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« Paul, avec de la volonté, on peut tout avoir ! »
J’ai souvent entendu ce dicton de la bouche de ma mère et il est vrai qu’il s’est vérifié pendant très longtemps : j’ai voulu un camion de pompier et le Père Noël me l’a apporté. J’ai tant voulu, pendant longtemps, ne penser qu’à moi, que pas la moindre relation sérieuse ne s’est alors présentée. C’est le jour où j’ai rencontré Emma et que, plus que tout, j’ai voulu être père, que le dicton s’est enrayé.
Ce qui est certain, c’est que j’ai inconsciemment dû vouloir que tout se complique à partir de là parce que, sur ce plan, les FIV m’ont exaucé : entre la découverte de mon infertilité, les sous-sols glauques avec une éprouvette dans une main et une revue érotique dans l’autre, tant d’espoirs à chaque réimplantation d’embryons, l’infinie tristesse des échecs successifs, le courage d’Emma jamais récompensé, ma culpabilité grandissante et la solitude d’un homme dans un tel parcours, j’ai parfois tellement voulu tout arrêter…
mais le dicton avait raison !
Un témoignage poignant sur le combat d'un couple stérile pour avoir un enfant !
EXTRAIT
Les semaines qui suivirent furent une accélération logique de cette phase de bouleversement intense. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Emma emménagea dans mon appartement deux semaines après l’épisode de la main. Ce fut rapide, de l’avis de notre entourage. Je fis la connaissance de sa famille et de ses amis. Elle fit de même. Nous vivions sur un même rythme. Nous endormant ensemble et nous réveillant ensemble. Nous nous découvrîmes quelques goûts communs et en inventâmes d’autres. Ce fut une période intense de négociations concernant les mille projets qui se bousculaient avec au programme, destination du voyage de noces, couleur de poil du chat que nous allions adopter, choix du mobilier pour l’appartement dont l’achat était d’ores et déjà planifié l’année suivante et toutes ces petites choses partagées, ces complicités de mots ou de gestes qui faisaient que nous empruntions du même pas un chemin commun.
C’est dans ce contexte d’amour naissant, mais déjà sûr de lui, qu’Emma posa la première pierre d’un projet séduisant.
— Veux-tu un enfant ? me demanda-t-elle un matin, au réveil.
— Naturellement !
À cet instant venait de naître le désir. Il allait bouleverser nos vies.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Le parcours émouvant et drôle d'un couple prêt à tout pour fonder une famille. Un magnifique témoignage. -
Bislys, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Paul Canuhèse vit toujours avec Emma, en région parisienne. Il est aujourd’hui papa d’un petit garçon.
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Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2017
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© PixL
Paris
www.editionspixl.com
ISBN : 978-2-39009-098-4 – EAN : 9782390090984
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Paul CANUHESE
FIV À PAPA
Ce jour-là, eut lieu un événement aussi saugrenu que soudain, aussi douloureux qu’inattendu.
Il était environ 12h30. C’était un magnifique samedi. Dans le ciel brillait un soleil sans nuage. Le jeune homme ne le devinait pourtant qu’à travers un épais brouillard de crasse, sorte de halo issu d’années d’accumulation imperturbée, couvrant la vitre du train de banlieue gris qui le ramenait chez lui, quelque trente kilomètres à l’ouest de Paris. Une fois de plus, il pouvait oublier, pour un temps, une matinée de cours de comptabilité sans grand intérêt. Il crut entendre sa mère : « tu ne penses pas à ton avenir ». Elle le lui martelait inlassablement. Comment lui faire admettre que l’avenir n’est pas ainsi tracé ? Qu’un rien peut le faire basculer ?
La ligne SNCF avait vu le jour avec l’essor de la ville, une vingtaine d’années auparavant, et le train qui s’y arrêtait maintenant datait probablement de la même époque. Il émit en freinant un gémissement plaintif et pathétique, signe de son âge avancé et de son triste état. Un spectacle de fin de vie qui échappa aux personnes présentes sur le quai. Les portes s’ouvrirent, dans un souffle maladif, libérant un flot de voyageurs qui s’égayèrent, pour certains, en direction du centre commercial tout proche et pour d’autres vers l’arrêt de bus déjà rempli des voyageurs d’un précédent train. Le jeune homme, lui, à peine un pied sur le quai, ne prit aucune de ces directions. Il tomba à genoux, les mains couvrant ses parties en un vain bouclier, comme s’il venait de perdre un bref et violent combat contre un adversaire invisible.
Je connaissais Emma depuis trois ans maintenant. J’avais fait sa rencontre de manière totalement préméditée par l’entremise d’une amie commune. Virginie, personnage exubérant, tout en couleurs, inapte à la plus élémentaire discrétion et totalement obsédée par le souci de me caser avec ses meilleures amies. Elle n’en était pas à sa première tentative, ce qui m’avait déjà valu deux années parmi les pires de ma vie avec l’une de ses précédentes meilleures amies. Comme de bien entendu, elle avait enjolivé la présentation qu’elle m’avait faite d’Emma, de même qu’elle avait dû forcer la dose en lui parlant du beau célibataire qu’elle se proposait de lui présenter dès que possible. À croire qu’elle-même y trouverait une part de sa vie comblée, alors qu’elle était déjà en couple depuis plusieurs années. Le bonheur de ses proches semblait être un objectif personnel à ses yeux, une mission presque sacrée.
Quant à moi, à cette période de mon existence, je vivais le plus égoïstement possible, ne négligeant rien pour mon bien-être personnel et n’attendant d’une relation amoureuse rien de plus qu’une disponibilité de l’autre selon mon bon vouloir. Je n’étais en aucun cas prêt à faire un quelconque compromis et encore moins de projet, fut-il à court terme. Je bénéficiais ainsi d’une totale liberté de mouvement, vivant à mon rythme, sortant toujours seul avec mes amis à qui je soutenais mordicus qu’il en serait toujours ainsi puisqu’aucune femme ne parviendrait jamais à me changer. Étais-je sincère alors ou juste immature et naïf ?
Ayant fini par céder aux multiples injonctions de Virginie, j’entrai ce soir-là dans le restaurant chinois choisi par elle comme le théâtre de ma première rencontre avec Emma. Je m’étais mis en valeur, selon mes propres critères toutefois. J’étais ainsi affublé d’un fin pull-over rayé blanc et noir, si près du corps que mon entrée dans le restaurant aurait aisément évoqué celle d’un zèbre adulte si je n’avais porté un long manteau de cuir marron par-dessus. Je m’étais bien évidemment rendu compte après coup du ridicule de ma tenue, en constatant que les couleurs et les rayures de mes chaussures de sport étaient tout à fait dans le prolongement de celles du pull-over. Je décidai immédiatement que, quoi qu’il arrive, je déjeunerais avec mon manteau sur le dos, invoquant l’excuse d’un rhume de dernière minute, et afin de rendre cette décision crédible, je ponctuerais chacune de mes interventions d’une toux de bon aloi.
Je m’étais donc efforcé à la fébrilité en avançant vers la table réservée par mon entremetteuse attitrée. Je lui avais fait la bise et avais serré la main de Bruno, son compagnon rompu à ses activités pro matrimoniales. C’était un garçon sympathique, souvent drôle et passionné de basket, sport que je déteste à un point tel que je n’ai même jamais vu un seul match. J’avais ainsi l’habitude de parler de ce sport avec lui en inventant des actions magnifiques qu’il regrettait alors de n’avoir pas vues à la télévision, et j’élaborais des analyses sportives tellement nouvelles et révolutionnaires que je passais, à ses yeux, pour un tacticien visionnaire.
Emma n’était pas encore là. Je m’informai de son absence. Était-elle en retard ou bien avait-elle évoqué je ne sais quel incroyable événement de dernière minute afin d’échapper à l’échéance de notre rendez-vous ? J’avais moi-même envisagé cette pirouette, aussi m’était-elle parue tout à fait plausible de sa part. La première hypothèse était la seule cause de son absence, ce qu’avait confirmé son arrivée discrète, à cet instant, dans mon dos. Je m’étais alors retourné en sentant sa présence et avais immédiatement réalisé être en présence de cette femme que ma vie réclamait soudain, sorte d’onguent sur un mal obscur qui venait de naître. Une sensation inattendue, en fait, car nouvelle et qui m’avait laissé totalement déstabilisé.
— « Emma - Paul, Paul - Emma » avait précisé Virginie en se levant afin de procéder à ces présentations laconiques.
Un silence avait plané, dont j’étais responsable par mon attitude gauche. Ainsi, en plus d’être malade au point de déjeuner en manteau, j’étais quasi muet. Voilà qui commençait bien, pour un premier dîner avec celle dont j’étais désormais amoureux.
— « Ravi, Emma... » avais-je balbutié au milieu d’une légère toux, rétablissant ainsi pitoyablement le contact.
J’avais approché mon visage pour lui faire la bise, mais j’avais alors pu observer un léger mouvement de recul qui n’augurait rien de bon.
— « Tu es enrhumé ? » avait-elle lâché dans son repli.
— « À peine..., je me sens beaucoup mieux. »
Elle avait alors consenti à céder aux usages et j’avais pu lui faire les quatre bises rituelles qui m’avaient procuré un plaisir dissimulé. Ses joues étaient soyeuses comme le plus noble des tissus et diffusaient leur parfum telle la plus ouverte des roses rouges. Ces sensations étaient probablement dues au fait que j’étais épris de cette peau avant même de l’avoir effleurée de la mienne.
Que s’était-il passé qui m’avait épargné jusqu’à ce jour ? Se pouvait-il que cela tombe ainsi sur quelqu’un, sans prévenir ? Était-ce là le peu de manière dont fait preuve l’amour lorsqu’il enflamme l’esprit d’une personne ? Et puis, était-ce pour chacun aussi soudain ? Ou bien n’était-ce que le résultat de ma propre et inconsciente décision de tomber amoureux ce soir-là ? Tout ça étant trop confus à cet instant, j’avais rapidement renoncé à expliquer le phénomène, préférant me concentrer sur la soirée et surveiller mes rares interventions pour ne pas prononcer la parole malheureuse qui aurait ruiné un avenir désormais lié à celui d’Emma. Profitant de l’excuse de mon rhume imaginaire, j’avais été peu loquace au cours du repas, ce qui était passé relativement inaperçu tant Virginie occupait le terrain de la conversation. Elle avait ainsi narré maints de mes exploits de jeunesse dont j’avais jusqu’alors été fier et qui, brusquement, me semblaient grotesques et jouaient en ma défaveur. J’avais été gêné de cet étalement puéril qui en avait amusés tant auparavant et m’avait fait, jusqu’alors, passer pour un personnage que je n’étais soudain plus. Je m’étais pourtant contenté de sourire tout en ne manquant pas d’envoyer de discrets signes modérateurs à Emma lorsque Virginie abordait un point qui ne servait pas ma cause du moment. Ce premier repas commun s’était ainsi déroulé et je n’avais guère eu le loisir d’apprendre quoi que ce soit de nouveau à propos d’Emma, tant nous étions restés au niveau des banalités d’usage, si fréquentes lors de rencontres arrangées.
J’avais salué mes convives en ne laissant bien sûr rien paraître à Emma de mon bouleversement et c’était précisément à propos de cette comédie interne que je m’en étais voulu, alors que je quittais le trio. J’étais monté dans ma voiture, malheureux de n’avoir pas eu le courage de tenter un prochain rendez-vous avec elle, et déçu d’être reparti sans son numéro de téléphone. Je ne le lui avais pas demandé. Le seul point positif à ce stade avait été la possibilité d’ôter mon manteau que je supportais depuis trop longtemps. Derrière son volant, c’était effectivement bien un zèbre qui conduisait machinalement, hypnotisé par une présence prédatrice qui pourrait le terrasser à sa guise, d’une morsure de mépris.
C’est ainsi que j’avais fait la connaissance de celle avec qui je vis désormais. Je ne m’attendais pas à un tel coup de foudre, cette notion même à laquelle je ne croyais absolument pas auparavant et qui pourtant m’avait frappé de plein fouet ce soir-là. J’en veux pour preuve ma tenue inconsciemment faite pour repousser toute tentative de s’installer dans ma vie. Mais la seule vue d’Emma avait suffi à balayer des monceaux de certitudes accumulés par vingt ans d’égocentrisme acharné. J’avais fait preuve jusqu’alors d’une telle arrogance et condescendance vis-à-vis de la triste dépendance de chacun envers son alter ego dans le couple, que j’étais à présent gêné d’éprouver cette sensation d’attirance irrépressible et délicieuse.
Les jours qui suivirent ne furent guère encourageants pour autant. J’avais sans relâche essayé de joindre Virginie afin d’obtenir des informations sur la réaction à chaud d’Emma. Virginie avait mis deux jours avant de répondre, me laissant en apnée durant ce temps infini. Obnubilé par elle, j’étais incapable de faire autre chose que de penser à Emma en imaginant le pire. Je m’étais torturé inlassablement d’heure en heure en me répétant que mon attitude avait été si insignifiante au restaurant qu’il aurait été miraculeux qu’elle éprouve le moindre désir de m’appeler pour me dire autre chose que d’éviter, autant que possible, de croiser son chemin à l’avenir. Mais peu importait. Un appel de sa part, quel qu’en soit l’objet, m’aurait comblé. Sa seule voix aurait répondu à mes angoisses. Mais elle n’appelait pas ! J’avais rêvé qu’elle éprouverait le besoin de s’enquérir de mes coordonnées téléphoniques auprès de Virginie. J’avais espéré tellement de choses durant ces deux jours et surtout qu’Emma se trouve dans la même situation que moi. Quelque part, perdue et seule dans l’attente vaine d’un appel de ma part. Mon téléphone avait bien sonné à plusieurs reprises ce week-end-là. Ma mère, mon frère, quelques amis. Autant de personnes qui n’existaient plus pour moi, que j’entendais à peine et à qui je ne parlais pas. Je raccrochais le plus souvent au milieu d’une phrase.
Que faisait donc Emma et pourquoi diable ne répondait-elle pas à mes plaintes sourdes et suppliantes ? Se pouvait-il qu’à peine tombé amoureux pour la première fois, ce fût d’une fille si froide et insensible ? Était-ce son plan de conquérir mon esprit et d’insidieusement le saccager pour n’y laisser que des ruines dans lesquelles j’allais me perdre ? Je crois que j’aurais pu devenir fou pendant ces deux journées. Heureusement, elles s’achevèrent.
Le matin suivant, je reçus un appel de Virginie.
J’avais immédiatement identifié son timbre de voix. Il avait été pour moi comme le plus sensuel des plaisirs. Je l’avais imaginé cent fois durant deux longs jours. J’avais tant espéré cet élixir sur ma souffrance. Il était là, enfin, qui allait me soulager. Encore restait-il à voir s’il n’aurait pas plutôt un effet irritant. Qu’allait m’annoncer Virginie ?
— T’as passé un bon week-end ? avait-elle demandé en guise d’entrée en matière.
— Un des meilleurs de ma vie.
— Et Emma ? T’en penses quoi ?
— Ah, c’est pour ça que tu appelles ?
— Ouais, ça m’a travaillé tout le week-end. Je me demandais si elle te plaisait, si un truc avait pu passer entre vous, tout ça quoi ! Ça m’a obsédé, mais je ne voulais pas t’appeler tout de suite pour ne pas t’embêter.
— Ne pas vouloir m’embêter ! Merci de ta délicatesse !
Je l’aurais probablement étranglée si elle s’était trouvée devant moi.
— Emma est très sympa, enchaînai-je laconiquement.
— Eh bien, accroche-toi parce que, pour sa part, elle a complètement craqué sur toi. Elle m’a appelé au moins dix fois pour me demander si j’avais de tes nouvelles. Elle voulait savoir pourquoi tu étais seul, si tu t’étais fait larguer par ton ex ou si c’est toi qui étais parti, si elle n’avait pas dit de conneries pendant la soirée, si elle était ton type de fille, et cetera. Bref, elle tenait à tout connaître de toi.
J’étais déjà sur un nuage alors qu’elle finissait sa phrase. Ainsi c’était possible. Les sentiments n’étaient pas invariablement destinés à se heurter, à se repousser comme des aimants que la vie s’amuserait à inverser dès qu’ils se rapprochent. J’éprouvais une euphorie de la tête aux pieds. Quarante-huit heures et une femme avaient changé ma vie. Je n’imaginais pas encore à quel point. Je me reconnectai avec Virginie.
— T’as trafiqué tes réponses, j’espère ?
— Adapté serait plus exact.
— Parfait, je te fais confiance ! Maintenant, s’il te plaît, donne-moi son numéro de téléphone et raccroche vite, j’ai besoin de la ligne.
Elle avait obtempéré en contrepartie de la promesse formelle de la tenir informée de la moindre évolution de la situation. J’avais fébrilement appelé Emma dans la foulée. Elle avait décroché dès la première sonnerie, ce que j’avais décrété être un élément hautement en ma faveur.
Elle devait probablement se tenir près du téléphone, en attente de mon appel. Je n’avais pas de doute à ce propos. Notre discussion avait adopté un ton gêné au début. Un peu laborieux ensuite. Cela me semblait bien normal du reste. En ce sens, c’était une vraie première conversation d’amoureux, loin d’être encore tout à fait libres l’un avec l’autre. Cette retenue ambiante avait participé à la douceur de l’instant, à la découverte feutrée de l’autre, comme un refus réciproque du moindre faux pas. Aucun de nous ne se serait dévoilé dès ce moment-là. Pourtant, je rêvais au son de cette voix. Chacune de ses paroles trouvait son écho dans un recoin de mon imagination. Voilà bien un des plus merveilleux instants de bonheur que j’avais éprouvé jusqu’à ce moment. Cette discussion avait duré au bas mot deux heures, à l’issue de laquelle je lui avais proposé un rendez-vous pour le lendemain soir. Hélas, un problème familial ne lui permettait pas d’être disponible, aussi avais-je sans hésitation accepté de reporter au surlendemain. Après tout, ses bonnes dispositions m’avaient rassuré. Je pouvais bien patienter jusque-là. Je l’avais quittée en osant un « je t’embrasse ». Un « moi aussi » m’était parvenu en retour. Plus qu’il ne m’en fallait.
Je n’avais vu personne pendant les deux jours qui avaient suivi. Je ne pouvais me concentrer sur rien d’autre qu’Emma. Pourtant, une certaine peur m’avait gagné, je m’en souviens. Les contours de son visage m’avaient semblé plus flous à mesure que les heures passaient. Je perdais peu à peu son image. J’avais alors essayé de me remémorer ses innombrables expressions de visage, ses sourires, sa moue de désapprobation ou encore ses clins d’œil de complicité afin de ne pas la perdre, mais rien n’y faisait, elle se dissolvait dans mes pensées au rythme de mon angoisse grandissante. Quelle atroce sensation de ne plus parvenir à fixer un visage aimé ! Un chef d’œuvre qui s’estompe. Qui revient pour mieux fuir l’instant d’après. Qu’est-ce que cela pouvait donc signifier ? N’était-ce qu’un mirage après lequel je courais ? Ou n’était-ce pas au contraire le véritable amour qui, pour être mérité, ne laisse pas à l’âme un instant de répit ? Il est vrai qu’il m’arrive encore de me poser cette question aujourd’hui.
Bref, ce furent deux journées mitigées qui suivirent. Je tentais de m’habituer à cette vie nouvelle faite d’une intimité surprenante entre la joie, et son successeur, la peur. Enfin le moment du rendez-vous allait arriver. Je m’étais donc préparé et avais pris de l’avance pour m’y rendre. Finies les rayures. Et vivent les couleurs unies et discrètes. J’étais plus à mon avantage cette fois-ci, du moins le pensais-je. Sans parler de l’immense progrès de pouvoir retirer son manteau au cours d’une soirée en tête-à- tête avec une femme que l’on désire. Nous avions convenu de nous retrouver dans une pizzeria, choisie par moi, bien que jamais testée auparavant. Reste d’égoïsme sans doute. Et puis une pizza convient toujours, m’étais-je dit, quand on ne connaît pas encore les goûts culinaires de l’autre. J’étais arrivé avec une bonne demi-heure d’avance sur l’horaire convenu. J’avais espéré alors secrètement qu’Emma n’était pas une retardataire chronique, auquel cas j’aurais eu tout le temps pour m’empoisonner avec mes propres angoisses. Ça n’était pas le cas puisqu’elle arriva elle-même avec un quart d’heure d’avance. Elle était magnifique. Encore plus belle que dans mes souvenirs, déjà vieux de quatre jours. Cette fois, je n’oublierai plus ce visage, me dis-je. Impossible.
Ses cheveux châtains, descendant jusqu’au bas de sa nuque, formaient une frange oblique sur son front, le masquant en partie. Elle était peu maquillée. Toute sa beauté émanait de l’iris de ses yeux dont le bleu n’était souligné que d’un trait noir. Non, je n’allais plus oublier ce visage. Elle portait un pantalon noir cintré autour de la taille et plus ample à mesure qu’il tombait le long de ses cuisses. Le même pantalon qu’elle portait lors de notre première soirée, je crois. Sous sa veste noire entrouverte, je pouvais distinguer un chemiser rose pâle ne laissant guère apparaître ses formes. Il ne s’agissait pas de dévoiler d’ores et déjà des secrets d’alcôve. Elle était sublime. J’étais comblé. Non, je n’allais plus pouvoir oublier cette femme.
Elle avait commandé une pizza aux champignons dont elle ne mangea pas la moitié tandis que ma pizza au jambon de Parme arriva sans jambon, ce que je ne relevai évidemment pas, me contentant de manger mécaniquement de la pâte trop cuite. La conversation m’avait semblé plus fluide et naturelle qu’au téléphone. Elle avait essentiellement tourné autour de nos activités professionnelles, le marketing pour elle, l’informatique pour moi. Aucun de nous n’avait pour l’instant osé aborder le désir que nous avions eu de donner une suite à notre premier contact. Quant à moi, je m’étais même un peu efforcé de prendre une attitude détachée afin de ne rien laisser transparaître de mon bouleversement interne. Je m’y étais entraîné devant la glace les jours précédents, mais je ne crois néanmoins pas avoir réussi à tromper Emma. Le volet professionnel étant momentanément laissé de côté, nous avions alors abordé celui de la famille, des relations amicales et des activités de loisir. J’avais ainsi appris qu’elle était la cadette d’une lignée de trois enfants. Ses deux frères, Olivier et Romain, étaient, paraît-il, assez impliqués dans sa quête du bonheur et avaient, jadis, déjà exprimé de manière musclée leur mécontentement à un prétendant indélicat. Ceci avait été dit sur le ton de la plaisanterie. Pas question toutefois de lui jouer un quelconque mauvais tour, mon propre frère étant du genre chétif et à tendance dépressive. Le rapport de force n’aurait pas joué en ma faveur. Je l’avais pressenti et Emma me l’avait confirmé, elle était très proche de sa famille et notamment de sa mère, Louise, qu’elle appelait au minimum une fois par jour. Ses parents avaient divorcé alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle avouait volontiers en avoir moins souffert que profité, mettant au débit de ce compte ses frasques et comportements d’adolescente. Elle était également restée proche de son père, Roger, chez qui elle vivait encore d’ailleurs, bien que sa petite chienne Orphée, alias Poupougne, caniche tonitruant qu’elle adorait, sévisse sous le toit de Louise. Tout ce petit monde se retrouvait régulièrement autour d’une paëlla ou d’un couscous, spécialités de René, second mari de Louise. À ce stade, j’avais réalisé que notre relation, que je souhaitais ardemment, ne se ferait pas sans une acceptation de chacun des membres de cette famille recomposée. J’en acceptais l’éventualité.
À l’issue de cette soirée, nous nous étions rapprochés par une connaissance mutuelle naissante et par le désir de l’approfondir. Cet approfondissement devait avoir pour cadre une salle obscure, idéale pour l’acte que je comptais y commettre. Nous avions décidé de passer la soirée suivante au cinéma. Ce soir-là, j’étais passé la chercher chez son père, ou plutôt au pied de l’immeuble dans lequel il possédait un appartement de trois pièces. C’était bien suffisant depuis le divorce. J’avais donc pour consigne d’attendre Emma devant le bâtiment, pour ne pas précipiter les événements en rencontrant prématurément son père. Je ne comprenais pas bien l’objet de ces mystères, mais la précaution m’avait semblé aller dans le sens d’une relation naissante certes, mais aussi sérieuse. Prend-on ce genre de précautions lorsqu’on se fiche que la personne soit ou non bien acceptée ? Évidemment non ! Emma devait, sans doute, être en train de préparer le terrain en parlant au préalable de moi en termes élogieux. Je ne pouvais y voir une autre explication. C’était donc une confirmation de ce que je vivais déjà comme une relation durable.
Adossé au coffre de ma voiture, immobile, j’étais exposé aux regards inquisiteurs des occupants de l’immeuble qui, derrière un rideau, se demandaient probablement à quelle espèce de voyous j’appartenais. Dealer en attente d’un client ou simple voleur de voiture ? L’arrivée d’Emma avait coupé court aux fantasmes naissant déjà au sein de ces foyers. Elle était légèrement en retard, ce qui nous fit arriver après le début des séances. Après une rapide délibération, j’avais acheté deux tickets pour un film dont je n’avais jamais entendu parler et dont je ne me souviens même plus du titre aujourd’hui. Tâtonnant dans le noir, nous avions néanmoins fini par dénicher deux places libres situées tout à fait à droite de l’écran. Places peu appropriées pour suivre un film, mais idéales pour celui qui n’en a cure. Je m’étais souvent posé la question sur la raison d’être de telles places, desquelles on ne pouvait que très mal voir et entendre le film projeté, qu’elles soient trop près de l’écran, trop déportées sur le côté ou situées derrière un pylône de soutient. Je tenais la réponse.
