieu. Il a exigé de me rencontrer hors du confessionnal et j’ai accepté de le recevoir pour tenter de le ramener dans le giron du Seigneur comme l’exige mon devoir de bon pasteur. Il ne devrait pas tarder à frapper à ma porte. Je l’attends en confiant ma vie à notre Seigneur bien-aimé et en priant pour qu’il me donne la force de ramener celui qui est notre frère à la raison. L’amour de Dieu est infini, et tout pécheur mérite miséricorde.

Si un malheur devait cependant m’arriver, je voudrais que mes paroissiens soient informés que l’homme qui aurait mis fin à mes jours est un citoyen de notre commune qui a voyagé de par le monde et qui est de retour dans notre région depuis quelques semaines. Les plus anciens l’ont bien connu et n’auront aucune peine à mettre un nom sur sa personne. Pour ma part, je me refuse à le nommer, car il vient peut-être à ma rencontre pour demander le pardon de ses fautes. Si c’est bien le cas, je détruirai immédiatement cette lettre qui aura perdu tout son sens. Si, en revanche, cet homme devait mettre ses menaces à exécution, je voudrais qu’après ma mort elle soit remise à Matthieu, qui me comprendra…

Saint-Fortunat, le 18 mai 2006

Fabrice Merloz, prêtre

Je reposai la lettre sur mon bureau et m’adressai à Bédat :

– Si j’ai bien compris, le « citoyen de notre commune », c’est vous ?

– Bien sûr, répondit Bédat. Cette lettre m’accuse directement.

– Dans ces conditions, je crois qu’il vaut mieux que nous remettions le récit de votre vie à plus tard. Nous avons des démarches plus urgentes à entreprendre.

Je pris quelques instants de réflexion. Je ressentais un sentiment de malaise face à ce texte trop bien structuré pour être le reflet d’une réalité. Tout cela était agencé de façon beaucoup trop méthodique : l’appel aux paroissiens, suivi de la négation de ses propres fautes, le désir charitable de sauver le pécheur que l’on vient d’accabler, précédant une dénonciation qui refuse de dire son nom. Tout ce discours sonnait faux et avait un but précis : laver ses fautes, transformer un suicide en assassinat et désigner l’auteur du crime. Un texte ampoulé pour masquer une machination diabolique, pensai-je. Je fis part de mon opinion à Christophe, qui guettait ma réaction.

– Heureux de vous l’entendre dire, me répondit-il. Je vois que votre expérience d’avocat vous a permis de deviner immédiatement la supercherie, mais je ne suis pas sûr que tout le monde en tire les mêmes conclusions que vous.

Je gardai le silence. Je voyais bien que Bédat s’était mis dans de sales draps. Cette missive faisait planer un grand danger sur sa tête, mais tout était loin d’être clair pour moi. Je tentai de remettre les choses dans l’ordre et, pour y parvenir, j’avais quelques questions à poser à mon client :

– Comment avez-vous appris le décès de ce Fabrice Merloz ?

– Par les journaux. Je ne suis pas abonné au quotidien local. Je l’ai consulté par hasard dans un bar où je m’étais rendu pour prendre un café. J’ai feuilleté le journal et je suis tombé sur l’avis mortuaire, qui comportait une photographie de Fabrice. C’est la photo qui a attiré mon attention. J’ai tout de suite pensé qu’il s’était suicidé.

– Quelle a été votre réaction ?

– À mon propre étonnement, je n’ai pas ressenti une grande émotion.

– La police a-t-elle pris contact avec vous ?

– Absolument pas. Le lendemain, j’ai acheté le journal et j’ai lu un article d’un journaliste qui faisait l’éloge de ce prêtre qui avait vécu en Amérique du Sud et qui était unanimement regretté par la population de Saint-Fortunat. Sans le dire, l’article laissait entrevoir que le décès subit de ce prêtre avait surpris son entourage. Dans mon esprit, il ne faisait aucun doute que Fabrice s’était donné la mort. Une visite au village m’apprit qu’il s’agissait de l’opinion générale et que la police était arrivée aux mêmes conclusions. Certaines personnes avaient même précisé qu’il s’agissait d’un suicide par balle.

– Et comment avez-vous eu connaissance de la lettre que vous venez de me montrer ?

– Elle est arrivée par la poste, accompagnée d’un billet non signé et sortant d’une imprimante.

Bédat me tendit le billet. J’entrepris la lecture tout en sachant à l’avance quel serait son contenu :

Nous savons qui est l’assassin du curé Merloz. La lettre annexée vous en convaincra. Nous aimerions vous parler avant de la transmettre à la police. Nous prendrons contact avec vous très prochainement.

J’avais le fin mot de l’histoire. Mon client était l’objet d’une tentative de chantage et risquait une dénonciation pour meurtre. Mon esprit était en alerte. Une énigme à résoudre, un conseil à donner, n’était-ce pas l’essence même de ma profession ? Cette affaire commençait à m’intéresser. Mon client était entré dans mon étude comme par effraction, mais à cet instant c’est moi qui voulais en savoir plus.

– Dites-moi comment s’est faite la prise de contact.

– Le plus simplement du monde. Deux jours plus tard j’ai reçu un appel téléphonique. Une voix d’homme, avec un accent étranger, m’a indiqué que je devais me préparer à verser une forte somme d’argent. J’ai voulu poser des questions, mais la conversation a été coupée avant que j’aie pu dire un mot.

– On vous a rappelé, évidemment.

– Oui, trois jours plus tard. Le même homme m’a téléphoné. J’ai reconnu sa voix. Il m’a dit qu’il était prêt à détruire la lettre contre le paiement de cinq cent mille francs suisses. Il m’a fixé un délai de dix jours pour réunir la somme. J’ai essayé de négocier, mais il m’a confirmé que c’était ça ou la dénonciation, et il a raccroché.

– Quand avez-vous reçu cet appel ?

– Il y a cinq jours. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis.

– Et que comptez-vous faire ?

– Je peux payer. J’ai de gros moyens, mais je doute que ce soit une bonne idée. C’est à vous de me conseiller.

– Il faut que je réfléchisse. Tout d’abord, je dois être certain que vous n’avez rien à voir avec la mort de Fabrice Merloz. Sachez que si je découvre que vous m’avez menti, même sur un détail, je résilierai mon mandat sans autre préavis. Nous sommes bien d’accord ?

– Tout à fait.

Tout cela était nouveau pour moi. Jusqu’à la lecture de la lettre, j’avais écouté Christophe d’une oreille un peu distraite. Je pensais qu’il avait besoin de parler. Ayant fortement réduit mon activité, je disposais d’un peu de temps et j’avais accepté de l’entendre, comme on le fait pour un vieux camarade de classe. Le chantage et la menace d’une accusation de meurtre changeaient la donne. J’avais besoin d’une nuit au moins pour analyser la situation. Je proposai donc à Christophe de nous revoir dès le lendemain matin pour décider de la stratégie à adopter au vu des éléments dont il venait de me faire part. Nous nous serrâmes la main et je rentrai chez moi avec la certitude de passer une nuit d’insomnie. Isabelle m’avait préparé un repas léger qui me convenait parfaitement.

Incapable d’élaborer une stratégie favorable à mon client, je décidai de faire part à ma compagne de la situation inconfortable dans laquelle le récit de Christophe m’avait placé. Elle m’écouta avec attention, sans m’interrompre. À la fin de mes explications, elle secoua la tête et prit un air concentré pour me dire :

– Je ne vois vraiment pas où est le problème. À l’évidence, céder au chantage serait une grave erreur. Tu sais comme moi qu’en se soumettant aux exigences des maîtres-chanteurs ton client ne ferait que prêter la main à un engrenage qui finirait par le broyer. Ton Christophe Bédat n’a qu’une solution : il doit aviser la police.

– Tu y vas un peu fort, me semble-t-il. N’oublie pas que la lettre l’accuse d’un meurtre prémédité et qu’en avisant la police il risque de se retrouver derrière les barreaux avant d’avoir pu s’expliquer. De plus, nous ne savons rien des gens qui le font chanter. Il se peut qu’ils détiennent d’autres preuves à charge contre Christophe.

– C’est vrai, me répondit Isabelle. Mais, quelles que soient les preuves qu’ils détiennent, ton client a un intérêt évident à être le premier à mettre la justice au courant du chantage dont il fait l’objet. Il pourra faire valoir sa bonne foi. S’il attend d’être dénoncé, ne pas avoir avisé le juge se retournera contre lui.

– Oui, mais imagine que les empreintes de Christophe se trouvent sur l’arme qui a tué le prêtre. Ce Merloz a bien préparé son coup et je crains que, quelle que soit la solution choisie, l’étau de la justice ne se referme sur Christophe. Il n’y a rien de pire pour un prévenu que d’être accusé par sa propre victime et il n’y a pas de chemin plus périlleux pour un avocat que de noircir la victime pour sauver l’accusé.

– C’est bien possible me répondit Isabelle en souriant, mais ça c’est ton job. Moi, ce que je te dis est uniquement dicté par un peu de bon sens. Si la lettre est remise à la justice avant que ton client en ait parlé au juge, il n’a plus aucune chance de s’en sortir.

Isabelle avait raison, mais je savais que la justice ne relâche jamais sa proie lorsqu’elle en tient une.

Et puis je ne pouvais m’empêcher de penser que Christophe ne m’avait peut-être pas dit toute la vérité. Il était peut-être l’auteur du crime. De plus, j’ignorais si la lettre, dont je n’avais vu qu’une copie, avait bien été écrite par Fabrice Merloz ou s’il s’agissait d’un faux établi après coup par des aigrefins. Ne valait-il pas mieux attendre qu’ils se manifestent à nouveau pour en savoir plus sur eux ? Si nous devions aller voir le juge, il ne faudrait le faire qu’en ayant les cartes en mains. J’allai me coucher sans avoir pris de décision. J’avais encore quelques questions à poser à mon client avant d’agir.

Chapitre 3

Trois jours plus tard, j’étais assis dans la voiture du chef du groupe d’intervention de la police cantonale, le lieutenant Salvi. Notre véhicule était dissimulé dans un petit bois à l’entrée du vallon de la Lienne, au pied de la combe de Voos. La radio du véhicule crachait des informations auxquelles le lieutenant répondait par des instructions précises à ses hommes sur le terrain. C’était la première fois que je participais à une opération de police, et ma présence était due aux bonnes grâces du commandant qui avait intercédé auprès du procureur pour que je puisse accompagner les policiers.

Le commandant Favre nous avait reçus lorsque je m’étais présenté en compagnie de Christophe au poste de la police cantonale de Sion. Il avait écouté avec un grand intérêt la déposition de mon client faisant état de la tentative de chantage dont il était l’objet. Devant l’importance des déclarations de Christophe, il avait pris contact avec le procureur Ziegler pour obtenir ses instructions. Le représentant du ministère public nous avait priés de nous rendre immédiatement dans son bureau. Il entendait se saisir du dossier en urgence. À notre arrivée au Palais de justice, Christophe avait confirmé les déclarations faites à la police, puis avait répondu aux questions du magistrat.

Je connaissais bien le procureur Ziegler, car j’avais croisé le fer avec lui. C’était un homme de quarante-cinq ans environ qui n’occupait ses fonctions que depuis quelques années, après avoir obtenu son brevet d’avocat. Excellent pénaliste, il avait tendance à se reposer sur sa compétence plutôt que sur une parfaite connaissance de ses dossiers, ce qui lui avait valu quelques déboires devant les tribunaux de jugement. Sa brillante intelligence lui avait cependant souvent permis de retourner des situations qui paraissaient compromises pour l’accusation. Le caractère implacable de ses réquisitoires trouvait l’oreille des juges et réduisait souvent les avocats au simple rôle de figurants. Malgré son dilettantisme apparent, il était un adversaire redoutable. Après avoir relu les quelques notes manuscrites qu’il avait prises, il s’était tourné vers moi :

– Je suis heureux, maître Ledain, que vous ayez convaincu votre client de faire confiance à la justice pour résoudre cette affaire de chantage. Je note cependant que ce dossier présente deux volets qui s’entremêlent. L’un concerne le chantage, et nous allons tenter de le résoudre en nous mettant à la recherche de son ou de ses auteurs. L’autre, beaucoup plus important à mes yeux, concerne le meurtre probable de Fabrice Merloz. Nous avions, dans un premier temps, conclu à un suicide par balles, mais les aveux de votre client et la lettre que vous m’avez remise m’obligent aujourd’hui à ouvrir une nouvelle instruction pour meurtre.

Comme je l’avais craint, l’enquête prenait mauvaise tournure dès l’entame. J’avais protesté :

– Monsieur le procureur, je ne peux pas vous laisser parler d’aveux de la part de mon mandant. Celui-ci conteste formellement être responsable du décès de Fabrice Merloz.

– J’en conviens, cher maître, mais vous avez pris connaissance comme moi du contenu de la lettre écrite par la victime elle-même. Admettez qu’il y a pour le moins de quoi s’interroger sur le comportement de celui que vous représentez.

Je n’avais pu le nier et n’avais pas voulu entrer en conflit avec le procureur dès le début de l’enquête. J’avais battu en retraite :

– Monsieur le procureur, je ne veux pas entrer maintenant dans une controverse juridique. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus tard. Je voudrais simplement vous rendre attentif au fait que tout se tient dans cette affaire et je crois que nous pourrons y voir plus clair lorsque nous en saurons davantage sur les auteurs du chantage. J’ajoute que Christophe Bédat n’a nullement l’intention de se soustraire à la justice et qu’il se tient à tout moment à votre disposition.

– J’entends bien les choses ainsi et, pour éviter tout risque, vous comprendrez que je suis dans l’obligation de mettre votre client sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le pays. Il lui est également fait interdiction de tout contact avec les proches de la victime. Il va de soi que je me réserve de prendre des dispositions plus contraignantes selon l’avancement de l’instruction. L’arme utilisée a été conservée et nous allons procéder à de nouveaux examens. J’espère pour votre client que je ne trouverai pas ses empreintes sur l’arme du crime. Si tel était le cas, je n’hésiterais pas à le placer en détention provisoire.

Christophe s’était tourné vers moi avec un regard interrogateur. Je l’avais rassuré en prenant son bras. Nous venions d’éviter le premier écueil qui s’était présenté sur notre route. J’avais informé mon mandant qu’il risquait d’être placé en détention dès la première audience d’instruction et j’étais ravi qu’il ait pu y échapper. J’avais poussé mon avantage :

– Nous acceptons votre décision, monsieur le procureur. Je crois qu’elle est sage, car nous allons avoir besoin de M. Bédat si nous voulons avoir une chance de retrouver les auteurs du chantage.

– Croyez bien que j’en suis conscient. Il faut que nous mettions au point une stratégie.

Le magistrat s’était tourné vers mon client.

– Monsieur Bédat, les maîtres-chanteurs ont-ils repris contact avec vous ?

– Pas encore, mais cela ne saurait tarder. Leur ultimatum échoit demain.

– Que proposez-vous ? avait dit le juge en interpellant le commandant de la police.

Celui-ci, qui était resté silencieux jusqu’à ce moment, nous avait exposé sa façon de voir les choses. Il allait commencer par désigner deux agents pour surveiller la maison de Christophe, dont le téléphone allait être mis sur écoute permanente afin que la police puisse réagir rapidement en cas d’appel des personnes recherchées. Puis il avait ajouté :

– Je propose que M. Bédat accepte de verser la somme demandée. Une fois le lieu de la livraison connu, la police mettra en place une escouade d’agents qui boucleront discrètement la zone et procéderont à la saisie de l’argent et à l’arrestation des coupables.

Le procureur avait paru satisfait du plan proposé. Pour ma part, je doutais que les événements puissent se dérouler d’une manière aussi simple. Le commandant avait tenu à me rassurer :

– Voyez-vous, maître, je ne crois pas que nous ayons affaire à des professionnels du chantage. Ces gens sont surtout attirés par la perspective d’un gain facile. Nous n’avons rien à craindre. Ils ne détiennent pas d’otages et n’ont qu’un seul moyen de pression, à savoir la crainte que peut ressentir M. Bédat face à une menace de dénonciation. Il faut leur faire croire que votre client est bien habité par cette crainte et ils accourront pour toucher l’argent.

J’avais dû admettre que le policier avait raison. Dès le lendemain, Christophe avait reçu un nouvel appel téléphonique. Il avait confirmé qu’il était prêt à verser la somme de 500 000 francs, et l’homme à l’autre bout du fil lui avait fait savoir qu’il devait se rendre au fond du vallon de la Lienne, le soir même, à vingt-deux heures précises, et déposer l’argent à la base du pilier placé à droite de l’entrée du pont enjambant la rivière. Selon les instructions, Christophe devait ensuite quitter les lieux sans attendre. Le commandant Favre était ravi de la manœuvre proposée. La vallée de la Lienne étant une véritable souricière, les auteurs du chantage n’avaient aucune chance d’échapper à la police.

– Vous voyez, ce sont des amateurs, m’avait-il déclaré en rigolant.

C’est ainsi que je me retrouvai dans le véhicule de la police à attendre le résultat de l’opération. Tout semblait se dérouler comme prévu. Christophe avait déposé le sac contenant les billets de banque au pied du pilier, et nous l’avions vu passer devant nous au volant de sa voiture. Il avait reçu l’ordre de rentrer chez lui, où des policiers l’attendaient. Je suivais avec anxiété le déroulement de la seconde partie de l’opération, soit « l’arrestation des coupables » comme disait le lieutenant Salvi, pour qui ce ne devait être qu’une formalité. Les procédures policières m’étaient inconnues et j’étais impressionné par le calme et la discipline des agents. Soudain, la radio de la voiture s’anima et nous entendîmes la voix d’un policier qui annonçait :

– On les tient.

– Combien sont-ils ? demanda Salvi.

– Deux. On vous les amène.

– Êtes-vous certains qu’ils n’y a pas d’autres complices dans les parages ?

– Affirmatif, répondit le policier. Nous contrôlons toute la zone, et personne n’a pu passer à travers les mailles du filet.

– Parfait, amenez-moi les deux individus.

Quelques minutes plus tard, nous vîmes arriver les deux hommes, menottés et encadrés par quatre agents de police. Il était difficile d’apercevoir leurs visages dans la pénombre, mais lorsqu’ils passèrent devant les phares de la voiture je pus distinguer deux personnes de quarante ans environ, à la chevelure brune et portant moustache. Ils furent rapidement embarqués dans le fourgon cellulaire qui venait d’arriver sur les lieux. Le lieutenant Salvi était sorti de son véhicule pour prendre le sac contenant la rançon qu’un agent lui avait tendu. Il plaça le sac dans le coffre de la voiture puis revint s’assoir au volant pour démarrer aussitôt. La satisfaction se lisait sur son visage.

– Et voilà, dit-il. Opération terminée. Vous voyez, cher maître, il n’y a pas que des idiots dans la police.

– Ah bon ? Je croyais… répondis-je en souriant.

Le lieutenant me regarda pour voir si je plaisantais puis, rassuré, se mit à sourire lui aussi.

– Vous savez, me dit-il, je préfère être à ma place qu’à la vôtre. Mon boulot est terminé. Le vôtre commence. Et pour ce que j’en sais, ça ne vas pas être du gâteau. Nous avons fait procéder à l’examen du pistolet, et les empreintes digitales de votre client ont été retrouvées sur l’arme. Bonne chance quand même, me dit-il, en me déposant au pied de mon immeuble. Son ton goguenard ne me fit pas sourire du tout.

Chapitre 4

Mes craintes trouvèrent confirmation dès mon arrivée à mon étude le lendemain matin. Ma secrétaire m’informa que le procureur Ziegler avait tenté de me joindre par téléphone. Je rappelai le magistrat, qui m’informa que Bédat avait été arrêté la veille au soir et inculpé de meurtre sur la personne de Merloz. Je demandai au procureur les raisons qui l’avaient poussé à agir de façon aussi rapide.

– Je dois malheureusement vous informer que les empreintes de votre client ont été retrouvées sur l’arme du crime. Il ne fait aucun doute que Bédat a été en contact avec la victime et est le principal suspect de la mort violente de celle-ci.

J’essayai d’évaluer les conséquences des informations qui venaient de m’être fournies, mais mon esprit tournait à vide et je ne pus que dire :

– Pensez-vous, monsieur le procureur, que cela soit suffisant pour inculper mon client ?

– Plus que suffisant, cher maître, même si je dois admettre que les empreintes de Merloz se trouvaient aussi sur l’arme.

Je tentai de saisir la balle au bond :

– Il peut donc s’agir d’un suicide.

– Tout est possible. Nous ne sommes qu’au début de l’instruction. Convenez tout de même que je ne pouvais laisser Bédat en liberté, au vu des soupçons qui pèsent sur lui.

Je ne pus qu’acquiescer. Je connaissais trop peu d’éléments de ce dossier pour contester la décision du ministère public. Le procureur reprit la parole pour m’aviser qu’il avait organisé une audience d’instruction pour le lendemain matin et qu’il m’invitait à y participer. Je lui répondis que je serai présent.

J’avais la tête pleine de questions sur les nouveaux développements que l’enquête n’allait pas manquer de connaître. Je me demandais si j’avais eu raison de conseiller à mon client d’avoir recours à la justice. N’aurait-il pas mieux valu verser le prix de la rançon ? Christophe Bédat aurait pu payer le montant réclamé, regagner son île hawaïenne et échapper aux maîtres-chanteurs ainsi qu’aux poursuites judiciaires des autorités suisses. Il avait la citoyenneté américaine, ce qui aurait empêché toute procédure d’extradition. À cause de mes conseils, il risquait maintenant une condamnation pour meurtre.

Il y avait foule dans les couloirs du bâtiment du ministère public lorsque j’y arrivai le lendemain, flanqué de mon associée Amandine qui avait demandé à m’accompagner. Plusieurs procureurs avaient organisé des audiences ce jour-là. La criminalité avait connu un pic durant la nuit. Des policiers accompagnaient des hommes menottés qui faisaient triste mine en attendant d’être introduits à leur tour dans les salles d’audience pour y être interrogés, se voir inculpés, puis envoyés en prison.

Par chance, nous n’eûmes pas à patienter. Un huissier vint vers nous pour nous faire entrer dans la salle où siégeait le procureur Ziegler. Il avait le visage fripé d’un homme qui a peu dormi et nous accueillit avec un sourire las. Il commença par nous faire un résumé de la situation. Les maîtres-chanteurs étaient deux hommes originaires des Balkans. L’un des deux, un nommé Zoran Antić, était l’amant de la servante du curé, une certaine Anja Bogajević. C’est elle qui avait découvert le corps en arrivant à son travail le matin du 19 mai. C’est elle aussi qui avait subtilisé la lettre et l’avait remise à son amant. Celui-ci avait immédiatement vu l’intérêt que cette missive représentait et le profit qu’il pouvait en tirer. Il prétendait avoir fait quelques recherches pour savoir qui pouvait être l’homme qui venait de revenir au village de Saint-Fortunat. Selon lui, quelques questions posées aux anciens de la communauté villageoise l’avaient rapidement conduit à Christophe Bédat. Il n’avait pas tenté de savoir qui était le prénommé Matthieu à qui la lettre devait être remise. Il avait parlé de sa découverte et de ses intentions à son ami Jurko Matić, et, à eux deux, ils avaient mis au point le chantage. Selon leurs dires, ils ne croyaient pas trop à sa réussite mais, mus par l’appât d’un gain facile, avaient décidé de tenter l’aventure. Ils dormaient maintenant à la maison d’arrêt des Îles, et leur cause allait être disjointe de celle de mon client. Tant Antić que Matić mettaient hors de cause Anja Bogajević qui, prétendaient-ils, ignorait tout de leurs desseins délictueux. Le procureur confirma ensuite l’information dont il m’avait fait part au téléphone, à savoir que les empreintes de Bédat avaient été trouvées sur l’arme du crime, mais, précision importante, celles de Merloz s’y trouvaient aussi. Puis le procureur s’adressa directement à moi :

– Vous comprendrez, maître, que j’aie été dans l’obligation de procéder à l’arrestation de votre client au vu des charges qui pèsent sur lui. Je veux éviter qu’il ne prenne la fuite. Vous savez comme moi qu’il est citoyen américain et que s’il devait rentrer dans son pays nous n’aurions plus aucune chance de mettre la main sur lui. D’autre part, je veux empêcher tout risque de collusion. Sa mise en détention a été confirmée par le Tribunal des mesures de contraintes.

– J’en prends note, monsieur le procureur, et me réserve de recourir contre cette décision.

– C’est à vous qu’il appartient d’en décider. Pour l’instant, nous allons procéder à une audience d’instruction. Je vais commencer par l’audition de la servante du curé, Mme Anja Bogajević. C’est elle qui a découvert le corps et j’ai quelques questions à lui poser.

Après cette introduction un peu pompeuse à mon goût, le procureur fit entrer le témoin. Je m’attendais à voir une femme âgée, portant chignon, la mine triste, impressionnée par la solennité de la salle d’audience. Ma surprise fut totale. Mme Bogajević était une femme de trente-cinq ans environ, d’une grande beauté. Elle devait mesurer un mètre septante-cinq au moins et paraissait plus grande encore par la grâce de talons d’une hauteur que j’estimais à dix centimètres. Elle avait un visage très pâle, légèrement maquillé et encadré d’une chevelure rousse coupée à la garçonne. Seuls ses yeux verts, qu’elle laissa errer sur les personnes présentes, permettaient de deviner chez elle une certaine inquiétude. Le procureur, aussi étonné que moi de l’apparition de cette jeune femme mieux faite pour défiler sur des podiums que pour apporter sa soupe au curé du village, avait, après un instant de trouble qu’il ne put cacher à mon amusement discret, prié Mme Bogajević de prêter serment et de prendre place sur la chaise en face de lui. L’instant de surprise passé, l’interrogatoire fut des plus déprimants. Le témoin ne répondait que par monosyllabes aux questions du procureur et manifestait par des gestes d’irritation qu’il désirait en finir au plus vite. Lorsque le magistrat voulut savoir la raison pour laquelle Mme Bogajević s’était emparée de l’enveloppe, elle répondit avec un fort accent des Balkans :

– Je ne sais pas. C’était un geste comme ça.

Quand on lui demanda quelle était la position du corps au moment où elle l’avait découvert, elle déclara qu’elle ne pouvait la décrire exactement, car elle était trop affolée pour noter tous ces détails. Agacé, le procureur revint à la charge :

– Si j’ai bien compris vous étiez trop affolée pour pouvoir décrire la scène, mais vous étiez suffisamment maîtresse de vous-même pour empocher la lettre. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

– Je ne sais pas. J’étais affolée, laissa-t-elle tomber sur un ton qui dissimulait mal son agacement.

– Avez-vous pris connaissance du contenu de la lettre ?

– Non, je l’ai mise dans ma poche et je l’ai montrée à mon ami qui me l’a volée quand je suis arrivé chez lui.

Le procureur insista. Il voulait savoir pourquoi elle n’avait pas remis la lettre au dénommé Matthieu qui semblait être le destinataire de la missive :

– Je ne sais pas.

– Et vous n’avez pas cherché à le savoir ?

– Non.

– En revanche, vous avez retrouvé l’homme que Fabrice présentait comme son assassin. C’est étrange, non ?

– Mon ami a pris la lettre. C’est lui qui a trouvé.

Elle résista à toutes les tentatives du procureur pour la pousser à bout et la mettre face à ses contradictions. Les menaces de la placer en détention n’eurent pas plus de succès. De mon côté, j’étais convaincu que le témoin mentait effrontément. Je renonçai pourtant à lui poser d’autres questions, malgré le visage réprobateur d’Amandine à mes côtés. Je me réservais de l’entreprendre devant l’autorité de jugement, car je désirais que les juges se rendent compte de visu de l’attitude trompeuse du témoin. L’effet sur la cour serait plus fort que la lecture de quelques lignes d’un procès-verbal.

Le procureur mit fin à l’audition du témoin et fit appeler Bédat, mais l’huissier s’approcha de lui et lui parla à l’oreille. Le visage du procureur se renfrogna puis celui-ci se tourna vers la salle pour nous annoncer que Bédat avait été victime d’un malaise et ne pourrait être entendu. Il avait été conduit à l’hôpital pour des examens. Son audition aurait lieu dès son rétablissement. J’accueillis la nouvelle avec soulagement tout en souhaitant que l’état de santé de mon client ne soit pas trop grave. Il était temps que j’aie une entrevue avec lui, car il ne m’avait encore rien dit de sa vie et de son implication dans celle de Merloz. Je demandai au procureur une autorisation de visite, qu’il m’accorda tout en ajoutant avec ironie :

– Je doute que Bédat soit en mesure de vous parler, si j’en crois ce que vient de me confier mon huissier. Pour l’instant votre client est en cellule à l’hôpital. Ne le bousculez pas trop. Je tiens beaucoup à l’entendre.

– Je ferai de mon mieux, monsieur le procureur. J’espère vous le rendre en parfait état, répondis-je sur le même ton.

En réalité, je n’avais pas du tout envie de plaisanter. Cette affaire prenait un tour qui ne me plaisait pas. J’avais un prétendu meurtrier à défendre et j’ignorais tout de ses motivations et de son comportement. Il était indispensable que je puisse rencontrer Bédat avant son audition par la justice. Sinon je ne donnais pas cher de sa peau.

Chapitre 5

Christophe

Dès le lendemain, je me rendis à l’hôpital cantonal où l’on ne me fit aucune difficulté pour me permettre de rendre visite à mon client dans sa cellule médicalisée. Un policier se tenait en faction devant la porte et me demanda ma carte d’avocat et mon autorisation de visite. Il examina longuement les documents avant de déclarer :

– C’est parfait. Ce n’est pas comme la dame qui est venue ce matin et qui voulait absolument entrer sans l’accord du procureur.

Surpris, je demandai qui était cette dame.

– Je n’en sais rien. Je ne peux même pas vous la décrire. Elle portait un foulard qui cachait son front et des lunettes de soleil noires. La seule chose que je puisse dire est qu’elle était grande et de fort mauvaise humeur.

Je n’insistai pas et entrai dans la chambre.

Bédat m’accueillit avec un grand sourire. Il semblait se porter comme un charme, malgré l’installation de la poche de perfusion intraveineuse qui pendait au-dessus de son lit.

– Heureux de vous voir, maître. J’attendais votre visite avec impatience, lança-t-il d’une voix forte.

– Croyez bien que j’ai également hâte de vous parler, répondis-je. L’agent en faction me dit qu’une femme jeune a voulu vous rendre visite ce matin alors qu’elle n’avait pas d’autorisation. Savez-vous de qui il s’agit ?

Bédat eut l’air surpris et, me sembla-t-il, un peu gêné :

– Que dites-vous là ? Je ne connais personne dans la région et encore moins une femme jeune. Ce doit être une erreur.

Je renonçai à poser d’autres questions sur cette étrange visite. J’avais des sujets plus graves à aborder avec mon client.

– Je sais peu de choses sur vous, monsieur Bédat. Il est temps que nous fassions mieux connaissance. Vous n’ignorez pas que vous êtes accusé de meurtre.

– Admettez que nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour nous parler. La police m’est tombée dessus après l’arrestation des maîtres-chanteurs.

– Je le sais. Mais dites-moi pour quelles raisons vous avez été hospitalisé.

– Oh ! j’ai été victime de ce que l’on appelle une crise de foie. De petits cailloux sont sortis de ma vésicule biliaire. Ce n’est pas très grave, mais c’est très douloureux. J’ai subi une intervention par laparoscopie, hier dans l’après-midi. Je n’ai plus de vésicule et je me sens très bien.

– J’en suis ravi et, si vous me le permettez, je dirai que vos ennuis de santé sont intervenus à point nommé. Nous allons pouvoir profiter de ce répit pour faire le point sur votre situation de prévenu du meurtre d’un prêtre. Je vais donc vous demander de me faire un récit complet et véridique de vos relations avec Fabrice Merloz, car je doute que le hasard soit le seul responsable de la présence de vos empreintes digitales sur l’arme du crime.

À mon étonnement, Bédat se fendit d’un grand sourire avant de déclarer :

– Je suis prêt à le faire, mais il vous faudra beaucoup de patience, car mes relations avec Fabrice Merloz remontent à notre jeunesse au village de Saint-Fortunat. Je vais vous parler de ma vie, mais aussi de celle de Fabrice. J’en sais beaucoup sur lui. Non seulement sur sa jeunesse, mais aussi sur sa vie de prêtre. J’ai fait mon enquête à mon retour d’Hawaï. J’ai laissé traîner mes oreilles à Saint-Fortunat et j’ai pu obtenir une foule de renseignements sur sa vie en Patagonie. Je vais tout vous dire si vous voulez bien me consacrer un peu de temps.

– Selon ce que l’on m’a indiqué à la réception, les médecins entendent vous garder durant trois jours au moins. De mon côté, j’ai tout mon temps. Je vais donc vous écouter et je prendrai ensuite une décision concernant l’acceptation du mandat que vous voulez me confier. Je vous avertis que je veux toute la vérité et que, si je m’aperçois que vous m’avez caché quelque chose, je n’hésiterai pas à considérer cela comme une rupture du lien de confiance, qui entraînera la résiliation de mon mandat. Sommes-nous bien d’accord ?

Bédat prit un air sérieux pour me répondre :

– Cela va de soi, cher François. Permets-moi de t’appeler par ton prénom et de te tutoyer. Cela sera plus facile pour moi.

– D’accord pour le tutoiement, mais n’oublie pas que je suis ton avocat et rien d’autre. Seules m’intéressent les circonstances entourant le meurtre. N’essaie pas de me prendre par les sentiments pour détourner mon attention ou me faire m’apitoyer sur ton sort.

Cette mise en garde m’avait paru nécessaire, car j’estime qu’il n’y a rien de plus dangereux pour un avocat que d’entrer dans une sorte de relation complice avec ses clients. Seule une certaine distance entre le conseil et son mandant permet une approche objective des éléments essentiels d’un dossier. Une défense efficace est à ce prix.

Bédat parut surpris par ma sortie, mais me tendit la main en signe d’acquiescement. Il prit une longue respiration et débuta son récit. Mon intérêt se mit à grandir au fur et à mesure de ses explications. Ce que j’étais en train d’entendre était la confession d’une vie et je ne pus m’empêcher de me sentir dans le rôle du confesseur.

Partie II

Le récit

Chapitre 6

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