Et maintenant ? - Laetitia Calmeyn - E-Book

Et maintenant ? E-Book

Laetitia Calmeyn

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Beschreibung

Foi, espérance, charité, prudence, justice, tempérance, force. Ces attitudes essentielles de l’âme sont bousculées, mises à mal, mais aussi stimulées par la crise que nous traversons. Et maintenant ?  Sept auteurs engagés dans la vie de l’Église, hommes et femmes, laïcs, évêque et consacrés, relisent la période actuelle au prisme de ces sept vertus. Quelles leçons en tirer pour notre monde et pour nos vies ? Quelles sont nos ressources pour témoigner de l’Évangile ? Et maintenant ?


Un ouvrage vivifiant pour discerner, dans ce moment si particulier de nos vies, la présence et l’appel de Dieu.

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Seitenzahl: 217

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Une partie des droits d’auteurs de ce livre est reversée à l’association Aux Captifs, la libération, qui œuvre au service des personnes de la rue et des personnes en situation de prostitution.www.captifs.fr

Conception couverture : © Christophe Roger

Composition : Soft Office (38)

© Éditions de l’Emmanuel, 2021

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-879-4

Dépôt légal : 1er trimestre 2021

Lætitia Calmeyn

Pierre-Yves Gomez

Laurent Landete

Thierry des Lauriers

Martin Steffens

Blanche Streb

Mgr Bruno Valentin

Et maintenant ?

7 vertus pour traverser la crise

Introduction

Lorsqu’au mois d’avril 2020, en plein premier confinement, nous avons eu l’idée de publier un livre à plusieurs voix sur la période inédite que nous traversions, nous pensions l’appeler Et après ? En effet, s’il s’agissait d’un livre d’actualité, il était question de prendre du recul et pas de nous précipiter. Par ailleurs, la création d’un tel livre demande du temps. Nous imaginions donc un peu naïvement qu’au moment de la parution, la crise nous aurait certes durablement et durement affectés, mais qu’elle serait plus ou moins derrière nous. Assez vite, il a fallu se rendre à l’évidence. La pandémie, ses conséquences économiques et sociales, spirituelles aussi, l’impact des confinements et restrictions seraient tels qu’on ne pourrait en parler au passé, comme si la page avait été tournée. Et maintenant ?, titre suggéré par l’un des auteurs, a donc paru plus approprié. Et maintenant, que nous arrive-t-il, individuellement et collectivement ? Et maintenant, que faire ?

Écrire sur une situation hors normes alors qu’on y est encore plongé n’est pas chose facile. De plus, comment accorder des voix singulières sur un même sujet, en évitant à la fois la répétition ou au contraire une trop grande dispersion ? Nous avons donc cherché un thème adapté pour temps de crise qui fasse en même temps principe d’unité, et avons finalement opté pour les vertus, ces sept attitudes fondamentales de l’homme qui « cartographient » en quelque sorte toute la vie du chrétien. Ne sont-elles pas particulièrement éprouvées en ce moment, et plus nécessaires que jamais ? En partant de l’une des sept vertus, chaque auteur a ainsi pu s’exprimer selon un angle différent et complémentaire.

Selon le Catéchisme de l’Église catholique, « la vertu est une disposition habituelle et ferme à faire le bien. Elle permet à la personne, non seulement d’accomplir des actes bons, mais de donner le meilleur d’elle-même » (CEC 1803). Mais le mot vertu n’est-il pas aujourd’hui un peu usé ? Peut-on raisonnablement l’employer sans sourire ? C’est qu’il ne date pas d’hier. La vertu est en fait une notion très ancienne, héritée de la sagesse antique et dont le nom (en latin, virtus dérive de vir, qui signifie « l’homme ») évoque la valeur humaine, la force d’âme, ce dynamisme intérieur qui nous relie à Dieu et aux autres hommes et nous fait grandir dans le bien.

Saint Augustin, cet illustre Père de l’Église qui a fini sa vie en des temps troublés après avoir connu d’intenses crises personnelles, développe une conception originale de la vertu qui éclaire bien le projet de ce livre. Pour lui, la vertu est à la fois un don et une activité de l’homme, une aide et un travail, une lumière venue d’en haut et une règle pour l’action1. Voilà ce que proposent les auteurs des différents chapitres, chacun avec son regard et son talent propres : une lumière pour nous aider à déchiffrer la crise actuelle, à comprendre ce qu’elle révèle du monde et de nous-mêmes, à y discerner, ne serait-ce qu’en creux, la présence et l’appel de Dieu ; une règle, non pas au sens d’un règlement à appliquer mais d’une direction à prendre, ainsi que des repères et ressources nécessaires pour avancer sur le chemin sans trébucher. Des lunettes pour mieux voir, en somme, et une boussole (ou un sac à dos, ou des barres énergétiques, ou des chaussures de marche…) pour aller de l’avant.

La foi, qui nous relie à Dieu et aux autres hommes ; l’espérance, par laquelle le Seigneur met à bas nos projets pour mieux nous ouvrir un avenir ; la charité, ou l’amour en circulation, en nous et par nous ; la prudence, pour demeurer lucides dans la tempête ; la justice, pour œuvrer sans relâche au bien commun et à la paix ; la tempérance, pour retrouver le sens de la mesure ; la force, enfin, qui nous est toujours donnée, à nous qui nous savons faibles.

De vertu en vertu, vous entendrez la voix de sept chrétiens engagés dans la vie de l’Église, hommes et femmes, laïcs, évêque et consacrés, sept auteurs qui nous éclairent sur la crise actuelle pour mieux nous aider à la traverser. Merci du fond du cœur à Lætitia Calmeyn, Pierre-Yves Gomez, Laurent Landete, Thierry des Lauriers, Martin Steffens, Blanche Streb et Mgr Bruno Valentin d’avoir accepté de participer à ce projet, chacun faisant résonner de manière belle et originale une vertu (qu’il n’avait pas choisie) pour composer ensemble un air harmonieux.

Pendant la pandémie mondiale a eu lieu un événement, « mondial » lui aussi, que vous avez peut-être suivi : le Vendée Globe. Vous savez, il s’agit de ce tour du monde en solitaire et sans escale, dont les vainqueurs sont arrivés en janvier 2021 aux Sables d’Olonne au terme de plus de 80 jours de lutte et de suspense. Une épreuve mythique pour tous les marins (à voile), qu’on appelle parfois « l’Everest des mers ». Alors que nous étions confinés chez nous, beaucoup se sont passionnés pour ces aventuriers des temps modernes embarqués dans un bateau de 18 mètres à la conquête des océans. Confinement, tour du monde : le contraste était saisissant ! Pour affronter les tempêtes, les vagues (eux n’en étaient plus à les compter), franchir les caps, tracer leur route, je ne doute pas que les trente-trois skippers ont dû puiser dans leurs ressources les plus extrêmes et mettre toutes leurs vertus dans la bataille : foi, espérance, tempérance, force, prudence… Mais aussi charité quand il s’est agi d’aller secourir un marin en détresse, et justice au moment de départager le groupe de tête lors de l’arrivée extraordinairement serrée.

Nous sommes tous embarqués dans la grande traversée de notre vie. Et nous affrontons en ce moment même une tempête qui se révèle aussi violente qu’elle s’est abattue soudainement ; sans compter les vagues et les creux auxquels chacun doit faire face au quotidien. C’est pourquoi je vous souhaite de trouver dans ces pages – et plus encore dans ces sept vertus – un peu de lumière, d’aide et de réconfort pour votre tour du monde.

Gonzague de Pontac,

éditeur

1. Cela a été ensuite repris par toute la théologie catholique, jusqu’au pape François récemment. En plein milieu de la pandémie, le Saint-Père a en effet prononcé des catéchèses intitulées « Guérir le monde » où il parle abondamment des trois vertus théologales : « Dans la tradition chrétienne, foi, espérance et charité sont bien davantage que des sentiments ou des attitudes. Ce sont des vertus qui nous sont communiquées par la grâce de l’Esprit Saint : des dons qui nous guérissent et qui nous rendent guérisseurs, des dons qui nous ouvrent à des horizons nouveaux, même quand nous naviguons dans les eaux difficiles de notre temps » (catéchèse du 5 août 2020).

La Foi

Ce qui nous lie

Lætitia Calmeyn

Ce 21 décembre, en quittant le Collège des Bernardins où j’enseigne, je me suis arrêtée dans la nef. Ce lieu est habituellement animé par les allées et venues du public et des acteurs du Collège. Il me fait souvent penser à une ruche. Chaque abeille semble savoir ce qu’elle doit faire… Mais ce soir-là, la nef était vide et silencieuse. C’était le silence de la Parole qui résonne au-delà des murs comme cette lumière qui, malgré le vide de la nef, éclairait la si belle et très ancienne statue du Christ.

Aux pieds de la statue se trouvait la crèche avec une mangeoire encore vide. Ce vide faisait écho à celui de la nef ainsi qu’à celui des rues parisiennes marquées par le couvre-feu. Plus largement, il s’agit du vide qui touche le monde. Mais si nous regardons Joseph et Marie, ce vide et ce silence se présentent alors comme une attente profonde et belle… comme un désir de vie qui traverse tout l’être. Et si nous regardons le bœuf et l’âne, nous percevons comment cette attente est aussi celle de la création. Elle gémit. L’aspiration à la vie la traverse entièrement. La Vie ne s’était-elle pas encore manifestée ?

Bien sûr, nous vivons puisque nous respirons. Mais il ne suffit peut-être pas de respirer. En ce temps de pandémie, une question se pose : « Choisissons-nous de vivre réellement ou allons-nous passer notre temps à nous protéger de la mort, à mener un combat perdu d’avance ? » Cette question retentit aujourd’hui comme elle oriente depuis toujours la vie des croyants : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur […]. Choisis la vie » (Dt 30, 15-19).

Une question de foi

Le vide et le silence… sont des réalités qui se sont comme imposées à nous ces derniers mois. Nous pouvons y voir le choc d’une civilisation qui en pleine effervescence a tout à coup été arrêtée par l’épreuve d’une pandémie. J’avais déjà été frappée comme infirmière en soins palliatifs par ces patients « rattrapés par la maladie ». On vit, on construit, on réussit, on investit… et on oublie de s’arrêter, de donner du temps gratuitement, d’aimer tout simplement. Et quand la maladie survient, ou plus encore quand la mort approche, on découvre que le temps donné est si précieux, que les relations offertes sont uniques et peut-être qu’il n’est pas trop tard pour aimer. J’ai connu ainsi un malade qui me disait : « Jamais je n’ai été aussi heureux. Je suis désormais dépouillé de tout ce qui m’encombrait pour vivre pleinement. À présent, dans ce qui me reste à vivre, il n’y a plus qu’une chose à faire : aimer Dieu et mon prochain. » Ce témoignage m’a bouleversée… et m’a profondément questionnée. La maladie avait été pour cet homme une occasion de vivre pleinement sa foi. Elle avait pris la forme d’une « retraite », d’une prise de recul par rapport à son quotidien. Il découvrait, au-delà des choses qui passent, ce qui demeure vraiment. La pandémie que nous traversons est un peu comme un temps de retraite qui s’impose malgré nous (même si beaucoup de gens ont, à cause des circonstances, une surcharge de travail). Personne n’est épargné par l’épreuve, le bouleversement, la souffrance, l’inquiétude, parfois le désespoir. Et à travers tout cela résonne comme une question lancinante : « Où allons-nous ? »

N’était-ce pas déjà cette question que nous portions lorsqu’en retard dès le lever nous courions déposer les enfants à l’école et puis, téléphone en main dans le RER, nous réorganisions les rendez-vous, la course des jours à venir… : « Mais où allions-nous ? » ; « Que cherchons-nous ? »

Et ce 21 décembre, dans ce silence de la nef qui transforme le vide en un espace qui invite à contempler le Christ, je me dis que la question posée est peut-être d’abord la sienne et qu’elle nous invite à la foi. En effet, dans le premier chapitre de l’évangile selon saint Jean, nous lisons : « Jésus se retourna et, voyant qu’ils le suivaient leur dit : “Que cherchez-vous ?” Ils lui dirent : “Rabbi – ce qui veut dire Maître –, où demeures-tu ?” Il leur dit : “Venez et voyez” » (Jn 1, 38). Il est surprenant de retrouver ces mêmes verbes plus loin dans l’Évangile, lorsque Jésus interroge son entourage pour savoir où repose le corps de Lazare. « Ils lui dirent : “Seigneur, viens et vois.” Jésus versa des larmes » (Jn 11, 34). Le Seigneur demeure là où nous l’avons conduit : au cœur de notre misère, de la souffrance et de la mort. Ce temps de crise et d’épreuves nous replace devant la vérité de notre foi : le Seigneur s’est fait homme, il est mort et ressuscité. Il n’y a pas une situation qui ne soit déjà marquée par le don qu’il nous fait de sa vie, de la vie éternelle.

« Les disciples vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui » (Jn 1, 39). Pour comprendre un peu mieux ce qu’est la foi et comment elle nous éclaire en ce temps d’épreuve, je vous propose, à la suite des disciples, de poser un acte de foi pour voir où Jésus demeure.

« Que cherchez-vous ? »

Les débats autour des mesures sanitaires ainsi que les dernières propositions de loi en matière de bioéthique montrent à quel point il est difficile de s’accorder sur la valeur de la vie. La pandémie est le symptôme d’une crise extrêmement profonde… Nous sommes face à des défis écologiques et sociétaux considérables. La planète est en souffrance et le virus Covid-19 en est une expression. Notre société de consommation, régie par le despotisme des désirs et des fantasmes, épuise la terre mais aussi l’humanité qui n’y trouve plus le lieu de son repos. La destruction des habitats naturels et les recherches hasardeuses dans le domaine de la biomédecine ont un réel impact sur notre vie.

Notre nature humaine, comme toute la création, comporte une logique de vie qu’il convient de reconnaître et de respecter. Le don de la vie est le premier bien qui nous est commun. C’est la foi en celui qui est la source de la vie et le service de la vie qui permettent à une société de se développer en faisant toujours davantage apparaître la dignité de toute personne.

Mais notre société souffre d’une forme d’oubli des liens qui la tissent au profit d’un individualisme grandissant. Quand on voit certaines théories scientifiques promouvoir la plante ou l’animal plus que l’homme, se pose en effet la question d’une réelle confusion. Et que dire lorsque l’homme se confond avec la technique et donc aussi avec les normes sanitaires qui en découlent ? Une société livrée à la technocratie devient technocrate. La pandémie a ainsi laissé place à des mesures hygiénistes dépourvues de fondements anthropologiques. La proposition de loi apparue pendant le confinement et qui visait à prolonger les délais pour pratiquer l’avortement illustre cette perspective.

Face à ce désastre humanitaire, l’homme de foi se met à la recherche de son Créateur et Sauveur. C’est alors que résonne l’appel de ce Dieu qui cherche l’homme : « Adam, où es-tu ? » (Gn 3, 9) jusqu’à s’unir à lui : « Et le Verbe s’est fait chair et il a demeuré parmi nous » (Jn 1, 14). Par l’Incarnation, la vulnérabilité et la faiblesse deviennent des médiations privilégiées pour vivre de la foi.

« Où demeures-tu ? »

La foi chrétienne consiste à adhérer à Dieu qui se fait chair. Elle implique un dialogue perpétuel avec ce Dieu qui s’unit à notre humanité pour la sauver de la mort. Il n’y a pas une dimension de notre nature humaine que le Christ n’ait déjà assumée. Le Seigneur nous parle à travers tout ce que nous vivons en matière d’épreuves, de souffrances, mais aussi de joie et de bonheur. Lorsque nous sommes éprouvés par l’abandon, plus profondément nous entendons le cri du Seigneur crucifié : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). Jésus a été renié, trahi. Il a éprouvé l’abandon. Tout cela, il l’a vécu en aimant jusqu’au bout. La foi consiste à se laisser animer par cet amour qui nous sauve des ténèbres de l’injustice.

En étant pleinement présent durant la messe, et en particulier dans le Saint Sacrement, Dieu ne cesse de nous communiquer au cœur de notre existence cet amour qui relève, qui console, qui éclaire et qui sauve. Plus profondément que la limite, que la finitude, que la faiblesse, il y a ce don de vie divine auquel nous accédons par la foi, une foi non seulement en paroles, mais aussi et d’abord en actes. Il s’agit d’apprendre à aimer comme le Christ nous a aimés, c’est-à-dire en donnant sa vie pour nous. Et ce don de vie est concret. Il peut se vivre au cœur de chaque situation et éclaire la dignité de toute personne humaine. Notre foi se transmet au sens où elle invite chacun à découvrir l’amour infini de Dieu source de vie.

Les mesures de confinement ne nous ont pas toujours permis de participer à la messe, de vivre l’eucharistie et de nous rassembler. Cette négation politique et juridique de nos racines culturelles et cultuelles au profit d’un pragmatisme superficiel conduit inévitablement vers une impasse. Ce n’est qu’en considérant l’homme à travers toutes ces dimensions : physique, psychique et spirituelle, que l’on pourra trouver une issue humaine et sociétale à la crise que nous traversons. L’homme, en effet, est essentiellement un être religieux, la dimension spirituelle est au fondement de son être. La religion n’est donc pas une option qui serait de l’ordre de la vie privée. Ainsi la mort, la limite, la vulnérabilité font partie de notre existence, elles sont des lieux privilégiés où se révèle notre humanité, mais elles ne constituent pas le tout de notre humanité. Face à l’épreuve et la souffrance, il y a plus profondément la charité qui, éclairée par la foi, devient inventive et permet à une société de s’édifier.

« Venez et voyez »

Plusieurs années avant la pandémie, le cardinal Vingt-Trois, alors archevêque de Paris,faisait une analyse sur l’évolution de la culture qui permet de comprendre un peu ce qui se joue aujourd’hui. Je le cite :

Nous vivons essentiellement dans une culture agnostique, c’est-à-dire que la référence à Dieu – on peut même partir d’un peu plus loin, la référence à la métaphysique et a fortiori la référence à un Dieu personnel révélé – n’est plus constitutive du débat intellectuel. Car nous voyons bien par l’évolution de notre culture et de notre société, comment l’occultation ou le refus de cette référence transcendante aboutit à la déstructuration de la vérité et à une théorisation d’une connaissance de la post-vérité, c’est-à-dire une vérité qui est devenue complètement aléatoire et fragmentaire. C’est un grave problème pour l’humanité. C’est une grande difficulté, non seulement pour les philosophes qui finalement continuent à survivre vaille que vaille, en théorisant ce qu’il se passe, mais c’est surtout une grande question pour l’équilibre de l’existence humaine, pour la possibilité des hommes de réfléchir sur ce qu’ils vivent, sur le temps qu’ils vivent, sur les idées auxquelles ils sont confrontés, et de comprendre un peu comment ils peuvent eux-mêmes se situer et trouver un appui solide à la recherche de la vérité2.

Le rapport à la vérité est décisif pour donner aux mots un contenu, aux discours un sens, au langage une portée. Il est par exemple assez frappant de constater que le nombre de mots habituellement utilisés baisse. Ce rétrécissement du champ lexical ne serait-il pas, en particulier chez les jeunes, une des causes d’un mode d’expression de moins en moins articulé ? Que se passe-t-il lorsque les mots font défaut pour exprimer ce que l’on vit ? On se laisse déborder par les émotions. C’est pourquoi ce sont souvent les émotions qui finissent par orienter notre vie.

Cette « culture agnostique » évoquée plus haut va de pair avec une culture technicienne. S’il n’y a plus de référence à la vérité, au bien objectif, ce sont alors souvent les émotions stimulées par ce qui est possible techniquement qui deviennent le critère d’orientation. Le pape François est assez précis lorsqu’il dénonce le risque de vivre nos relations en mode connexion-déconnexion, c’est-à-dire par le biais de la technique et selon les envies et les émotions du moment. Ce contexte culturel a favorisé, du point de vue moral, le passage du subjectivisme au relativisme et plus précisément aujourd’hui à une forme d’émotivisme. L’absence de références, de repères, fragilise notre humanité et peut donner lieu à toutes sortes de tentations qui dispersent, et aussi à une forme de tentation identitaire. Plus je me disperse, plus je suis à la recherche de repères fixes auxquels m’identifier. Et voici que la pandémie est venue comme arrêter cette recherche émotive et technocratique dépourvue de sens et de plus en plus destructrice.

L’approche de l’ancien archevêque de Paris relaie au fond cette question posée à Jésus au moment où il entre dans sa passion : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18, 38). Dans l’évangile selon saint Jean, le mot « vérité » apparaît régulièrement : « Je suis le chemin, la vérité, la vie », « La vérité vous rendra libre », « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». On aurait donc pu s’attendre, dans ce face-à-face avec Pilate, à un discours de Jésus qui nous éclaire davantage encore sur ce qu’est « la vérité… ». Or, immédiatement après, nous lisons :

Et sur ce mot, [Pilate] sorti de nouveau et alla vers les juifs. Et il leur dit : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des juifs ? » Alors ils vocifèrent de nouveau disant : « Pas lui, mais Barabbas ! » Or Barabbas était est un brigand. Pilate prit alors Jésus et le fit flageller (Jn 18, 38-19,1).

À la question de Pilate « Qu’est-ce que la vérité ? », l’évangéliste saint Jean répond en nous donnant de voir comment Jésus entre dans sa passion, en nous référant au don qu’il nous fait de sa vie, cette vie qui nous relie les uns aux autres.

C’est l’acte du Christ, l’eucharistie que nous célébrons, qui donne au mot « vérité » sa véritable portée. C’est d’ailleurs vrai aussi en ce qui concerne les mots dignité, liberté, être humain, vulnérabilité, vie. C’est vrai pour tous les mots que nous prononçons.

« Ils demeurèrent auprès de lui »

Il y a une notion qui, au cœur de la crise que nous traversons, m’apparaît de plus en plus importante. Il s’agit de la notion de « dépendance ».

La vie nous relie les uns aux autres. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est grâce à autant de consentements à la vie ou de choix de vie posés par les générations qui nous précèdent, par l’humanité qui nous entoure. Et à qui devons-nous notre pain quotidien ? Au boulanger, à l’agriculteur, à autant de générations qui ont semé et récolté le blé…

Le lien qui nous unit, cette dépendance les uns vis-à-vis des autres, est bien plus grand que notre désir d’autonomie… On se réjouit lorsqu’on voit notre enfant se mettre debout, faire ses premiers pas, prononcer ses premiers mots, et plus tard quitter le foyer familial. On se réjouit de cette autonomie. Mais s’il fait ses premiers pas, c’est pour aller dans les bras de sa mère ou de son père, s’il prononce ses premiers mots, c’est pour exprimer une parole qui l’unit à ceux qui l’aiment. Et s’il quitte le foyer familial, n’est-ce pour faire alliance à son tour ? Et lorsque ses premiers pas et ses premières paroles tardent ou ne viennent pas… se découvre alors plus encore la profondeur et la force du lien qui l’unit à ceux qui l’entourent. Quelle que soit l’autonomie, elle demeure toute relative aux liens de dépendance. L’autonomie réelle est celle qui assume le lien de vie qui nous unit pour le faire grandir. Je préfère en ce sens parler de responsabilité. Il s’agit toujours de répondre de quelqu’un ou d’une réalité. Tandis que le mot « autonomie » se comprend souvent comme une pure indépendance, qui finit par nier ces dépendances qui nous relient.

Celui ou celle qui vit les conseils évangéliques de pauvreté et d’obéissance manifeste la façon dont il ou elle assume jusqu’au bout les liens de dépendances au cœur de sa foi. Il est disponible pour recevoir ce qu’il lui sera donné. L’orientation de sa vie remise par la foi dans les mains du Christ le rend attentif à la manière dont l’Esprit va guider ses pas. Par la chasteté il reconnaît en Dieu la source de tout amour véritable.

Nous étions, il y a peu de temps, plongés dans une perspective illusoire d’autonomie grandissante. On pensait pouvoir remplacer les relations humaines par la technique. Les exemples sont nombreux : selfies, robots médecins, paiement automatique dans les grandes surfaces, etc. Le lien promu par la technocratie se vit de plus en plus au rythme de la connexion-déconnexion… avec comme conséquences un appauvrissement des relations humaines et du sens de l’engagement, et des solitudes grandissantes. Cette autonomie illusoire correspond au premier péché : vouloir être comme des dieux en se détachant du don de la vie qui nous relie au Créateur et aux autres, comme à toute la création. Comme le décrit le psaume 115, le risque est alors de ressembler aux idoles que l’on se fabrique : « Elles ont une bouche et ne parlent pas, elles ont des yeux et ne voient pas, elles ont des oreilles et n’entendent pas, elles ont un nez et ne sentent pas » (Ps 115, 5-6).

Si nous percevons quelque peu ce que notre humanité est capable de réaliser, de bâtir, d’inventer (et il est bon de le reconnaître et de savoir s’en émerveiller), il importe aussi et peut-être même d’abord de lui permettre de prendre conscience de ses limites et de sa finitude. La pandémie nous a radicalement confrontés à nos limites humaines et nous invite à réaliser à quel point nous sommes dépendants. Dépendants de la grâce de Dieu, dépendants d’autrui, dépendants d’une terre, d’une famille, d’une nation, d’un peuple.

Cette dépendance est d’autant plus réelle que le Seigneur lui-même s’est fait dépendant du « oui » de la Vierge Marie, de son sein, de ses bras, du regard bienveillant d’un père charpentier… de l’amitié avec ses disciples, de l’attente d’un peuple, de la foi de l’homme. Le miracle n’est peut-être pas tant qu’il a ressuscité Lazare. Pour Dieu, il n’y a là rien d’étonnant. Non, le miracle est qu’il ait demandé à boire à une Samaritaine… et qu’il demande à saint Pierre de l’aimer et à la Samaritaine de croire. Le Seigneur nous montre par-là même que toute dépendance, jusque dans notre corps mourant, est un lieu où la foi peut être vécue. Le grand miracle est que le Seigneur a aimé jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême. Arrête, ligoté, bafoué, humilié, crucifié, il a donné sa vie. La seule autonomie dont nous disposons réellement est bien celle-là : en toutes circonstances, à travers tout ce qui nous relie les uns aux autres, nous pouvons, dans la foi, choisir d’aimer jusqu’au bout et de donner notre vie. Cela n’est possible que parce que le Seigneur se donne au cœur de notre vie, de notre quotidien, au cœur de notre faiblesse. C’est lui qui nous donne d’aimer et de donner notre vie. Par son Esprit Saint, il se rend présent au cœur de notre vulnérabilité, en chacune de nos limites, dans nos souffrances. Grâce à la foi, il nous passe ce « relais » qu’est sa vie. Tel est l’évangile de la Vie, la bonne nouvelle de la Vie.