Epsilonia - Tome 3 - Jean-Yves Pajaud - E-Book

Epsilonia - Tome 3 E-Book

Jean-Yves Pajaud

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Beschreibung

Le Roi Soleil est mort et Rivetort se métamorphose lentement, trop lentement au gré d’un Yves-Marie Prévallou dont la santé décline. Les projets s’accumulent autant que les adversaires libérés de la tutelle du feu-roi. Les ennemis surgissent de partout, plus redoutables que jamais, plus sournois aussi, les bras armés d’un glaive terrifiant : la vengeance !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Yves Pajaud livre ici le dernier volet de la trilogie "Epsilonia". Elle s’inscrit déjà parmi les œuvres majeures d’une bibliographie romanesque variée par les genres abordés et un style fluide qui la rend accessible au plus grand nombre.



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Seitenzahl: 457

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Epsilonia

Tome III

L’implacable destinée

Du même auteur

Le feu à l’âme, Le Lys Bleu Éditions, 2022

Seul et Myo, Le Lys Bleu Éditions, 2022

La colline des Feignants, Le Lys Bleu Éditions, 2023

Moulin Guillain, Le Lys Bleu Éditions, 2023

La stagiaire de Monsieur François, Le Lys Bleu Éditions, 2024

Le touriste de Port-Michel, Le Lys Bleu Éditions, 2024

Epsilonia – Tome 1 – Le comte malgré lui, Le Lys Bleu Éditions, 2025

Epsilonia – Tome 2 – Les trois chemins des Prévallou,

Le Lys Bleu Éditions 2025

Jean-Yves Pajaud

Epsilonia

Tome III

L’implacable destinée

Roman

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-422-9371-0

À mon fils, Benjamin.

Avertissement

Cette fiction en trois volumes se déroule aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des mœurs et des comportements admis ou tolérés à cette époque sont, de nos jours, inadmissibles, condamnables et condamnés.

La crédibilité impose de resituer le récit dans son contexte d’où l’existence d’actes et de scènes que la trilogie inclut sans, à aucun moment, poursuivre le but de les valoriser ou de les cautionner.

L’auteur

Chapitre 1

« Le roi est mort, vive le roi ! »

Le Roi-Soleil s’éteignit le 1er septembre 1715. Peu importe que la nouvelle soit parvenue à Tarvaux, Courtol et Bathoy, trois jours plus tard. Le tocsin fit vibrer tous les clochers de France et de Navarre.

Le comté de Rivetort se laissa aller, comme un peu partout dans le royaume, à des scènes de liesse. Elles en disaient long sur la popularité en lambeaux du monarque, usée par un règne de soixante-douze ans.

« Tu vois, Miguel, la quasi-totalité de la population n’a connu que Louis le quatorzième. Même s’il a su s’entourer de ministres compétents, il a trop duré… son successeur, Louis de France, est son arrière-petit-fils. Est-ce là une circonstance raisonnable ?

— La malchance s’est acharnée sur sa descendance : le Grand Dauphin, mort de la variole, le Petit Dauphin et le duc de Bretagne de la rougeole…

— Certes, mais ce n’est pas en cela que la situation choque : il n’est pas bon que le destin d’un État reste aussi longtemps entre les mêmes mains ! L’habitude, la routine rendent aveugle aux erreurs de jugement. Pire, la contagion guette les serviteurs et les conseillers les plus avisés… »

Miguel regarda son père avec ce soupçon d’incompréhension qui souligne une évidence : « Un roi n’a pas le choix… sinon d’abdiquer !

— Il ne s’y hasarde jamais à moins d’y être contraint et Louis n’en pâtit point, du moins à l’âge adulte ! Insidieusement, la complaisance étouffe la critique, s’installe et persuade le prince comme ses sujets de n’y point déroger. La léthargie rassure quand le changement effraie. Un jour, quelqu’un – ou quelques-uns – s’exaspère, par excès de souffrance ou excès d’ambition, peu importe ! Alors, l’équilibre chancelle sous le règne éphémère de l’incertitude, avant qu’un camp prenne l’avantage.

Je pressens cette révolution à la destinée imprévisible pour le royaume de France. Elle ne s’ébranle pour l’heure qu’aux idées portées par les philosophes. Ceux-là qui s’y complaisent dans les salons avec un frisson subversif deviendront les premières victimes ! Ce sera un torrent incontrôlable, pourvu que les malheurs viennent alimenter son cours ! »

Le comte se tut un instant. Il semblait contempler ses bottes humides de rosée. Il releva enfin la tête et se tourna vers Miguel : « En vérité, ce qui vaut pour un roi vaut bien aussi pour ceux qui détiennent un pouvoir, dans quelque domaine qu’il s’exerce ! Cela va des princes jusqu’au paysan dans sa ferme et au cordonnier dans son échoppe ! »

Yves-Marie n’était pas coutumier de parler pour ne rien dire. Son fils le savait. La sentence, prononcée sur un ton fataliste, recelait une autre signification que le jeune architecte ne soupçonnait pas : « Où voulez-vous en venir, Père ? »

Le comte de Rivetort sourit. À sa mine renfrognée, Miguel s’agaçait d’une énigme sans solution. L’ancien capitaine laissa errer son regard sur l’animation joyeuse aux abords de la forteresse : « Il est venu le temps de confier à d’autres le soin de gérer ces terres…

— Vous n’y pensez pas ! Revendiquer l’usure du pouvoir quand nous ne sommes installés ici que depuis cinq ans !

— J’ai soixante-deux ans et la chance rare d’avoir vécu jusque-là sans trop souffrir dans mon corps. Les idées et les projets ne me font pas encore défaut. Cependant, l’énergie me manque et, si je n’y prends garde, cela rejaillira sur les menées nouvelles dont le comté a tant besoin. »

En bon ingénieur, son interlocuteur afficha un pragmatisme dépourvu d’émotion : « Qui vous remplacerait ? »

Yves-Marie haussa les épaules comme si cette décision ne le concernait plus : « Celui ou celle qui en aura l’envie, les capacités et l’ambition, à la condition que le peuple l’accepte ! Ce qui m’a chagriné, toutes ces années, c’est d’avoir été nommé, imposé par le roi, et non choisi par les habitants de Rivetort.

— Vous ne pouviez vous soustraire aux usages ni, surtout, à son commandement !

— Certes non… peut-être y ai-je puisé plus de cœur à l’ouvrage avec l’inconscience de celui qui construit sa légitimité ? Toutefois, le temps poursuit l’érosion de l’esprit autant que de l’énergie. Je dois me résoudre à laisser ces lieux à ceux qui sauront les administrer, tout en les protégeant de nouvelles menaces… »

Cette fois, Miguel ne cacha pas son étonnement : « Aucune ne pointe à l’horizon ! » Son père posa la main sur son épaule : « Elles viendront… le roi est un enfant de cinq ans ! Certes, on prétend le Régent intelligent et compétent quoiqu’il lui sera malaisé de déjouer les manœuvres de son entourage.

— Lui prête-t-on moult ennemis ?

— Sans doute… sans doute… je crains davantage les ministres et les conseillers, toujours prompts à faire fructifier leurs intérêts !

Espérons quelques années de répit ! Il faudra les mettre à profit pour préparer Rivetort à des périls que je ne verrai pas s’accomplir… »

Miguel s’arrêta, aussi surpris qu’inquiet : « Que craignez-vous donc ? »

Yves-Marie laissa son regard planer sur la ruelle étroite. Deux garçons mimaient un duel avec des bâtons en guise d’épées : « La folie des hommes, leur aveuglement, la cupidité, la jalousie, l’injustice, le goût secret pour la tyrannie… la liste est infinie ! Il serait vain de circonscrire ce qu’aucune médecine ni religion ne parvient à soigner avec succès !

Que les aléas des récoltes, les épidémies ou les guerres se conjuguent pour rendre la vie insupportable et le peuple se soulèvera ! »

Miguel restait sceptique : « Bien des révoltes, des complots et des jacqueries ont ébranlé un temps la royauté sans la remettre en cause !

— Certains furent à deux doigts de réussir. Un jour, le pouvoir actuel sera renversé… et ce temps approche. Regarde cette fin d’été : la nature expire doucement dans une débauche de couleurs et de senteurs enivrantes. Elle sait qu’elle va mourir, mais aussi qu’elle renaîtra bientôt, identique ou presque à la précédente… »

Les deux hommes reprirent leur déambulation dans l’enceinte de la forteresse. Tout en parlant, ils observaient les maisons, une à une, à la recherche d’éventuelles réparations.

L’ingénieur y pourvoirait.

Pour l’heure, ces tracas le préoccupaient moins que leur conversation : « Si c’est au bénéfice d’un prince avide d’un règne et de privilèges, rien ne changera donc vraiment !

— Ce n’est pas à la caste des Nobles que je pense…

— À qui donc, alors ?

— À ceux qui ont l’argent, qui tiennent à la gorge ces familles dispendieuses et la gabegie royale ! Ils sont suffisamment instruits pour s’imprégner des idées nouvelles qui se piquent de philosophie ! »

Miguel se mit à rire : « De philosophie, dites-vous ? Pour nous en faire les chantres dans toutes nos entreprises, je n’y trouve que des bénéfices…

— À condition que d’autres desseins ne s’y dissimulent derrière…

— S’il s’agit d’instituer une vie plus juste, quel mal y voyez-vous ?

— D’abord, le sang versé. Un nouveau régime s’installera qui ne vaudra guère mieux que le précédent parce que le peuple en sera exclu…

— Pourquoi le serait-il ?

— Parce que ceux qui possèdent la richesse et le savoir le convaincront de se soumettre…

— C’est-à-dire renoncer à sa liberté toute neuve !

— Celui qui a l’argent dispose de la force, des troupes et des armes pour imposer sa loi par la peur !

— Contre toute une population ?

— Non et c’est en cela que réside le piège ! Quelques vrais coupables sont montrés du doigt, tous ceux de sa famille et de sa caste y sont associés, sans égard pour leurs vertus ou leurs mérites. L’opinion, privée de son jugement, saoulée de cris, de mensonges et de haine, se charge de les détruire…

— Et à ceux qui refusent une telle infamie ?

— Ils revêtent la camisole des traîtres, destinés à partager ce triste sort !

— N’est-ce pas une machination inspirée par la condamnation de la Réforme ?

— C’est pire encore ! Car, une fois cet ennemi supposé éliminé, on trie les complices entre ceux qui restent provisoirement utiles et les autres. Ceux-là sont accusés de crimes qu’il leur fut ordonné de commettre. Ils sont abandonnés à la vindicte populaire puis livrés au bourreau, comme on jette un os à un molosse pour le calmer.

Ainsi, les témoins gênants disparaissent et ceux qui ont survécu se soumettent avec d’autant plus de zèle qu’ils craignent pour leur vie ! Dès lors, ils espionnent et dénoncent à tout va. Les prisons se remplissent à nouveau, on exécute, on assassine et ainsi de suite jusqu’à ce que nulle contestation ne puisse se faire jour !

— Que faudrait-il donc pour contrarier ces menées machiavéliques ?

— Partager… partager les richesses, sans l’ambition de se constituer une fortune bâtie au détriment de peuples qu’on néglige d’instruire à dessein !

— N’est-ce point l’utopie que vous avez mise en place ?

— Nous n’en sommes qu’au début… nous avons l’heur d’en poser les principes, de séduire céans. Il sera néanmoins impossible de renverser tous les intérêts qui y opposeront leur survie et leurs privilèges. »

La pertinence du propos n’empêcha pas la remarque ironique, teintée d’émerveillement : « On accuse généralement la jeunesse de trop d’impatience. À la réflexion, vous la dépassez de cent coudées ! Vous avez découvert une terre ruinée par les débordements de la rivière. Un marquis encore plus incapable que malhonnête maintenait sous son joug une population affamée, épuisée et sans logis.

Vous avez établi en cinq ans une prospérité qui suscite autant de jalousie que d’admiration… aspirez-vous déjà au repos ?

— Le mérite en revient à tous ! Ces gens nous ont accordé leur confiance et ont supporté les difficultés du moment en échange de promesses sans preuve aucune ! Nous n’aurions réussi en rien sans cette créance ! Le barrage, le lac de la Mauliaire, la fin des inondations… qu’en aurait-il été de tes plans sans les volontaires qui ont rasé une forêt entière contre un toit et un bol de soupe ?

— Nul ne songerait à s’en plaindre, pas plus que de l’hôtel-Dieu qui ne désemplit pas !

— François y a bien œuvré ! Cependant, l’aide des religieuses a grandement contribué à la réussite de ton frère. Et qu’en aurait-il été de la reconquête des friches, des champs, des jardins, des élevages, de la répartition des terres, sans les efforts et la soumission aux règles instituées pour ceux-là même qui y travaillent ?

— Eskiana a su les convertir… »

Yves-Marie s’immobilisa. Les yeux brillaient d’une fierté incrédule : « Une femme ! T’en rends-tu compte ? Dans ce monde où l’homme conserve jalousement ses prérogatives, elle a convaincu par la persuasion. Elle ne serait pas mon épouse que j’en serais tout aussi admiratif…

— C’est bien vous, toutefois, qui avez guidé tous ces changements…

— Pas toujours… rappelle-toi combien de gens, hors notre maisonnée, nous sont venus en aide… »

Miguel grimaça : « Avec des méthodes parfois bien contestables !

— Si fait ! Lorsque nous en avons pris connaissance, il était trop tard pour revenir en arrière ! »

Le fils cadet chassa les scrupules d’un haussement d’épaules : « Les bénéfices et les bienfaits, voire la justice, y trouvèrent souvent leur compte…

— Certes, quoique la fin n’en excuse pas les moyens, surtout quand la mort se substitue à une punition plus raisonnable. Vois-tu le point commun entre notre famille et ces gens de pouvoir ?

— La volonté d’atténuer les souffrances du peuple ?

— Crois-tu que cela suffise ? Qu’ont apporté les huguenots, réfugiés des persécutions à Paris ?

— Leur organisation, la variété des pratiques et leur or…

— C’est vrai. Pourtant, ce n’est pas, à mes yeux, le plus important… sinon, Gervais, le curé de Bathoy, pauvre parmi les pauvres, n’exercerait pas tant d’influence sur sa paroisse…

— Ma foi…

— Le savoir, Miguel ! Le savoir, comme nous avant eux ! Lire, écrire et compter sont à la base des connaissances à acquérir en plus d’un bon métier. Nous devons nous y appliquer sans naïveté ! Il ne faut ni être aveugle ni se leurrer : nous allons nous heurter à de grandes difficultés…

— Jusqu’à infléchir les projets pour nous en prévenir ?

— Ce serait le pire piège ! Protéger le comté de la vie alentour ne ferait qu’en augmenter les dangers. Te souvient-il que le défunt roi interdit nos navires dans les ports de l’Atlantique ? Nos marins étaient mieux traités que les autres, au point de créer des troubles parmi les équipages des affréteurs et les priver des meilleurs enrôlés !

— Bien des escales y perdirent l’opportunité de notre commerce en provenance du ponant et de mondes plus rares…

— Eh bien ! L’hostilité des châtelains d’ici prend prétexte de nos méthodes pour les combattre et non les appliquer à leur profit. Elles sont accessibles à qui les veut copier ! Par malheur, le poids des traditions reste la garantie de maintenir plus sûrement le joug des nobles et du haut clergé ! »

Miguel laissa échapper un long soupir désabusé : « N’en aurons-nous jamais fini des querelles de voisinage ?

— Celles-là nous créent le tracas d’en préserver la population de Rivetort. Je crains encore plus des cabales et des manœuvres, relayées sournoisement, afin de faire main basse sur le comté après nous avoir écartés…

— D’où viendra le danger ?

— De ceux qui croient leur pouvoir en péril ou qui reniflent le parfum de richesses à accaparer… et ce sont souvent les mêmes ! L’éloignement de Versailles, la vulnérabilité du Régent, la jeunesse du nouveau monarque, les influences contrariées de ses précepteurs, l’omnipotence du clergé, tout contribue à affaiblir la Loi.

Dans ces moments troublés, la peur arme l’injustice et la violence pour soumettre qui s’écarte du chemin habituel…

— Ne s’agit-il pas d’en tracer un autre, plus droit, plus vertueux et plus honnête ?

— Certes, sur le fond, cependant, il est aisé de nous chercher noise ! N’avons-nous accueilli une grande communauté de gens de la Réforme, pourchassés dans tout le royaume ?

Nos médecins exercent sans le diplôme légal et l’apothicaire tire ses compositions de grimoires sulfureux. Cette monnaie de papier s’exonère des taxes et les denrées que nous recevons d’Orient et des Amériques concurrencent celles de la Compagnie Royale des Indes.

— À vous entendre, notre survie tient à un fil… »

Yves-Marie acquiesça d’un hochement de tête très lent : « Oui, Miguel. Il n’y faut toutefois pas trouver prétexte à trembler ! Les tempêtes, pas plus que les pirates, ne nous empêchaient de parcourir les mers. Les épidémies ne priveront pas les malades des soins nécessaires. Nous allons devoir louvoyer, manœuvrer avec prudence tout en conservant le cap à atteindre. 

— Pourquoi ce ton amer ? Votre clairvoyance et vos prévisions ne souffrent aucune contestation ! »

L’ancien capitaine Prévallou s’immobilisa. Il semblait égaré dans des souvenirs douloureux : « Rappelle-toi le pourquoi de notre présence en France ! Nul n’avait contrarié mes choix dans la tempête. Sans l’initiative de Richard, nous serions tous au fond de l’eau. Ton frère a sauvé, ce jour-là, trois navires, la vie de trois équipages et de notre famille… malgré tout, tu loues ma clairvoyance ? Ce souvenir me hante ! L’obstination est un redoutable péché d’orgueil. Si je n’avais tant tardé, nous n’aurions pas été contraints d’aborder au Havre et Richard ne serait pas mort ! »

Le jeune architecte n’en revenait pas. Jamais son père ne s’était ainsi épanché devant un de ses enfants. Il comprit alors que la disparition de son aîné avait provoqué une blessure qui ne se refermerait jamais. Il déduisit de cet aveu que l’absence de Lucia le privait de sa confidente de toujours. Eskiana, François, Émeline, Syphnée et lui allaient devoir se partager ce lourd héritage. Jamais il n’aurait remis en question l’invulnérabilité du capitaine devenu comte, aussi brillant dans ses rôles successifs. Le Commandeur portait un défaut à la cuirasse, un doute perpétuel qui le contraignait à s’interroger en permanence sur la pertinence de ses choix : « C’est à cause de cela que vous souhaitez léguer votre tâche avant de l’avoir accomplie ?

— Il est préférable de laisser à d’autres le soin de l’achever plutôt que s’entêter, au risque qu’une erreur ruine toute l’entreprise ! »

Chapitre 2

Yves-Marie Prévallou ouvrit les yeux. Il adorait assister au lever du soleil. Petit à petit, la chambre se débarrassait du manteau de nuit qui couvrait les murs, les boiseries, le mobilier jusqu’à son lit. Jamais il n’occultait les fenêtres d’un quelconque volet ou de tentures épaisses.

C’était un héritage, celui de son long passé de capitaine et des années à sillonner les mers avec sa famille, ses navires et leurs équipages.

Il s’interdit de bouger. Son épouse dormait à son côté, un bras abandonné en travers de son torse. Il s’en serait voulu de perturber son sommeil. Eskiana allait bientôt connaître sa décision.

Quelques instants plus tard, une main douce se hasarda timidement sur l’étoffe de lin qui lui couvrait la poitrine.

Le comte de Rivetort resta immobile et silencieux, goûtant l’impertinente caresse sans rien atténuer de son charme conquérant. Les ondes se propageaient, insidieuses, bien au-delà de l’itinéraire des doigts aventureux.

Il entra dans le jeu, pivota lentement pour mieux emprisonner sa compagne entre ses bras. Elle s’y blottit sans interrompre le long cheminement inexorablement attiré vers le territoire qui l’attendait sans impatience. Dormir quelques heures n’avait constitué qu’une parenthèse.

La révélation allait consentir la priorité due aux exigences de l’amour…

* * *

Les corps repus restaient enlacés, les esprits rassérénés ébauchaient une journée moins besogneuse. Yves-Marie se leva enfin, ouvrit l’unique fenêtre, laissant à l’air frais la liberté de les éveiller tout à fait.

Dehors, au pied du donjon, la forteresse paressait. L’animation naissante ne tarderait pas à renouer avec son excitation coutumière. Il bâilla en s’étirant : « Sais-tu quel bienfait je trouve à la religion catholique ?

— Qu’ouïs-je ? Votre athéisme viscéral souffrirait-il d’une quelconque disgrâce ?

— Nenni, ma douce amie… j’en savoure néanmoins l’obligation de faire relâche le dimanche, même si l’hypocrisie ambiante consacre la journée à une pieuse pratique ! »

Eskiana se mit à rire : « Ah ! Je vous retrouve bien là. Toutefois, je n’ai pas la réponse à cette déclaration inattendue !

— Pourtant, vous en êtes, à la fois, la cause et la conséquence ! Ne venez-vous me rejoindre qu’au soir du samedi ? Ne partageons-nous ce lit qu’une nuit par semaine ? »

Elle afficha une mine boudeuse que l’éclat de ses yeux démentait : « Vous ici, accablé par les devoirs de votre charge et moi à la Grand-ferme lorsque je ne visite pas les paysans de Tarvaux, Courtol et Bathoy, les occasions de rencontre s’amenuisent ! En éprouveriez-vous quelque contrariété ?

— Surtout de la nostalgie… je me languis de ces temps pas si lointains où nous vivions tous ensemble. François ne quitte guère l’hôpital. Miguel court d’un chantier à l’autre dans tout le comté. Émeline se disperse à les aider de son mieux et Syphnée choisit d’élever la petite Agnès au côté de sa mère plutôt que près de son vieux père ! »

La mine faussement maussade du vieux père s’attira une réponse enjouée et un reproche taquin : « Celui-là ne cède en rien aux activités multiples et laisserait notre fille bien seule toute la journée ! Quant à une prétendue vieillesse, le nombre des années ne semble pas nuire à votre hardiesse !

— N’avez-vous su que je souffrais désormais mille morts à chevaucher au point que Miguel a conçu un cabriolet attelé pour mes déplacements ?

— Certes, certes… et c’est bien l’unique concession au temps qui passe ! Vous m’avez offert une nuit, prolongée de ce petit matin, qui m’en laisse pâmée aussi bien qu’extasiée ! Oseriez-vous prétendre que votre énergie s’étiole ? »

Ils rirent tous les deux.

Yves-Marie acheva de s’habiller.

Contrairement à la coutume, il revint s’asseoir sur le bord du lit. Son apparence sérieuse décontenança la jeune femme. Un voile d’inquiétude crispa son visage : « Êtes-vous si malade que François n’y puisse apporter le remède ?

— Rien de tout cela ! Il me vient seulement à l’esprit qu’il n’est pas sain de régner sur tous ces gens plus longtemps. Je crains la fatigue autant que l’usure du pouvoir. Je n’ai point l’âme d’un dictateur ! »

L’inattendue déclaration alerta Eskiana. Elle estima qu’une révélation trop brutale à la population pourrait déstabiliser l’équilibre social du comté : « Avez-vous confié ces scrupules à quiconque ?

— Miguel en reçut, hier, la primeur. Aussi est-il nécessaire d’en préserver le secret. François, Émeline et Syphnée l’apprendront à leur tour…

— J’imagine déjà que tous tenteront de vous détourner d’un tel dessein ! Et n’oubliez-vous, quelqu’un de bon conseil et d’une grande sagesse qui saurait, mieux que nous, vous en dissuader ?

— Qui d’autre qu’un membre de ma famille y parviendrait ?

— Hors Émilien de Tarbois, notre gendre, qui sillonne les océans, l’éloignement de Lucia a-t-il effacé toute votre histoire commune ? J’en suis fâchée, mon ami… la mère de vos aînés, pour être de votre âge, n’en poursuit pas moins son œuvre au domaine de Blachis ! »

L’ancien capitaine Prévallou renaissait au travers des souvenirs qu’Eskiana éveillait. Chaque année, Lucia entreprenait le périple de Bordeaux à Rivetort quand les vignes ne requéraient plus sa présence. Les enfants s’étaient, tous, tour à tour, rendus près d’elle, au moins, une courte période.

Pas lui.

« Lucia me manque et le bonheur suscité par ses quelques séjours en atteste. Quand ces cinq années n’ont point réussi à m’octroyer un jour de repos, où trouverais-je le temps d’en extraire cinq ou six semaines ?

— Mon ami, votre amertume se nourrit de vos contradictions ! Envisager de se retirer et, en même temps, reconnaître votre dépendance aux responsabilités défie toute logique ! Soyez juste envers vous-même ! Nul n’offre autant de liberté dans la gestion d’un domaine. François agit comme bon lui semble à l’hôpital, Miguel règne sur tous les travaux, créations et rénovations.

Moi-même, ne suis-je pas à la tête de tout le versant agricole du comté, au point que les fermiers et les métayers me rendent des comptes sans vous en référer ? Maître Corelle dispose de votre confiance pour l’impression des billets à ordre qui se substituent aux écus ! Je n’ose énumérer les artisans répartis sur ce territoire qui doivent leur prospérité à votre aide, vos conseils et votre générosité !

— Vous n’ignorez pas combien cet équilibre est fragile ! Nos adversaires guettent le moindre faux pas ! Les problèmes non résolus, voire sans solutions, faute d’argent et de bras, sont légion !

— Ils subsisteront tout autant dans un mois ou deux ! Et ce n’est pas pendant l’hiver que se produira un miracle. Le mal vient d’ailleurs. Expliquez votre trouble à François aussi franchement que vous m’avez ouvert votre cœur. Il vous sera de meilleur conseil que je ne saurais le faire ! »

* * *

L’hôpital n’avait plus rien à voir avec l’hospice désert qu’ils avaient découvert cinq ans plus tôt. Le nombre de religieuses fondait à vue d’œil, au grand désespoir des survivantes : l’épuisement et la vieillesse finissaient par avoir raison de leur indéfectible dévouement.

Yves-Marie en connaissait la véritable cause : ses démêlés, d’abord avec le précédent curé de Tarvaux, son opposition à toute mainmise et dictature de l’Église, n’avaient eu l’heur de plaire à l’évêque.

Que l’ancien capitaine doive son titre et ses terres à une décision royale lui octroyait une forme d’impunité que le prélat n’osait contester ouvertement. En attendant des jours meilleurs, il se vengeait en orientant les vocations vers d’autres couvents.

Les civils y suppléaient. François Prévallou leur enseignait les rudiments des thérapies de l’urgence. Les malades affluaient et le bouche-à-oreille nourrissait un flot qui ne s’interrompait plus.

Ce médecin, si différent des praticiens locaux, recelait un savoir infiniment plus étendu. Ses méthodes étranges, acquises au bout du monde, n’en finissaient plus de soigner, soulager et guérir. Le secours d’un confrère, issu de la filière huguenote recueillie dans le comté, suffisait à peine à lui éviter les affres de l’épuisement.

Il accueillit néanmoins son père avec un sourire censé masquer la pâleur de ses joues creuses et gommer les rides précoces qui soulignaient ses yeux.

L’examen clinique l’alarma. À tout autre malade, il aurait tenu un langage rassurant, tout en prescrivant les drogues nécessaires et les recommandations d’usage. Une plaisanterie tenta de dédramatiser la situation : « Le fringant capitaine Prévallou, comte de Rivetort, est libre de poursuivre sans dommages ses tâches quotidiennes ! »

C’eût été le condamner à une mort prochaine. Son patient n’était pas dupe ! Yves-Marie avait autrefois pratiqué la médecine. Peut-être avait-il posé son propre diagnostic ?

Le visage songeur, les lèvres appuyées sur son poing fermé, ce dernier laissa s’installer un long silence : « Cet épuisement, l’indifférence à la réussite comme aux difficultés me semble relever de la maladie de langueur. »

François hocha la tête. Sa conclusion était différente. Il lui incombait de convaincre ce roc indestructible de se soigner. La vérité s’imposait : « Pour la langueur, c’est là qu’il faut chercher… il me reste de l’insam.

— Cette médication que nous avions découverte au sud de la Chine. Ne pourrions-nous le faire pousser ici ? »

Son fils sourit : « C’est en place depuis trois ans dans un sous-bois qui jouxte la Grand-ferme. Eskiana souhaite en implanter ailleurs. Cependant, six ans s’avèrent nécessaires pour obtenir une efficacité de bon aloi. Toutefois, votre guérison n’y peut compter qu’en partie… »

Alerté, son père fronça les sourcils : « Qu’est-ce à dire ?

— Que vous devrez ménager l’esprit malmené depuis cinq ans ! À cette fatigue, se sont ajoutés la prise de poids et l’œdème de vos jambes… votre cœur dépérit de toute l’énergie déployée ici !

Sans doute, la vie à terre en est principalement coupable. Il est trop tard pour revenir en arrière. Une médication de digitale et d’aubépine avec du repos compose le seul remède. Travailler dans le calme, éviter les tracas et les fortes émotions sauraient grandement vous préserver.

J’ai ouï-dire que vos nuits s’avèrent aussi laborieuses que le jour. L’insomnie vous tient-elle compagnie ? En ce cas, de la valériane à la passiflore, notre apothicaire vous viendra en aide sans peine ! »

Yves-Marie secoua la tête : « À toi, je peux l’avouer. Je pourrais dormir tout mon saoul si je me couchais ! Il est, toutefois, des travaux qui réclament de la discrétion… »

François fronça les sourcils : « Caressez-vous quelque dessein secret ?

— Pour moi-même, assurément ! Ce qui me hante, c’est le sort de tous ces gens qui vivent ici. Certains occupaient ces terres avant nous, d’autres nous y ont accompagnés et d’autres encore nous ont rejoints. Cela tient en un mot : la confiance ! Rappelle-toi toujours ceci : une bande, un équipage, une population, un peuple endurent mille souffrances, agissent pour le meilleur ou le pire sans se révolter s’ils ont confiance !

Inutile de chercher bien loin ! Amaury Clanou a conduit sa troupe à la mort parce que ces jeunes-là ne pensaient qu’à travers lui. Au bout du compte, ces garçons pleins d’avenir pour Tarvaux furent exterminés pour rien. J’avais visité leurs familles après le massacre. Elles pleuraient moins la disparition du fils que le remords de n’avoir su le convaincre de son aveuglement !

— Nous sommes à mille lieues de cette sorte d’agissements !

— Du moins le croyons-nous ! Suivre les principes qui guident notre conscience n’est pas la garantie du bien-être pour les habitants du comté. On loue notre hospitalité aux malheureux, aux vagabonds, aux fugitifs… qui sait si l’un d’eux ne causera point la perte de tous, même involontairement ?

Il suffirait d’être impliqué dans une méchante affaire et nos ennemis auraient tôt fait d’imputer à nos méthodes l’origine du délit. Sous leur pression, au gré des influences, le bruit pourrait remonter jusqu’à Versailles. Dès lors, le roi reprendrait le comté d’un trait de plume !

— Que vous importe ? Il est des milliers de lieux plus accueillants où notre famille se mettrait à l’abri de sa vindicte !

— En abandonnant Rivetort, nous laisserions des centaines de gens à la merci des convoitises et d’une répression féroce. Ces adeptes de la Réforme, réfugiés ici, devraient fuir à nouveau, à moins que le temps ne leur fasse défaut ! »

François soupira en hochant la tête. Pour être frappées du sceau du bon sens, les craintes ressassées ne délivreraient pas son père du surmenage qui le minait : « Il devient urgent de ménager votre esprit. Le monde peut tourner sans vous et Rivetort pareillement !

— Me conseilleriez-vous de m’éloigner ? Eskiana partage cet avis et suggère même le domaine de Blachis comme destination. Je vais y réfléchir… après cette rencontre prévue avec l’évêque : il pleure sur la dîme quand je réclame de sa part des gens aptes à enseigner aux enfants ! »

François poussa un second soupir, de découragement, cette fois. Fataliste, il tenta de ramener son père à la raison sans illusion : « Et vous n’y dérogerez pas ? Dans ce cas, promettez-moi qu’il s’agit là de la toute dernière sollicitation importante ! »

Chapitre 3

À l’évêché, on ne disait plus « aller au diable », mais « aller à Rivetort ». Le prélat brandissait la menace d’y exiler ceux qui lui déplaisaient.

Lui-même répugnait à s’y rendre depuis cinq ans. Il avait logiquement toujours refusé de recevoir Yves-Marie Prévallou, devenu comte par une mauvaise inspiration du feu roi Louis. Ce démon-là avait tant et tant conspiré que ses terres misérables retrouvaient le chemin de la prospérité.

Il était grand temps que les habitants s’acquittent de la dîme avant que cette gangrène se répande dans les villages des alentours…

L’évêque s’était toutefois rendu à l’évidence : quoi qu’il lui en coûtât, son désir, teinté d’exigence, ne pouvait s’exonérer d’une pénible équipée dans la contrée hostile. Il n’avait rien à craindre pour sa vie et le savait pertinemment. Il redoutait par-dessus tout la contagion des idées nouvelles qui bafouaient la tradition et son autorité sans partage.

* * *

« N’allez-vous baiser mon anneau sacré en signe de respect et de soumission ainsi que l’ont fait les curés et vicaires des paroisses de ce comté ?

— Croyez bien, monsieur l’évêque…

— Monseigneur !

— … Que mon respect vous est acquis de prime abord ainsi qu’à votre charge ! Quant à m’y soumettre, je n’y vois pour l’heure pas de raison suffisante. Ma responsabilité engage trop de gens hors l’Église catholique pour les y contraindre sans leur assentiment.

— Votre propos est fort impertinent et mériterait un châtiment exemplaire ! L’excommunication vous placerait au ban de la chrétienté et vous vaudrait la réprobation unanime sans présumer de votre vie !

— Ma franchise vous blesse, je le conçois. Cependant, nous avons à parler et elle doit vous assurer que mon discours ne contiendra nulle duplicité. »

L’évêque émit un soupir excédé. Cet ancien capitaine bafouait la tradition sans agressivité. Tout juste eût-il pu déceler un ton faussement naïf, propre à désarçonner toute velléité de colère ou d’intimidation. L’homme d’Église évita le piège : « Je mets sur l’ignorance des principes de la religion le peu de cas que vous faites de la menace. Même les rois…

— Faites-vous allusion au feu roi des Romains, Henri le quatrième, qui s’en alla mander le pardon du pape Grégoire dans les neiges de Canossa en l’an de grâce 1077 ? Sachez, Monsieur, que je n’ai nul trône à préserver ni la suzeraineté sur ces terres qu’un roi de droit divin me concéda de son seul bon plaisir ! »

Ce coquin-là n’en était pas à une provocation près ! Il venait de lui retourner son effort de clémence comme on gifle un garnement ! Monseigneur réagit à la hauteur de l’outrage : « Ce même roi a banni les mécréants de la Réforme, ceux-là que vous avez accueillis à bras ouverts !

— Il est, en ce comté, moult catholiques, des huguenots, des Juifs et autres libres penseurs, quelques riches au milieu des indigents, quelques personnes instruites et beaucoup d’analphabètes…

— Le royaume de France est catholique et soumis à sa sainteté le pape !

— Voilà qui contrevient à l’Évangile qui sépare bien le temporel du spirituel… rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! Ceci pour vous convaincre que les textes sacrés ne me sont pas totalement inconnus ! Venons-en plutôt à nos différends plus terre à terre. Vos griefs sont bien sonnants et trébuchants ?

— La dîme, monsieur ! La dîme dont trop de gens se dispensent sur le comté de Rivetort !

— Vous n’ignorez point les malheurs qui ont ruiné et affamé les habitants d’ici ! Lorsqu’on ne gagne rien, le dixième, le vingtième, le cinquantième de rien, c’est… rien !

— Ce n’est plus vrai depuis trois ans : vous n’avez plus subi d’épidémie ni de famine, grâce à Dieu !

— Les gelées tardives ont abaissé le niveau des récoltes. La grange dîmière de Tarvaux, à peine rebâtie, reste désespérément vide.

Mais laissons cela… je crois plutôt que la construction du barrage et la création du lac ont mis fin aux inondations et à leurs conséquences ! C’est grâce aux nouvelles méthodes de culture et d’élevage ainsi que la réouverture de l’hôpital que le comté commence à se relever…

— Grâce à la volonté de Dieu qui a entendu nos supplications et nos prières…

— Que ne les a-t-il entendues plus tôt ? Des centaines de personnes y auraient conservé la vie…

— C’est le châtiment de leurs péchés !

— Expliquez-moi, en ce cas, comment des nourrissons ont pu commettre des actes coupables et pourquoi des malfaisants notoires ont survécu tout en s’enrichissant sans vergogne ! »

L’évêque leva les yeux au ciel, moins pour y chercher l’inspiration que pour calmer sa colère : « Les desseins de Dieu sont impénétrables et ceux qui le servent méritent de subsister. C’est en cela qu’il est besoin de verser la dîme !

— J’entends bien… que je sache, le clergé du comté n’a pas eu à pâtir de notre gouvernance. Si nous ne les avions nourries, les religieuses seraient mortes de faim…

— Nous l’ignorions…

— Alors qu’à trois pas, le curé de Tarvaux faisait bombance à la table des bourgeois et du marquis de Morfat ?

— Amen ! Ceux-là sont partis ou ont fait amende honorable. Le passé n’exonère point le présent et la dîme nous est due ! »

Yves-Marie esquissa un geste d’impuissance : « Dura lex sed lex, même si elle s’avère profondément injuste. Vous la recevrez donc à la condition que vous vous acquittiez de vos devoirs ! »

Le prélat se contint difficilement : à peine se voyait-il vainqueur de la joute que ce fourbe osait prétendre à négocier ! C’en était trop : « Je ne vous permets pas ! »

L’ancien capitaine se composa un visage étonné : « Il ne s’agit là que du respect des usages ! L’instruction des enfants vous est exclusive. J’entends qu’elle s’applique en totalité et sans exception sur les trois paroisses ! »

L’évêque fronça les sourcils. Il pressentait le pire : « Qu’est-ce à dire ?

— Que chaque enfant, garçon et fille, apprenne à lire, écrire et compter !

— C’est impossible ! À quoi bon éduquer ceux qui n’auront jamais qu’à garder les oies ou les moutons ? Nulle famille ne le revendique, ne vous en déplaise, sachant mieux que vous-même ce qui lui est accessible ou non !

— La Loi ne le précise pas et c’est heureux ! Sans doute pour occulter le dessein de les contenir dans le seul sillon de votre religion !

— Les hérétiques n’en ont cure au mépris des bonnes mœurs ! »

Yves-Marie instilla un trait d’ironie dans sa réponse : « Rassurez-vous ! Païen ou baptisé, l’alphabet ne saurait distinguer la différence…

— Je n’aurais point les abbés, vicaires et diacres en suffisance. Considérez la dépense !

— Considérez le montant de la dîme qui vous sera versée ! Selon la règle, un tiers va à la paroisse et un autre pour combattre les ravages de la pauvreté. Vous n’en conservez que le troisième pour subvenir aux besoins des membres du clergé qui en supportent la charge… il vous revient de procéder à une distribution équitable !

— Vous n’y entendez rien ! Le service de Dieu, le traitement des prêtres et du bâti, les aumônes, réclament des subsides et nous n’y pouvons déroger !

— J’y entends au moins ce qu’il en coûte ici : les paroissiens ont fait leur affaire des réparations de leurs églises, des presbytères et des calvaires avec le bois et les pierres offertes par le comté. Les nonnes ne survivent encore que par les gens qui leur sont attachés, sans bourse délier ! Vos curés, vicaires et diacres ont grand besoin de la générosité de leurs ouailles et même d’habitants qui n’en font pas partie. Nous compensons ainsi une portion congrue pour laquelle vous vous montrez fort chiche !

— Dieu saura les récompenser le moment venu.

— Cela ne m’éclaire pas sur la répartition honnête de la dîme… à moins que je doive en juger sur votre mine et votre équipage dont la mise est fort riche ! La livrée de vos valets vaut mieux que l’habit le plus attrayant que j’aie vu porté ici !

— Rien n’est trop beau pour le service de Dieu…

— Ni vous ni moi ne vivrons suffisamment longtemps, cependant, croyez-moi : certains sont déjà nés qui assisteront à l’abolition de ce que je considère comme des privilèges sans fondement ! »

Cette prédiction horrifia le prélat : « À Dieu ne plaise !

— Il semble ne pas s’offusquer des mœurs établies aux Amériques…

— Un pays de sauvages où nous envoyons des indigents, des brigands, des voleurs, des pervers et femmes de mauvaise vie !

— Devrais-je y inclure les prédicateurs que les nations d’Europe n’omettent jamais de joindre aux équipages, sous couvert d’évangélisation des peuples autochtones ? Ceux-là n’ont d’autre choix que se soumettre ou disparaître !

Il se crée un monde nouveau avec ses qualités et ses défauts. Les colonisateurs en seront chassés, tôt ou tard ! L’ironie du sort veut que vivent à Tarvaux des familles qui souhaitaient émigrer là-bas…

C’est l’heure du dîner. Nous le prendrons dans une salle à côté où la table est dressée. Ne pensez pas y goûter les victuailles d’un banquet. Nous mangerons ce qu’il suffit et nourrit tous ceux qui ne peuvent s’en charger pour eux-mêmes et leur maisonnée. Cela nous permettra néanmoins de poursuivre le débat dont j’espère qu’il trouvera une issue convenable à tous. »

La proposition de trêve ne réjouit pas l’homme d’Église. Le contenu de son assiette et de la conversation ne promettait rien de bon : « J’en doute tant nos points de vue semblent inconciliables !

— À voir, Monsieur, à voir… quitte à marchander une quelconque simonie qui vous mettrait à l’abri des aléas de la Nature ! Je n’en appelle point à la générosité de votre âme, mais au pesant de votre bourse. C’est là un langage qui nous sera commun ! »

* * *

Gervais arrêta son âne en découvrant un homme, inanimé, dans le fossé. Le curé de Bathoy s’approcha sans appréhension particulière. Son existence était entre les mains de Dieu et, comme il avait coutume de le dire, « Arrivera ce qui doit arriver ! »

Son premier constat le soulagea. L’inconnu était vivant et, apparemment, sans blessure. Du visage enfoui dans l’herbe montait un souffle paisible et régulier : il dormait. N’importe qui, réflexion faite, aurait repris sa route.

Pas Gervais.

Les vêtements usés et crottés ne pouvaient appartenir qu’à un vagabond plus ou moins épuisé, plus ou moins affamé et, assurément, malheureux. Un bol de soupe et un lit pour la nuit ne pourraient que le revigorer.

Il appela doucement puis éleva le ton, sans succès. Avec des gestes précautionneux, le prêtre retourna le corps pour le mettre sur le dos. C’était un adolescent au visage glabre et sale, maigre et de petite taille. Les joues creuses témoignaient d’une longue errance.

Il ouvrit des yeux incrédules encore ensommeillés. Leur beauté, mélange de candeur et de timidité, impressionna son sauveteur : « Comment t’appelles-tu ?

— Pau… Paulin.

— Je suis le curé de Bathoy, un village à une lieue d’ici. Il se fait tard, la nuit tombera bientôt… je t’offre le gîte et le couvert jusqu’au matin. Qu’en dis-tu ? »

Les traits se crispèrent et le regard durcit comme si le garçon avait voulu afficher sa virilité tout en masquant une évidente faiblesse. C’était moins un réflexe d’amour-propre qu’une attitude d’autodéfense. Les routes n’étaient pas sûres et les plus fragiles constituaient des proies toutes désignées.

D’un coup d’œil, il avait jaugé l’adversaire et l’absence de danger. Avec une voix au timbre le plus grave possible, il bougonna en se redressant : « J’ai ce qui m’faut ! »

L’abbé Pottier n’en crut rien.

S’il n’insista pas, c’est que le garçon tituba avant de s’écrouler. Le prêtre l’aida à se relever : « Tu me rendras service en m’accompagnant jusqu’au presbytère. Je ne suis pas trop rassuré dans les sentiers déserts. Monte sur mon âne. Il aime bien sentir quelqu’un sur son dos et moi, j’ai envie de marcher ! »

En chemin, Gervais sourit à l’évocation de son ami Yves-Marie : « Si le comte nous voyait ! » Il serait une fois de plus fâché de découvrir le curé au côté de l’animal alors que ses jambes le soutenaient à peine. C’était le troisième en quelques mois, non qu’il les maltraitât, mais il rencontrait toujours plus malheureux que lui et avait, à chaque reprise, offert le précédent. Yves-Marie avait fini par trouver la parade : « Gervais, gardez votre âne et prévenez-moi si quelque nécessiteux en a besoin ! »

Personne, à Bathoy, ne s’étonna de croiser l’étrange équipage tant le prêtre était coutumier du fait. Jamais, il n’avait refusé à quiconque de partager son maigre repas, au grand dam de sa cuisinière, parfois contrainte de réduire une portion déjà insuffisante pour un seul.

Les paroissiens et quelques amis tentaient bien, à son insu, de garnir son garde-manger. Hélas, il n’avait de cesse de le piller pour que l’hôte d’un soir ne reparte pas les mains vides.

Le vagabond n’engloutit qu’une gamelle de soupe, car son sommeil interrompu exigeait son dû. Il s’endormit sans même s’en rendre compte. À deux, ils le transportèrent sur un lit sans le déshabiller.

Paulin ne s’éveilla qu’à midi. Cette fois, il mangea à sa faim. La brave femme, horrifiée, vit fondre le jambon qu’Eskiana avait apporté deux jours plus tôt.

Ragaillardi, le garçon raconta son histoire, d’une dramatique banalité. Son père était mort. Sa mère avait été contrainte de partir. Elle n’était, hélas, pas allée très loin. Des malandrins lui avaient volé ses maigres économies, avaient abusé d’elle et de ses filles. Paulin, seul, avait réussi à s’échapper. Depuis ce temps, il errait sans but jusqu’à ce qu’on lui parle de Rivetort et d’une forteresse où nombre de proscrits avaient trouvé refuge.

Le visage du prêtre s’illumina en annonçant que son calvaire prenait fin : à Bathoy, il avait atteint le territoire du comté de Rivetort.

Le lendemain, le garçon reprit la route, vêtu de fripes à peine moins défraîchies que les précédentes. Un message de l’abbé, destiné à Yves-Marie, constituait son unique trésor.

* * *

Une dame le reçut. S’il en fut surpris, il n’en laissa rien paraître.

« Je m’appelle Émeline Prévallou, en charge de l’accueil des nouveaux arrivants. Gervais a bien agi en t’adressant à nous !

— Je voulais que monsieur le comte… »

Le visage d’ange rougit. Les yeux écarquillés semblèrent subitement hypnotisés. Le trouble l’empêcha de poursuivre sa phrase. Heureusement, le billet de l’abbé Pottier résumait les péripéties auxquelles l’adolescent avait été confronté, ce qui allégea l’interrogatoire : « Qu’espérais-tu en venant ici ? Manger à ta faim et dormir à l’abri est le lot de chacun, même s’il est démuni. Être soigné dans notre hôpital aussi ! Lorsque les arrivants sont rétablis, il convient de leur procurer des tâches à accomplir à moins qu’ils ne désirent reprendre la route. Personne ne s’y opposera !

— Je ne suis pas malade !

— Tant mieux ! Que sais-tu et que veux-tu faire ? »

Le ton était doux sans parvenir à détendre les traits du garçon. La fille adoptive d’Yves-Marie en conclut à une fragilité émotive, sans doute en lien avec les maltraitances du passé. Sa frêle constitution ne plaidait pas en faveur de capacités à se défendre. Clairement, elle n’allait pas lui proposer de se joindre aux bûcherons, forgerons ou maçons, tous pourtant à la recherche de main-d’œuvre.

Il ne savait ni lire ni écrire. Élevé dans une métairie, l’astreinte à la surveillance des moutons et aux besognes ordinaires de la ferme avait composé son univers. Elle ressentit une impression bizarre, proche de la défiance : revendiquer dix-huit ans quand la silhouette malingre en affichait douze et, malgré tout, avoir survécu à des années de vagabondage tenait du miracle… ou du mensonge !

Elle observa ses mains, trop abîmées pour trahir l’appartenance à un fils de bourgeois ou de nobles en fuite. Il continuait à la fixer des yeux tout en approuvant d’un hochement de tête timide chacune des propositions.

Cette docilité ne la surprit pas vraiment. La peur d’être rejeté imposait souvent cette attitude servile. Cette fois, c’était différent. En croisant son regard, elle crut discerner, plus que de l’étonnement, de la stupéfaction.

S’il n’était pas simplet, ce garçon chétif recelait un secret.

L’ultime suggestion confina néanmoins à un ordre : « Tu vas m’accompagner à la Grand-ferme. Le travail n’y est pas trop pénible et tu seras bien traité ! »

Chapitre 4

Depuis deux ans, la table carrée recevait chaque mois les vingt membres du Grand Conseil. Le comte de Rivetort le présidait de droit et n’en était pas satisfait pour autant, car il avait dû nommer chaque participant. Il aurait opté pour une désignation populaire si l’abbé Gervais Pottier ne l’en avait doucement dissuadé : « J’en partage la généreuse intention. En mon âme et conscience, la grande majorité des Bathoisiens n’en mesure pas plus l’intérêt que l’importance et la conséquence… laissons-leur le temps d’apprendre !

— À mon bord, comme chez les pirates, voter était affaire courante et respectée !

— Ce n’est guère comparable : un bateau s’apparente à un univers clos et le choix se résume souvent à la survie ou à la mort. Nul n’y peut acquérir ou détourner les biens de son voisin sans être démasqué sur l’heure et aussitôt châtié.

— Certains officiers et capitaines préservent aveuglément la hiérarchie, ne s’en remettent qu’à leur inspiration ou croient nécessaire de se méfier de l’équipage…

— J’entends bien, Yves-Marie. Esquissons le projet, organisons des votes sans restrictions pour familiariser tous ces gens avec le droit d’exprimer leur préférence. Toutefois, pour diriger le comté, il faut encore un bras solide…

— Et si les décisions sont mauvaises ?

— Vous tous prêtez une oreille complaisante aux avis d’où qu’ils viennent. Le Grand Conseil est une assemblée plus raisonnable que bien d’autres ! »

Les représentants de la forteresse étaient déjà installés : le vieux Gaspard Louche pour les habitants et Bertille Darpon, une employée aux cuisines.

Albert Grotais, un homme d’armes, ne quittait pas des yeux Hippolyte Paquiolle, le chef de la Garde. L’ancien mousquetaire était trop occupé à écouter la plainte de Joseph Plantier. Ce vicaire de Tarvaux déplorait le chapardage de pommes dans le verger du presbytère.

Armel Guineheuc parlait au nom des fermiers de la commune et maître Torand, le maçon, portait l’avis des artisans. La présence d’Alban de Libert valait surtout par sa voix d’opposant de toujours. Sa représentativité se limitait aux deux seuls propriétaires de toutes les maisons, en ruines, du bourg.

De l’autre côté de la table, les conversations étaient plus animées : Émeline et Miguel riaient aux propos futiles du médecin Jacques Corelle. Pierre, son aîné, n’en avait cure, concentré sur un document qu’il devrait expliquer à son auditoire. Eskiana chuchotait à l’oreille de son époux qui redeviendrait comte dès que l’assemblée serait au complet.

L’abbé Martin Calier menait la délégation courtolaise : Anselme Bouron avait, pour l’après-midi, délaissé sa taverne. Un paysan, Gatien Ploux, fermait la marche.

Gervais se présenta peu après. Modeste Fiard, le bonnet à la main, le suivait, tête baissée. Yves-Marie n’avait jamais oublié le métayer de Trivaux et son sauvetage des griffes de Larouy de Montfort. Le marquis, pour l’escroc qu’il fut, y avait laissé la vie. Même s’il n’y avait trempé en aucune façon, l’ancien capitaine culpabilisait encore pour cet assassinat.

La réussite de Guibert, à sa suite, le rassérénait à peine. La reprise de la tuilerie s’était avérée fondamentale pour la reconstruction et la rénovation des maisons et des fermes de Bathoy et Courtol. Seul, le bourg de Tarvaux, dont une grande partie, victime des inondations, était détruite, attendait toujours la décision de ses deux bailleurs.

Cinq ans… cinq ans pour panser les plaies des habitants, éparpillés sur les terres de Rivetort ! Le comté cherchait encore à établir l’impossible équilibre entre les coutumes, souvent nuisibles, les croyances et superstitions d’un autre âge, l’arbitraire et la corruption, les lois injustes, l’Église dictatoriale et un voisinage hostile ! Ce cumul générait autant de chausse-trappes en butte à la renaissance des lieux.

À l’unanime réprobation des marquis des environs, face à l’intrusion de ces étrangers au pays, avait succédé la moquerie. Cette dernières’était nourrie des lubies de la famille Prévallou : « Ce sont des marins, ils n’ont pas les pieds sur terre ! » Maintenant, elles faisaient peur ! Dans les salons, on craignait la contagion de la gouvernance de cet imposteur sans ancêtres. À voix basse, les Nobles fustigeaient la générosité du défunt Roi-Soleil quand il aurait pu embastiller ou occire l’importun, sans créer d’embarras.

Surtout ici !

Il était déjà loin, le temps béni où Rivetort servait de terrain de jeux pour la chasse, d’annexion pour le bois de ses forêts et de ses maigres industries. Il ne serait venu à personne l’idée de se frotter à l’un ou l’autre des anciens matelots – pirates peut-être – reconvertis en fermiers ! Ils sont toujours prompts à retrouver les vertus de la solidarité d’un équipage si l’un des leurs se trouvait en difficulté !

Les huguenots s’avéraient d’un commerce plus facile parce qu’ils parlaient d’écus lorsqu’ils vendaient, achetaient ou négociaient.

Pourquoi s’en priver ? Le feu roi lui-même n’avait jamais dédaigné leur emprunter de quoi éponger les folles dépenses du Trésor de l’État. Pour plaire aux catholiques, il compensait cette entorse à la Morale en massacrant allègrement les Français qui se revendiquaient de ce schisme !

Dans toute la région, le comté ne recelait qu’une vertu : on ne se gênait aucunement pour y envoyer, sans espoir de retour, tout ce que les territoires comptaient d’indésirables. Les mendiants, malades et autres estropiés y convergeaient, accompagnés d’orphelins sans fortune et de mauvais garçons notoires ! Les femmes publiques scandaleuses ou un peu trop voyantes complétaient la liste des proscrits.

Il arriva même qu’un juge perfide laisse à un condamné le choix entre un cul de basse-fosse et le franchissement de la frontière ! Comme beaucoup avant lui, l’homme ou la famille, en posant le pied sur l’ancien pont-levis de la forteresse, ne possédait qu’un maigre baluchon, noué à un bâton et ses guenilles pour tout vêtement.

Les gens de qualité en riaient beaucoup dans les châteaux ou les riches demeures bourgeoises. Alban de Libert y adhérait. La perspective d’y briller lui permettait toutes les audaces : « Eh bien, comte, vous pouvez fanfaronner à votre guise, mais vous avez trouvé votre maître quand monseigneur l’évêque vous a rabattu le caquet ! Vous paierez la dîme et tous les habitants du comté devront bien s’y plier ! »

Il jubilait. Il tenait l’occasion d’humilier Yves-Marie Prévallou, celui par qui la suprématie convenable de la noblesse et du curé avait été mise à mal.

Enfin ! Cinq ans qu’il attendait ce moment et – Dieu merci ! – sa patience se voyait récompensée et ses prières exaucées. Son triomphe en pleine réunion du Grand Conseil n’en prenait que plus de valeur et de légitimité. Il promena un regard dominateur sur l’assemblée dont l’absence de réaction ne parvint pas à atténuer l’éclat.

Yves-Marie ne se départit pas de son calme habituel : « Que nous le voulions ou non, la dîme est un impôt auquel nous ne pouvons manquer comme tous ceux que l’État nous inflige. Ces cinq années passées ont constitué un répit bienvenu qui ne pouvait se prolonger bien longtemps.

— Les honnêtes gens n’y ont jamais failli, monsieur le comte !

— Que ceux qui en avaient les moyens s’en soient acquittés les regarde. Notre choix a été de consacrer le peu de biens dont nous disposions à ceux qui en avaient besoin en priorité. Je ne le regrette pas : la population du bourg et de nos villages ne s’en porte que mieux ! »

Un long murmure d’assentiment lui répondit sans l’interrompre. « Nous devrons veiller à ce que la taxe s’abatte de manière équitable sur chacun. Toutefois, de cette âpre discussion, j’ai obtenu ce qui me semblait le principal : l’instruction pour tous.

— Nous aurions pu nous en charger nous-mêmes sans quémander l’aide de l’évêque !

— Pierre Corelle… c’est la Loi qui offre à l’Église le privilège sans partage de créer les écoles…