Fontaine, je ne boirai pas de ton sang ! - Jean-Pierre Allaux - E-Book

Fontaine, je ne boirai pas de ton sang ! E-Book

Jean-Pierre Allaux

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Beschreibung

Bordeaux devient témoin d'une scène macabre : la tête d'une jeune fille est retrouvée empalée sur le sceptre d'une statue de fontaine...

Dans un entrepôt désaffecté gisent les 55 colossales statues de bronze de fontaine de la place des Quinconces, située dans le centre-ville bordelais. Déboulonnée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fut conservée, à l’abri des Allemands, jusqu’en 1982. Un matin, en période de travaux de restauration, une des statues fait l’objet d’une mise en scène macabre. La tête ensanglantée d’une jeune fille est retrouvée plantée sur un sceptre. Jamais la ville de Bordeaux n’avait connu pareil scandale… Séraphin, Hélène et Théo conduisent une investigation pleine de chausse-trappes et de rebondissements. De son côté, le patron de la Police Judiciaire mène lui aussi l’enquête.

Scandale, patrimoine et rebondissement signent ce polar bordelais intriguant !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Homme de radio et de télévision, scénariste et surtout romancier, Jean-Pierre Alaux est l’auteur de la célèbre série Le Sang de la vigne (25 volumes chez Fayard) adaptée à la TV avec Pierre Arditi dans le rôle du fameux oenologue-enquêteur. Il est aussi le père de Séraphin Cantarel, le perspicace conservateur des Monuments de France dont les enquêtes conjuguent patrimoine et suspense. Désormais, les nouvelles pérégrinations de Séraphin s’inscrivent dans la collection Geste Noir.

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FONTAINE, JE NE BOIRAI PAS DE TON SANG !

© - 2020 - 79260 La Crèche

Tous droits réservés pour tous pays

Jean-Pierre AlauxFONTAINE, JE NE BOIRAI PAS DE TON SANG !

à Christophe Sillières,

dont la fougue s’est éteinte trop tôt.

La Colonne aux Girondins,

cet épi de pierre

campé sur une motte de bronze !

Michel Suffran

Le verbe « aimer » est le plus compliqué

de la langue.

son passé n’est jamais simple,

son présent n’est qu’imparfait

et son futur toujours conditionnel.

Jean Cocteau

1 Bordeaux, septembre 1982, sur les quais…

— Il faudra bien qu’un jour Chaban finisse par nettoyer les écuries d’Augias !

Sans même toiser son interlocuteur, Xavier de Xaintrie avait prononcé cette récrimination sur un ton péremptoire. Ses jugements étaient sans appel. Tranchants comme la guillotine qui n’avait pas épargné plusieurs de ses ancêtres. En dépit du poids des ans, l’aristocrate ruiné qu’il était n’avait rien perdu de sa superbe. Une crinière d’argent arrimée sur un profil d’empereur romain, pantalon en velours côtelé vert bouteille, veste en tweed élimée aux manches, mocassins de chez Weston à la semelle fatiguée et, hiver comme été, une cravate de laine assortie à ses yeux facétieux bleu cobalt.

X2, comme on le surnommait du côté du Palais Rohan, faisait partie de ces vieilles familles bordelaises dont les aïeux avaient naguère fait fortune dans le négoce du vin ou du bois. Hélas, le phylloxéra, les deux guerres, les incendies de forêts de pins, bref les revers de la vie, avaient eu au fil des décennies raison de leur prospérité d’antan. Tant et si bien que Xavier de Xaintrie n’avait désormais pour tout bagage que ses armoiries et sa légendaire érudition.

Deux ans plus tôt, il avait dû vendre son hôtel particulier de la rue de Cheverus pour honorer ses dettes de jeu et finir de payer les traites de la maison de sa protégée, une ancienne actrice de La Victorine1 qui prétendait avoir été, un temps, la maîtresse d’Yves Montand.

Corinne Valois, qui se faisait appeler Coco, n’avait pourtant rien de Simone Signoret, encore moins de Marylin Monroe, mais elle avait le charme, il y est vrai, d’une Danielle Darrieux, bordelaise elle aussi, et les yeux pleins de malice d’une Claude Gensac2. En effet, le préposé aux affaires culturelles de Jacques Chaban-Delmas s’affichait complaisamment aux bras de celle qui recevait dans « sa » villa du Bassin d’Arcachon d’anciennes gloires du cinéma ou du music-hall : Suzanne Flon, Jean Marais ou Jacques Chazot…

Ce matin-là, les deux hommes arpentaient les quais de Bordeaux sous un crachin teigneux. Fort heureusement, un large parapluie cantalien à la lustrine noire les mettait à l’abri de cette pluie qui vous trempe jusqu’aux os. Séraphin Cantarel tenait la crosse de son pépin à la hauteur de l’épaule de son voisin tant ce fonctionnaire des services généraux de la mairie était aussi grand qu’arrogant.

— Que voulez-vous dire ? insista le conservateur en chef des Monuments français.

— Enfin, cher ami, ces quais avec ces hangars délabrés sont devenus de véritables coupe-gorges ! Il n’y a plus, à la nuit tombée, que des prostituées et de sales dealers. Un conseil : ne vous y aventurez pas après minuit sinon je ne réponds de rien…

— Tout de même, Bordeaux n’est pas Chicago ? répliqua Cantarel.

— Autour de ces bâtiments à l’abandon, poursuivit l’aristocrate, se donnent rendez-vous, croyez-moi, tous les voyous de la pire espèce…

— C’est le propre des villes portuaires ! Il faut relire Genet, cher ami ! On y trouve parfois son bonheur, même s’il est fugace…

— On voit bien que vous ne connaissez pas le quartier, cher Cantarel ! Si cela tenait à moi, je raserais tout ça, mais Chaban est bien trop vieux pour entreprendre pareil chantier ! Entre nous, Bordeaux a besoin d’un homme neuf… Un homme qui mette un coup de pied dans cette armée de cloportes qui en sont réduits à boire jusqu’à la lie un vin devenu vinaigre…

— Vous êtes bien sévère à l’égard d’une ville qui a eu Montaigne comme maire !

— Justement, il nous faudrait un homme droit dans ses bottes…

— Vous pensez à qui ? minauda Séraphin.

— Je n’en vois qu’un, mais c’est, hélas, un Landais. Il n’a aucune chance de réussir ici… Les Bordelais haïssent les résiniers, les « pisseurs de sève » comme ils disent. Relisez Mauriac, Cantarel ! Le coincé du cul de Malagar n’avait pas son pareil pour disséquer au scalpel l’âme de cette ville. Ici, hormis le vin, rien ne trouve grâce à leurs yeux !

Décidément, cet échalas à particule ne mâchait pas ses mots. Cependant, cette liberté de ton ne suffisait pas à le rendre sympathique auprès du représentant de l’état qui se méfiait des individus aux gestes larges et au verbe haut.

Lugubres et crasseuses, les façades xviiie s’étalaient devant la Garonne qui charriait une eau fauve où s’effilochait par endroits des lambeaux de brume. L’ondée, comme toujours à Bordeaux, serait de courte durée. Le soleil finirait bien par triompher en déchirant, sur les coups de dix heures, les stratus venus de l’ouest. Séraphin Cantarel songea alors au Médoc, à l’oncle de sa femme : le très iconoclaste abbé Tonnières. Là-bas, les vendanges devaient battre leur plein. Il avait hâte de se retrouver à Saint-Estèphe pour fêter les acabailles3, mais la renaissance d’une fontaine, parée des plus beaux bronzes qui soient, cristallisait toute son attention d’expert.

Bientôt, on allait mettre en eau les trente-quatre sculptures qui ornaient jadis la colonne des Girondins. Quarante ans après leur mystérieuse disparition, la cavalerie des chevaux aux naseaux éructant et à la crinière conquérante allaient enfin sortir d’une longue léthargie pour retrouver leur carrousel des Quinconces.

L’événement était prévu pour le printemps prochain. Nombreux étaient les Bordelais qui piaffaient d’impatience avant le retour des huit chevaux fougueux traînant dans leurs sillages d’étranges figures grimaçantes et surtout La République et La Concorde triomphantes.

Sur injonction de Jack Lang4, Séraphin Cantarel avait été missionné à Bordeaux pour que la reconstitution de la Fontaine des Girondins soit en tout point conforme à celle qui prévalait en 1943 quand, sous l’Occupation, les nazis exigèrent que l’ensemble des bronzes soient déboulonnés sur le champ pour être acheminés par convoi ferroviaire en Allemagne dans l’unique objectif d’être fondus et convertis en obus.

Le célèbre et très respecté conservateur des Monuments français connaissait une partie de cette sombre histoire mais il était bien loin de se douter des chemins tortueux qu’avaient empruntés ces statues vert-de-gris, plus vivantes que jamais, avant de recouvrer leur place primitive. Il avait fallu l’obstination de Bordelais de souche et d’une poignée d’anciens résistants pour que triomphe ce que certains condamnaient inexorablement à l’oubli.

C’est son jeune assistant, Théo Trélissac, qui avait « levé le lièvre » comme on dit dans la police. Plusieurs courriers, tous signés, dont un du président de la chambre de commerce de Bordeaux, étaient parvenus au ministère faisant état « d’une armée de statues en bronze croupissant dans un entrepôt à moitié en ruine, situé à quelques mètres d’une ancienne centrale thermique des bords de Garonne ». Les auteurs de ces correspondances précisaient même l’adresse exacte : « rue Achard, à la hauteur du Pont d’Aquitaine… ».

Le hangar, rongé par le lierre et les ronces, où était entreposée cette faune « de facture exceptionnelle » menaçait, paraissait-il, de s’effondrer. « Il est aisé de pénétrer à l’intérieur des lieux, précisait l’une des lettres, et l’on peut s’étonner aujourd’hui que quelques esprits mal intentionnés, amateurs d’antiquités ou ferrailleurs, ne se soient pas emparés de pareils trésors. Le poids de chacune de ces pièces a dû en dissuader plus d’un » ironisait un certain Alfred B.

Dans sa missive, il s’interrogeait : « Comment ces statues se sont-elles retrouvées à Bacalan et va-t-on les laisser aux quatre vents plus longtemps ? ». « Que fait la municipalité ? s’insurgeait un membre éminent d’une des sociétés savantes bordelaises. Chaban-Delmas, qui se targuait d’avoir été un grand Résistant, a-t-il oublié que c’est une poignée de cheminots communistes qui a su détourner le convoi où s’entassaient dans des caisses ces centaines de tonnes de bronze vouées à devenir des instruments de mort ? »

Trélissac avait aussitôt rédigé une note et, après s’être rendu sur place, avait confirmé chacune des assertions formulées par les différents correspondants criant en chœur au scandale. Cantarel s’était aussitôt saisi de l’affaire et avait diligenté une enquête, laquelle s’était soldée par un rendez-vous à l’hôtel de ville, dans le bureau de Jacques Chaban-Delmas.

De sa voix perchée et un tantinet nasillarde, le maire de Bordeaux s’était exclamé :

— Il s’agit, cher ami, d’une regrettable méprise. La municipalité et l’ancien Résistant que je suis mettent, soyez-en sûr, un point d’honneur à ce que cette fontaine reprenne sa place au sein de ma bonne ville de Bordeaux, mais vous savez comment vont les choses…

Assis dans un large fauteuil au velours cramoisi, Cantarel écoutait la litanie de l’élu avec un soupçon d’ironie lisible à la commissure des lèvres.

— … L’administration traîne des pieds. On m’a dit qu’il manquait quelques pièces et non des moindres… Est-ce vrai ?

— Pas le moins du monde ! s’offusqua Séraphin. Tous les bronzes de Dumilâtre5 ont été répertoriés. Aucun ne manque à l’appel. Et surtout pas, ajouta le conservateur, les trois pièces maîtresses, de la fontaine…

— Desquelles s’agit-il ? demanda Chaban en faisant mine de griffonner sur son bloc-notes.

— Vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur le Premier Ministre6, que le char triomphant de La République tiré par les chevaux marins précipite à l’eau trois personnages aux visages hautement symboliques.

Le maire de Bordeaux se taisait, se contentant de lisser avec son index les bordures de son sous-main en cuir véritable.

— … Il y a l’ignorance, une tête affublée d’oreilles d’âne, le vice qui, honteux, dissimule sa tête sous son bras…

Le conservateur stoppa un instant son explication.

— Et le troisième ? demanda Chaban.

— Le troisième se cache derrière un masque. Il incarne à lui seul le mensonge.

— Magnifique allégorie ! s’exclama le premier magistrat après s’être raclé deux fois la gorge.

— Je ne vous le fais pas dire ! ajouta Séraphin, pas peu fier d’avoir habilement mouché celui qui n’en était pas à une carabistouille près.

— Je vais suivre, croyez-moi monsieur Cantarel, ce dossier de très près ! Pour les modalités pratiques, voyez avec Xavier de Xaintrie. C’est un homme qui a une haute opinion de sa personne, d’une grande culture, mais dont le passé pendant les heures funestes de notre Histoire prête, m’a-t-on dit, à quelques controverses… Enfin, tout cela est à mettre sous le tapis ! Xaintrie est un homme soucieux des apparences, si vous voyez ce que je veux dire…

— Vous en avez trop dit, Monsieur le Premier Ministre ?

— Cessez, cher ami, de m’appeler Monsieur le Premier Ministre. Je ne suis que le modeste maire de cette ville et tout ce qui pourra donner un peu de lustre à ma cité aura mes plus vifs encouragements. On me dit que vous êtes très lié avec Maurice Druon7…

— C’est exact ! opina Séraphin, mais je ne vois pas le lien avec Xavier de Xaintrie…

— Il n’y en n’a pas ! répondit sèchement Chaban-Delmas en invitant son hôte à prendre congé. à la revoyure, cher ami, et mes amitiés à Maurice. Vous savez qu’on lui doit Le Chant des partisans ?

— Qu’il composa avec son oncle Joseph Kessel ! rectifia Séraphin. Dans la vie, les meilleures causes se défendent à deux !

— Ah Cantarel… Vous gagnez à être connu. J’aime votre témérité. Quand nous reviendrons aux affaires, croyez-moi, vous êtes promis à un très bel avenir…

Le gaulliste gratifia d’une bourrade dans le dos le conservateur avant de lui tendre une poignée qui se voulait aussi virile que franchement amicale.

Les deux hommes cheminaient sur les pavés luisants. Le hangar n°5 n’était plus qu’à quelques enjambées. C’était là qu’était entreposée chacune des pièces de ce puzzle géant qu’il convenait de reconstituer au pied de la Colonne des Girondins. Dans l’un de ces hangars qui naguère abritaient les marchandises affrétées auprès de grands cargos, à l’époque où Bordeaux et Nantes se partageaient le trafic maritime vers les Amériques, – mais aussi celui des esclaves ! – reposait en vrac une kyrielle de silhouettes figées, aspirant toutes à goûter d’un ciel ouvert pour être aspergées de pluie, puisque telle était leur vocation. Ainsi les avait imaginées le bordelais Achille Dumilâtre.

— Savez-vous, cher Cantarel, que c’était le grand Bartholdi, le sculpteur de la célèbre Statue de la Liberté, qui avait gagné le concours pour cette fontaine quand, en 1884, la municipalité décida d’ériger un monument à la mémoire des Girondins de Bordeaux ? pontifia Xaintrie.

— Oh cette idée est bien plus ancienne ! J’ai trouvé trace d’une délibération du conseil municipal faisant état d’un projet identique vingt ans plus tôt ! corrigea Séraphin.

— Je vois que vous maîtrisez votre affaire… Je n’ai donc rien à vous apprendre !

— Je n’ai pas beaucoup de mérite, mon assistant Trélissac a rédigé une note très précise sur la genèse de ce projet. Toutefois, je reste convaincu qu’à vos côtés, j’ai beaucoup à apprendre sur les circonstances dans lesquelles cette fontaine a été soustraite aux Bordelais.

— Je ne sais rien que vous ne sachiez déjà, bredouilla l’aristocrate.

— Je n’en suis pas si sûr, rétorqua Séraphin en se caressant le front d’un air soucieux.

L’émissaire de la mairie de Bordeaux crut bon d’ajouter :

— En vérité, Auguste Bartholdi a été éliminé parce que ses honoraires étaient bien trop chers. Vous savez, les Bordelais n’ont pas pour habitude de fermer la chatière avec du lard !

— Belle expression ! Très imagée… soupira Cantarel.

— Pour autant, Bartholdi a été dédommagé pour son travail. Il a reçu de la municipalité d’alors la somme de 3 500 francs, ce qui, pour l’époque, n’était pas une bagatelle !

— Certes, maugréa le conservateur. Mais Bartholdi n’était pas homme à s’asseoir sur un si beau projet. En le modifiant à peine, il sut le proposer à la ville de Lyon qui se révéla moins cupide.

— Je connais la fontaine de la Place des Terreaux ! contrecarra X2. Vous en conviendrez : elle n’offre pas la majesté et surtout pas la complexité qui a inspiré Achille Dumilâtre.

— Au risque de vous surprendre, rétorqua Cantarel, je partage totalement votre avis. à Bordeaux, La République sur son char est plus altière, plus intransigeante, et ses seins sont, à l’évidence, plus… fermes !

— Une question de modèle certainement… marmotta Xaintrie.

— Certainement ! conclut l’expert parisien, tout sourire.

Face à la Garonne, les hangars s’alignaient. Uniformes, gris, rectilignes, froids comme de grands sarcophages qu’on aurait laissés à quai.

Pour la première fois, Séraphin Cantarel allait découvrir de ses yeux vus ces statues patinées par le temps dont toutes, il s’en doutait, n’étaient pas l’œuvre du même Achille. Il en concevait une terrible excitation et n’avait qu’un seul regret : que sa femme Hélène ne soit pas à ses côtés. Quant à Théo, il était resté à Paris pour régler quelques affaires courantes. Il ne tarderait pas à le rejoindre si le besoin s’en faisait sentir.

— Nous y sommes ! grommela Xavier de Xaintrie en cherchant dans la poche de son pantalon ce qui ne pouvait être qu’un trousseau de clefs.

Face aux immenses rideaux de fer qui barraient l’entrée du hangar n°5, les deux hommes contournèrent le bâtiment pour emprunter une porte dérobée en métal rouillé dont les graffitis qui la recouvraient constituaient pour les deux érudits autant de signes cabalistiques.

La bruine s’était estompée. Cantarel se servait à présent de son parapluie comme d’une canne, tâtant de sa pointe acérée les pavés humides entre lesquels poussaient des herbes folles.

Ce décor de friche industrielle n’était pas sans ressembler à celui des Incorruptibles, la série télévisée qui avait bercé son adolescence avec Robert Stack dans le rôle d’éliot Ness, le policier vertueux. Désaffectés, tombés en décrépitude, ces hangars n’attendaient plus que les griffes des pelleteuses pour redonner aux Chartrons ses lustres d’antan. Mais qui donnerait ce coup de grâce ?

En attendant, la Direction Départementale de l’équipement de Gironde avait exigé que les sculptures abandonnées dans un fatras de ferrailles, au pied du pont d’Aquitaine, soient mises à l’abri avant qu’une décision soit prise réglant définitivement leur sort. Fut alors mandatée la société Navarra, spécialisée dans les chantiers de démolition. L’opération n’était pas des plus simples, sachant que chacun des huit chevaux pesait au bas mot quatre tonnes. Il convenait donc d’attraper au lasso chacun des équidés sans qu’ils ruent dans les brancards. Pour la circonstance, les ouvriers avaient conçu des estropes en polypropylène de cinquante centimètres de diamètre pour sangler les carnes de bronze par leurs flancs. Aussi délicate qu’elle fût, cette dépose se déroula sans encombre. Les grutiers travaillèrent deux jours durant pour déplacer les trente-quatre sculptures attaquées par le vert-de-gris, le lichen et la fiente de pigeon.

— Voilà trois semaines que des employés de la ville s’activent pour lustrer les fameux canassons ! prévint Xaintrie en même temps qu’il engageait une clef rouillée dans le trou de la serrure.

— La ville de Bordeaux sait se montrer reconnaissante, mais avec un temps de retard ! ironisa Séraphin.

— Mieux vaut tard que jamais ! trancha X2 qui finit par ouvrir la porte revêche.

Puis il regarda machinalement sa toquante. Les aiguilles de sa Jaegger-Lecoultre affichait 8 h 43.

— M’est avis qu’il n’y a encore personne au travail…, releva Séraphin.

— Je crois savoir que le personnel des services techniques n’y travaille que les après-midis… à cause de la lumière, prit soin d’ajouter le représentant de la mairie.

— Je comprends… soupira Cantarel.

Le conservateur pressa donc le pas tant il avait hâte de découvrir les pièces d’un puzzle qu’il ne connaissait que par les photographies qu’avait su rassembler son dévoué Théo.

Une lumière terne coulait des rares vasistas sensés éclairer l’immense hangar. Tous les bronzes étaient en désordre comme si chevaux, reptiles et représentations humaines avaient sauté sur une mine. Une totale anarchie régnait dans ce hall improvisé en atelier de restauration. Certaines statues dénudées affichaient la patine verte du bronze ravivé, d’autres en revanche étaient habillées de vieilles couvertures et de draps blancs. D’autres enfin laissaient échapper un bras, une lyre, une grappe de raisin.

Jamais la curiosité de Séraphin n’avait été autant exacerbée. Le conservateur en chef des Monuments français s’approcha d’une tête d’enfant, assis sur le rebord d’une coquille Saint-Jacques, levant vers le ciel un rameau d’olivier. De sa main droite, il caressa l’épaule du putto avec une sensualité presque féminine. Le bronze était lustré à merveille, comme si ce chérubin avait déjà fait l’objet de mille caresses pendant ces longues années d’oubli.

— Beau travail, n’est-ce pas ? souligna Xaintrie qui, à son tour, caressait le dos noueux d’un homme à terre dont il était difficile de savoir s’il implorait le pardon ou faisait acte d’allégeance.

à même le sol, jonchaient dans un gigantesque fatras des brosses métalliques, du papier abrasif, des pots de vernis, de la toile émeri.

Béats, en silence, Séraphin Cantarel et Xavier de Xaintrie contemplaient cette bien étrange ménagerie.

Par les vitres brisées du hangar n°5 montaient les clameurs sourdes du quai des Chartrons. Il faudrait encore plusieurs semaines pour que cet ossuaire reprenne vie, que les crinières des chevaux soient brossés, que les ongles de chacune des figures soient manucurées, que les plis des vêtements dissimulant habilement les sexes soient polis comme s’ils sortaient du pressing. La tâche devait être délicate pour ces employés affectés d’habitude à réparer les bancs du Jardin Public ou à récurer le bassin de la place Gambetta.

à la façon d’un entomologiste, Séraphin sortit alors de son loden un carnet en moleskine sur lequel il griffonna quelques considérations et esquissa de vagues croquis.

— Vous êtes comme Hemingway, Picasso ou Van Gogh, vous ne pouvez jamais vous départir de votre carnet de notes… souligna Xaintrie en scrutant le conservateur affairé à réorganiser sur le papier les différentes pièces de cet incroyable casse-tête.

— Exact ! C’est mon plus fidèle compagnon. Il ne m’a jamais trahi.

Pour la première fois, X2 esquissa un sourire.

— De plus, c’est un vrai, pure moleskine ! remarqua le patricien bordelais.

— Parfaitement. Moleskine. De l’anglais mole skin qui veut dire…

— Je dois vous confesser que je voue une haine farouche à l’égard des Britanniques, répliqua Xaintrie. Cette acrimonie remonte à la Guerre de Cent-Ans, quand les Anglais vendangeaient l’Aquitaine.

— à ce que je vois, vous êtes du genre rancunier… railla Séraphin. Si j’ai bien compris, vous donnez votre langue au chat ?

— Je préfère en effet la langue de Don Quichotte à celle de Shakespeare, je viens de vous le dire !

— En todo caso, mole skin signifie : peau de taupe !

— Polyglotte avec ça ! Chapeau bas, Cantarel ! conclut Xavier comme un joueur vexé essuyant un échec et mat.

C’est à cet instant que le conservateur s’avança vers la statue la plus imposante de l’entrepôt – elle approchait les quatre mètres de haut ! – coiffée d’une épaisse couverture écossaise. D’un geste sec, Séraphin tira la chabraque comme pour s’émerveiller du travail qui restait encore à faire.

Souveraine sur son char, La République était là. Fière, stoïque, les seins moulés dans une tunique ajustée, la paume de sa main droite vide, comme si elle quémandait une obole. De l’autre, au bout de son bras tendu, elle brandissait un sceptre à l’extrémité duquel était piquée la tête sanguinolente d’une jeune femme aux cheveux roux, aux yeux exorbités. Des yeux si clairs qu’on eût dit de porcelaine.

— Nom de Dieu ! s’écria Xavier de Xaintrie vomissant tripes et boyaux avant de s’évanouir.

1. Studios de cinéma créés à Nice sur la colline de Cimiez.

2. Actrice française (1927-2016) qui se rendit célèbre au cinéma en incarnant la femme de Louis de Funès dans la série des « Gendarmes ».

3. Fête marquant la fin des vendanges en Gironde.

4. Jack Lang, ministre de la Culture (mai 1981 - mars 1986).

5. Achille Dumilâtre, sculpteur français né à Bordeaux (1844-1923). Il fut l’élève d’Auguste Dumont et Jules Cavelier aux Beaux-Arts de Paris. On lui doit une majorité des bronzes du Monument des Girondins.

6. Jacques Chaban-Delmas fut Premier Ministre (juin 1969-juillet 1972) sous la présidence de Georges Pompidou.

7. écrivain et homme politique français qui s’engagea dans la Résistance avant de rejoindre Londres en 1943. Il est l’auteur des Rois maudits.

2 Bordeaux, siège de la Police Judiciaire

Sur son bureau de la rue Castéja, il y avait toujours une boîte en cèdre remplie de trombones. Jef prenait en effet un malin plaisir à triturer – torturer serait plus exact ! – ces minuscules tiges d’acier repliées sur elles-même, destinées officiellement à lier les procès-verbaux et autres mains courantes quand la pince-agrafeuse faisait défaut. Ce qui arrivait plus que de coutume.

Presque de façon compulsive, il soumettait chacun de ces trombones à rude épreuve jusqu’à ce que l’acier chauffe et finisse par rompre. C’était souvent le cas quand l’une de ses enquêtes piétinait, que ses nerfs étaient à bout et qu’il n’en pouvait plus de ronger son mors. Ainsi était Jean-François Lemoine, un inspecteur à l’ancienne, peu disert mais intuitif, aussi grand que chétif, avec des lunettes bien trop grandes chevauchant un nez aquilin aux narines à la pilosité excessive.

Au commissariat, personne ne songeait à l’appeler par son prénom tant le diminutif de Jef lui collait à la peau. Peut-être était-ce en référence à la chanson de Brel : Non Jef, t’es pas tout seul, mais arrête de sangloter… Car Lemoine était Belge comme le Grand Jacques. Il était de Liège. Peut-être était-ce aussi à cause de son homonymie avec le patron du quotidien Sud-Ouest qui, lui, avait un patronyme flanqué d’un chapeau sur le i ?

à Bordeaux, la famille Lemoîne – mère et fils – exerçait son pouvoir sur la ville avec discrétion mais savait dans ses éditoriaux, à l’heure des grandes manœuvres, choisir son camp.

L’inspecteur Lemoine n’entendait pas, de près ou de loin, être associé à cet organe de presse qui avait su bâtir un empire en Aquitaine à partir de son cossu hôtel particulier de la rue de Cheverus. Les deux hommes se côtoyaient parfois, plaisantaient de leur homonymie et s’appréciaient même. Néanmoins l’inspecteur bordelais, connu pour ses méthodes peu orthodoxes, ne souhaitait pas que son nom soit ouvertement associé à la rubrique « faits divers » du journal régional. Aussi parfois pouvait-on lire : L’inspecteur Jef, au terme d’une enquête rondement orchestrée, a mis un terme au gang des pilleurs de grands crus qui opéraient dans le Médoc depuis plusieurs semaines… ou bien Les hommes de la PJ bordelaise, sous la houlette de l’inspecteur Jef, ont appréhendé le violeur des parkings de Mériadeck. L’individu, un jeune père de famille de vingt-huit ans, non connu des services de police, est passible de la cour d’assises…

Jean-François Lemoine s’était, au fil des années, forgé une réputation d’efficacité et de probité. Rue Castéja, il était respecté. Ses tics et ses tocs étaient aussi légendaires que ses prises de butin. Il aimait les « flag », c’était sa façon de dire à la justice : faites votre boulot, moi j’ai fait le mien. Il n’y a pas de contestation possible.

Avec Jef, les petits truands avaient peu de chance de passer entre les mailles du filet tant le policier connaissait le Bordeaux de la nuit : celui des dealers, des prostituées, des petites frappes, des gigolos et des travelos. Il avait ses indics dans toutes les strates de la société girondine : des marlous de Bacalan jusqu’à l’aristocratie du bouchon des Chartrons.

Quand la pleine lune entaillait la Garonne, il n’hésitait pas à s’aventurer seul, mais toujours avec son arme de service, dans les « quartiers où ça craint » pour reprendre l’expression de Jardel, son fidèle assistant. Lemoine vouait sa vie à la police. On ne lui connaissait pas de femme, pas d’enfant, pas de vice. Même pas l’alcool ou le shit. Non, Jef passait ses nuits dans les boîtes aux néons criards du côté des Abattoirs ou tapi dans l’ombre épaisse des quais, du côté des hangars désaffectés où ça dealait fort et tapinait pas mal. C’était ses nuits fauves.

Le jour, il mettait à table quelques malfrats qui lui tenaient tête pas très longtemps. Jef n’était pas homme à avaler des couleuvres. Lors de ses interrogatoires, il usait d’un nombre incalculable de trombones qu’il mâchouillait avant de les tordre et les retordre jusqu’à ce que l’acier cède.

Parmi ses multiples tocs, celui qui devait irriter prodigieusement ses suspects, c’était sa faculté à actionner sans cesse les stores en aluminium de son bureau. Des lamelles métalliques qui, au gré de ses humeurs, illuminaient soudain le visage du présumé coupable jusqu’à l’aveugler, ou bien plongeaient la pièce dans une semi-obscurité propice aux aveux et aux « balances ». Jef pouvait procéder à ce type de maniaqueries jusqu’à dix fois par heure.

Alain Jardel, dont les notions de dactylographie étaient rudimentaires à son arrivée à la PJ, avait ainsi fait beaucoup de progrès. Désormais, il tapait sur son clavier sans même regarder les lettres qui s’affichaient sur les touches de sa Brother. Le mérite en revenait à Jef. Enfin c’est ce que prétendait son supérieur qui arguait « la vérité est toujours entre le noir et le blanc, entre la nuit et le jour ». Force est de constater que les enquêtes trouvent leur épilogue aux premières lueurs de l’aube ou aux heures vespérales. Entre chien et loup.

Ce matin-là, Jef avait failli. Peut-être la nuit avait-elle été trop courte ou bien trop longue ? Toujours est-il que l’inspecteur Lemoine n’était pas à son bureau quand, à l’autre bout du téléphone, Xavier de Xaintrie exigea de lui parler pour une « affaire qui exigeait la plus grande discrétion ». C’est donc Jardel qui prit l’appel :

— Où çà ?

— Dans le hangar n°5…, bredouilla X2.

— Une tête décapitée, dites-vous ?

— Oui, je vous prie de me croire : celle d’une femme, ou plutôt d’une jeune fille…

— Quel âge, selon vous ? grommela le policier dans l’écouteur.

— Je n’en sais fichtre rien… On dirait la tête de Marie-Antoinette plantée au bout d’une pique !

— Il n’y a qu’un aristocrate comme vous pour avoir pareille référence, Monsieur de Xaintrie ! Et le reste du corps ? demanda l’adjoint de Lemoine avec un soupçon d’ironie.

— Introuvable !

— Ne touchez à rien… J’arrive…

— Mais je dois prévenir Monsieur le Maire ! insista Xaintrie.

— Vous êtes bien sûr qu’il ne s’agit pas là d’une plaisanterie de carabins. N’est-elle pas en latex votre tête de poupée ?

— Pour qui me prenez-vous, inspecteur ?

— Votre histoire, avouez-le, n’est pas banale. Elle va plaire au patron… Surtout, ne touchez à rien. Vous me confirmez que la victime est bien rousse ?…

— Absolument ! Pourquoi ? C’est impor-tant ?

— Dans une enquête, tout est important !

Alain Jardel raccrocha aussitôt sans que Xavier de Xaintrie n’ait pu se montrer plus explicite. Séraphin Cantarel lui avait intimé l’ordre, lui aussi, de ne rien toucher. Les deux hommes avaient précautionneusement refermé à clef la porte rouillée du hangar du N°5 et s’étaient installés en face, quai des Chartrons, dans un modeste troquet baptisé « Aux Deux mégots ». Le bistrot n’avait pas usurpé son enseigne tant l’établissement était enfumé par des habitués qui tapaient le carton et ne buvaient pas que du clairet.

Perchée sur un tabouret, une belle rousse avec une robe en fuseau de satin rose aguichait les clients. Elle avait de belles taches de rousseur sur le nez, des yeux en amande et des jambes qui n’en finissaient pas. Les clients la déshabillaient du regard comme en son temps Toulouse-Lautrec lorgnait sur Carmen la rousse dans les bordels de Paris.

Xaintrie avait usé du téléphone du bar mais était convaincu que le patron avait tout entendu de sa conversation. Pâle et exsangue, son corps paraissait pris de convulsions tant et si bien qu’il n’arrivait pas à boire le Lillet8 que lui avait offert Séraphin.

— Enfin, remettez-vous, cher ami ! Vous vous comportez comme si vous étiez à l’origine de cette macabre mise en scène ! tonna Cantarel.

— C’est que…

— Que quoi ? s’emporta Séraphin.

— … C’est que… cette fontaine est une malédiction. Une amie voyante m’avait prévenu. « Laisse ces reliques de côté, ces statues sont habillées vert-de-gris, comme la couleur des tuniques de la division SS Das Reich. Elles portent la mort… » Ce n’est peut-être pas un hasard si Chaban a laissé tous ces bronzes pourrir aux quatre vents… soupira le fonctionnaire local.

Cantarel partit alors dans un énorme éclat de rire qui focalisa sur sa personne les regards sentencieux de quelques joueurs de cartes, mais aussi la rouquine qui déploya un peu plus sa poitrine laiteuse en se penchant sur le verre de blanc qu’elle sirotait du bout de ses doigts aux ongles peinturlurés.

— Plus superstitieux que vous, je ne connais pas ! s’esclaffa le conservateur. Vous divaguez, Xaintrie ! Et moi qui voyais en vous l’artisan de la renaissance de cette fontaine, je n’ai finalement en face de moi qu’un poltron qui consulte les cartomanciennes et les liseuses de bonne aventure pour guider son piètre destin…

— Je ne vous permets pas, Monsieur Cantarel !

— Je me fous de votre point de vue ! Vous allez devoir répondre aux questions de la police et je doute fort que les hommes de la PJ vous autorisent à appeler votre Madame Irma quand viendront les questions qui fâchent…

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