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Mémoires du Comte
Mattachich, publiées, saisies et interdites en Autriche (1904), à propos de sa liaison avec la Princesse
Louise de Belgique, fille de
Léopold II.
« J'ai écrit ce livre, non pas pour enrichir d'un volume nouveau la littérature de scandale, mais pour faire éclater les injustices qui ont été commises à l'égard d'une femme sans défense et à mon propre égard.
Malgré les démarches sans nombre, je n'ai pas réussi, jusqu'à ce jour, à obtenir des autorités compétentes la réparation des iniquités dont j'ai été victime.
J'espère que ce livre soulèvera suffisamment l'opinion publique pour que ceux qui ont foulé aux pieds le droit et la justice et, avec une insigne mauvaise foi, livré l'honneur d'un homme au mépris de la galerie, portent le poids de leurs méfaits.
J'ai essayé, en exposant les faits avec la plus grande sincérité, de me dégager de toute passion personnelle.
Si je n'y ai pas réussi, le lecteur m'excusera sûrement ; il voudra bien se rappeler que j'ai dû revivre mon martyre en évoquant cette cruelle histoire.
Je revendique hautement la responsabilité de mes allégations au sujet de certaines personnes qui ont joué le rôle de régisseurs ou d'acteurs dans ce pénible drame.
Je n'ai pas d'autre but que de les livrer au tribunal de l'opinion publique qui juge sans passion et sans parti pris. »
Vienne, février 1904.
L'Auteur.
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Seitenzahl: 186
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Mémoires inédits
du comte Mattachich
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Nuit et Brouillard,
par Kristian Ottosen (1994).
Edmond Picard au Rwanda,
par Michel Graindorge (1994).
Victor Hugo chez les Belges,
par Jean-Marc Hovasse (1994).
Histoire de la Belgique,
par Georges-Henri Dumont (1995).
De la paix scolaire à la tourmente congolaise,
mémoires (1958-1960),
par Georges-Henri Dumont (1995).
Histoire du Cirque royal,
par Laurent Weinstein (1995).
La Marquise de Sévigné,
esquisse d’une vie auxviiesiècle,
par Jacques Hislaire (1996).
La Vie quotidienne en Belgique
sous le règne de Léopold II (1865-1909),
par Georges-Henri Dumont (1996).
Je devais être impératrice,
mémoires de la princesse Stéphanie de Belgique,
comtesse de Lonyay,
dernière princesse héritière d'Autriche-Hongrie (1997).
Autour des trônes que j’ai vus tomber,
mémoires de la princesse Louise de Belgique (1997).
Histoire de Bruxelles, biographie d’une capitale,
par Georges-Henri Dumont (1997).
Comte Geza Mattachich
Folle par raison d’État
LA PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE
Mémoires inédits du comte Mattachich
(1904)
Ouvrage saisi et interdit en Autriche
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6729-0
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
Pour l’iconographie : © D.R. : SOFAM, le musée de la Dynastie.
En couverture : La princesse Louise de Belgique et le comte Geza Mattachich.
Édition originale en langue française : Librairie Universelle, Paris, 1904. (Traduction M. Charles Raymond)
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
L’auteur dédie ce livre
à Son Altesse Royale et Sérénissime
Madame la Princesse
Louise de Saxe-Cobourg-Gotha
Princesse Royale de Belgique.
Geza Mattachich
J’ai écrit ce livre, non pas pour enrichir d’un volume nouveau la littérature de scandale, mais pour faire éclater les injustices qui ont été commises à l’égard d’une femme sans défense et à mon propre égard.
Malgré des démarches sans nombre, je n’ai pas réussi, jusqu’à ce jour, à obtenir des autorités compétentes la réparation des iniquités dont j’ai été victime.
J’espère que ce livre soulèvera suffisamment l’opinion publique pour que ceux qui ont foulé aux pieds le droit et la justice et, avec une insigne mauvaise foi, livré l’honneur d’un homme au mépris de la galerie, portent le poids de leurs méfaits.
J’ai essayé, en exposant les faits avec la plus grande sincérité, de me dégager de toute passion personnelle.
Si je n’y ai pas réussi, le lecteur m’excusera sûrement ; il voudra bien se rappeler que j’ai dû revivre mon martyre en évoquant cette cruelle histoire.
Je revendique hautement la responsabilité de mes allégations au sujet de certaines personnes qui ont joué le rôle de régisseurs ou d’acteurs dans ce pénible drame.
Je n’ai pas d’autre but que de les livrer au tribunal de l’opinion publique qui juge sans passion et sans parti pris.
Vienne, février 1904.
L’Auteur.
Princesse Louise de Belgique.
Et maintenant, que va-t-il arriver ?
Cela doit-il durer ?
La princesse Louise sera-t-elle éternellement à la merci du prince son époux ?
Cette malheureuse femme si cruellement éprouvée va-t-elle attendre la mort dans une maison de santé ?
Quel est donc son crime ?
Uniquement de s’être refusée et de se refuser encore à revenir à son mari ; d’avoir, en mai 1898, devant la Commission officielle du grand-maréchalat de la cour d’Autriche, à Dœbling, près de Vienne, répondu d’un ton décidé : « Jamais plus je ne me remettrai avec mon mari ! » et de n’avoir pas démordu jusqu’ici de cette résolution.
Elle doit rester prisonnière, parce que tel est le bon plaisir du roi son père, du prince son époux et du représentant de celui-ci, le docteur Bachrach, l’habile metteur en scène de toute cette affaire, d’accord avec quelques usuriers à la solde de la maison de Cobourg.
La princesse doit rester prisonnière en vertu d’une parodie judiciaire dont j’ai été la victime, dans une misérable affaire de lettres de change inventée de toutes pièces.
La malheureuse doit être privée de sa liberté afin qu’on ne sache point ce que peut la tyrannie du fort contre le faible avec la complicité des institutions autrichiennes.
La pauvre créature est avec intention reléguée parmi les fous, car on ne veut pas qu’il soit dit que la justice civile et militaire, en Autriche, obéit au doigt et à l’œil à des ordres venus d’en haut et qu’elle s’est fait, en cette circonstance, l’instrument docile d’un prince, d’un général, de qui l’empereur d’Allemagne a dit tout haut « qu’il n’était pas capable de faire un petit officier porte-épée ».
La princesse, témoin de mon innocence, est devenue « faible d’esprit » en une nuit, juste au moment où elle allait faire une révélation décisive en ma faveur. Et ce même docteur Bachrach, qui arrachait de son lit, à Agram, la fille d’un roi pour la traîner jusqu’à Dœbling, ce même avocat viennois a escamoté la princesse au moment voulu, en la transportant de nuit de Dœbling à Purkersdorf, près de Vienne, malgré le mauvais état de sa santé ; puis, très peu de temps après, il allait la faire interner sous sa propre surveillance à Lindenhof, en Saxe, dans la maison de santé du docteur Pierson, « pour qu’elle y subît un traitement définitif ».
Or, ce « traitement » dure depuis plus de cinq ans, et cette comédie va durer longtemps encore.
Ces puissants seigneurs se mettent au-dessus des lois lorsqu’ils ont affaire au commun des mortels, mais lorsqu’un conflit éclate entre eux, alors malheur au plus faible !
À qui fera-t-on croire, aujourd’hui, que la princesse est internée pour faiblesse d’esprit ?
Suffit-il, par hasard, pour donner satisfaction à la conscience publique, que de temps en temps ce même Bachrach déclare que l’épouse de son « client » est indubitablement faible d’esprit ; que suivant les besoins de la cause, cette « faiblesse d’esprit » devienne de la « folie », et que le diagnostic de cet étrange médecin d’occasion s’aggrave d’après les recommandations du roi des Belges, de ce père qui n’a pas vu son enfant une seule fois, pendant la longue durée de son internement ?
Il est temps qu’on n’entende pas parler de l’infortunée prisonnière uniquement par l’avocat Bachrach ou par le docteur Pierson ; il faut qu’elle parle elle-même et que des hommes qui n’ont aucun intérêt personnel à son internement soient mis à même de constater son état d’esprit.
Est-il possible qu’à une époque comme la nôtre, on fasse disparaître de la circulation une créature humaine pendant des années, et cela sans le moindre jugement ?
Par quoi connaît-on la captive de Lindenhof ? Par des rapports de complaisance.
La princesse Louise de Cobourg a manqué à la fidélité conjugale et elle a fait des dettes : voilà tout son crime.
Comme le public est mal renseigné sur la vie et sur les souffrances de la malheureuse, je vais les raconter telles que je les tiens d’elle-même.
Elle est la fille aînée du roi des Belges, Léopold II, et de la reine Henriette, sa femme, née grande-duchesse d’Autriche. Elle a vu le jour à Bruxelles, le 18 février 1858 ; sa jeunesse a été sans joie, car sur son âme d’enfant s’étendait l’ombre des démêlés conjugaux dont ses parents lui donnaient le spectacle.
La princesse m’a raconté qu’à peine âgée de six ans, elle avait reçu de sa mère la commission de porter une lettre à une adresse mystérieuse. Dans une galerie du palais, elle rencontra son père. Celui-ci, qui avait des soupçons, arrêta l’enfant. Mais elle garda la lettre et ne dit pas un mot : « Depuis cette époque, le roi m’a prise en haine », ajoutait tristement la princesse.
Elle disait « le roi » en parlant de son père.
Elle avait une grande affection pour sa mère, la reine morte le 19 septembre 1900, de qui elle était l’enfant chérie, en qualité de fille aînée.
Elle a gardé un souvenir attendri de son frère, l’héritier du trône de Belgique, qu’elle a perdu lorsqu’elle était encore toute jeune. Elle montrait, avec des larmes dans les yeux, une photographie qu’elle avait toujours sur elle et qui représentait deux enfants l’un à côté de l’autre : « Ça, c’est mon frère ; ça, c’est moi », disait-elle.
Bien des fois, je l’ai entendue s’écrier : « Si mon frère vivait encore, je ne serais point ainsi abandonnée ! »
On l’appelait le « soleil de la Belgique » lorsqu’elle sautait et courait dans le jardin royal avec sa belle chevelure aux boucles dorées ; elle était toute fière de cette désignation, car elle aime par-dessus tout son pays natal, sa chère Belgique dont elle est maintenant exilée.
Elle me disait souvent avec une joie d’enfant : « Le 18 février, anniversaire de ma naissance, il y a grande parade militaire à Bruxelles, et les soldats ont un jour de congé. »
Lorsqu’elle eut perdu son frère, toute son affection se porta sur sa sœur Stéphanie, plus jeune qu’elle de six ans, qui fut plus tard princesse héritière d’Autriche, et qui est actuellement la comtesse Lonyay. Elle en fit son amie, sa compagne de jeu, son inséparable, et ce n’est pas le moindre désenchantement de sa vie que sa sœur l’ait ainsi laissée dans le malheur.
Froide et sévère était l’éducation des petites princesses belges, et bien des fois la princesse Louise m’a raconté qu’elle avait dû rester en pénitence entre deux portes, dans l’obscurité la plus complète, pendant trois heures, avec sa sœur Stéphanie.
Lorsque le prince héritier de Belgique mourut, le roi et la reine vivaient depuis longtemps déjà en étrangers, et il ne fallait pas compter sur des enfants à venir. Le trône n’avait pas d’héritier mâle ; il en fallait un au pays, et cette considération seule décida la reine, qui depuis longtemps ne voulait rien savoir de la vie en commun, à subir, après une longue résistance, la corvée de nouveaux rapports conjugaux.
La Belgique attendait avec une vive impatience la naissance d’un garçon. Mais lorsque, au lieu du prince héritier, ce fut la princesse Clémentine qui vint au jour, la déception et la rancune de la reine pour son humiliant sacrifice furent si grandes qu’elle ne put pas voir la plus jeune de ses filles ; par contre, la princesse Clémentine devint l’enfant gâtée du roi, ce qu’elle est encore aujourd’hui.
Et cette sœur ne fait rien non plus pour venir en aide à la prisonnière de Lindenhof. Elle reste froide, impassible devant cette chose épouvantable : une créature humaine jouissant de toutes ses facultés condamnée à vivre au milieu des fous ! Quelque incroyable que cela puisse paraître, c’est pourtant la triste vérité : cette fille de roi, apparentée à la plupart des maisons souveraines d’Europe, délaissée, reniée par tous, dans l’impossibilité de se défendre, est livrée en proie au désespoir dans les oubliettes d’une maison de santé. Et tout cela parce que le roi son père, la princesse sa sœur et tous ses parents, dont le devoir serait de faire cesser une pareille monstruosité, sont tellement esclaves des formules qu’ils mettent l’humanité au-dessous des questions d’étiquette.
Oui, tous ces hauts personnages n’ont pas hésité à sacrifier la vie d’un être humain pour proclamer hautement que la morale des cours n’avait rien à voir avec celle des simples mortels.
Car si l’on a ainsi frappé la princesse Louise, ce n’est pas pour avoir violé la foi conjugale (toutes les princesses qui sont dans le même cas n’ont point, en effet, été condamnées à perpétuité à la maison des fous). Ce qu’on ne lui pardonne point, c’est que rompant ouvertement avec les traditions des cours, elle n’ait cherché ni à déguiser ni à atténuer sa faute, mais que logique avec elle-même, elle ait voulu rendre le divorce inévitable : c’est ça qui est son crime, et non point l’infidélité.
Car si la princesse, au moment de son arrestation à Agram, avait consenti, suivant les recommandations du docteur Bachrach, à se remettre avec son mari ; si même, lorsqu’elle était internée à Dœbling, elle avait déclaré à la Commission du haut-maréchalat de la cour qu’elle acceptait de reprendre la vie conjugale, on aurait jeté un voile pudique sur le passé et elle trônerait aujourd’hui dans le palais des Cobourg, au lieu de végéter dans une maison d’aliénés.
Voilà ce qu’il faut bien se dire, si l’on veut juger sainement cette cruelle affaire.
La mission du docteur Bachrach n’avait d’autre but que de la ramener au prince son époux.
Lorsque ce conseiller retors, qui ne reculait pas devant les moyens les plus perfides, vit qu’il n’arriverait à rien, malgré ses ruses et malgré l’emploi de la force brutale, ce jour-là seulement, on eut recours à la vengeance contre la princesse et contre moi, et on lâcha la bonde à toutes les infamies
Tel est le fil conducteur de toute cette aventure. Sans doute il s’y est greffé une question financière, car on a obligé les créanciers à réduire les factures réclamées par eux à la princesse en invoquant son état d’esprit. Quant à moi, je suis pleinement convaincu, à l’heure où j’écris ces lignes, que ce n’est pas ma mission de défendre Son Altesse la princesse de Saxe-Cobourg-Gotha, née princesse royale de Belgique, ni de chercher à atténuer ses fautes ; mais ce que je sais bien, c’est que non seulement mon droit, mais encore mon devoir est d’arracher aux griffes de ses bourreaux cette femme sans défense et qui, grâce à eux, est sur le point de sombrer.
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Dans sa première jeunesse, la princesse Louise fut bien souvent témoin de faits de nature à porter atteinte à son respect filial ; mais sa bonté de cœur était telle que jamais on ne l’entendit proférer un mot de reproche à l’adresse de parents qui devinrent plus tard ses juges les plus impitoyables et les plus féroces. Grandeur d’âme et force de caractère, telles sont les qualités dominantes de la pauvre femme, qui a gardé une naïveté tout à fait exquise, malgré la boue dans laquelle on l’a fait patauger.
Quand la princesse a une fois accordé sa confiance et son amitié, elle ne les retire jamais plus.
Elle n’a jamais parlé irrévérencieusement de son père, même lorsque celui-ci la condamnait le plus iniquement ; et pourtant, ce père a servi de cible à tous les journaux satiriques et a scandalisé l’Europe entière par ses écarts de conduite.
Je l’ai vue une seule fois se mettre en colère ; c’était à Cannes, au printemps de 1896. Elle était déjà absolument décidée à divorcer, et son père chercha à l’en dissuader par les considérations suivantes : Sa fille avait un paravent dans la personne de son mari ; ce qu’elle pourrait faire derrière ce paravent, personne n’irait y voir ; il fallait donc le garder à tout prix.
« Quelle saleté ! » s’écria la princesse indignée.
À ce conseil elle préférait de beaucoup l’avis que lui avait donné la reine sa mère, la dernière fois qu’elle était allée lui rendre visite à Bruxelles : « Ce que tu as de mieux à faire sous tous les rapports, c’est de divorcer avec ton mari. »
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La princesse Louise venait d’atteindre sa seizième année, lorsque le prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha, âgé de trente et un ans, vint à la cour de Belgique et sollicita sa main. On le pria de repasser dans un an.
Le prince entreprit un voyage autour du monde, revint une année après, et la main de la princesse lui fut accordée.
« Ce mariage ne convenait en aucune façon au roi, disait la princesse ; à partir du jour où je fus fiancée, il ne m’adressa jamais plus la parole et se montra de plus en plus glacial à mon égard. Par contre, la reine s’entretenait volontiers avec moi ; elle me décrivait la Hongrie, son pays natal, où je devais aller et auquel elle était attachée par toutes les fibres de son cœur. Je consentis au mariage, car je n’étais qu’une enfant et je ne savais pas du tout à quoi cela m’engageait. »
Voilà ce que m’a raconté à diverses reprises la princesse, car elle a toujours énergiquement nié avoir fait un mariage de passion.
« Le prince fut assez goujat, me disait-elle un jour, pour me raconter, au sujet de nos fiançailles, qu’il avait été éperdument amoureux de la reine ma mère, et que celle-ci l’avait arrêté court en lui promettant ma main. »
Ce n’est pas qu’elle ajoutât foi à de pareilles infamies, mais elle voulait stigmatiser par là les façons de faire de son mari.
On ne saurait trop s’élever contre les insinuations de certaines gens qui mettent tous les torts du côté de la princesse en l’accusant d’avoir fait des dettes et d’avoir été infidèle.
Elle n’avait que dix-sept ans et son mari en avait trente et un, lorsqu’il l’arracha à la maison paternelle ; et ce n’est qu’après vingt ans d’union conjugale qu’il la fait enfermer dans une maison de fous. Est-ce que cet homme déjà mûr n’aurait pas dû être un conseiller et un tuteur pour cette enfant de dix-sept ans ? Rien que ce fait prouve clairement que la femme n’a pu être la seule coupable.
« Depuis le premier jour, racontait la princesse, je n’ai eu pour mon mari que du dégoût et de l’aversion. Aussitôt après mon mariage, sur le point de quitter Bruxelles avec lui, je jurai à ma mère que je ne pourrais pas supporter la vie en commun ; je cédai pourtant aux exhortations de la reine, et je consentis à partir. »
Après un court voyage de noces, le jeune couple élut domicile en Hongrie, au palais Cobourg à Budapest.
« J’étais belle, je le sais, répétait volontiers la princesse, et les adorateurs ne me manquaient pas. »
Et qui voit aujourd’hui cette femme à la taille vraiment majestueuse, au profil classique, aux traits si noblement dessinés, ne peut s’empêcher de croire qu’il a devant lui la réalisation d’une apparition de féerie.
C’est ainsi qu’elle fut bientôt le centre de la société hongroise, admirée, idolâtrée, l’enfant gâtée de tout le monde.
Elle aimait tout particulièrement la Hongrie et elle s’y sentait tout à fait chez elle, en qualité de petite-fille du grand-duc palatin.
« J’étais, racontait-elle, débordante de vie et de gaieté ; j’aimais à faire des plaisanteries qui, malgré leur innocence, étaient dénaturées et interprétées de travers par les mauvaises langues et les envieux qui vivaient dans mon entourage.
« Le prince ne connaissait ni la manière ni l’art de me diriger. Un détail me blessait souverainement en lui : c’était sa façon de me considérer comme sa chose, la vanité dont il faisait parade, l’importance qu’il mettait à faire savoir que cette jolie femme, le point de mire de l’admiration de tous, n’appartenait qu’à lui. »
Dans les premières années du mariage, ce fut son beau- frère, l’actuel prince Ferdinand de Bulgarie, qui chercha à exercer la plus mauvaise influence sur l’esprit de la princesse. Il brûlait d’une passion sans frein pour son exquise belle-sœur ; je renonce à décrire les procédés qu’il employa pour essayer d’arriver à son but. La princesse m’a affirmé qu’il lui avait une fois donné un poignard pour qu’elle se débarrassât de son mari.
« Il alla jusqu’à m’offrir de l’argent pour que je fusse à lui, disait-elle. Ceux qui se croient autorisés à me jeter la pierre ne savent pas les luttes que j’ai eu à soutenir, combien cela a empoisonné et révolté mon âme, lorsque j’ai pu voir clair dans les mœurs d’un monde tout à fait étranger pour moi. »
La princesse et son mari s’installèrent ensuite à Vienne, dans le palais situé sur la place des Cordiers, et ils se trouvèrent ainsi en relations fréquentes avec la cour d’Autriche.
La princesse professait pour la feue impératrice Élisabeth un respect qui confinait à l’adoration : elle la considérait comme un être d’essence supérieure.
De l’empereur d’Autriche elle ne parlait jamais qu’avec un respect craintif ; elle le dépeignait comme un homme d’une stricte équité, et lorsqu’elle fut traitée en Autriche comme ne l’aurait pas été la dernière des rouleuses, elle ne l’attribua pas un seul moment aux sentiments de l’empereur François-Joseph à son égard, mais à l’influence des colporteurs de médisances habitués à passer par l’escalier de service du bureau d’informations de la cour.
« Un jour viendra, m’écrivait la princesse de sa prison, où toutes ces intrigues seront démasquées, où j’aurai l’occasion de faire savoir à l’empereur, qui est le premier gentilhomme de l’Europe, les barbares traitements qui ont été infligés, dans un État monarchique, à la fille d’un roi. »
Mais autant elle parle avec répugnance et dégoût de son beau-frère Ferdinand de Bulgarie, autant elle s’exprime en termes affectueux, avec une tendresse fraternelle, sur le compte du prince Rodolphe, l’infortuné successeur au trône d’Autriche.
Elle le décrit en ces termes :
« Il n’aurait pas été le fils de l’impératrice Élisabeth, s’il n’avait pas été un homme d’une intelligence supérieure et de facultés exceptionnelles. Quiconque le connaissait se sentait attiré vers lui. La passion était son plus grand défaut, et s’il se dévoya plus tard, c’est que personne ne s’entendit à le diriger. Son tempérament se révoltait contre toute contrainte et il exécrait toute routine.
« Ce qui perdit surtout cet homme admirablement doué, ce fut sa haine du cérémonial et de l’étiquette des cours. Le prince était parfois d’un enjouement d’enfant et un excellent compagnon. Mais parfois aussi, il devenait fantasque et pénétré du sentiment de sa situation.
« Il tirait vanité des bonnes fortunes qu’il rencontrait auprès des femmes. Je fus toujours pour lui une amie fraternelle, en qui il avait une confiance absolue et à qui il ouvrait son cœur dans les circonstances les plus compliquées et les plus délicates. Bien des fois, il vint à moi pour se plaindre de ma sœur Stéphanie.
« Un jour, au bal de la cour, à Munich, le prince me demanda si ma sœur me ressemblait, auquel cas il était prêt à la prendre pour femme. Sur ma réponse, il partit pour Bruxelles et demanda sa main.
« Les premiers temps du mariage semblèrent des plus heureux ; les deux jeunes gens avaient l’un pour l’autre une vraie passion, au sens absolu du mot. C’était un ravissement de voir à quel point ils s’aimaient. Mais je ne pus, malgré tout, réprimer une secrète angoisse ; je craignais que tout cela ne fût qu’une ivresse passagère qui s’exaltait dans la possession réciproque, mais qui ne tarderait pas à se transformer en indifférence, en éloignement, et je sentais que la brouille surviendrait un jour ; c’est ce qui ne manqua pas d’arriver.
« Mon mari était un assidu compagnon du prince, et ce fut pour ce dernier une mauvaise fréquentation, car il ne pouvait qu’exercer une déplorable influence sur son esprit. »
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La princesse passa les nombreuses années qui suivirent son arrivé à Vienne, seule, sans jouir de la vie, cruellement déçue dans son bonheur conjugal. Elle entoura d’affection sa fille Dora, aujourd’hui grande-duchesse de Schleswig-Holstein, mais elle ne pouvait pas souffrir son fils.
Il n’y a pas à s’étonner si cette femme, avec sa nature sensitive, se trouva profondément offensée de l’attitude nouvelle de son mari, et si, à son tour, elle éprouva chaque jour une répulsion de plus en plus marquée pour lui.
Si elle a fait de grosses dépenses et des dettes, c’est uniquement pour atteindre son mari au seul point qui lui fût sensible, c’est-à-dire à son porte-monnaie.
