Enora Scott, la Conspiration - Fabien Merten - E-Book

Enora Scott, la Conspiration E-Book

Fabien Merten

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Beschreibung

1900 : Nouvelle année, nouveau siècle. Prometteur pour les uns, incertain pour les autres... Après leur dernier coup d'éclat, les Tourmenteurs ont disparu sans laisser de trace. Enora et ses compagnons se tiennent prêts à les affronter, sans se douter de l'ampleur de la conspiration qui se prépare et qui pourrait bien modifier à jamais leurs vies et leurs mondes...

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Du même auteur :

1. Enora Scott, le médaillon d'Acrux

2. Enora Scott, le miroir de réincarnation

3. Enora Scott, la Confrérie des Arcanes

A ma fée pour son soutien indéfectibleA Maëlle pour sa collaboration toujours bienveillante

Sommaire

Chapitre 1 : Nouveau siècle

Chapitre 2 : Bis repetita

Chapitre 3 : Discrète assemblée

Chapitre 4 : Réveil-matin

Chapitre 5 : Tour opérator

Chapitre 6 : En bibliothèque

Chapitre 7 : Corridor sanglant

Chapitre 8 : Néréide

Chapitre 9 : Mission à l'étranger

Chapitre 10 : Chez l'apothicaire

Chapitre 11 : Au poêle!

Chapitre 12 : Disparition inexpliquée

Chapitre 13 : Capricieux transport

Chapitre 14 : Enquêteurs souterrains

Chapitre 15 : Sur la piste

Chapitre 16 : Oculus

Chapitre 17 : Quartier mal famé

Chapitre 18 : Lugubre repaire

Chapitre 19 : Retour chez soi

Chapitre 20 : Le malin menuisier

Chapitre 21 : Bouleversantes révélations

Chapitre 22 : Expédition nocturne

Chapitre 23 : Fuite en avant

Chapitre 24 : En terre inconnue

Chapitre 25 : L'Exposition Universelle

Chapitre 26 : Mauvaises rencontres

Chapitre 27 : Clodomir Philogène

Chapitre 28 : Espionnage

Chapitre 29 : Cambriolage

Chapitre 30 : Histoires de famille

Chapitre 31 : « Sous la ville, la mort »

Chapitre 32 : Les Catacombes

Chapitre 33 : Morts-vivants

Chapitre 34 : Périlleux sauvetage

Chapitre 35 : Confrontation

Chapitre 36 : L'orage gronde

Chapitre 37 : Un retour fracassant

Chapitre 1 : Nouveau siècle

- « 5, 4, 3, 2, 1, bonne année ! !

Enora, Gus et Mr Scott trinquèrent au nouveau siècle qui s'ouvrait devant eux.

La jeune fille enlaça son père et celui-ci l'embrassa sur le front comme il l'avait toujours fait. Puis elle serra Gus dans ses bras.

- Vous rendez-vous compte mes enfants ? Nous sommes en 1900. Nous passons un nouveau siècle ! C'est incroyable ! s'enthousiasma le père d'Enora.

- Pour ça, chuis d'accord, on change d'époque. Mais vous croyez qu'ça va s'améliorer pour l'monde ?

- Bien sûr ! Il faut avoir confiance, jeune homme, l'encouragea Mr Scott. Le siècle qui s'annonce est plein de promesses pour l'humanité toute entière : les nouveaux moyens de transport et de communication, les progrès de la médecine, la paix revenue en Europe et même quelques inventions comme le fameux cinématographe français semblent nous inviter à nous réjouir pour les années futures et, bientôt, le nouveau millénaire ! Les hommes iront habiter sur la lune ou au fond des océans et découvriront de nouveaux mondes comme l'a prédit Jules Verne...

- Qui ça ?

- Oh, c'est un autre français qui est écrivain. J'ai lu quelques-uns de ses romans et j'avoue que ses idées sont originales et passionnantes. Mr Scott se perdit dans ses pensées.

- Papa, ça va ?

- Bien sûr, ma chérie. Je m'imaginais en Philéas Fogg, le héros du Tour du monde en 80 jours, répondit Mr Scott en bombant le torse. Je volerai par monts et par vaux, je traverserai les mers du Sud et les montagnes de l'Himalaya et remporterai le pari grâce à mon génie, à mon courage et aussi à mon fidèle compagnon Passepartout ! s'exclama-t-il en tapotant la tête de Gus.

- Je n'en doute pas ! En attendant, avant de partir au bout du monde, le grand aventurier va devoir apprendre une chose essentielle, sinon il n'ira pas loin...

- Quoi donc ? interrogea Mr Scott, amusé.

- Apprendre à cuisiner, car je crois sentir une odeur de brûlé... répondit Enora, espiègle.

- Mes scones ! s'écria Mr Scott en s'élançant vers la cuisine enfumée.

- Ben dîtes donc, vot' paternel, sauf vot' respect, c'est pas l'meilleur en patiss'rie.

- Tu as bien raison Gus, mais ne t'inquiète pas, j'avais prévu cette situation. Prends la boîte qui est dans le buffet.

Le jeune homme sortit une grande boîte métallique et la tendit à son amie. Elle l'ouvrit et le garçon découvrit une douzaine de muffins et de sablés dorés et appétissants.

- Je les ai préparés cet après-midi quand papa est sorti faire quelques courses pour acheter la dinde.

- Au moins, y'a réussi à pas la faire crâm... j'veux dire, brûler, celle-là.

Enora sourit :

- En fait, si, il l'a faite brûler aussi. Si tu l'avais vue, on aurait dit une sculpture en charbon !

- Pourtant elle était bonne et il en était très fier, s'étonna Gus.

- C'est celle que j'ai mise moi-même dans le four quand il se préparait dans la chambre pour la soirée. Je ne lui ai pas dit, il aurait été déçu, expliqua la jeune fille.

- Pffiou, d'vez avoir un sacré budget pour manger ! Si vous ach'tez tout en double, ç'doit être compliqué !

- Qui achète tout en double ? s'étonna Mr Scott en revenant de la cuisine avec un plateau contenant de gros morceaux noirâtres encore fumants qui dégageaient une odeur désagréable.

- On parlait de mes amies du collège, mentit Enora. Elles ont tendance à acheter trop de feuilles pour leurs devoirs de sciences.

La jeune fille se leva avec la boîte de pâtisseries et se dirigea vers la cuisine. Gus la regarda s'éloigner avec des yeux suppliants de chien battu. Il savait qu'il allait passer un moment difficile... Il ne put, en effet, esquiver le plateau que lui tendait fièrement Mr Scott.

- Ils sont un peu trop cuits mais ils ne sont pas mauvais, déclara le père d'Enora, ravi de sa réussite.

Gus saisit du bout des doigts un morceau de charbon-scone et le porta à ses lèvres sous le regard insistant de l'apprenti-cuisinier. Le jeune homme croqua et sentit le gâteau carbonisé s'émietter dans sa bouche.

- Alors ? Qu'en pensez-vous ?

- Pffarffait... articula Gus en faisant la grimace. Il toussa pour évacuer la poussière du scone qui s'était introduite dans sa trachée. Il avait l'impression désagréable de manger du sable. Il se prépara néanmoins à finir ce qui lui restait dans la main pour ne pas décevoir son hôte.

A ce moment, Enora revint avec un plateau recouvert de magnifiques pâtisseries dorées, d'un peu de beurre et de confiture.

- Ma chérie, je suis tellement fier ! Ton ami apprécie ma cuisine ! Tout à l'heure la dinde et maintenant mes scones. C'est décidé, je vais continuer à te préparer de bons petits plats dès que tu rentreras du collège.

- Aah ! Super ! déclara Enora, levant les yeux au ciel. Merci Gus !

- De...d'rien... mam'z'elle, toussa le jeune homme.

- Tiens, papa, pour compléter ce que tu nous as apporté, j'ai également préparé quelques muffins et des sablés...

- Merci ma chérie, il ne fallait pas !

Vers minuit quarante cinq, Mr Scott bâilla et s'étira :

- Mes chers enfants, je crois qu'il est temps pour moi d'aller me reposer. Ce fut une agréable soirée.

- C'est bin vrai, m'sieur, déclara Gus en se levant à la suite de son hôte. M'sieur, j'voulais vous dire...

- Oui Gus ?

- J'vous r'mercie beaucoup de tout c'que vous faîtes pour moi. Faut pas vous sentir obligé d'm'inviter chez vous. S'savez... j'peux m'débrouiller... J'ai passé beaucoup d'Noëls et d'fêtes, tout seul, alors, j'peux encore en faire, j'vais pas en mourir...

- Jeune homme, je vous arrête tout de suite, coupa Mr Scott. Il y a un an, ma fille m'a prévenu qu'un de ses amis était sans famille proche et allait passer ses fêtes de fin d'année au fond du jardin de son collège. Je n'ai pas hésité une seconde à vous faire venir chez moi car Enora sait reconnaître les personnes qui en valent la peine, et cela fait des années que j'ai à cœur d'aider les gens qui n'ont, disons, pas la même chance que nous. Alors, vous allez me faire le plaisir de ne pas vous sentir gêné et, surtout, de revenir quand il vous plaira !

- Merci m'sieur, répondit Gus, ému.

Enora enlaça son père.

- Bonne nuit mes enfants !

Mr Scott leur tourna le dos et s'éloigna. Au bout de quelques pas, il s'arrêta :

- Mr Gus, vous dormez dans le canapé, évidemment.

- Euh... Évidemment, m'sieur, répondit le jeune homme, rouge comme une tomate.

- Enfin papa ! Gus est un ami ! s'énerva Enora.

- Bien sûr...! Ne vous couchez pas trop tard ! répondit son père.

- Pas de problème, on débarrasse rapidement pour que tout soit propre demain matin, annonça la jeune fille.

- C'est très gentil. A demain !

Le père d'Enora monta les escaliers et ferma la porte de sa chambre.

- Il ne s'imagine tout de même pas que nous sommes amoureux ! râla le jeune fille.

- Non, pour sûr, non, insista Gus.

- Viens m'aider à débarrasser, s'il te plaît, demanda-t-elle.

- Chuis là !

Gus suivit Enora dans la cuisine et observa le visage de son amie qui s'était subitement assombri.

- Ça va pas mam'z'elle ?

- Mon père a l'air si optimiste pour ce nouveau siècle. Il ne sait pas ce qui se trame ! Les Tourmenteurs... Sargas...

- C'est normal ! Y connaît pas vos pouvoirs. Tout c'que vous savez faire ! Mais r'gardez : les zigotos n'se sont plus faits r'marquer d'puis l'été dernier. Y z'ont eu une bonne leçon !

- Tu as raison, nous avons réussi à déjouer leurs plans : la couronne de la reine et son trône ont été sauvés ainsi que les parlementaires. Malheureusement, je pense que cela ne les a pas découragés. Le fait que la Confrérie des Arcanes ait été démantelée et que les conspirateurs se soient faits arrêtés sont une très bonne chose mais peu de Tourmenteurs ont été neutralisés1. Il en reste encore et ce silence de leur part ne présage rien de bon.

- Z'avez eu des nouvelles de mam'z'elle Fumiko ? Ou du Maître... Euh... D'son oncle ? Ou d'ces z'autres gnomes ?

- Non, personne ne m'a contactée depuis cet été. J'ai passé mon premier trimestre au collège comme n'importe quelle étudiante. Même Aïlill n'est pas venu me voir. Je t'avoue que je suis déçue et même... assez triste. Aucun signe pour Noël, rien ! A croire que je ne sers plus à rien...

Enora serra les poings.

- Mais non mam'z'elle, faut pas dire ça ! la réconforta Gus. 'Savez qu'z'êtes indispensable pour protéger ç'monde. J'pense qu'ils veulent vous préserver. Et pis...

- Oui ? Qu'y-a-t-il ?

Gus saisit son sac, en sortit deux vieilles boîtes, l'une carrée et l'autre rectangulaire, recouvertes de cuir et les tendit à son amie.

- C'est pour vous.

- Des cadeaux ! Tu m'offres des cadeaux ? Mais je suis confuse, Gus, je n'ai rien pour toi.

- Bin c'est pas tout à fait d'moi... C'est plutôt de m'sieur l'horloger.

- Du professeur Lateclock ! s'exclama Enora. Le Maître du Temps t'a donné des cadeaux pour moi !

- En fait, y m'a pas dit qu'c'était vraiment des cadeaux, dans l'sens où vous pourriez les garder tout l'temps pour vous. Y m'a dit exactement : « Majesté, lorsque vous serez à nouveau réunis avec l'impératrice, offrez-lui ces présents. D'abord, vous devez vous placer dans un endroit discret avec personne autour de vous. Vous prenez la clepsydre de poche. Elle est prête à être utilisée (et ce serait bien de le faire avant 1 heure du matin). Une fois vidée, vous la replacerez dans son étui. Puis vous devrez prendre par la main votre amie et le lui attacher au poignet, nous pourrons ensuite trinquer ensemble ».

- Il est toujours aussi étrange ce professeur... songea Enora.

Gus lui montra les aiguilles de l'horloge du salon qui indiquaient une heure moins cinq.

- On va p'têt essayer car l'prof y'a dit avant une heure.

Les deux jeunes sortirent dans le jardin et prirent la clepsydre. Elle avait la forme d'un cône et contenait un liquide bleu. Lorsque l'objet fut à la verticale, le liquide prit une belle couleur dorée et s'écoula dans le goulot.

Enora et Gus se regardèrent, étonnés et presque rassurés : rien de spécial ne leur était arrivé.

La jeune fille ouvrit la seconde boîte et découvrit un large bracelet en argent ciselé. Il ressemblait à ceux portés par le peuple celte qu'elle avait vus au British Museum.

- Il est magnifique, s'émerveilla-t-elle.

Les deux amis observèrent les entrelacs représentés sur la surface et crurent les voir scintiller.

- C'est étrange, dit Enora. On dirait qu'il manque une partie...

- Z'avez raison, acquiesça Gus en pointant son index sur le bord.

- Là... les lettres, y s'arrêtent d'un coup.

- Occurrens, prononça Enora en fixant le bijou.

Les entrelacs s'illuminèrent davantage.

La jeune fille répéta le mot et le bracelet commença à trembler dans ses mains.

- Euh, si j'étais vous, je l'mettrai à vot' bras, comme l'prof y l'a conseillé, balbutia Gus.

Elle passa le bracelet à son poignet et prit la main de Gus.

Juste à temps, car une voix lointaine termina la formule magique en prononçant : Geminos !

Les deux amis disparurent du jardin du 51, Upper Brook street, ne laissant derrière eux qu'une poussière lumineuse, juste au moment où Enora eut une étrange vision : son père, elle et Gus, trinquaient dans le salon...

1 Voir tome 3 : Enora Scott, la Confrérie des Arcanes

Chapitre 2 : Bis repetita

- 5, 4, 3, 2, 1, bonne année ! s'écria Fumiko en embrassant ses deux amis. Vous arrivez juste à temps !

Gus et Enora s'étaient retrouvés, en un instant, dans la petite maison japonaise du vieux maître Onshi Sendou.

La vieille table basse était recouverte de plateaux contenant des confiseries et pâtisseries appétissantes.

- Bienvenue, mes enfants, annonça joyeusement le Maître-Passeur.

- Bonjour à tous les deux, enchaîna Mme Butternutt, portant une théière fumante.

- Matelots, je vous souhaite un nouveau siècle rempli de technologies ! s'exclama le professeur Lateclock. Je vois que vous avez parfaitement maîtrisé ma clepsydre et le bracelet de conjonction.

- Mais... euh... hésita Gus. Z'avez une heure de r'tard, mam'z'elle Fumiko, sans vous offenser.

- Pas du tout Gus. Il est minuit et une minute exactement.

- Pourtant il me semblait que l'Yggratill et le monde réel étaient sur le même fuseau horaire, s'étonna Enora.

- Bien sûr, ma petite, sourit Onshi mais je laisse le professeur vous expliquer car je sens qu'il n'attends que ça.

- Hum, hum, toussa Lateclock pour s'éclaircir la voix. En effet, comme vous étiez conviée chez votre père, chère fillette, et que les personnes ici présentes souhaitaient fêter le nouveau siècle avec vous, je me suis permis de vous faire parvenir une de mes petites inventions (c'est un hobbie chez moi) : le remonte-temps. Il permet, en dosant l'eau-d'heure au plus juste, de revenir de une à trois heures en arrière.

- L'odeur ? J'sens rien moi ! s'étonna Gus.

- L'eau-d'heure est un liquide aux propriétés magiques mis au point par notre amie Néréide.

- Néréide ? Je ne le connais pas, remarqua Enora.

- Effectivement, c'est le dernier Grand Maître d'Yggratill, que tu n'as jamais rencontré. C'est elle qui maîtrise la magie de l'eau.

- Comme ma mère, songea la jeune fille.

- Tu as raison, reprit le vieux Maître, Sara est restée longtemps aux côtés de Néréide pour perfectionner ses sortilèges dont tu as hérité, il me semble.

- Oui mon oncle, affirma Fumiko. Sara, lors de sa disparition, a transmis à Enora certains de ses pouvoirs2. Mais...

La japonaise se tut, prenant conscience de l'émotion de son amie.

- Grâce au remonte-temps, reprit Onshi, vous êtes revenus une heure en arrière et le pouvoir de ce que tu portes au poignet vous a permis de nous rejoindre pour fêter la nouvelle année.

Enora observa le bijou désigné par le Maître-Passeur : il était redevenu inerte. La jeune fille aperçut le même bracelet au poignet du professeur qui devina son étonnement.

- Ce sont deux bracelets jumeaux, commença le Maître du Temps. Ils sont parfaitement identiques à part les lettres qui y sont incrustées. Sur le vôtre, princesse, on peut y lire...

- Occurens, coupa Enora en regardant son bijou.

- C'est bien ça. C'est le début de la formule Occurens Geminos, qui signifie « réunion des jumeaux ». On peut l'utiliser de deux manières : la première personne lit le premier mot et la seconde complète la formule ou un seul magicien prononce l'incantation en entier. A ce moment, le premier bracelet est inéluctablement attiré vers l'autre. C'est bien pratique que vous avez un peu la tête en l'air comme moi et que vous ne vous souvenez jamais où vous avez déposé les clefs de votre boutique... Il suffit de laisser un des bracelets à côté, de prononcer la formule et vous les trouvez immédiatement, expliqua l'homme moustachu.

- Comme des aimants ! conclut Gus.

- Effectivement sergent ! acquiesça le professeur. A part que ces aimants peuvent se retrouver dans tout l'univers d'Yggratill ou du monde réel.

- Pffiou ! Donc, des supers, supers, supers aimants !

- C'est bien résumé, colonel ! s'exclama Lateclock et je peux même vous préciser que j'ai modestement participé à cette judicieuse création avec une vieille connaissance, à savoir le Maître-Joaillier. Vous seriez bien aimable de me restituer le remonte-temps que je vous ai prêté car, en de mauvaises mains, il pourrait s'avérer très destructeur.

- Ah... euh... pour sûr, toussa Gus en sortant la clepsydre de sa poche.

- Mon cher ami, coupa Onshi, amusé, il serait temps de trinquer avec nos jeunes invités.

- Vous avez raison, mon thé au délinectar va refroidir et ce serait dommage de le gâcher, ajouta Mme Butternutt.

Elle remplit les tasses et Gus s'empara de la sienne.

- Attendez mon garçon, intervint la sorcière, il manque quelque chose !

Elle sortit de la poche de son tablier un petit animal, mélange de fourmilier et de singe. Elle le caressa et il ronronna comme un chat. Sous les yeux stupéfaits d'Enora et de Gus, elle plaça le quadrupède face à chaque invité. L'animal sentit toutes les personnes grâce à son long museau puis la Maître-Guérisseuse le maintint au-dessus de chaque tasse, tira délicatement sur sa queue pour le faire éternuer et une boule noire tomba dans les récipients. Puis elle caressa à nouveau l'animal pour le remercier et le remit dans sa poche.

- Maintenant nous pouvons boire ! dit-elle en souriant. Gus regarda le liquide qui moussait et grommela :

- J'crois qu'j'aurais préféré sans ç'truc là....

- Peut-être mais vous n'auriez pas apprécié le délinectar car vous vous seriez putréfié à la première gorgée, expliqua Mme Butternutt d'un ton détaché.

- Cela aurait posé un petit problème, tu ne crois pas, Gus ? s'amusa Fumiko.

Tous les amis se mirent à rire face au visage déconfit du jeune homme. Il trempa ses lèvres avec méfiance et fut transporté par une sensation de bien-être et de plaisir.

- Hummm ! Du lait chaud au chocolat ! s'émerveilla-t-il. J'adore ça !

- Mais non, c'est un jus d'orange bien frais, s'exclama Enora.

- Je pensais davantage à un bon thé blanc du Japon, se délecta Onshi.

- Mes chers compatriotes, je suis dans l'obligation de vous corriger, il s'agit du meilleur café des Indes que je n'ai jamais bu, c'est sûr ! renchérit le Maître du Temps.

- Je suis content que le délinectar vous plaise, conclut la Maître-Guérisseuse, amusée.

- Vous êtes formidable, chère amie, conclut Onshi. Une boisson qui s'adapte à chaque personne, c'est stupéfiant !

La chevelure de la sorcière prit une teinte rouge. Elle répondit, gênée :

- Oh, je n'y suis pour rien, c'est mon ami le Kappa qui a découvert les extraordinaires facultés des Plobes. Ces petits êtres si mignons devinent les goûts de chaque personne et sécrètent des saveurs en fonction de ce qu'ils ont ressenti.

- Que la nature d'Yggratill est fascinante, déclara Fumiko, pensive.

- C'est pour cela qu'il faut la respecter et la défendre, renchérit Mme Butternutt avec gravité.

A ce moment, les compagnons ressentirent une profonde quiétude apaisante. Enora crut que c'était la boisson qui produisait son effet mais elle entendit une douce voix qui la rassurait. Elle se sentait enveloppée de linges chauds, comme si elle était au fond de son lit, protégée de tout danger. Cette voix provenait de l'extérieur et se rapprochait de la maison. Maître Onshi se leva et tendit la main. La porte s'ouvrit toute seule et un vent chaud s'engouffra dans la petite maison japonaise.

Gus resta bouche bée devant la vision qui apparut devant lui : sur le pas de la porte se tenait une femme d'une beauté extraordinaire portant une longue robe et des cheveux indigos qui lui descendaient jusqu'aux chevilles. Son visage était fin et délicat et ses cils noirs papillonnaient sur des yeux en amande. Le jeune homme tomba immédiatement amoureux. Heureusement, Mme Butternutt écrasa une baie sous ses narines et la forte odeur qui s'en dégagea lui fit reprendre ses esprits, sinon il n'aurait pas résisté au charme de cette apparition surnaturelle.

- Néréide, quel plaisir de vous revoir, chère amie, déclara Onshi. Je suis content que vous ayez pu venir à notre petite réception.

La grande femme s'inclina gracieusement devant le Maître.

- Je suis ravie d'être parmi vous, déclara-t-elle d'une voix douce.

Elle pénétra dans la pièce principale.

Enora, subjuguée par sa beauté, avait l'impression qu'elle lévitait. Ses mouvement étaient gracieux et très lents. Mais la jeune fille ressentait également la puissance magique qui se dégageait de la magicienne.

Elle s'assit autour de la table et partagea une tasse de délinectar avec les compagnons.

- Maintenant, mon oncle, tu peux nous dire pourquoi tu nous as rassemblés aujourd'hui, déclara Fumiko.

- Effectivement, ma chère nièce. Je vois que tu es toujours aussi perspicace ! Si nous sommes tous réunis ce soir, ce n'est pas uniquement pour festoyer. Je voulais également que Minejewel soit parmi nous mais il est parti récemment en voyage et m'a fait transmettre un message qui devrait être arrivé depuis au moins deux heures... Je pense que vous avez deviné qui est porteur de ce courrier...

- Gnîîî, Dzing, Aloïn..., commença Enora

- Et Crump ! finit un félin noir et blanc aux yeux d'émeraude.

- Aïlill ! s'écria la jeune fille. Je suis si heureuse de te revoir !

- La joie m'étreint au plus au point, mademoiselle, répondit le chat.

- Et moi, on m'oublie ? se plaignit une petite poule violette qui venait de s'accrocher sur le rebord de la fenêtre.

- Linotte !

- Je vois que vous êtes rentrés, c'est bien. Alors ? demanda Onshi, impatient.

- Comme vous le pensiez, Maître, commença le chat, nous n'avons trouvé aucun signe des Tourmenteurs. Nous avons arpenté une bonne partie de Londres et mes indicateurs ont vérifié le reste de la ville : aucune trace.

- Mon oncle ? interrogea Fumiko.

Le vieil homme expliqua :

- Depuis le complot dirigé contre Mr Scott et la royauté, l'été dernier, je n'ai trouvé aucun indice, aucun élément qui nous mettrait sur la voie des Tourmenteurs... et cela m'inquiète... Chères amies, avez-vous des nouvelles ?

- Hélas non, déclara Mme Butternutt.

- De mon côté non plus, ajouta Néréide. Rien à Immemoria.

- Immemoria ? Vous habitez la ville d'Immemoria ? s'enthousiasma Enora.

- Non mais j'y passe beaucoup de temps, répondit la sorcière en souriant. Ma demeure se trouve sur l'île d'Ilma au milieu de la Lagune Immuable.

- Quels jolis noms, songea la jeune fille.

- Je n'ai ressenti également aucun déplacement à travers les nombreux passages entre Yggratill et le monde réel, reprit Onshi.

- Pourquoi z'inquiétez comme ça ? demanda Gus. P'têt qu'y z'ont décidé d'arrêter leurs bêtises et pis voilà tout !

- J'aimerais beaucoup que tu dises vrai, jeune homme, mais je crois qu'ils ne s'arrêteront que lorsque leur objectif aura été atteint...

- Lequel ?

- La fin du monde tel que nous le connaissons. Ils désirent le pouvoir absolu et faire revenir leur Maître, le Seigneur des Ombres.

- C'pas gai, ça, reprit Gus. Mais z'inquiétez pas, chuis là pour vous aider ! On va pas les laisser faire, ces zigotos !

Les compagnons sourirent à cette déclaration spontanée.

- Tu as raison ! Bien sûr que nous n'allons pas les laisser faire ! rétorqua Fumiko.

A ce moment, les convives entendirent un grand bruit dans le jardin. Aïlill bondit toutes griffes dehors et sauta par la fenêtre.

Enora et Fumiko s'élancèrent, prêtes à intervenir. Quelques secondes plus tard, elles entrèrent en riant dans la petite maison, suivies de quatre petits êtres qui se tenaient les genoux, les coudes et la tête.

- Qu'est-ce que je vous avais dit, espèce de gnoucs ignorants ? râla le premier gnome, le visage cramoisi.

- C'est pas notre faute, Crump, c'est à cause de la pâte à feu. Elle était trop liquide. Et qui l'a préparée ? demanda Dzing, agacé.

- Moi, z'ai zuste donné tous les ingrédients à Gnîîî, c'est lui le fautif ! se déchargea Aloïn.

- Ça va, ça va, on va pas en faire un plateau de mirtomorilles, s'excusa Aloïn, tout le monde peut se tromper... On essaye d'améliorer les formules et on se fait réprimander.

- Ton obsession des potions te perdra ! La prochaine fois, il y aura des conséquences plus graves qu'un atterrissage forcé dans un jardin ! menaça Crump en se frottant le genou.

- Chers amis, coupa Mme Butternutt en souriant pour calmer les quatre gnomes, mettez ces feuilles d'arnicartichaud sur vos blessures et dans dix minutes vous serez comme neufs !

Les quatre petits êtres s'assirent autour de la table face à Néréide. Leur mauvaise humeur et leur colère disparurent aussitôt. Il ressentaient une profonde douceur les envelopper. Absorbés par sa beauté, ils ne purent la quitter du regard jusqu'à ce qu'Onshi les fasse réagir en claquant des doigts.

- Alors ? Quelles sont les nouvelles ? demanda-t-il.

- Nous n'avons trouvé aucune trace de nos ennemis, ni dans la forêt de Lorysilvas ni dans les plaines d'Aêlst. Quant à Fondemorne, la cité souterraine des gnomes, tout y sera tranquille tant que le Maître Minejewel veillera sur elle.

- Je sais qu'il est parti quelques jours en voyage pour récupérer des métaux et poudres très rares. Il faut espérer que son absence ne dure pas trop longtemps car je ne pourrai pas surveiller ces contrées si lointaines, songea Onshi.

- Ton oncle paraît vraiment inquiet, chuchota Enora à Fumiko.

- Oui. Tu te souviens que les Tourmenteurs ont réussi à dérober la tiare de la reine avec le Koh-I-Noor. Mon oncle est persuadé qu'ils sont sur les traces des autres artefacts qui permettront de faire revenir le Maître des Ombres. Ils font le maximum pour rester indétectables tant qu'ils ne les ont pas tous en leur possession.

2 Voir tome 1 : Enora Scott, le médaillon d'Acrux

Chapitre 3 : Discrète assemblée

Alors que le monde entier fêtait le passage au nouveau siècle, dans la nuit noire, deux silhouettes encapuchonnées traversaient les rues de Londres. Pressées, elles évitaient les grands axes et se faufilaient à travers les ruelles sombres et vides. Plusieurs fois, elles s'arrêtèrent et, tous leurs sens en alerte, vérifièrent qu'elles n'étaient pas suivies. Elles s'engouffrèrent dans une impasse et arrivèrent devant une modeste maison anonyme. Le premier Tourmenteur frappa à plusieurs reprises le bois usé pour former un mystérieux code tandis que le second scrutait la nuit de ses yeux perçants. Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit et ils pénétrèrent sans aucun bruit dans la bâtisse de bois. Ils saisirent la torche que leur tendait un troisième sorcier et, sans un mot, enflammèrent sa mèche. Puis, toujours dans un silence absolu, ils le suivirent rapidement. Ils descendirent les escaliers et longèrent un couloir souterrain puis, après avoir passé trois portes surveillées par d'autres hommes en noir, ils arrivèrent dans une salle circulaire. Une atmosphère pesante y régnait. Seul le crépitement des torches rompait le silence. Assis contre le mur, une vingtaine de silhouettes encapuchonnées se faisaient face. Les deux Tourmenteurs prirent place dans le cercle.

- Alors ? demanda sévèrement une femme.

- C'est fait, ils sont partis, répondit un des nouveaux arrivants.

- Pour combien de temps ?

- Normalement ils arrivent dans leur pays d'ici, au moins quinze jours.

- C'est trop long ! s'énerva-t-elle.

- Dois-je te rappeler, chère Helen, qu'ils ne peuvent pas utiliser leurs pouvoirs avant d'avoir gagné le continent ? ironisa le grand Tourmenteur. Sinon, le Maître-Passeur pourrait les détecter et cela ruinerait nos plans. Ils doivent utiliser discrètement les transports de ces mécréants d'humains et se mêler à la foule. Nous devons tous être extrêmement vigilants. Trop d'erreurs ont déjà été commises et ont détruits des projets établis depuis longtemps !

- Je le sais aussi bien que toi, Azzo ! s'emporta Helen. Elle ajouta en essayant de se calmer : aussi, nous allons continuer à dérouler notre plan sans faire le moindre faux pas, n'est-ce pas ?

Tous les Tourmenteurs présents, bien que très puissants, acquiescèrent face à cette sorcière aussi imprévisible que sans pitié. Le grand Tourmenteur continua :

- Caolàn, Chavdar et Aèd connaissent bien leur mission. Ils savent où se trouvent les pièces indispensables à notre projet et ont des moyens de persuasion assez efficaces ! Dès qu'ils auront mis un pied sur le continent, ils pourront se rendre plus rapidement à leur destination et rencontrer les dirigeants afin de leur suggérer d'agir dans notre sens... Ainsi, le jour venu, tous les objets qui nous sont nécessaires seront à l'endroit prévu. Nous n'aurons plus qu'à nous en emparer et le monde découvrira notre puissance !

Une clameur s'empara des autres silhouettes encapuchonnées.

- Ça suffit ! s'écria Helen. Nous crierons victoire lorsque nous aurons parfaitement réussi notre mission ! Pour l'instant, ce n'est qu'un projet ! Et je veux qu'il réussisse car je ne peux tolérer encore longtemps de vivre recluse dans une cave ! Depuis plusieurs mois nous nous terrons ainsi ! Cela ne peut plus durer ! Si l'enjeu n'était pas si important, je ferais bien une petite sortie à l'improviste pour montrer à tous ces cloportes d'humains qui sont leurs véritables maîtres !

Ses yeux étaient devenus brillants de fureur et le grand Tourmenteur intervint pour la calmer :

- Tu sais bien que ce recul était nécessaire, coupa Azzo. Nous devions nous faire un peu oublier. Quant à cet endroit, je suis d'accord qu'il n'est pas digne de nous mais si nous étions restés dans le château d'Orwald, le Maître-Passeur et ses adeptes nous auraient trouvés sans difficulté.

- As-tu peur d'eux ? ironisa Helen.

- Bien sûr que non ! s'emporta le grand Tourmenteur. Mais je te rappelle que leurs pouvoirs sont grands et qu'il ne faut surtout pas les sous-estimer ! Y compris ces sales gamines !

- Certes ! Tant qu'ils seront unis, ils resteront puissants mais si nous les séparons, un seul d'entre-nous parviendrait à terrasser ces gosses, même Enora, la soit-disant descendante d'Acrux le traître !

- Et la japonaise qui t'a fait quitter ton pseudo-mari ? se moqua Azzo.

Les yeux d'Helen devinrent rouges :

- Celle-là, je m'en occupe personnellement ! Je sais comment la faire souffrir ! Mais chaque chose en son temps, dit-elle en reprenant un calme apparent.

- Tu as raison. Ils paieront tous pour leur infamie ! Cela ne saurait tarder ! Notre dernière action n'a pas été totalement vaine. Nous n'avons certes pas réussi à renverser le gouvernement britannique et la Confrérie qui nous soutenait a été démantelée mais...

- Foutaise que cette association d'incapables ! rugit Helen. Ils n'ont jamais été utiles à quoi que ce soit, à part nous faire perdre un temps précieux !

- Je suis d'accord avec toi mais ils ont parfaitement joué le rôle d'appât, à leurs dépends, bien sûr ! Grâce à leur bêtise, ils ont réussi à détourner l'attention sur eux pour nous permettre de récupérer la tiare et surtout le diamant ! A partir de là, notre discrétion nous a permis d'enquêter sans être détectés et de mener à bien les recherches pour découvrir les éléments qui nous manquaient.

- Alors, où en sont les préparatifs ? interrogea-t-elle.

- Nous avons récupéré la plupart des matériaux nécessaires à la confection de la parabole. Nous avons pris plus de temps que prévu pour éviter d'être repérés mais nous y sommes parvenus.

- Et pour sa construction ?

- Nous sommes sur les traces de celui qui saura la faire. C'est lui qui nous fournira le matériau le plus important.

- Méfiez-vous de ses pouvoirs !

- Ne t'inquiète pas, tout est prévu : nous avons imaginé un scénario implacable.

Helen se tourna vers un autre Tourmenteur :

- Où en êtes-vous pour réaliser la poudre ?

- Nos recherches nous ont menés toujours à la même conclusion : une seule personne peut la réaliser. Si elle refuse de le faire gentiment, nous savons comment la persuader efficacement. Il serait dommage pour elle que nous utilisions la manière forte !

- Bien, je n'en doute pas ! se réjouit Helen. Et pour transformer le liquide, est-ce que le plan est établi ?

- Oui, l'horloger ne s'est pas aperçu que nous le suivions. Il les a, comme prévu retiré de la bibliothèque d'Immemoria, tout ça pour faire plaisir à cette sale gamine !

- Faire plaisir ? Et bien que ce soit leurs derniers moments de détente ! se moqua Helen. Cette générosité les perdra tous !

- Ahah ! Effectivement ! A notre tour de leur préparer une belle surprise ! Un coup de théâtre détonant ! A nous de nous amuser un peu ! L'un des nôtres est posté non loin du magasin de l'horloger et un autre a pris position à Immemoria. Ils nous préviendront dès qu'il y aura du mouvement.

- Tu te souviens que le plan se déroule en deux étapes bien distinctes ? interrogea-t-elle.

- Ne t'inquiète pas ! Les instructions ont été données à tout le monde. Tout est prêt pour accueillir nos chers invités et leur souhaiter une bonne année à notre manière...

- Bien, je pense qu'il est temps d'envoyer quelques éclaireurs pour préparer le bouquet final...

- Déjà ?

- Je ne veux rien négliger. Le terrain doit être étudié au plus près et sécurisé. Il ne peut y avoir de faux pas, cette fois-ci ! Notre Maître ne nous le pardonnerait pas ! Je crois savoir qu'il a passé assez de temps derrière cette fichue Porte Noire et il nous fera payer toute minute de détention supplémentaire ! Son retour doit être une réussite totale afin de révéler sa puissance aux yeux du monde. Nous nous sommes résignés au silence et n'avons pas utilisé notre magie depuis trop longtemps ! Chers amis, le temps des Tourmenteurs est venu ! Faîtes que notre retour soit des plus fracassants ! cria Helen, les yeux injectés de fureur.

Chapitre 4 : Réveil-matin

Le jour se levait sur le jardin japonais du Maître-Passeur. Une délicate brume d'hiver enveloppait les rayons du soleil d'un halo mystérieux. Enora ouvrit un œil et contempla ce magnifique spectacle. Elle enfila ses habits, coulissa la porte de sa chambre et entra dans le salon de la petite maison de bois. Par un sortilège, le vieux Maître avait augmenté le nombre des pièces de sa demeure de deux à dix afin que tous les compagnons puissent y dormir sans se gêner les uns les autres. Mais de l'extérieur, aucun changement n'était perceptible : la maison avait conservé sa dimension habituelle. La jeune fille retrouva Fumiko, Mme Butternutt et Onshi, assis autour d'un bon thé fumant. Quelques brioches odorantes, confectionnées par la japonaise, ne demandaient qu'à être dégustées.

- Bonjour.

-Bonjour chère enfant, répondit le Maître. Joins toi à nous.

Enora s'assit et commença son petit-déjeuner.

-Néréide te transmet ses salutations.

-Elle est partie ?

-Oui. Elle est retournée chez elle, sur l'île d'Ilma.

Onshi regarda Enora avec un sourire.

- Qu'y-a-t-il ? demanda la jeune fille.

- Rien. Je constate que tu ne t'inquiètes plus pour ton père, répondit, espiègle le vieux Maître.

- Le devrais-je ? Je sais que vous vous êtes arrangés pour qu'il ne s'aperçoive pas de mon absence, n'est-ce pas ?

- Tu as raison. J'ai pris les dispositions pour que tu restes un peu en Yggratill car, je le crains, nous allons devoir nous préparer à combattre...

- Maintenant ? s'étonna Enora.

- Ma petite, Fumiko, Athénaïs et moi-même sommes convaincus que les Tourmenteurs préparent un projet funeste. Comme nous l'avons dit, leur silence et leur discrétion cachent quelque chose de grave. Ils se sont arrangés pour ne pas se faire détecter pendant presque six mois afin de brouiller les pistes. As-tu remarqué que leurs actions passées étaient de plus en plus violentes et déterminées ?

Enora réfléchit quelques instants. Elle se souvint effectivement que les premières attaques qu'elles avaient subi n'avaient été fomentées que par un seul homme, le Grand-Maître du feu et ses Ailes Noires3. Puis une poignée de Tourmenteurs, encouragés par ce premier ennemi, avaient tenté de faire revenir Sargas à la vie4. Mais il semblait à la jeune fille que le dernier complot avait réuni de très nombreux adeptes du Seigneur des Ombres et que leur puissance se décuplait. Elle regarda ses trois amis avec gravité.

- Nous avons su déjouer leurs plans à chaque fois, reprit Fumiko, mais il faut admettre que nous avons souvent été surpris par leurs actions. Leur pouvoir grandit et il faut que nous renforcions notre capacité à défendre l'Yggratill et le monde réel. Pour cela, mon oncle voudrait que tu demeures quelques temps avec lui pour développer tes pouvoirs et maîtriser une force nécessaire aux épreuves qui t'attendent.

- Effectivement ma petite, confirma le vieux Maître. Tu possèdes en toi davantage de pouvoirs que nous tous.

-M... moi ? bégaya Enora.

- Oui. Tu es la descendante d'Acrux et ta mère, Sara, avait également un don exceptionnel. Mais...

- Que voulez-vous me dire ?

- Tu n'es pas prête... trop de doutes et de pensées te hantent. Ils ne te permettent pas de libérer tes pouvoirs. Si, demain, Sargas revenait et que tu te retrouves face à lui, tu ne pourrais sortir vainqueur de cet affrontement.

- Mais vous serez avec moi ! s'indigna Enora.

- Nous serons là le plus longtemps possible, mais toi seule possèdes l'Ultime Énergie qui a permis à ton aïeul de battre le Seigneur des Ombres lors de la dernière guerre des deux sorciers. Nous autres, Grands-Maîtres, n'avons fait que sceller la Porte Noire pour l'enfermer à l'intérieur d'une autre dimension. Si tu acceptes de rester en Yggratill pour travailler avec moi, notre chance d'en finir avec cette ombre grandissante qui menace le monde n'en sera que plus grande.

Le regard d'Enora se fit plus déterminé.

- Bien sûr que je vais rester. Ma mère a perdu la vie pour me sauver et nos ennemis ne nous promettent que du sang et des larmes. Ils s'en sont pris à mon père jusqu'à le faire condamner à mort ! Je sais qu'ils ne reculeront devant rien pour atteindre le pouvoir absolu.

Fumiko sourit :

- Eh bien ! Je suis sûre d'une chose : tu es bien plus mature que la plupart de tes camarades de classe !

- Justement... commença Enora.

- Nous allons trouver une solution pour que personne dans le monde réel ne se soucie de ton absence, précisa la Maître-Guérisseuse. Ne t'inquiète pas.

- Quand commence-t-on ? s'enthousiasma la jeune fille.

- Dès aujourd'hui, répondit le vieux Maître. Mais je te mets en garde : cela va être très difficile ! Attends-toi à des moments pénibles... Je suis vraiment désolé, mais je ne vais pas pouvoir te ménager car il faut que tu trouves en toi les ressources nécessaires qui te permettront de combattre et de sortir victorieuse car de notre réussite dépend la survie du monde !

- Au moins, je n'ai pas la pression ! ironisa la jeune fille.

A ce moment, la porte de la chambre du professeur Lateclock coulissa et le Maître du Temps apparut dans un pyjama en laine d’Ecosse ornementé d'horloges et de montres. Sur son front, une étrange machine intrigua les quatre amis : une sorte de casque maintenait avec des pinces métalliques une paire de lunettes en tissu qui servait à occulter la vue et, de chaque côté de la tête, deux index gantés permettaient de se boucher les oreilles.

Face à cette entrée surprenante, les compagnons se pincèrent pour ne pas éclater de rire. Visiblement, cet attirail mécanique destiné à mieux dormir n'avait pas eu l'effet escompté conclut Enora en observant les poches sous les yeux du professeur et sa moustache en broussaille.

- Avez-vous bien dormi, cher ami ? ironisa Onshi.

- P... pas complètement, chers aahh... aahdministrés, bâilla le professeur. J... je me suis permis de transformer votre oreiller de bois oriental en un gros coussin moelleux.

- Vous avez bien fait ! sourit le vieux Maître.

Fumiko et Enora pouffèrent de rire en constatant, la trace de l'oreiller sur sa joue gauche.

- Qu'avez-vous sur la tête ? demanda Mme Butternutt. Ça n'est pas très naturel...

- Chère madame, cette magnifique invention, dénommée « l'aveuglant bouche-oreille » a été confectionnée afin de ne plus être importuné par la lumière des becs de gaz qui se multiplient à Londres ni par les bruits des carrioles et autres charrettes qui me réveillent à l'aube, expliqua fièrement le professeur.

- Mais cher ami, ici, c'est un havre de paix. Aucun de ces désagréments ne viendra rompre votre quiétude, affirma Onshi le regard bienveillant.

- Si vous le dîtes...

Le professeur ôta son casque de sa tête et se dirigea vers sa chambre pour le ranger.

- Tant que vous y êtes, passez une chemise et un pantalon, il y a des jeunes filles qui vous regardent ! ajouta le vieux Maître. Et les quatre amis, ne pouvant se retenir plus longtemps, éclatèrent de rire.

Un gros bruit métallique suivi d'un hurlement leur indiquèrent que le casque avait dû finir par atterrir sur le pied du Maître du Temps. Aussitôt, une poule violette sursauta dans son petit panier :

- Que se passe-t-il ? C'est un bombardement ?! s'écria-t-elle le cœur battant.

Enora n'eut pas le temps de rassurer Linotte que le gallinacée s'était évanoui sous le coup de l'émotion.

La porte de la chambre de Gus coulissa et le jeune homme apparut en bâillant, suivi d'Aïlill, le chat philosophe, s'étirant de tous ses membres.

- Il ne manque plus que...

Les quatre gnomes surgirent de leur dortoir, leurs armes à la main, criant tous ensemble dans un bruit infernal.

- Nous sommes là !

- Où est l'méchant ?

- C'est une armée ?

- Personne n'est blessé ?

- Et bien ! Au moins, on peut dire que le Maître du Temps sait comment réveiller tout le monde ! remarqua Onshi en souriant.

Une fois les ablutions faites et le petit-déjeuner terminé, Fumiko ayant dû refaire six plateaux de pancakes pour satisfaire les appétits gargantuesques de Dzing, Aloïn, Gnîîî et Gus, Onshi se plaça face aux chambres de ses invités, se concentra et referma ses mains l'une sur l'autre. Les compagnons virent les portes coulisser dans les murs et ceux-ci disparurent complètement. La maison retrouva son aspect originel en quelques instants.

- C' bin pratique ça, remarqua Gus. Si j'pouvais faire disparaître les salles du collège qui n'servent pas, j'ferais moins d'ménage !

Les quatre gnomes remercièrent le Maître-Passeur de son invitation et partirent sur le dos de leurs lièvres géants, promettant de surveiller la plaine d'Aêlst et la forêt de Lorysilvas et de le prévenir de tout événement inhabituel. Mme Butternutt embrassa affectueusement son ami et le professeur Lateclock, salua les jeunes compagnons et disparut dans la haie de bambous. Onshi s'adressa alors à Enora :

- Ma chère enfant, avant de commencer ton instruction, le professeur a une surprise qui, je le pense, te fera plaisir.

- En effet, Altesse, je vous propose de m'accompagner dans la charmante bourgade d'Immemoria afin de remettre à la bibliothèque les bracelets de conjonction, précisa-t-il en pointant celui qui brillait au poignet d'Enora. Vous pouvez porter celui-ci jusqu'à la restitution si vous le souhaitez. Nous le placerons au dernier moment dans cette valise qui contient déjà le second. Vos domestiques peuvent évidemment se joindre à nous s'ils le désirent, précisa le professeur en désignant Fumiko et Gus.

- Ah bin celle-là, 'l'est bien bonne ! s'offusqua Gus.

- Nous serons ravis, intervint la japonaise en donnant un coup de coude à son ami.

- Vous en profiterez pour récupérer les Écrits Ancestraux que j'avais confiés à mon ami le conservateur, précisa Onshi. Nous en aurons besoin pour travailler ensemble.

Le Maître du Temps, inconscient de ses maladresses, salua Onshi et se dirigea dans le jardin, suivi des trois amis et d'Aïlill. Linotte, une bouillotte sur la tête, n'osant pas braver le froid de l'hiver, les regarda partir par la fenêtre.

Le professeur sortit sa montre à gousset de sa poche.

- Matelots, tenez-vous la main, ordonna-t-il. Puis il prononça : «L'espace et le temps sont le présent, le temps et l'espace restent sur place». Le cliquetis de la montre s'arrêta et un tourbillon se forma autour des compagnons. Le jardin japonais disparaissait peu à peu. Aïlill eut juste le temps de sauter dans les bras d'Enora avant que le groupe ne soit téléporté.

La jeune fille allait pouvoir admirer à nouveau la gigantesque salle et les complexes engrenages du Gros Horloge...

3 Voir tome 1 : Enora Scott, le médaillon d'Acrux

4 Voir tome 2 : Enora Scott, le miroir de réincarnation

Chapitre 5 : Tour opérator

« Joyeux siècle, bonne année

C'est ce qu'on peut espérer,

Joyeux siècle, bonne année,

C'est ce qu'on peut vous souhaiter.

Mille neuf cent, nous y sommes,

Qu'il soit béni pour les hommes

Les sorciers, les gnomons,

Que ce siècle soit le bon !

Joyeux siècle, bonne année

C'est ce qu'on peut espérer,

Joyeux siècle, bonne année,

C'est ce qu'on peut vous souhaiter. »

Sous la baguette précise du cadran-moustache, une fanfare de minis engrenages brillants venait d'accueillir leur Maître et les compagnons en chantant. Les petits êtres métalliques s'inclinèrent respectueusement.

- Le premier bataillon de la fanfare du Gros Horloge a été honoré de vous présenter sa toute dernière création pour le passage au nouveau siècle. Il était sous la direction du cadran-moustache, deuxième du nom ! annonça clairement un engrenage en forme de porte-voix. Il s'inclina et enroula le parchemin qu'il venait de lire.

- Merci mes amis, déclara le professeur. Votre enthousiasme fait plaisir à voir. Je vous présente quelques âmes perdues qui cherchaient un abri, dit-il en désignant les compagnons.