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Nombreux sont les chrétiens qui choisissent aujourd’hui la voie de l’enseignement. Quels en sont les enjeux humains et spirituels ? Comment vivre cette mission dans la lumière de la foi ? Nourri d’une expérience de plus de trente années au service de l’école, cet ouvrage s’adresse à tous les acteurs de la transmission et de l’éducation. L’auteur y partage une profonde conviction : oui, le métier d’enseignant – dans le public comme dans le privé – est un lieu éminent pour accomplir sa mission de baptisé ! Les jeunes et futurs enseignants, mais aussi les professeurs plus expérimentés, trouveront dans ces pages stimulantes et remplies d’espérance les repères pour approfondir leur vocation de chrétien dans l’école.
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Seitenzahl: 266
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Xavier Dufour
Enseignant et chrétien
Une vocation
Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2021
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-914-2
Dépôt légal : 2e trimestre 2021
À mes professeurs.
À mes anciens élèves,spécialement Gaëtane et Raymond, partis trop tôt,et Anh Thu, ma fidèle filleule.
À mes collègues,particulièrement Pierre Giuliani que je remercie de tout cœur pour avoir minutieusement relu ces pages, qu’il aurait pu lui-même écrire au terme d’une carrière exemplaire.
Que soient aussi remerciés Marine de Préneuf, Denis Choimet et Ambroise Tournyol du Clos pour leur précieux témoignage de chrétiens dans l’enseignement public.
Voici un petit livre qui peut faire un grand bien ! En ces temps où l’institution École est malmenée par les circonstances sanitaires et par tant d’autres épreuves de notre vie collective, où notre Église est moins présente dans le champ scolaire, il est bon d’entendre un enseignant parler en chrétien de son métier avec autant d’enthousiasme et de discernement. Xavier Dufour est qualifié pour le faire : non seulement comme mathématicien et philosophe, mais peut-être surtout comme homme de terrain et de conviction. Nous entendons dans ce livre une voix qui, paisiblement, sans amertume ni idéologie, « dans un subtil équilibre d’exigence et de bienveillance » invite les enseignants à « s’ouvrir au mystère des choses » auquel ils ont à introduire leurs élèves, mais en commençant ici par ce mystère souvent ignoré qu’est leur propre « aventure éducative » dans le cadre scolaire.
Le titre choisi par Xavier Dufour est en lui-même tout un programme. Il se refuse aux appellations faciles d’« enseignant chrétien » ou de « chrétien enseignant », qui font d’un de ces mots l’adjectif de l’autre. Enseigner est un acte, le cœur battant de la vie scolaire, vivre en chrétien est aussi un acte, le déploiement de l’identité baptismale dans le quotidien et les limites d’une tâche d’homme. Mais ces deux actes ne sont pas juxtaposés : ils expriment et exercent une seule vocation, qui est la vocation baptismale à la « sainteté ordinaire », telle qu’elle prend corps pour certains dans l’exigeant métier d’éducateur ou de professeur. Qui dit vocation dit réponse à un appel : on n’entre pas dans ce métier, on n’y réussit pas sans avoir perçu une voix qui y invite : ce peut être celle des enfants et des jeunes, délaissés d’une société de consommation et d’immédiateté, ce peut être celle d’un enseignant admiré qui suscite un « désir de ressembler [qui] est déjà ressemblance » comme l’écrivait Bergson, ce peut être – c’est sans doute toujours, mais incognito souvent – l’appel de Dieu à coopérer ainsi à son œuvre de création et de salut.
En dix brefs chapitres, Xavier Dufour déploie les trois verbes qui constituent pour un chrétien la tâche éducative : enseigner, ce qui l’amène à s’interroger sur le sens et les enjeux des disciplines scolaires, mais aussi sur la transmission d’une culture religieuse, et plus largement sur la mission propre d’une école catholique ; éduquer, qui engage les relations d’autorité et d’obéissance, mais appelle aussi, plus radicalement, une élucidation des finalités poursuivies ; évangéliser enfin, non comme une sorte de supplément facultatif aux deux tâches précédentes, mais comme une opportunité et une exigence qui leur sont immanentes. Ces trois verbes ne désignent pas trois parties distinctes du livre : ils sont plutôt entrelacés les uns aux autres au bénéfice de cette unique « vocation » qui est non seulement celle de l’auteur, mais voudrait devenir celle de tout baptisé engagé dans une tâche éducative.
À la lecture de ces pages, me revient en mémoire le « principe de Chalcédoine » : la manière exemplaire dont les Pères du concile de Chalcédoine (451) ont su à la fois unir et distinguer dans le mystère du Christ nature humaine et nature divine « sans confusion ni séparation ». Respecter l’unité sans tomber dans la confusion, maintenir les distinctions requises sans les durcir en séparation est une école de pensée qui vaut dans bien d’autres domaines que la christologie. Le champ éducatif en offre peut-être quelques expressions privilégiées, et le livre de Xavier Dufour en est une éclairante vérification.
De quoi s’agit-il en effet ? De penser l’unité sans confusion et la distinction sans séparation des trois tâches évoquées ci-dessus : l’enseignement a ses méthodes, ses contraintes, ses fins, et beaucoup d’enseignants récusent la posture d’éducateurs. Mais ils oublient que leur discipline est en elle-même éducatrice, en tant qu’avènement exigeant de liberté et accès à un ordre particulier de vérités ; ils oublient aussi que « tout ce qui est de la parole et de l’enseignement appartient à l’action du Verbe » (cardinal Jean Daniélou). De même, il faut articuler avec la même souple exigence les dons et les compétences disciplinaires qui font le bon enseignant avec l’élan spirituel qui donne à son métier ses racines et ses ailes. Il faut distinguer sans les confondre culture et foi chrétienne, mais sans prendre son parti de l’insidieuse séparation qu’une intelligence étroite de la laïcité – ou de la Révélation chrétienne – entretient dans notre pays au détriment de l’une comme de l’autre. Il faut distinguer institutionnellement école publique et école catholique, mais percevoir chacun de ces engagements chrétiens comme complémentaire de l’autre dans l’unique vocation de service du frère.
Pareil équilibre est loin d’être réalisé dans les contextes scolaires contemporains, et la lucidité critique de Xavier Dufour est à la mesure de la haute conception qu’il se fait de la mission de l’école. « L’école est un espace de silence où l’on apprend à parler, un espace de recueillement où l’on apprend à penser et à agir », écrit-il (p. 43). Et encore, citant Jean-Noël Dumont : « Cela s’appelle l’éducation, le don d’une liberté à elle-même par une autre liberté » (p. 47). Aussi s’agit-il inlassablement de mettre et de remettre « la question du sens au cœur des disciplines scolaires » (p. 37), comme leur sel et leur lumière. Comment alors ne pas dénoncer les lourdeurs administratives de l’Éducation nationale, un « système de nominations aberrant », ou encore « le malaise des catholiques dans leur rapport à la culture » ? Comment ne pas regretter que le souci légitime des méthodes pédagogiques inspirées des sciences humaines ne l’emporte trop souvent là où on attendrait aussi une réflexion sur les fins et les valeurs de l’agir éducatif ? Ou que la mise en œuvre d’« outils pédagogiques » multiples mobilise davantage que le simple appel à l’attention, « dans une temporalité apaisée et patiente » (p. 139) qui n’entre dans aucun schéma ou technique préétablis, mais ouvre la porte royale de l’intériorité ? Comment comprendre qu’on puisse quitter une école catholique sans avoir jamais entendu parler de Pascal, de Péguy ou de Bernanos ?
Soyons clairs : « l’unité de ces différentes dimensions n’est possible que si elle se réalise d’abord dans la vie de l’enseignant » (p. 32). Aussi faut-il lire également ce livre comme un « court traité de vie spirituelle » à destination des enseignants et éducateurs, qui les conduit à entrevoir le chemin d’une sainteté ordinaire au plus vif de leur métier, comme le meilleur témoignage qu’ils puissent rendre au Christ, quel que soit le lieu où ils exercent. De cette sainteté éducative – et éducatrice – deux aspects sont privilégiés ici. D’abord l’humilité, qui consent aux limites de chaque discipline, et à approcher par elle de la vérité sans jamais la posséder ni l’imposer ; une humilité qui sait aussi « se mettre en tenue de service » devant les jeunes à faire grandir, sans séduction ni manipulation, consciente que « l’éducateur n’est ni à la source, ni à l’horizon du dynamisme de croissance » (p. 211) ; humilité enfin qui garde le maître en éveil, apte à l’émerveillement devant ce que ses élèves lui apportent d’imprévisibles joies.
À l’humilité, qui nous rappelle que « nous ne sommes que des jalons posés dans l’histoire de nos élèves, chemins qu’ils empruntent, chemins qu’ils oublient » (p. 213), il faut joindre l’espérance. La première doit nous garder modestes, la seconde doit nous rendre ambitieux. Ni la réussite scolaire, ni les réussites sociales et professionnelles, pour souhaitables et nécessaires qu’elles soient, n’épuisent la visée d’une éducation ni le sens d’un enseignement, puisqu’il s’agit toujours d’une autre et plus mystérieuse réussite, celle de la personne humaine comme telle. D’autre part, déjà dans le plus simple acte éducatif, ce sont « les regards qui espèrent » qui aident un jeune à avancer. Car « l’espérance est comme une ancre jetée dans l’avenir » (p. 94), elle « voit le possible » et en dilate la promesse jusqu’au « toi, tu ne mourras pas » où Gabriel Marcel entendait le vœu secret de tout amour vrai. « Choisir d’éduquer, choisir d’enseigner, c’est témoigner d’une espérance plus forte que la mort », écrit Xavier Dufour (p. 218). À cette profondeur, l’espérance – cette « espèce humble et désarmée du désir », écrivait encore Gabriel Marcel – et l’humilité – cette offre confiante de biens dont nous ne sommes que médiateurs – se rejoignent en une seule figure de sainteté.
Accueillons donc et partageons sans modération l’appel final de Xavier Dufour : « Notre école a besoin de saints. On demande des professeurs chrétiens. »
Marguerite Léna,communauté Saint-François-Xavier.
Le Seigneur Yahvé m’a donné une langue de disciple pour que je sache apporter à l’épuisé une parole de réconfort. Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple.
Isaïe 50, 4
Il faudrait que chaque enfant fût entouré de soins si intelligents, de tant de respect et d’amour, que tout ce qu’il porte en lui pût atteindre son plein épanouissement. Le jardinier qui soigne ses fleurs, le berger qui veille sur ses agneaux sont pleins de sollicitude et de patience. Ne doit-on pas en mettre mille fois plus au service des enfants des hommes dont chacun porte en soi tant de possibilités, de joies et de souffrances et une destinée éternelle ?
Madeleine DANIÉLOU1
Cet ouvrage, qui s’inspire d’une carrière déjà longue de trente-cinq ans au service de l’école, ne constitue nullement un témoignage. Au nom de quoi le donnerais-je ? Tout professeur connaît ses limites, ce qu’il a pu réussir auprès de certains élèves et percevoir comme un échec avec d’autres, à supposer que les notions de réussite et d’échec soient les plus ajustées à une œuvre aussi mystérieuse que l’éducation. Je n’ai donc pas voulu livrer de témoignage, mais partager un appel que l’on pourrait résumer ainsi : le métier d’enseignant est un lieu éminent pour accomplir une vocation de baptisé. À simple vue humaine, devenir professeur pour se mettre au service des personnes et de la société tout entière, c’est déjà s’inscrire dans une mission de grand prix ; mais combien davantage lorsque cette mission est vécue dans la lumière de la foi ! La finalité de ce livre est de transmettre à de jeunes ou futurs enseignants chrétiens les repères qui les aideront à articuler, dans un même engagement, compétences professionnelles et vocation à la sainteté.
Les pages qui suivent sont certes nourries de mon expérience particulière, mais aussi de celles des nombreux professeurs croyants que j’ai rencontrés et côtoyés et qui ont entendu un appel semblable au mien. De ma propre carrière je dirais néanmoins quelques mots, moins pour satisfaire la curiosité du lecteur que pour dissiper certains malentendus.
*
J’ai reçu une formation initiale d’ingénieur, à la suite de laquelle je me suis résolument tourné vers l’enseignement, dans une expérience de deux ans de coopération au Cameroun, où j’ai appris sur le tas les rudiments et l’amour du métier. De retour en France, en 1988, j’ai choisi d’enseigner chez les Maristes de Lyon, où j’avais été moi-même élève, car je savais que j’y trouverais un cadre stimulant, unissant réflexion éducative, vitalité culturelle et enracinement chrétien. Par la suite, tout en enseignant les mathématiques, j’ai effectué des études de philosophie jusqu’à soutenir un doctorat en 2003. Chez les Maristes, je me suis passionné pour l’enseignement de la culture religieuse et j’ai participé à partir de 2004 à la refonte d’une collection de manuels, « Les Chemins de la foi ». Cet engagement spécifique m’a valu d’être sollicité pour des formations auprès d’équipes enseignantes d’une part et, au-delà du monde scolaire, pour des interventions en paroisse, des cours à des laïcs en pastorale ou des sessions de jeunes tels que les « Labo de la foi » lancés par le cardinal Barbarin.
Dans mon établissement, j’ai dès mon arrivée participé à la catéchèse, à l’animation de retraites, à l’accompagnement de groupes aux JMJ ou aux rassemblements organisés l’hiver par la Communauté de Taizé, mais aussi à des voyages culturels à Rome et à Florence pour des lycéens. Ces voyages m’ont convaincu de la valeur éducative de l’art et de la beauté. Dans les années 1990, j’ai animé une fraternité d’anciens élèves, qui fut la source de grandes et fidèles amitiés.
À partir de 2001, je me suis tourné vers un apostolat visant les enseignants eux-mêmes. J’ai alors rejoint la Communion des éducateurs chrétiens, qui venait d’être fondée et dont je suis devenu plus tard le président. Depuis sa création, la « Communion » a animé des congrès annuels, de nombreuses sessions d’été et suscité des groupes locaux de réflexion et de prière, afin de stimuler des vocations chrétiennes dans l’école. Parallèlement, dans le cadre de l’enseignement catholique diocésain, j’ai organisé durant sept ans à Lyon des universités d’été de culture religieuse, qui rassemblèrent des centaines de participants2.
Au vu de tous ces engagements, certains ont pu penser que je vivais une forme de consécration religieuse dans l’enseignement. En réalité, ce n’était pas le cas. Bien que je sois resté célibataire, j’ai désiré me marier et jamais la vie familiale ne m’a paru constituer un obstacle à cette mission de chrétien dans l’école. Du reste, les personnes qui m’ont le plus inspiré dans cette mission, notamment les collègues avec lesquels j’ai partagé projets éducatifs, retraites en monastère, sessions de formation… étaient des personnes mariées et chargées de famille. A contrario, je remarque, non sans déception, que bien des enseignants catholiques célibataires dressent une cloison étanche entre leur métier et leur identité de baptisé, saturant leurs temps de vacances d’activités, y compris « spirituelles », mais à distance de leur mission d’éducateur. Pour ma part, il n’a jamais été question de différer l’engagement chrétien qui m’apparaissait lié à mon devoir d’état. La logique même de l’incarnation ne nous demande-t-elle pas de fructifier là où nous sommes plantés ? Plutôt que d’être un chrétien qui gagnait sa vie en enseignant, je me sentais donc appelé à devenir un enseignant chrétien.
Un autre préjugé pourrait s’exprimer ainsi : « Bien sûr, dans votre établissement, il est facile d’être chrétien, mais qu’en est-il de l’enseignement public ? » Il est vrai que bien des choses sont (au moins théoriquement) possibles dans un établissement confessionnel, qui ne le sont pas dans le public : catéchèse, culture chrétienne, vie sacramentelle… Pourtant, parmi les enseignants chrétiens qui m’ont le plus marqué, figurent aussi des professeurs de l’enseignement public. Même si le contexte oblige à des formes implicites de témoignage, le fait que ce témoignage soit vécu dans l’ordre de la charité, par l’humble service de chaque élève et de chaque collègue, lui donne une fécondité sans doute bien plus profonde qu’il n’y paraît. L’appel à s’engager dans ces établissements pour y apporter comme un supplément d’âme est donc tout aussi pressant que dans les écoles confessionnelles. On en lira de beaux exemples dans un chapitre de ce livre. Quant au caractère privilégié de ma situation particulière, je l’ai toujours vécu comme un appel à me donner davantage : « À celui qui a beaucoup reçu… »
*
Cet ouvrage présente en dix chapitres les axes et les repères majeurs d’une réflexion sur l’enseignement et ses enjeux humains et spirituels. Contre une conception purement technique, qu’elle puise dans les sciences de l’éducation, les neurosciences ou dans les diverses « méthodes » qui fleurissent sur le marché, nous préférons déployer un regard anthropologique et spirituel. Réfléchir à l’éducation et à l’instruction, c’est réfléchir à notre condition d’homme dans une société donnée, à ce qui vaut d’être transmis d’une génération à l’autre pour que se poursuive l’aventure humaine, mais aussi pour que cette aventure s’ouvre à ses finalités surnaturelles. Si l’homme a pour vocation la vie en Dieu, comment l’éducation n’en serait-elle pas modifiée ?
Il est vrai que bien des aspects que nous abordons sont tout à fait recevables par des non-croyants. Il ne faut pas en être surpris. En éducation comme dans tout domaine, la grâce suppose la nature : être un enseignant chrétien suppose d’abord d’être un bon enseignant et la foi ne garantit pas la compétence professionnelle. Mais elle apporte un fondement et un horizon à toute la mission éducative et peut la transfigurer de l’intérieur. À l’heure où l’institution scolaire paraît douter de ses finalités, et la parole enseignante de sa légitimité, nous pensons que seule l’affirmation chrétienne du prix infini de chaque personne peut désormais nourrir à long terme l’espérance éducative.
Il ne sert à rien de regretter le temps des congrégations enseignantes, aussi exceptionnelle qu’ait été leur fécondité. L’urgence est d’entendre pour aujourd’hui l’immense appel que la mission éducative lance aux croyants. Quand l’école et la jeunesse semblent rongées par la désespérance, qui se lèvera pour témoigner, par ses paroles et par ses actes, que la recherche de la vérité n’est pas vaine et que cette vérité a un visage ? Qui annoncera la nouvelle inouïe que l’homme est fait pour la vie et la vie en plénitude ? Parce qu’elle a affaire à ce qui est le plus précieux, l’accompagnement d’enfants et de jeunes en devenir, l’école, publique ou confessionnelle, est un lieu privilégié pour témoigner de l’Évangile, fût-ce dans l’adversité.
L’Église a-t-elle pris la pleine mesure de cette gageure ? Puissent les pages qui suivent stimuler de nouvelles vocations de chrétiens dans l’école, dans toutes les écoles, au service de tous les enfants, puisque tous sont aimés de Dieu et portent mystérieusement son image.
1. L’Éducation selon l’Esprit, Plon, 1939, p. 14.
2. J’ai rassemblé mes réflexions concernant la culture religieuse dans l’école publique aussi bien que confessionnelle dans un petit ouvrage, Dieu à l’école. Plaidoyer pour un enseignement des religions, Cerf, 2018.
Disposition naturelle et vocation chrétienne
Il faut préparer des fidèles laïcs qui se consacrent à l’œuvre d’éducation comme à une mission ecclésiale proprement dite.
Jean-Paul II3
Le travail d’éducation équivaut à une création : alors que les autres activités s’arrêtent aux facultés humaines, l’éducation pénètre jusqu’à l’âme même, à sa substance, pour lui donner une forme nouvelle et par là recréer l’homme dans sa totalité.
Édith STEIN4
Depuis quelques années, les vocations enseignantes en France se raréfient. Bien des facteurs se conjuguent pour faire hésiter d’éventuels candidats à envisager la carrière de professeur : l’Éducation nationale est souvent perçue comme une machine bureaucratique inadaptée aux défis contemporains ; l’incivilité d’une partie des élèves rend dans certains cas la tâche d’enseignement quasi héroïque ; les salaires sont réputés moins gratifiants que dans le secteur de l’entreprise, etc. Pourtant, de nombreux jeunes, mais aussi de plus en plus de quadragénaires et quinquagénaires issus de l’entreprise, décident d’embrasser cette carrière, souvent avec générosité, suscitant même l’admiration de leur entourage. Parmi ceux-ci, des chrétiens envisagent ce choix comme un appel à incarner leur vocation baptismale dans un métier qu’ils conçoivent comme un service de la personne de l’enfant dans toutes ses dimensions. Les uns optent pour l’enseignement confessionnel où ils espèrent trouver un cadre évangélique porteur, les autres se tournent résolument vers l’enseignement public afin qu’une présence chrétienne y soit honorée, aussi discrète sera-t-elle.
Entendre un appel
Le plus souvent, un jeune n’envisage de devenir professeur qu’après quelques années d’études supérieures. Lorsqu’il est en terminale, et que les choix d’orientation se font pressants, il est rare qu’un lycéen se projette dans un métier d’éducation et moins encore dans celui qu’il éprouve chaque jour en classe dans le rôle d’élève. Souvent, il n’en perçoit spontanément que les aspects problématiques : distance, tensions, voire conflits. Combien de fois ai-je entendu : « Je ne pourrai jamais devenir professeur, j’en ai trop fait voir à ceux qui m’ont enseigné… » ? Quelques années plus tard, l’étudiant a pris du recul et gagné en maturité. Il peut réfléchir aux modalités d’une juste relation éducative. C’est parfois en donnant des cours particuliers ou en éprouvant de la joie à expliquer des questions difficiles à des camarades qu’il prend conscience de la valeur et des enjeux du métier de professeur, jusqu’à se demander : « Pourquoi pas moi ? »
La plupart des études supérieures conduisent l’étudiant vers l’entreprise. Mais certains s’interrogent : « Peut-être, demain ou dans quelques années, pourrais-je devenir professeur ? » Pour les étudiants engagés dans des parcours universitaires, plus naturellement ouverts à la carrière d’enseignant, le discernement n’est pas forcément plus simple. Certains se lancent dans la préparation des fameux concours (Capes, Cafep, agrégation) sans vraiment savoir s’ils sont faits pour ce métier. Régulièrement, des étudiants me confient leur questionnement sur le choix de l’enseignement. Après avoir répondu à leurs questions, je les invite à vivre une expérience dans une classe, en sollicitant un professeur pour assister à ses cours puis en parler avec lui. Pour ma part, j’ai souvent accueilli ce type de « stage d’observation » et lorsque l’expérience durait assez longtemps, je m’efforçais de faire participer mes stagiaires à la vie de la classe. Je leur proposais de déambuler dans la salle pour aider les élèves occupés à un exercice, parfois même de dispenser une petite séquence de cours. De telles expériences, aussi modestes soient-elles, peuvent éclairer le candidat à la carrière d’enseignant sur ses représentations et ses motivations. A contrario, il est difficile de s’atteler à la préparation d’un concours de recrutement lorsqu’on doute secrètement de son appel à enseigner. C’est hélas une situation fréquente. Comment discerner si l’on est, sinon « fait pour enseigner », du moins susceptible de devenir un bon professeur ?
Des qualités nécessaires
Il va de soi qu’un intérêt prononcé pour une discipline ou un passé de bon élève ne sont pas des critères pour reconnaître un appel à enseigner. Il ne s’agit pas en effet de « faire des mathématiques » mais de les transmettre, c’est-à-dire de les rendre accessibles et familières à de jeunes esprits, plus ou moins bien disposés. Certes la compétence disciplinaire est nécessaire au professeur de collège et de lycée, comme est précieuse une vraie culture générale pour tout professeur, de l’école à l’université. Mais elles ne sont rien sans d’autres dispositions qui feront le bon enseignant et surtout l’enseignant heureux. Quelles sont ces dispositions ?
D’abord le goût de transmettre, ce qui suppose d’une part une véritable estime pour la connaissance et la vie de l’intelligence, d’autre part une faculté d’empathie qui donnera à l’enseignant la possibilité de percevoir comme de l’intérieur les difficultés des élèves et de trouver les chemins appropriés pour permettre à chacun de les surmonter progressivement.
Ensuite, un sens ajusté de la relation maître-élève dans l’exercice de l’autorité, fait d’une combinaison délicate d’exigence et de bienveillance, de distance et de proximité, de rigueur et de souplesse.
Enfin, une maîtrise de soi et une égalité d’humeur qui tiennent à distance toute irritation, toute expression de ressentiment et qui accepte les déceptions inévitables (ingratitude d’un élève ou d’une classe, objectifs pédagogiques revus à la baise…) sans les dramatiser.
Lors de stages de quelques jours pour préparer des jeunes coopérants à enseigner pour la première fois dans un pays en voie de développement, je proposais un petit exercice de mise en route qui rencontrait toujours du succès. Il s’agissait pour chaque stagiaire de faire mémoire en quinze minutes d’un enseignant qui l’avait marqué positivement et d’en brosser un portrait-robot aussi objectif que possible, afin de mieux discerner ce qui faisait la qualité de cet enseignant. Une mise en commun de ces portraits permettait ensuite de dépasser le caractère singulier de chaque figure. Or, ce sont presque toujours les mêmes qualités qui étaient soulignées…
La compétence disciplinaire et l’enthousiasme du maître pour sa discipline.
En effet, la maîtrise du professeur rassure l’élève qui pressent la solidité de son discours. Quant à la passion qu’il manifeste, elle suscite naturellement l’intérêt.
La clarté de l’exposition, le sens de la progressivité des apprentissages.
Un enseignement clair et structuré est d’autant plus précieux que la finalité même de l’instruction n’est pas de remplir un esprit, mais de former une intelligence à concevoir des notions précises et construire des raisonnements rigoureux.
La qualité de la relation éducative, notamment l’attention accordée à chaque élève et le sens de la justice dans la relation d’autorité.
L’élève est toujours sensible à l’équité du maître, au regard qu’il porte sur chacun sans exclusive, à sa manière de se soucier de tous avec bienveillance.
Bien entendu, il existe autant de façons d’enseigner que de professeurs et c’est ce qui fait toute la richesse d’une équipe pédagogique. Pourtant, il y a bien une certaine objectivité des qualités nécessaires à un bon enseignant. Celles-ci sont pour une part innées et pour une part acquises. Mais il est bon de les avoir à l’esprit comme un horizon qui oriente sa pratique, notamment dans les premières semaines d’exercice, où beaucoup de choses se jouent.
Enseigner, une vocation ?
Le sens commun associe volontiers certains métiers, tels celui de médecin ou de professeur, à des « vocations ». De tel professeur marquant, voire charismatique, on dira qu’il était « fait pour cela » et l’on parlera même pour certains d’un « véritable sacerdoce ». Car chacun perçoit que les enjeux de la relation éducative dépassent ceux d’une profession ordinaire. Repensant à son histoire scolaire, combien se souviennent avec émotion de tel enseignant qui, par sa qualité d’attention, l’a marqué en profondeur en lui donnant davantage confiance en lui-même ? Qu’on se rappelle, par exemple, la reconnaissance d’Albert Camus pour son maître d’école monsieur Germain, évoquée dans Le Premier Homme. C’est pourquoi, si le terme « vocation » est issu du vocabulaire religieux, il a gagné le langage profane selon une analogie légitime : « avoir la vocation » de médecin ou d’enseignant, c’est, avant même que d’avoir posé un choix professionnel, répondre à des dispositions naturelles pour les exprimer dans une œuvre directement consacrée à l’accompagnement des personnes.
Mais si l’on se place sur le plan théologal, ne doit-on pas réserver le terme « vocation » à l’appel à être prêtre ou religieux, voire époux ou épouse dans le sacrement de mariage ? C’est oublier que notre vocation universelle, celle que consacre le baptême, est appelée à rayonner dans tous les secteurs de notre vie. Si l’on ne veut pas parler de vocation chrétienne dans l’éducation, en tout cas pour un laïc, on peut néanmoins tenir fermement que l’éducation, l’enseignement, sont des lieux éminents pour incarner la vocation à la sainteté inscrite dans le baptême. Saint Paul lui-même ne reconnaît-il pas l’enseignement comme l’un des principaux charismes donnés par l’Esprit Saint à l’Église (cf. Rm 12, 6-8) ?
Bien sûr, chaque baptisé est appelé à ensemencer du ferment évangélique toutes les réalités du monde profane : à travers sa vie de famille, sa vie professionnelle, ses multiples liens associatifs ou caritatifs. Le concile Vatican II a rappelé l’importance de cette vocation des laïcs à la sanctification du monde séculier. En ce sens, tout métier, pour un baptisé, doit être vécu comme un service du bien commun. Pourtant, le domaine de l’éducation a quelque chose de spécifique en ce qu’il touche de manière directe à la dignité des personnes, à leur croissance et leur promotion. L’accompagnement d’un enfant, d’un jeune, dans le déploiement intégral de ses potentialités, intellectuelles, morales et spirituelles, apparaît comme une tâche singulière et sacrée. Madeleine Daniélou disait à ses enseignantes : « L’éducation est une mission, car vous touchez des âmes et, par vous, elles seront plus proches ou plus loin de la vérité, du bonheur, de Dieu. » Ainsi, pour l’enseignant chrétien, il s’agit de vivre cette mission éducative comme une collaboration directe à l’œuvre de création !
Enseigner, éduquer, évangéliser
Dans Le Passage du témoin, Marguerite Léna propose de nouer, au cœur de cette mission, les trois registres suivants : enseigner, éduquer et évangéliser. Non par juxtaposition d’activités parallèles, mais par élargissements successifs. Ainsi, dans l’acte d’enseignement, des enjeux éducatifs et spirituels sont déjà impliqués. Et une éducation d’inspiration chrétienne voit en chaque enfant une image du Christ, aussi voilée soit-elle parfois. Avant d’y revenir plus longuement dans les chapitres suivants, posons d’emblée quelques repères.
Enseigner consiste à former l’intelligence d’une personne en stimulant en elle l’amour de la vérité. Cela commence dans les apprentissages les plus élémentaires qui consistent à « communiquer aux élèves des jugements vrais, des intuitions claires et des concepts exacts » (Edith Stein)5. À travers la spécificité de chaque discipline, il s’agit d’acquérir le sens de l’objectivité, de la probité, de la rigueur des méthodes. Plus largement, l’enseignement vise la constitution d’une culture authentique : non pas d’abord par l’acquisition de compétences directement utiles à la société, mais en aiguisant l’attention de l’élève aux vérités des domaines particuliers. Chaque discipline peut alors contribuer à ouvrir l’esprit au mystère des choses, dans la double expérience de l’émerveillement et de l’humilité.
À travers et au-delà de la sphère de l’enseignement, éduquer consiste à susciter et fortifier la liberté d’un enfant ou d’un jeune. Tout enseignant est éducateur, il appelle à grandir, dans une relation d’autorité par nature dissymétrique, mais qui vise à abolir progressivement la dissymétrie. C’est par la qualité de cette relation éducative que l’enseignant édifiera l’enfant, c’est par elle que ce dernier acceptera d’intérioriser l’autorité du maître qu’il percevra, à travers ses exigences, comme fondamentalement bienveillante. C’est pourquoi la relation éducative suppose chez l’enseignant une vision anthropologique suffisamment fine pour considérer l’enfant dans toutes ses dimensions : physique, psychique, sociale, morale, intellectuelle, spirituelle… et lui ouvrir un chemin d’unification de ces dimensions.
Enfin, évangéliser consiste à introduire un jeune à la vie spirituelle comme à la dimension suprême de la liberté. Or, cela suppose unegrandevigilance,car je peux être par mes attitudes aussi bien obstacle que médiateur du travail de la grâce. Cela suppose aussi une profondehumilité,car ce n’est pas moi qui donne la foi, ni aucune « méthode d’évangélisation », mais l’Esprit qui souffle où il veut. Ainsi l’éducateur doit-il développer « une sorte d’attention sacrée et aimante à l’identité mystérieuse de l’enfant, laquelle est une réalité cachée, qu’aucune technique ne peut atteindre6 ». Dieu seul connaît la destinée spirituelle de l’enfant, mais l’éducateur est celui qui doit, dans une réelle pudeur, préparer les conditions qui lui permettront d’accueillir cet appel et de le faire fructifier.
Ces trois dimensions de la vocation du professeur chrétien éclaireront le cheminement de ce petit livre. Mais il faut d’emblée souligner que l’unité de ces différentes dimensions n’est possible que si elle se réalise d’abord dans la vie de l’enseignant. S’ensuit une conséquence peut-être inattendue : devenir un enseignant chrétien, c’est s’engager sur un chemin de conversion personnelle.
Des obstacles à surmonter
Enseigner suppose quelques prédispositions naturelles, comme on l’a vu. Or, dans ce domaine encore plus que d’autres, une motivation spirituelle ou évangélique ne remplacera jamais ces prédispositions. Les exemples ne manquent pas de chrétiens généreux qui se lancent avec les meilleures intentions, mais sans les qualités requises a priori. Le résultat est prévisible, d’autant plus que la relation éducative implique de nombreux paramètres psychologiques, moraux, intellectuels, affectifs… Mais même dans le cas où les qualités humaines rappelées plus haut se joignent à une vie chrétienne engagée, l’articulation des deux ne se fait pas naturellement. Il est tout à fait possible, on le constate souvent, que coexistent en la même personne un bon professeur et un chrétien fidèle, sans que l’on puisse parler d’unité entre les deux. Comment l’expliquer ?
Remarquons d’abord que le monde chrétien en France est plutôt avare en vocations enseignantes. Faut-il y voir un conditionnement sociologique lié au resserrement de la pratique religieuse à des milieux plutôt aisés ? Dans ces milieux, en effet, le métier de professeur passe pour être peu rémunérateur et peu valorisé socialement. Sans vouloir discuter ce point, cela renvoie une image assez décevante du « monde catholique », parfois incapable de saisir la noblesse de la mission d’éducation. Madeleine Daniélou ne disait-elle pas que « l’éducation est un privilège autant qu’un service », ajoutant que « ceux qui ne sentent point cela ne sont pas dignes d’élever des enfants » ?
