ASH - Jean-Michel Calvez - E-Book

ASH E-Book

Jean-Michel Calvez

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Beschreibung

Ashley, jeune psychologue, a été choisie pour assister une expédition militaire ayant pour but de maîtriser une rébellion ouvrière sur la planète NexTerra

Les soldats souffrent d'une forme de stress post-traumatique, alors que leur action s'est limitée à quelques échauffourées avec la main-d'œuvre d'extraction minière, une espèce E.T. peu communicante, traitée en esclave et, semble-t-il, touchée par le même mal.

Les E.T. sont-ils vraiment en cause ou ne sont-ils que des victimes ? Par le passé, un fléau ou virus aurait-il déjà touché cette planète ? Quels sont, sur la Terre, les secrets de la société Bio-Tech où un jeune stagiaire futé a mis le nez dans des dossiers sensibles auxquels il n'aurait jamais dû avoir accès ?

Cherchant à démêler causes et effets du mal mystérieux qui frappe indifféremment E.T. et humains, les rendant fous furieux ou amorphes, Ash s'engage dans un piège mortel qui s'étend bien au-delà de cette planète isolée.

Après IF837 et Éthique du contact, ASH aborde les désordres engendrés par l'homme lors de sa conquête de territoires, sur fond de manipulations génétiques et de secrets industriels. Le drame qu'a vécu une planète isolée dans STYx, raté de la colonisation, ne se termine pas là. Il se poursuit avec ASH, qui pousse plus loin encore le parallèle avec un monde qui est le nôtre.

EXTRAIT

Aussi épais que ceux d’un coffre de banque, les doubles battants d’acajou massif glissent dans un chuintement feutré sur la moquette grenat assortie au bois sombre. Entre dans la salle un type tiré à quatre épingles, genre majordome ou maître d’hôtel. Il porte dans ses bras, comme un enfant, un cylindre clair en forme d’urne, de la taille d’un carton à chapeau. Sur l’embase noir mat où est scellé l’objet, cligne l’œil d’un signal ambre sur un tempo lent et lancinant de cœur qui bat, dirait-on. D’un pas synchrone avec son étrange diapason électronique, le type s’avance, l’air compassé, blasé et très conscient de l’être, comme s’il s’agissait pour lui d’un cérémonial maintes fois répété et interprété, ce qui est le cas. Longeant l’interminable table elle aussi d’acajou, il traverse ainsi toute la salle et, avec des précautions d’infirmier portant un patient mal-en-point, dispose le cylindre à la place dévolue au président de séance, sur le lourd fauteuil rehaussé de coussins de cuir grenat trônant en bout de table.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Michel Calvez est né en Bretagne dans le Finistère. Passionné de littérature et de science-fiction (avec dix romans publiés dans cette catégorie), il écrit aussi dans d'autres genres de l'imaginaire : polar, roman noir, aventures ou espionnage, fantastique, roman contemporain. Il a également publié une quarantaine de textes courts (fantastique, horreur ou SF), d'abord en revues ou fanzines, puis dans diverses anthologies françaises. On le retrouve depuis quelques dans un e-fanzine bilingue Bewildering Stories puis, depuis 2007, dans des anthologies « papier ». Jean-Michel Calvez a donc plusieurs cordes à son arc. STYx est la version révisée d'un roman choc paru en 2007.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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1 – H

Aussi épais que ceux d’un coffre de banque, les doubles battants d’acajou massif glissent dans un chuintement feutré sur la moquette grenat assortie au bois sombre. Entre dans la salle un type tiré à quatre épingles, genre majordome ou maître d’hôtel. Il porte dans ses bras, comme un enfant, un cylindre clair en forme d’urne, de la taille d’un carton à chapeau. Sur l’embase noir mat où est scellé l’objet, cligne l’œil d’un signal ambre sur un tempo lent et lancinant de cœur qui bat, dirait-on. D’un pas synchrone avec son étrange diapason électronique, le type s’avance, l’air compassé, blasé et très conscient de l’être, comme s’il s’agissait pour lui d’un cérémonial maintes fois répété et interprété, ce qui est le cas. Longeant l’interminable table elle aussi d’acajou, il traverse ainsi toute la salle et, avec des précautions d’infirmier portant un patient mal-en-point, dispose le cylindre à la place dévolue au président de séance, sur le lourd fauteuil rehaussé de coussins de cuir grenat trônant en bout de table.

Il se penche, rectifie d’un œil expert la verticalité de l’ensemble juché sur le coussin, presse une commande discrète sur le côté de l’embase puis se retire à l’abri des regards d’un pas raide et mécanique, discret comme une ombre, à l’affût du moindre souci. Son rôle s’arrête là.

Dès qu’il s’est éclipsé en arrièreplan du fauteuil, se fondant dans le contre-jour de la baie vitrée panoramique, entre tout le staff, comme si la présence de ce cylindre à sa place était le signal attendu de tous : directeur de la fondation, sous-directeurs, technique, financier et stratégique, chefs de département, etc.

Peter Wolfson, le directeur commercial, traîne avec lui Rick Piasecki, stagiaire frais émoulu d’Harvard, encombré d’un attaché-case de carbone-carbone. Aussi intimidé qu’impressionné, Piasecki cligne des yeux dans la lumière glorieuse de la baie vitrée ouvrant sur le parc arboré. Belle matinée de printemps, pense-t-il distraitement. Ce jour est pour lui une première : son premier conseil d’administration chez Bio-Tech.

Les dix-sept membres – dix-huit avec Piasecki, et le majordome ne compte pas – s’assoient à leur place avant de tourner leurs regards vers la lumière du dehors. Deux ou trois raclements de gorge plus tard, un silence de tombe s’abat sur la grande salle.

En l’espace d’une seconde, une image holographique trouble le flot lumineux de la verrière avant de s’imposer dans l’espace vierge, à un mètre au-dessus du fauteuil. Le buste coupé à mi-poitrine en fading progressif d’un homme d’âge mûr – terme s’utilisant désormais jusqu’à soixante-dix ans et plus depuis les derniers progrès de lifting gériatrique. Un homme aux traits burinés et à l’air dur sous ses sourcils broussailleux.

Piasecki sursaute mais ne pipe mot, n’étant, vu sa position, habilité ni à prendre la parole ni à troubler la réunion, à peine celle-ci ouverte, par une réaction inappropriée.

— Ce fauteuil n’est pas propre, Sigismund ! grince l’hologramme animé, d’une voix aigre sans réplique, en braquant son regard noir vers le dessous du siège et sa propre embase.

Soupirant discrètement, le nommé Sigismund sort de sa cache et, de sa manche de veste, essuie le coussin qui a en effet conservé les traces d’un nettoyage imparfait. Un incident banal en réalité ; l’avant-veille, le chiffon empoussiéré d’une femme de ménage chargée de préparer la salle pour la circonstance a dû frôler malencontreusement le dossier, y larguant un discret nuage pulvérulent. La table massive luit en revanche telle une patinoire sous les projecteurs, renvoyant l’image en contre-plongée, un brin déformée, d’un double alignement de visages tournés comme un seul vers l’apparition suspendue dans l’air.

Piasecki sourit niaisement, attendant la suite, hésitant sur l’interprétation de ce gag imprévu et pensant à un rituel d’entreprise voire, qui sait, à un bref bizutage qui lui serait destiné, à lui, le petit nouveau. Il trouve malgré tout bizarre et très exagéré que l’on se donne tant de mal pour l’introniser, lui, le dernier venu, en contrepartie de son entrée dans le Saint des saints.

Une fois son intervention terminée sans piper mot, Sigismund s’éclipse à nouveau et disparaît dans le contre-jour. Et l’hologramme, dans un sourire féroce qui amplifie ses rides naissantes, annonce, de la même voix sévère :

— Bien, messieurs, je pense que nous pouvons commencer, cette fois. Ne perdons pas de temps. Carl, à toi. Où en sont nos projets de partenariat avec Mering Technologies ?

Carl Livens, grand blond large d’épaules aux cheveux un peu trop longs et à l’allure de surfeur californien, version costard, est le sous-directeur Diversifications, se remémore Piasecki avec l’application d’un exétudiant qui connaît sa leçon. Piasecki piaffe, agacé que son mentor n’ait pas daigné l’affranchir et lui livrer la clef de cette mise en scène décalée et saugrenue. Le « grand patron », si tel est le cas, devait être en déplacement lointain. Sans doute a-t-il raté un ultrasonique TransOcéan le matin même et, faute de mieux, il a confié à son interface VCPI sa « présence physique » à son propre conseil d’administration. La classe ! Piasecki connaît l’existence du dispositif de VidéoConférence Personnelle Interactive, bien sûr ; il sait aussi que ce truc coûte les yeux de la tête ; à tel point qu’il n’a jamais, de ses propres yeux, vu le fameux VPCI mis en œuvre où que ce soit. Même Harvard, qui n’est pas si mal équipée, n’en possède pas un seul, c’est dire.

L’air pas trop à son aise dans son costard-cravate, respectueusement tourné vers l’hologramme à face humaine, Livens expose les difficultés relationnelles, chroniques, plaide-t-il, avec des organismes toujours quelque peu réservés vis-à-vis d’une fondation dont les objectifs, « pas assez clairement affichés », ose-t-il avancer avec prudence, ne convergent pas toujours de façon idéale avec ceux de leurs interlocuteurs privés. Sans élever le ton, mais avec une suavité mille fois plus dangereuse chez ce genre d’individus, l’apparition holographique rembarre sans ménagement le surfeur, avec une outrecuidance digne d’un vieux prof grincheux envers un étudiant pris en faute, pense Piasecki, éberlué.

— Vous avez deux semaines pour trouver la solution, mon vieux, pas un jour de plus ! Démerdezvous avec Lukas et l’équipe du bureau des contrats pour obtenir l’accord, en force s’il le faut, qu’on puisse enfin avancer.

— C’est que…

— Point suivant ! coupe l’hologramme intraitable, ne voulant rien entendre. Ugo.

Nul n’a réagi, et Piasecki est outré. Les individus présents dans la salle – tous sous-directeurs ou peu s’en faut – semblent être à la botte de cette ombre inconsistante, comme s’il s’agissait d’une apparition divine ou de Dieu-le-père en personne.

Ugo Denneberg, se souvient Piasecki, reprenant le train en marche alors que le « condamné » suivant se frotte nerveusement les mains avant de prendre la parole. Pour un peu, Denneberg se serait levé de sa chaise comme un simple élève de lycée interrogé en classe. Wolfson le lui a présenté deux jours plus tôt, mais ça fait trop de noms et de visages nouveaux à avaler en temps limité ; à dire vrai, Piasecki a un peu perdu le fil et ne sait plus très bien de quoi peut bien s’occuper ce sacré Denneberg chez Bio-Tech.

Denneberg leur rend compte d’histoires compliquées voire conflictuelles, avec l’Ogre, l’un de leurs fournisseurs en matières premières de haute importance. Un nom singulier, mais facile à retenir. Cela dit, tout l’est, singulier, depuis que Piasecki est entré chez Bio-Tech Inc. pour son premier stage professionnel de longue durée. Selon Denneberg, certaines matières premières stratégiques pour Bio-Tech, telles que le platine, ne peuvent plus leur parvenir en quantités suffisantes, parce que l’Ogre ne fait pas correctement son boulot sur Dieu sait quelle planète zarbi, ou parce que l’Ogre n’assure plus du tout, là-bas, à cause d’un conflit local induisant une sorte de réaction négative en chaîne, de loi de Murphy généralisée à l’univers entier. En somme, c’est un beau merdier chez l’Ogre, mais Denneberg ne peut le présenter ainsi sans en prendre pour son grade.

Bien qu’il ait mis les formes dans sa diatribe, le vieux l’envoie balader de la même façon qu’il a rembarré Livens, juste avant lui. Denneberg insiste, dégage la responsabilité de son service, proteste pour le principe et, enfin, se lâche un peu, excédé de jouer le bouc émissaire.

— L’Ogre est vraiment dans la panade, depuis quelques mois. Ça ne s’est pas ébruité jusqu’à présent, mais leurs ouvriers viennent de les lâcher. (Denneberg a prononcé le mot ouvrier de façon bizarre, presque entre guillemets, comme s’il pensait à autre chose et qu’il s’agissait pour lui d’un mot au sens crypté). Mutinerie ou je ne sais quoi. L’Armée est sur place depuis deux semaines, mais ça n’a pas suffi, aux dernières nouvelles.

Dans un tic nerveux hyperréaliste, le vieux semble bondir hors de sa boîte tel un diable à ressort, étirant et courbant son hologramme, alors qu’il se penche vers son adjoint.

— Nous avons respecté nos engagements envers eux, et notre part du boulot. À eux d’assurer leur contribution en retour, désormais. Ça ne peut pas durer.

— Mais, ils n’ont plus de main d’œuvre ! insiste Denneberg d’un ton plaintif. Et je ne vois pas comment ils pourraient faire tourner leurs mines sur place sans que…

— Je m’en fiche ! le coupe l’hologramme. Et Piasecki, troublé, jurerait que la voix provient vraiment de la bouche virtuelle, et non de l’embase technique de stockage d’énergie de l’urne.

— Laisse tomber, Ugo. Le vieux H radote, glisse Steven Hall à l’oreille de son collègue avec un discret coup de coude amical. Tu le connais, il ne supporte pas d’avoir tort, moins encore maintenant qu’il a la majorité des voix, après tout.

— Ras le bol de ces simagrées ! souffle Ugo dans sa barbe, à destination de ses voisins.

Même lorsque les bilans sont corrects, le vieux est avare de ses compliments ; un management sans concession qui surprend le jeune Piasecki, idéaliste sur l’univers du travail comme seul peut l’être un étudiant qui n’a pas encore roulé sa bosse ni testé ses illusions dans le monde « réel ».

Coïncidence, c’est à ce moment que tout dérape pour lui lorsqu’il perçoit un chuchotement non identifié mais impertinent à ce moment sensible, quelque part vers le fond de la salle.

— Bon sang, depuis qu’il est mort, ça ne lui a pas arrangé le caractère, au vieux. Il arrête plus de nous emmerder.

Piasecki blêmit, lâche son attaché-case qui glisse sur ses genoux, puis se cramponne à la table, les mains à plat. Mort ? Qui est mort ? Qu’a-t-on voulu dire par là ? A-t-il mal entendu ? Perturbé, il perd dès ce moment le fil des débats et réagit avec un temps de retard lorsque Wolfson, dont c’est le tour d’intervenir, le présente à H, l’hologramme vivant, lui expliquant qu’il a un adjoint pour quelques mois, un stagiaire de Harvard. De toute façon, Piasecki note qu’un nouvel adjoint du Dir/Co, ça n’intéresse pas du tout H, qui daigne à peine lui adresser un bref regard inquisiteur et condescendant, avant de poursuivre d’une voix cassante son feu roulant de questions, de critiques et autres diatribes. Mais déjà, Piasecki ne l’entend plus, n’enregistre plus, ne comprend plus : il est perdu, largué.

À l’issue du conseil, trois longues heures plus tard, Piasecki est encore sonné et tourneboulé, se demandant s’il n’a pas été victime d’une illusion auditive, rien de plus, d’un mauvais jeu de mots ou d’un terme sans importance, genre jargon spécifique à Bio-Tech.

Dans un cérémonial miroir du précédent, qui semble bien rôdé, le valet Sigismund s’approche avec respect de l’hologramme. Se penchant, il éteint l’image, qui se retire en un lent fading sophistiqué et fascinant. De l’eau s’écoulant d’un récipient, pense Piasecki, mais en 3D et à l’envers, comme si l’on y avait inversé la flèche du temps. Puis tout cela disparaît dans l’urne comme se dilue un mirage visuel. Ou un tour de prestidigitation ?

Au café-débriefing qui suit, Wolfson, qui a eu lui aussi sa part de questions-pièges mais qui a résisté vaillamment à l’assaut, daigne enfin prendre son adjoint en commisération.

— Alors, Ricky, tes impressions ?

— Je, hum… je ne comprends pas bien. Vous ne m’aviez pas dit que…

— Quoi donc ? Que H est un type bizarre ? (Wolfson se perd brièvement dans ses propres réflexions comme si, même pour lui, leur conversation éclairait soudain la question sous un nouvel angle). Ouais, c’est vrai que ça doit parfois lui faire bizarre, d’être mort !

Piasecki pâlit, desserre sa cravate de son cou moite, où sa glotte remonte comme un yoyo.

— Allez, c’est une blague, vous me charriez, là. Arrêtez ça maintenant.

— H est on ne peut plus mort, réplique Wolfson, scandant chaque mot et fixant l’étudiant dans les yeux comme s’il le défiait de le contredire. Et là il ne plaisante plus, comprend le nouveau.

— Je… désolé, je ne comprends pas… (Soudain mal à l’aise, Piasecki sue, un frisson glacé lui parcourt l’échine, mais il n’a plus de marge pour respirer, côté cravate). Il est… mort, vraiment mort, dites-vous ?

— Depuis cinq ans. Cancer généralisé foudroyant. Ça ne l’empêche pas d’avoir bon pied bon œil, n’est-ce pas ?

La bouche ouverte, Piasecki ne réagit pas, privé de tout repère, ne sachant plus sur quel pied danser, où et quand commence ou s’arrête la plaisanterie, aujourd’hui.

— Secret d’entreprise, lui souffle Wolfson, sérieux, mais avec une bourrade dans l’épaule qui a failli renverser l’étudiant. T’as signé la clause de confidentialité, Ricky. Ne l’oublie pas trop vite, mon pote. Un conseil d’administration, c’est comme un secret d’état.

— Mais… pourquoi… je veux dire, comment, enfin, que… Merde quoi ! Ça n’a pas de sens.

Piasecki ne sait pas même quelle question poser, face à révélation si renversante.

— Ici, ça en a, mon pote. Bio-Tech est leader en bio-engineering, et ça n’est pas pour rien. H s’est servi le premier, c’est tout. Il a le droit, il est chez lui ici, H est actionnaire majoritaire dans la fondation. Et quand on tient les cordons de la bourse, on peut tout faire. T’as pas appris ça à l’école ?

— Si, ssss…i, mais…

Piasecki baisse les yeux, cherche son souffle, encaissant mal le choc, imaginant l’arnaque ou le bizutage encore envisageable, ce qui ne serait pas très sympa de la part du staff Bio-Tech, bien sûr. Mais mieux vaudrait encore ça, tout bien considéré.

— Allez, mon pote, t’en fais pas, t’en mourras pas, t’as pas encore l’âge. Viens boire une coupe pour te remettre, je vais t’expliquer.

Entre deux petits fours arrosés au champagne, Wolfson se charge d’instruire l’adjoint Piasecki de ce qu’il ne connaît pas encore de la maison et de son fonctionnement.

— H est… enfin, il était, un industriel versé dans le bio-engineering. Billiardaire en dollars, ce qui n’était pas si mal, malgré tout. Nom de code : H, et lui-même l’assumait.

— Ash ? Et pourquoi Ash ?

— Mais non. H comme Hughes, évidemment ! fait Wolfson comme s’il s’en amusait, une fois l’orage passé. Clifton Howard Hughes. Ce hasard ne tombait pas si mal, et ça lui allait comme un gant. Même nom, même caractère, même ambition, même fortune colossale que Howard Hughes l’ancien, si l’on veut. Quasiment une réplique moderne du monstre sacré de l’ancien temps. En fait, H n’a jamais avoué, mais je crois qu’il l’avait dans le collimateur, et qu’il le fait exprès. Je suis certain qu’il cherche à imiter en tout point son modèle et que, tout comme lui, il est fêlé, la cervelle comprimée à mort par l’énormité de son ego.

— Et que fait-il ici, dans cette salle, avec vous ? C’est lui le patron, chez Bio-Tech ?

— Non, pas tout à fait. Mais en pratique, ça revient au même, comme tu as pu voir. H est devenu actionnaire majoritaire depuis sa mort, disais-je. Il a tout organisé, tout exigé, et tout obtenu, rectifie Wolfson, admiratif. Il l’a fait les derniers mois, tout seul, à la force des bras – ou ce qu’il en reste – et de ses coups de gueule légendaires, depuis la cellule médicalisée à ses mesures qu’il avait fait installer dans son château. Et un mois après la mort du vieux – suis bien le raisonnement, Piasecki –, Bio-Tech a bénéficié d’une injection de fonds, massive et forcée : OPA surprise par l’entremise d’une société-écran inconnue ; mais personne n’est dupe. « Quelqu’un », dans la foulée, a fait modifier les statuts de Bio-Tech Inc. et l’a transformée en fondation. Pour avoir les coudées franches, j’imagine, sans être gêné aux entournures par des contrôles externes qualitatifs ou quantitatifs. Désormais, au lieu de se limiter à participer aux conseils d’administration et d’ouvrir sa gueule au prorata de ses parts, le vieux occupe le terrain et dicte sa loi. En fait, le directeur est à sa botte, et ça se voit.

Piasecki opine. Malgré son manque relatif d’attention, consécutif au choc, il a noté que Willy Sterling, le directeur en titre, a à peine pu placer un mot, hormis pour opiner. Pour tout dire, Sterling n’a aucunement affiché l’autorité naturelle dont un directeur général est censé faire preuve dans une telle réunion, se bornant à confirmer les avis des uns et des autres… mais surtout de l’un, le nommé H, tel un majordome obéissant et servile.

— Et les autres ?

— Qui ça ? Quels autres ?

Piasecki désigne les types alentour devisant par petits groupes autour de tables bien garnies, reprenant vie après la grand-messe.

— Eh bien, le staff, les autres. Qu’en pensent-ils ?

— Ils pensent en fonction de ce qu’ils savent, mon pote. Or le maître-mot chez Bio-Tech, c’est le cloisonnement des activités : les portes sont étanches, y compris entre nos propres services. Tu verras vite que chez Bio-Tech on a le culte du secret, du « besoin d’en connaître » appliqué stricto sensu, si tu vois le genre ?

Piasecki grimace. Wolfson sirote une gorgée de champagne californien, réfléchit, puis lui tape sur l’épaule comme pour lui donner un conseil d’ami.

— Prends mon cas, par exemple. Je suis Responsable des Grands comptes de Bio-Tech, c’est-à-dire, des clients privilégiés de la filière bio-engineering. Eh bien, sur l’Ogre par exemple, je ne sais rien ou presque. C’est Hillburn, un de mes gars au service Grands comptes, qui s’en occupe en personne, et il n’en parle pas, il n’a même pas à le faire. J’en sais juste le minimum « légal » en tant que chef de service. Que l’Ogre est un peu à part parmi nos clients, parce qu’il est aussi un fournisseur, tu vois, et qu’il effectue à l’occasion des « paiements en nature », en métaux rares bruts de minerai, ce qui facilite les transactions et les rend, eh bien… plus fluides… transparentes, quoi.

Transparentes ? Bel oxymoron, comprend Piasecki, qu’il faut traduire par « invisibles », c’est-à-dire opaques vues de l’extérieur. Il connaît la musique, ça n’est pas pour rien qu’il a préparé, et réussi, un master de management industriel et stratégique. Sa curiosité éveillée, Piasecki insiste un peu, pour le principe.

— Hum, l’Ogre, ça veut dire quoi, au fait ? Ce n’est pas ce minéralier qui fournit la Terre en matériaux stratégiques qu’ils vont pêcher sur des météorites ou des planètes et nous ramènent ensuite en vaisseaux-soutes, un truc dans ce genre-là ?

— Exactement. Et ça veut dire Organisme pour la Gestion des Ressources Éloignées. Une sorte de trafic en somme, de troc ou de prélèvement à la source, mais à perpète, et dans des endroits où ça ne dérange personne sur Terre, d’où : pas de bruit, pas d’odeur, pas de pollution de la planète, frais limités sur le poste Matières, etc. En revanche, je te raconte pas, pour aller les chercher puis les ramener jusqu’ici, les Ressources en question ! Surtout si la main d’œuvre locale se met à tirer au flanc, comme il semble.

— Et, hum, quelle est la nature de l’arrangement, dans le cas de l’Ogre ; je veux dire, pourquoi sont-ils un client aussi spécial que ça, hormis ces, enfin, leurs paiements en nature ?

— Oh, c’est très, disons… compliqué.

Wolfson a un sourire embarrassé.

— Parce que, poursuit Wolfson à contrecœur, tout en croquant férocement un radis trempé dans la sauce piquante, la zone d’activités et d’influence de l’Ogre est « éloignée », comme son nom l’indique. C’est-à-dire qu’elle l’est à tous les sens du terme : éloignée des curiosités mal placées, des contrôles tatillons, des procédures administratives et…

— Et légales, aussi ? avance un Piasecki faussement naïf, avec un clin d’œil qu’il s’imagine entendu ou complice.

Clin d’œil auquel Wolfson ne réagit pas dans le sens attendu, hélas. Wolfson ne mord pas à l’hameçon et en reste là. À l’opposé, il semble désireux de clore au plus vite leur échange sur ces sujets stratégiques ou sensibles, ou les deux à la fois. Peut-être même en a-t-il déjà trop lâché, grâce à l’effet cordial et euphorisant des bulles, ose se convaincre Piasecki, surexcité, pris dans cette fièvre nouvelle de savoir qui l’excite au point de lui faire oublier, ou presque, la vision troublante du mort-qui-parle, déposé telle une relique dans son fauteuil.

— Ce n’est pas ton problème, finit-il par s’entendre dire. Hillburn a le portefeuille de l’Ogre, et il le garde. Quant à toi, puisque tu bosses pour Bio-Tech et pour moi, je te colle sur celui de Marks&Davis, exclusivement. Chacun son boulot, chacun ses dossiers ; c’est la règle du jeu, y compris pour le staff.

Piasecki hoche la tête, rêveur, il n’en revient pas. Bon Dieu, si ses potes de l’école, Jim, Ralph et les autres, savaient où il a mis les pieds ! Il aurait des trucs à raconter, s’il n’y avait pas cette règle, cette foutue « clause de confidentialité » et ce « droit d’en connaître » à la mords-moi-le nœud, avec lesquels mieux vaut faire vachement gaffe à ses arrières.

— Hé, une dernière question, ose-t-il in extremis, repensant soudain au mort-vivant calé dans son fauteuil, ce H, avec son numéro d’apparition digne d’un Houdini. H, pourquoi fait-il ça, à votre avis ? Je veux dire, pourquoi vient-il emmerder les vivants qui bossent, leur dire quoi et comment faire ; pourquoi est-il sans cesse sur leur dos alors qu’il est… enfin, qu’il devrait, qu’il ferait mieux de rester… hum, là où il est, et…

Le regard de Wolfson se perd un instant dans le vague, avant qu’il ne rouvre la bouche.

— L’esprit d’entreprise, je présume. H l’a eu toute sa vie, m’a-ton dit, et il semble bien qu’il n’était pas encore prêt à lâcher le morceau. Un sacré dur à cuire, non ?

— Ouais, on peut dire ça, si vous voulez.

— Je dirais même plus. Depuis qu’il est mort, ce salaud, c’est à croire qu’il a le feu au cul !

C’est un très mauvais jeu de mots ; surtout si, lot commun sur Terre, H a été incinéré. Piasecki y souscrit largement malgré tout et se fend d’un demi-sourire par pur calcul, en échange de sa curiosité à demi satisfaite, aux fins de soigner son image de débutant à qui on ne la fait pas.

2 – Ash

En sept semaines, le capitaine Rod Collins avait fait le tour de tous les passe-temps possibles à bord, lu ou feuilleté les deux trois livres qui l’intéressaient dans la bibliothèque du carré. Et il s’ennuyait ferme. Même les holojeux ne l’intéressaient plus, après qu’il y ait tâté par pur désœuvrement : ça l’excitait mais de façon inutile et négative, comme du café trop fort. Or il y avait une autre forme de sport auquel il n’avait pas encore goûté depuis son embarquement dans ce satané spaceferry, un sport auquel il n’était pas mauvais, sur Terre : lever une nana. Mais ici, et avec celle qu’il visait, ça n’était pas gagné.

Celles de sa section ne lui convenaient pas. Sinon, il se les serait déjà faites bien avant de se retrouver coincé dans ce foutu spaceferry. Le sergent Crayson, une redneck du Kansas, était blonde à loisir, et de haut en bas, mais c’était avant tout un molosse à la mâchoire carrée et au chignon comme un poing serré, qui battait n’importe quel type de la section au bras de fer. Le caporal Evans était moins bovine, moins lourde de carcasse, plutôt svelte à première vue dans son uniforme, en y regardant pas de trop près, mais elle avait en nerfs ce que sa consœur du Kansas avait en muscles, aussi sèche et nerveuse qu’un marathonien érythréen.

La fille, l’autre – la « touriste », comme l’appelait Collins faute de connaître ses nom et qualité – n’était pas mal foutue du tout : brune, svelte, mignonne comme un cœur, elle ne semblait hélas pas décidée à en profiter, ni avec lui ni avec quiconque. Dommage. Elle semblait passer son temps dans sa cabine, contrairement à lui, qui souffrait depuis quelques jours d’une forme bénigne de claustrophobie et cherchait les grands espaces comme sur un navire, on souhaite prendre l’air du large ; un comble, à bord d’un putain de spaceferry naviguant en plein espace !

Enfin, l’occasion se présenta, au carré où il la voyait pour la première fois depuis le départ de la Terre. La fille errait sans but dans le coin salon, seule, caressant du doigt les livres alignés, là où lui-même avait jeté un œil morne sans grand résultat, quelques jours plus tôt.

— Bonjour, je m’appelle Rod.

— Bonjour, répondit la brune d’une voix distraite avant de pencher la tête d’un mouvement délicieux vers la tranche d’un épais volume au titre imbuvable, qu’elle étudia avec soin.

— Je m’appelle Rod, insista-t-il, ne voulant pas s’avouer déjà vaincu.

— Ash, fit-elle presque sèchement.

— Pardon ?

Réponse, ou onomatopée, Rod hésita, pris au dépourvu par cette syllabe isolée.

— Ashley Sandra Hesserling, mais mes amis m’appellent Ash. Ça me convient.

Collins lissa sa manche, faussement désinvolte, ne sachant trop si pour lui ça s’engageait bien ou non. La fille restait évasive, occupée ou préoccupée, il ne savait trop dire. C’était agaçant, et excitant à la fois.

— OK. Ash, alors, rétorqua-t-il aussi sec, déroulant sa tactique d’approche bien rôdée.

— Vous aussi, vous avez hâte d’arriver, je présume, reprit-il après un temps de silence, voyant qu’elle ne réagissait pas à son discret appel du pied.

— Voyager n’est pas mon but, surtout dans ce genre de ferry inconfortable. Et, là où je me rends, ceux qui m’attendent sont bien plus pressés de me voir, que moi de quitter cet endroit. Je ne voyage pas pour le plaisir.

— Vraiment ? Je vous ai pris pour une touriste, vous savez.

— Oui, vraiment. Pourquoi ça ? Vous, si, vous êtes un touriste ? rétorqua la brune, soudain provocante.

Merde, le jeu se corsait ! Soit elle n’avait pas noté l’uniforme aux trois barres argentées, soit elle était idiote. Collins sentit un frémissement de plaisir parcourir sa colonne vertébrale.

La plupart des passagers de ce vol étaient soit des types de sa section, que l’on reconnaissait au premier coup d’œil – il eut une pensée spéciale pour la blonde Crayson –, soit des touristes tout aussi faciles à étiqueter, qui ne feraient qu’un bref touch and go de quelques heures sur NexTerra et poursuivraient leur route vers l’Archipelago ou ailleurs, bien plus loin. Très logiquement, son processeur mental avait classé cette fille-là dans la seconde catégorie.

— Comment se fait-il qu’on vous ait pas vue plus souvent au carré ? On voit passer un tas de types, ici, c’est un lieu de passage obligé, un carrefour. Mais vous, non. Que faites-vous ?

— J’ai un boulot, des gens qui m’attendent, je vous l’ai dit, il faut que je me prépare, c’est tout. Rien de très mystérieux ni de très original.

— Tycho, énuméra-t-il, l’Archipelago, BlueMoon peut-être ?

— Mais non ! NexTerra.

— Ça alors, moi aussi ! fit Collins, réellement surpris mais forçant un peu sur l’enthousiasme par stratégie, selon son plan com à lui. Alors, puisque nous allons au même endroit, dites-moi tout. Qu’allez-vous faire dans ce trou du cul du monde ?

— SPM.

— Bon sang, vous parlez toujours par sigles comme dans l’Armée, ou c’est encore un truc de vos amis ?

—SP, soutien psychologique, c’est ma spécialité. Infirmière des âmes, si vous préférez. Et il y a du boulot je crois, des types là-bas qui ont besoin de moi. NexTerra, ça n’est pas vraiment le paradis, vu ce que je sais.

Impressionné, Collins déglutit, voyant s’échapper l’espoir d’un coup facile comme se dégonfle une outre crevée, comme un gouffre s’ouvre sous vos pieds. Il n’avait rien à fiche des médicos, il n’était jamais malade. Et une Soutien Psy, en plus ? Il n’y connaissait rien en psy, ça n’était pas sa tasse de thé ; ce genre de fille était capable de lui tirer les vers du nez, si ça se trouvait, de lui dire ou pire, de penser des trucs sur lui sans le lui dire, des trucs qu’il ne savait pas lui-même. Dans le même temps, pour ne pas perdre la face, il ne put s’empêcher de discuter « boutique » et d’aller dans son sens. Après tout, c’étaient des potes à lui, des soldats cassés, que cette fille allait aider à sa façon. Il n’y croyait pas, aux pansements psy sur les blessures de combat mais, sur le fond, l’intention n’en était pas moins louable.

— Waouh ! SP, hein ? Et mandatée par l’État-major ?

Elle opina, sans s’en glorifier, juste neutre.

— Bien sûr. Je pratique en général en free-lance mais, sans contrat en bonne et due forme, je n’aurais jamais eu l’idée de m’embarquer seule vers ce trou perdu, fit-elle non sans ironie.

Il opina à son tour, rassuré et moins méfiant, sachant qu’ils travaillaient dans le même camp et plus ou moins dans le même objectif, pour le même patron et la même cause ; pour autant que l’on puisse parler de cause, vu les enjeux spécifiques à ce théâtre.

— Moi et ma section, nous allons assurer la relève ; je veux dire, relever les blessés, ceux qui ne sont plus en état de maintenir l’ordre sur cette putain de NexTerra et qu’il va falloir ramener chez nous ; des types foutus pour l’Armée, si ça se trouve. Il y a eu là-bas pas mal de grabuge ces derniers mois. C’est une planète qui porte la poisse, faut-il croire.

— Pourquoi dites-vous ça ? fit-elle, soudain intéressée et en le fixant dans les yeux – les siens étaient d’un noir insondable, nota-til. Vous avez peur ?

— Non, ça n’est pas le problème, réagit-il, piqué au vif, se raidissant malgré lui comme si elle l’avait insulté. Mais vous connaissez l’histoire, je pense ?

— Quelle histoire ? Ce qu’il se passe là-bas, sur la colonie ? Bien sûr que je sais. Et c’est pour ça qu’on m’y envoie, pour réparer quelques dégâts dans les cervelles meurtries et faire le tri, voir lesquelles peuvent encore servir sur place et lesquelles il faudra rapa-trier.

— Vous êtes seule ?

Question à double sens. Mais la fille n’était pas dupe et, à l’issue d’un regard appuyé, elle y répondit de la façon la plus neutre qui soit.

— Nous ne sommes pas nombreux dans la spécialité. Les pathologies psychologiques liées au stress au combat restent un domaine atypique, et on n’a pas jugé utile d’envoyer là-bas tout un bataillon de psys, comme pour vous.

— Une section, corrigea mécaniquement Collins, fasciné, sous le charme.

Ash ne l’était pas quant à elle, sous le charme. Elle le voyait venir avec ses rangers cirées, ses sourires en mode rafale automatique et son eau de toilette musquée ; elle l’avait percé à jour. Il lui jouait le jeu de la séduction, et elle savait même pourquoi : ennui, confinement oppressant d’un vaisseau, sur un tel trajet à longue distance, confinement auquel elle-même n’était pas insensible dans sa cabine. La séduire était pour lui un jeu, un dérivatif à l’ennui de sa cage, comme d’ouvrir un livre, au moins le feuilleter, plutôt que de tourner en rond en vain dans les coursives. En fait, il ne voulait rien de moins que la « feuilleter », elle, à sa façon.

Mais sa méthode d’approche du sexe opposé était d’une naïveté comique, caricaturale, un cas d’école. Ce Collins était jeune, plutôt beau, sans doute intelligent aussi et, plus ennuyeux, fermement convaincu du prestige imparable de l’uniforme sur le sexe féminin. Son plus gros handicap était qu’il savait cela, qu’il en était persuadé, qu’il baignait dedans. Si elle le laissait faire, dans moins de dix minutes, il lui raconterait ses campagnes, voire celles de collègues officiers, qu’il reprendrait à son compte sans vergogne pour l’éblouir, au bluff. Mais elle ne tomberait pas dans le panneau et, si elle n’aimait pas son arrogance de mâle ni sa suffisance, il n’empêche qu’elle n’avait rien à perdre à le laisser raconter ce qui l’intéressait, lui ; ça n’était pas plus désagréable somme toute que de rester butiner sur le Net, seule dans sa cabine, pour éclaircir certains aspects obscurs de NexTerra, utiles ou non à son intervention, dont on aurait omis de l’informer. Deux minutes maxi, estima-t-elle, et Collins lui proposerait un verre.

— Je vous offre un verre, entendit-elle alors. Une voix mielleuse qui l’arracha à ses pensées d’ordre professionnel, se jugea-t-elle elle-même, son mode « classification » déjà en action.

Elle sourit, pour l’avoir percé à jour, mais Collins interpréta cela à sa façon et profita illico de l’ouverture présumée. Peut-être même avait-elle réellement opiné à son offre sans en prendre tout à fait conscience.

Il s’approcha du bar, lui demanda ce qu’elle prenait, choisit la même chose qu’elle, plutôt que d’opter pour un alcool viril juste pour l’impressionner ; un bon point pour lui. Sortant sa carte qu’il inséra dans la borne, il leur commanda deux jus de fruits : pamplemousse pour elle (acidulé et rond), et passion pour lui (le mot à lui seul s’autosuffisait, tel un signal codé).

— D’où êtes-vous ? fit-il, examinant ses cheveux aile de corbeau, son teint mat. Italienne ?

— Suisse, mais de mère italienne, répondit-elle. Lausanne, élevée sur les pentes, comme les vaches. Je jouerai donc la neutralité sur le théâtre des hostilités, comme d’habitude, noblesse oblige. Mon activité conduit à relativiser les faits, les évaluer, être arbitre plutôt que juge : objectivité avant tout, pas de vérités tranchées. Soigner, c’est comprendre.

— Je comprends, fit Collins qui sourit de son propre jeu de mots très involontaire, pris à son propre jeu.

Le capitaine leva ostensiblement son verre coloré passion, doublant un signal implicite qu’elle refusa encore de considérer comme tel, et ils burent ensemble.

— Les Eels, vous les connaissez ? demanda-t-elle, changeant de sujet ou, plus précisément, changeant son angle d’approche du même sujet.

Ash avait une idée de ce qu’elle allait trouver sur NexTerra. Toujours la même chose, et les mêmes dégâts, quel que soit le théâtre d’opérations : soldats en état de choc, victimes dépassées par l’intensité d’émotions trop violentes pour leur cervelle, stress post-traumatiques à identifier, à mesurer, à gérer, sur des cervelles détruites de l’intérieur et dont le handicap principal se traduisait par un grave déficit de communication, une inaptitude à expliquer ce qu’ils ressentaient, où et comment ils avaient mal, confrontés aux souvenirs hostiles qui les hantaient. Tel un vétérinaire face à un animal muet, imprévisible et non logique dans ses comportements, il fallait percevoir à leur place, deviner, subodorer, anticiper, parler, soigner. Sur ce registre, Collins n’avait rien à lui apprendre car – elle l’avait jaugé – ce Collins n’était qu’un chien fou aux dents longues, façonné par et pour le terrain et le combat, c’était flagrant. Il était une « bête de guerre » toute neuve, qui n’avait pas encore servi. Et fragile à la fois, devinait-elle ; de ceux qui tombaient de très haut lorsqu’ils étaient touchés, presque un enfant dans sa tête, touchant et exaspérant à la fois.

L’arrogance naturelle de Collins avait été affûtée par les combats sur holosim multi-D, mais n’avait pas encore été érodée par l’épreuve réelle du terrain, devinait-elle. Collins, elle en était certaine, n’avait jamais combattu un être vivant authentique, de chair et d’os, humain ou E.T. Et ça se voyait aussi distinctement sur lui que ses galons de capitaine sur ses épaules.

Ce qu’elle connaissait moins bien (parce que là n’était pas son domaine d’intervention, mais aussi parce qu’elle avait disposé de trop peu de temps pour se renseigner avant son départ précipité), c’était « l’ennemi » sur NexTerra, ces Eels dont elle ne savait guère que le nom. Et là, le capitaine en connaissait un rayon. Tout au moins en théorie, c’est-à-dire sur un plan très théorique, car lui non plus ne les avait jamais rencontrés, pas encore. Il n’empêche qu’il en savait forcément plus qu’elle, parce que lui au moins, par la force des choses, avait été briefé sur l’ennemi avant de quitter la Terre et de débarquer dans ce cloaque.

— Les Eels ? Un peu, oui, admit-il, déçu qu’elle ne daigne plus parler d’elle, et à la fois plus à l’aise sur le terrain opérationnel. Nous sommes censés les maîtriser ; je connais donc un peu le sujet : leur silhouette, leur vulnérabilité aux balles, leur mode et leur vitesse de déplacement, etc. Bref, presque tout ce qu’il faut savoir pour les gérer sur le terrain, voire les combattre, si nous en arrivons là… Ce qui, vu le contexte, est hélas assez probable.

Collins avait quelques vidéos qu’il pouvait lui montrer ; lui et sa section les étudiaient lors des exercices de répétition de mission sur leurs lunettes à immersion totale. Il se proposa d’aller lui chercher un équipement d’immersion et de lui montrer des sims en réalité augmentée.

— C’est inutile, je vous remercie. J’ai aussi à ma disposition quelques documents sur ces ET, du niveau fiche signalétique. Juste assez pour ne pas me tromper, lorsque j’en verrai un. Mais ce n’est pas eux que je suis censée soigner, et le peu dont je dispose devrait me suffire à les reconnaître ou les fuir, si j’en trouve sur mon chemin. Ce qu’il me manque, c’est de savoir de quelle façon ils agissent sur l’homme, quelles sont leurs « armes » ou leurs méthodes.

Collins grimaça avant de soupirer, soudain circonspect.

— Si c’était aussi clair que vous le dites, les gars en place sur NexTerra auraient su comment se défendre, et ils n’auraient pas besoin de vous, aujourd’hui.

Elle ouvrit très doucement la porte de sa cabine, retenant son souffle ; mais c’était sans espoir. Un grondement bref, suivi d’un glissement furtif sur la droite, comme de la soie frottée ou une lame extraite d’un fourreau. Et une forme sombre gigantesque lui sauta dessus, s’abattit sur ses épaules et la jeta à terre, lui laissant tout juste le temps d’amortir le choc avec ses coudes qui heurtèrent durement le sol de plastique souple.

— Doucement, Duce, doucement. Je ne t’avais pas abandonné ! Tu vois, je suis là.

Une truffe humide fouilla avec insistance dans son col, alors qu’une langue chaude et râpeuse la débarbouillait du menton jusqu’au front, insensible à ses protestations. L’animal la flairait, inquisiteur. Ash devina que Duce sentait l’odeur de ce Collins, celle de son eau de toilette de luxe, intense et trop sophistiquée, artificielle aussi, tels des phéromones spécialisés – ce qui devait être le cas, admit-elle alors avec un dégoût rétrospectif. Et à lui non plus, le parfum de l’officier ne plaisait pas. Pas étonnant ; les bêtes avaient meilleur nez, et meilleur goût que les hommes dans ce domaine.

— Ça va, Duce. Allez, laisse-moi me relever maintenant !

Enfin, elle parvint à se débarrasser des assauts férocement amicaux de son ami à quatre pattes et à s’asseoir sur son bureau, grattant le chien entre les oreilles dans le même temps qu’avec l’autre main, elle s’efforçait tant bien que mal d’ouvrir son notebook.

En devisant avec Collins, aussi éloignées fussent ses propres motivations comme ses schémas intellectuels de ceux d’un capitaine de Marines hâbleur censé « casser de l’ennemi » et aimant sans doute ça, le capitaine lui avait néanmoins fait prendre conscience qu’elle avait négligé jusque là – faute de temps mais pas seulement – un certain nombre de données de contexte, dont il pourrait être utile de prendre connaissance, par exemple concernant « l’ennemi » ET.

Elle brancha sur la prise du notebook ses lunettes qu’elle mit sur son visage, et se connecta sur le Net. La liaison était médiocre depuis le vaisseau situé en plein espace, et le « temps réel » douteux voire bidon, remplacé sans doute par une mémoire-tampon rafraîchie à intervalles irréguliers. Mais ça devait suffire, pour sa recherche portant sur des archives historiques. Dans un premier temps, Ash chercha à creuser le chapitre de l’histoire récente de NexTerra qui, selon Collins, semblait receler quelques ressorts cachés de la situation actuelle. Ce « vaste merdier », comme disait l’officier en des termes militaires assez crus mais très explicites.

Grâce à quelques mots-clés, puis à un méta-moteur d’analyse contextuelle, elle retrouva sans difficulté ce qu’elle connaissait déjà ; à savoir que cette planète, vide d’habitants mais non de ressources, avait été « prise en charge » par un organisme de prospection et d’exploitation des ressources naturelles, l’Ogre (pour : Organisme pour la Gestion des Ressources Éloignées). L’Ogre, elle en avait déjà entendu parler : c’était un équivalent, une transposition des puissants consortiums multicartes du vingtième siècle tels Shell, Exxon ou Total, désormais reconvertis dans le H2+O2 océanique après avoir amassé un pactole dans des secteurs tels que l’énergie fossile, mais toujours aussi orientés profit… et toujours aussi peu regardants sur les conditions pour le faire. Or l’Ogre n’était guère plus regardant à son avis. L’espace, la galaxie, le domaine spatial tout entier étaient devenus le nouvel eldorado, un espace économique exclusif. L’Ogre et ses concurrents y faisaient leur marché aux minerais grâce à leurs vaisseaux-soutes orbitaux géants, non sans avoir injecté au préalable dans leur affaire une mise de fonds gigantesque, à la hauteur des bénéfices espérés en retour. Et pour des organismes tels que celui-là, la seule découverte qui ait un sens était donc celle de res-sources stratégiques à forte valeur ajoutée, rapportée à leur masse volumique, leur unique credo pouvant se résumer à une formule très simple, genre : remplir une soute, pour se remplir les poches. Tout cela moyennant, avant tout espoir de retour sur investissement, des frais et des délais de transport non négligeables.

Cela étant, elle nota une légère discordance de dates. En effet, l’Ogre semblait avoir NexTerra sous licence exclusive d’exploitation minière depuis une date très antérieure aux informations récentes dont elle disposait, à savoir : ressources principales (des minerais métalloïdes à haute valeur ajoutée), contrats d’exploitation, et quelques bilans de résultats trop succincts. Une date antérieure à sa propre naissance, découvrit-elle avec stupeur. Certes, Ash n’avait que vingt-six ans, mais les informations défilant en 3D sous ses yeux mentionnaient un début de gestion minière datant de près du double ! Elle double-cligna de l’œil droit, sélectionna un autre sous-dossier, valida, creusa, remonta le temps jusqu’à pas mal d’années en arrière et, en dépit de l’absence de matériau suffisamment précis à son goût, dans ces archives de presse qu’elle consultait, son verdict fut sans équivoque : il semblait que l’Ogre ait déjà exploité NexTerra une première fois par le passé, dans des conditions non explicitées. L’Ogre l’avait par la suite abandonnée sur une période assez longue, une sorte de « remise à zéro » technique, équivalent minéralier de la mise en jachère, avant d’en reprendre la licence active des années plus tard avec, stricto sensu, le même schéma de profit et de prospection. Bizarre, ça, pensa-t-elle. Tant qu’un gisement minéralier n’est pas épuisé et reste bénéficiaire, on ne l’abandonne pas sans une bonne raison, pas avant de l’avoir sucé jusqu’à l’os. Peut-être une baisse momentanée des cours de certains minerais stratégiques avait-elle changé certains équilibres économiques touchant à la prospection spatiale, domaine où le coût du « transport lourd » était une donnée sensible, pour ne pas dire cruciale. En réalité Ash n’y connaissait rien et n’avait ni le temps ni l’envie de vérifier les cours successifs du platine, du palladium ou de l’iridium sur les trente ou quarante dernières années. Outre l’aspect rébarbatif et rebutant d’une telle tâche – surtout pour une psy ! –, ça ne lui apporterait rien, jugea-t-elle, réaliste sur ses aptitudes en économie.

Rêveuse, elle avança une main, aveugle sous ses lunettes d’immersion totale, pour caresser le crâne oblong de Duce qui gémit doucement de plaisir dans son univers d’obscurité.

Ça n’était pas très logique, conclut-elle. Pour qu’un Organisme mû avant tout par le profit en vienne à cesser d’exploiter un tel centre de profit, il fallait qu’il se soit produit quelque chose : un événement, un incident significatif touchant a priori au cœur du sujet, au nerf de la guerre, donc au profit. Or le Net restait bien trop évasif via ces synthèses de presse ouverte. Comme d’habitude, l’information disponible se focalisait en priorité sur la nouveauté, le scoop, laissant tout le reste, le défraîchi, le passé, les archives en somme, s’étioler et se dissoudre par manque de place-mémoire. Comme si celles-ci se voyaient érodées par le temps voire, qui sait, par le processus lui-même qui perdrait chaque seconde des bits significatifs, de la même façon qu’un être vivant perd ses cellules ou ses squames… ou sa mémoire, pareillement.

Agacée, Ash double-cligna, activant un mode de recherche plus performant et plus spécialisé, sonda plus en profondeur et finit, enfin, par trouver ce qu’elle cherchait. Trente-deux ans plus tôt, la planète NexTerra avait subi une sorte de « remise à zéro », accidentelle et dramatique. Les ET natifs de NexTerra avaient – déjà ? – posé un sérieux problème à l’Ogre et ses colons : une sorte de rébellion confuse, de résistance à l’occupation terrienne, qui avait conduit à une crise « sociale » et à une chute drastique de rentabilité du site minier durant plusieurs années, jusqu’au drame final. Dans des conditions très peu explicites, une sorte de mutation virale à l’effet foudroyant, baptisée Stress – pour une psy, ce nom était une vraie coïncidence ! nota-t-elle – avait simultanément décimé ET indigènes et colons en très peu de temps, peut-être en moins d’une semaine. L’Ogre avait alors abandonné pour un temps cette concession maudite, comme s’il s’agissait d’honorer symboliquement la mémoire des victimes. Sauf que de le voir ainsi, ce serait prêter bien trop d’humanité à ce genre d’organisation, admit-elle. Plus probablement, cela avait dû n’être qu’une « halte technique » à usage logistique, le temps que l’Ogre se reconfigure, trouve de nouveaux investisseurs et de nouveaux crédits. Faute aussi de main d’œuvre spécialisée, assurément, car il était onéreux de mobiliser et faire venir en grand nombre des contingents de colons terriens aussi loin de la Terre, parfois pour aussi longtemps qu’une vie entière.

Tout cela, ce passé tragique, semblait oublié de tous ; en tout cas, personne n’avait jugé utile de lui en parler. Sans doute était-ce hors du cadre formel de sa mission de soutien médical aux troupes terriennes, comme elle l’avait dit à Collins. Il n’empêche, il aurait été plus honnête de la laisser en juger seule, dans l’absolu. Cela dit, ça n’était plus les mêmes ET. Tous les autres, les ET originels natifs de NexTerra, ayant disparu dans ce drame dont elle retint le nom de code « amusant » Stress – pour mémoire, et parce que ce mot lui parlait en tant que psy. Tout comme les nouveaux colons amenés par l’Ogre, ces « nouveaux » ET n’étaient donc pas natifs de NexTerra. Ce qui n’était pas forcément aberrant dans un univers où, à l’instar des électrons dans l’infiniment petit, mouvement, « mobilité » et opportunité ont été érigés en un mode de vie incontournable et fondamental, pour ne pas dire qu’ils font la vie elle-même. L’Ogre avait donc dû faire venir ces nouveaux contingents ET sur NexTerra dans des conditions similaires à celles de colons humains, imagina-t-elle. Ils étaient des expatriés, des ET immigrés, et peut-être ceci expliquait-il cela. Et à ce sujet, d’où venaient-ils ? Les avait-on importés de la même façon que l’on importait les colons terriens, par space-ferries entiers ? La rétribuait-on à un juste prix, cette main d’œuvre ET, sur la foi d’un taux d’échange acceptable et « éthique » ? À moins qu’ils ne soient, comme c’est trop souvent le cas lorsque la rentabilité est le maître-mot, de nouveaux esclaves au service de la Terre et de ses multi-planétaires ?

En tout cas, personne n’avait réagi pour dénoncer cette collaboration insolite, pour ne pas dire suspecte, entre ET et humains ou, plus exactement, entre ET et Ogre. Elle pressentait que le statut de ces ET y était pour quelque chose, ouvrant une catégorie inédite où personne, pas même une ONG, ne se sentait suffisamment impliqué pour y trouver à redire ou aller y voir de plus près, tout cela se passant « très loin des yeux », hors de portée de la Terre sans disposer de moyens logistiques réservés aux seules multinationales.

Intriguée, Ash laissa tomber l’Ogre et ses déboires et décida de s’intéresser aux nouveaux ET de NexTerra, qui causaient tant de problèmes et justifiaient sa venue sur place, semblait-il. Elle se doutait bien que l’exploitation d’un site minéralier, fût-elle confiée à des excavateurs lourds, même automatisés ou dronisés, nécessitait toujours quelques bras, humains ou non, de l’huile de coude pour graisser les rouages parfois récalcitrants de la machine de production et diverses tâches très peu nobles et très pénibles, souvent les deux à la fois : tourner une vanne d’arrêt manuelle ou un boulon desserré, nettoyer, maintenir et réparer in situ des outils lourds, électromécaniques ou insuffisamment automatisés, alimenter en énergie un site de production, conduire des véhicules de transport lourd, et autres corvées de bas étage.

Les Eels ne l’intéressaient pas en tant que tels, bien entendu, uniquement pour leur prétendue capacité de nuisance singulière sur l’être humain, et le mal qu’ils pouvaient lui faire, à elle, en particulier sa composante non-visible, psychologique, la plus insidieuse. Celle qui ne guérit pas toute seule parce que les cicatrices sont internes, cachées, invisibles de l’extérieur, parfois pour la victime elle-même.

Le fond du problème, concernant avant tout le commandement militaire, était le motif pour lequel cette situation avait ainsi dérivé, pourri, quasiment explosé, très récemment. Comme si l’histoire se répétait en une réplique inattendue de l’épisode confus et tragique qu’avait déjà connu NexTerra, en des temps déjà anciens où Ash n’était pas encore née.

Elle examina quelques vidéos ou photos 2D non animées, toujours aussi surprise par les Eels, leur aspect verdâtre, sombre et lisse, luisants telles des silhouettes de cire molle. Ou des otaries géantes, en particulier la fameuse otarie de Steller, aussi lourde qu’un morse mais plus fuselée, plus lisse et delphinesque, moins pachydermique. D’où leur nom de code, Eels : les anguilles. Des êtres fascinants et répugnants à la fois, parce qu’ils paraissaient humides et visqueux, plus mouillés que lisses, en réalité. Visqueux ? L’étaient-ils réellement ? Ash ne pouvait en jurer. En tout cas, tout autant que leur couleur – un noir à la nuance vert bronze de statue antique –, ce détail de leur apparence ou de leur texture déplaisait à l’être humain. Autant une texture lisse est signe de perfection formelle, voire de design, sur un objet manufacturé ou un objet d’art – qu’il soit fait de métal ou de plastique – autant, sur un être vivant, ce même aspect apparaissait sale, gluant. Pour des raisons profondément ancrées dans le subconscient humain, l’on semblait n’accepter du monde vivant que le mat, le terne, le grenu – sans oublier le velu, pour la fourrure des mammifères et le plumage des oiseaux. Le cul lisse d’un mandrill était considéré malpropre et honteux, désagréable à la vue, à proscrire, à cacher. De même toute zone dépourvue de poils chez un mammifère terrestre, admit-elle, que ce « défaut » de pilosité localisé soit accidentel ou naturel.

Duce gémit doucement, comme s’il partageait et approuvait ce raisonnement à titre personnel.

La fourrure d’un chien faisait partie de son attrait, à la vue comme au toucher, admit-elle, en caressant l’épaisse toison de Duce qui gémit à nouveau, de plaisir cette fois. Mais un chien nu, rose, lisse comme une grenouille, serait répugnant au regard de quiconque, c’était un fait avéré et elle frissonna, imaginant avec horreur le contact de la chair nue et lisse sous le poil doux. Par ce seul détail de leur apparence, incongru bien que banal et très naturel, les Eels étaient profondément, fondamentalement ET. Inhumains en somme, et pas même placés au rang d’animal, vu la côte d’amour exécrable qu’ils inspiraient, du fait de cette répulsion instinctive d’ordre tactile – ou juste visuel ? Sur ce même plan, rien n’avait changé pour l’homme. Malgré des modes passagères toujours superficielles – tels les skin heads –, était considéré laid pour le sens commun tout être humain glabre pour de « mauvaises » raisons, c’est-à-dire médicales ou accidentelles : par exemple une femme sans cheveux, au crâne lisse et nu.

La salamandre, le crapaud, le serpent avaient été considérés depuis les temps reculés comme des signes du diable, des accessoires, des instruments vivants, associés à la sorcellerie ou aux forces de l’ombre. L’exception à cette règle qu’elle venait de redécouvrir était le dauphin et autres animaux marins ou poissons. Et encore : à la condition qu’ils restent dans leur élément. Un poisson hors de l’eau, fût-il ni plus ni moins lisse qu’il ne l’est dans son milieu naturel, change aussitôt d’image, de connotation, presque de registre mental. Rebutés, dégoûtés par une viscosité devenue explicite, la plupart des êtres humains n’osent plus le toucher. Les Eels, par malchance, faisaient les frais de cette répulsion quasi instinctive, de la même façon. Peut-être, pour être à l’abri de tous ces a priori, auraient-ils dû vivre dans l’eau, en des profondeurs océaniques inexplorées, plutôt que dans l’espace ?

Ash accorda une pause à ses yeux sollicités par un excès de double-cligner de sélection de champ ou d’icône. Cette fois, elle ôta son bandeau d’immersion, le plaça en position verticale et caressa à nouveau Duce, le temps d’un regard appuyé vers le chien couché à ses pieds. Duce remua doucement la queue et, dans la pénombre, fixa dans les siens ses yeux vides, éperdus d’amour ; il avait l’air de sourire, pensait-elle chaque fois en le voyant ainsi, la gueule entrouverte. Ash était persuadée que Duce la voyait malgré son handicap, qu’il sentait sur lui son regard d’être humain, son intensité, qui était celle de son amour pour lui. Avec un soupir, elle replaça le bandeau à l’horizontale et le re-clipsa sur le cadre des lunettes immersives.

Poussant ses recherches, Ash identifia alors la signification exacte du mot et son origine. En fait, elle s’était trompée. Eels, en plus d’être plutôt bien choisi pour les décrire, était avant tout un acronyme rusé : Eels pour Extraterrestrial Entities / Low Support/Supply. S’y ajoutait, pour elle dont le français du canton de Vaux était l’une des langues maternelles, un rapprochement tentant avec les mots Ils/elles prononcés avec la bonne intonation, mettant en exergue le corps informe de ces ET asexués. Des hermaphrodites, alors ? À moins qu’ils ne se reproduisent par scissiparité ? Aucune de ses recherches sur ce critère ne lui offrit la solution à cette question pourtant très pertinente. Personne n’avait pris la peine de les étudier sous cet angle, dut-elle convenir, déçue.

Ash était perplexe, face à ces recherches bibliographiques qu’elle menait depuis le spaceferry, faute d’avoir eu le temps matériel de préparer sa mission avant son départ, et de s’imprégner des éléments nécessaires à son activité et de ceux liés au contexte. Pourquoi l’avait-on choisie, elle, se demandait-elle encore ? Pourquoi l’une des plus jeunes et des moins expérimentées de sa profession, tout juste diplômée deux ans plus tôt ? Pourquoi l’envoyer sur un monde perdu et dangereux, là où elle ne pourrait disposer d’aucun support logistique, d’aucune aide, hormis celle offerte par les communications à longue distance, si elle se trouvait mise en difficulté ? Elle se demanda pourquoi ce type bizarre l’avait contactée l’autre nuit ; pourquoi il avait tant insisté pour l’avoir, elle. Se faisait-elle des idées ? Peut-être.

Elle eut une seule occasion de revoir Collins et lui parler, dans une coursive où ils discutèrent quelques minutes. Il lui expliqua que ses hommes, logés en cabine collective dans une zone bruyante et moins confortable du spaceferry, étaient nerveux, irritables. De plus, la proximité de la date d’arrivée – du « débarquement », traduisit-elle – justifiait qu’ils se concentrent sur leur futures activités, répètent certaines manœuvres sur holosims multi-D, se préparent pour les opérations à venir et reconnaissent une dernière fois le terrain avant d’y être lâchés pour de bon. S’il était avéré que NexTerra était tout sauf un paradis, c’était plus vrai encore pour eux, les Marines, vu le rôle délicat de maintien de l’ordre, de milice ou de gardes du corps qu’ils auraient à y jouer.

Collins lui-même semblait nerveux, moins séducteur, moins enclin à badiner que la première fois. Elle comprit à demi-mot que la nature inhabituelle de l’ennemi, avec les incertitudes que cela induisait, devait être l’une des causes de son changement d’attitude perceptible. Ash aussi était tendue ; n’ayant jamais quitté la Terre, ce serait son premier contact visuel avec des ET si par hasard, elle parvenait à en voir lors des prochaines semaines. Ce dont elle ne doutait pas. Car c’était une expérience excitante, à ne manquer sous aucun prétexte.

La veille de l’arrivée, les haut-parleurs du bord crachèrent leurs consignes dans les coursives et les cabines, faisant aboyer Duce, fait très inhabituel. Le retriever comprenait-il qu’il allait, comme presque tout le monde à bord, hormis l’équipage et les passagers en transit, débarquer pour la première fois sur une planète étrangère ? Était-il inquiet ? Était-il ému ?

Quelques heures plus tard, toujours émises par haut-parleur, les consignes se précisèrent, exigeant que « toute personne non-indispensable à la manœuvre d’approche reste dans sa cabine et boucle la ceinture anti-grav de son siège anatomique, en cas de crash ou manœuvre difficile ». Le cas d’un chien en cabine n’avait pas été prévu, mais Ash y avait pensé à leur place. Elle disposa le panier de Duce dans le bas d’un placard de rangement de la cabine, le cala avec des couvertures et referma le placard avec soin, bloquant avec soin ses poignées. Ce qui éviterait que Duce ne soit projeté à travers la pièce, en cas de turbulences aériennes importantes ou de choc un peu rude avec le sol.

— Ça ne durera qu’une heure, Duce. T’en fais pas, gros bêta ! Je reviens te chercher, dès que nous aurons touché le plancher des vaches. Une heure, pas plus ! Promis-juré.

Aussi penaud soit-il d’être mis ainsi au placard, il lui sembla que le chien comprenait ou qu’il la comprenait, elle. Peut-être même comprenait-il la notion de délai, et d’heure, imagina-t-elle sans pouvoir en jurer.

La descente fut presque douce, stressante avant tout pour l’attente en aveugle et l’incertitude inhérente à tout baptême du feu. Elle garda un contact permanent avec Duce et le rassura de la voix, se rassurant elle-même réciproquement d’avoir auprès d’elle un ami à qui parler, au lieu de s’inquiéter et de laisser son imagination prendre le pouvoir sur la réalité.

Les haut-parleurs de cabine, à nouveau, annoncèrent la délivrance. Sitôt dessanglée de son harnais de siège, Ash se rua vers le placard, qu’elle ouvrit en grand. Duce n’avait pas bougé, il avait confiance, malgré les cahots de la ressource finale. Elle sortit d’un autre rangement son sac à dos et ses autres sacs puis sortit avec Duce de la chambre, empruntant la longue coursive centrale. Un à un, les passagers s’étaient arrachés à leur siège et sortaient dans la coursive, seuls ou par petits groupes, la plupart sans bagages, car ils poursuivaient leur voyage, que ce soit vers l’Archipelago ou ailleurs encore. Cela étant, pour rien au monde ils n’auraient manqué une escale. Moins encore ici, sur NexTerra, une planète qui avait fait et faisait encore la une des medias. Ils n’y étaient que pour quelques heures et, elle le savait, tous voulaient voir à quoi ressemblait ce monde-là, pour s’en souvenir, pouvoir dire « J’y étais ».

Dès qu’elle sortit sur la passerelle extérieure déployée, elle fut saisie, presque agressée par une senteur acre, une fragrance bizarre, entêtante, suffocante, de fruits trop mûrs, pourrissants, qui fit gémir Duce à ses côtés. Le retriever grondait, secouait sa grosse tête, pas très rassuré, troublé par ce changement brutal d’environnement sensoriel qu’il n’avait pu anticiper, car elle n’aurait même pas pu le lui expliquer avec ses mots « bêtement humains ».

— T’en fais pas, gros bêta, tu vas t’y habituer, lui fit-elle, s’accroupissant à son côté pour le flatter et le rassurer.

Vu l’intensité de la sensation qui piquait la gorge, elle se demanda malgré tout comment un chien pouvait vivre cela, avec des capteurs olfactifs trois cents fois plus sensibles que ceux d’un humain, qui plus est sans rien savoir de ce dont il s’agissait ni du contexte.

Elle fit l’effort, pas si facile, de s’abstraire de cette sensation olfactive dominante, écrasante. Ainsi c’était cela, NexTerra ? On aurait pu se croire dans un aéroport d’un pays d’Amérique latine, estima-t-elle, vu la sylve locale luxuriante alentour et la température ambiante quasi tropicale. Mais un pays en guerre. L’astroport lui sembla délabré voire désaffecté mais en réalité, il ne l’était pas tant que ça : leur atterrissage réussi en était la meilleure preuve.

L’horizon était hélas limité par cette forêt envahissante qui encerclait le périmètre visible, telle une menace supplémentaire. À tel point que cette prédominance végétale étouffante la mettait mal à l’aise, s’ajoutant à ce qu’elle savait déjà de NexTerra.

Portant son regard vers le bas, Ash aperçut le tarmac d’un noir uniforme sans défaut, gouffre vertigineux en trompe-l’œil, comme