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Avril 2008,
Philippe Bogaert, jeune homme d’affaires belge, part enthousiaste au Qatar pour une mission en tant que directeur de programme.
Quelques mois à peine plus tard, à la suite de conflits persistants avec les autorités, il est propulsé au poste de directeur général. L’ascension de rêve se transforme en cauchemar lorsqu’il devient la cible de la vindicte de l’actionnaire majoritaire qatarien.
Du jour au lendemain, Bogaert se retrouve sans salaire et interdit de quitter le territoire de l’émirat.
Pris au piège dans un imbroglio kafkaïen qui fait de lui un véritable prisonnier d’état, Bogaert ne pense plus qu’à une chose : s’échapper du Qatar.
Derrière les murs de la résidence de l’Ambassadeur belge, où il a trouvé refuge, l’évasion se prépare dans le plus grand secret…
L’histoire vécue dont il fut l’involontaire héros,
Philippe Bogaert la raconte avec émotion, humour et sobriété, dans un récit haletant et enlevé. Son souci est principalement d’avertir les candidats à l’exil doré dans un eldorado climatisé, sans bien savoir ce qui se cache derrière les palmiers, le ciel bleu, les splendides hôtels et les gros contrats.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Philippe Bogaert, producteur et pianiste émérite, dirige depuis 2004 la maison de production Finger. À son retour du Qatar, il a suivi un Executive MBA à la Louvain School of Management.
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Seitenzahl: 267
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Philippe Bogaert
EXIT PERMIT
328 jours de captivité au Qatar
Une histoire vécue
Catalogue sur simple demande
[email protected] www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6814-3
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : tous droits réservés
(avec l’aimable autorisation de ©Jean Van Cleemput pour la photo et © Hendrik Everaerts pour le visuel de couverture).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Pour Elske,
la vraie héroïne de cette histoire.
À l’aéroport de Francfort, quand je pris place dans l’imposant appareil de la compagnie Qatar Airways, un Airbus A 330, je ne remarquai rien de spécial à bord, ni chez les passagers. Je ne m’attendais pas à une féerie digne desMille et Une Nuits. Mais un petit peu d’exotisme ne m’aurait pas déplu, le genre salon mauresque par exemple. Les hôtesses — singapouriennes et bulgares — servaient de l’alcool et de la nourriture internationale. Rien n’indiquait, dans les vêtements, les comportements et les manières que nous étions dans un avion de ligne qui nous conduisait dans un émirat du Golfe persique, le Qatar, principauté à la culture et aux mœurs radicalement différentes des nôtres comme on l’affirme très souvent.
Comme le voyage durait sept heures, j’essayai d’occuper le temps en me distrayant et en m’instruisant aussi. J’allais dans un état pétrolier, va donc pour un film de fiction très documenté sur la découverte des hydrocarbures et les débuts de leur exploitation aux États-Unis. C’était l’excellentThere will beblood, avec Daniel Day Lewis, un acteur irlandais atypique. Pour me distraire des images de derricks et de geysers de pétrole, je consultai leManuel de comportement des employés d’iDealogic Qatar, l’entreprise qui m’avait engagé. Il avait été rédigé par Wolf Houdart, ancien professeur de l’Université de Leuven, ex-consultant du Comité olympique du Qatar, qui allait être mon patron. Selon ce « manuel », le costume et la cravate étaient obligatoires avec les cheveux courts sinon ras. Je me passai la main sur le crâne : ça, c’était fait ! Les ciseaux du coiffeur avaient bien travaillé ! Les prescriptions pour une bonne organisation et un management impeccable, dues à la plume de notre puissant directeur devaient être considérées avec respect et crainte. Puis je m’endormis, preuve que l’enseignement draconien du « grand dirigeant » ne me stressait pas.
Lorsque je me réveillai, je constatai que les passagers n’étaient plus les mêmes. Beaucoup — hommes et femmes — avaient troqué leurs vêtements occidentaux pour la tenue blanche des hommes et noire pour les femmes, le disdash immaculé et l’abaya funèbre. Les têtes étaient couvertes, les visages des dames discrètement voilés, ce qui me causa un certain malaise. La dissimulation du visage humain est toujours inquiétante. Pourquoi cacher ce qu’il a de plus charmant à la vue des autres ? Et même dans le cas contraire… Tout le monde n’a pas la chance d’être né avec un charmant minois. Il y a des tronches rébarbatives, mais ce n’est pas une raison. Ce changement était révélateur : on approchait de Doha, et je vis combien les Qatariens ou les Arabes du Golfe persique tenaient à leurs habitudes vestimentaires dont ils ne consentaient à se défaire qu’à l’étranger, et encore ! Les femmes voilées et masquées ne manquaient pas dans les quartiers où se concentrent les palaces et les boutiques de luxe des capitales européennes…
J’observai les allées et venues de ceux et celles qui allaient aux toilettes et qui en revenaient complètement changés. C’était ce manège qui contribuait à me tenir éveillé malgré la fatigue des longues heures de vol. Maintenant que tout le monde s’était rassis, les hôtesses passaient dans l’allée, veillant à ce que rien ne traîne entre les fauteuils.
Tandis que je bouclais ma ceinture sous les sourires encourageants des hôtesses et que l’appareil se préparait à amorcer sa descente vers l’aéroport de Doha, je récapitulai ce que je savais de l’émirat du Qatar, histoire de m’occuper l’esprit, pour ne pas penser, bien que je sois incorrigiblement optimiste, à ces instants toujours critiques tant que l’avion ne s’est pas posé et ne s’est pas arrêté là où il faut sur la piste.
J’imaginai le début d’un film publicitaire des années soixante.
Pendant que la caméra survolait la ville en se rapprochant de plus en plus du sol, on voyait défiler ligne après ligne sur le tarmac des informations de ce style :
Émirat du Qatar, officiellement état du Qatar…
Nombre d’habitant : 1 623 724 dont 1 380 165 immigrés venus du sous-continent indien (Pakistanais, Indiens), du Népal, des Philippines et du monde arabe (Égyptiens, Palestiniens, Irakiens, Marocains, Algériens).
Les habitants de souche sont appelés Qataris ou Qatariens…
Langue : arabe.
Religion : Islam (Musulmans Sunnites 85 %)…
Monnaie : riyal Qatari.
Régime : monarchie absolue…
Autrefois « terres oubliées d’Allah »…
J’observais l’extérieur lointain à travers le hublot de la réalité présente, et j’apercevais un désert de pierres et de sables, où les températures, en été, atteignaient plus de 45° centigrades. On n’y était pas encore, en été, mais en ce jour du 11 avril 2008, il devait faire quand même autour de 30° dehors, au ras du sol.
En compensation de cette température de géhenne, et ce qui expliquait mon arrivée ici, bien que je ne travaille absolument pas dans l’industrie pétrolière, l’émirat était richement doté en pétrole et en gaz. On estimait ses réserves de brut à 3,73 milliards de barils. Ses réserves en gaz représentaient 15 % des réserves mondiales… L’émirat pouvait voir venir.
Terres oubliées de Dieu ? Plus vraiment. Il avait suffi d’attendre et de récolter la manne. L’exploitation pétrolière avait commencé dès 1949. Ici, l’émirat possédait tout, les terres, les bâtiments et les gens. Les Qatariens de souche et de nationalité qatarienne reçoivent dès leur naissance une pension à vie et de grands privilèges, ce sont eux les vrais citoyens du Qatar. Tous les autres ne sont que des résidents temporaires et de seconde zone. Ce que veut dire exactement l’expression « monarchie absolue », j’allais l’apprendre…
L’avion toucha le sol. Il faisait encore jour. Je m’étais embarqué une dizaine d’heures auparavant à l’aéroport de Zaventem, à Bruxelles… J’avais serré Elske dans mes bras, je l’avais embrassée. Elske, c’est ma femme, je la connais depuis l’âge de dix-sept ans et je l’aime. Avec nos deux enfants, je l’avais laissée derrière moi, mais espérant les revoir bientôt, ici même à Doha, la capitale.
Il me sembla que l’Airbus roula longtemps avant de s’arrêter et qu’on autorise les passagers à déboucler leurs ceintures. L’uniforme des hôtesses tranchait sur les habits blancs et noirs qui s’agitaient au-dessus des têtes couvertes, pour saisir les bagages à main. Les portes s’ouvrirent. Le soulagement était patent et les gens se préparaient à sortir.
Je descendis avec les autres l’échelle de coupée. Je foulais pour la première fois le sol qatarien. Ou plutôt le tarmac. Dehors, c’était le désert. Roches et sables au loin, comme ce que j’avais aperçu à travers le hublot. Sauf que j’y étais maintenant, près du désert. J’eus la sensation que je pouvais presque toucher les collines ocres et le sable beige.
On était loin des bâtiments de l’aéroport. Il fallut monter dans un bus pour y être conduits, nous les passagers, ces gens que je ne connaissais pas, presque tous en abayas et en dishdash, la tunique blanche des hommes et la coiffe assortie. Je me sentais complètement à part dans mon costume occidental. On roula encore, paraissant faire du slalom entre les pistes, selon un mystérieux itinéraire. Enfin, on nous abandonna devant le bâtiment de l’aéroport qui abritait les services de l’immigration. Et je m’enfilai le hall d’entrée comme tout le monde.
À l’intérieur, je me mêlai à une déjà longue file d’attente. D’emblée, je ne pus me défendre d’un certain étonnement. Les éléments de modernité de l’aéroport et la tradition des vêtements s’harmonisaient somme toute assez bien. Les femmes, toutes voilées bien entendu, noires des pieds à la tête. Les hommes, eux, étant en blanc, comme je l’ai dit. Ce qui était à peu le contraire en Europe. Autrefois, la plupart des hommes portaient du noir, et les femmes pouvaient s’habiller de toutes les couleurs… Sauf, il faut être juste, dans les pays du pourtour méditerranénen où les femmes, encore dans les années soixante duxxesiècle, se vêtaient de noir et, si elles ne se voilaient pas, cachaient leurs cheveux sous des foulards noirs ou des chapeaux. En 1960 encore, de nombreuses parisiennes se coiffaient de fichus de couleurs. Preuve que l’ouverture de l’émirat aux mœurs occidentales était encore timorée, les employées des guichets de la douane apparaissaient voilées. Leurs mains étaient couvertes de dessins au henné, les ongles peints en noir, tradition féminine locale. Un homme en blanc semblait les commander. On était à peu près deux cents dans cette salle.
Je demandai un visa de tourisme de trois semaines. J’avais, bien sûr, l’intention de rester le plus longemps possible pour me faire le maximum de blé dans cet Eldorado. Le visa de tourisme, c’était la procédure choisie pour régulariser ensuite ma situation de cadre expatrié.
Muni de mon visa, je partis à la recherche de mes deux valises.Puis, les ayant récupérées, je sortis par le hall des arrivées, guettant un long moment une pancarte qui m’annonçait qu’on m’attendait. Des employés indiens ou pakistanais agitaient les leurs. Enfin, j’en repérai un qui brandissait trop discrètement à mon goût la sienne, à l’enseigne de l’hôtel Merweb, mon nom écrit en petit dessus.
L’homme en beige souriait derrière sa moustache. Et il ne fit que sourire à mes paroles en anglais jusqu’à mon hôtel, une sorte de « Holiday Inn » par le style et la classe. Je crois qu’il ne comprenait pas un mot de ce que je lui disais. Il hochait la tête et souriait en conduisant la voiture de l’hôtel.
— Yes, Sir, Yes, Sir, il opinait.
Et quand il me déposa à l’entrée du « lobby » du Merweb, j’eus l’impression d’entrer dans une nouvelle vie. En passant devant un miroir, je me reconnus à peine. Était-ce le voyage, le souci de devoir me couler dans un moule, il me sembla que je n’étais plus le même, que ma décontraction en avait pris un coup. J’allais désormais vivre comme un cadre de haut niveau dans une des résidences pour Occidentaux de l’émirat, l’hôtel n’étant qu’un abri provisoire.
En passant, je vis un piano qui trônait dans le bar. J’y attachai peu d’importance, mais ça me rappela des souvenirs agréables. J’aimais encore caresser les touches d’un clavier de temps en temps.
La fenêtre de ma chambre donnait sur la banque HSBC. Il faisait déjà nuit. On était loin du palais de l’émir ? Peut-être pas. Je n’en savais rien.
Demain, je ferais un peu de tourisme, histoire de découvrir autre chose que des banques et des cinq-étoiles. Bien sûr, ils ont leur utilité, mais je n’avais pas renoncé à me distraire un peu avant de faire mon entrée dans ma nouvelle entreprise. J’entendais par là, voir la ville, rien de plus. Sinon, ça crée une drôle d’impression. On se dit : « Je suis au Qatar ». Seulement, vu de cette chambre d’hôtel, à cette heure, rien ne le prouve vraiment. L’aéroport, les banques, les hôtels, les agences de voyage, les immeubles… Tout paraît un mélange d’endroits aperçus ailleurs, la chaleur en plus. Mais à l’intérieur, on respire de l’air conditionné. On ne ressent pas les conditions réelles. Et le tout est filmé, à l’extérieur des chambres, dans les couloirs, les ascenseurs, le hall d’entrée, les abords des grands hôtels… On devient soi-même le figurant d’un film dont on ignore absolument le script avant de jouer son propre rôle… Tout donne ici l’impression d’un décor… On a été embauché pour évoluer dedans… Je me rappelais les propos d’un vieil ami, steward à la Sabena, qui me faisait remarquer qu’il ne sortait de chez lui que pour prendre le métro à Bruxelles, à deux pas de son appartement, et qui, entre la station Sainte-Catherine/Sint Catelijne et sa chambre d’hôtel à New York ne mettait pour ainsi dire pas le nez dehors…
Dès le lendemain, je compris assez vite que nous n’avions pas la même conception de ce qu’était un « centre ville », les chauffeurs de taxis qatariens et moi. Peut-être, si j’avais utilisé l’expression « centre historique » aurais-je eu plus de succès ? Ce n’était même pas sûr. Car encore eût-il fallu qu’il y en eût un ? Ce fut peut-être le cas autrefois, avant l’exploitation du pétrole et du gaz. Du temps des pêcheurs de perles et des caravanes de chameaux.
Aujourd’hui, quand je dis « city center », le taxi me conduit devant un centre commercial, un complexe avec des boutiques — on dit ici un « mall » — comme on en trouve dans toutes les villes occidentales. Sauf qu’ici, je le reconnais, tout est gigantesque et d’un luxe violemment ostentatoire. La discrétion n’est pas une notion qatarienne, tout au moins en architecture.
Dans une autre partie de la ville, mais dans le même esprit, il y a ce que l’on appelle le Villagio… C’est l’idée qu’ils se font d’un village ? C’est possible. Ce qui était pour moi tout à fait digne d’être vu au City Center, c’était la piste de patinage, un cercle d’au moins trente mètres de diamètre. Le centre commercial donnait l’impression de l’abondance et de la richesse. Aux yeux de ses promoteurs, la piste de glace représentait bien cela. Il y avait au Villagio un curieux décor, véritable sommet du kitsch, qui tentait d’évoquer Venise, grâce à un ciel azuréen et des canaux que l’on pouvait parcourir en gondoles conduites par des gondoliers asiatiques, comme presque toute la main-d’œuvre servile. Les gondoles étaient électriques. L’eau des canaux, désinfectée. Ce « village » est exclusivement piétonnier. Les rues et les quais de cette Venise de studio de cinéma arabe sont éclairés par des lampadaires à l’ancienne qui pourraient évoquer le Paris fin-de-siècle. Enfin, peut-être… tout ce que vous voudrez, une sorte de salade niçoise architecturale, un pot-pourri de ce qu’aiment les nouveaux riches.
Je renonçai à rechercher ce qui fait l’originalité d’une capitale inconnue des bords du Golfe persique et je tâchai d’être un bon touriste en me contentant des moyens du bord. Ici, le comble de l’audace, était peut-être d’entrer dans un Mac Donald’s. Je me contentai de prendre des photos de Hummers, ces gros véhicules américains qui me fascinent depuis longtemps, en me disant que j’en possèderais peut-être un plus tard.
Traversant le Souk Wakif, le souk de Doha tout récent mais rebâti à l’ancienne, alors que j’avais connu celui d’Istanbul au temps de mon enfance avec mes parents, je fis la connaissance de Jos Kellog, l’expert-télé, déjà vieux résident hollandais à Doha, dont j’aurai l’occasion de reparler plus tard. Je photographiais tout ce que je pouvais, tout ce qui valait, selon moi, une image, et finalement j’en arrivai à contempler la ligne d’horizon en fin d’après-midi, tout hérissée de constructions flambant neuves ou en cours d’achèvement. Je crois que j’avais terminé la visite de la ville.
Et je finis ma journée au Skyviewde La Cigale. Sur la terrasse qui donnait sur le ciel de l’Orient et la tour Aspire de trois cents mètres de haut près du Khalifa Stadium, érigée pour les Jeux Olympiques de 2006, je rencontrai au bar Gérard et Victor, deux expatriés français qui vivaient déjà depuis longtemps au Qatar.
Les nouveaux venus sont toujours accueillis avec ferveur par les anciens résidents qui commencent à être fatigués de tourner avec le même stock de relations. La magie du lieu a disparu. Les nouveaux sont tous frais, pas encore sceptiques et désabusés. Ils ont l’enthousiasme du néophyte. Ils espèrent non seulement tirer leur épingle du jeu, mais toutes leurs impressions sont spontanées.
J’arrivais donc de Bruxelles… J’avais été engagé par iDealogic Qatar pour filmer les événements du Qatar Marine Festival…Victor, qui avait travaillé en tant que graphiste pour la déjà mythique chaîne Al-Jazira, dont on parle beaucoup enEurope et aux États-Unis, et qui songeait sérieusement à se tirer, et je saurai plus tard pourquoi, Victor me laisse dire. Quant à Gérard, son inséparable copain, il est entré dans un des principaux cabinet d’avocats de Doha. Il se contente d’être accueillant. Victor a sa petite idée sur mes projets. Je compte faire venir Elske et les enfants ? Bien, très bien… Je vais mettre tout mon savoir-faire, mes idées, mon énergie, au service du Qatar Marine Festival Organizing Committee ? D’accord ! Je vais y passer mes jours et mes nuits, faire mes preuves ? C’est très louable ! Il me félicite ! Bravo ! Quel enthousiasme ! Seulement, il y a un détail que j’oublie. Victor m’avertit : « Le Festival n’aura pas lieu ! » Et vlan ! Il sait, lui, il a entendu dire. Bref, c’est déjà un projet qui a du plomb dans l’aile. Ce qu’il y a de certain, au Qatar, c’est l’extraction du pétrole et du gaz, et la construction… Tout le reste… c’est du vent ! Oui, même l’olympisme, mon pote ! Et le tour de France qui commencerait à Doha ! Sans blague ! Et puis tout dépend de l’émir et des humeurs de sa femme, Cheikha Mozah.
À peine débarqué, je reçois, sans frais, l’avertissement d’un vieux routier. Je l’écoute, un peu bluffé par sa certitude. Doha est une fausse capitale. Un ancien village de pêcheurs de perles. Maintenant, il y a beaucoup de pêcheurs en eaux troubles. Il y en a même trop. Tout le monde veut sa part du gâteau. C’est bien normal. Mais les Qatariens sont insaisissables, opaques, mon vieux. On croit les comprendre… Bon.
Mais je ne vais pas me faire rabattre ma superbe par cet oiseau de mauvais augure. J’en déduis qu’il veut faire son intéressant. Impressionner un nouveau venu tout juste arrivé de la veille, encore sous le coup du décalage horaire et relationnel, et qui ignore tout de l’émirat. Je suis entre deux vies. Là-bas, au loin, il y a ma femme blonde, mes enfants, mes amis, mes parents. Et en face, ce nouveau monde qui m’attend. Je n’y suis pas encore. Et je tombe sur un zozo qui essaie de me la jouer. Facile ! N’empêche que c’est ennuyeux de recevoir cette douche froide le premier jour, alors que je n’ai pas encore mis les pieds à la boîte. O.K., Victor ! On se reverra, mais moi, maintenant, il faut que je rentre au Merweb, car je commence demain, dimanche, je devrai m’habituer à ce nouveau rythme. Ici, les dimanches sont comme nos lundis en Europe. Bye, Victor, bye !
Dans ma chambre, je suis resté sur l’impression de cette soirée avec les deux Français. Le Qatar Marine Festival était condamné quand j’arrivais ? Diable ! Qu’en penserait Wolf Houdart quand je lui en parlerais ? J’imaginais sa tête. À peine débarqué, j’allais foutre la merde ? Parce qu’un habitué du bar de La Cigale me l’avait fait à l’esbrouffe ? Il valait peut-être mieux garder ce scoop pour moi. Pour le moment.
Je fis se dérouler le film dans ma tête. Je revis, en mars, tout ce qui m’avait conduit jusqu’ici. En Belgique, j’étais un producteur de télé heureux, marié à une jeune femme ravissante, père de Roxanne et Ralph, nos deux enfants. J’avais trente-six ans. En 2008, on m’offrait le job de ma vie. Une société avec laquelle je travaillais régulièrement en Belgique, iDealogic, recherchait un responsable télé (manager broadcast) au Qatar. Je serais le principal artisan de la création et de la diffusion du Qatar Marine Festival (QMF), un projet gigantesque qui m’offrait la chance d’étendre mes réseaux en direction du monde entier en œuvrant à partir de Doha. J’avoue, je suis fasciné par la possibilité qui m’est offerte d’agir dans une principauté arabe exotique, au cœur d’un projet excitant.
Cheikha Mozah Al Misned, la troisième épouse de l’émir, est la marraine du Festival. D’après les photos, c’est une très belle femme superbement coiffée et habillée et qui en jette. Hamad Ben Khalifah Al-Thâni, le chef de l’État, règne sur son cœur, comme on dirait dans la pressepeople.Cet émir est le fils et prince héritier du Cheik Khalifah Ibn Hamad Al-Thâni lui-même cousin et Premier ministre de l’ancien cheikh de la branche principale, Cheik Ahmad Ibn Ahmad Al-Thâni, le premier émir à avoir proclamé l’indépendance du Qatar et qui fut renversé par le père de l’émir actuel, le monarque qui a tellement besoin de faire de sa minuscule principauté un État moderne selon ses conceptions à lui. Et c’est pourquoi nous pouvions compter sur sa Grandeur pour nous aider à inonder le monde entier d’images faites au Qatar, c’est-à-dire à nous financer, c’est du moins ce que je croyais et ce dont je rêvais depuis le mois dernier, en Belgique, à partir du jour où je revis, après le match Anderlecht/Bayern Munich, qui se termina par un 0-5 au profit des Bavarois, Marcel Byzance, le P.D.G. d’iDealogic Belgique et son fils, que je connaissais déjà.
Dès le lendemain, je rencontrai Wolf Houdart au siège d’iDealogic Belgique. Par le plus grand des hasards, le directeur de la filiale qatarienne se trouvait dans nos murs. Si je lui fis une forte impression, ce fut sans doute sans le vouloir, car je ne collais pas du tout, extérieurement du moins, à sa vision de l’employé modèle tel qu’il le concevait.
Je portais les cheveux longs, mes chaussures manquaient de lacets. J’avais la tête et l’allure du directeur télé indépendant qui sortait d’un tournage pour sa boîte, Finger. Même s’il n’était pas féru de gars dans mon genre, Wolf m’exposa quand même son programme. On l’appelait chez iDealogic « über commandant fürher ». Pour lui, le bureau d’un bon collaborateur devait être absolument vide de toute trace personnelle, pas même de traces d’un quelconque travail. Il me parla de ce que j’aurais à faire là-bas. Si je lui convenais, j’étais engagé tout de suite. Il me laissait dix jours pour préparer mes affaires et rejoindre mon affectation. Je sentis que c’était le moment de poser ma candidature. Le Qatar Marine Festival était un projet grandiose. L’émirat avait besoin de gens comme moi, jeunes, hyperactifs, qui connaissaient leur boulot. Il faudrait juste soigner l’aspect extérieur, s’imprégner du « manuel de comportement » mis au point par Wolf en personne. Tout se décida très vite. À croire qu’on n’attendait que moi. Et peut-être que c’était vrai. Je rédigeai vite fait mon C.V., donnai ma vision du travail que j’allais accomplir là-bas sous la direction implacable de « über commandant fürher ». Mon salaire serait de 32 500 riyals par mois, soit environ 6 500 euros. Je commençais bien. Et ce n’était qu’un début. On était entré dans la phase III. Le nouvel accord entre iDealogic Qatar et le Qatar Marine Festival avaitété signé au début de l’année. Ça valait le coup de passer chez le coiffeur où j’allai dès que mon contrat, dont la durée était de neuf mois, fut signé. Il n’y avait plus à barguigner maintenant.
On arriva très vite à la veille du départ. Elske et moi vivions sur un petit nuage. Bientôt, ma femme me rejoindrait à Doha. À nous les plages dorées du Qatar dans une ville du futur où les événements étaient rois ! Quand on organise son avenir, on ne s’ennuie pas. Il fallait tout prévoir, tout régler. On était en pleine euphorie. Elske, dans quelques semaines, serait ici. Et je pensai beaucoup à elle cette nuit-là, ma deuxième nuit à Doha, la ville de mon entrée à iDealogic Qatar. De veille en veille…
À Bruxelles, Marcel Byzance et son amie m’invitèrent au restaurant. Je remarquai à quel point il paraissait épuisé, mais je n’y attachai aucune importance. On parla de la famille Helmand, des amis influents du Cheik, d’un de ses fils, Cheik Tamim, qui venait d’entrer au Comité International Olympique, ce qui n’était pas mauvais pour nous, au contraire. Trop pris par mon départ le lendemain et l’exaltation qui m’avait gagné, je ne vis rien de l’extrême fatigue de Marcel. Tout s’était fait si vite ! Nous avions les meilleures introductions et les alliés les plus sûrs dans l’émirat. Fons Helmand et sa femme, par exemple, très proches de l’émir en personne, possédaient une propriété près de celle du prince, dans les Ardennes. Fons était ex-membre du Comité Olympique du Qatar, comme Wolf Houdart d’ailleurs. Et Marcel Byzance, actuel président du conseil d’administration d’iDealogic Qatar, n’était-il pas un ex-vice-président du Comité Olympique belge et ancien athlète de compétition ? Tout baignait. Comme toujours, quand on ne voit que la plus belle face de la médaille. Médaille d’or, comme il se doit, tout en haut du podium.
Et maintenant, dans ma chambre du Merweb, j’avais retrouvé toute mon assurance. Du coup, je n’arrivais pas à m’endormir. Il le fallait pourtant. Pas question de décevoir le boss dès ma première journée dans la boite, ce dimanche.
Doha, très tôt le matin. Tour Regency. On se retrouva au sein d’iDealogic Qatar, dans les anciens locaux du Comité Olympique des Jeux Asiatiques, et tout près de notre principal client, à l’étage au-dessus en fait, le Qatar Marine Festival Organizing Committee (QMFOC).
J’étais arrivé avec les autres nouveaux, les deux femmes, Brook et Bäerbel, et Yannis le Grec, que j’avais déjà rencontrés à l’hôtel Merweb. Très vite, on m’installa dans mon bureau, à côté de celui de Rachel Ribeiro, une Brésilienne sympa. Je fis la connaissanc de Grace Summer, une Australienne, puis j’allai me présenter à Wolf Houdart en personne, le big boss, qui ne me reconnut pas tout de suite. Étais-je déjà devenu trop conforme à son idéal d’employé pour qu’il ne se souvienne plus qu’il m’avait engagé à Bruxelles, en présence de Marcel Byzance, il n’y avait pas quinze jours ? Enfin, j’étais l’un des cinquante-trois experts internationaux ! J’avais été engagé pour mon expérience dans l’organisation de grandes manifestations sportives, festivals internationaux et compétitions de haut-niveau supermédiatiques. Sans le savoir, à mesure que le temps passait, je m’approchais de la zone dangereuse. Mon arrivée coïncida avec les derniers moments de tranquillité d’iDealogic Qatar et par conséquent de ses employés hypermotivés, dont moi-même, tout frais émoulu de mes propres activités indépendantes et prêt à rentrer dans le rang pour acquérir enfin une forme de sécurité de l’emploi. Car on a beau dire : l’indépendance a un prix, de plus en plus élevé avec le temps. Celui qui est son propre maître paie cher sa liberté. Wolf me souhaita la bienvenue au club, quand il parvint à se souvenir de moi. Ça ne prit que quelques secondes, heureusement.
J’assistai à ma première réunion d’information sur les travaux en cours et nos projets. Le Qatar Marine Festival, c’étaient quatre-vingts événements culturels et sportifs en préparation, une série télévisée. Le festival était annuel et durerait trois semaines. Un événement culturel typique au Qatar : l’activité ancestrale des pêcheurs de perles, la principale industrie avant l’extraction du pétrole. Aujourd’hui, ce n’était même plus une occupation folklorique, un peu comme filer la laine au rouet dans la France rurale d’il y a trois cents ans, car elle avait entièrement disparu. Mais on pouvait encore la mettre en valeur, au nom du passé qu’on ne cesse de valoriser partout, parce que cela donne de belles images. J’ignore ce que la pêche des perles rapportait autrefois, en tout cas ce n’était pas grâce à elle que l’émir aurait pu se payer ses propriétés dans le monde et ses chevaux pur-sang. Quant à la pêche à la crevette, dont j’appris par la suite qu’elle tendait à se substituer à l’ancienne pêche aux perles en tant qu’ activité purement indigène, je ne crois pas qu’on allait la considérer comme un événement culturel…
Je rencontrai aussi celui qui allait me pourrir la vie dans les mois à venir, le sponsor qatarien majoritaire, Farouk, celui qui était en relation directe avec Cheikha Mozah, l’épouse de l’émir, « première dame » du Qatar et marraine du Festival. Il travaillait à son secrétariat et roulait en Porsche Cayenne. Pour le moment, il était insoupçonnable et indécelable. À le voir et à l’entendre, impossible de deviner la suite de ce qui allait me tomber dessus : un festival d’insanités. Pour tout dire, il me parut assez inoffensif. J’appris cependant assez vite que Farouk, ancien Pakistanais devenu Qatarien parfiliation — son père, Pakistanais, ayant combattu dans la guerre de l’émirat contre le Bahrein — quoique ne recevant que 5 000 euros par mois, avait tous les pouvoirs, puisqu’actionnaire de référence. En effet, cinquante et un pour cent des actions de l’entreprise iDealogic Qatar étaient à son nom. Donc, sans en avoir l’air, aussi modeste et insignifiant qu’il parût, en tant qu’homme de paille, il contrôlait tout. Dans ce cas, il valait mieux être son ami. Bien sûr, tant que tout marchait comme sur des roulettes, il ne se mêlait de rien et se contentait de palper sa rente de situation. Mais en cas de crise et s’il se sentait menacé, tout changerait. C’était une spécificité de l’émirat. Chaque société étrangère devait, pour pouvoir s’y installer et y exercer des activités commerciales, financières et industrielles, bénéficier d’un sponsor majoritaire. Ainsi les étrangers se retrouvaient empêchés de faire la pluie et le beau temps, voire de léser les intérêts vitaux de la principauté. Ce désir louable avait son revers et je découvris à mes dépens cette particularité du droit local. Tout employé d’une société qatarienne dépend de son employeur et, surtout, s’il est étranger, ne peut sortir du pays sans son autorisation. Ce papier s’appelle « exit permit ». Si tu le possèdes, O.K. ! sinon, c’est toi qui es possédé, mais tu ne le comprends pas tout de suite. Pour expliquer comment Farouk était arrivé à cette position, il fallait savoir qu’il avait travaillé sous les ordres de Cheik Saoud, au Comité Olympique du Qatar. C’était dans cet aréopage que notre cher « über commandant fürher » Wolf l’avait recruté.
