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Les explorateurs de ZC789, planète a priori désertique, vont avoir du fil à retordre…Le vaisseau de recherches minières Stephen Hawking a largué sur la planète ZC789 un dôme d'exploration. Tout est prévu pour assurer la sécurité des cinq occupants et leur permettre de savoir comment réagir face à un éventuel Contact avec une forme de vie locale. Sur cette planète normalement désertique, l'extérieur du dôme est vite envahi par des milliers de « crabes » étranges, a priori inoffensifs et indifférents à la présence de visiteurs humains, au point que le contact avec eux semble impossible. Cet évènement prime sur leur mission, Federico Cavalli et les autres occupants du dôme vont alors les étudier. Mais les « crabes » offrent une énigme zoologique insoluble, et les scientifiques ne sont qu'au début de leurs surprises et de leurs ennuis, sur une planète qui cache son jeu et recèle la « vie » sous des formes inattendues. Les humains ont pour eux la haute technologie, leur dôme-forteresse, ainsi que l'Ethique du contact, charte définie à l'issue de missions antérieures qui ont tourné au désastre. Mais tout cela suffira-t-il à leur éviter erreurs de classification et de jugement et à les protéger des défenses naturelles des formes de vie extrêmes que l'on peut rencontrer sur des mondes très éloignés du nôtre ?Un roman de science-fiction riche en rebondissements !EXTRAITÉthique du Contact – Article premierL’Expansion est un instinct fondamental, un moteur intime naturel de l’activité de tout organisme vivant, comme il gouverne aussi celle des entités subatomiques, et comme il fut au cœur du Big Bang originel. Cet instinct nous autorise, nous, êtres humains, à visiter, explorer, répertorier et quantifier notre environnement, au nom de la Connaissance ainsi érigée en dogme. L’Éthique du Contact fait l’objet des trente articles qui suivent ce liminaire ; elle en constitue la Règle du jeu, celle qui définit quelles sont les limites attribuées à ce droit naturel qui est aussi un devoir absolu.La première de ces limites est d’admettre que dans ce processus d’Expansion, nous ne sommes pas missionnés de facto par une quelconque autorisation ou bénédiction divine.À PROPOS DE L'AUTEURAprès IF837, STYx, Sphères, L'arène des géants et Aliénations, Jean-Michel Calvez, avec Éthique du contact, illustre l'attitude de l'homme-explorateur suréquipé et blindé de tous ses a-priori face à des formes de vie ou d'intelligence exotiques, d'une étrangeté absolue.
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Seitenzahl: 463
Veröffentlichungsjahr: 2016
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L’étrangeté n’est qu’une affaire de point de vue, ou de référentiel.
Pour l’étranger absolu, venu d’ailleurs, l’être humain ne serait guère
qu’un amas visqueux de chair et de sang, de poils et de viscères molles,
un monstre hideux en somme.
Et qu’en serait-il de l’intelligence, considérée avec ces mêmes critères ?
L’Expansion est un instinct fondamental, un moteur intime naturel de l’activité de tout organisme vivant, comme il gouverne aussi celle des entités subatomiques, et comme il fut au cœur du Big Bang originel. Cet instinct nous autorise, nous, êtres humains, à visiter, explorer, répertorier et quantifier notre environnement, au nom de la Connaissance ainsi érigée en dogme. L’Éthique du Contact fait l’objet des trente articles qui suivent ce liminaire ; elle en constitue la Règle du jeu, celle qui définit quelles sont les limites attribuées à ce droit naturel qui est aussi un devoir absolu.
La première de ces limites est d’admettre que dans ce processus d’Expansion, nous ne sommes pas missionnés de facto par une quelconque autorisation ou bénédiction divine. N’y étant qu’invités, nous ne sommes donc pas autorisés à détruire, à asservir ou à opprimer en aucune façon nos alter ego que seraient les êtres vivants de rencontre, fussent-ils au plus haut point dissemblables d’apparence. Notre devoir premier, absolu, est de préserver la diversité infinie de l’univers qui, au même titre que l’Expansion, est source infinie de richesse et reste à jamais prioritaire sur celle-ci. Voilà le message fondamental, celui qui sous-tend la rédaction de cette Éthique du Contact.
Cette charte a été rédigée, approuvée, puis cosignée par l’ensemble des organismes privés et publics qui ont participé au projet « Exploration » et devra donc être respectée par toute personne, physique ou morale, concernée par ce projet, son organisation et sa mise en œuvre effective.
origine :
commandant Silas Graffenbecke, sur le Georges-Louis Buffon
datation :
2234, mars 17 – 19:42Z – 457898512 -
localisation :
planète IF 837 citée ci-après, en orbite basse 300 kilomètres coordonnées sidérales mentionnées dans la pièce jointe
destinataire :
bureau central du COALHA, à l’attention de Harold Washburn
diffusion élargie :
échelon central du PANDA – Comité mondial d’ethnobiologie
code-crypto :
sans objet
catégorie :
rapport – compte rendu à caractère exceptionnel
code-catégorie :
pour information – pour action – en attente de réponse
code urgence :
sans mention – routine – urgent – très urgent – flash
Objet :
Compte rendu d’incident de niveau 5 sur le monde répertorié IF 837
mot-clés :
perte vaisseau Charles Darwin – IF 837
races impliquées :
non référencées à la date du message, procédure en cours non aboutie
référence à rappeler :
pièces jointes :
vidéo aérienne 3D, et cartographie annotée de la zone impliquée
texte (alphanum.) :
Vous rends compte de la perte du vaisseau d’exploration Charles Darwin (chef de mission : Hippolites Kassidis), constatée dès mon arrivée sur le site IF 837. Du fait de l’amortissement dû à la végétation dense et d’une mise en œuvre probable des moyens automatiques d’atterrissage d’urgence, le vaisseau Charles Darwin a été préservé de la destruction totale, comme ce fut le cas pour le Georges Cuvier (ceci peut être constaté sur les références vidéo jointes). Cependant, il n’a été possible d’identifier aucun membre d’équipage, vivant ou mort, dans les alentours du crash. Vous noterez d’emblée que les conditions de l’accident présumé sont très similaires à celles de la perte récente du Georges Cuvier (chef de mission : Lukas Van Arpen).
Pour ce motif, j’ai jugé peu prudent de faire atterrir immédiatement le Georges Louis Buffon et j’ai fait porter en priorité mes efforts sur une reconnaissance aérienne fouillée, jusqu’à une distance de 150 kilomètres des deux vaisseaux immobilisés. Dans ce périmètre a été retrouvée une navette de bord (identifiée comme appartenant au Charles Darwin), à 15 kilomètres au nord local du Darwin, ainsi que deux aéronefs Manta de reconnaissance abandonnés, l’un intact, l’autre détruit à 15%, suite à un atterrissage de fortune sur un terrain inadapté, à 18 kilomètres au sud-est local du Darwin. Ces détails sont clairement visibles sur la vidéo jointe. Si l’origine présumée du drame reste inconnue, la perte de la totalité de l’équipage ne peut hélas être exclue, au vu de la configuration de l’accident et surtout de l’absence prolongée de tout signe de vie. Je poursuis mes recherches en vue de détecter d’éventuels survivants, des victimes ou tout indice utile.
Il serait envisageable d’atterrir et d’associer à mon enquête l’espèce andromorphe locale. Il me semble cependant savoir que cette espèce est déjà répertoriée, et jugée trop peu réactive pour m’assister utilement dans ce genre de tâche (références consultées : rapports émanant du Charles Darwin, rédacteur H. Kassidis). Je sollicite donc un avis du KOALA concernant la pertinence et l’urgence d’une action au sol dans les conditions d’incertitude actuelles, vis-à-vis des risques à atterrir sur les lieux avant d’avoir obtenu un premier retour des investigations en cours. Je sollicite par ailleurs votre avis sur la pertinence d’user de moyens coercitifs pour obtenir toute information qui serait jugée utile auprès de l’espèce andromorphe locale citée.
Signé : S. Graffenbecke,
commandant du Georges-Louis Buffon
FIN DE TRANSMISSION
Je m’éveille. En réalité, on m’a éveillé, car je n’y suis pour rien. Je sais que c’est l’heure de la relève mais décide de garder encore un instant les yeux fermés, m’isolant du monde alentour et marquant ainsi ma frustration pour mon rêve interrompu. La pression infime se reproduit sur mon avant-bras, puis une ombre verticale s’interpose entre mes yeux et la lumière, un peu au-delà de mes paupières closes. Dans le silence électronique s’est insinué un frôlement indistinct, alors que vient d’apparaître en contre-jour un visage nimbé de la lueur brûlante, aveuglante, du dehors.
C’est Indra, attentive et douce. Au fond de ses yeux noirs s’épanouit cette forme particulière de tendresse qui émane d’elle, telle celle d’une mère veillant son enfant. Je ne l’ai jamais entendue élever le ton, quand bien même son sourire semble parfois bien plus énigmatique et chargé de mystères que véritablement spontané.
— Debout, fainéant ! susurre-t-elle, faussement sarcastique, faisant mine de contredire ainsi l’amour universel que trahit son regard de madone orientale.
Encadré de nattes d’un noir de jais, son visage mat sourit largement avant de s’écarter de mon champ de vision, me livrant d’un coup l’étrange perspective du dôme, hémisphère aux parois irisées sur fond de ciel gris-bleu à l’infini. Me vient une pensée stupide, celle d’être une perle enclose dans une huître géante et translucide. Moi, une perle ? Un parasite, plutôt, qui peine à se lever. Et cette huître où je suis enfermé de mon plein gré mériterait autant que moi le nom de parasite, si l’on poussait jusqu’au bout la comparaison.
— OK, OK, je me lève…
Me revient en une bouffée le contexte de ma présence sous le dôme scintillant. Indra s’est relevée, s’éloignant de quelques pas, me laissant le bref délai nécessaire à ce recalage intime : éveil des sens, des perceptions, de mes facultés mentales. Sa silhouette gracile se penche vers le module de contrôle d’atmosphère dont elle relève au passage les paramètres, à l’écran. Je la vois sourire. Je devine par conséquent que tout est clair : rien à signaler.
Je bâille sans complexe et observe le ciel local au travers du FSFEC, ou Film Superfluide à Tension Superficielle Électro-Contrôlable, qui nous abrite à l’image d’une tente gonflable ou, disons, d’une bulle de savon, si l’on excepte la fragilité, qui n’est pas de mise sur ce film-là.
— Quoi de neuf depuis cette nuit, Indra ?
Comme elle, je sais que le mot « nuit » est inadapté à la situation, qu’il n’est qu’un raccourci pratique évitant une périphrase plus lourde. Mais c’est aussi l’extrapolation la plus logique de nos biorythmes intimes. Pour ceux-ci, l’issue de huit heures de sommeil, fût-il bio-assisté, ne peut se définir qu’en référence à la transition nuit/jour, aux sens terrestre et visuel du terme. Sauf qu’il serait difficile d’être plus éloignés de la Terre que nous le sommes, ici…
Indra se retourne vers moi et m’adresse un nouveau sourire à sa façon. Cela dit, j’y décèle cette fois une composante inhabituelle, une sorte de crispation, sans doute inconsciente.
— Quelques soucis du côté de l’anti-sniper, me lance Alan depuis sa propre console. Rien de critique. Nous attendions ton réveil, Indra et moi, pour t’en parler.
Un brin alarmé, je me lève trop brusquement et jette un regard rapide alentour. Parmi les membres de l’équipe éveillés, je suis le seul expert en systèmes électroniques, avec Jasper Van Arpen, bien sûr. Mais lui dort encore, sur un matelas senso-isolant identique au mien, puisque c’est son tour de repos, et c’est donc à moi qu’échoit la prise en charge de tout incident de cette nature. J’en déduis que la panne – ou le défaut – est très récente, puisque Jasper n’a pas eu l’occasion d’y mettre le nez avant de bénéficier de sa propre pause de sommeil.
— L’anti-sniper ? Et quels sont les symptômes ? Pourquoi ne m’a-t-on pas éveillé plus tôt ?
Toujours baptisé anti-sniper par référence aux usages militaires de ce genre de dispositif à la fin du vingtième siècle, le trièdre de capteurs électro-optiques est notre meilleure protection ou, plus précisément, le regard le plus affûté qui soit face à toute forme d’intrusion étrangère. Associés aux capteurs sismiques disposés sous le socle du dôme et qui, par analogie, seraient nos oreilles, les trois bulbes gris perchés sur leur monopode sont nos yeux infaillibles, capables d’identifier tout objet en mouvement, à une portée proportionnelle à l’élévation de leur mâture télescopique. Dans son « champignon » supérieur est implanté un illuminateur laser tournant dont la fréquence de balayage a conduit à retenir cette architecture de trièdre optique synchronisé, pour assurer avec une redondance suffisante la protection d’un site sensible comme l’est le nôtre.
— Rien de sérieux, à mon avis, assure Alan. En fait, le réseau fonctionne toujours sur toute la gamme. Je l’ai encore testé tout à l’heure sur la mire de signaux virtuels, et Indra a simulé une sortie en occultant son stick. Tout semble fonctionner sur ce plan-là. Et puis, nous n’avons rien vu bouger dehors. J’ai la nette impression qu’il s’agit d’une fausse alarme.
Le stick est un clin d’œil, presque un gag que nous auraient imposé ses concepteurs. Pour Indra Rajaashanti, le port de la pastille rouge sang au milieu du front semble naturel mais pour tous les autres, il est une sorte de badge, de passe électronique. Constellée de micro-prismes, la surface de la pastille bi-autocollante renvoie le pinceau laser de l’illuminateur, ce qui permet de nous identifier lors d’une opération extérieure c’est-à-dire de toute entrée ou sortie du dôme, à l’instar des anciens codes-barres.
Or tout semble fonctionner, malgré l’alarme intempestive. Lorsqu’Indra est sortie tester le dispositif en masquant son signe de reconnaissance frontal, le contrôle a aussitôt réagi à la vue de ses pupilles, à moins que ce ne soit à une autre surface géométrique de son corps ou de sa tenue. Je me surprends d’un coup à imaginer qu’à l’occasion, ce puisse être dû à la courbure objectivement excitante de ses seins hémisphériques, sous sa combinaison gris perle semi-réfléchissante.
— En as-tu parlé à Jasper ? A-t-il déjà procédé à des tests poussés ?
— Non, pas encore. Le premier incident date d’à peine trois heures ; et Jasper dormait déjà à ce moment. En son absence, je n’ai pas jugé utile de pousser plus avant les investigations.
C’est Séréna qui a répondu, d’un ton traînant. Elle vient d’assurer ses huit heures de quart et terminera son service dès que j’aurai pris sa suite. La règle est que trois d’entre nous au moins assurent la veille, pendant que les deux autres peuvent s’accorder du repos sous une forme ou une autre. Séréna s’est couchée sans tarder sur le matelas senso-isolant, épuisée par l’inaction frustrante de la période de quarantaine imposée qui nous mine alors même que pour l’heure, ce monde apparaît assez peu excitant. D’entre nous, Séréna Sanchez est en effet la plus vive, et la plus bouillante, comparée à l’attitude résolument zen et imperturbable d’Indra. De ce fait, la mexicaine joviale et impulsive est aussi celle qui supporte le moins bien l’inactivité et l’attente exaspérante des dernières heures, aussi incontournable cela soit-il.
Comme les autres, j’ai participé à la spécification de ce processus d’approche par étapes successives, prémisses à tout Contact. Moi et mes homologues techniciens en avons optimisé l’environnement technique, ainsi que les fonctionnalités minimales qu’il faudrait assurer lors de la première phase de la mission, baptisée « exploration statique » ; un bel euphémisme pour cette mise en quarantaine qui est en réalité la nôtre, plus que celle du monde qui nous entoure.
Dans le même temps, Séréna, notre charmante ethnobiologiste, affinait la réflexion sur les processus biologiques à couvrir au sein d’un collège de biologistes et autres psychozoologues. Ce sont eux qui ont imposé la règle selon laquelle un premier contact avec un monde inconnu doive, impérativement, débuter par une quarantaine médicale et tactique. Quarantaine que je persiste à voir comme un piège, sans doute à cause du parallèle avec l’huître se refermant au moindre contact avec l’extérieur ou, plus sérieusement, du risque non nul d’y jouer le rôle d’appât – ce qui ne peut être tout à fait exclu malgré le dôme protecteur, même si tout cela s’inscrit au sein d’un processus global visant à provoquer et à favoriser la communication. Ceci dit, j’en accepte la logique. Sinon je ne serais pas ici, en première ligne. Et pour avoir négligé ces précautions minimales d’approche, certains de nos prédécesseurs, ailleurs, ont gaspillé beaucoup d’énergie et de temps ; certains y ont même laissé la vie.
Tout le monde a gardé en mémoire la catastrophe des deux vaisseaux perdus sur l’un de ces mondes soi-disant prometteurs, IF 837, où tout paraissait envisageable. Personne n’a pris la peine de le rebaptiser, et la planète reste à ce jour classée non-visitable. C’est-à-dire qu’un visiteur éventuel, s’il avait par hasard les moyens de s’y rendre, ne pourrait le faire qu’à ses risques et périls. Jasper pourrait nous en parler, il est en effet le fils d’un certain Lukas Van Arpen, commandant du vaisseau d’exploration Georges Cuvier qui s’est écrasé au décollage sur IF 837, il y a presque dix ans, quelques jours à peine avant que l’y rejoigne son sister-ship, le Charles Darwin, dans des circonstances similaires. Bilan de l’opération IF 837 : deux cents morts environ dans les rangs des Koalas et des Pandas, sans oublier les pertes matérielles.
Depuis lors, les procédures d’approche d’un monde étranger, quel qu’il soit, ont changé du tout au tout, de même que la philosophie pour aborder le Vivant, sous les diverses formes qu’il sait parfois adopter. Une leçon d’humilité apprise à la dure, avec des pertes inacceptables qui ont d’ailleurs coûté son poste et sa renommée à un certain Harod Washburn, qui fut le « pape » de la politique de recherche systématique des andromorphes, celle qui était appliquée avant que survienne ce double drame. Cette leçon sévère s’est traduite aussi par la mise au point puis la promulgation de l’Éthique du Contact, une charte qui prévaut désormais sur toute autre règle d’approche, pour la mission qui est la nôtre aujourd’hui.
Depuis lors en effet, même sur ce monde présumé exclusivement minéral, deux membres de l’équipe dite de « premier Contact » – la moitié des effectifs – sont des experts du Contact avec le Vivant ; à savoir Indra Rajaashanti, et Séréna Sanchez, respectivement zoologue et éthologue / ethnobiologiste. Deux autres, Jasper et moi, sommes en quelque sorte leur soutien logistique et leurs gardes du corps en cas de coup dur, experts en info-systèmes, électronique, sécurité, etc. Ne reste plus qu’Alan en personne pour représenter en propre ce qui est censé justifier notre visite sur ce monde désolé. Il est vrai qu’Alan n’en est pas moins le chef de mission et qu’un unique géologue sur place suffira pour superviser les processus de prélèvement d’échantillons minéraux, entièrement robotisés ; dans l’absolu, on pourrait même se passer sans problème d’un géologue humain. À l’opposé, fussent-ils très hypothétiques, les risques – ou faut-il dire la chance ? – d’un Contact avec un être vivant exigeraient bien plus de finesse d’analyse et de capacité d’improvisation, malgré le poids des consignes, s’ajoutant à celui de l’Éthique du Contact.
Je m’approche de la console centrale et me penche sur l’écran, par-dessus l’épaule d’Indra. Elle a appelé une boucle de tests affichant les paramètres d’évaluation d’un éventuel ennui de maintenance. Alan avait raison : tous les tests fonctionnels sont OK, nos « yeux » extérieurs sont donc toujours aptes à surveiller à notre place les alentours du dôme. Je n’ai pas peur. Et je maîtrise suffisamment l’ensemble des processus de sécurité du dôme (Approche tridi, Étanchéité, Intrusion/macro, Diffusion/micro, Radiations et autres flux, etc.), pour ne pas céder d’emblée à la panique du débutant, dès l’apparition d’un défaut sans doute mineur, et sans doute dû au système de contrôle lui-même. Je m’accorde même le plaisir ineffable d’un petit-déjeuner, aussi frugal soit-il, avant d’investiguer plus avant sur ma propre console.
Séréna s’est enfin couchée, rassurée que je n’aie émis nul verdict alarmiste à l’encontre de mes machines. Je saisis dans le container réfrigéré une pleine poignée de barres de céréales hypervitaminées, me lève et, avec dans l’autre main un gobelet de café/poudre, m’approche de la paroi sphérique du FSFEC. De l’autre côté, dehors, la végétation est inexistante, à tel point que le panorama apparaît un brin frustrant, inconvénient dû au fait d’avoir présélectionné ce site d’atterrissage sur bien d’autres critères que ses seules qualités touristiques intrinsèques. Pour tout dire, c’est moi qui ai suggéré qu’un plateau rocheux nu serait l’endroit idéal sur le plan tactique, pour voir loin, mais aussi éviter de se faire surprendre par dessous. Un jour, il y a bien longtemps de ça, sur Terre, alors que je n’étais qu’étudiant, j’avais naïvement demandé ce que nous pourrions craindre venant du sol, sur une planète étrangère. Quelqu’un m’avait ri au nez et demandé si je n’avais jamais lu Dune de Frank Herbert, ni entendu parler du ver des sables. Paraît-il – c’est ce que disent nos spécialistes du Vivant – qu’une planète où la vie serait exclusivement souterraine n’est pas plus idiot que l’autre formule, plus commune chez la plupart des êtres vivants, consistant à s’exposer à la lumière solaire et autres formes de rayonnements extérieurs parfois néfastes. Et, si l’on y réfléchit à deux fois, nous aussi, sur Terre, en plus de nos habitats souterrains, métros, etc., nous avons nos vers de terre, nos serpents des sables et autres taupes fouisseuses… CQFD ? La nature a parfois besoin d’un toit, d’un écran physique entre elle et le ciel.
À dix mètres au-delà de la paroi invisible est posté le chariot-robot de l’anti-sniper numéro 2 avec son bulbe hissé jusqu’à huit mètres du sol. Je me souviens que les premières versions des veilleurs électro-optiques ne savaient rien détecter d’autre qu’un rayon de courbure sphérique. Or celuici sait réagir à toute courbure régulière ou point d’inflexion suspect, c’est-à-dire trop parfait pour une dimension représentative de processus physiques « purement » naturels. De même, la gamme de mouvements pris en considération s’est étendue quant à son spectre de vitesses mesurables, grâce à un balayage électronique à haute fréquence : une balle de fusil en rapprochement serait scannée en vol, puis traitée avant même qu’elle ne vienne ricocher sur le film FSFEC, ce qui donne une idée des performances du trièdre de mouchards électroniques qui assiste dans sa tâche notre « garde du corps » le plus efficace ; je veux parler du dôme par lui-même.
La barre céréalière me laisse en bouche un goût acidulé, que le café trop clair parvient à peine à diluer, effet imparable de sa forte concentration en bioéléments nutritifs, en vitamines et en protéines, ainsi qu’à l’absence d’excipients en phase solide (ceci dans le but de limiter au strict minimum les déchets et le bol alimentaire). À l’exception du casque FSFEC, version réduite du dôme que nous pouvons ajuster en moins de dix secondes en cas d’alerte ou d’invasion biochimique, nous portons en permanence la combi autonome dans ce but précis ; s’assurer une autonomie d’environ dix jours sur le plan « bio », moyennant le retraitement des déchets liquides. Or ceci présuppose que pendant les dix jours de quarantaine, notre alimentation soit adaptée à cela, comme si nous étions isolés en plein espace.
J’appuie ma paume contre la paroi viscoélastique qui, m’identifiant, me laisse la pénétrer en douceur, comme ferait une bulle de savon. Différence capitale, et qui en fait tout l’intérêt : la tension superficielle est ajustable en temps réel ou peu s’en faut. Celle-ci peut être activée par tout contact direct avec la face externe du dôme, par un signal provenant des senseurs sismiques ou via le trièdre d’anti-snipers omnidirectionnels qui l’entoure. Je lève les yeux vers le ciel gris-bleu qui prévaut ici, irisé par un léger reflet interne ; à nouveau cet effet « bulle de savon » qui force la comparaison entre le dôme et l’intérieur d’une huître, apposant une touche de poésie à son hypertechnicité formelle. Je sais par exemple qu’en termes de volume, la structure hémisphérique qui nous protège pèse moins d’une dizaine de litres de fluide, si l’on en exclut la réserve de cent litres autorisant ses extensions viscoélastiques jusqu’à l’infini, ou presque. C’est sans doute la barrière polyvalente la plus légère qui puisse se concevoir, alors même qu’elle assure à ses occupants une relative immunité mécanique et biochimique, dans un volume avoisinant les cent trente mètres cubes. À lui seul, son extraordinaire potentiel de déformation élastique réversible lui a valu le surnom en forme de clin d’œil de gant latex. Une propriété que je teste de ma paume gauche, sur une profondeur d’une vingtaine de centimètres, comme on frapperait du poing un mur de béton afin d’en tester la résistance. Une simple manie, presque un atavisme, comme de shooter dans un pneu !
Le mot structure ne convient donc pas vraiment pour qualifier un dôme maintenu en place par sa légère surpression interne de 30 millibar, celle-ci déterminant sa forme de montgolfière transparente et hémisphérique. Du moins est-ce vrai au repos, sans sollicitation mécanique, tel ce vent permanent qui balaye la plaine nue, là-dehors, et déforme de façon infime sa bulle, sur l’une de ses faces. Cette surpression légère assure la fonction de barrière antivirale pour ses occupants mais aussi, de façon symétrique, au profit du milieu extérieur baptisé ZC 789, que nous devrons évaluer durant cette quarantaine. Avec ses huit mètres de diamètre, le dôme est donc tout à la fois logement isolé, observatoire, laboratoire et promontoire avancé, en même temps qu’une structure provisoire.
Une autre caractéristique du dôme – que chacun de nous espère n’avoir jamais à expérimenter durant cette mission – est son aptitude à constituer un écran de sécurité, quasi analogue dans son principe aux premiers blindages actifs du vingtième siècle.
Bien qu’il soit aussi fin qu’une bulle de savon, le film fluide maintenu en tension est en effet infiniment viscoélastique et offre en contrepartie des propriétés diélectriques révolutionnaires. De fait, ce dôme est polarisé, via un générateur à très haute tension. Sa tension de claquage est quasi infinie vis-àvis de son épaisseur de quelques microns, atteignant 15000 kilovolts par centimètre en valeur instantanée, sur une durée limitée de l’ordre d’une seconde. Le principe est simple : au moindre signal d’alerte, que celui-ci soit manuel, induit par un Contact externe non-identifié ou commandé par l’un des senseurs extérieurs électro-optiques ou sismiques, le générateur THT envoie une impulsion de tension qui adapte instantanément la raideur locale du dôme dans des proportions phénoménales, transformant sans délai le film viscoélastique en barrière infranchissable, d’une élasticité résiduelle variable en fonction de l’effort mécanique exercé. Dans ces conditions, comme je l’ai dit, une balle de gros calibre tirée à bout portant (disons : à 1000 mètres/seconde), serait freinée et arrêtée par le film sur une distance de moins de cinq centimètres. Le problème est que cette fonction repose avant tout sur la vigilance du trièdre anti-sniper ; or s’il donne déjà des signes de faiblesse, moins de deux jours après notre arrivée sur place, c’est tout l’édifice protecteur qui s’écroule, et la sécurité de la mission qui se trouve remise en cause. Affolé par cette conclusion pessimiste qui s’impose à moi, alors que je me remémore les caractéristiques de notre environnement si froidement géométrique, je me suis retourné vers Alan et Indra.
— Avez-vous prévenu quiconque, là-haut, que le trièdre n’est plus sûr à cent pour cent ?
Prévenu ? Vu les contraintes de discrétion que nous nous imposons pour l’instant, le filtrage est serré, et nos liaisons limitées à l’essentiel. Pour garantir cet objectif, toute l’électronique du dôme est câblée en technologie optique, limitant la signature électromagnétique ou radar, et parant ainsi au risque de perturbations dans le spectre de travail de nos réseaux, pour le cas où celle-ci viendrait, par exemple, interférer avec le mode de communication d’une Conscience locale. Il faut tout prévoir, pour être à la hauteur de ses ambitions !
— Ils le savent, Rico, ils disposent de recopies des synthèses d’écran. C’est d’abord Walter qui a appelé, pour me demander ce que j’en pensais. Sur le plan de la sécurité pure, je suis comme lui, un peu gêné aux entournures. Cela étant, dehors, rien ne bouge, du moins pour l’instant, et mes prélèvements minéraux tournent eux aussi sans le moindre pépin. Sur les conseils du patron, je n’avais donc pas jugé utile de t’éveiller avant terme, ni toi, ni Jasper.
Walter Beal est un chef de mission efficace et plus encore pragmatique, presque à l’excès. Dans l’absolu, tolérer un incident sur cette fonction-là serait une faute par omission, une forme de transgression passive à la sécurité optimale, la seule admissible. Mais je perçois la logique qui transparaît juste audelà, dans l’esprit de ceux qui veillent sur nous là-haut, en orbite : il s’agit avant tout de nous laisser dormir et de préserver notre temps de repos, une autre forme d’optimisation qui pourrait s’avérer plus payante, c’est-à-dire « plus » optimale encore, en cas de vrai coup dur. Car la vraie force de réflexion et d’analyse est constituée par nous cinq, ici, bien avant l’équipe du vaisseau en orbite haute, mais aussi avant nos propres machines et leurs signaux d’alerte, aussi sophistiqués soient-ils. Sinon, il y a déjà longtemps que nous ferions confiance à des robots ou à des drones téléopérés, pour ce type de missions d’exploration avancée. Nos technologies l’autoriseraient et pourraient remplacer l’homme jusque dans ses tâches quotidiennes ; néanmoins, nos alter ego mécatroniques resteront à jamais inaptes à assurer, je veux dire à assumer ce rôle et, plus qu’un simple rôle, cette responsabilité véritable au nom de laquelle nous, êtres humains, sommes à jamais irremplaçables. Tout simplement, nous ne pouvons nous permettre de nous faire représenter sur d’autres mondes par des machines. Un ambassadeur se doit d’avoir la même « chair », les mêmes sensations et les mêmes idéaux que ceux qu’il représente. Nous devons, nous devrons être là « en personne », en chair et en cervelle, à l’instant d’un premier Contact avéré. Quitte à improviser s’il le faut, perdant en froide logique programmée et en maîtrise formelle des paramètres émotionnels de la dite rencontre ce qu’on y gagnera en spontanéité et en humanité.
Je parcours la circonférence du dôme, m’arrête quelques secondes face à chacune des pointes du trièdre défensif, au travers du FSFEC. J’évalue le risque d’un défaut qui affecterait l’un des chariots supportant le bulbe anti-sniper et son mât. À vue d’œil, rien ne cloche, n’entrave leur fonctionnement, ni ne trahit le moindre défaut de processus. Comme sur le radar d’un navire soumis au roulis, les centrales inertielles des bulbes et leurs circuits de traitement de signaux électro-optiques sont tout à fait aptes à rattraper un défaut d’alignement vertical dû au terrain. Rien à signaler, tout est calme.
Rassuré sur ce point, je quitte enfin la paroi et me dirige vers ma console de travail, centre nerveux du dispositif. Sur le tableau de synthèse, chaque test affiché sur l’écran renvoie à un autre niveau d’information, voire à un processus de validation complémentaire plus exhaustif. Il suffit pour cela de sélectionner du doigt la ligne présumée en défaut. Indra se penche au-dessus de mon épaule.
— Qu’en penses-tu, Rico ?
Un peu tôt pour un verdict éclairé. Cela dit, certains paramètres sont déjà explicites.
— Le circuit d’alerte, le buzzer et les périphériques sont OK, comme je pensais ; rien à voir avec un bug dans la logique de signalisation. S’il y avait eu un déclenchement intempestif, celui-ci apparaîtrait d’autant plus visible, lors d’une simulation de signal externe…
— Très bien. Mais qu’en déduire pour nous, dans ce cas ? On en tient compte, ou on oublie ?
Je réfléchis. Acquisition d’objectif réel ? Impossible, l’alerte n’est pas assez franche pour que l’anti-sniper nous ait caché un tel événement. Indra s’est encore rapprochée, intriguée comme moi, inquiète à coup sûr, malgré son habituelle maîtrise de soi. Parce que la situation ne l’est pas, habituelle, toute incertitude devenant facteur de trouble, dans la situation qui est la nôtre. Je perçois sa sueur légèrement musquée, et cet arrière-goût subtil de menthe ou de patchouli qui attise inconsciemment le désir. Son visage à deux doigts du mien, sa bouche entrouverte, presque haletante, une goutte perlant sur l’arête de son nez ; et ses yeux qui n’ont jamais paru aussi noirs. Elle a peur, ou n’en a jamais été aussi proche depuis que je la connais. Je dois faire ou dire quelque chose, de suite. Pour la rassurer, les rassurer tous les deux mais aussi rassurer les autres, là-haut en orbite. Ou alors, je dois réveiller Jasper. Pas d’autre alternative.
Je lance le défilement exhaustif de la liste d’objets topographiques référencés dans la mémoire centrale. Mais le message à l’écran m’informe que celle-ci est restée vide : pas même le début d’une liste, rien à signaler. Les bulbes n’ont donc rien détecté qui soit « hors norme ».
Alors quoi ?
Indra m’observe sans un mot ; l’intensité de son regard devient gênante, autant que son silence haletant déteint sur moi, au point de m’oppresser. Alan partage quant à lui son attention entre la console et le désert extérieur, comme s’il se pouvait que déboule jusqu’à nous d’une seconde à l’autre, pour nous charger tel un taureau furieux, un organisme local capable de franchir le kilomètre de plaine rocailleuse nue alentour, sans que l’un de nos instruments de veille l’ait détecté plus tôt.
Me revient alors une hypothèse a priori stupide ; celle d’une « dérive », d’un « recalage de référentiel » ? Lorsque, juste après l’atterrissage, se sont configurées les extensions externes du dôme, le trièdre a mémorisé un instantané tridi de la topographie locale, y incluant la moindre déclivité, bosse, courbure ou pierre dont l’ensemble constitue le paysage alentour, alternance de dunes et de plaques rocheuses affleurant, tout aussi dénudées. Cette modélisation a été rendue bien plus simple du fait de l’absence absolue de végétation et de sa dimension fractale quasi nulle. L’idée m’est alors venue d’un parallèle avec les déserts de la Terre ou, mieux que cela, avec les dunes de nos déserts. Peut-on croire qu’en l’espace de deux jours, la topographie ait évolué subtilement autour de nous, et que le vent en ait remodelé certains reliefs de façon infime, juste suffisante cependant pour perturber le référentiel généré par l’anti-sniper à son propre usage et venir altérer son propre horizon artificiel, en somme ?
Je sais aussi que l’hypothèse d’une défaillance électronique de l’un des trois bulbes ne convient pas car le trièdre est redondant, en cas de panne d’une de nos unités. Pour recouvrer un champ couvert de 360° avec un taux de couverture nominal, il suffit que l’une des unités restantes se déplace sur son chariot chenillé et se repositionne de façon diamétralement opposée.
Je lance vers Indra un regard ambigu, où se lit mon hésitation.
— Je ne peux rien dire de définitif. J’aurais bien une piste à suggérer, mais elle est plutôt vague. Peut-être une affaire de dérive de référentiel ? Il faudrait que j’appelle Rudi ou un autre des géologues.
— De référentiel, dis-tu ? Mais pourquoi ? Et qu’auraientils pu voir depuis là-haut ?
Je médite ma propre réponse. Bien qu’improvisée, mon hypothèse me semble maintenant tenir à l’analyse des faits. Le problème résiduel est d’un autre ordre. Une forme de… piège.
— Je voudrais savoir s’ils ont déjà une idée des phénomènes d’érosion, et de leur vitesse sur cette planète. Des relevés interférentiels, ou n’importe quoi d’autre qui puissent m’aider à savoir si sur cette planète, le profil géologique local en surface est vraiment stable dans le temps.
— Si le terrain bouge, veux-tu dire ?
— C’est un peu ça, oui. Je pensais au déplacement des dunes de sable dans un désert ou à tout autre phénomène discret du même ordre, en limite basse de visibilité ou de détection.
— Mais, il n’y a même pas assez de sable pour ça ! s’exclame Indra. Juste de la roche presque affleurant, et sans doute pas assez de vent non plus pour…
Alan réagit lui aussi, mais c’est pour replacer d’emblée le débat sur un plan plus technique et moins empreint d’émotions à fleur de peau.
— Le référentiel topographique initial a été établi avant-hier ; ne peut-on pas le comparer à son état actuel, s’il s’avère qu’il ait vraiment pu…
Alan s’est arrêté au milieu de sa phrase, soudain conscient de l’énormité qu’il allait prononcer. Il me dévisage, l’air désolé. Et je termine pour lui l’hypothèse qu’il n’ose plus énoncer.
— Comparer ? Justement non, Alan. Le dispositif n’a pas été conçu pour comparer quoi que ce soit. Ou s’il le fait, c’est à son usage exclusif, dans son propre processus interne, et non pas pour en afficher une synthèse vers l’utilisateur. Le mieux que je puisse faire quant à moi, ce serait de le stopper pour le recaler sur de nouveaux paramètres… Une remise à zéro.
Cela aussi est exclu. Il l’a bien compris, de même qu’Indra. Stopper tout le dispositif pour le recaler serait nous priver de la veille extérieure sur toute la durée de sa réinitialisation. Ce qui pourrait résoudre notre souci, si un événement tectonique à séquence lente avait pu déformer la topographie environnante en-deçà de la sensibilité de nos senseurs sismiques, mais nous mettrait aussi, durant deux bonnes minutes, à la merci de l’environnement local. Pouvons-nous prendre ce risque, alors que l’alerte fugitive peut aussi bien signifier… disons, tout autre chose, de bien moins innocent ; alors que, justement, avec ce doute non levé, c’est le pire moment imaginable pour se priver de nos yeux électroniques !
— Reste aussi la solution de bidouiller les réglages de sensibilité, ai-je avancé. Mais je n’ai aucun motif valable de jouer là-dessus, s’il s’agit simplement d’invalider un défaut qui réside… ailleurs, manifestement.
— OK, tu as raison, appelons le Hawking, dans ce cas.
Une liaison radio avec le vaisseau en orbite est intégrée à nos combinaisons, relayée par le dôme et destinée avant tout aux situations d’urgence. L’utiliser pourrait d’ailleurs nous jouer des tours, en révélant par exemple à un Contact hypothétique notre présence (et nos moyens de communications !) avant que nous l’ayons décidé ainsi, s’il s’avérait que cette planète ait un réel avenir pour nous. Le relais optique central sécurisé est bien plus efficace. Nous rejoignons tous deux la plate-forme de contrôle en mezzanine que nous baptisons « régie », ou « poste de pilotage », malgré l’absence de propulsion du dôme.
— Stephen Hawking de dôme, pouvez-vous nous trouver un géologue ?
L’opérateur nous répond sur-le-champ. De la même façon que sur le dôme, trois d’entre nous veillent en permanence, les liaisons radio font aussi l’objet d’une continuité d’écoute à bord du vaisseau en orbite. Ce qui n’offre pas nécessairement le secours attendu sans un certain délai de réaction, dans chacune des spécialités que nous pouvons être amenés à solliciter.
— Vous voulez parler à Rudi Steffinger, c’est ça ?
— OK, Rudi conviendra parfaitement. Ou Karol Neumann, à l’occasion…
— Attendez une minute, j’envoie quelqu’un le chercher.
Nous n’aurons jamais l’occasion d’exposer nos soucis à Rudi ou à sa consœur Karol, nos deux géologues restés sur le Stephen Hawking et qui y poursuivent les relevés orbitaux, du moins, pas dans des conditions de sérénité acceptables. Car la trille aiguë du buzzer central vient de déchirer le silence qui a suivi mon appel radio, et j’ai senti l’adrénaline affluer d’un coup dans mes veines. Alerte. Réelle, cette fois.
Un Contact ? Y sommes-nous ? Est-ce le Grand Jour ?
Mon sang ne fait qu’un tour. Je me rue vers la console, tel un marin à son poste de combat, que ce soit à la passerelle ou sur un dispositif de lancement d’armes. Ma passerelle à moi, c’est la console de l’anti-sniper qui nous offrira sans doute les toutes premières images du Contact dans une poignée de secondes.
— Alerte niveau cinq ! beugle Alan d’un ton assourdissant, bizarrement réverbéré par le film hémisphérique comme sous une cloche de matériau composite.
Puis il se rue sur Jasper et le secoue par les épaules cependant que Séréna, qui venait à peine de se coucher, bondit hors de son matelas senso-isolant. Malgré l’isolation sensorielle, sans doute a-t-elle entendu l’appel, et, sans perdre de temps à se renseigner, elle rejoint d’un bond souple son propre poste.
Une forme nouvelle d’appréhension m’étreint la gorge, et je perçois le grognement ténu de ma pompe dorsale soufflant la sueur entre peau et combi. Stress ultime, peur de l’inconnu, incontrôlable malgré tout mon passé, ma formation lourde, et toute ma volonté d’être vivant, intelligent et sensible à la fois. Vient en effet de s’initier une phase cruciale, l’instant émouvant entre tous dans la vie d’un KOALA : celui du tout premier contact avec une autre forme de vie, sur un monde étranger.
Nous sommes venus à ZC789. Et ZC789 nous répond.
Contact !
À ce jour, la philosophie qui prévaut quant aux objectifs attribués à l’exploration d’une planète étrangère (et aux processus à y mettre en œuvre) s’appuie sur l’expérience. Il s’agit bien entendu de celle de l’aventure spatiale depuis la seconde partie du XXIème siècle, mais aussi des leçons de deux « accidents de parcours » parmi les plus graves qui aient émaillé l’histoire de la prospection planétaire : le cas IF 837, vieux de dix ans, et plus encore le cas XC 919, très récent car il date de deux ans à peine, autrement plus sévère, puisqu’il a remis en évidence le spectre du risque biochimique, au-delà de la problématique de la Vie elle-même : la définition de l’être Vivant et de ses limites. Le concept remis en cause à l’issue de ces deux catastrophes est pour l’essentiel celui des « andromorphes », périmé, n’ayant plus court qu’à titre de référent historique, et qui s’est vu remplacé par celui de Conscience, bien plus universel.
J’étais encore un jeune étudiant lorsque survint le drame d’IF 837 sur la lointaine nébuleuse d’Orion ; néanmoins j’étais déjà sous contrat pour servir le COALHA (ou Comité d’Attribution Légale d’Humanité aux Andromorphes), à l’issue de ma période de formation spécialisée. Rebaptisé KOALA en langage courant, ledit Comité embauchait de futurs spécialistes des technologies d’avenir que l’on jugeait susceptibles d’être utiles aux projets de prospection planétaire. Mon domaine de compétence, celui de mon cursus universitaire, était l’électronique des hautes fréquences. Au titre de mon contrat, je m’orientai logiquement vers une spécialité imagerie thermique et radar, en plus des émissions hertziennes et, plus classique, des circuits vidéo, le terme étant déjà pris dans son acception spectrale élargie débordant sur les ondes UV voire les bandes dures X, à l’autre extrémité du spectre.
Le double drame d’IF 837 fut ressenti tel un échec personnel par tous ceux qui m’entouraient et qui s’y étaient déjà impliqués ou le seraient bientôt, dans le cadre des projets d’exploration du KOALA à moyen terme. Je me souviens aussi de la réaction d’effondrement de Jasper Van Arpen, un collègue de promotion, en quelque sorte, cruellement touché quant à lui car c’est son père qui commandait le second des vaisseaux arrivés sur les lieux.
Dans les faits, il n’y eut aucun témoin direct de cette catastrophe majeure, rien d’autre que ce qu’en livrèrent Harod Washburn en personne et l’état-major du KOALA, via leurs ultimes contacts avec l’équipage du Charles Darwin. Puis ce que put trouver le Georges-Louis Buffon, troisième vaisseau amiral du KOALA, près de six mois plus tard, lorsqu’il put enfin rejoindre la planète-jungle IF 837 pour une reconnaissance macabre. Macabre ? La formule restait discutable… Deux épaves à peine cabossées et aux dégâts en apparence superficiels : celle du Charles Darwin puis du Georges Cuvier, à quelques dizaines de kilomètres de distance l’une de l’autre. Ainsi que deux de leurs navettes de transfert, l’une écrasée au sol, et l’autre abandonnée intacte dans une clairière. Mais très peu de cadavres ; bien trop peu, en réalité. Uniquement des disparus, à l’exception de quelques squelettes rongés jusqu’à l’os et dont on ne retrouva, par pur hasard, que ceux qui étaient les plus proches des lisières de cet océan végétal, cette sylve maudite.
La vengeance n’était pas à l’ordre du jour, malgré cet acte de barbarie comparable à une guerre déclarée à l’envahisseur pacifique… Un animal n’est qu’un animal, appellation en forme de jugement et qui devient à elle seule une sanction, une forme de bannissement légal et de mise à l’encan, comparée au statut d’andromorphe. Car ce statut représentait l’anoblissement ultime que l’être humain imaginait offrir à une espèce étrangère, une sorte de cadeau d’arrivée – mais n’était-ce pas en réalité un cadeau d’invasion et une compensation, à l’instar des verroteries distribuées par les premiers explorateurs du vaste continent africain, ou du baptême forcé des populations autochtones, quasiment imposé par les missionnaires en ces temps ? Admettons que ce statut ait correspondu à une marque de confiance accordée a priori, si l’on peut dire, mais aussi à une marque de foi en l’avenir. Un investissement sur la durée, en somme.
Ce drame coûta son poste à son plus haut responsable. Cela dit, au-delà de la déchéance de Harod Washburn, il ébranla aussi les bases de cette philosophie bâtarde, à mi-chemin entre les concepts naturalistes et ceux de la colonisation, qui sont le propre de l’homme civilisé, tant envers lui-même qu’envers ses voisins supposés « inférieurs » à lui, par principe. La leçon fut rude, une brutale prise de conscience de l’aveuglement anthropomorphique qui avait prévalu dans le fait de confiner la présomption de conscience, et celle d’intelligence, aux seules races nous ressemblant sur un plan physiologique, c’est-à-dire cette prétention de vouloir la réserver aux singes et autres homo similaris, pour schématiser à l’extrême.
Le second accident, celui d’XC 919, fut plus radical encore et remit en cause l’idée même que l’on puisse imaginer coloniser la galaxie et lui inculquer nos schémas de pensée d’êtres dits « intelligents ». En réalité, les leçons de cet échec absolu n’ont pas toutes été tirées à ce jour, vu qu’il reste impossible de décrire exactement ce qui s’y est passé et, avant même cela, pourquoi cela s’est passé ainsi. L’hypothèse qui prévaut (mais qui reste à démontrer) est que sur XC 919 vit – voire pense, et agit, de façon agressive le cas échéant, une entité de nature indéterminée, une forme de « vie » hors des schémas déjà rencontrés ou prévisibles, qui est donc parvenue à détruire les émissaires qu’y avait envoyés le KOALA. Cette entité restée mystérieuse a tenu en échec voire ridiculisé notre démarche, et tout détruit ; non seulement le groupe de Koalas en mission sur cette planète, mais aussi tout le corps expéditionnaire et le matériel d’investigation, et jusqu’au dernier des trois vaisseaux lourds de la flotte, le Georges-Louis Buffon ! Et l’on frémit rétrospectivement, à l’idée que l’entité organique qui a accompli cela et tout digéré, hommes, vaisseau et le reste, ne connaît sans doute même pas le concept d’agression et ne s’est pas aperçue ou, disons, n’a jamais eu conscience de détruire, de tuer ; à l’idée qu’elle ait pu n’agir ainsi que par hasard, accident ou pur réflexe, tel un homme écrasant une larve sous sa semelle ou pire, digérant une forme de bactérie exotique via son système immunitaire, sans en avoir vraiment conscience. Aujourd’hui, tout le secteur de la galaxie où évolue cette petite planète maudite autour de son soleil froid est strictement interdit d’accès – banni des cartes serait plus exact, à défaut de pouvoir bannir ce secteur et ce triste événement de la mémoire des hommes…
Certains scientifiques et une poignée de pontes vieillissants de la radioastronomie moribonde prônèrent alors le retour à une philosophie d’écoute passive et prudente, celle des « grandes oreilles » tendues vers l’espace, sur une gamme de longueurs d’ondes porteuse d’espoirs. Avaient-ils oublié que cette voie prudente, sans grand risque, avait déjà été largement ouverte depuis le milieu du vingtième siècle, mais qu’elle ne recelait que silences radio désespérants, signes de l’absence de « bruit » et de vie organisée, sur toutes les fréquences comprises entre la raie de l’hydroxyle et l’émission de l’hydrogène, à 21 centimètres de longueur d’onde !
Le KOALA a failli disparaître après ce second coup du sort et, s’il a conservé son appellation, c’est sans doute pour le clin d’œil naturaliste, le substrat philosophique qui sous-tend ce genre d’explorations lointaines. Mais il s’est ressaisi, remettant en cause ses processus et jusqu’à sa finalité. Une appellation plus conforme aux nouveaux objectifs, plus politiquement correcte aussi, serait : Comité de Recherche de Consciences Extérieures. Son unique ambition affichée est de communiquer avec ces Consciences Extérieures, non de les coloniser voire les parquer sur leur monde d’origine en vue de les observer, les étudier et les « suivre » dans leur parcours vers la « Conscience » avec une majuscule, c’est-à-dire, sousentendu, similaire à la nôtre. Quant au PANDA (les fameuses Patrouilles Aéro-Navigantes de Détection d’Andromorphes), elles ont disparu sous cette forme fragile, malgré le parfum d’aventures et d’exotisme pionnier qui s’y rattachait. Il est en effet bien trop risqué d’envoyer en éclaireurs un groupe à ce point isolé et indépendant de sa structure centrale comme l’est le KOALA, alors qu’à l’opposé, la nouvelle protection assurée par un dôme étanche, auquel s’ajoute un vaisseau orbital en appui, semblent autrement plus efficaces, en termes de minimisation des risques encourus.
Une fois acquise cette restructuration des moyens d’exploration et de leurs objectifs avoués, tout redevient possible, tant que l’on se cantonne au raisonnable. Ce qui interdit donc pour les siècles à venir les plus folles conjectures telles que l’accès de l’Homme aux univers liquides et autres sphères gazeuses, de même qu’aux températures ou aux pressions inhumaines. Hormis ces extrêmes prohibés, un monde abordable entrant dans nos critères d’intérêt peut donc ressortir de l’un ou l’autre de deux types d’environnement connus (et, par expérience, à peu près maîtrisés quant à leur géo- et topologie globales) : luxuriance végétale, et aridité minérale absolue, la seconde s’avérant moins hostile à la vie que profondément neutre – voire stérile et assez ennuyeuse pour l’explorateur. Cela reste vrai, que ces mondes soient habités ou non, à tous les sens du terme. Notre planète Terre n’est d’ailleurs ellemême rien d’autre que cela, un mixte de zones désertiques et de nids de végétation lacunaire ou plus ou moins dense, sachant qu’elle n’en offre pas nécessairement la combinaison optimale, selon les régions considérées. Cette approche révisée étant à notre portée – disons : la plus raisonnable quant aux risques encourus –, une vision ainsi élargie de ce que peut recouvrir le Vivant exige en contrepartie bien plus de moyens techniques qu’auparavant.
Le vecteur de cette politique d’exploration révisée reste un vaisseau. Certes, le Stephen Hawking est pour l’heure l’unique navire-amiral du nouveau Comité, mais il est aussi huit fois plus gros que les anciens Darwin, Buffon et Cuvier. Et ses moyens d’action sont à la hauteur de sa taille. Son nom lui-même outrepasse les prétentions naturalistes pour embrasser des objectifs bien plus larges et universels – plus cosmiques, en somme –, même si le Vivant reste la priorité absolue. Cela dit, qui peut affirmer que l’entité ou l’artefact organique qui occupe XC 919 vit réellement, qu’il pense… voire qu’il soit réellement vivant, tout simplement ? Sans évoquer le fait qu’il puisse aussi être conscient, voire intelligent ! Et enfin, bien plus éloigné encore dans la hiérarchie des possibles, qui peut jurer que cet artefact est éventuellement (ou potentiellement) communicant avec le si banal et fragile homo sapiens que nous sommes !
La stratégie d’approche a elle aussi évolué. Et moi, Fédérico Cavalli, je sens brûler en moi l’âme d’un explorateur de nouveaux mondes, à l’image d’un Christophe Colomb ou des Pandas disparus, rassuré par la toute-puissance du Hawking, invisible de nous à l’œil nu mais très proche néanmoins, audessus de nos têtes. En effet, si nous ne sommes que cinq en première ligne sous le dôme, il suffirait d’appeler le Hawking à notre secours pour qu’il intervienne dans un délai d’une demi-heure.
Mieux encore, la technique disponible a formidablement évolué, avec ce dôme et son gadget fabuleux – je veux parler du film superfluide à tension superficielle électro-contrôlable. Tous le considèrent comme la protection absolue vis-à-vis du caractère fondamentalement incertain de tout environnement inconnu, tel celui où nous avons été largués. Sinon, nous ne serions pas là. En réalité, après deux précédents dramatiques sur d’autres planètes, personne, au KOALA, n’aurait osé nous pousser ainsi dans la gueule du dragon sans de solides précautions, et sans mettre à notre disposition un bouclier défensif de premier plan.
Le dôme est une bulle étanche, une tête de pont, un fort retranché s’ouvrant sur un sol étranger telle une fleur à trois pétales. Il est supporté par un socle circulaire autopropulsé, une plate-forme assez semblable d’aspect aux soucoupes volantes issues de l’imagerie antédiluvienne de l’anticipation. Si ce monde étranger recèle en son sein la moindre forme de vie évoluée et apte à la vision, c’est l’impression que ces êtres ont dû ressentir, en nous voyant surgir de leur ciel dans cette étrange assiette volante de la taille d’un antique manège pour enfants…
Je me souviens du choc de l’arrivée sur ZC 789, avant-hier, même si nous n’avons rien pu en voir. Une épreuve physique, en même temps qu’une intrusion émouvante, spectaculaire aussi, malgré les innombrables répétitions et mises au point effectuées sur Terre depuis des années. Tel un OVNI expulsé des flancs du Stephen Hawking, le socle a traversé en vol plané la haute atmosphère, avant de se poser très précisément à l’endroit prévu, à l’issue de sa longue glissade descendante, guidé tout au long de sa trajectoire par l’illuminateur laser du vaisseau orbital. Durant la manœuvre, nous étions tous les cinq passifs mais attentifs à l’extrême, confinés dans l’étroit habitacle central de la « régie », devant nos consoles multi-rôle. Par son profil d’approche à l’horizontale ou quasiment, l’atterrissage sur terrain plat présente certains points communs avec le ricochet d’une pierre sur un plan d’eau, si l’on omet l’assistance des boosters-déflecteurs de freinage. Chocs sourds, martèlement mécanique irritant sur le terrain inégal, juste en dessous de nos pieds. À l’issue de sa longue glissade finale sur son propre film de gaz inerte, le socle s’est enfin arrêté, puis il s’est solidement ancré dans le sol rocheux par ses quinze vis-trépans de carbure. S’est ensuivi un silence absolu, tout juste troublé par le cliquètement des tuyères des boosters refroidissant déjà, à l’issue de leur bref vomissement énergétique. Le compte à rebours a alors débuté, dans nos têtes comme dans les mémoires des consoles. Le début de la quarantaine.
Contact acquis, mais uniquement avec le sol aride de ce monde, dans un premier temps.
Durant ce délai de latence, j’ai pensé à une guerre à l’ancienne, au débarquement-surprise d’un commando de choc sur un monde hostile. Hormis que nos intentions ne le sont pas, hostiles, celles-ci se limitant à la curiosité scientifique, à l’espoir secret d’un Contact et à cette volonté, presque un désir, de connaître, de comprendre. D’échanger.
Pour limiter au strict minimum les trois à quatre minutes de faiblesse relative du dôme, dues à un abaissement momentané de ses protections, consécutif à l’atterrissage, s’est enclenché le processus de déploiement automatisé de notre tête de pont avec, simultanément, celui de ses instruments : ses yeux, ses oreilles, puis ses bras. Mais aussi ses « dents », le cas échéant, quand bien même leur usage est soumis à mûre réflexion. Les futures consciences auxquelles nous serons peut-être confrontées n’ont pas à payer pour les erreurs passées, que ce soient les nôtres ou celles d’autres formes de vie, dont elles n’imaginent même pas l’existence. À ce titre, le dôme et son film FSFEC sont de loin le meilleur moyen pour optimiser la stratégie de prise de contact du KOALA et limiter celle-ci à une veille et à une autoprotection exclusivement passives, non-agressives par principe, et jugées « éthiques » ; un principe qui n’a jamais été remis en cause quant à lui, malgré les expériences désastreuses du passé récent.
Mais qui dit non-agression ne dit pas pour autant absence de protections et, par conséquent, de blindage préventif. Les performances du diabolique film FSFEC peuvent se décliner selon deux axes distincts. L’un est sa résistance à un impact direct à très haute énergie. Le second, sa résistance à la perforation ou à la découpe (voire les deux combinés, dans le pire des cas envisageables). L’unité de mesure du premier critère est le mégajoule. Sa limite, pour fixer les idées, est comparable à celle des dernières générations de projectiles anti-blindage à charge creuse à haute vélocité, dont on trouve un équivalent dans le domaine des lasers à impulsions à haute énergie thermique. Face à ce type d’agressions, le comportement d’un film diélectrique est très dépendant de sa source d’énergie de polarisation, celle-ci subissant lors de l’impact un brutal pic de charge. La logique qui prévaut est simple : quelle que soit la vélocité d’impact à travers le film supraconducteur FSFEC d’un projectile donné, la vitesse de transmission d’un ordre de repolarisation viscoélastique lui est de très loin supérieure, le film mettant en jeu une circulation d’électrons dans un supraconducteur quasi parfait, infiniment plus rapide que celle d’un projectile balistique, quel qu’il soit, ont juré les ingénieurs qui l’ont conçu.
Le second critère de résistance concerne le rayon de courbure minimal de l’objet contondant capable de trancher ou de perforer le film. Sa limite concrète est elle aussi connue : c’est à peu près celle d’un scalpel chirurgical submoléculaire. En clair, cela signifie que la plus aiguë des lames de type bistouri ou rasoir est incapable de le percer ou le déchirer. En résumé – une hypothèse qui a été vérifiée en vraie grandeur, sur Terre –, le seul moyen d’en venir à bout serait d’équiper un obus antichar hypervéloce à charge creuse d’une hyperpointe de pénétration en diamant monocristal, combinant ainsi les deux modes d’attaque et les concentrant dans le temps. Découpe perforante et haute énergie d’impact, simultanément.
Tout est dit. Sans ce FSFEC omnipotent, une telle mission ne serait plus envisageable, et nous en serions encore à ressasser en boucle les vidéos de nos précédents échecs et de leurs causes. Avec lui, en revanche, nous disposons d’un écran total, d’un bouclier neutre, passif et sans coloration agressive d’aucune sorte, et qui nous autorise à la fois à résister sans détruire – un concept éthique séduisant au plus haut point – et à explorer sans trop nous exposer.
Jasper titube, hébété, encore dans les brumes du sommeil. Puis je le vois s’auto-administrer la capsule percutable annulant en une minute l’effet des psycho-drogues de « sommeil assisté ». Nous avons besoin de toute l’équipe sur le pont, et dans sa meilleure forme. Je me rue quant à moi vers la circonférence du dôme, presque surpris de ma propre vivacité de réaction, avant d’admettre que la curiosité a primé sur la peur, autre réflexe naturel tout aussi ardu à réprimer. Mais j’en connais aussi une raison plus profonde : l’invincibilité reconnue du film diélectrique m’induit malgré moi à lui faire totale confiance, même en cas d’alerte réelle.
