Enora Scott, le médaillon d'Acrux - Fabien Merten - E-Book

Enora Scott, le médaillon d'Acrux E-Book

Fabien Merten

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Beschreibung

Londres, 1898. Enora Scott vit avec son père et Fumiko, leur aide ménagère, dans le quartier chic de Mayfair. Toutes les nuits, le même cauchemar revient la hanter : celui de la mort tragique d'une personne qu'elle ne connaît pas. Le jour de ses douze ans, de curieux phénomènes et de terribles révélations vont bouleverser sa vie. La fuite sera son seul salut. Accompagnée de Fumiko, elle apprendra sa véritable nature de sorcière et l'existence d'un monde parallèle, l'Yggratill au sein duquel elle découvrira son propre destin.

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Seitenzahl: 374

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Du même auteur :

Enora Scott, le médaillon d'Acrux

Enora Scott, le miroir de réincarnation

Enora Scott, la Confrérie des Arcanes

A ma fée papillon pour sa magie quotidienne

A mes premiers lecteurs pour leurs conseils avisés

A Maëlle Mursic pour ses magnifiques illustrations

Sommaire

Chapitre 1 : Cauchemar

Chapitre 2 : Écriture de vacances

Chapitre 3 : Un vent puissant

Chapitre 4 : Une découverte stupéfiante

Chapitre 5 : Journée de souvenirs

Chapitre 6 : Joyeux anniversaire !

Chapitre 7 : Suspicions

Chapitre 8 : Oui es-tu ?

Chapitre 9 : Onshi Sendou

Chapitre 10 : Les Écrits Ancestraux

Chapitre 11 : Les deux instincts

Chapitre 12 : Translatio

Chapitre 13 : Plumes

Chapitre 14 : Initiation

Chapitre 15 : Rencontres

Chapitre 16 : L'ombre noire

Chapitre 17 : Soutien dans la forêt

Chapitre 18 : Sgüll, Sgüll, Sgüllooo !

Chapitre 19 : Les revenants de Tyburn

Chapitre 20 : Imprudent gourmand

Chapitre 21 : Les mines d'Aêlst

Chapitre 22 : L'espoir reforgé

Chapitre 23 : L'histoire de Crump

Chapitre 24 : Séparation

Chapitre 25 : Cinq furies

Chapitre 26 : Le souterrain oublié

Chapitre 27 : Retrouvailles

Chapitre 28 : Dangereuse ascension

Chapitre 29 : Épreuves

Chapitre 30 : Libération

Chapitre 31 : Adieux

Chapitre 32 : Une belle journée

Notes sur l'auteur

Chapitre 1 : Cauchemar

Après Blue Anchor Yard, à droite sur Croft Street puis à gauche : les rues s'enchaînaient sans fin.

Une ombre, venant du quartier de Whitechapel, avait traversé rapidement la ligne de chemin de fer et s'était engagée dans les allées étroites et sinistres du quartier des docks. L'épais brouillard rendait la nuit encore plus oppressante. Dans ce quartier populaire, les lampes à gaz n'avaient pas encore fait leur apparition et les rues étaient plongées dans le noir. Seule la lueur blafarde de la nouvelle lune éclairait cette fuite en avant. Sitôt le premier virage négocié, la silhouette disparut à la vue de tous dans le coin sombre d'un bâtiment de bois.

Une courte respiration haletante faisait s'échapper un nuage de vapeur d'eau de sa bouche, sitôt happé par le froid glacial de Janvier. Un frisson traversa le corps épuisé, les traits marqués par l'inquiétude et la fatigue. Qui était-ce ? A quoi pensait-elle ? Pourquoi courait-elle si vite, seule dans ce dédale de rues noires et lugubres ?

La silhouette jeta encore un coup d'œil derrière elle et sortit des ténèbres pour reprendre sa course effrénée. Deux directions s'offraient à elle : l'une l'emmenait à la sortie de la grande cité de Londres et l'autre, par Vaughan Way, plus sombre, la rapprochait de la Tamise et du triste «Execution dock» où étaient pendus les pirates de tous bords. Au dernier moment, elle bifurqua vers cette dernière, comme pour semer des poursuivants invisibles.

De plus en plus vite, elle s'enfonçait dans l'obscurité, sautant entre les cordages des navires immobilisés à quai. Alors qu'habituellement, à toute heure du jour et de la nuit, les marins débarquaient leurs marchandises ou s'enivraient à la sortie d'un pub, mystérieusement, ce soir, aucune âme n'était témoin de cette course désespérée. Tout au plus, dans le silence pesant, avait-on pu entendre une rixe entre deux ou trois clochards, se terminant dans un fracas de bouteilles cassées, puis les pas caractéristiques d'un cheval tirant un fiacre en s'éloignant.

Isolé au milieu de ces immenses bassins noirâtres, le fuyard essayait d'être le plus discret possible et seul le craquement de quelques fétus de paille sous ses pas trahissait sa présence. Il s'arrangeait pour longer au plus près les bâtiments et les arbres pour éviter d'être trahi par le halo lunaire qui transperçait la nuit.

Il s'arrêta encore un instant au coin d'un des hangars de déchargement. Il haletait. Il tourna son regard vers l'est, espérant que les premières lueurs de l'aube puissent mettre fin à ses angoisses. Mais rien n'apparaissait, il était vraiment seul. Enfin, pas tout à fait, car deux yeux verts en amande l'observaient. Une dernière fois, la silhouette se retourna, fixa un instant son attention sur le quartier de Whitechapel qu'elle venait de quitter et inspira un grand coup pour se donner du courage. Son regard croisa celui des étranges yeux qui la fixaient sans cligner. Déterminée, son pied appuyé contre le mur, elle prit son élan et fonça à travers les docks. Ses pas s'accéléraient et elle sentait le battement de son cœur s'amplifier dans ses tempes. Il frappait dans sa poitrine à tout rompre.

Plus d'une fois, elle glissa dans les graviers, chuta au virage de deux rues, dérapant dans la poussière. Les cheveux au vent, la silhouette paraissait de plus en plus inquiète et s'approchait dangereusement du bord de l'eau, quasiment invisible dans les ténèbres de la nuit. Pourquoi risquait-elle ainsi sa vie ?

Elle disparut derrière une montagne de tonneaux empilés. Aussitôt, une énorme explosion déchira la nuit et éparpilla les fûts de bois sur des centaines de mètres à travers les différents bassins de débarquement.

- Non ! hurla Enora, se dressant sur son lit, les larmes aux yeux. C'était au moins la quinzième fois que cet horrible cauchemar hantait les nuits de la jeune fille.

A chaque fois, elle revoyait les derniers instants de cette personne qu'elle ne connaissait pas. Pourquoi son esprit était-il hanté par cette vision ?

Elle n'arrivait pas à percevoir si c'était un homme, une femme ou même un enfant qui périssait ainsi de façon horrible.

Ce qui la terrifiait encore plus, c'est qu'elle ne connaissait pas les docks ; une partie de Londres peu fréquentable pour une jeune fille de la haute société. Comment pouvait-elle visualiser de façon si précise les rues et les bâtiments ?

Au bout de quelques semaines, elle avait décidé d'en parler à son père, prestigieux avocat, pour qu'il éclaircisse ce mystère. Ce cauchemar lui paraissait tellement réel que, sans doute, il s'était passé un drame à cet endroit. Effectivement, une explosion accidentelle avait bien eu lieu mais elle provenait du chargement du clipper South India. Pour rassurer sa fille, Mr Scott demanda à deux de ses amis de Scotland Yard d'approfondir leurs investigations afin de déterminer si une disparition ou une noyade avaient eu lieu dans les environs.

Malheureusement, les découvertes macabres ne manquaient pas dans ce quartier misérable de Londres.

En recherchant dans les archives et les affaires non élucidées de la période des premiers cauchemars d'Enora, les enquêteurs avaient comptabilisé pas moins de quatorze meurtres par arme blanche, dont celui d'un chien errant, trente-huit agressions et vols avec violence, cent quarante-huit arrestations pour ivresse sur la voie publique et douze vols de marchandises précieuses dans les navires. Durant la même période, sur les bords de la Tamise, six personnes s'étaient jetées du Tower Bridge, ce fameux pont à bascule inauguré quatre ans auparavant, dont deux seulement avaient été sauvées par des passants. Une demi-douzaine de tonnes d'alcool de contrebande avait été découverte par la police dans le double-fond d'une cargaison de volailles, mais aucun élément faisant référence à un corps retrouvé dans l'explosion accidentelle des tonneaux d'épices du South India. Les enquêteurs s'étaient juste demandé comment de simples épices avaient pu exploser de cette façon. Mais ils n'avaient rien trouvé de suspect. Enfin, aucune disparition n'avait été signalée au commissariat du quartier.

Mr Scott avait expliqué ces résultats à sa fille pour la rassurer mais Enora continuait à subir ces cauchemars.

Si un grand avocat de Londres avait demandé à la police d'enquêter sur les visions d'une jeune fille de onze ans, ce n'était pas uniquement parce que c'était sa fille mais aussi parce qu'il avait connu un drame quelques temps auparavant.

En effet, sa seconde femme, Helen, avait péri près des docks, et Scotland Yard avait eu du mal à élucider les circonstances de sa mort. Probablement un vol avec violence...

Et dans ce cas également, aucune trace du corps.

Les deux affaires étaient-elles liées ? Sans doute l'esprit d'Enora tentait-il de tisser des liens entre ces deux tragédies, ce qui perturbait son sommeil.

Mr Scott ne s'était jamais pardonné d'avoir laissé sa femme prendre le fiacre seule pour aller récupérer ses parures chez le bijoutier. Mais pourquoi était-elle passée par les docks ? Ce n'était pas le trajet habituel.

S'il avait été là, il aurait sans doute pu la protéger et la sauver. Au lieu d'accompagner son épouse ce jour-là, il avait donné la priorité à son travail, appelé pour une affaire urgente au tribunal. Il avait, certes, réussi à sauver un pauvre bougre de la potence, mais à quel prix...

Depuis ce jour horrible, il avait compris, mais trop tard, qu'aucune fortune ne pouvait ramener sa femme à la vie et, dans son chagrin, il s'était juré de continuer son travail pour venir en aide aux gens dans le besoin. Ainsi, il passait deux fois par semaine au minimum, au 18, Stepney Causeway, une «maison de district» qui accueillait les plus démunis, surtout des enfants et leurs familles, pour les soigner, les loger, les nourrir, les éduquer et leur permettre de vivre décemment.

Il dépensait toute son énergie à aider ces gens, souvent illettrés, à comprendre les papiers administratifs. Il leur donnait également des cours de lecture et les soutenait, à titre gracieux, lorsqu'ils devaient comparaître devant la justice.

A plusieurs reprises, il avait également fait don de généreuses sommes d'argent pour financer les travaux de la grande maison. Il faisait partie des donateurs les plus importants et son nom figurait en bonne place sur le mur du grand hall d'entrée.

Enora se leva ; tout était silencieux et immobile dans sa chambre obscure. Elle craqua une allumette et enflamma sa lampe à pétrole, prit une petite boîte en bois posée sur une chaise à côté de son lit, l'ouvrit et tourna la clé remontant son mécanisme. Les premières notes cristallines d'une berceuse se firent entendre. Elle ne savait pourquoi cette musique la rendait triste.

Elle s'allongea sur le côté et l'image de la boîte à musique qu'elle regardait devint plus floue à mesure que les larmes coulaient sur les tâches de rousseur de ses joues.

Dans la chambre voisine, son père tenait dans sa main une photo en noir et blanc sur laquelle il voyait Helen, souriante. En entendant la douce mélodie à travers la cloison, il ne put retenir un long soupir de nostalgie et tourna la tête vers la place vide du lit sur laquelle s'étendait son épouse quelques temps auparavant.

Chapitre 2 : Écriture de vacances

Ce lundi matin, Enora se redressa dans son lit machinalement, sans envie. Le jour était déjà levé et transperçait les rideaux fermés de sa chambre mauve. Le ciel était d'un blanc laiteux et les nuages, épais, empêchaient le soleil de passer. Décidément, ce mois de Juillet était bien sinistre.

Assise sur le rebord de son lit, elle mit quelques minutes à se décider, balançant ses jambes d'avant en arrière comme si elle hésitait à se lever. Les images de son cauchemar lui revenaient, obsessionnelles.

Elle se leva avec effort et, en s'approchant de son miroir, entreprit de démêler ses longs cheveux châtains clairs avec sa brosse.

Elle était grande pour une adolescente de presque douze ans, mince, le visage fin et délicat, elle possédait deux grands yeux verts expressifs qui cernaient un petit nez. Ses joues blanches étaient constellées de tâches de rousseur. Mais toute joie semblait avoir disparu de son visage et elle était à peine capable de sourire quand son père le lui demandait. En effet, à chaque nouveau cauchemar, elle se souvenait qu'elle n'avait pas connu sa mère et que Mr Scott ne lui en parlait jamais.

Depuis leur arrivée dans le quartier chic de Mayfair, elle se sentait très seule, n'ayant pas encore eu le loisir de se faire de véritables amis. Elle passait le plus clair de son temps à Hyde Park, le grand parc de la ville qui se trouvait juste au bout de Upper Brook Street, la rue où elle habitait avec son père. Elle prenait un réel plaisir à écouter, assise dans l'herbe, les orateurs qui se succédaient au speaker's corner. Elle aimait entendre ces hommes tenter de persuader les passants d'épouser leur cause. Mais ce qu'elle préférait le plus, c'était rester immobile en tendant ses mains ouvertes remplies de noisettes croquantes et d'attendre qu'une ribambelle de petits écureuils espiègles vienne les lui voler en chatouillant sa paume de leurs petites pattes. Elle sentait souvent la tristesse l'envahir lorsqu'elle observait les familles qui se promenaient dans le parc. Elle aurait voulu passer du temps avec sa mère, échanger des sourires et des moments uniques mais le destin en avait décidé autrement. Souvent, elle passait ces moments seule car son père, même s'il s'était juré de rester davantage avec sa fille, devait encore s'absenter de longues heures pour ses affaires.

Une fois sa chevelure démêlée, elle enfila sa robe de chambre ivoire au-dessus de sa chemise de nuit en coton et chaussa deux chaussons gris. Elle tourna la poignée de la porte de sa chambre et sortit sur le palier du premier étage. Elle descendit doucement les escaliers en se tenant à la rampe de bois et se retrouva dans la cuisine. Au centre de la pièce, sur une table ronde recouverte d'une nappe rouge et d'un napperon carré en dentelle, étaient préparés tous les ingrédients pour son petit-déjeuner : un bol à carreaux, une bouteille de lait en verre, un couteau et une cuillère en argent, un peu de beurre dans un beurrier blanc en porcelaine et un pot de marmelade d'oranges.

La maison du 51, Upper Brook Street, que Mr Scott avait achetée deux ans auparavant, en 1896, était très spacieuse. Elle était composée de deux chambres et une salle de bain à l'étage. Enora avait pris la chambre mauve donnant sur le jardin et son père avait conservé celle, plus large, qui possédait un petit cabinet de toilette et qu'il avait occupé avec Helen. Au rez-de-chaussée, on entrait par un couloir au papier peint fleuri qui desservait sur la gauche un séjour lumineux avec une cheminée en marbre, un bureau dans les tons verts qui servait pour le travail de Mr Scott et, au fond, en enfilade, une cuisine et une lingerie donnant sur un petit jardin bien ordonné.

Enora et son père y vivaient seuls.

La jeune fille ouvrit la petite bouteille de lait, s'en versa un demibol et, sans aucun appétit, se força à petit-déjeuner en repensant aux événements de la nuit.

A peine avait-elle débuté ses réflexions qu'elle entendit son père descendre l'escalier. Il arriva près d'elle et l'embrassa affectueusement sur le front, comme il l'avait toujours fait.

Il était grand et élancé. Déjà quelques cheveux blancs apparaissaient sur ses tempes. Il en avait, c'est certain, beaucoup plus depuis la disparition de sa seconde femme. Contrairement à Enora, il avait le teint halé et portait des lunettes rectangulaires qui accentuaient son air sérieux. La nouvelle cravate bleue qu'il venait d'acheter mettait en valeur sa chemise blanche et son beau costume gris. Mr Scott continuait à s'habiller le mieux possible, certes, pour son travail, mais également pour montrer à sa fille qu'il ne fallait pas se laisser aller. Il disait que l'apparence vestimentaire était le premier élément que les autres observaient et c'est souvent cette vision qu'ils conservaient de vous. «Une personne qui ne prend pas soin d'elle ne peut pas prendre soin des autres», aimait-il répéter.

Enora admirait son père lorsqu'il portait sa «tenue de travail» comme il disait, car cela lui donnait l'impression qu'il était inébranlable et qu'il veillerait toujours sur elle.

Le regard scrutateur de Mr Scott se posa sur sa fille :

- Toi, tu as encore fait le même cauchemar cette nuit, n'est-ce pas ? demanda-t-il d'une voix douce.

- Oui, répondit-elle tristement.

- A moi aussi, cela m'arrive de faire des cauchemars..., dit-il les yeux dans le vague. Puis il se reprit et secoua la tête, comme pour chasser ses souvenirs.

- J'ai l'impression que ce n'est ni la première ni la dernière fois que tu rêveras de cette explosion. Nous trouverons bien une explication à tout ça. Mais ne t'inquiète pas, cela ne doit pas te perturber plus que de raison.

Il lui sourit pour l'encourager, et face à la résistance de sa fille, il mit ses bras autour d'elle et commença à la chatouiller. Enora ne put s'empêcher de rire tout en essayant de se libérer de son étreinte.

- Arrête papa, arrête ! Ce n'est pas drôle !!

- Tu vois que tu ne me résistes pas ma chérie ! C'est toujours moi qui gagne !

Il la serra plus intensément et l'embrassa à nouveau sur le front. Enora, les larmes aux yeux tellement elle avait ri, sourit cette fois de bon cœur à son père.

Il remit sa cravate en place et reprit, sur un ton plus détaché :

- Allez, ne traîne pas, Fumiko va arriver. Je dois y aller.

Puis, pour éviter que sa fille ne ressasse ses cauchemars, il lui donna une mission :

- J'aimerais que tu fasses quelque chose pour moi aujourd'hui : peux-tu préparer tes fournitures de rentrée et commencer à remplir tes cahiers ?

Enora le regarda d'un œil suppliant.

- Papa, je n'ai pas la tête à ça en ce moment.

- S'il te plaît Enora... Il faut que tu t'actives... La rentrée approche et cela ne te prendra pas beaucoup de temps.

Elle baissa la tête.

- Alors, peux-tu me le promettre ?

- Oui, d'accord... je te le promets.

Mr Scott embrassa à nouveau tendrement sa fille et conclut en sortant de la cuisine :

- Prends soin de toi ; on se voit ce soir.

Enora suivit son père dans le couloir et l'aida à enfiler sa veste. Comme tous les jours, il se coiffa de son feutre gris, mit ses dossiers dans sa mallette qu'il referma, ajusta sa cravate et ses lunettes devant le miroir de l'entrée, ferma deux des trois boutons de sa veste et sortit. Enora avait assisté à ce rituel quotidien sans bruit ni mouvement et, lorsque la porte fut fermée, elle se hissa sur la pointe des pieds pour suivre son père du regard par la petite fenêtre losangée incrustée sur la porte. Il héla un fiacre, s'engouffra à l'arrière et disparut en destination de Grosvenor Square. Il allait ensuite arriver à Berkeley Square, puis passer par St James Street, bien animée à cette heure, la traversée de Pall Mall l'amènerait à Trafalgar Square puis à Fleet Street, sa destination. Enora venait de faire ce trajet dans sa tête en estimant que son père arriverait à son bureau d'ici vingt à trente minutes s'il ne faisait pas de détour à cause des embouteillages déjà fréquents dans la ville la plus peuplée du monde en 1898.

La jeune fille se retrouva seule.

Elle lava son bol dans l'évier de la cuisine et remonta dans sa chambre pour aller se préparer.

Alors que les jeunes filles de son âge passaient du temps à choisir leurs tenues, en fonction de la saison, de la journée ou des circonstances, Enora n'avait aucune considération pour la mode. En cette fin de XIXème siècle, les jeunes femmes de la haute société londonienne portaient des robes à smocks mais Enora ne s'était jamais sentie à l'aise dans cette tenue. Elle préférait nettement les vestes et pantalons des garçons, beaucoup plus pratiques à son goût, au grand désespoir de son père qui rêvait d'une petite fille modèle. Malgré toutes les belles robes qu'il lui avait achetées, elle sentait confusément que sa vraie personnalité ne pouvait se révéler ainsi vêtue.

Elle passa donc rapidement une chemise blanche, une culotte longue bleue marine et une veste assortie. Enfin, elle enfila une paire de chaussettes blanches avant de lacer ses bottines en cuir.

Afin d'aider à la maison (et sûrement aussi pour veiller sur elle), son père l'avait persuadée d'accepter la venue d'une étrangère, une sorte « d'aide à domicile » aimait-il préciser.

Après de multiples entretiens infructueux qui s'étaient étalés sur plusieurs semaines, il avait choisi une jeune japonaise du nom de Fumiko. Ce choix avait surpris Enora. Non qu'elle ne convienne pas pour ce travail, mais le choix avait été très rapide et tranché, après une seule et unique rencontre. Pourquoi Mr Scott n'avait pas choisi une de ces nurses anglaises réputées dans le quartier, comme le faisaient toutes les familles aisées de Mayfair ?

Ainsi, depuis maintenant cinq semaines, Fumiko venait chaque jour, sauf le week-end, à neuf heures précises et rangeait, nettoyait, aidait Enora à préparer la rentrée scolaire ou encore, l'emmenait dans les boutiques d'Oxford Street pour lui changer les idées ou l'accompagnait dans les musées de la ville.

Cette jeune demoiselle (elle avait peut-être une vingtaine d'années) était toute menue, elle se déplaçait à petits pas, toujours en silence malgré le port de zôris1 en bois. Sa grande discrétion avait, à plusieurs reprises, fait sursauter Mr Scott lorsqu'il travaillait dans son bureau alors qu'elle se trouvait à moins d'un mètre de lui pour lui apporter son thé ou lui souhaiter une bonne soirée, ce qui amusait beaucoup Enora.

Fumiko était habillée d'un kimono blanc en soie recouvert de fleurs de cerisier roses, fermé sur le côté droit par une large ceinture fuchsia. Elle avait des cheveux longs d'un noir de jais, réunis dans un chignon, qui faisaient ressortir la blancheur de son visage délicat.

Dans sa chambre, sur son beau bureau en bois, Enora relisait la liste de fournitures envoyée par le prestigieux London Queen's College de Londres. Elle avait déjà acheté plusieurs cahiers qu'elle utiliserait pour suivre les cours des plus grands professeurs dont pouvait s'enorgueillir l'empire britannique.

Elle regarda les couvertures unies de chaque cahier en poussant un long soupir.

- Allez, une promesse est une promesse, se dit-elle pour se donner du courage.

Elle sortit de son tiroir son encrier et sa plume. Elle la trempa dans l'encre noire et commença à noter ses nom et prénom sur chaque première page.

Elle avait l'impression d'écrire machinalement, par automatisme. Son sentiment était double : elle n'était pas très pressée de commencer les cours dans son nouvel établissement, surtout qu'elle allait être logée au pensionnat et qu'elle ne verrait son père que lors des vacances scolaires. En même temps, elle désirait rencontrer de nouvelles personnes et, qui sait, se faire un ou deux amis.

A cette dernière pensée, son cœur s'accéléra et une peur incontrôlable l'envahit car depuis son arrivée dans ce riche quartier de Londres, elle n'avait rencontré personne et elle se sentait un peu exclue du monde. Elle voyait bien les autres enfants avec leur nourrice dans les allées de Hyde Park, mais elle n'osait jamais aller à leur rencontre. A cette idée, sa main se crispa sur la plume, la cassant nette, ce qui fit une grosse tâche noirâtre sur la première page de son cahier de latin. Elle s'empressa de sortir un papier buvard marron pour essayer de limiter les dégâts.

Mais rien n'y fit. Il fallait recommencer. Elle déchira le papier souillé et chercha une autre plume.

Elle s'aperçut, en fouillant son tiroir, qu'elle venait de casser la dernière.

Qu'allait-elle faire ?

Elle n'avait pas envie de décevoir son père, surtout pour une petite histoire de plume.

Elle descendit les escaliers et entra dans le bureau de Mr Scott. Elle tira le premier tiroir du bureau en acajou mais n'en trouva pas. Elle vit quelques feuilles sur lesquelles étaient inscrites des listes de noms dont certains étaient barrés. Seuls quatre noms masculins : Oliver, Joseph, Gary et Marcus, ne l'étaient pas. Enora reposa la liste et ferma le tiroir. Elle continua jusqu'à ouvrir le dernier. A l'intérieur, elle découvrit une photo en noir et blanc d'un grand manoir massif à plusieurs étages, couvert de cheminées vertigineuses. Elle retourna la photo et y lut une adresse inscrite par la belle écriture de son père : «Toynbee Hall» suivie d'une date : 1886. Elle regarda longuement la façade recouverte de lierre et la petite tour dressée au coin ouest et sentit une émotion inexplicable monter en elle. Elle respira lentement pour se calmer et reposa la photo dans le tiroir. Elle vit, à ce moment, une trousse, un livre de chevet, un encrier et... une plume. Elle était d'un bleu argenté et paraissait solide. Un peu d'encre séchée était incrustée sur la pointe : elle n'avait sûrement pas été utilisée depuis longtemps.

Enora la saisit délicatement et en effleura le duvet. Elle ferma le tiroir et se leva précipitamment. Elle remonta dans sa chambre, nettoya la plume et la trempa dans son encrier. Puis, d'un geste lent, emprunt d'une solennité quasi-religieuse, elle commença à tracer les lettres de son nom. Que cette plume était souple et facile à utiliser !

Une fois la préparation de ses cahiers terminée et, du même coup, sa promesse tenue, Enora se laissa tomber sur son lit quelques instants. Elle se promit de remettre la plume dans le bureau de son père dès qu'elle en aurait acheté une autre, lorsqu'elle irait en ville l'après-midi même avec Fumiko.

Pour essayer de trouver une plume identique, elle la mit dans son sac, espérant que le fabricant en réalisait encore de semblables. Elle se retourna et vit la boîte à musique qu'elle avait écoutée la nuit précédente pour se consoler mais quelque chose attira son regard. Elle avait cent fois vu cette boîte, elle en avait entendu mille fois la musique qui l'endormait depuis sa naissance et l'apaisait les nuits de cauchemars.

Pourtant, elle s'aperçut qu'un signe mystérieux était gravé dans le bois sur le couvercle de la boîte : un cercle parfait entourait trois vagues parallèles. Elle la retourna avec curiosité et découvrit sur le socle et les quatre autres côtés de nouveaux symboles étranges et tous différents.

Elle aurait juré que ces inscriptions ne figuraient pas sur la boîte auparavant, mais ces traits et ces cercles avaient l'air incrustés depuis longtemps et devaient être l'œuvre d'un ébéniste professionnel car ils étaient réalisés avec une finition parfaite.

Et pourtant, il lui semblait qu'elle connaissait bien cette boîte...

Elle la reposa sur sa table de nuit et dès que sa main l'eut lâchée, les inscriptions disparurent.

Elle crut avoir rêvé et se dit que cette vision venait de son état de fatigue morale et physique.

Elle n'eut pas le loisir d'y réfléchir plus longtemps car elle entendit la porte s'ouvrir, il était neuf heures : Fumiko était là.

1 Sandales japonaises

Chapitre 3 : Un vent puissant

De retour dans sa chambre, Enora s'assit sur le bord de son lit. Elle retira ses chaussures et massa la plante de ses pieds qui la faisaient souffrir. Combien de kilomètres avaient-elles parcouru cet après-midi ?

Parties juste après le déjeuner, Fumiko et elle étaient passées par la rue commerçante pour acheter les épices qui devaient accompagner le repas du soir, avaient remonté la colline jusqu'à un petit temple puis elles s'étaient aventurées dans le parc floral de la ville.

La japonaise incitait toujours Enora à marcher au lieu d'emprunter les fiacres car, disait-elle, «cela ouvre l'esprit et apporte la sérénité».

- Comment fait-elle pour ne pas avoir mal aux pieds avec ses zôris, murmura Enora en frottant son talon endolori. Fumiko, en effet, paraissait très à l'aise dans sa tenue traditionnelle et cela ne la gênait pas de faire des kilomètres à pied à travers la ville.

Depuis 1825, Londres était devenue la ville la plus peuplée du monde. Sa croissance avait été accélérée par la construction des premières lignes de chemin de fer, qui avaient été une révolution pour beaucoup de londoniens habitant à l'extérieur du centre-ville.

Enora était en admiration devant ces machinistes, conducteurs, mécaniciens couverts de suie et de graisse, qui travaillaient autour de ces machines crachant la vapeur dans un bruit assourdissant. De même, le métro avait fait ses débuts, permettant d'alléger le trafic des fiacres, les égouts et l'éclairage au gaz s'étaient répandus dans les quartiers ouest de la ville.

Mais tous les progrès techniques avaient laissé beaucoup de familles à l'écart de la modernité, et la pauvreté, l'insalubrité et la violence étaient monnaie courante dans les quartiers de l'East End.

Tout en changeant de pied, Enora eut un moment d'arrêt en repensant à un événement étrange qui s'était produit l'après-midi même.

Alors que Fumiko était entrée en se déchaussant dans un petit temple japonais pour y faire une offrande, Enora avait décidé de rester à l'extérieur pour l'attendre car elle ne croyait pas à quelque divinité que ce soit ni à un monde surnaturel.

Elle avait donc déambulé quelques instants en observant les gens prendre des bâtons d'encens et les enflammer dans l'espoir de quelque amélioration dans leur vie. Un chat au pelage noir et blanc était assis sur un tonneau et suivait Enora du regard.

Une vieille japonaise, petite, bossue et vêtue d'une tunique et de petits chaussons noirs s'était avancée à son tour. Soudain, ses bâtons d'encens avaient pris feu et les flammes commençaient à lécher les manches de sa tunique.

Un prêtre du temple s'agita pour tenter d'étouffer le feu et de sauver la vieille femme paniquée, mais les flammes s'étaient amplifiées à cause des mouvements de la victime et s'attaquaient maintenant à la robe du prêtre. Les lueurs se reflétaient dans les yeux émeraudes du chat qui n'avait pas bougé.

Personne d'autre n'étant dans les parages, Enora s'était précipitée pour tenter de leur porter secours.

Elle avait couru vers les victimes en enlevant sa veste pour couvrir les flammes et les étouffer mais n'y était pas parvenue.

Une angoisse s'était emparée d'elle face à cette situation dramatique. Puis soudain, elle avait eu une hallucination : elle avait vu simultanément les flammes sur les habits de ces pauvres gens et l'explosion des tonneaux d'épices de son cauchemar. Les deux images s'étaient accélérées jusqu'à se superposer et leur intensité lui fit perdre connaissance juste après qu'elle eut entendu un grand cri. Elle s'était relevée quelques minutes plus tard, aidée par le prêtre qui paraissait apaisé.

Il lui avait expliqué qu'au moment où elle avait perdu connaissance, c'était elle-même qui avait crié. Il s'en était suivi un brusque coup de vent qui était venu éteindre les flammes.

Y avait-il un lien entre ces événements ? Enora n'avait pu le croire, pourtant elle avait constaté de ses propres yeux les robes calcinées et le regard circonspect de la vieille femme voûtée.

Malgré la frayeur qu'elle venait d'éprouver, celle-ci était venue s'incliner devant Enora, s'était emparée de sa main pour la caresser en signe de remerciement et avait regardé dans sa paume ouverte en tenant ces propos :

- Ma petite, tu te sens perdue et triste. Pourtant ta générosité et ton courage nous ont sauvés. Tu possèdes de nombreux talents qui seront déterminants pour éviter un destin tragique à de nombreuses personnes. Il faut, comme tu viens de le faire, continuer à agir pour le bien de tous. Ne gaspille pas la chance qui t'est offerte.

La vieille femme avait pris un ton plus lent et grave pour prononcer cette dernière phrase en regardant Enora droit dans les yeux.

Elle avait fini par lui sourire en lui lâchant la main. En se retournant, elle aperçut le chat, s'en approcha et lui caressa la tête. Puis, elle avait pris appui sur le bras du prêtre qui était resté silencieux pendant tout ce temps et ils étaient entrés ensemble dans le temple.

Enora avait hésité quelques secondes, encore abasourdie par cette mésaventure, avant de décider de les rattraper afin d'en savoir plus. Elle avait rencontré Fumiko sur le pas de la porte et lui avait demandé :

- Où sont-ils passés ?

- Qui donc ? lui avait répondu la jeune japonaise.

- La vieille femme et le prêtre que tu viens de croiser.

- Mais je n'ai vu personne !

Enora était entrée et avait constaté, en effet, que le petit temple était vide. Elle était restée quelques instants immobile, hébétée par ce qu'elle venait de vivre.

- Ça va ? Tu es sûre ? s'était inquiétée Fumiko.

- Oui, j'ai dû rêver, je suis fatiguée en ce moment, lui répondit sans conviction Enora.

Fumiko s'était-elle rendue compte de son mensonge ? En tout cas, elle ne lui avait posé aucune question lors du trajet du retour.

Elles étaient passées par les allées du parc floral, s'arrêtant devant quelques spécimens rares qui avaient été rapportés d'une expédition en Orient supervisée par les botanistes de la reine Victoria.

Enora admirait les jardiniers venus exprès du Japon pour entretenir le jardin. Tels de délicats acrobates, ils étaient suspendus à plusieurs dizaines de mètres du sol et taillaient patiemment un magnifique conifère. Chaque branche et chaque feuille tombait dans un immense filet, empêchant ainsi de gêner les visiteurs. La jeune fille était stupéfaite par leur agilité et leur travail toujours précis et minutieux. Décidément, cette mentalité asiatique était très différente de l'esprit occidental qu'elle connaissait.

Le retour s'était déroulé sans nouvelle surprise mais Enora était restée silencieuse, ce qui n'avait pas échappé à Fumiko. Elles venaient juste d'arriver au 51, Upper Brook Street, lorsqu'une pluie fine commençait à tomber.

Enora venait de se remémorer ces événements étranges qui s'étaient déroulés l'après-midi tout en continuant à se masser le pied.

Elle prit une gorgée du thé vert que lui avait préparé Fumiko et manqua de se brûler, ce qui la ramena brutalement à la réalité.

- C'est pas vrai ! pesta-t-elle en apercevant son sac.

Avec ce qui s'était passé près du temple, elle avait complètement oublié d'acheter de nouvelles plumes pour sa rentrée.

Elle attrapa son sac préféré, en cuir de Cordoue sculpté de petites fleurs, usé par le temps, et le vida sur son lit. Ce sac avait appartenu à sa mère qui avait disparu deux ans après sa naissance.

Elle retrouva tant bien que mal la plume, perdue entre son petit carnet sur lequel elle notait ses pensées secrètes, son miroir rond, une boîte de bonbons en métal à moitié vide et un mouchoir en coton blanc. Elle rangea ses affaires dans son sac et regarda longuement les reflets bleus-argentés de la plume, hésita et lui fit rejoindre les autres objets, se promettant qu'elle irait dès que possible en acheter une autre.

Elle jeta un regard sur la boîte à musique mais ne distingua aucun des dessins qu'elle avait vus le matin même.

Elle commençait à se demander si elle n'avait pas attrapé une quelconque maladie qui lui provoquait des hallucinations.

Elle s'étendit sur son lit et ferma les yeux quelques instants.

Elle se laissa bercer par le bruit de la pluie frappant les carreaux de sa chambre et tenta de se détendre, comme le lui avait suggéré Fumiko.

En ouvrant les yeux, elle se rendit compte qu'elle s'était assoupie une petite heure.

- Pas étonnant, se dit-elle, avec les nuits que je passe en ce moment, je devais être vraiment fatiguée, ce qui explique, sans doute, mes hallucinations de la journée.

Elle s'étira longuement quand elle entendit soudain un miaulement sous ses fenêtres. Elle se leva et aperçut, en bas, à travers les carreaux, un chat noir et blanc qui s'abritait tant bien que mal de la pluie, devenue très dense.

- Il est vrai que ces animaux détestent être mouillés, se dit Enora.

Elle enfila ses petits chaussons gris et descendit dans la cuisine pour mettre sa tasse de thé glacé dans l'évier et verser un peu de lait dans une coupelle.

Elle ouvrit la porte du jardin et déposa le récipient à l'abri du porche.

Elle appela le chat qui s'approcha et commença à laper le lait. Enora le caressa en pensant à son père qui l'avait bien mise en garde contre «ces animaux errants couverts de poux et transportant les maladies».

Comme son pelage était doux.

- Dis donc, toi ; tu ne m'aurais pas suivie depuis le temple, par hasard ?

Les yeux émeraudes du chat plongèrent dans ceux d'Enora. Il sembla furtivement à la jeune fille que l'animal avait compris sa phrase.

Soudain, l'animal tourna brusquement la tête et fixa le bosquet du fond du jardin.

- Eh bien, il n'est pas bon mon lait ? demanda Enora avec un petit sourire.

Elle fit un bond en retirant sa main du dos du félin lorsque celui-ci se dressa sur ses pattes : son pelage était devenu hérissé et il montrait les crocs, se préparant à attaquer. D'une détente de ses pattes arrières, il se projeta vers le jardin, malgré la pluie, et s'engouffra dans un gros buisson, faisant s'envoler une dizaine de corbeaux noirs croassant bruyamment.

- Tu pourrais dire merci ! reprocha-t-elle en s'adressant au chat qui avait disparu. Apparemment, mon lait ne lui suffisait pas ! S'il est habitué à manger ces oiseaux, j'espère qu'il n'avait pas de maladie, se dit-elle en ramassant la coupelle vide.

Elle rentra dans la cuisine et se lava longuement les mains, comme son père le lui conseillait quand elle était en contact avec des animaux.

Chapitre 4 : Une découverte stupéfiante

Il était 18 heures. Bientôt, Mr Scott allait rentrer du travail. Fumiko venait de terminer de ranger le linge dans la penderie et s'apprêtait à épousseter le grand lustre du salon.

Enora était retournée dans sa chambre pour relire la liste de fournitures indispensables à l'entrée dans le London Queen's College qu'elle devait intégrer le mois suivant. Il fallait s'y résoudre. Elle savait qu'elle quittait sa petite école et ses habitudes pour passer dans un prestigieux établissement. Un changement important dans la vie de toute jeune fille. Mais elle ne se plaignait pas car elle connaissait sa chance. En effet, beaucoup d'enfants de son âge ne savaient ni lire ni écrire et nombreux étaient ceux qui finissaient dans la crasse et la pauvreté de la rue.

Elle énumérait donc ce dont elle allait avoir besoin quand elle entendit un chuchotement provenant de sa table de nuit. Elle fut d'abord pétrifiée sur place, pensant que quelqu'un s'était introduit dans sa chambre et s'était caché sous son lit, mais cette voix semblait, en fait, assez rassurante. En s'approchant, elle constata que le murmure venait de la boîte à musique. Elle avait beau se raisonner, elle se sentait attirée comme un aimant.

Elle se saisit délicatement de la boîte et sentit des petits creux sous ses doigts : les symboles étaient à nouveau gravés...

Ces signes... vraiment, c'est sûr... elle ne les avait jamais vus auparavant.

Elle effleura du bout des doigts les différents dessins situés sur les faces de la boîte. Elle les palpa tous et recommença plusieurs fois, hypnotisée par la voix qui lui parlait doucement : «droite, gauche, dessous....»

Soudain, un déclic se produisit. Elle ouvrit la boîte et s'aperçut qu'elle contenait un double fond. Enora le souleva et découvrit, à sa grande stupéfaction, un vieux médaillon en cristal.

Il était constitué d'un cercle doré avec, en son centre, un triangle. Il était poussiéreux et en mauvais état.

Ébahie par sa découverte, elle se demanda d'où pouvait bien venir cet objet qui semblait remonter à des temps très anciens...

Brusquement, elle crut voir les symboles de la boîte s'animer tandis qu'elle était irrésistiblement attirée à l'intérieur du cristal. Elle entendait des coups métalliques sourds, des cris ainsi que des mots incompréhensibles suivis d'éclairs aveuglants. On se battait ! On se battait à l'intérieur du médaillon !!

Elle approcha son visage sans pouvoir résister, comme si elle était hypnotisée et fut aspirée dans le triangle. Elle se retrouva dans la neige, à l'orée d'une forêt sur une colline. Au loin, elle voyait les bâtiments en feu d'une ville qui ressemblait à Londres. Elle se trouvait au milieu d'une bataille très violente : des hommes à cheval, en armure dorée, combattaient des monstres noirs. Les coups pleuvaient et les créatures sombres semblaient prendre le dessus, transcendées par leur haine. L'une d'elles s'approcha d'Enora et fendit l'air de son sabre. La jeune fille hurla et l'arme la traversa pour s'enfoncer dans l'armure du chevalier situé derrière elle. Le monstre meurtrier passa son chemin et continua le combat un peu plus loin. Enora comprit qu'elle ne faisait qu'assister à la scène et que personne ne la voyait. Elle ne pouvait intervenir dans ce combat et, de toute façon, en était bien incapable. Alors que les chevaliers tombaient les uns après les autres sous les assauts, un homme barbu, habillé d'une cape violette et tenant une grande canne surmontée d'un pommeau à tête de griffon apparut en haut de la colline au dessus de la bataille. A sa vue, les monstres eurent un instant d'hésitation, puis foncèrent sur lui en hurlant leur rage et en brandissant leurs armes ensanglantées. L'homme frappa alors trois fois le sol avec sa canne, ce qui déclencha une terrifiante tempête de neige sur les monstres. Certains furent gelés sur place.

Enora voulu crier mais aucun son ne sortit de sa gorge. Où était-elle ? Qui étaient tous ces gens ? Pourquoi se battaient-il si férocement ? Qui était ce puissant sorcier ? Était-elle encore victime d'un cauchemar ?

L'homme tendit le bras au-dessus de sa tête et cria un mot incompréhensible. Le pommeau de sa canne brilla et un véritable griffon s'embrasa et fonça sur les monstres. L'animal fabuleux en terrassa plusieurs puis fut pulvérisé en plein vol par un éclair vert qui avait surgi derrière Enora. Elle se retourna et aperçut un second sorcier, vêtu d'un grand manteau marron à fourrure. Une petite boule verte lévitait en tournoyant au-dessus de sa main droite.

A partir de là, les deux sorciers commencèrent leurs incantations et une pluie d'éclairs s'abattit de part et d'autre, chacun déviant les attaques de l'autre.

Soudain, un éclair plus puissant toucha Enora ; elle fut projetée violemment en arrière et se retrouva d'un coup devant son lit et sa liste de fournitures.

Elle entendit des pas dans l'escalier : son père arrivait. Elle cacha en toute hâte la boîte et le médaillon sous son lit juste avant qu'il ne frappe à la porte.

- Entre, souffla Enora, se recoiffant tant bien que mal.

- Alors, ta journée s'est-elle bien passée ma chérie ?

- Dans l'ensemble, oui, elle a été assez banale, se contenta de répondre la jeune fille, encore troublée par la scène qu'elle venait de voir.

- Tu es sûre ? Fumiko m'a dit que tu avais eu quelques tracasseries au temple et que tu étais rentrée gelée de cette ballade.

- Des tracasseries ?... Non, j'ai juste eu l'impression d'avoir reconnu une dame qui travaillait dans mon ancienne école, mais ce n'était pas elle et grâce au thé préparé par Fumiko, j'ai pu me réchauffer.

- Ah, me voilà rassuré. J'ai une bonne nouvelle ! énonça-t-il fièrement. J'ai pu conclure deux affaires importantes aujourd'hui. Tout s'est passé comme je le désirais. Je vais pouvoir prendre des congés plus tôt que prévu et donc, si tu le souhaites, avant la rentrée, nous pouvons partir faire un petit voyage.

- Ah oui ? répondit Enora, le regard dans le vide.

- Eh bien, cela n'a pas l'air de te faire plaisir, je pensais que tu désirais sortir un peu de Londres...

- Oui, bien sûr, bien sûr, se ressaisit-elle. Je pensais à mes fournitures et à la rentrée...

- Ce n'est que dans trois semaines. Ce n'est pas un problème. Tu as toujours été la première de ta classe. Bien sûr, c'est une nouvelle école très prestigieuse, mais ne t'inquiète pas trop pour cette rentrée, j'ai confiance en tes capacités. Et puis... il faut profiter de chaque instant, qui sait ce que l'avenir nous réserve ?

- Oui, qui sait ? murmura-t-elle pensivement.

- D'ailleurs, j'ai une autre surprise ! Tu sais bien quel événement a lieu demain ?

- Demain ? Euh... non !

- Comment ça ? Tu le fais exprès pour me faire marcher ! Ne fais pas l'innocente !

- Non, je t'assure !

- Tu as quel âge aujourd'hui ?

- Onze ans bien sûr ! Depuis un an....

Mr Scott observa sa fille avec un sourire.

- Et donc...

- Mon anniversaire ! C'est demain !! Je n'y pensais plus ! s'exclama Enora.

- Eh bien ! Par quelle diablerie ai-je pu avoir une jeune fille si sérieuse qu'elle ne se souvient même plus du 23 Juillet 1886, jour de sa naissance ? reprit Mr Scott en soupirant et en levant les bras au ciel, pour se moquer de sa fille.

- Ça va, papa, n'exagère pas. Si j'étais comme toutes ces filles qui ne songent qu'à demander des cadeaux et de nouveaux vêtements, je pense que cela ne te plairait pas !

- Tu as raison ma chérie, acquiesça Mr Scott en lui souriant. Mais justement, demain, tu as douze ans et c'est un âge important. J'ai donc décidé de le fêter dignement. J'ai organisé une petite soirée qui te permettra de connaître quelques jeunes gens avec lesquels tu pourrais devenir amie.

- Mais papa ! supplia Enora, tu sais bien que je déteste ces fêtes mondaines, je m'y ennuie et...

Mr Scott arrêta net la tirade de sa fille qu'il connaissait par cœur en lui posant un doigt sur la bouche.

- Je sais que tu n'aimes pas ces soirées, mais celle-ci sera différente, je t'assure. J'ai trouvé un lieu surprenant dans lequel nous sommes invités cordialement, et je t'ai prévu quelques surprises qui te plairont sûrement. Fais-moi plaisir, il faut que tu sortes un peu et que tu rencontres du monde. Regarde-toi, on dirait un garçon manqué qui ne sort pas de chez lui. Où est ma petite fille chérie, que dis-je, ma GRANDE fille chérie ?