En rade - Joris-Karl Huysmans - E-Book

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Joris Karl Huysmans

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Beschreibung

Dans "En rade", Joris-Karl Huysmans explore les thèmes de l'aliénation et de l'ennui à travers le parcours de son protagoniste, un homme en quête de sens qui fait face à la monotonie de la vie moderne. Écrit dans un style naturaliste et introspectif, ce roman se déroule dans le contexte de la fin du XIXe siècle, période marquée par des transformations sociétales profondes et une remise en question des valeurs morales. Huysmans utilise un langage riche et imagé pour plonger le lecteur dans l'état psychologique d'un individu en quête d'authenticité dans un monde qu'il juge superficiel et décevant. Joris-Karl Huysmans, un écrivain issu du milieu bourgeois, a toujours été fasciné par les contradictions de la nature humaine et les tensions entre art et vie quotidienne. Adepte du mouvement décadent, il s'inspire de ses propres expériences de marginalisation et de désillusion face à la société bourgeoise, ce qui lui permet d'aborder avec une finesse psychologique les angoisses de ses personnages. Son intérêt pour le symbolisme et les nouvelles sensibilités artistiques se reflète pleinement dans "En rade", qui illustre son rejet des conventions et sa recherche d'un nouveau sens à travers l'art et la littérature. Je recommande vivement "En rade" aux lecteurs avides d'une réflexion profonde sur l'existence humaine, en particulier ceux fascinés par la nature introspective de la littérature décadente. La prose de Huysmans, riche en émotions et en détails, saura captiver ceux qui cherchent à comprendre les luttes intérieures d'un être en proie à la désillusion. Cet ouvrage est le reflet d'une époque, mais aussi un écho des angoisses contemporaine, ce qui en fait une lecture à la fois pertinente et intemporelle. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Joris-Karl Huysmans

En rade

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Jules Laurent
EAN 8596547435488
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
En rade
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Fuir la ville pour se sauver de soi n’empêche pas l’ennui de suivre chaque pas. En rade est un roman de Joris-Karl Huysmans, publié à la fin des années 1880, au cœur de la littérature fin de siècle. Située en grande partie à la campagne, l’œuvre observe un séjour dans une vieille demeure rurale où tout grince, suinte et résiste. Entre héritage naturaliste et tentations oniriques, Huysmans explore la fatigue moderne et le décalage entre désirs de retrait et réalité matérielle. Le livre, dense et minutieux, donne à sentir la texture concrète des lieux et des jours, et ouvre des échappées visionnaires sans rompre la continuité du réel.

La prémisse se déploie simplement: un couple venu de Paris s’installe loin de la capitale pour trouver repos, économie et clarté d’esprit. Très vite se dressent l’inconfort des pièces, la rudesse des saisons et l’implacable routine des besoins. Huysmans ne cherche pas le coup de théâtre; il installe le lecteur dans un présent persistant, fait de gestes répétitifs, de petites contrariétés et d’attentes déçues. L’expérience de lecture est immersive, presque tactile, comme si l’on apprenait à vivre au rythme du bâtiment et de ses alentours. La tension narrative naît moins d’événements que d’un frottement incessant entre espérance et matière.

La voix narrative, discrète et proche des perceptions, épouse un regard qui traque le détail: surfaces, odeurs, textures, bruits, tout devient signe d’une humeur et d’un monde. Huysmans excelle à moduler les registres, du comique acide à la gravité, sans cesser de ciseler la phrase. La prose travaille la lenteur, allonge ou resserre le souffle, laissant affleurer une ironie lasse. À côté des scènes domestiques surgissent des séquences oniriques d’une ampleur saisissante, qui déplacent brusquement l’horizon. Cette alternance installe un contraste fécond entre matérialité têtue et vertige imaginaire, et tient le lecteur entre observation minutieuse et débordement visionnaire.

La thématique centrale est celle de l’ennui, envisagé non comme simple vide, mais comme force active qui use les corps, dégonfle les projets et contredit les fuites. Huysmans montre comment l’idéal de retraite se heurte aux nécessités prosaïques: chauffage, alimentation, voisinages, santé, argent. L’utopie bucolique se fissure au contact des choses; les meubles, les murs et le climat deviennent acteurs d’une résistance continue. À ce réalisme des contraintes s’ajoute une méditation sur la lassitude d’époque, le désajustement entre rêves d’exemption et persistance des servitudes. Le roman scrute ainsi l’écart entre un imaginaire de salut et la pesanteur du quotidien.

Les passages oniriques ne rompent pas l’unité du livre; ils l’illuminent. En donnant forme à un ailleurs immense et instable, ils reflètent la soif d’échappée et la démesure d’un désir que rien, dans la vie ordinaire, ne comble. Ce contrepoint élargit la portée du récit: à la claustration des jours répond l’espace illimité de la vision, où l’on mesure la distance entre le possible et l’impossible. Le titre lui-même suggère une immobilité tenace, comme un navire immobilisé faute d’élan. La fiction, dès lors, questionne ce qu’implique d’habiter le monde quand l’intérieur et l’extérieur ne s’accordent plus.

Inscrit au carrefour d’une observation héritée du naturalisme et d’une sensibilité décadente, En rade marque un moment décisif dans l’esthétique huysmansienne. La précision des inventaires, l’attention au moindre outil ou relief, côtoient une inclination pour l’hallucination, la somptuosité verbale et l’hypersensibilité. Cette tension formelle donne au roman son ton singulier: une lucidité sans illusions, travaillée par des appels d’air imaginaires. Le livre témoigne d’une époque fascinée par l’exactitude et taraudée par l’insatisfaction, et il en condense le climat moral: dureté des faits, vacillement des croyances, recherche d’une forme qui tienne au plus près du vrai tout en accueillant l’invisible.

Si l’ouvrage parle encore aujourd’hui, c’est qu’il met à nu des expériences communes: épuisement, désenchantement, fantasme d’un ailleurs réparateur, confrontation aux coûts et aux contraintes du réel. En rade interroge la promesse d’un retrait salutaire et dévoile ce qu’il exige: patience, renoncements, lucidité. On y lit aussi la fragilité des liens, la difficulté de faire monde avec peu, et l’art de survivre dans l’intervalle. Sa langue, précise et somptueuse, propose une écoute du monde matériel qui dépayse le lecteur contemporain. La lecture, exigeante et envoûtante, récompense l’attention longue par une intelligence durable du quotidien.

Synopsis

Table des matières

Publié en 1887, En rade de Joris-Karl Huysmans se situe au carrefour du naturalisme et des hantises symbolistes qui marqueront la suite de son œuvre. Le roman suit un couple de citadins qui quitte Paris pour s’installer, le temps d’une saison, dans un manoir délabré de la campagne. Espérant une convalescence morale et physique, ils tablent sur le calme rural pour dissiper la fatigue nerveuse et la lassitude urbaine. Dès l’ouverture, la perspective est double: promesse de repos et soupçon de désillusion. Le décor, isolé et vétuste, fonctionne comme un laboratoire où se mesureront attentes fragiles et résistances du réel.

Les premiers jours dévoilent la réalité matérielle de la retraite. La demeure, mal entretenue, exige réparations et compromis avec des propriétaires paysans plus pragmatiques que bienveillants. Le couple s’accommode de pièces humides, d’ustensiles rétifs, d’un jardin envahi, d’animaux et de vermine. Le voisinage se montre poli, sans chaleur, et les usages locaux imposent des dépenses imprévues. Le silence nocturne, coupé de craquements et de rafales, nourrit une inquiétude sourde. Le climat, les chemins boueux et la distance aux commodités reconfigurent le quotidien. La promesse de simplicité se révèle une suite de frictions concrètes qui minent doucement l’enthousiasme initial.

Très vite, l’économie morale du foyer chancelle. Les comptes se tendent, les petites avaries se multiplient, et les projets dont on espérait la relance s’enlisent. La santé fragile de la jeune femme, sujette à l’abattement et à des malaises récurrents, accentue la claustration. Son compagnon s’épuise à organiser le séjour, à négocier, à maintenir une façade d’assurance que contrarient l’ennui et les dépenses. Les conversations, au début enjoliveuses, deviennent parcimonieuses, hachées de soupirs et de silences. Au lieu d’une cure de renouveau, la campagne impose une temporalité visqueuse qui use les nerfs, décourage l’élan et réveille des griefs latents.

Dans cette vacuité, l’imaginaire prend le relais. Les insomnies enfantent de longues visions où le réel glisse vers l’irréel: paysages lunaires, architectures impossibles, bestiaires inquiétants, processions médiévales détachées des tapisseries et des reliquaires. Les sensations s’hypertrophient, la matière se métamorphose, et la nature se peuple d’animaux minuscules ou monstrueux qui déforment l’échelle du monde. Ces séquences, enchâssées dans la routine, ne rompent pas l’intrigue: elles en éclairent l’envers, donnant forme à l’épuisement et au désir de fuite. Le roman fait alterner observation minutieuse et dérive onirique, jusqu’à rendre indiscernables fatigue nerveuse, fantasme d’évasion et persistance du quotidien.

Au-dehors, la vie rurale suit ses cadences, indifférente. Les travaux des champs, la lenteur des négociations, le troc et les petites ruses d’intérêt affermissent une frontière sociale. Le couple, venu avec ses attentes de confort, découvre la parcimonie, l’habileté âpre des habitants, et la logique d’un territoire où rien n’est gratuit. Les intempéries aggravent les inconforts, les vivres se renchérissent, l’habitation se détériore par touches. L’espace, censé dilater le temps, le borne au contraire: on calcule le bois, la lumière, les provisions. Chaque contrainte matérielle résonne comme une leçon d’échec du rêve pastoral et de l’illusion d’innocence campagnarde.

À mesure que s’accumulent les obstacles, la relation se défait par nuances. L’affection persiste mais se heurte à la fatigue, au reproche muet, à l’impression d’être empêchés de vivre. La sexualité s’émousse, la gêne physique redouble la gêne morale, et la solitude ramène chacun à sa propre insatisfaction. Le motif du « rade » se précise: ce n’est pas la catastrophe, mais l’immobilité, l’impossibilité d’avancer ni de reculer. S’esquissent des projets de retour, des calculs prudents, des tentatives pour sauver l’expérience. Le récit retient ses issues et s’attache à l’instant suspendu où le choix doit s’assumer sans garantir aucun salut.

Au-delà de l’anecdote, En rade interroge la faillite d’un imaginaire bourgeois de la retraite champêtre et la vulnérabilité des corps modernes. Par le mélange de notations naturalistes et de visions exacerbées, le livre annonce les inflexions à venir de Huysmans et illustre une transition littéraire vers des écritures de l’intériorité. Le roman retient moins par l’événement que par une poétique de l’usure, où l’ennui devient révélateur d’un monde sans consolations faciles. Sa résonance tient à cette lucidité: démonter les mirages de l’évasion tout en donnant voix aux fictions intimes qui tentent, en vain, d’habiter l’exil ordinaire.

Contexte historique

Table des matières

Paru en 1887, En rade s’inscrit sous la Troisième République, régime établi après 1870 et organisé par les lois constitutionnelles de 1875. La France sort du traumatisme de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris, tout en connaissant une instabilité ministérielle. Les institutions parlementaires — Chambre des députés, Sénat, présidence — structurent la vie politique, dominée par les républicains. L’industrialisation s’accélère, les infrastructures s’étendent, mais un sentiment d’incertitude accompagne la modernisation. À la fin de la décennie, le boulangisme cristallise un mécontentement nationaliste et antiparlementaire. L’œuvre de Huysmans naît ainsi d’un moment où progrès matériel et crise morale coexistent.

Le Paris de la fin du XIXe siècle porte encore l’empreinte des travaux haussmanniens: percées, égouts modernisés, quartiers réaménagés, habitat standardisé. Les grands magasins, les boulevards et les cafés composent un paysage de consommation et de flânerie, tandis que les lignes de chemin de fer de banlieue facilitent les déplacements entre capitale et périphéries. Les expositions universelles de 1878 puis de 1889 (à venir lors de la publication du livre) symbolisent l’optimisme technique. Cependant, la vie urbaine nourrit aussi le malaise: bruit, promiscuité, fatigue nerveuse. En rade reflète ces tensions, en opposant attractions de la ville et fantasmes d’un refuge extra-urbain.

Dans la France rurale des années 1880, une « crise agricole » persistante pèse sur les campagnes: baisse des prix, concurrence internationale, endettement. Le phylloxéra, apparu dans les décennies précédentes, ravage encore des vignobles, particulièrement dans le Sud et l’Ouest. L’exode rural s’amplifie, tandis que chemins vicinaux, voies ferrées et postes relient mieux les bourgs aux métropoles. De nombreux domaines aristocratiques déclinent, entretenus difficilement par des propriétaires appauvris. Cette toile de fond confère à En rade un arrière-plan de lente dégradation matérielle et de désillusion face aux promesses d’un « retour à la terre » souvent célébré dans les discours publics valorisant la petite propriété.

Sur le plan littéraire, les années 1880 voient l’hégémonie du naturalisme — Zola, les Goncourt, l’enquête documentaire, le déterminisme social — contestée par les esthétiques décadentes et symbolistes, soucieuses de stylisation, de suggestion et d’intériorité. Huysmans, proche des naturalistes à ses débuts, s’en est déjà éloigné avec À rebours (1884), qui provoque débats et répliques critiques. En 1887, il approfondit cette inflexion: précision descriptive et notations du quotidien cohabitent avec une dimension onirique et allégorique. En rade s’insère ainsi dans une crise des formes romanesques, quand l’observation « scientifique » cède partiellement la place aux explorations de la subjectivité et des états limites.

Les sciences du vivant et de l’esprit connaissent alors un essor notable. À Paris, Jean-Martin Charcot popularise, à la Salpêtrière, ses leçons sur l’hystérie et l’hypnose, très relayées par la presse. Les discussions sur les rêves, les hallucinations et la neurasthénie traversent la médecine et la culture savante. L’hygiène, la climatologie médicale et la thérapeutique des « curistes » gagnent du terrain, entremêlant prescriptions corporelles et conseils moraux. Cette circulation d’idées nourrit des fictions attentives aux perceptions, aux troubles du sommeil et à l’épuisement nerveux. En rade reflète cet horizon, en accordant une place centrale aux sensations et aux états de conscience vacillants.

La société bourgeoise de la Troisième République codifie fortement les rôles de genre. Le Code civil maintient l’incapacité juridique de la femme mariée, qui ne dispose pleinement de ses biens propres qu’à partir de 1907; la séparation des sphères — gagne-pain masculin, domesticité féminine — reste la norme. Les lois scolaires de Jules Ferry (1881–1882) diffusent une culture laïque, mais l’emprise morale reste puissante, entre catholicisme social et républicanisme disciplinaire. Le couple bourgeois, l’étiquette et la respectabilité forment un cadre contraignant. En rade interroge ces normes par l’observation des attentes conjugales, de la fragilité physique et des désajustements entre ambitions et réalités.

Le paysage médiatique se transforme sous l’effet de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qui favorise la multiplication de journaux et de revues littéraires. La critique se professionnalise, les cénacles et salons rassemblent écrivains et artistes, et l’édition commerciale élargit le public du roman. Le feuilleton reste un vecteur important, tandis que des maisons publient des œuvres plus expérimentales. Les débats sur la moralité et l’art se poursuivent devant l’opinion, sans censure préalable mais avec risques de poursuites a posteriori. En rade paraît dans cet espace concurrentiel, où l’innovation formelle se mesure aux attentes d’un lectorat élargi.

En rade condense, dans une prose précise et parfois visionnaire, des tensions propres aux années 1880: promesses de progrès, fatigue d’une modernité accélérée, crise des croyances et des formes artistiques. Le roman met en crise les illusions d’ascension par le confort ou le décor, et dégonfle le mythe d’une campagne régénératrice, sans pour autant céder au pittoresque. En s’adossant aux réalités sociales et aux savoirs contemporains, tout en laissant affleurer l’onirisme, Huysmans offre une critique des certitudes bourgeoises et de l’idéologie utilitaire. L’œuvre reflète ainsi son époque en révélant la contrepartie sombre du progrès: inertie, désenchantement et fragilité des êtres.

En rade

Table des Matières Principale
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII

I

Table des matières

Le soir tombait; Jacques Marles hâta le pas[1q]; il avait laissé derrière lui le hameau de Jutigny et, suivant l’interminable route qui mène de Bray-sur-Seine[1] à Longueville, il cherchait, à sa gauche, le chemin qu’un paysan lui avait indiqué pour monter plus vite au château de Lourps.

La chienne de vie! murmura-t-il, en baissant la tête; et désespérément il songea au déplorable état de ses affaires. A Paris, sa fortune perdue par suite de l’irrémissible faillite d’un trop ingénieux banquier; à l’horizon, de menaçantes files de lendemains noirs; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu’il avait dû s’enfuir; à Lourps, Louise, sa femme, malade, réfugiée chez son oncle régisseur du château possédé par un opulent tailleur du boulevard qui, en attendant qu’il le vendît, le laissait inhabité, sans réparation et sans meubles.

C’était là le seul refuge sur lequel lui et sa femme pussent maintenant compter; abandonnés par tout le monde, dès la débâcle, ils pensèrent à chercher un abri, une rade, où ils pourraient jeter l’ancre et se concerter, pendant un passager armistice, avant que de rentrer à Paris pour commencer la lutte. Jacques avait été souvent invité par le père Antoine, l’oncle de sa femme, à venir passer l’été dans ce château vide. Cette fois, il avait accepté. Sa femme était partie pour la commune de Longueville sur les confins de laquelle s’élève le château de Lourps; lui, était resté dans le train jusqu’à la station des Ormes où il était descendu, dans l’espoir de recouvrer quelques sommes.

Il y avait visité un ami, insolvable ou se disant tel, avait subi de chaudes protestations, d’incertaines promesses, essuyé en fin de compte un refus très net; alors, sans plus tarder, il s’était replié sur le château où Louise, arrivée dès le matin, devait l’attendre.

Il était torturé d’inquiétudes; la santé de sa femme égarait la médecine depuis des ans; c’était une maladie dont les incompréhensibles phases déroutaient les spécialistes, une saute perpétuelle d’étisie et d’embonpoint, la maigreur se substituant en moins de quinze jours au bien en chair et disparaissant de même, puis des douleurs étranges, jaillissant comme des étincelles électriques dans les jambes, aiguillant le talon, forant le genou, arrachant un soubresaut et des cris, tout un cortège de phénomènes aboutissant à des hallucinations, à des syncopes, à des affaiblissements tels que l’agonie commençait au moment même où, par un inexplicable revirement, la malade reprenait connaissance et se sentait vivre. Depuis cette faillite qui la jetait au rancart, elle et son mari, sur le pavé, sans le sou, la maladie s’était affilée et accrue; et c’était la seule constatation que l’on pût faire; l’abattement paraissait s’enrayer, les couleurs revenaient, les chairs devenaient fermes, alors qu’aucun sujet d’alarme ou de trouble n’existait; la maladie semblait donc surtout spirituelle, les événements l’avançant ou la retenant, selon qu’ils étaient déplorables ou propices.

Le voyage avait été singulièrement pénible, traversé de défaillances, de douleurs fulgurantes, de désarrois de cervelle affreux. Vingt fois, Jacques avait été sur le point d’interrompre sa route, de descendre à une station, de faire halte dans une auberge, se reprochant d’avoir emmené Louise sans plus attendre; mais elle s’était entêtée à rester dans le train et lui-même se rassurait, en se répétant qu’elle serait morte à Paris, s’il ne l’avait soustraite à l’horreur du manque d’argent, à la honte des requêtes injurieuses et des menaçantes plaintes.

La vue, auprès de la gare, du père Antoine attendant sa nièce avec une carriole pour l’emmener et charger ses malles l’avait soulagé, mais maintenant, harassé par la monotonie d’une route plate, il s’abandonnait, obsédé par une angoisse dont il reconnaissait l’exagération, mais qui l’opprimait et s’imposait à lui quand même; il redoutait presque d’arriver au château, de peur de trouver sa femme plus souffrante ou morte. Il se débattait, eût voulu courir pour dissiper plus tôt ses craintes et il demeurait, tremblant, sur le chemin, les jambes tour à tour alertes et lentes.

Puis l’extérieur spectacle du paysage refoula pour quelques minutes les visions internes. Ses yeux s’arrêtèrent sur la route, cherchèrent à voir et leur attention détourna les transes du cœur qui se turent.

A sa gauche, il aperçut enfin le sentier qu’on lui avait signalé, un sentier qui montait, en serpentant, jusqu’à l’horizon. Il longea un petit cimetière aux murs bordés de tuiles roses et s’engagea dans un chemin creusé de deux ornières glacées par des fers de roues. Autour de lui s’étendaient des enfilades de champs dont le crépuscule confondait les limites, en les fonçant. Sur la côte, au loin, une grande bâtisse emplissait le ciel, pareille à une énorme grange aux traits noirs et durs, au-dessus de laquelle coulaient des fleuves silencieux de nuées rouges.

–J’arrive, se dit-il, car il savait que derrière cette grange qui était une vieille église, se cachait dans ses bois le château de Lourps.

Il reprenait un peu courage, regardant s’avancer vers lui ce bâtiment percé de fenêtres qui, se faisant vis-à-vis au travers de la nef, flambaient traversées par l’incendie des nuages.

Cette église noire et rouge, à jour, ces croisées semblables avec leurs rosaces étoilées de filets de plomb, à de gigantesques toiles d’araignées pendues au-dessus d’une fournaise, lui parurent sinistres. Il regarda plus haut; des ondes cramoisies continuaient à déferler dans le ciel; plus bas le paysage était complètement désert, les paysans tapis, les bestiaux rentrés; dans l’étendue de la plaine, en écoutant, l’on n’entendait, au loin, sur des coteaux, que l’imperceptible aboiement d’un chien.

Une alanguissante tristesse l’accabla, une tristesse autre que celle qui l’avait poigné, pendant la route[2q]. La personnalité de ses angoisses avait disparu; elles s’étaient élargies, dilatées, avaient perdu leur essence propre, étaient sorties, en quelque sorte, de lui-même pour se combiner avec cette indicible mélancolie qu’exhalent les paysages assoupis sous le pesant repos des soirs; cette détresse vague et noyée, excluant la réflexion, détergeant l’âme de ses transes précises, endormant les points douloureux, lénifiant la certitude des exactes souffrances par son mystère, le soulagea.

Parvenu en haut de la côte, il se retourna. La nuit était encore tombée. L’immense paysage, sans profondeur pendant le jour, s’excavait maintenant comme un abîme; le fond de la vallée disparu dans le noir semblait se creuser à l’infini, tandis que ses bords rapprochés par l’ombre paraissaient moins larges; un entonnoir de ténèbres se dessinait là où, l’après-midi, un cirque descendait de ses étages en pente douce.

Il s’attardait dans cette brume; puis ses pensées, diluées dans la masse de mélancolie qui l’enveloppait, s’atteignirent et, redevenues par cohésion actives, le frappèrent en plein cœur d’un coup brusque. Il songea à sa femme, frissonna, reprit sa marche. Il touchait à l’église; près du portail, au coude du chemin, il aperçut, à deux pas devant lui, le château de Lourps.

Cette vue dissémina ses angoisses. La curiosité d’un château dont il avait longtemps entendu parler, sans l’avoir vu, l’étreignit, durant une seconde; il regarda. Les nuées guerroyantes du ciel s’étaient enfuies; au solennel fracas du couchant en feu, avait succédé le morne silence d’un firmament de cendre; çà et là, pourtant, des braises mal consumées rougeoyaient dans la fumée des nuages et éclairaient le château par derrière, rejetant l’arête rogue du toit, les hauts corps de cheminée, deux tours coiffées de bonnets en éteignoir, l’une carrée et l’autre ronde. Ainsi éclairé, le château semblait une mine calcinée, derrière laquelle un incendie mal éteint couvait. Fatalement, Jacques se rappela les histoires débitées par le paysan qui lui avait indiqué sa route. Le chemin en lacet qu’il avait parcouru s’appelait le chemin du Feu parce que jadis il avait été tracé, à travers champs, la nuit, par le piétinement de tout le village de Jutigny qui courait au secours du château en flammes.

La vision de ce château qui paraissait brûler sourdement encore, exaspéra son état d’agitation nerveuse qui depuis le matin allait croissant. Ses sursauts d’appréhensions interrompues et reprises, ses saccades de transes se décuplèrent. Il sonna fébrilement à une petite porte, percée dans le mur; le bruit de la cloche qu’il avait tirée l’allégea. Il écoutait, l’oreille plaquée contre le bois de la porte; aucun bruit de vie derrière cette clôture. Ses frayeurs galopèrent aussitôt; il se pendit, défaillant, au cordon de la cloche. Enfin, sur un craquement de graviers, des galoches claquèrent; un crissement de ferraille s’agita dans la serrure; on tirait vigoureusement la porte qui tressaillait mais ne bougeait point.

–Poussez donc! fit une voix.

Il lança un fort coup d’épaule et pencha avec le battant qui céda, dans le noir.

–C’est toi, mon neveu, dit une ombre de paysan qui le retint dans ses bras et lui frotta de ses poils mal rasés les joues.

–Oui, mon oncle, et Louise?

–Elle est là qui s’installe; ah dame! tu sais, mon homme, c’est pas à la campagne comme a la ville; il n’y a pas comme chez vous un tas d’affutiaux pour son aisance.

–Oui, je sais; et comment est-elle?

–Louise, ben, elle est avec Norine, elles brossent, elles balaient, elles cognent, malheur! –mais ça les amuse; elles se font du bon sang, elles ricassent ensemble si fort qu’on ne sait plus à qui entendre!

Jacques respira.

–Allons un peu vers elle, garçon, reprit le vieux. Nous leur donnerons un coup de main, car il faut que Norine s’en aille soigner le bestial; et puis, dépêchons, car nous aurions belle d’être trempés.–T’arrives à temps; tiens, vois, v’là le ciel qui se chabouille!

Jacques suivit l’oncle Antoine. Chemin faisant, il regardait autour de lui. Ils marchaient dans d’invisibles allées bordées de massifs que décelaient des frôlements ployés de branches; dans le ciel plus clair où filaient des nuées déchirées de tulle, des feuillages en aiguilles, pareils à ceux des pins, dressaient à des hauteurs formidables des cimes hérissées dont on n’apercevait plus les troncs plantés dans l’ombre. Jacques ne pouvait se rendre compte de l’aspect du jardin qu’il traversait. Tout à coup, une éclaircie se fit, les arbres s’arrêtèrent, la nuit devint vide, et, au bout d’une clairière, une masse pâle apparut, le château, sur le seuil duquel deux femmes s’avancèrent.

–Eh ben, ça ira-t-il? cria la tante Norme qui, avec un geste mécanique de poupée en bois, lui jeta ses bras roides autour du cou.

En deux mots, Jacques et Louise se comprirent. Elle, allait mieux; lui, revenait sans argent, bredouille.

–Norine, t’as mis le boire au frais? dit le père Antoine.

–Oui-da, et de peur que vous ne tardiez, je vas toujours aller couper la soupe.

–Alors c’est prêt là-haut? reprit le vieux, s’adressant à Louise.

–Oui, mon oncle, mais il n’y a pas d’eau!