Epsilonia - Tome 2 - Jean-Yves Pajaud - E-Book

Epsilonia - Tome 2 E-Book

Jean-Yves Pajaud

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Beschreibung

Sous le règne de Louis XIV, l’Epsilonia met le cap sur les Amériques, engagée dans un combat sans merci contre les Anglais. Dans le Bordelais, Lucia tente de survivre à sa captivité auprès d’Armand de Blachis, tandis qu’Yves-Marie Prévallou et les siens luttent pour améliorer le sort des habitants du comté de Rivetort. Trois lieux, trois destins liés par le courage et la passion : entre batailles navales, drames intimes et élans d’humanisme, ce roman d’aventures explore les épreuves qui forgent les hommes et les femmes quand tout vacille.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Yves Pajaud signe avec ce deuxième volet de la trilogie "Epsilonia" une œuvre déjà incontournable. Sa bibliographie, riche et variée, se distingue par des genres multiples, toujours portés par un style fluide et accessible au plus grand nombre.

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Seitenzahl: 433

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Epsilonia

Tome II

Les trois chemins des Prévallou

Du même auteur

Le feu à l’âme,

Le Lys Bleu Éditions, 2022 ;

Seul et Myo,

Le Lys Bleu Éditions, 2022 ;

La colline des Feignants,

Le Lys Bleu Éditions, 2023 ;

Moulin Guillain,

Le Lys Bleu Éditions, 2023 ;

La stagiaire de Monsieur François

,

Le Lys Bleu Éditions, 2024 ;

Le touriste de Port-Michel,

Le Lys Bleu Éditions, 2024 ;

Epsilonia – Tome 1 : Le comte malgré lui,

Le Lys Bleu Éditions,

2025.

Jean-Yves Pajaud

Epsilonia

Tome II

Les trois chemins des Prévallou

Roman

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-422-8815-0

À mon fils, Julien

Avertissement

Cette fiction en trois volumes se déroule au XVIIe et au XVIIIe siècles. Des mœurs et des comportements admis ou tolérés à cette époque sont, de nos jours, inadmissibles, condamnables et condamnés.

La crédibilité impose de resituer le récit dans son contexte d’où l’existence d’actes et de scènes que la trilogie inclut sans, à aucun moment, poursuivre le but de les valoriser ou de les cautionner.

L’auteur

Chapitre 1

Un deuil…

Un deuil planait au-dessus d’Yves-Marie Prévallou, comte de Rivetort, Eskiana et leur enfant Syphnée, Émeline, sa fille adoptive et Miguel, son plus jeune fils.

François, leur frère, n’était pourtant pas revenu de Bordeaux en annonçant la mort de quiconque. C’était peut-être pire : « Armand de Blachis a épousé notre mère. »

Bien sûr, c’était vrai ! Il avait vérifié les affirmations du châtelain-vigneron, y compris à l’évêché. Le prélat lui-même avait célébré la noce à la cathédrale et tout ce que la région comptait de personnalités y avait assisté.

Nul ne connaissait celle que Monsieur de Blachis ne présentait que par son prénom, Lucia, d’origine lointaine, certes étrangère, chrétienne assurément, et jamais mariée devant Dieu.

Heureusement que ce généreux donateur de l’Église locale expliquait la situation peu banale, car la dame semblait absente, perdue dans un monde à part. Elle paraissait indifférente à la conversation, ne s’exprimait que d’un mot, non sans avoir auparavant consulté du regard son futur époux.

D’une inclinaison de la tête, il lui suggérait la réponse avec beaucoup de patience et de compréhension. C’est dire si une admiration unanime environnait un comportement aussi édifiant ! Après avoir si longtemps accompagné Blandine, sa première femme, rappelée à Dieu après une terrible maladie, le sémillant vigneron sacrifiait un avenir resplendissant pour une compagne bien terne.

Que ne lui avait-il préféré ces partis, riches et rayonnants, qui se disputaient le veuf désormais libéré par la bienséance de son deuil et de son chagrin ?

Face à François, le prélat avait joint les mains dans une pieuse attitude, empreinte de componction : « Un saint homme ? Nous n’irons point jusque-là, monsieur… mais une âme exemplaire, certainement ! Vous affirmez que cette personne est votre mère ? Je vous fais la grâce de ne pas contester vos dires qui, de toute façon, ne permettraient pas d’invalider ce mariage. »

Le geste des bras de l’évêque traduisit une moue dubitative : « À moins d’apporter la preuve d’épousailles devant Dieu jamais remises en cause, rien, vous m’entendez bien ? Rien ne changera, même à en recourir à sa sainteté le pape, à Rome. Lucia de Blachis a, sans quelconque contrainte, accepté de devenir l’épouse d’Armand et nul ne peut désormais y faire opposition ! »

Il pointa un doigt accusateur en direction de François : « Vous me dites soupçonner l’emprise de quelque drogue sur son consentement ? Vous n’y assistiez pas, monsieur, et plus de cent gentilshommes jureront le contraire, témoins qu’ils furent de l’attitude ordinaire de madame de Blachis. »

Il avait clairement choisi son camp : « Je dois vous mettre en garde contre toute violence qui ne vous attirera que l’opprobre général sans préjuger de votre sauvegarde ! Quant à intenter un procès, il serait fort long et coûteux avec l’assurance que vous le perdrez. Moi-même, sous le regard de Dieu et au nom de ma charge d’évêque, j’y plaiderais en faveur de monsieur de Blachis.

Laissez-nous à présent, monsieur, et regagnez vos terres. Si vous aviez été en votre bon droit, nul doute que Dieu vous eut permis d’intervenir en temps utile. Il ne le fit point, c’est donc sa volonté et elle doit s’appliquer ! »

Un désespérant silence suivit le récit de François. Les visages étaient bouleversés et les larmes qui n’inondaient pas les joues des uns embuaient les yeux des autres.

Yves-Marie le rompit : « Tu as bien agi, François, en protestant d’abord devant ce scélérat, puis en enquêtant sur sa machination. Il a manœuvré de manière diabolique. Las ! Cet évêque a dit vrai : nous révolter maintenant, en appeler à Rome ou porter le fer nous offrirait la satisfaction de la vengeance, certainement pas le retour de Lucia parmi nous.

Dans cette civilisation usée de son Histoire, raison en resterait au roi. Influencé par son entourage religieux, il confisquerait les biens du vigneron à défaut d’héritier. Il enverrait votre mère finir sa vie dans un couvent où elle dépérirait aussi sûrement qu’en prison !

— N’allons-nous alors rien faire, père, et ne rien tenter pour la délivrer ?

— Je n’ai pas dit cela, Miguel… même s’il m’en coûte autant qu’à vous tous, nous devons nous résigner à attendre, au moins plusieurs mois sinon un an…

— Un an ! Mais c’est abominable ! »

Le capitaine inclina la tête sur le côté et gratifia sa benjamine d’un regard compatissant : « Écoute un peu, Syphnée… crois bien que chaque mot que je prononce est un déchirement. La patience n’est toutefois pas dissociable d’une légitime prudence. De Blachis, après la visite de François, restera sur ses gardes. Lucia sera probablement surveillée, peut-être maltraitée pour la priver de toute lucidité et l’empêcher de se rebeller…

— Pourtant, si elle se révolte et crie à l’imposture…

— On la déclarera folle, Miguel, et on la contraindra à se taire, autant pour étouffer le scandale que pour éviter au doute de s’installer ! Il suffira alors de la cacher dans un lieu secret que nous ne saurions découvrir. À Bordeaux, on l’oubliera bien vite et sa mort, discrètement administrée, ne choquera personne.

— Vous avez un plan, mon ami ? »

Yves-Marie gratifia sa femme d’une esquisse de sourire en hochant la tête : « Oui, Eskiana… au moins une ébauche. En restant silencieux, nous endormirons sa méfiance. Croyant l’avoir emporté, de Blachis relâchera sa surveillance petit à petit, fera réduire les doses de drogue afin que Lucia retrouve assez de clairvoyance pour assurer un rôle d’épouse et de représentation. Voilà pourquoi je réclame du temps…

— Il nous faudra bien agir un jour !

— Oui, et j’ignore encore de quelle manière. Oubliez à présent cet espoir. D’abord parce qu’il ravivera votre impatience et, ensuite, parce qu’il y aurait danger à l’exprimer, même en famille…

— Comment cela ?

— Il serait fort aisé à ce de Blachis de savoir où nous habitons. Il y dépêchera un ou plusieurs espions qu’il nous sera bien difficile de déceler. S’ils sont dotés – ce dont je ne doute pas – des moyens pour soudoyer notre entourage, il sera averti de nos intentions et ne baissera pas la garde. »

L’argument irritait Miguel : « Qui donc, ici, accepterait de vous trahir ?

— Celui ou celle que la perspective de gagner dix, cent, mille livres peut-être, servira mieux les intérêts qu’une dignité qui ne lui rapporte pour l’heure que croupir dans la pauvreté…

— C’est monstrueux !

— Non… c’est, au contraire, dans la nature humaine. Il est difficile de jeter la pierre à qui se laisse tenter par une trahison qui lui paraît moins grave que la misère des siens.

— Ce qui nous est demandé là est…

— … pénible, j’en suis bien conscient, mes enfants ! Cependant, c’est le meilleur moyen – et probablement le seul – qui puisse venir en aide à Lucia. Si l’un ou l’autre d’entre vous, un jour, a une idée, il ou elle ne devra en parler qu’à moi et dans un lieu où nul ne pourra nous entendre.

— Et si nous… »

Le patriarche tendit le bras, les doigts écartés pour lui imposer le silence : « Alors, Émeline, tu attendras le moment propice pour m’en aviser. Car tout ce que je vous ai recommandé commence à cet instant précis ! »

***

De longue ou de fraîche date, tous les habitants de Tarvaux étaient réunis sur la place de la citadelle. Ceux qui avaient survécu à la mauvaise saison dans la forêt côtoyaient les émigrants conduits par Eskiana du Havre sur l’Epsilonia puis de Bordeaux par les chemins.

Les serviteurs et les gardes de la forteresse les avaient rejoints. Rompant avec leur isolement volontaire, les religieuses du couvent avaient amené quelques pauvres gens, recueillis et soignés, restés là faute de savoir où aller.

Le curé Augustin Marlon, ses deux vicaires et les trois familles du bourg faisaient bande à part, groupés dans un angle du mur d’enceinte, à l’écart de la foule. Sans rien présumer des annonces du comte de Rivetort, ils ne perdraient pas une miette de son discours. Ils étaient bien décidés à contrecarrer par tous les moyens des initiatives et des réformes qu’ils estimaient dangereuses pour leurs intérêts.

S’ils ne l’exprimaient ouvertement, le moyen le plus simple consisterait, pour eux, à chasser celui qu’ils considéraient comme un usurpateur. Ils avaient espéré que le départ des mousquetaires leur faciliterait la tâche. Hélas ! L’envahissement de ces familles de marins les incitait à la prudence préconisée par le prêtre : « Que leurs projets s’effondrent, que le prochain hiver se montre rude, et il perdra son crédit… »

Ses affidés ne partageaient pas son optimisme : « Ils semblent si forts ! Regardez en combien de temps ce médecin-chirurgien a rétabli l’hôpital qui ne désemplit pas ! »

Le curé leva une main discrète et se composa un visage de vieux sage rassurant : « Laissons-le faire… Monsieur de Libert, le succès ne va point sans quelques inconvénients. Bientôt, les religieuses ne suffiront plus à la tâche et leurs bâtiments seront si remplis qu’il leur faudra refuser du monde. Ceux-là crieront à l’injustice et sèmeront un vaste désordre. Que le comte ne parvienne à l’endiguer et notre heure viendra ! »

Les mines sceptiques des trois hobereaux contraignirent le prêtre à préciser : « Les troubles n’ont l’heur de plaire à personne, pas plus aux Nobles voisins qu’au clergé ou aux représentants du roi ! Ses troupes sauraient bien y mettre fin ! »

L’angoisse prit la place du doute : « La présence de la piétaille et de leurs officiers ne me dit rien qui vaille ! Ils pillent mieux qu’ils ne sauvent et nous en reviendrons Gros-Jean comme devant !

— Allons… ayez confiance ! Sans doute, n’en serons-nous point réduits à de telles extrémités. Ce Prévallou et les siens me paraissent trop hardis pour ne point embrasser, tôt ou tard, les chardons de leurs imprudences !

— Il y a également ce barrage qui, s’il supprime le risque des inondations, leur apportera prestige et renommée ! »

Tant de contestation échauffait les oreilles de l’abbé, bien décidé à rabattre le caquet de ses riches et pleutres ouailles : « Point d’alarme, Suroux ! C’est là un grand projet bien loin d’être achevé. Il manquera de bras et…

— De bras ? Avec tous ces désœuvrés qui viennent d’arriver !

— Monsieur de Vipart… connaissez-vous des gens qui travaillent des mois sans en percevoir le salaire ? Regardez un peu ! La paroisse, maintenant, compte bien quatre cents âmes… comment nourrir ces familles si les champs restent en friche, les métairies inhabitables et le bétail trop rare ? »

Le bourgeois, peu convaincu, soupira : « Vous semblez bien confiant, curé, pour prédire si joyeusement l’infortune du comte !

— Allons ! Vous savez combien la nature est ingrate sur nos terres et, s’il n’en est ainsi, rien ne nous empêche de l’aider quelque peu dans le sens qui convient… »

Le sous-entendu leur inspirait plus de crainte que d’enthousiasme : « Devrons-nous comploter et détruire leur ouvrage ?

— Cela vous effraie-t-il, Monsieur de Vipart ?

— Certes, oui ! Ce n’est pas vous qu’on contraignit à rendre au couvent plus que j’en avais obtenu !

— L’envoyé du roi et les mousquetaires ne sont plus là. Sans eux, le comte n’est plus rien ! Rien, vous m’entendez !

— Nous n’en sommes guère mieux lotis pour autant ! Ceux qui vivaient à Tarvaux nous en veulent encore de leur avoir intenté un procès, même si, au bout du compte, nous l’avons perdu. Sûr qu’ils n’y reviendront pas habiter ! »

L’abbé enrageait. Il esquissa un geste désabusé face à tant de mauvaise foi : « Toutes vos maisons sont détruites ou presque. Vous devrez les restaurer avant de songer à y loger quelqu’un !

— Avec quel argent ? Sans garantie de n’y plus voir d’inondation les ruiner à nouveau, c’est là bien inutile ! Mesurez-en l’ironie ! Pour rebâtir le bourg, il faut que la construction du barrage réussisse alors que, en même temps, nous souhaitons que Miguel Prévallou échoue ! »

Les pleurnicheries des roturiers aisés irritaient un homme d’Église bientôt à bout d’arguments : « Patience, vous dis-je ! Le barrage ne résoudra pas tout et il m’est avis qu’il aura besoin de vous pour creuser le lit de la rivière. Il suffira dès lors de vous montrer intraitables.

— Taisons-nous, le comte prend la parole. »

Yves-Marie s’adressa aux villageois comme il parlait naguère à son équipage, sans rien cacher des problèmes, des projets et de ses espoirs. Si chacun disposait d’un toit, certains logements restaient néanmoins précaires : il faudrait y remédier avant l’hiver. La nourriture n’était garantie que d’ici l’été. Les labours devaient commencer au plus tôt tout en recréant des élevages.

Des murmures d’approbation ponctuaient son discours, provenant surtout du groupe de ses marins qui y voyaient la promesse d’un travail assuré.

Quand il aborda la construction du barrage et son urgence, les victimes des inondations passées redoublèrent d’attention. Là aussi, il faudrait des bras pour aider les bûcherons déjà sur place.

« Et vous avez l’argent pour réaliser tout ça ? »

L’intervention émanait du groupe de l’abbé Marlon. Yves-Marie n’esquiva pas : « Pour le bois, les tuiles, les semences, les outils et les animaux, oui ! Pour les salaires, non… du moins pas cette année. Ceux qui s’emploieront sur ces chantiers ou d’autres ne paieront les loyers et la nourriture que l’an prochain.

— Eh bien ! Que ceux qui veulent des écus plutôt que des promesses nous visitent au plus tôt. Leur bourse s’en portera mieux ! »

Un long murmure salua la provocation. Les nouveaux arrivants ne supportaient guère qu’on ose remettre en cause les paroles de leur capitaine. Les habitants restants partageaient cette confiance entretenue par la détestation des hobereaux. Ceux-ci venaient d’instiller une tentation engageante pour certains. Yves-Marie ne se laissa pas démonter : « Monsieur de Libert, je suis heureux que vous en ayez les moyens. Nul ne sera contraint de travailler pour le comté. Cependant, chacun comprendra que, sans récoltes et sans la régulation du cours de la rivière, le futur hiver sera aussi difficile que le dernier… »

***

Les trois propriétaires tinrent une réunion secrète, deux jours

après avoir reçu leur convocation au Conseil de Fabrique de Tarvaux.

« Nous n’irons pas cautionner le triomphe du comte, bien entendu !

— C’est pourtant la seule façon de savoir ce qu’il veut !

— Ce qu’il veut ? Nous ruiner en nous faisant payer ses travaux !

— S’il en est ainsi, il n’y parviendra jamais ! À nous trois… »

Suroux ne s’en cachait pas, il était désabusé : « À nous trois contre plus de trois cents ? Il a tous les habitants derrière lui ! Même les gens, au sein de ma propre maison, commencent à murmurer dans mon dos. Vous avez bien vu tous ces pirates se proposer en masse pour trimer à la Mauliaire ou dans les champs ! »

Le prêtre tenta de remonter le moral de ses voisins : « S’il nous appelle, c’est qu’il a besoin de nous ! Il est bien moins fort qu’il n’y paraît. En manœuvrant avec adresse, le Conseil retrouvera le gouvernement de la paroisse…

— La paroisse ! Qu’en subsiste-t-il de la paroisse ? Nos manoirs, votre presbytère, l’église, le cimetière et le couvent avec son hôpital ! Le reste, ce sont des ruines, nos ruines, celles des maisons qui nous rapportaient des loyers. Et maintenant ? Rien, plus rien !

— Allons, de Vipart… Ce n’est qu’une mauvaise période…

— Vous pouvez en rire, de Libert ! Les terres, les fermages et le château de votre épouse, à trente lieues d’ici, vous assurent une rente suffisante sans vous soucier de Tarvaux. Moi, je n’ai rien d’autre…

— Moi non plus, je n’ai guère le moyen de tout reconstruire…

— Réfléchissez, Suroux ! Le village de la forteresse ne pourra pas contenir longtemps toutes ces familles. Tôt ou tard, elles auront besoin de se loger au-dehors !

— À condition qu’il n’y ait plus d’inondations…

— C’est là qu’il prévoit nous atteindre ! Avec son barrage, il aura les mains libres. S’il décide de noyer nos maisons, il y parviendra sans qu’on puisse l’empêcher ! C’est un piège ! »

Le prêtre avait levé le bras pour ramener le calme et envisager la situation avec un peu plus de réalisme : « Allons, mes amis… vous vous égarez ! S’il a besoin de demeures hors la forteresse, pourquoi voudrait-il détruire les vôtres en trahissant ces gens qui lui offrent une confianceaveugle ? Non… son raisonnement est tout autre. Quoique ce comte se montre si imprévisible que je n’en devine point trop la malice… »

Pas plus convaincu que ses deux acolytes, de Libert exprima leur désarroi commun : « Alors, que ferons-nous, monsieur le curé ?

— Nous irons, ensemble, et parlerons d’une voix unique au nom du Conseil de fabrique ! »

***

L’abbé Marlon, de Libert, de Vipart et Suroux s’étaient assis côte à côte. Face aux autres participants, ils se sentaient plus forts tout en espérant qu’aucun d’eux ne tourne casaque au dernier moment. Unis, certes, quoique probablement seuls contre une adversité si nombreuse.

De leur bout de table, ils n’en revenaient pas de voir s’installer tour à tour maître Garcin, le charpentier, maître Torand, le maçon, trois ou quatre émigrés, marins sans doute, ainsi que le vieux Colin Pamard. Quant au comte de Rivetort, il était encadré par toute sa famille : « Vous êtes tous ici en raison de vos savoirs pour parler au nom des habitants, à défaut d’avoir été choisis par eux. »

La joute ne tarda pas : « Nous y suffirons bien !

— Non, Monsieur de Vipart. Dans cette assemblée, il manque les avis des autres gens de Tarvaux.

— Que nous importe !

— Il nous importe que les décisions qui seront adoptées, jour après jour, pour le bien du bourg et de ses paroissiens doivent convenir au plus grand nombre ! »

L’abbé devina que ses amis, sclérosés par leurs intérêts à court terme, n’aboutiraient qu’à la défaite. Il prit le parti d’éliminer les participants pour réduire la discussion à un duel : « Quod omnes tangit, ab omnibus tractari et approbari debet. »

Yves-Marie para le piège : « Oui, curé Marlon ! Ce qui touche tout le monde doit être considéré et approuvé par tous. Je le dis pour ceux qui n’entendent pas le latin ! »

Le prêtre lui opposa toute sa morgue en balayant du regard l’assistance : « Le peuple, dans son immense majorité, est fort ignorant. Ce que nous estimerons bien pour nous sera bien pour ces gens !

— S’ils n’y comprennent goutte, c’est qu’on leur cèle tout ! Quand un manouvrier sait à quoi servira la fosse qu’il creuse, il met du cœur à l’ouvrage !

— À condition qu’il y ait des fosses à creuser et des écus pour le payer ! »

Yves-Marie se défendait pied à pied sans afficher le moindre signe d’énervement : « Monsieur de Vipart, vous avez raison en ce qui concerne l’argent. Le travail, il y en a pour chacun et pendant de longues années !

— Si, toutefois, Tarvaux est reconstruit ! C’est en cela que vous devrez en passer par nos volontés. »

L’affront sonna le glas de la courtoisie : « Une menace ? Je vous trouve bien présomptueux ! Le bourg est tributaire d’une retenue de la Rivetort, et tout autant du creusement de son lit pour ainsi se garantir des débordements.

— Et c’est moi que vous traitez de présomptueux !

— La régulation du cours d’eau est la priorité », intervint Miguel. « La suppression de la forêt, l’édification du barrage puis le percement d’un canal qui rejoindra le trajet naturel de la rivière doivent être réalisés avant l’hiver. Le reste pourra attendre l’an prochain.

— Le reste ?

— Le lit, recreusé et élargi avec des quais construits en pierre le long du bourg.

— En pierre ! Et où irez-vous les chercher ? »

L’ancien capitaine prit le relais : « Ici même ! L’intérêt militaire de la forteresse n’est plus si important qu’elle doive préserver tant d’enceintes. Nous n’en conserverons qu’une. C’est là que nous trouverons la pierre.

— Mais, Monsieur le Comte, ces murailles vous appartiennent ?

— Oui.

— Alors, vous les vendrez au prix que vous jugerez bon ! »

Les trois bourgeois se concertèrent du regard avant de s’engouffrer dans la brèche ouverte par l’abbé Marlon : « Et à qui ? Personne ne sera propriétaire des quais, donc il n’y aura pas d’acheteurs de pavés pour les construire. »

La pertinence de l’argument incita Suroux à renchérir avec empressement : « Prétendrez-vous qu’il n’en coûtera rien à personne ?

— Si ! Cela constituera une dépense pour ceux qui possèdent les berges et alentour, puisque nous aurons l’obligation d’élargir le lit tout en le creusant ! »

Les trois hommes, indécis, oscillaient entre stupéfaction et incrédulité : « Vous voulez dire que nous devrions céder nos terres pour rien ?

— Oui, messieurs. J’aurais à faire de même, tout autant que vous trois réunis, de l’autre côté.

— Et sur quel empiétement, je vous prie ?

— Vingt pieds…

— Vingt pieds !

— Sur toute la longueur du bourg…

— Il n’en est pas question ! Cette bande de terrain est occupée par des maisons et… »

Yves-Marie instilla un rien de condescendance dans sa réponse narquoise : « Monsieur de Vipart… Il n’en reste que des pans de mur qu’il faudrait abattre avant de songer à leur remplacement. Si ce quai n’est pas érigé, aucune construction n’y sera à nouveau bâtie.

— Jamais ! Vous m’entendez ? Jamais, vous n’aurez nos terres sans contrepartie ! Si vous les voulez, vous les paierez à notre prix ! Sinon, vous ne maçonnerez jamais vos quais ! »

Le sourire ironique du comte ne laissa aucune illusion à de Libert : « Vous avez le temps de réfléchir. Avant l’hiver, nous fouirons le lit de la Rivetort, gagnerons vingt pieds sur ma rive et y consoliderons un remblai. Ainsi, ces terres ne subiront pas les crues si elles se produisent. »

Un vent d’inquiétude s’arrêta au-dessus de la tête des opposants effarés : « Et nous ?

— Vous ? Miguel, voulez-vous le leur expliquer ?

— C’est simple. Actuellement, le lit n’existe plus. Dès que la partie creusée sera remplie, la rivière débordera et inondera à nouveau le bourg qu’aucun talus ne protégera.

— Mais votre prétendu barrage ne peut-il l’empêcher ?

— Tout dépend de la montée des eaux… c’est un risque à prendre… pour vous !

— Vous essayez de nous faire peur, monsieur le comte ! Nierez-vous que vous aurez besoin d’ici peu de nos maisons ? Le village de la forteresse n’y suffit déjà plus !

— Vous avez raison ! le village est plein comme un œuf et vous avez encore raison quand vous présumez qu’il faudra des maisons.

— Alors, vous voyez bien ! Vous devrez passer par nos conditions !

— J’ai dit qu’il faudrait des maisons… pas forcément les vôtres ! D’ailleurs, qui se risquerait à habiter un logis qui sera assurément inondé chaque hiver ?

— Où les bâtirez-vous, ces maisons ?

— Sur l’autre rive… avec les pierres de la forteresse.

— Ce ne sera plus Tarvaux !

— Ce sera le Neubourg de Tarvaux… votre côté deviendra Tarvaux le vieil… et nous construirons un pont… à condition que les deux quais existent, cela est de bon sens…

— Vous n’y parviendrez pas ! »

Cette fois, l’ancien capitaine grogna d’exaspération : « Vous le croyez ou vous l’espérez, curé ? Maître Garcin et maître Torand en jugent autrement et rejoignent l’idée de Miguel… »

Interrogés du regard, les deux artisans hochèrent la tête en guise d’approbation. Alors, de Libert tira ses dernières cartouches : « Nous aussi, nous allons rebâtir nos maisons et avant les vôtres !

— Faites donc, messieurs, faites donc ! Disposez-vous de bois en suffisance pour toutes vos charpentes ? Des gens de métier pour s’y atteler ? Les deux seuls sont ici présents et nous leur avons promis de l’ouvrage pour plusieurs années… »

Chapitre 2

C’était une ferme.

C’était une ruine.

C’était celle-là parce qu’elle était dévolue aux besoins personnels du gouverneur et, désormais, au comte de Rivetort : un revenu en nature. Yves-Marie prévoyait l’ajouter à sa liste. Cependant, quand Eskiana avait émis le souhait d’en exploiter une, il avait décidé de la lui attribuer. Ce n’était pas le fait du prince, plutôt le moyen d’éviter d’éventuelles jalousies, et, surtout, de la destiner à des productions et des méthodes innovantes.

Son état ne se distinguait pas de toutes celles de Tarvaux. Le verdict de Miguel s’était montré sans appel : « Le torchis des murs qui subsistent est à la fois gorgé d’eau et pourri dans son bois et sa paille. Il faut d’abord tout raser. »

Eskiana n’en avait cure. Ce terrain-là lui convenait comme il convenait à une Nature qui le proclamait à travers sa débauche échevelée de plantes sauvages : elles avaient tout envahi !

Le travail serait énorme, toutefois pas au point de l’effrayer et, encore moins, de renoncer. C’est sa disponibilité qui posait problème : à côté de sa future ferme, la jeune femme endossait la responsabilité de toutes les autres, ainsi que des métairies de Tarvaux, de Bathoy et de Courtol.

Dans ces deux villages éloignés, Yves-Marie lui serait d’un grand secours : il l’accompagnerait pour libérer les paysans de l’emprise qu’ils subissaient depuis plusieurs années. La paroisse de Courtol s’était arrogé un droit de propriété sur toute la production des exploitations agricoles, un pillage systématique qui affamait – un comble ! – ceux qui nourrissaient les villageois.

À Bathoy, le mal était venu de l’extérieur. L’incurie du marquis de Morfat avait offert l’opportunité à l’un de ses amis de faire main basse sur toutes les terres. Grâce à une escroquerie savamment orchestrée, Larouy de Montfort avait prêté des semences pendant plusieurs années aux paysans victimes de mauvaises récoltes.

Les malheureux, bien incapables de rembourser, avaient failli perdre tous leurs biens. Certes, le filou était mort. Il faudrait néanmoins assainir une situation délétère, remettre à plat tout son fonctionnement, tout en soutenant les impécunieux.

C’était urgent et vital. Les famines successives avaient décimé la population du comté aussi sûrement que les épidémies et les départs pour l’exil.

Tout en foulant les herbes hautes de son futur domaine entre Émeline et Syphnée, Eskiana ne pouvait dissocier ses deux tâches. Elle avait lu tant d’espoir, de confiance dans les regards des migrants qu’elle s’interdisait d’échouer, de trahir leur rêve d’un monde meilleur sur une terre moins ingrate que celle qu’ils avaient quittée. Allaient s’y ajouter les autochtones avec leur mode de vie, leur attachement aux coutumes et aux méthodes ancestrales.

Yves-Marie l’avait prévenue : « Tout est miséreux parce qu’archaïque. Les siècles se sont succédé sans que nul progrès ou presque ne se soit immiscé dans les pratiques agricoles. Nous devrons tout bouleverser, sans imposer néanmoins plus que l’indispensable, en un mot, convaincre plutôt que vaincre… »

Syphnée était à l’origine du procédé en suggérant spontanément à ses parents cette méthode par l’exemple : « Je m’efforce de vous imiter tous les deux, mes frères, Lucia et Émeline. Il faudrait faire pareil ! »

Eskiana rêvait depuis longtemps de cultiver une terre. C’en était devenu un fantasme, une chimère caressée au hasard des voyages autour du monde à bord de l’Epsilonia. Elle y prévoyait une herboristerie, ses plants d’essences rares, collectés partout, comme elle cumulait aussi tous les écrits des meilleurs botanistes.

C’est elle qui, avec François, créait les mille et un onguents ou potions dont le médecin se servait dans sa pratique. Et ce précieux trésor de survie gisait là, intact. Il avait résisté aux tribulations de ce dernier voyage, par mer puis sur terre.

Le temps était venu de déchirer la croûte du sol et d’y implanter ces pousses nomades. Elles devraient s’adapter, proliférer et se répandre dans les courtilles, les champs et les vergers.

Dans les esprits, aussi.

La ferme, sa ferme, serait un modèle qui devrait se défaire des caprices de la Nature autant que des réticences liées aux traditions.

Le bâti serait donc détruit. On définirait les zones de prairies, des aires de labour, des potagers, des jardins et des ouches. La grange, l’étable, l’écurie, la porcherie, la volière, les ruches et autres clapiers sortiraient de terre avant le logis. Son esprit concret schématisait déjà les emplacements dédiés à la culture ou à l’élevage. Petit à petit, les dispositions glissèrent vers l’imaginaire et elle se laissa pénétrer par un rêve éveillé.

C’est un bruit de galop qui la ramena à la réalité tandis qu’Émeline et Syphnée interrompaient leur conversation et se retournaient. Deux cavaliers dévalaient le petit chemin sans prendre garde à la poussière qu’ils soulevaient. Apercevant les trois femmes, le premier ralentit l’allure puis s’arrêta : « N’avez-vous rencontré personne ?

— Non… vous recherchez quelqu’un ?

— Une pauvre fille un peu simplette qui s’est égarée…

— Si elle est passée par ici, nous ne l’avons pas croisée ! »

L’un des hommes sourit et orienta la discussion : « Que nous la retrouvions ou pas, ma quête n’aura pas été vaine ! J’ignorais qu’à Tarvaux vivaient des princesses ! Pourtant, je connais tout ce que le bourg recèle de jolies femmes… »

Un rire goguenard, assorti d’un salut ironique, conclut la tirade. Relevant la tête pour en mesurer l’effet, son désappointement se révéla à la hauteur de ses attentes coutumières : rien !

Pas plus de gloussements effrontés que de sourires complices ni, à l’inverse, de colère outragée ou de haussement d’épaules méprisant.

L’indifférence.

Il en fallait bien plus pour le faire renoncer. Se dressant sur ses étriers, il se présenta : « Amaury Clanou. Si vous ne me connaissez pas, c’est que vous êtes de ces étrangers dont j’ai ouï l’arrivée ! Dans ce cas, bienvenue dans mon royaume et tant pis pour les belles qui vont boire leurs larmes jalouses ! Mesdames, je suis à votre service, un peu le jour, beaucoup la nuit ! »

Le vieux chapeau décrivit en l’air une nouvelle caricature de salut et, sans attendre une réponse qui ne viendrait pas, il relança son cheval, suivi par son fidèle Rémi.

À peine avaient-ils disparu que la conversation reprit : « Quel rustre !

— Oui, Émeline ! Il s’agit surtout d’un homme redoutable et dangereux dont votre père m’a parlé. Il a constitué une petite bande de voleurs dont la forêt sert de repaire. Il se montre rarement et commet, paraît-il, ses méfaits au loin ! Sans doute, craint-il d’être trop aisément reconnu s’il œuvre sur ce territoire.

— Il discourt comme si toutes les femmes lui appartenaient !

— Sa réputation n’est pas usurpée. Il plaît et fascine dans tous les milieux. Votre père suppose que la fille de son prédécesseur, Agnès de Morfat, est allée le rejoindre dans son antre.

— Si son amoureuse est près de lui, qu’a-t-il à vouloir charmer toutes les autres, nous comprises ?

— Vous avez la naïveté et le romantisme de votre âge, Syphnée ! Certains hommes ne se soucient que de la conquête, de leur capacité à séduire. Que l’une tombe dans le piège et elle n’a plus d’attrait à leurs yeux ! Celles qui résistent sont tout aussi en danger, car leur vanité n’a d’égale que leur violence. Amaury Clanou appartient à ceux-là. Inutile de recommander la prudence et de se tenir à l’écart de ce triste sire ! »

En approchant de la forteresse, elles aperçurent les deux cavaliers qui semblaient avoir longé les remparts puis s’en éloignaient. Amaury maintenait devant lui, entre l’encolure du cheval et sa selle, un paquet si volumineux qu’il pouvait s’agir d’un gros animal.

Ou d’un corps humain.

***

De retour dans le grand bureau, Eskiana compléta sa carte des fermes et métairies de Tarvaux. Le bilan se résumait en un mot : désolation. Pas un bâtiment n’était habitable, aucun n’offrirait un abri, même précaire, à l’homme, aux bêtes ou aux outils.

La Nature avait profité des premières chaleurs pour assécher la terre gorgée des eaux de l’hiver et s’était épanouie sans logique ni mesure. Les chemins disparaissaient sous la végétation et les baies étouffaient au sein de feuillages luxuriants. Nul n’aurait pu distinguer les prairies des champs et des jachères, sauf là où Yves-Marie avait organisé les labours et l’ensemencement des parcelles.

La jeune femme reposa lentement sa plume. Elle ne cédait pas au découragement, cependant, l’ampleur de la tâche tourmentait son caractère réaliste. Elle avait recensé soixante fermes et métairies regroupées en hameaux ou éparpillées en pleine campagne. La disparité des surfaces choqua son inclination égalitaire.

Il faudrait, en premier lieu, en redéfinir les limites, avant de les répartir entre les volontaires. S’ils étaient trop nombreux, on prendrait sur les sols laissés en friche. Leur abondance assurait de ne décevoir personne.

***

Quelques jours plus tard, les inscriptions s’étaient ouvertes. Chacun pouvait y prétendre, quel que soit son niveau de connaissance. L’unique priorité concernait ceux qui avaient exploité une terre sur place avant que les fléaux viennent dévaster le territoire de Tarvaux.

Toutefois, Colin Pamard avait, d’une seule phrase, balayé l’argument : « Il n’en reste aucun. Ceux qui ne sont pas morts sont partis ! » Le vieux sage avait bien en tête la présence de quelques veuves, mais il précisa : « Aucune ne saurait ou ne voudrait supporter la charge d’une cense sans un mari ! »

Eskiana avait souri à l’appréciation, tout en s’attachant à les rencontrer une par une. Colin avait raison : aucune, parmi elles, ne prétendait reprendre ne serait-ce qu’une petite métairie. Elle en fut secrètement déçue. Même en promettant toute l’aide nécessaire, pas une seule n’osait tenter l’aventure, sauf à trouver un époux.

« C’est l’héritage d’un assujettissement culturel », lui signifia doctement Yves-Marie : « En clair, dans ces civilisations trop vieilles de leurs coutumes, la femme du peuple n’a pas le droit d’avoir ouvertement conscience de ses capacités. Pourtant, elle les a et en use, en douce, dans l’efficacité de l’ombre d’un compagnon parfois bien fade. Si nous le pouvons, nous leur rendrons la part de soleil et de lumière qui leur revient ! »

Les soixante-deux volontaires appartenaient aux migrants, tous issus de l’équipage de l’Epsilonia. C’était dommage pour l’espoir de fusion des populations que leur ancien capitaine souhaitait ardemment. Par bonheur, face aux obstacles qui attendaient ses marins, Yves-Marie affichait son optimisme. Il misait sur la solidarité innée et les valeurs communes à ceux qui ont, sur toutes les mers du globe, affronté les pires difficultés ensemble.

La colonisation se conçut en application de ces principes. Dans un premier temps, aucune séparation entre les fermes et les métairies ne serait conservée. Il déclara caduques celles qui subsistaient. Même cette notion entre les deux types d’exploitation disparut. En chaque lieu, la production a priori la plus pertinente serait expérimentée. La besogne, tous la connaissaient pour l’avoir pratiquée dans leur jeunesse, en famille et au rythme des périodes du sac à terre.

Beaucoup étaient arrivés avec femme et enfants, tous logés plus ou moins provisoirement dans le village de la forteresse. Bâtir soixante-deux maisons d’ici la mauvaise saison serait impossible, en plus des activités agricoles.

Une grande part de la population requise à la forêt de la Mauliaire, aucun renfort n’était disponible. C’est d’un jeune gabier, Yann Benallec, que vint la solution : « Comme les bûcherons et les charbonniers, nous pourrions construire des cabanes avec les troncs coupés pour le barrage. »

Sans le savoir, le marin tirait une belle épine du pied de Miguel : « Tout se passe bien à la Mauliaire. Les bûcherons abattent les arbres à une cadence effrénée. Leur zèle fait plaisir à voir ! Ils ne sont pas avares de conseils pour leurs manouvriers d’occasion !

— C’est à croire qu’ils ont beaucoup à se faire pardonner… »

Des rires ponctuèrent la remarque de François. Personne n’avait oublié l’escroquerie dont ils s’étaient rendus coupables en vendant les coupes à leur profit.

Ce vol, réitéré depuis plusieurs années, leur aurait valu la corde. Yves-Marie s’y opposait. Il leur avait fait miroiter un marché très généreux : si cette jungle anarchique était rasée d’ici l’hiver, ils conserveraient leur liberté à laquelle s’ajouterait la somme rondelette que les acheteurs, repartis bredouilles, leur avaient imprudemment versée.

Il n’empêche que, sans l’organisation mise sur pied par Miguel, l’issue du projet serait demeurée bien incertaine. Les bûcherons avaient déménagé de leur forêt habituelle et reconstruit les cabanes au plus près. De l’aube au crépuscule, ils abattaient tous les arbres avec un savoir-faire consommé.

Chaque matin, des charrettes quittaient la forteresse, bondées d’hommes, de femmes et souvent d’enfants qui venaient au chantier. Les haches dépouillaient les troncs à terre de leurs branches aussitôt empilées dans les carrioles tirées par deux bœufs. D’autres attelages traînaient les fûts, enchaînés, à l’écart.

Au bout de huit jours, le jeune ingénieur s’inquiéta du volume accumulé. Les déplacer plus loin nécessiterait de la main-d’œuvre et du temps, deux denrées précieuses pour mener le projet à bien. Que les futurs paysans s’en chargent résolvait le dilemme.

Au début, la nourriture provenait aussi de la forteresse. Au bout de quelques semaines, une cabane supplémentaire tint lieu de cuisines. Si bien qu’en rentrant dormir le soir, chacun avait dîné et soupé, tout comme, à son arrivée le lendemain matin, il trouvait son premier repas de la journée.

C’était le moment où Miguel pointait les noms des embauchés. Il n’était pas question de salaire, du moins pour l’instant : le travail assurait le couvert, le loyer du logement et la gratuité des soins médicaux pour toute la famille. La rétribution viendrait plus tard quand les finances de Rivetort le permettraient.

Tout s’était joué sur la confiance et l’évidence que la survie de la communauté en dépendait. Le comportement du comte et des siens, si éloigné des mœurs des Nobles alentours, avait en grande partie convaincu une population abrutie de désespoir.

Ceux qui redoutaient encore un piège, susurré par les trois familles du bourg et le curé Marlon, avaient oublié leurs derniers doutes quand les migrants avaient raconté leur aventure du Havre à Bordeaux puis leur marche jusqu’à Rivetort. Devant un auditoire avide de belles histoires, les marins ne se faisaient pas prier pour conter les voyages, les merveilles et les dangers que des années de navigation leur avaient procurés.

Les récits, petit à petit, créaient la légende et suscitaient les rêves, aidaient à supporter les souffrances passées et les privations présentes. Le comte des uns, le capitaine des autres, les payait d’espoirs et de son prestige.

Ce n’était pas de gaieté de cœur qu’Yves-Marie s’y était résolu. Il avait de l’argent et des priorités… surtout, plus de priorités que d’écus ! La population de Tarvaux, nourrie, logée et soignée, pourrait endurer la situation précaire encore un an ou deux. C’était l’échéance qu’il s’était octroyée pour dompter la rivière, remettre les terres en production et rétablir une vie locale prospère. Son pécule s’y emploierait en achetant des semences, du bétail, des outils et des matériaux de construction.

Par bonheur, les besoins des deux villages s’avéraient beaucoup moins criants que ceux du bourg. Ce n’était toutefois pas une raison pour s’en désintéresser. Là-bas aussi, son titre de comte de Rivetort le rendait bailleur de toutes les surfaces agricoles. Les propriétaires d’une borderie s’y faisaient rares.

Il n’allait pas, comme son prédécesseur, le marquis de Morfat, laisser en friche sa responsabilité, tant vis-à-vis des paysans que des habitants des cités. Et tant pis si, parmi ceux-là, cette autorité venue d’ailleurs gênait les combines, les prévarications et autres injustices en tout genre.

***

« Nous partons d’abord à Bathoy. Nous y avons un ami et un tuilier à visiter.

— Un ami… ce Gervais, un prêtre de grande générosité ?

— Tout à fait, Eskiana. Il m’a offert sa confiance avant même de me connaître. Il était présent lors du différend avec cet escroc de Larouy de Montfort et a beaucoup œuvré pour que ses paroissiens nous adoptent. »

Eskiana rectifia en riant : « Œuvré ? Le terme de prêché ne serait-il pas plus pertinent ? »

Yves-Marie leva les bras au ciel en s’esclaffant : « Comme quoi la religion s’avère utile lorsqu’elle est pratiquée à bon escient !

— Et ce tuilier ? »

Yves-Marie retrouva instantanément son sérieux : « Une triste histoire aux relents de complot pour ruiner un brave homme ! Des fausses commandes jamais honorées pour favoriser d’autres manufactures. Le pauvre a sombré dans la boisson. »

Bathoy n’était guère plus animé qu’à l’accoutumée. La porte de la cure était entrebâillée. Yves-Marie frappa sans obtenir de réponse. Alors, il entra, suivi d’Eskiana.

Il appela, en vain. La bâtisse était vide. Ils sortirent par-derrière et gagnèrent le petit potager. Assise par terre, appuyée contre le muret de pierres sèches, les yeux écarquillés de la vieille bonne ne les vit pas.

Elle était morte.

Gervais gisait au bout de l’allée, étendu sur le dos, inanimé, le visage en sang. L’ancien marin se précipita et s’assura que le prêtre respirait encore faiblement. Il allait le prendre à bras le corps pour le ramener dans la maison lorsqu’une voix venant de la rue lui fit relever la tête : « Il est mort ? Je vais vous aider ! »

S’il ne réagit pas tout de suite, c’est que l’homme, d’un mouvement souple, sauta le mur en ne prenant appui que d’une main. L’autre maintenait un linge sur son crâne ensanglanté…

Chapitre 3

Les explications viendraient plus tard. Yves-Marie fit signe à l’homme de prendre le blessé par les pieds. Eskiana, d’un geste, leur fit comprendre qu’il n’y avait plus rien à faire pour la pauvre femme.

Ils déposèrent Gervais sur la table de la pièce principale. Déjà, Eskiana jetait une brassée de bois sous une marmite dont l’eau frémissait. La soupe n’y cuirait pas.

Elle ouvrit un placard et en sortit quelques morceaux de tissu propres qu’elle déchira sans attendre. Des blessés, au combat ou par accident, elle en avait tant vu par le passé que l’efficacité primait sur l’émotion ou la répulsion que provoquent souvent les plaies horribles. Et celle-là, en partie à cause du sang à demi coagulé, était affreuse.

Avec des gestes attentionnés, elle commença à laver le visage tandis qu’Yves-Marie ôtait le vêtement souillé du moribond. Le souffle était faible et sa vie semblait en suspens. Ce n’est pas sa constitution qui l’aiderait à surmonter la perte de sang ! L’abbé Pottier était d’une maigreur effroyable, la rançon des privations qu’il s’imposait pour nourrir d’aussi miséreux que lui.

Il l’ausculta rapidement. Si le corps portait la trace de plusieurs coups, aucun n’avait provoqué de blessure sérieuse ou de fracture. Son soupir mêla le soulagement à l’espoir de le ranimer. Il alla chercher une fiole dans un sac pendant à la selle de son cheval.

Eskiana avait terminé la toilette de la figure émaciée du prêtre lorsqu’il revint. Le linge déposé sur l’entaille était déjà tout rouge. Elle n’avait pas perdu de temps. Penchée sur l’homme qui les avait aidés, elle nettoyait sa plaie.

Depuis qu’ils avaient relevé Gervais dans le jardin, aucun mot n’avait été prononcé. L’ancien capitaine lui desserra la mâchoire, lui souleva la tête et introduisit le goulot du flacon. Le vieil abbé toussa sans pour autant sortir de son inconscience.

Attendre, il fallait attendre…

À son tour, Yves-Marie examina le crâne de l’individu : l’entaille était large, quoique superficielle. Une grosse bosse ne tarderait pas à apparaître. Il le lui annonça et s’en servit de prétexte pour entamer la conversation : « Qui êtes-vous ?

— Guibert… »

Le nom lui rappelait vaguement quelque chose. « Votre blessure ?

— C’est mon patron qui me l’a faite…

— La méthode est brutale ! Vous l’aviez mis en colère ?

— On peut dire ça… mais sans avoir rien fait sinon d’être là…

— Vous pourriez être plus clair ! L’agression du curé et votre estafilade sont liées ?

— Oui…

— Alors, vous avez tenté de le tuer ?

— Oh non ! Laissez-moi vous conter l’affaire. Il y a une semaine, Gervais est venu me voir. Il m’a annoncé que la tuilerie allait reprendre ses activités et qu’on y aurait besoin de moi. Cela demandait réflexion et il l’a bien compris. Ce matin, j’y suis allé prévenir Tiburce que je revenais travailler pour lui s’il le voulait. Il ne se trouvait pas à la maison. Nous parlions, sa femme, Mathilde, et moi, quand il est arrivé. Je n’ai pas pu ouvrir la bouche. Il a saisi un tisonnier et a commencé à me frapper.

Il était comme fou, les yeux exorbités et la bave aux lèvres. J’évitais les horions sans répliquer tout en essayant de protéger son épouse qu’il menaçait. Finalement, il m’a asséné un grand coup sur la tête et j’ai perdu conscience.

Quand je suis revenu à moi, Mathilde m’a expliqué qu’il était parti dire son fait au curé, le responsable de mon retour. Alors, j’ai accouru, hélas, trop tard ! Vous savez la suite. »

Au fil du récit, Yves-Marie avait reconstitué ses souvenirs : Guibert, Mathilde… Tristan et Yseult… Tiburce et… : « P’tit Pierre… il n’a rien ?

— Il n’était pas là et il n’a rien vu… Vous le connaissez ? »

Yves-Marie n’avait pas le temps de raconter en détail sa première visite à Bathoy. Si Tiburce était retourné chez lui, Mathilde courait un grave danger et sa démence pouvait y inclure leur petit garçon.

Il hésita à se précipiter à la tuilerie tout de suite. Gervais ne pouvait demeurer seul. Eskiana le tira d’affaire : « Allez-y tous les deux, je reste ici ! »

***

Tout semblait calme et silencieux. La porte de la maison était entrouverte. Tiburce était affalé par terre à demi soutenu par un banc. Il marmonnait des mots sans suite. De l’autre côté de la table, Mathilde pleurait, p’tit Pierre blotti entre ses bras.

Son père était rentré, ivre de rage. En se précipitant sur son épouse, il avait trébuché contre le banc et sa nuque avait heurté le coin du meuble, le laissant étourdi. Mathilde l’avait d’abord cru mort et la panique l’avait envahie. Son fils était arrivé et tous deux, depuis, étaient restés prostrés.

Yves-Marie examina le tuilier. Son réveil ne tarderait plus. Heureusement, la crise était passée et il demeurerait probablement hébété d’épuisement un long moment.

En sortant de la cure, il avait pris la précaution de décrocher son petit sac de remèdes. Le blessé déglutit le contenu d’une autre fiole versé dans sa bouche. L’ancien marin se voulut rassurant : « Il sera docile et inoffensif pendant plusieurs heures… »

Soulagée, l’épouse restait néanmoins désemparée : « Que dois-je faire maintenant ?

— Fermer la porte, Mathilde, en espérant que personne n’ait l’idée de venir vous voir. Donnez l’impression que la maison est vide. Guibert, veillez sur eux deux !

— Vous croyez que… »

Le pragmatisme d’Yves-Marie lui interdisait de poursuivre la discussion. Le temps pressait : « Écoutez ! Si quelqu’un avait aperçu Tiburce dans le jardin du curé Pottier, tout le village le saurait et on serait déjà venu le chercher. Il faut courir cette chance. Je dois d’abord parler avec Gervais. »

Le prêtre était mal en point, mais revenu à lui. Eskiana avait tout juste pu lui expliquer ce qui s’était passé. L’ancien capitaine rentra le cadavre de la servante à l’intérieur puis alla fermer la porte sur la rue.

Enfin, il précisa : « Gervais, écoutez-moi. Ce n’est pas le Tiburce que vous connaissez qui a tenté de vous tuer, c’est un malade, un fol esprit inconscient de ses actes. S’il est jugé et reconnu coupable, c’est au Tiburce tuilier, le père de p’tit Pierre qu’on passera la corde au cou… »

Le prêtre émit un soupir fataliste et désolé : « Qu’y puis-je ?

— Tout ! Dites-moi d’abord si votre bonne aurait voulu voir pendouiller son assassin ?

— Elle ? Oh non ! Comme moi, elle suivait l’exemple du Fils de Dieu qui, sur la croix, pardonna à ses bourreaux…

— Bien ! Êtes-vous prêt à mentir pour lui sauver la vie ? »

Le visage du brave curé se peignit d’un effroi réprobateur. Il s’écria : « Mentir ! Je ne le pourrais pas…

— Il s’agit seulement de n’avoir pas reconnu votre agresseur…

— Vous me demandez beaucoup… s’il recommence, je serai son complice…

— Il ne recommencera pas. C’est un malade et la Mort l’emportera bientôt. Nous allons l’emmener à l’hospice de Tarvaux et il n’en sortira jamais plus ! »

Le prêtre hésitait. Son ami parlait vite et le coup reçu le privait en partie de son jugement. Or, il avait la hantise de prendre une décision qui, au bout du compte, s’avérerait une erreur : « Je ne sais… qu’a dit Mathilde?

— Il me fallait votre assentiment avant de le lui expliquer. Tiburce a failli la tuer ainsi que Guibert et, peut-être, que sa folie n’aurait pas épargné son enfant. »

L’allusion finit de rendre au curé sa lucidité. Il mesurait l’étendue du drame : « P’tit Pierre est sauf ?

— Oui, mais, comme sa mère, fort malheureux de ce qui est arrivé. Guibert est légèrement blessé et il s’en remettra sans peine. Qui, mieux que lui, prendrait soin d’eux ?

— Je vous l’accorde ! Qu’allons-nous faire, alors ?

— Prévenir le voisinage. Un malandrin inconnu s’est introduit ici, sans doute pour vous voler. Il a assassiné la servante avant de vous assommer à coups de gourdin. Comme cela s’est déroulé dans le jardin, il s’est enfui en sautant le mur lorsqu’il nous a vus arriver. »

Le curé retrouvait petit à petit ses facultés : « Mais… si quelqu’un a assisté à la scène ?

— C’est un risque à courir ! Croyez-vous que, tout danger de prendre un mauvais coup écarté, un témoin ne se serait pas inquiété de votre sort ?

— Yves-Marie Prévallou, vous me troublez l’esprit ! Il me faut méditer la conduite à tenir. Voulez-vous bien aller chercher dame Bertin dans la maison en face. Son époux est bedeau et elle s’occupera de la toilette de la morte. Moi, je vais prier près d’elle…

— Et… pour Tiburce ? »

Le prêtre se signa puis leva vers son ami un regard douloureux avant de soupirer à regret : « Faites ce que vous avez dit. Je ne vous trahirai point ! »

***

Tarvaux était en vue. Eskiana et Yves-Marie n’avaient toujours pas échangé une parole. Tout en chevauchant lentement, ce dernier tenait la longe de l’âne qui tirait une modeste carriole. Tiburce y dormait, caché sous une méchante couverture. L’une et l’autre se remémoraient la succession des évènements et les décisions prises dans l’urgence.

À la tuilerie, la solution envisagée n’avait pas été acceptée de gaieté de cœur. Dans sa déchéance et sa violence, Tiburce n’en restait pas moins un père et un mari. En être séparés leur paraissait insupportable.