Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Une savoureuse intrigue de science-fiction qui vous fera frissonner !
Le KOALA (Comité d'Attribution Légale d'Humanité aux Andromorphes) répertorie et protège les espèces intelligentes au sein de l'univers. Leur dernière mission : la planète IF 837 où vit une espèce humanoïde prometteuse, répondant aux critères de sélection définis par les scientifiques.
Mais le premier contact tourne au drame. En effet, l'équipe de reconnaissance est agressée par des petits « lémuriens » féroces et sanguinaires. Les Andromorphes de cette planète-jungle, pourtant accueillants et coopératifs, ont l'air d'accepter avec docilité les attaques régulières de ces petits animaux en apparence inoffensifs.
Dans cette jungle truffée de pièges et de faux-semblants, il leur faudra déterminer quel lien unit ces deux espèces, la nature véritable de ces « lémuriens » et peut-être revoir les critères scientifiques définissant l'intelligence d'une espèce dans l'Univers...
Jean-Michel Calvez nous entraîne dans un thriller galactique, mêlant tout à la fois un suspense terrifiant et une réflexion sur la classification abusive des espèces, définie par l'Homme face à la complexité de la nature.
EXTRAIT
– Washburn a proposé l’élimination massive ; une opération spéciale.
Pris de court, je ne répondis rien.
– J’ai voté contre, précisa Kassidis, brisant net le suspense. Qui sait s’ils ne pourraient nous être utiles, vivants plutôt que morts ?
– Utiles, croyez-vous ? répondis-je, frissonnant déjà à l’idée d’en revoir un vivant.
Il m’avait surpris errant dans la coursive telle une âme en peine, et je ne sus que dire d’autre, englué dans mes pensées contradictoires.
Je me demandai même brièvement, le doute étant permis, s’il me parlait des andromorphes ou des responsables effectifs du drame. Puis je réagis. Harod Washburn n’était pas un tendre. Le surnom de Général ou de Pacificateur, qu’il s’était forgé au fil de ses campagnes, n’était pas non plus usurpé. Cela étant, Washburn y allait un peu fort, malgré ou plutôt, du fait même de son influence au sein de la Commission. S’il en était le président, il n’avait heureusement qu’une seule voix de vote, à l’instar de chacun de ses vingt-et-un membres.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Michel Calvez est né en Bretagne dans le Finistère. Passionné de littérature et de science-fiction (avec dix romans publiés dans cette catégorie), il écrit aussi dans d'autres genres de l'imaginaire : polar, roman noir, aventures ou espionnage, fantastique, roman contemporain. Il a également publié une quarantaine de textes courts (fantastique, horreur ou SF), d'abord en revues ou fanzines, puis dans diverses anthologies françaises. On le retrouve depuis quelques dans un e-fanzine bilingue
Bewildering Stories puis, depuis 2007, dans des anthologies « papier ». Jean-Michel Calvez a donc plusieurs cordes à son arc.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 464
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À Hélène, toujours et sans condition et à tous ceux, grands et petits, qui aiment les peluches, à la condition qu’ils fassent très attention…
1
Redescente aux Enfers
– Washburn a proposé l’élimination massive ; une opération spéciale.
Pris de court, je ne répondis rien.
– J’ai voté contre, précisa Kassidis, brisant net le suspense. Qui sait s’ils ne pourraient nous être utiles, vivants plutôt que morts ?
– Utiles, croyez-vous ? répondis-je, frissonnant déjà à l’idée d’en revoir un vivant.
Il m’avait surpris errant dans la coursive telle une âme en peine, et je ne sus que dire d’autre, englué dans mes pensées contradictoires. Je me demandai même brièvement, le doute étant permis, s’il me parlait des andromorphes ou des responsables effectifs du drame. Puis je réagis. Harod Washburn n’était pas un tendre. Le surnom de Général ou de Pacificateur, qu’il s’était forgé au fil de ses campagnes, n’était pas non plus usurpé. Cela étant, Washburn y allait un peu fort, malgré ou plutôt, du fait même de son influence au sein de la Commission. S’il en était le président, il n’avait heureusement qu’une seule voix de vote, à l’instar de chacun de ses vingt-et-un membres.
C’est alors que me frappa un autre aspect, assez insolite celui-là, de cette information.
– Mais au fait… quand tout ceci s’est-il décidé ?
Hippolites Kassidis laissa échapper un soupir las, dont je perçus sur-le-champ le motif.
– Cette nuit… je veux dire : presque toute la nuit. Par visioconférence.
Je hochai la tête. Sur le Charles Darwin comme sur la Terre, une nuit comptait une dizaine d’heures standard, qu’il s’agît de sommeil… ou de travail. Au vu de sa réaction, je présumai que Kassidis avait opté quant à lui pour une forme d’intervention plus souple que celle prônée par Washburn, bien que ses motivations ne fussent pas nécessairement humanitaires mais avant tout utilitaires, voire opportunistes. J’étais surpris, un brin vexé aussi qu’il n’ait pas jugé indispensable ma présence à ses côtés pour l’assister lors de sa confrontation avec le redoutable Général. Néanmoins, j’étais conscient d’être à peu près inapte à l’épauler efficacement alors que, depuis mon retour récent en orbite, aucun dérivatif ne parvenait à me motiver ou me remettre en selle, sans même parler d’occulter mon passé obsédant.
Je repensai sans cesse à Lisa et son visage de madone, à la joie de vivre communicative de Max, à ces rêves récurrents qui m’agitaient depuis le drame. J’y redécouvrais en une boucle infernale, à l’infini, leurs cadavres déchiquetés, à peine identifiables, et je dus convenir qu’avant que l’on s’avise à faire du sentiment et à laisser place à la pitié, il fallait prendre en compte la réalité du terrain. Autrement formulé, je devais laisser le KOALA étayer ses options d’intervention sur la foi d’un constat objectif, et non sur de soi-disant bonnes intentions des andromorphes locaux, intentions qui ne tiendraient pas forcément l’épreuve du temps.
Avec le recul me revinrent en tête quelques schémas d’action habituels du COALHA – ou Comité d’Attribution Légale d’Humanité aux Andromorphes ; nom qui avait vite laissé place à son acronyme KOALA. Par mon rôle bien plus en amont dans le processus, je n’avais aucune expérience personnelle de leurs méthodes de travail ou d’arbitrages de terrain. Malgré ce handicap, je savais que celles-ci avaient suffisamment d’impact, du moins après coup, pour que n’échappe à quiconque les résultats de leurs actions.
– Et… de quelle manière comptez-vous intervenir désormais ? demandai-je, profitant du fait que Kassidis semblait disponible pour prêter l’oreille aux questions d’un invité à son bord.
Hippolites Kassidis, chef de mission et Grand Chef Koala local, d’apparence affable et tout en rondeurs, était dans les faits un redoutable négociateur – il le fallait, pour mériter une telle charge. Vraisemblablement Grec d’origine, je peinais à entrevoir dans son profil bouffi ou son allure, le moindre trait hellénique ou simplement méditerranéen ; en dehors, bien entendu, de sa verve intarissable.
Autant semblait-il perclus de fatigue l’instant précédent, autant il s’empara vivement de ma question, la reformulant à sa façon.
– De quelle façon interviendrons-nous, voulez-vous dire. Considérez-vous intégré dans mes équipes, Joan, car il s’agit d’un cas de force majeure. Vous avez désormais l’expérience du terrain ; à vos dépens, j’en conviens. Et vos chefs peuvent toujours réclamer votre retour, ils n’ont aucun moyen de vous récupérer à court terme, hormis sur le Charles Darwin, c’est-à-dire chez moi. Disons que votre collaboration prolongée sur IF 837 constituera une contrepartie au fait que nous assurions par la suite votre trajet de retour, ironisa-til.
Une contrepartie ? Je ne savais si les dirigeants du KOALA et du PANDA usaient couramment d’accords réciproques aussi informels. Mais il n’était rien que je puisse intenter pour m’opposer à cette réaffectation forcée. En plus de n’avoir pas le choix, je me sentais dans l’obligation morale de prêter main-forte à la « régularisation statutaire » des habitants d’IF 837, devenue inévitable depuis le drame sordide dans lequel j’étais impliqué au premier chef.
– Soit, je vous aiderai, dans la mesure de mes moyens (j’hésitai sur le dernier mot, n’étant plus certain de moi-même, tant sur le plan physique que mental). Mais vous croyez-vous en position de force pour négocier ? Ou seraient-ce eux, à l’opposé, qui nous ont prouvé que nous étions loin d’être invincibles, malgré notre arsenal technologique ?
– C’est à vous, plutôt qu’à moi, de trancher sur ce point précis. Vous êtes le seul d’entre nous à les avoir véritablement côtoyés et à les connaître aussi intimement, n’est-ce pas ?
C’était faire injure à son art consommé de la dialectique que de me faire supporter, à moi, la charge d’être son expert dans ce domaine, presque son bras droit, du seul fait de ma prétendue « expérience du terrain », plutôt foireuse, je veux dire ratée. Depuis qu’ils étaient organisés en entités autonomes, KOALA et PANDA œuvraient de concert, ce dernier par le moyen de ses Patrouilles Aéro-Navigantes de Détection d’Andromorphes. L’unité appelée PANDA était la tête de pont du dispositif : une sorte de patrouille de reconnaissance avancée, au sens militaire du terme. Telle la structure militaire de même nom, celle-ci était rapide, légère – et légèrement armée aussi avec, d’ailleurs, interdiction de faire usage de ses armes, hormis en cas de légitime défense à justifier.
Le KOALA avait, quant à lui, un statut d’organisme scientifique consultatif, de structure chargée d’établir un dossier étayé, à des fins d’arbitrage portant sur la classification des espèces andromorphes, via son instance centrale de même nom. Le Charles Darwin était leur vaisseau amiral, et je m’y trouvais bel et bien coincé à mon corps défendant, privé de ressources, loin de mes bases. J’étais un Panda malchanceux, en somme, mais bien moins à plaindre que l’avaient été Lisa Sternweg et Massimo Caldari.
Je n’avais pas jugé utile d’épiloguer, et Kassidis savait parfaitement pour quel motif je restai muet. Du moins était-il conscient de mon état d’esprit de convalescent affaibli ou, plus encore que cela, affligé d’une cicatrice encore douloureuse, qu’il fallait éviter de trop solliciter, juste après l’opération IF 837. Après l’échec cinglant, et ô combien sanglant.
Hippolites Kassidis baissa les yeux et considéra rêveusement IF 837, à ses pieds – pour ne pas dire à sa botte ? Image insolite, en plus d’être hautement symbolique, puisque mon hôte avait quasiment un pouvoir de vie et de mort sur cette planète. Celui de la détruire, elle ou plus exactement ses habitants, moyennant l’autorisation officielle de la Commission Centrale du KOALA, de la même façon que l’on peut détruire des serpents venimeux, des plantes nuisibles ou des rongeurs endémiques par trop virulents, en vue de faciliter l’exploitation d’une planète agricole annexée, et d’en protéger a priori les futurs colons. Il lui suffirait pour cela de justifier que ses habitants actuels ne sont que des « animaux », au sens légal et scientifique du terme, avec le fait, déjà avéré, qu’ils constituent par ailleurs un danger réel pour notre civilisation, du moins à l’échelle de cette régionde la galaxie.
Le hublot sur lequel nous étions installés pour deviser, au croisement de deux coursives, devait avoisiner les vingt centimètres d’épaisseur, afin de résister à la succion du vide et d’éviter de fragiliser la structure du Charles Darwin. Cela étant, ledit hublot était spécialement traité sur le plan de sa transmission optique et ne déformait en aucune façon la vision directe d’IF 837. Je tentai de me repérer aux quelques détails décelables depuis l’orbite géostationnaire. La chaîne de montagnes – qu’il était déjà question de baptiser Monts Caldari, depuis la mort de Max – constituait une référence visuelle idéale. En contrepartie, celle-ci était trop éloignée de leurs villages pour que je puisse en identifier un seul à l’œil nu, dans cet Enfer Vert immonde.
J’y repérai le fleuve tortueux qui n’avait pas encore de nom officiel, du moins pas pour nous, envahisseurs patentés. Je savais qu’il charriait un limon ocre au lourd parfum d’humus et qui se veinait de sang, à mesure qu’on le parcourait vers l’aval. Le phénomène était dû à des crues violentes qui recouvraient par ses eaux, de vastes étendues de jungle argileuse, ainsi décapées de leur colorant naturel rougeâtre à l’aspect inquiétant, un brin sinistre. Pour ce motif sans doute, les andromorphes avaient baptisé leur fleuve Inniak Dirdinn, en retranscription phonétique. C’est-à-dire la « blessure »…
Le mot à lui seul me fit frissonner du fait des souvenirs douloureux qu’il enfermait, comme ce fleuve si semblable à un Amazone lointain. Par pur hasard, étant donné la diversité infinie de l’univers et de ce que nous avions pu constater ailleurs, sur d’autres mondes que celui-ci, leur sang était rouge, celui de ces êtres. Tout comme le nôtre.
– Si je les connaissais aussi bien que vous le dites, rien de tout ça ne serait arrivé, déclarai-je, après un temps de silence qu’Hippolites respecta sans chercher à me brusquer. Comme s’il avait tout son temps pour rester à mes côtés, à contempler IF 837. Un bel exemple de son art subtil de la diplomatie. Soudain, comme répondant à une sorte de signal intérieur, il arracha enfin son regard du hublot et me scruta d’un œil de braise.
– Je puis quand même compter sur vous, n’est-ce pas ?
Il me fallut une seconde pour « visualiser » tout ce qu’impliquerait ma réponse par des jours à venir. Mais il ne s’en aperçut pas ou alors, c’est qu’il savait aussi temporiser pour mieux assurer sa prise lorsque cela s’avérait indispensable, une fois parvenu au terme d’une négociation serrée.
– Bien entendu. Je ne resterai pas inactif. Au point où je suis désormais impliqué, je me sens tenu de vous suivre ; je veux dire : suivre ce qu’il adviendra d’eux et m’intéresser de près au verdict statutaire du KOALA à l’issue de cette mission. Je… n’avais encore jamais eu l’occasion d’observer le KOALA à l’œuvre, savez-vous ?
Hippolites m’adressa un soupir exténué et rusé à la fois. Tel un général ayant subi un premier revers sur le terrain, mais qui n’a pas encore dévoilé toutes ses batteries.
– En fait, ceci est un marchandage comme un autre ; un échange, a priori équitable. Ou plutôt un audit délicat lors duquel nous cherchons à faire la part des choses, dans leur attitude, entre affabulation, sincérité, et… tout le reste. C’est avant tout une extrapolation anthropologique ou éthologique, assortie d’une batterie de corrélations statistiques auto-adaptatives. Un pari, aussi, sur la chance que ces êtres sachent atteindre un jour ce que nous recherchons chez eux.
– La chance, dites-vous… ? S’agit-il vraiment d’une… chance, à votre avis ?
Il me fixa d’un regard sévère, comme s’il me sondait le cœur.
– Hum, Joan, de quelle chance parlez-vous là ? Pour eux, ou pour nous ?
– Pour eux, bien entendu, précisai-je vivement. Pour cette espèce dans son ensemble.
Rassuré, semblait-il, il m’adressa un regard empreint de ruse.
– Vous avez raison. Plutôt que de chance, je devrais parler de hasard, n’est-ce pas…
Je fus encore plus dérouté par cette autre formulation et dus m’en expliquer.
– Là aussi, tout dépend à quel hasard vous faites allusion.
– Lequel ? réagit-il comme s’il se sentait mis en cause par cette remarque. Celui qui décide de l’orientation de l’histoire, de ses méandres et parfois, de ses retours en arrière. Vous savez, si l’espèce humaine est… disons, ce qu’elle est aujourd’hui, ça n’est pas la résultante exclusive de dimensions intrinsèques, internes, telles que la ténacité, le courage, la philanthropie et autres grands sentiments, avec leurs complémentaires que sont la fourberie, la lâcheté, etc. Le hasard est le plus puissant moteur de l’histoire de l’univers ; au sens quantique du terme, je veux dire. Et les meilleures intentions du monde ne sont que peu de poids, face à cela.
Je méditai en silence cette curieuse affirmation qu’il présentait sous la forme d’une réflexion philosophique ou, peut-être, d’un dogme. Était-ce là une forme de pensée héritée de la tradition grecque ? Puis je repensai à un détail plus technique, que je pressentais indispensable au bon déroulement de ma future mission. Et je jugeai utile de lui en faire part, comme preuve de ma bonne volonté, plutôt que de lui apparaître comme systématiquement critique ou abattu par notre échec récent.
– Pouvez-vous me dire où en est le chargement de nos traducteurs automatiques ?
Comme je m’y attendais, il parut satisfait de ma question, démarche positive à ses yeux, bien plus que l’était son objet par lui-même, au vu de ce qu’elle révélait de mon état d’esprit.
– Rien ne vous empêche d’aller déranger Gaspar dans son labo. Même surchargé, il apprécie toujours que l’on s’intéresse à ses « machines ». J’y suis passé en coup de vent tout à l’heure. Je crois qu’il lui faut quelques compléments de données et de cycles d’extrapolation statistiques, c’est-à-dire une poignée d’heures de délai supplémentaire pour lever certaines ambiguïtés résiduelles. Je suis certain que vous pourriez lui être utile si, par hasard (il sourit à demi à ce mot, comme s’il me renvoyait la balle), vous aviez retenu quelques-unes de leurs expressions phonétiques. Par exemple, le nom de ce fleuve dont vous m’avez parlé hier.
Dans le même temps où il me répondait, mon bref sursaut de curiosité intellectuelle s’était déjà résorbé, telle une fièvre quarte. Je lui promis quand même de rendre visite à Gaspar Winger, le sorcier des langages exotiques, l’empereur des « décryptologues » Koalas. Bien que le largage sélectif de balises sensitives fasse partie des tâches assignées aux Pandas, je n’avais jamais eu l’occasion d’observer la façon dont étaient traitées les données retransmises vers le vaisseau amiral, que celui-ci soit le Charles Darwin ou un autre vaisseau d’exploration du KOALA, le Georges Cuvier ou le Georges-Louis Buffon. Il était symptomatique que l’émulation entre nos deux organismes, se succédant sur un site d’exploration plutôt que de s’y épauler, gênait parfois nos relations au lieu de les faciliter, à tel point que nous connaissions somme toute très peu nos méthodes et nos outils respectifs, aussi complémentaires soient-ils dans le processus global.
J’admis que l’échec de la mission de « balisage acoustique » d’IF 837 ne devait pas favoriser la saisie de données, ce qui ralentissait d’autant leur traitement. Winger ne disposait de ce fait que d’une partie de ses canaux de travail opérationnels : les miens uniquement, puisque ni Max, ni Lisa n’avaient pu mettre en œuvre leurs mines électro-acoustiques, et que j’avais fui trop vite pour y suppléer.
– À quoi pensez-vous ? s’enquit Kassidis sur un ton paternaliste qui ne me plut qu’à moitié.
Il savait ce qui me troublait, bien sûr. Mais j’attendais moins sa pitié que de me voir offrir une chance réelle d’oublier l’horreur en me jetant à corps perdu dans une nouvelle tâche sur IF 837, celle-ci s’annonçant déjà aussi éprouvante que l’avait été celle d’un Panda.
– Aviez-vous déjà eu à trancher des cas aussi… complexes ?
– Ils le sont tous, dans une certaine mesure…, répondit-il, sentencieusement.
Kassidis avait réponse à tout. Je faillis rebondir sur sa formule et argumenter sur la distinction nécessaire entre vérité absolue et verdict officiel. Mais je n’en avais ni la force, ni la volonté. Il était préférable que j’aille rendre visite à Gaspar dont les soucis du moment étaient d’ordre exclusivement technique, vides de toute implication morale, donc infiniment simples comparés aux miens. J’en fis part à Kassidis.
– Vous avez raison. Peut-être votre avis permettra-t-il de faire avancer les choses.
Mon avis, mon témoignage minable de victime, face à l’arsenal des « machines » de Winger, avec pour toute justification ma prétendue casquette d’expert de cette planète ? Il rêvait !
Kassidis hésita une seconde, faillit m’abandonner à mes pensées, puis se ravisa.
– Ah, oui, et pensez aussi à vous reposer un peu, tant que nous sommes en orbite. Je ne vous promets rien de tel pour les heures qui suivront. Vous savez, la décision a été… ardue à prendre, cette nuit, à cause de ce faux… je veux dire, de ce mauvais départ ! En échange d’une seconde intervention pacifique, j’ai dû promettre à Harod Washburn de mettre les bouchées doubles pour transmettre au plus tôt nos premiers résultats à la Commission.
Puis il me quitta d’une démarche traînante – l’effet de sa nuit sans sommeil ? Je jetai un dernier regard vers le hublot blindé sous mes pieds, mais je dus vite fermer les yeux. En rémanence lumineuse sur ma pupille dans la pénombre de la coursive, au lieu d’un simple cours d’eau, je conservai longtemps l’image d’un serpent luisant, visqueux, ondulant sur un tapis végétal vert cru, au contraste encore accru par la polarisation du verre blindé. J’avais du mal à me convaincre que ce n’était là qu’Inniak Dirdinn, la « blessure », et non quelque créature maléfique, à détruire au plus vite… Du mal à croire que ce que je voyais n’était rien d’autre qu’un banal fleuve de boue observé en éclairage rasant, à trois cents kilomètres d’altitude.
– Le taux de décodage est encore trop bas, Joan. Descendre prématurément serait une perte de temps, avec une base de données des traducteurs aussi pauvrement dotée.
Gaspar Winger m’étudiait, mi-curieux, mi-impressionné, incapable de concevoir la façon dont un Panda parvenait à se débrouiller, lâché au milieu d’ « animaux » inconnus, sans disposer d’un puissant traducteur paramétrable accroché à sa ceinture. L’éternel problème de l’œuf et de la poule… Il fallait bien que quelqu’un descende et joue les éclaireurs sur le front, avant que ses successeurs sur place puissent disposer d’un traducteur à peu près opérationnel – sachant par ailleurs qu’un traducteur universel temps réel, préalable à tout sondage in situ, était pure utopie sur le plan algorithmique.
Winger était expert en algorithmes phonétiques, un sorcier du langage qui, opérant à l’abri depuis son labo, avait donc peu d’expérience du concret. Je lui trouvai un air d’universitaire attardé, comme c’était souvent le cas pour ce genre d’individu aux prises avec leur propre vision d’un monde idéalisé, ramené à un cercle de réalité restreint – un monde modélisé, voire exclusivement mathématique dans ses interactions ? Cela dit, ce genre d’experts, je le savais aussi, n’en étaient pas moins indispensables dans leur domaine.
Il venait de me montrer sur son écran un histogramme de synthèse. Parmi le fouillis de données acoustiques qui montait d’IF 837, retransmis par les balises, le taux de reconnaissance de locuteurs significatifs atteignait 31,2%. Winger disposait donc déjà d’un embryon de dictionnaire syntaxique et phonétique, à usage strictement verbal, mais non pas des détails relatifs à ses sources, ni des conversations qui lui avaient donné naissance.
En effet, la génération in situ de traducteurs simultanés à apprentissage neuronal était un compromis entre les contraintes déontologiques imposées à un organisme tel le KOALA et la nécessité de comprendre une espèce vivante douée d’une forme de parole, avant de prétendre communiquer avec elle. Même si nos mines acoustiques hypersensitives (ou balises, selon le terme consacré) étaient de redoutables espions, les signaux qu’ils captaient étaient retraités, via des méthodes exclusivement statistiques. Pour une affaire d’éthique naturaliste, ces signaux n’étaient pas recorrélés a posteriori avec leur source, de sorte que les bruits ou conversations captés ne puissent être réutilisés à l’encontre d’une population étrangère mise à son insu sur « table d’écoutes ».
– 30% semble une base raisonnable pour amorcer un dialogue constructif, dis-je, surtout si on le complète par langage gestuel, une fois sur place…
Il secoua la tête d’un air navré.
– Je serais d’accord avec vous, mon vieux, à la condition que ces 30% là soient représentatifs d’un nombre suffisant de situations types, et qu’ils recouvrent une gamme événementielle élargie, au sens statistique. Or ça ne peut pas être le cas ici : vos deux balises n’émettent que depuis moins de cinquante heures, dont une bonne moitié est restée vierge de signal utile, pendant leur temps de sommeil. Quant au reste…
Je repassai mentalement les derniers événements de ma propre vie, en particulier les cinquante dernières heures, depuis que le Charles Darwin m’avait tiré du plus mauvais pas de toute ma carrière de Panda. Si les Koalas n’avaient pu me retrouver à temps, avec pour seul indice nos trois Mantas abandonnés pour nous localiser, j’y serais resté moi aussi. Je ne serais pas ici, à discuter du bon moyen d’établir par le biais d’algorithmes de décodage un dialogue d’égal à égal avec une nouvelle espèce andromorphe recensée sur cette planète maudite.
– Je vois. Et comment comptez-vous vous y prendre dans ce cas ?
– Toujours le même dilemme, soupira-t-il, mais sans réelle animosité dans la voix. Si l’on m’accordait le délai nécessaire, je vous sortirais un taux supérieur à quatre-vingt-quinze pour cent, validé sur un spectre événementiel suffisant pour constituer une base de données de trois mille à cinq mille mots utilisables. Pour l’heure, je plafonne à six cents mots, assortis de ces minables trente pour cent de fiabilité, c’est-à-dire avec soixante-dix pour cent de risques de termes erronés ou justes assez inexacts pour créer à l’usage quelques sérieuses difficultés.
Il lut dans mon regard que j’avais capté son message sur l’intérêt crucial de redescendre et poursuivre l’action en cours, avec un bagage syntaxique aussi pauvre attaché à la ceinture.
– Mais ne vous en faites pas trop, corrigea-t-il, une lueur amusée dans le regard. Vous oubliez un détail.
– Un détail ?
– L’effet de rétroaction de votre intervention sur la qualité du spectre événementiel.
Je ne fis même pas mine de comprendre sa formule. En retour, Gaspar ne fit pas non plus mine d’attendre que j’avoue mon ignorance pour s’en expliquer.
– C’est simple. Pour l’heure, la gamme d’événements alimentant leurs conversations se limite à ce que j’appelle du quotidien banal. Par la force des choses, le nombre de mots usuels qui s’y rapporte plafonnera à un optimum statistique limité de quatre à sept cents termes environ, même si le délai d’enregistrement tendait vers l’infini ; vous-même ne feriez pas mieux, dans la plupart des situations de la vie courante. L’écart-type sur ce nombre vous donne un indice de la richesse intrinsèque d’un langage, en même temps que sur le potentiel mental ou la complexité socio-structurelle de ceux qui l’emploient, voire sur leur intelligence, bien qu’il y ait, sur ce point précis, débat d’experts. En fait, six cent dix-neuf mots répertoriés en cinquante heures d’écoute ne les classent pas si mal, vos andromorphes, du moins sur cette échelle de valeur.
– Ce ne sont pas mes andromorphes ! rectifiai-je, agacé, presque choqué par cette assimilation abusive.
Il ne releva pas, comme s’il avait déjà oublié mes motivations. Ou seraient-ce encore moins les siennes ? Je venais aussi de saisir, juste un peu trop tard, que la formule n’était pour lui qu’une plaisanterie sans conséquence.
– Je disais donc qu’ils sont dans la norme, mais que cette norme nous est insuffisante, à nous, pour les aborder avec des chances sérieuses de les comprendre. Cela dit, que croyez-vous qu’il arrivera… et que croyez-vous que retransmettront vos deux balises déjà en place, d’ici quelques heures, lorsqu’ils noteront qu’une nouvelle délégation céleste revient leur rendre visite, après une si brève apparition des Pandas sur leur sol ?
– Une « Rétroaction sur la qualité du spectre événementiel », comme vous dites, je présume, soufflai-je de mémoire, me composant avec peine un sourire complice. J’avais bien assimilé la leçon, cette fois.
– Exactement. L’étendue spectrale de leur vocabulaire évoluera, radicalement. Et si je laisse tourner en boucle mes algorithmes, moyennant un temps d’écoute et de traitement raisonnable, ils trouveront là un complément de matériau parfaitement adapté à ce qui nous fait le plus défaut pour compléter notre dictionnaire.
– En somme, vos algorithmes vous suffisent largement, et vous n’avez pas vraiment besoin de l’expérience du terrain… La mienne, par exemple ?
– Hé là, je n’ai jamais dit ça. La reconstruction statistique d’un langage à partir de signaux acoustiques captés in situ s’appuie sur des bases fragiles, qui s’étayent l’une l’autre par strates successives. Et tout mot ajouté ou validé a posteriori peut, via le poids de la certitude sur son contenu, augmenter d’un facteur deux le taux de reconnaissance global des messages émis.
– Hippolites Kassidis a suggéré que je pourrais, comment dire… vous aider. Et me voilà, je suis venu. De quelle façon pourrai-je me rendre utile, selon vous ?
– Vous avez encore envie de bosser, vraiment, après ce qui vous est arrivé ? fit-il d’une voix qu’il tenta de garder neutre, ni admirative, ni même dubitative.
Je me demandai jusqu’à quel point il savait, ou croyait savoir, depuis son laboratoire abrité du monde réel, ce qui m’était réellement arrivé, et ce à quoi j’avais échappé. Mais ça n’était ni le lieu, ni l’heure pour faire resurgir mes premiers souvenirs d’IF 837. Pour moi, Gaspar Winger n’était qu’un inconnu, pas encore un collègue. Je fis face à sa question par une boutade.
– Je rembourse ma place, mon embarquement sur le Darwin. Voilà l’alternative que m’offre Kassidis, dans sa mansuétude, au lieu de me confier à vos médecins tel un éclopé trop usé pour resservir. Et pour tout dire, je préfère rester actif que de trop penser. Il vaut mieux ça que de devenir maboul, n’est-ce pas ?
Il ne me demanda pas à quoi je pensais, la nuit, et le jour, dès que je me retrouvais seul avec moi-même. Il réfléchit, les yeux miclos, comme s’il me jaugeait. Puis il hocha la tête.
– OK, on peut tenter un truc. Mais je n’ai pas l’habitude de travailler en direct ; je veux dire, avec des témoins « réels » à ma disposition. Ce sera une expérience, même pour moi.
– C’est vous qui voyez. Moi, je suis là pour ça.
Il frappa de la paume la tôle de l’unité centrale la plus proche, d’un geste affectueux.
– Dans ce labo, ce sont les machines qui font tout le boulot. Je ne fais que surveiller la bonne marche de l’ensemble, je peux donc me permettre l’interview d’un invité sans que cela ralentisse la production.
– Que dois-je faire ?
Il réfléchit, à nouveau, comme s’il improvisait.
– Avez-vous retenu de votre descente là-bas un mot ou une expression qui puisse me servir ? Je veux dire, un truc quelconque que je puisse réinjecter dans un étage aval de la boucle de traitement, avec sa signification, même approximative ?
– Il y en a quelques-uns, très peu. Mais je crains qu’ils ne fassent partie du vocabulaire courant dont vous parliez tout à l’heure. À moins que… Le nom de ce fleuve, peut-être ?
– Inniak’h Derdinn, la blessure ?
Je fus extrêmement surpris qu’il sache déjà cela.
– Comment le savez-vous ?
Il eut un sourire évasif ou peut-être narquois, mais ne me laissa pas mariner.
– Hippolites l’a cité comme exemple hier soir, lorsqu’il m’a parlé de vous… de ce qu’il espérait tirer de vous, je veux dire. Mais il serait préférable, pour alimenter mes corrélations, que vous le répétiez vous-même – et avec votre propre prononciation. La sienne ne constituait qu’un témoignage de seconde main, vous comprenez.
Gaspar Winger me fit prononcer le mot dans un micro, plusieurs fois de suite, puis il me fit réécouter l’enregistrement et me demanda de choisir, à l’oreille, la version que je jugeais la plus fidèle, la plus proche de mes « souvenirs acoustiques ». Il l’inséra alors dans la boucle de traitement de l’analyseur et laissa agir les filtrages numériques, puis la mit en correspondance forcée avec sa définition pré-encodée, qu’il fit ingérer au générateur de contexte. Du fait du lien auto-adaptatif entre les phonèmes numérisés et leurs définitions en cours de validation statistique, les machines jonglaient en continu avec des hypothèses flottantes, n’annonçant de résultats intermédiaires qu’avec un « calage » provisoire et ces résultats, instables, pouvaient donc fortement évoluer d’un instant à l’autre, tout au moins lors de la phase initiale de recherche de corrélations significatives.
Je notai avec surprise que la digestion de mon information avait instantanément boosté la liste des mots identifiés à un total de six cent trente-deux, le taux de fiabilité global de la liste ainsi modifiée passant de 32,1 à 35,8 pour cent. Et ce pour une simple correction de prononciation, vis-à-vis de la première transcription faite par Kassidis. Puis j’admis que c’était logique : l’unique source de données exploitée par les algorithmes était de nature acoustique, or je venais de lui offrir deux nouveaux mots d’un coup – ou plutôt, un mot double – assorti d’une nouvelle clé de décryptage phonétique un peu plus cohérente.
– Héééé ! Pas si mal ! commenta Gaspar avec un nouveau sourire indéfinissable.
Il semblait tout aussi surpris que moi par un tel résultat, n’ayant pas l’habitude de disposer de corrections a posteriori sur son propre travail initial en boucle ouverte, effectué dans son labo. Il consulta alors un autre écran, un fichier que j’étais incapable d’identifier.
– J’ai une autre idée, hum… un autre souci, et d’un autre ordre, cette fois. On pourrait même dire qu’il s’agit de l’exercice inverse, si vous voulez.
– Un souci ? De quoi s’agit-il ?
– Parmi les combinaisons de phonèmes encore non identifiés, il en est un qui revient sur les dix dernières heures avec une certaine régularité. Ceci étant, il ne ressort pas pour autant avec suffisamment de paramètres discriminants pour converger vers une définition stabilisée.
– Je ne vois pas bien. En quoi pourrais-je vous être utile, dans ce cas ?
– Eh bien, je ne dispose évidemment que de l’énoncé phonétique, associé à un éventail de définitions équiprobables au sens statistique. Si par hasard, vous aviez pu l’entendre dans la bouche de l’un de ces andromorphes, vous pourriez peut-être vous en souvenir et…
– Dites toujours, ça ne coûte rien d’essayer, soupirai-je, guère convaincu par le procédé.
Il me désigna sur l’écran une transcription phonétique normalisée, dans le même temps qu’il s’essayait à la prononcer.
– Dezzak, ou deezzak’h, un truc autour de ça, mais en plus rapide ou en plus sifflant, peut-être… Notre Z occidental ne convient pas forcément. Ça vous rappelle quelque chose ?
Je pâlis, dans le même temps qu’affluait une vague de souvenirs dont la violence me fit vaciller. Je revis le visage exsangue de Lisa, plus pâle encore que sa combinaison mise en pièces, aspergée de sang. Je revécus la montée de l’épouvante face à l’atrocité de ce spectacle, à l’instant où j’avais deviné, par sa posture et l’expression d’un visage où il restait juste assez de chair et d’os pour afficher ce rictus macabre, qu’elle, Lisa, avait été dévorée vivante. Brûla à nouveau en moi un désir fou de vengeance : désir de tuer, de hurler aussi, suivi par une onde de terreur paralysante qui noyait toute résolution sensée. Jusqu’à mon sursaut vital, enfin, ma fuite éperdue à travers branches basses, feuillages acérés et boucles insidieuses des lianes fouettant mon visage, ralentissant ma course dans l’humus visqueux.
Puis, dès mon retour à la clairière mortelle, après ma fuite le long du fleuve de boue sanglant, ce fut la rencontre imprévue avec la silhouette frêle à l’accent chantant. Et moi, figé sur place par cette présence si inattendue ! La main aux doigts démesurés avait palpé ma combi, s’était arrêtée un instant sur ma poitrine, là où mon cœur battait à tout rompre, comme si elle était surprise d’y trouver cet étrange animal en cage, surexcité, qui semblait y mener sa vie propre, tel un symbiote inattendu. La main avait très vite abandonné mon cœur, redescendant le long de ma manche, plus bas, toujours plus bas… Son doigt avait alors essuyé avec une douceur infinie une tache de sang frais qui maculait mon poignet droit.
– Dezzak’… Avait prononcé l’étrange créature andromorphe, à trois reprises, de sa voix flûtée légèrement sifflante, semblable à la résonance harmonique d’une tige de bambou traversée par un souffle de vent.
Dezzak’ : le sang…
– Eh bien, quelque chose ne va pas ? répondez-moi.
– Le sang…, répétai-je d’une voix blanche, en écho à ce souvenir brutalement ravivé.
– Pardon ?
– Le sang, bon Dieu de merde ! Dezzak, ça signifie… le sang…
Il eut un drôle de regard. Il ne s’y attendait absolument pas, et il accusa le coup.
– Eh bien, il s’en passe de belles, sur IF 837. Vous êtes certain de vouloir y retourner ?
C’est justement pour ça, c’est uniquement pour ça, qu’il faut que j’y retourne ! aurais-je dû rétorquer sur-le-champ. Mais je n’avais même plus la force de justifier ma décision intimement liée à cet ultime souvenir de Lisa avant que je fuie cette scène macabre, épouvanté.
2
Souvenirs
Le siège basculé au maximum, presque à l’horizontale, j’avais dormi comme un bébé dans mon appareil accidenté. Par chance, le mécanisme de verrouillage de la verrière avait été préservé et celle-ci restait étanche, protégeant l’ensemble du cockpit. Un atout réconfortant, faute d’avoir pu analyser en une seule passe nocturne l’ensemble de la faune locale et en premier lieu, son niveau d’agressivité. Si les deux pods ailaires étaient froissés, les cartouches d’enregistrement m’avaient quant à elles semblé intactes, la veille au soir, même si les caméras devaient être aussi inutilisables que le Manta lui-même, incapable de revoler sans réparations lourdes c’est-à-dire, en tout premier lieu, incapable de s’extirper seul de ce bourbier infâme.
La veille, j’avais eu une longue conversation avec Max sur les procédures d’approche et en particulier, sur la contrainte ridicule de survoler la jungle à une altitude aussi basse, sous le seul prétexte d’alimenter, dès la première passe, la base de données chimiques. Voilà des prélèvements qui nous avaient coûté cher, bon sang ! D’autant plus cher que, dans l’affaire, le barillet d’échantillons avec ses valves et son mécanisme avait été écrabouillé par le choc frontal, et qu’il avait donc perdu irrémédiablement tous ses précieux gaz.
– Le problème est qu’ils n’ont pas compris que les commandes de vol ne font pas tout. Un Manta pèse quand même vingt-huit tonnes en charge avec ses équipements et son carburant, et la bête ne vire pas comme une hirondelle qui chasse le moustique.
Le Manta numéro 2, celui de Max, était posé sur ses roues, à deux cents mètres de là, patins sortis. Intact quant à lui, apte à reprendre la voie des airs dès sa mission accomplie sur IF 837. On percevait au premier coup d’œil la logique qui avait prévalu pour choisir le nom de Manta, face à cette aile volante aux angles adoucis et à l’envergure impressionnante, idéale pour y emporter une charge ailaire multiple : pods, caméras orientables, sondes biochimiques et diverses charges largables, rappelant son rôle initial de chasseur-bombardier spécialisé dans l’attaque au sol. Ses deux ailerons arrière semblables à ceux d’un requin et sa robe mate à basse visibilité, tachetée sur les flancs et d’un gris-bleu pâle en dessous, accentuaient encore cette impression organique, animale, de squale, ou plutôt, de raie manta.
– La reconnaissance à très basse altitude est la pire des contraintes techniques qui soit pour concevoir un engin volant, admit Max ; bien plus que la vitesse maximale, dans les faits. Sélectionner un modèle militaire, puis le modifier au strict minimum pour en faire un Manta, avec un Panda aux commandes, pour couronner le tout ? Voilà un compromis douteux, sur le plan de l’efficacité. Encore une affaire de limitation de crédits.
Je soupirai.
– Tu oublies que le Manta est censé assurer par ses propres moyens la descente depuis une orbite haute, en portance nulle. Un appareil trop lent, optimisé pour les basses altitudes, poserait d’autres problèmes, dans d’autres configurations de vol.
– Je n’oublie rien, Joan. Si je ne m’abuse, c’est quand même toi qui as trouvé le moyen de te payer à l’atterrissage un rocher plus gros que ton Manta.
Il avait raison, hélas, sur ce point précis. Sauf qu’un radar d’approche, même couplé à une opto-caméra interactive, n’aurait jamais pu discerner ce rocher compact en forme de dalle au ras du sol, formant une marche vicieuse, où s’était brisé net mon train principal. L’incident était critique : le Manta Reco était dérivé d’un chasseur monoplace et, de ce fait, ni Lisa ni Max ne pouvaient m’emporter à leur bord, à moins de vider de tout son appareillage de reconnaissance la cellule en arrière du poste de pilotage. Une opération longue et délicate, qu’il était hors de question d’entreprendre ici, les pieds dans la boue, sans un impératif vital.
Par chance, nous avions pu contacter le Charles Darwin et convenir qu’ils viennent chercher l’un d’entre nous – disons moi, puisque j’étais le fautif – avec leur propre navette. Les Koalas constitueraient la seconde vague « d’assaut » scientifique sur IF 837, et ils y stationneraient en orbite basse dans moins de deux jours. Un délai juste suffisant pour que, dans l’intervalle, nous puissions faire plus ample connaissance avec la planète et avec ses habitants ; ce qui, avant toute autre chose, consisterait à y déposer nos mines acoustiques.
Mon immobilisation forcée posait quand même certains problèmes. Si mon Manta embourbé pouvait encore servir de port d’attache pour une excursion à faible distance – de même que de couchette, si l’escale devait se prolonger – son indisponibilité pour le vol annulait de facto tout projet de campagne plus lointaine, même pour Lisa et Max, qui ne souhaitaient pas m’abandonner seul sur une planète non reconnue, c’est-à-dire potentiellement dangereuse, comme l’est par défaut toute planète étrangère, avant que sa classification n’ait démontré le contraire le cas échéant.
Dans les faits, ce handicap de déplacement était moins pénalisant qu’il aurait pu l’être. Sauf que c’était un pur hasard qu’une colonie d’andromorphes vive à deux kilomètres de là. La reconnaissance planétaire proprement dite (géologie d’ensemble, cartographie 3D, analyses biochimiques, etc.) était dévolue à d’autres équipes que la nôtre et s’effectuait en général depuis l’orbite, plus ou moins haute selon les thèmes de recherche. Dans le cas présent, cette étape préliminaire globale avait déjà eu lieu, un mois plus tôt. Nous, Pandas, étions la seconde vague d’investigation et disposions déjà, à ce titre, de cartes raisonnablement précises, en plus d’une masse de renseignements plus ou moins utiles concernant celle-ci, baptisée IF 837. Y compris sur le sujet principal, celui qui motivait à lui seul notre présence : les andromorphes.
Les andromorphes avaient été difficiles à détecter, du fait qu’ils vivaient en colonies de petite taille – en tribus, disions-nous sur la Terre, lorsque ce concept ethnique existait encore, au vingtième siècle. Leur niveau d’interaction sur l’environnement était très faible, de l’ordre de 5 sur l’échelle de Morton. Ce qui signifiait que, sur un plan statistique, un individu ne modifiait qu’une portion minime de la surface de sa planète : moins de six mètres carrés cumulés, donc à peine supérieure à celle d’animaux plus ou moins « sociaux » ou sociabilisés. Bien que la définition et le niveau associé sur l’échelle de Morton soient pondérés de leur envergure et de leur masse, c’était quand même assez peu, et il avait fallu un heureux hasard de traitement vidéo pour que l’une de leurs constructions de branchages soit identifiée sur un cliché orbital, après analyse infographique. Nous savions donc d’ores et déjà, aujourd’hui, qu’il s’agissait pour nous d’évaluer une espèce andromorphe qui n’en était qu’au stade pré-technologique, l’un des cas de figure les moins complexes a priori. En contrepartie, il fallait considérer cette action comme un investissement à long terme, du strict point de vue d’investisseurs qui était celui du KOALA.
Le dispositif habituel avait été mis en branle en vue de statuer sur leur sort : PANDA, puis KOALA. Dans la galaxie, on ne plaisantait pas avec le recensement de formes nouvelles d’intelligence et le lourd processus associé. L’administration toute puissante devrait trancher, décider s’il s’agissait d’animaux (au sens de Morton) ou, à l’opposé, d’êtres de potentiel élevé, aptes à revendiquer un jour, s’ils le souhaitaient ainsi, les droits inaliénables et applicables aux êtres humains : immunité, statut légal (voire politique ?), droits commerciaux (moyennant la définition d’une base d’échanges ou de troc), assistance médicale et toutes les autres garanties que nous pourrions leur offrir, comportant globalement plus de droits que de contreparties – du moins dans un premier temps.
Je m’étais imaginé le métier de Panda assez proche de celui des grands explorateurs d’avant le vingtième siècle : Livingstone, etc., qui avaient découvert, une à une, des peuplades africaines ou sudaméricaines puis, en final, quelques peuples oubliés des archipels d’Asie du Sud-est, les ultimes paradis perdus sur Terre. Hormis nos moyens techniques à la hauteur de la tâche – et de la distance – la principale différence entre nous et tous ces valeureux pionniers des origines, était d’ordre statutaire : nous étions mandatés par le KOALA et opérions dans un cadre légal et éthique très strict. Pour cette raison, les armes étaient bannies, à l’exception de repousseurs à onde acoustique si besoin, exclusivement destinés aux animaux. Sans oublier, bien entendu, quelques équipements de défense de grand secours, en soute scellée.
Max sortit de sa poche de poitrine les rares photographies des êtres avec lesquels nous devions ouvrir le contact en ce jour. Cette rencontre serait cruciale à divers titres : elle aurait valeur de premier test de sociabilité, qui serait versé à leur dossier. Nous en profiterions aussi pour implanter à leur insu nos balises acoustiques à proximité de leurs lieux de vie. Les photos montraient des silhouettes très similaires à un andromorphe « standard » de ce côté de la nébuleuse, tant par leurs proportions que par l’aspect dynamique de leur mode de déplacement (leur « biomécanique », disaiton), décelable sur quelques séquences vidéo trop pixellisées hélas pour beaucoup en apprendre. Il nous manquait pour l’heure tout détail de leur visage, en partie pour le défaut, inhérent aux vues aériennes à haute altitude, de ne montrer que des êtres vus d’en haut, cas de figure assez précis pour suggérer la topologie d’un crâne mais bien trop vague, sur d’autres aspects bien plus significatifs d’un être vivant – qui plus est d’un bipède.
Cependant, nos propres prises de vues, si elles étaient rares, remédiaient à cette lacune.
Quand on a vu un ET, on les connaît tous, avait pontifié un jour, je ne sais plus quel éminent andromorphologiste, résumant par cette formule provocante le fait que, sous des contraintes et dans un environnement voisins, la nature reproduisait a priori le même schéma andromorphe, quasiment à l’identique. Celui-là trichait évidemment – et sciemment – avec son propre point de vue faussé et perverti, du fait même que toute pré-classification andromorphe était un début de sélection arbitraire sur des critères qui, dès lors, ne pouvaient guère que conduire à une certaine « uniformité » d’apparence physique, par lissage ou formatage en amont.
– Ceux-là aussi ont des yeux, constata Max avec sa bonne humeur habituelle. Même s’ils sont plus ronds, et sacrément plus grands que les miens.
Je crois que par son caractère, Max représentait l’ambassadeur et le Panda idéal, en plus d’être un compagnon agréable et un redoutable boute-en-train. Il venait à l’instant de faire cracher à l’imprimante du Manta ses clichés (issus de ses propres caméras de bord), et nous découvrions, enfin, un détail plus précis de la physionomie de nos hôtes.
Ils n’étaient pas humains, cela au moins était indéniable ; mais simplement andromorphes. Cela dit, on pouvait malgré tout leur attribuer une notation sur la classification hautement subjective et inventée par Max des « faciès agréables » : sept à huit points au jugé, sur une échelle très officieuse de dix, exclusivement réservée à l’usage des Pandas, et contrôlée par Max.
– Sept points seulement, pour l’absence de nez, fis-je en retour, devançant son propre vote.
– Ils en ont forcément un, décréta Lisa, qui venait de nous rejoindre et se pencha à son tour sur l’image. Et puis, la photo manque de contraste, fit-elle d’un ton critique à l’excès, ce qui n’était qu’un jeu entre eux deux. Une notation plus objective exige de pouvoir juger sur pièce.
Objective ? L’adjectif me fit sourire. Le Manta numéro 3 s’était posé un peu plus loin. Lisa venait de faire une promenade, disons une reconnaissance matinale pour tenter de repérer quel était le « village » le plus proche, présumant que ces andromorphes connaissaient le feu et se chauffaient quelques aliments pour leur « petit déjeuner ». Le feu : un indice en même temps qu’un moyen infaillible de découvrir une agglomération andromorphe, à la condition que leur niveau sur l’échelle de l’intelligence – et sur celle de Morton – soit suffisant pour qu’ils aiment manger chaud et, comme nous, qu’ils apprécient ce confort-là. En revanche, il était hautement hypothétique de la part de Lisa de présager des horaires des repas chez des inconnus, qui plus est sur une planète dont nous connaissions à peine le cycle des saisons. Que dire, alors, des rythmes circadiens de ses habitants ?
– Alors, Lisa. Et cette fumée ?
– Chou blanc… admit-elle, avec une grimace à la hauteur de son demi-échec.
Ils mangeaient donc froid ? En réalité, sa sortie avait sans doute été le prétexte pour admirer le lever de soleil sur ce coin du monde. Mais c’était un prétexte plutôt agréable, qu’elle avait peut-être filmé à notre intention. Lisa Sternweg était un pilote hors pair, et un sacré brin de fille, comme on disait dans les Panda, aussi bourrée d’énergie que n’importe lequel d’entre nous, et assez folle pour se lever aux aurores pour le seul plaisir d’esthète de courir après de la fumée ! Ses cheveux blonds coupés court et la finesse de sa taille lui donnaient l’allure d’un adolescent androgyne, en vue arrière, mais l’autre face levait vite toute ambiguïté, livrant au regard une poitrine qui possédait de sacrés arguments, pour un Panda, et même dans l’absolu. Lisa était la nouvelle Mae West des pilotes et méritait largement ses neuf points virgule huit, sur l’échelle des « faciès agréables » de Massimo Caldari.
Nous n’avions pas eu de chance, la veille ; à moins que mes compagnons me laissent me morfondre sur place ou que ce soit moi qui emprunte l’un des deux Mantas disponibles, nous n’avions qu’un seul village à nous mettre sous la dent pour initier l’opération IF 837 sans trop nous éloigner des avions. Pas vraiment le moyen idéal de se faire une opinion objective de leurs mœurs ou de leur langage, d’un point de vue statistique.
– Comment procédons-nous ?
Dans le même temps, je m’efforçais de décrypter la gamme potentielle de sentiments à notre égard, sur le visage étranger saisissant que livrait la photographie trop peu contrastée.
– « Couverture aérienne or not couverture aérienne » ; là est la question, répondit Max du tac au tac. Je vote la confiance, je vote non : pas de couverture aérienne. Pas nécessaire.
Je jugeai sa proposition téméraire, comme toujours avec lui. La plus proche patrouille du KOALA était à pas mal de jours d’ici, retardée par une autre affaire qui traînait en longueur. Nous n’avions donc que nos propres ressources pour nous défendre, en cas d’attitude agressive de la part de nos futurs hôtes. Les Mantas étaient équipés d’artifices pyrotechniques et d’accessoires divers, largables ou non, allant des sirènes aux fumigènes, ce qui nous permettait, le cas échéant, de mettre en fuite une population mal disposée à notre égard, sans autres dégâts qu’un peu de bruit… et beaucoup de fumée. Mais pour ça, il fallait que l’un de nous prenne les commandes d’un Manta et assure ladite couverture aérienne, réduisant d’autant nos forces vives à terre.
Je scrutai Lisa.
– Je veux les voir face à face ; je crois qu’ils le méritent. Une impression, rien de plus, mais je le sens assez bien ; ils m’ont l’air cool.
– Très bien. Moi aussi, je vote pour une promenade à trois.
IF 837 entrait dans la catégorie des planètes luxuriantes ou planètes-jungles, les plus difficiles à percer à jour et à appréhender, même par les moyens lourds de sondage orbital dont nous disposions. Sans parler de la difficulté d’y progresser à pied, avec ou sans indications cartographiques. Jungle omniprésente, saturante. Pour ce motif à lui seul, aucune carte des concentrations d’habitats andromorphes ou des indices de « culture » n’avait pu être établie à notre intention pour le moment. Conclusion : il nous fallait faire totale confiance à nos propres équipements et, en ce jour de galère, à nos jambes, dans un premier temps.
À l’image du Manta qui, en secours de son train d’atterrissage classique, avait des patins rétractables adaptés aux terrains instables ou herbeux, nous étions équipés de bottes à vari-semelles. L’empreinte au sol pouvait s’adapter instantanément à la portance du terrain, à l’instar d’une voilure à géométrie variable. Des petits malins clamaient que la répulsion magnétique adaptative serait bientôt au point, mais je voyais mal comment on pourrait s’arranger pour faire interagir un flux magnétique avec de la boue liquide… Nous emportions aussi nos repousseurs à ondes acoustiques et nos lunettes à large spectre, ne serait-ce que pour repérer à l’infrarouge tout animal à sang chaud à travers le feuillage compact. Et, bien sûr, la précieuse caméra-boule universelle que Max portait sur l’épaule gauche, griffée sur la sangle de son sac à dos.
Selon un schéma immémorial, il était logique que les andromorphes se soient installés ici. Nous étions en effet à moins de trois cents mètres d’un large fleuve boueux, aux berges incertaines à l’allure de mangrove. L’homme, sur la Terre – comme d’autres espèces, ailleurs – avaient toujours privilégié la mer ou le bord des fleuves pour s’installer, pour toutes les raisons imaginables. La première d’entre elles étant de boire à sa soif, tout en limitant au maximum la corvée d’eau. Pouvait-on pour autant présumer que ces êtres-là pêchaient, qu’ils chassaient, et qu’ils avaient développé des outils à cet usage, outils qu’ils auraient su façonner de leurs mains ? Nous n’avions rien distingué de tel chez ceux-là sur la foi des premières images, mais nous en saurions un peu plus tout à l’heure.
Quitter la clairière et l’abri de nos Mantas à la robe olivâtre me laissait, sur le principe, un vague sentiment d’insécurité résiduel. Une jungle était toujours un nid à surprises – ou parfois un nid de scorpions – et l’inattendu n’y était pas nécessairement bienveillant, malgré notre rôle et notre tempérament de découvreurs, et malgré notre combi réputée indéchirable, à l’épreuve des appareils de torture variés d’un laboratoire d’essais. Cela étant, y avait-il le moindre point commun entre un laboratoire et une jungle ? Brandissant sa machette – l’un de nos rares outils non dopés par l’électronique ! – Max commença à se frayer un chemin, après avoir enfilé ses lunettes à infrarouge. Selon les consignes habituelles, nous les enlèverions de notre visage dès le contact acquis, afin d’éviter de biaiser la première rencontre c’est-à-dire, avant tout, la fameuse et très cruciale « première impression » qui en découlait. Un visage masqué risquait en effet de les effrayer par son aspect anormalement, et inutilement étranger.
Cette jungle-là, mais c’est souvent le cas, avait quelque chose de vierge, d’immémorial et de connu à la fois, pareille à une reconstitution botanique d’un paysage typique de l’ère tertiaire terrestre, conforme tout au moins à l’image mentale que l’on pouvait s’en faire, faute d’y avoir vécu. Une sorte d’invariant topologique, de structure quasi-fractale, recopiée à l’infinie à travers l’univers du vivant. N’y manquaient que les lézards antédiluviens. Mais il ne semblait pas qu’il y en eût ou tout au moins, pas du calibre le plus dangereux, que nos repousseurs à ondes acoustiques n’auraient pas forcément suffi à maintenir à distance – surtout s’ils étaient aussi sourds et obtus que le sont nos reptiles terrestres !
Je marchais sur un sol spongieux, à la limite de l’impraticable, et ne tardai pas à ôter mes lunettes. S’ajoutant au bruit agaçant de succion des vari-semelles à chacun de mes pas, la vision des éclaboussures, en fausses couleurs rouge sombre, avait un aspect par trop évocateur de massacres et de mort. Après tout, il suffisait que l’un de nous assure la veille optique sur le canal infrarouge. Je m’en tins quant à moi à la vision directe du terrain en couleurs réelles, plus froides et plus chlorophylliennes de tonalité, mais un tant soit peu moins suggestives.
La végétation ne gênait pas exagérément la progression, du fait de l’absence de lianes et autres entraves végétales à structure fibreuse ou ligneuse. Les tiges des ombellifères locales pliaient gracieusement sous le poids de nos bottes, libérant au passage une pluie de spores d’un jaune-orange, qui finirent par maculer nos combis jusqu’aux épaules. Il aurait mieux valu garder nos casques, ne serait-ce que pour éviter de salir nos cheveux et d’en prendre plein les narines. Mais l’atmosphère avait été garantie « respirable sans restrictions », selon le premier dossier technique IF 837, et les sensations olfactives en direct étaient par ailleurs le truc de métier le plus efficace qui soit pour jauger le milieu ambiant. « Objectivement », comme dirait Lisa.
D’un gris-bleu acier étrangement semblable aux lames de nos machettes, un papillon étrange aux ailes effilées déboula au travers des spores, dans un froufroutement de ciseaux coupant une étoffe. Je frissonnai malgré moi, écœuré qu’un papillon de sous-bois puisse revêtir un aspect si austère et sinistre, quand il était tant d’autres couleurs disponibles sur la palette.
– J’en ai plein les bottes, de ce brouillard végétal ! grogna Max, ulcéré.
Troisième fois qu’il s’arrêtait pour essuyer ses verres. Mais il n’y avait rien d’autre à faire qu’à espérer une prochaine éclaircie dans ce maquis trop dense. Celle-ci apparut enfin, nous prenant de court, mais j’en vins alors à regretter les spores et la caresse colorée des ombellifères.
Max poussa un cri étranglé, dont je ne compris pas bien le motif. Puis ce fut Lisa, fermant la marche à un pas en arrière et avantagée par sa vision dopée. Lorsque j’entrai moi aussi dans la trouée de verdure, je fus troublé, presque horrifié. Le premier contact avec les andromorphes locaux n’était pas vraiment ce que nous en attendions.
Le squelette était allongé sur la mousse dans une position bizarre, de repli sur soi ou fœtale. Par sa taille et ses proportions, je sus de suite qu’il s’agissait là de l’un de nos andromorphes – et d’un adulte. Et le silence de Max et Lisa était éloquent, eux aussi savaient parfaitement qu’il ne s’agissait nullement d’un banal cadavre d’animal.
Me vint à l’esprit le problème ou plus exactement, l’ambiguïté suspecte de la scène.
– À votre avis, s’agit-il d’un accident récent ou serait-ce que ces andromorphes-là ne connaissent pas le concept de sépulture ?
Lisa me jeta un regard curieux, un brin réprobateur ; comme si j’avais rompu trop tôt à son goût la minute de silence d’usage, face à la mort violente d’un être présumé intelligent, presque humain d’allure. Elle se pencha sur le cadavre nettoyé par les insectes et les micro-organismes qui l’avaient déjà abandonné, le laissant aussi nu et propre que du bois sec.
– C’est étrange… fit-elle, méditative.
– Quoi donc ?
– Ces êtres-là font plus d’un mètre cinquante, et ils pèsent sans doute plus de cinquante kilos, n’est-ce-pas. Ils sont tout à fait aptes à se défendre face à un mammifère carnivore, sauf s’il s’agit d’un très gros animal. Or, ça ne peut être le cas.
– Et pourquoi donc ?
– La posture, fit-elle d’un ton sans réplique. Elle ne correspond pas, vérifie par toi-même. Elle est beaucoup trop figée, presque… étudiée. Et les os sont intacts, pas même dispersés ni broyés ou emportés ailleurs, comme ça serait le cas si un gros carnivore l’avait traînée, secouée jusqu’à plus soif et mise en pièces détachées, ne serait-ce que pour la dévorer.
– Alors, c’est donc qu’il s’agit d’un animal plus… petit… ? hasardai-je.
– Mais, et pourquoi la victime n’a-t-elle pas fui, dans ce cas ? Pourquoi la victime s’est-elle…, comment dire, repliée sur ellemême ?
