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Une maison d’édition parisienne invite ses écrivains stars pour un week-end promotionnel original dans le fort Boyard. Tous s’empressent d’accepter, sûrs que cet évènement médiatique les mènera au zénith d’une gloire littéraire dûment méritée.
Une interview, filmée dans des conditions dantesques, et un challenge suivi par des centaines de milliers de followers… Le tout en direct… Quoi de mieux pour attirer des lecteurs de plus en plus exigeants et connectés ?
Après une soirée de gala luxueuse dans le cadre majestueux du vaisseau de pierre et une nuit dans des cellules au confort spartiate, pour les auteurs, le programme va considérablement se compliquer…
Huit écrivains de renom se retrouvent piégés au cœur d’une tempête automnale de tous les diables dans ce fort célèbre, mais intrigant. Et au milieu de ce chaos : le capitaine Bourguignon, en fâcheuse posture…
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Seitenzahl: 319
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Prologue 1
1 Chenal de La Perrotine, Boyardville.
Diego Rabot Rives du Mississippi, deux ans auparavant.
2 Le Château d’Oléron.
Prologue 2
Brigitte Marmon Bordeaux, sept ans auparavant.
3 Gendarmerie de Saint-Pierre-d’Oléron. Vendredi 28 septembre : 15H15
Prologue 3
Maud Brid Une petite ville à côté de Mâcon Un an plus tôt.
4
Prologue 4
Lucius Paris, un an plus tôt.
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Prologue 5
Marie-Rose Saint-Tropez, quatre mois auparavant.
6
Prologue 6
Brian Beillard
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Guillaume Valéry-Valère, dit V.V. Paris, trois mois auparavant.
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12 Samedi matin, Saint-Georges d’Oléron : 7h15
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20 Trois mois plus tard…
Évelyne Néron Morgat
&
Florian Horru
Fort boyarddestination finale
Tous droits réservés©Éditions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.frISBN papier : 978-2-494231-95-5ISBN Numérique : 978-2-488566-03-2
Publications d'Évelyne Néron Morgat :
Femme de coquilles, 2018
à la vie, à la mer; 2019
Le poison sur le coeur, 2020
La mer en héritage, 2023
Publications de Florian Horru :
Oléron couleurs pourpres, 2018
Peur bleue sur Oléron, 2019
La Dame d'Oléron, 2020
Les enfants maudits d'Antioche, 2022
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Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages, les faits et les dialogues sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des évènements, des lieux ou des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait purement fortuite.
La mer reprenait ses droits en même temps que le soleil amorçait un lever magistral. Paré de voiles d’un éventail extraordinaire de roses, le ciel offrait un ballet d’ouverture comme seul l’automne pouvait se le permettre. L’eau montait, doucement. La vie venait à peine de s’égoutter que déjà elle allait être submergée. Encore. Coincés entre le chapelet de cabanes colorées du village ostréicole de Fort-Royer et le fort Boyard, ce mastodonte endormi, les parcs à huîtres scintillaient.
François De Normandin essuya son front d’un revers de manche et s’autorisa une pause. Il s’approcha de son chaland. Après tout, il avait le temps. Pour une fois. Il venait de tourner la dernière poche de la parcelle. Cette année, ces foutues huîtres ne poussaient pas. Rien à y comprendre. Il avait flotté et pas qu’un peu, donc normalement il devrait y avoir à bloc de plancton. Mais non. Pas de pousse. Son numéro trois était beau, charnu comme il fallait, mais pas de pousse. Quand il brassait les pochons, ça ne crissait pas comme d’habitude.
Elles boudaient les bestioles !
Avant de fournir le marché, passage obligatoire par les claires. Coûte que coûte, elles prendraient encore en goût ! Les fortes chaleurs estivales étant terminées, l’affinage allait pouvoir commencer. Ses marais étaient prêts à accueillir le nouveau millésime. Et il serait exceptionnel, il y veillerait.
L’ostréiculteur avala une gorgée de café tiède en toisant sa canne à pêche. Une envie irrépressible d’aller taquiner le bar le saisit. Il n’y avait plus très longtemps à attendre. Les premiers flots léchaient déjà ses cuissardes au niveau du genou. La mer était coursive, elle montait vite, très vite, et ce n’était pas signe de beau temps. Un coup de tabac était annoncé en soirée, cette matinée était donc le moment idéal pour espérer pêcher de beaux spécimens argentés.
Il enleva les « T » qui fixaient son bateau et le fit glisser entre les rangées de tables. Il le chargea prestement d’une cinquantaine de poches. Après un tri très strict, les premières huîtres pourraient ainsi rejoindre les vases nourricières de ses claires. S’il voulait vendre des Fines de Claire d’ici la fin octobre, il devait commencer l’affinage maintenant. Il décida de ramener aussi une vingtaine de pochons de numéro deux, histoire d’avoir des Spéciales de Claire dès la fin du mois de novembre. Il entraîna son chaland de l’autre côté de la parcelle et une fois le chargement terminé, il toisa le fort Boyard avec cette nette impression qu’il le surveillait de ses dizaines de pupilles sombres et immobiles.
— À nous deux, vieille baderne ! J’arrive ! Tiens-toi prêt, je vais te détrousser de quelques-unes des merveilles que tu protèges ! J’ai un gréement imparable ! À moi les loubines !
Il démarra son moteur et se dirigea lentement vers le vaisseau de pierre. Il connaissait le coin comme sa poche et aurait même pu dessiner les fonds tout autour les yeux fermés. Pas facile de s’approcher car iI y avait du courant, mais c'était justement cela qu'aimait le bar.
François y pêchait depuis toujours. Parvenu à une trentaine de mètres de « Sa Majesté Boyardesque » comme il aimait le nommer, l’ostréiculteur fit une drôle de révérence en rigolant.
— Alors, écoute bien mon grand, j’ai mis au point des nouvelles mitraillettes dont tu me diras des nouvelles. Regarde ! J’ai ajouté une plumette fluo !
Le cœur en joie à l’idée de tester son nouveau lancer, il vérifia patiemment chaque hameçon, orné d’un décor blanc, argenté et vert fluorescent, puis fixa finalement une cuillère flambant neuve aux miroirs irisés à souhait. Fier de son montage, il recula d’un pas et lança son gréement. Le moulinet laissait filer le crin transparent. Très concentré pour ne pas rater l’instant crucial où il devrait remonter rapidement la cuillère avant qu’elle ne s’accroche au fond, sans risquer de la perdre, François était à l’affût. Deux goélands braillards passèrent en rase motte comme pour lui faire perdre la partie.
— Non ! Non ! Vieux filou, rappelle tes chiars, ils ne peuvent rien contre moi ! Je vais pêcher, je te l’ai dit !
Il enroula le fil avec dextérité et d’un geste assuré donna successivement de petits coups en tirant son gréement vers la surface.
— Je dandine, tu dandines, il dandine, nous…
En un éclair, il remonta brusquement son lancer. Il avait une touche. Et pas qu’une petite. Il ferra la bête. Le combat ne dura pas plus d’une minute et un très beau bar de plus de cinquante centimètres tomba sur le pont. Alors qu’il décrochait sa prise incroyable, parce qu’il n’en avait pas pêché de cette taille-là depuis des lustres, il entendit le ventre de Boyard gargouiller. Il tendit l’oreille. Le monstre verdâtre, d’ordinaire silencieux, venait de gronder. Il en était certain. Surpris et surtout intrigué, l’ostréiculteur rangea son matériel, cala la loubine dans un bac, remonta l’ancre du chaland et remit son moteur en route.
En approchant de l’escalier de pierre qui semblait porter la seule ouverture du fort à bout de bras, il remarqua que la porte en question était ouverte. Entre les pattes de la plate-forme hideuse qui défigurait son vieux copain, depuis que les jeux télévisés avaient envahi les lieux, un petit canot patientait. Sévèrement balloté par les vagues traîtresses qui sévissaient toujours à cet endroit.
Oh ! tout cela ne lui disait rien qui vaille. Ce n’était pas normal. À cette saison, le fort dormait d’un sommeil bien mérité, après la saison des tournages qui l’avilissaient chaque année. Non, quelque chose d’inhabituel se tramait et il devait prévenir quelqu'un à la gendarmerie sur l'île. Sans lâcher la barre, François De Normandin sortit son téléphone…
Vendredi 27 septembre : 15 h 15
La portière lui échappa quand le courant d’air s’engouffra dans l’habitacle du taxi. Mécontent, le chauffeur se retourna vivement pour lui en faire le reproche, mais avant même que la moindre syllabe ne jaillisse de sa bouche, il lut dans le regard de sa cliente qu’il allait attiser les braises d’une colère déjà bien nourrie. Elle en imposait la p’tite dame ! L’homme à la casquette préféra donc se taire. La femme au chapeau se déplia et son curieux accoutrement retrouva un peu de sa superbe. Son regard scruta le paysage autour. Le village, qui déroulait ses alignements de maisonnettes aux volets clos, semblait endormi. Une artère creusée dans une vase gluante le coupait en deux. Un flot continu d’une eau verdâtre la remplissait presque à vue d’œil. Quelques chalands s’ennuyaient, amarrés çà et là, de chaque côté des berges bétonnées. Visiblement, pas âme qui vive dans le quartier.
« Normal, pensa-t-elle, avec ce temps de chien ! Ce vent d’automne mouillé de sel ne donne aux gens sensés qu’une seule envie : fuir. »
Loin devant, l’océan tendait ses bras de sable et quelques goélands posés piaillaient leur oisiveté. Bref, rien qui pouvait la réjouir !
Elle caressa le lourd médaillon sculpté de motifs ésotériques pendu à son cou puis tapota prestement les épaulettes de sa longue veste sombre, comme pour éliminer le souvenir des embûches insupportables de cet interminable voyage qu’elle venait de subir. Oui, subir. Quelle drôle d’idée avait eu sa maison d’édition, de l’expédier au fond de cette île, dont elle ignorait jusqu’à la localisation géographique quelques jours auparavant. Pourtant, elle le savait, le pire l’attendait et ce n’était pas cette perspective qui atténuait sa mauvaise humeur. Elle devait maintenant embarquer sur un bateau qui la déposerait sur ce fort célèbre qu’elle avait eu plusieurs fois l’occasion de voir sur ses écrans : Boyard. Si un jour, une des voyantes qu’elle consultait souvent, lui avait prédit un week-end sur cet îlot lugubre, isolé en pleine mer, elle aurait sans aucun doute éclaté de rire et rayé aussitôt son numéro de la liste de ses favoris. La citadine éternellement chapeautée était en effet plus habituée aux sofas confortables des plateaux de télévision sous la chaleur aveuglante des projecteurs ou à son luxueux loft niché au cœur du septième arrondissement de Paris, d’où finalement, elle ne sortait que rarement. Elle détestait la campagne et la montagne. Pire encore, elle haïssait la mer. Toute quantité de liquide suffisamment conséquente la terrifiait depuis l’enfance. Le cauchemar de la noyade hantait chacune de ses nuits et les réduisait inéluctablement à deux ou trois heures tout au plus. C’était d’ailleurs à ces insomnies qu’elle devait son premier succès littéraire. Combler les vides nocturnes avec des mots et s’épancher pour sécher ses angoisses avait été une thérapie lucrative puisque son roman, repéré par une illustre maison d’édition puis légèrement remodelé, s’était vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Un véritable coup de maître ! Pourtant, les dizaines de psychologues et la fortune dépensée en consultations diverses et variées n’y avaient rien changé. Elle conservait la phobie de l’eau. La mer la tourmentait. Tout y était poisseux et les odeurs d’algues mortes qui rôdaient partout lui levaient le cœur. Rien qu’à l’idée de marcher dans le sable et de garder ces hideux grains de silice collés à la peau, un malaise indescriptible l’étreignait.
Allez ! Que ne ferait-elle pas pour rester en haut de l’affiche ! Un rictus singulier déforma le côté droit de son visage taillé à la serpe, en même temps que sa dernière interview lui revenait en mémoire. Elle avait raconté exactement le contraire au journaliste gominé qui l’avait interrogée en prime time lors de la sortie nationale de son dernier chef-d’œuvre. Encore une lubie de son éditeur qui lui avait suggéré de mettre en scène une douce romance sur un lopin de terre perdu au milieu des mers bretonnes, qu’évidemment elle ne connaissait pas. Heureusement son éditeur lui avait adjoint les services d’une personne à tout faire, pour l’assister dans ses moindres recherches. L’aide en question avait vraiment tiré le gros lot. Elle l'imaginait arpentant avec délice les rues ensoleillées de ce petit village breton pour en tirer la moelle substantifique qui lui permettrait, à elle, de retranscrire en mots l’âme du pays cité. Une aubaine pour elle, qui n’aimait ni les transports ni les voyages. Rester à l'abri au cœur de la capitale était sa seule préoccupation maintenant que sa renommée était faite. En plus, tout était aux frais de la maison d'édition…
— Le bateau vous attend madame.
Ruth Ramont sursauta.
— Quoi ?
— Le bateau, il vous attend un peu plus loin, je ne peux vous avancer davantage à cause de la barrière, s’excusa l’homme en uniforme, lui tendant la poignée d’une valisette mordorée à roulettes qu’il venait de déplier.
Un gant noir saisit donc la malle de luxe en cuir italien avec agacement. Après avoir survécu à un taxi parisien qui s’exprimait dans un dialecte inconnu, puis au TGV, certes en première classe, mais quand même, et finalement à une pénible course dans une bruyante guimbarde absolument pas adaptée aux pistes chaotiques de cette île marécageuse à souhait, il fallait encore qu’elle crapahute sur ce quai aux pavés enherbés jusqu’au dit rafiot… Son éditeur allait en entendre parler, c’était plus que certain !
Une rafale, un peu plus soutenue que les autres, balaya le parking et s’engouffra dans les plis de la longue robe haute couture pour la gonfler à la manière d’une montgolfière. Une main plaquée sur son chapeau prêt à l’envol, l’autre agrippée à la poignée luisante, elle fit quelques pas, sans même prendre la peine de saluer le chauffeur qui, sans demander son reste, s’éloignait déjà, probablement soulagé de s’être délesté de cette pimbêche acariâtre so parigobobo.
En approchant de l’appontement au bout duquel patientait une grosse vedette dont le moteur ronronnait paisiblement, Ruth perçut une voix enjouée.
— Bonjour madame Ramont ! Bienvenue à bord !
Une marinière accourait et, en un éclair, la soulagea de cette valise qu’elle s’évertuait à faire avancer en tressautant sur ces pavés disjoints, définitivement incompatibles avec ses Louboutin.
« Enfin, quelqu’un qui me reconnaît », pensa-t-elle, soulagée de ne pas subir l’anonymat plus longtemps et de bénéficier des courbettes dues à sa notoriété. Après avoir évité une glissade magistrale sur les planches de la passerelle, Ruth prit une posture ridicule comme si elle franchissait une porte basse, et entra finalement dans la cabine. Plusieurs personnes déjà installées tournèrent la tête en esquissant un sourire. La dame enleva son chapeau et les salua en retour, sans un mot ; il ne fallait quand même pas exagérer. Le polo rayé lui proposa une banquette et en désespoir de cause, épuisée, elle se glissa entre les sièges, avant de s’avachir sur le simili élimé. La soirée de gala promise allait être longue !
Dans le brouhaha du moteur, des discussions tentaient de naître. Ruth réajusta son éternel chignon afin de se donner une contenance. Elle sentait son légendaire prestige s’écailler quelque peu dans cet univers poisseux et totalement inconnu. Les visages autour ne la rassuraient pas. Elle n’en connaissait aucun. Ces gens ne faisaient probablement pas partie du bottin littéraire de la capitale. Non, elle avait beau chercher et réviser mentalement son trombinoscope parisien des personnalités incontournables dans le milieu des Best-Selling Authors, rien ne lui venait. Quelle galère ! Calée dans son siège inconfortable, elle observait ses compagnons de voyage avec une moue dubitative. Un maniéré à la tignasse frisée s’esclaffait avec exubérance en petits cris suraigus, écoutant le récit sûrement croustillant d’une bimbo maquillée outrageusement et moulée sensuellement dans ce qui s’apparentait à une combinaison high-tech version patinage de vitesse en caoutchouc noir menthe, renforts sécuritaires en moins, mais décolleté plongeant vertigineux en plus.
« OK, pensa Ruth, ce week-end organisé doit rassembler des auteurs bancable. C’est de la com’ pur jus, donc ces deux polichinelles doivent avoir publié quelque chose, c’est sûr, mais quoi… Le monde part en vrille ! Il faut vraiment que je me mette à la page avec les réseaux sociaux ».
— Lucius, pose ta tête sur mon épaule ! Allez ! Yes ! Prêt ? Yearr ! Trop cool ! minauda la dénommée Maud Brid qui, avec force détails, se présentait a minima comme l’influenceuse écrivaine la plus populaire du moment.
Ruth se crispait. Ces lèvres charnues enduites d’un rouge à lèvres dégoulinant qui soulignait un alignement dentaire parfait, n’avaient manifestement pas l’intention de se fermer et commençaient sérieusement à lui taper sur le système. « Qui peut croire qu’une pareille bombasse, soi-disant finaliste de la Best Beauty Academy, certes bavarde, puisse aligner trois mots ? » ruminait-elle en fixant la très jolie jeune femme de ses yeux plissés.
Alors que les deux gravures de mode s’évertuaient à enchaîner les selfies en rafale avant de les mettre aussitôt en ligne pour leurs milliers de followers avides, Guillaume Valéry-Valère fit une entrée très classe dans la cabine. « Ah ! Enfin, une personnalité digne d’intérêt », maugréa Ruth en se retournant discrètement vers l’homme très élégant qui dédiait un sourire de star à cette nouvelle cour à conquérir. Traduites en plusieurs langues, les œuvres de V.V., puisque c’était ainsi que les journaux très people surnommaient ce génie de l’intrigue, ne tarderaient pas à entrer dans le Lagarde et Michard du vingt et unième siècle. En même temps, il y avait là matière à noircir les livres scolaires, avec un roman sorti tous les neuf mois ! Il aurait bientôt un fauteuil à son nom dans l’émission littéraire de France TV !
En un éclair, elle enleva son chapeau négligemment posé à ses côtés afin de libérer la place, dans l’espoir qu’il allait s’y asseoir. Mais le costume griffé ne lui prêta aucune attention et se dirigea directement trois rangées plus loin pour saluer amicalement une petite dame qu’elle n’avait pas encore aperçue.
— Brigitte ! Très chère ! Je ne parviens pas à compter les années qui nous séparent de notre dernière rencontre. Je suis absolument ravi, roucoula-t-il en baisant de minuscules phalanges couvertes de pierres probablement précieuses, avec une déférence d’un autre temps.
Le brushing quasi parfait mettait en relief un joli visage souligné de fines ridules qui donnaient à cette femme plus de charme encore. Ruth reconnut alors Brigitte Marmon, maire d’une grande ville du Sud-Ouest, ça c’était sûr, mais de laquelle, elle ne savait plus. En revanche, elle se souvenait parfaitement bien de cet édile, devenue très populaire en raison de ses prises de position écologiques radicales et de ses discours toujours courtois dans lesquels chaque mot faisait généralement mouche. Entre sapins de Noël en matériaux de récupération, potagers, poulaillers et composteurs communs, haies de bornes de recharge pour véhicules électriques et forêts urbaines, sa capitale de province était devenue un modèle du genre écolo, en posant bien sûr des parenthèses occultantes sur l’insécurité galopante, les trafics de stupéfiants luxuriants et l’explosion des violences en tout genre. Maligne avec ça ! Cette autrice avait su avantageusement tirer parti de cette vague très tendance, en vendant des milliers d’exemplaires de bouquins très prisés dans lesquels elle dévoilait ses secrets de gouvernance aux nuances vertes et… rouges. Ruth travaillait sur cet horrible pli d’amertume qui enlaidissait sa bouche, quand un rire tonitruant déchira l’ambiance feutrée de la cabine. Brian Beillard apparut, hilare. Visiblement habitué aux applaudissements, un voile de désappointement effleura sa face aussi velue que son crâne était imberbe, face à cet auditoire circonspect.
— Bonjour à tous, les amis ! Heureux de vous rencontrer et de partager ce week-end de promotion organisé par notre chère maison d’édition ! s’exclama l’animateur très en vue, serrant tour à tour les mains perplexes de ses compagnons de séjour, surpris de voir en chair et en os ce personnage incontournable des jeux télévisés.
Sans aucune concertation, tous se demandèrent à cet instant comment ce clown qui explosait l’audimat à chaque apparition sur le petit écran, tant il était enjoué et drôle, avait pu écrire un best-seller exhibant sur la place publique le drame de son abominable enfance. « Que ne ferait-il pas pour se rendre intéressant », pensa avec un certain dédain l’autrice au chignon. « Une thérapie qui lui a plutôt réussi », se dit V.V. « C’est sûr, il fallait en parler, pour aider des milliers de personnes qui ont vécu les mêmes horreurs ! Ce type est un véritable héros ! » tentait de se convaincre Brigitte. « Un vrai coming-out » en déduisit Lucius au moment où sa nouvelle meilleure pote se promettait de faire des dizaines de selfies avec ce mec tellement cool.
La marinière traversa l’allée centrale en dévisageant chacun des passagers, comme s’il les recomptait mentalement.
— Il y a un problème ? lança V.V. d’une voix profonde et assurée.
« Mon Dieu, que cet homme est charmant… », pensa Ruth en admirant sa stature de gladiateur, rêvant soudain de se laisser envelopper par son insondable regard sombre.
— Non, monsieur, rassurez-vous, mais la mer baisse maintenant depuis une heure, et il nous manque toujours deux passagers.
— La mer baisse, est-ce dangereux pour nous ? demanda Lucius timidement.
— Oh ! N’ayez aucune crainte ! Débarquer au fort sera un peu plus sportif et il y aura plus de marches à monter, c’est tout, rigola le marin.
Il s’engouffra dans la cabine avant et quelques secondes plus tard, la corne lugubre du bateau résonna entre les quais. Tous firent un bond. Leurs regards se croisèrent. V.V., Brigitte et Ruth, installés côté droit, scrutaient machinalement le quai, impatients de voir arriver les retardataires.
— Tout fiche le camp ! La première des politesses est la ponctualité, s’offusqua une Brigitte agacée.
Le régime du moteur changea. Le départ était assurément imminent. Lucius, que l’inquiétude rongeait, se cala dans les bras de sa top pote, parce que cette combinaison, elle était trop douce. La lumière baissait et l’attente devenait invivable. Concentrée sur l’écran de son smartphone, Maud tapotait négligemment à intervalle régulier le bras de son voisin qui ne tenait plus en place. Tout à coup, des pas hachèrent le silence, suivis d’éclats de voix enjoués. Un baroudeur en chaussures de marche, précédé d’une adorable créature à la crinière rousse et bouclée, s’engouffra dans la cabine. Diego Rabot s’empressa de présenter des excuses.
— Salut la compagnie ! Désolé d’être en retard ! La SNCF et ses tracasseries sociales, un vrai roman ! expliqua-t-il en riant, nous avons de la chance de ne pas avoir loupé la marée !
Brian se leva pour lui donner une accolade fraternelle. Les deux hommes se connaissaient. Quelques années auparavant, Diego avait participé à une émission qui rassemblait dans une mascarade surfaite, navigateurs, alpinistes, explorateurs et autres aventuriers de l’extrême. Brian avait alors brillamment compté les points sur un plateau ceinturé de décors en carton, censés remettre en situation ces champions toute catégorie de la survie en milieu hostile. Une farce suivie tout de même par des millions de téléspectateurs, ravis de vivre par procuration ces sports habituellement déconseillés aux humains normalement constitués.
— Hey ! Diego ! Ton tour du monde t’a permis un échouage de deux jours sur Oléron ?
— Brian, mon vieux, je ne savais pas que tu faisais partie de l’aventure ! Tu connais Marie ? demanda l’explorateur en resserrant son étreinte autour des frêles épaules parcourues de magnifiques boucles rouges.
La silhouette menue de Marie se détacha pudiquement des bras puissants qui l’encerclaient. Sa beauté fragile alluma une étincelle de jalousie dans les yeux de Maud. À deux doigts de se moquer, Ruth pensa qu’aucun ne devait éternuer sous peine de voir cette fluette, mais néanmoins séduisante poupée s’envoler. « Il a raison de la tenir, du vent est annoncé ! ».
Brigitte ne pouvait détacher son regard de l’incarnation du charme sauvage qui répandait son aura dans la cabine. « Le beau Diego est donc du voyage. » Elle se souvint avoir lu dernièrement un article sur cet étrange personnage qui racontait dans ses romans les expériences qu’il vivait aux quatre coins du monde. Le journaliste se disait rusé comme le singe qu’il avouait avoir goûté quelque part en Afrique, fort comme l’ours contre lequel il s’était battu, perdu dans les glaces sibériennes et patient comme le serpent, dont il avait une peur bleue. « Une telle ménagerie dans un seul homme et la peur panique de la petite bête, un comble ! »
— Qui ne connaît pas la fille de notre pop-rockeur national ? Eddy va bien ? Son dernier concert, waouh ! Une tuerie ! J’étais en transe ! La gloire des spots…, chanta l’animateur en simulant une étonnante voix rauque, les doigts curieusement crochetés dans une ceinture imaginaire. Non, plus sérieusement, le bouquin que tu as sorti sur ton père, ben je l’ai dévoré. Je suis un vrai fan !
Les splendides yeux émeraude s’égayèrent en même temps qu’une joue imberbe se collait à la sienne avant de passer à l’autre, respectant le protocole suranné des salutations avant COVID.
— Oyez ! Mesdames, messieurs, tout le monde est là, donc nous larguons les amarres en direction du fort Boyard ! grésilla une radio nasillarde.
— Le fort Boyard ! Donc, nous y sommes, murmura Ruth en agrippant machinalement ses mains au rebord du siège.
— Il n’y a pas de représentants de la maison d’édition avec nous ? s’étonna V.V.
— C’est bizarre, en effet, admit Lucius.
— Ils nous attendent sans doute au fort, suggéra Brigitte. Ce reportage est important pour la promo des livres donc ils seront présents, c’est certain !
Sur le quai, deux marinières s’empressèrent de libérer les aussières de la vedette et le moteur rugit dans une gerbe liquide. Diego et Marie-Rose, déséquilibrés par ce mouvement subit, s’affalèrent aux côtés de Brian. À cet instant, si la jeune femme avait entraperçu le singulier rictus qui déforma le visage de l’animateur, sans doute aurait-elle renoncé à embarquer.
En quittant Boyardville, tous sentirent que la mer n’était pas calme. Le bateau fendait les vagues et au loin, le littoral se détachait parfaitement dans l’horizon, signe de mauvais temps. Malgré tout, les conversations reprirent, comme pour combler le silence dérangeant qui s’installait. Ruth, elle, restait muette et triturait de plus en plus fort le simili qui n’en demandait pas tant. Elle transpirait. Fermant les yeux et s’obligeant à ralentir sa respiration pour tenter de se calmer, elle ne put empêcher les images cauchemardesques qui terrifiaient ses sommeils, de revenir frapper à la porte de sa mémoire. Elle serra les dents.
La petite fille aux longs cheveux bruns courait sur cette maudite berge avec cet horrible chien qui lui sautait dessus en permanence pour jouer. Elle riait aux éclats. Un rire d’enfant. Devenu insupportable. Sa respiration se bloqua et machinalement ses mains s’agrippèrent à son chignon. Elle connaissait trop bien la fin de la scène. Le cabot allait la bousculer. La fillette vacillerait avant de tomber dans les eaux sales et glacées de la Seine. Un hurlement. Des gestes désordonnés. Des suffocations incontrôlables. Et la douleur. Une douleur atroce qui allait se répandre dans ses voies respiratoires et ses poumons. Un combat perdu d’avance, puisque l’étape d’après c’était le vide, le silence, le néant. Des mains la secouaient et des voix parvenaient à son cerveau. Ruth ouvrit les yeux. Hagards.
— Madame, vous vous sentez bien ? murmurait V.V. en martyrisant son poignet afin, disait-il, de sentir son pouls.
— Oui, merci, ça va. Un petit malaise, rien de grave, rétorqua-t-elle sèchement, je sais bien qu’il ne faut jamais embarquer le ventre vide.
Étonné de cette réaction, l’homme en costume lâcha son bras.
— Ben, ça tombe bien, un festin nous attend, d’après l’invitation que nous avons reçue ! rigola Lucius confirmant que lui aussi avait faim.
Au moment où il prenait la pose, un pied sur l’étrave et les deux mains fermement agrippées à la grosse canne à pêche de sport dernier cri pour laquelle il était sponsorisé, il n’eut pas le temps de fixer l’objectif. La pirogue fut déstabilisée, et malgré une ultime tentative pour retrouver l’équilibre précaire contre lequel il se battait, il fut projeté dans les eaux boueuses et tièdes du Mississippi. Cette fois le poisson-chat avait gagné, il emportait au fond un matériel hors de prix. Diego remonta à la surface et exprima sa colère à qui voulait bien l’entendre. C’était pas faute de l’avoir dit. Une pirogue ? Quelle idée stupide ! Qui utilisait ce genre d’embarcation aujourd’hui ? Il avait demandé un bateau plus stable, mais le photographe trouvait l’image moins glamour ! Foutaise ! Il était splendide le résultat ! Bravo ! Belle embauche ! Le zodiac du staff approcha et un technicien lui tendit la main afin de l’aider à se hisser à bord. Au loin, un vol d’oiseaux prit le large, sans doute effrayés par les mugissements retentissants de l’explorateur qui venait de perdre son chapeau fétiche. Leurs cris résonnaient comme de joyeuses moqueries.
— Merde ! Retour sur la berge, il faut que je me change ! Fred, tu as eu le temps de faire des prises ?
Devant la négative contrite du photographe, sa rage monta d’un cran.
— Je le tenais bordel ! Je le tenais ! Il va falloir des lustres pour en chopper un aussi gros ! Merde !
Un jeune homme se jeta à l’eau et tenta de sauver la pirogue de la noyade. De toute façon, Diego ne voudrait sûrement pas rembarquer. Sur la rive en face, une équipe de pêcheurs professionnels remettaient son matériel à l’eau. Ils se murmuraient des secrets et des savoir-faire en ronchonnant. Ils n’étaient en effet pas sûrs d’être en mesure de prendre un autre spécimen aussi gros. Celui-là était exceptionnel par sa taille. Il devait mesurer au moins deux mètres et peser une bonne soixantaine de kilos. Ce pantin en treillis que le président de leur association leur avait imposé était assurément un guignol. Pas capable de sortir le moindre poisson ! Ah ! Il avait du bagout, une vraie tenue de baroudeur, à la poussière près, et une belle gueule, mais question technique, c’était un cancre ! L’un d’eux commença à ricaner, pensant à la fameuse scène dans laquelle De Funès gagnait un concours de pêche grâce à un complice immergé qui accrochait au bout de sa canne des dizaines de poissons, à chaque mouvement de son pied contre la berge. Ils y étaient presque. Quelle mascarade ! Bof ! Le mec leur avait payé le voyage, après tout, ça valait le coup. Pêcher dans le Mississippi, tous frais payés, restait une expérience qu’il n’aurait pas pu rater. Un autre pêcheur scrutait les bords de rives pour s’assurer qu’aucun autochtone ne les surveillait, car cette mise en scène était ridicule. Les Amerloques en mourraient de rire pendant longtemps en racontant les tribulations des petits Frenchies à la pêche au gros !
En atteignant la rive, Diego retira brutalement ses vêtements trempés et s’empressa d’enfiler une chemise propre, prenant soin, pour faire plus vrai, de froisser un peu le col et les manches. Il finissait de boucler sa large ceinture en cuir, quand son smartphone vibra au fond de son sac à dos. Sur l’écran illuminé, il constata que son éditeur avait déjà appelé cinq fois. Son dernier reportage photo n’était pas bouclé. L’équipe en charge de traduire les images de ses périples en mots devait être à l’arrêt. Pas suffisamment de matière. Son prochain roman ne sortirait pas à la date prévue. Un drame financier. Sans doute. Mais pas pour lui. En fait, il s’en moquait. Il avait le sentiment d’en avoir raconté assez. Du coup, il ne décrocha même pas. À la manière d’un chien, il s’ébroua pour tenter d’égoutter sa chevelure, replaça une mèche rebelle et ajusta le deuxième Stetson qui ne le quittait jamais. Au cas où.
La jolie Lilou fit son apparition, sans bruit.
— Tu veux refaire le maquillage, Diego ?
La voix sensuelle de cette fille le faisait craquer depuis leur départ à l’aéroport. Il devait se la faire avant la fin du séjour et commençait à sentir au fil des jours qu’elle ne serait pas contre. Il lui sourit. Charmeur.
— Oui, tu as raison ma belle, sinon je vais briller sur les photos.
Il s’assit sur le tronc mort autour duquel ils avaient rassemblé leurs affaires. Elle s’agenouilla devant lui et commença à lui poudrer la peau avec un matifiant, prenant soin de ne pas dissimuler la cicatrice qui aiguisait sa virilité. Il écarta les jambes afin de lui laisser la possibilité de se rapprocher davantage pour lui simplifier la tâche. L’odeur sucrée de cette beauté lui sauta aux narines, déclenchant en lui une irrépressible vague de désir. Sentant la douce pression de ses seins contre lui, il s’apprêtait à l’enlacer, quand son regard tomba sur une scolopendre géante en approche. D’un seul coup, il bondit à la manière d’un clown à ressort sortant de sa boîte, envoyant valser en même temps le poudrier, les pinceaux, le sac et la maquilleuse. La jolie poupée tomba à la renverse sans comprendre le drame qui était en train de se jouer. Diego, visiblement terrifié, s’éloigna rapidement en marche arrière, fixant l’insecte qui se réfugia aussitôt dans un interstice du tronc. Interloquée, Lilou l’interrogea du regard. Ce rapprochement fortuit n’était pourtant pas pour lui déplaire et elle ne comprenait pas ce brutal revirement de situation. Lui de son côté, grand explorateur devant l’Éternel, mais surtout au travers des médias, ne pouvait avouer la terreur que déclenchait chaque rencontre avec toutes les bestioles de la création, qu’elles soient rampantes, sauteuses, volantes, visqueuses, dangereuses ou non. Pour dissiper le trouble de la jeune femme, il vissa le chapeau sur sa tête et s’éloigna sans demander son reste, fustigeant d’abord le photographe qui n’en finissait plus de nettoyer ses appareils, puis le groupe de pêcheurs qui n’avait toujours pas eu une seule touche, malgré le matériel hors de prix qu’il avait mis à leur disposition !
Vendredi 27 septembre : 14h30
Le glas retentit dans le clocher de l’église du Château d’Oléron et résonna dans la cité fortifiée de Vauban. La pluie s’était invitée, fine, régulière et lancinante… Au diapason de ce jour triste de septembre.
Cinq longues années qu’il officiait sur l’île. Bourguignon y était maintenant comme un poisson dans l’eau. Il connaissait pour ainsi dire chaque famille sur ce bout de terre de trente kilomètres de long par dix de large. En vérité, abstraction faite de la haute saison, le reste de l’année, les îliens n’étaient pas si nombreux, même si les chiffres rapportés par la préfecture pour l’an dernier étaient en forte hausse. De plus en plus de baby-boomers quittaient les grandes villes pour venir s’installer dans le Sud-Ouest, une fois à la retraite. Par ailleurs, avec l’explosion du télétravail, de nombreuses familles faisaient le choix de la ruralité et le littoral restait une destination très prisée. Dans ce nouveau plan d’occupation du territoire, Oléron semblait avoir la cote. Bourguignon connaissait personnellement un certain nombre d’Oléronais, mais lui était vraiment connu de tous. Les médias avaient également bien relayé ses dernières enquêtes. La faute au président de la République qui était venu le féliciter en personne après la découverte du tombeau d’Aliénor1. Bourguignon restait perplexe quand il entendait dire que l’excellent taux de résolution de ses enquêtes et leur retentissement national étaient sans doute un atout dans l’attractivité touristique de l’île. Oléron avait la réputation d’être un territoire sécur. Qui l’eût cru ? Après tout, les estivants auraient pu manifester quelques craintes au regard des affaires et des crimes qui avaient émaillé la vie locale ces dernières années. Entre l’attaque de requin qui avait coûté la vie à un pêcheur de La Cotinière2, le trafic d’êtres humains lié à la prostitution3 qui avait également conduit à la mort d’une jeune femme, ou encore les histoires de naufrages sur Antioche4… Sans oublier la véritable chasse au trésor autour du tombeau d’Aliénor et la traque à l’homme que cette enquête avait entraînée… La vie sur l’île n’était pas un long fleuve tranquille. Loin s’en fallait !
Alors, en ce début d’après-midi, aux côtés de cette foule éplorée, habillé en civil pour éviter de trop se faire remarquer, Bourguignon avait écouté le prêche du curé, communié, prié avec les siens et partagé leur souffrance, qu’il avait faite sienne. Et pour cause ! Lui qui s’était marié ici même, un mois plus tôt, peinait à reconnaître les lieux en ces sombres circonstances. Le sermon destiné à rassurer les familles sur l’existence d’un avenir dans un ailleurs bienveillant et mérité touchait à sa fin, quand Bourguignon sortit soudain de ses pensées à l’évocation du nom de la victime par le curé : « Ludovic, Jésus-Christ t’accueille à ses côtés… »
Ludovic avait trouvé la mort une semaine plus tôt. Accident de la route. Neuf jeunes dans une voiture. Perte de contrôle du véhicule. Brouillard, et asphalte détrempé. Un samedi de sortie de boîte à six heures du matin. Le gamin devait jouer un match de handball l’après-midi même. Il n’aurait jamais cette chance de débuter la nouvelle saison pourtant annoncée pleine de victoires, au sein d’une équipe renouvelée et débordante d’ambition. Un destin brisé.
Bourguignon en était tout retourné. Jamais il ne pourrait s’y faire et pourtant, il en avait vu ! Évidemment, il était arrivé le premier sur les lieux du drame. Effroyable dénouement d’une fête entre jeunes de la génération Covid si contrariée trois ans plus tôt. Sans doute avaient-ils flirté avec le bonheur lors de cette nuit festive, arrosée d’alcool et égayée de substances illicites, censées rendre le quotidien plus joyeux. Un délire éphémère pour une peine éternelle. Profiter le temps d’une soirée, de l’esprit de ces meilleures années étudiantes, Bourguignon imaginait que tel était le but de cette virée entre amis. Raté ! Quel drame !
Vingt ans, joyeusement entassés dans le coffre d’une Peugeot 206, des rêves plein la tête saturée d’une musique rock endiablée, puis trois tonneaux et une course qui s’était terminée contre un tronc d’arbre. L’arbre avait survécu. Pas Ludovic. Il laissait derrière lui huit copains de son âge, détruits, rongés par les regrets et assommés de tristesse. Pourquoi eux ? Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Le temps n’était pas encore à la recherche des culpabilités. Cette heure viendrait bien assez tôt, et s’ils n’étaient pas tous décédés, tous venaient de gâcher leurs plus belles années. De la prison, il en serait sans doute question pour le conducteur – homicide involontaire –, mais quel immense gâchis ! La cloche la plus grave martelait sa rengaine sinistre, réveillant les pleurs et scellant l’agonie d’une famille. Ceux qui restaient. Ceux qui n’oublieraient jamais cette nuit de septembre. Ceux qui avaient vu leur vie basculer dans l’effroi. Le néant.
Plus tard, au cimetière, la première pelletée de terre jetée contre le cercueil sortit Bourguignon de ses pensées. Difficile pour lui d’être lucide. Comme dans un cauchemar, son corps était là, mais son esprit voguait ailleurs. Loin de ce lieu froid et morbide.
Peut-être était-ce là le sens des fréquents déménagements des gendarmes, régulièrement mutés vers de nouveaux lieux d’affectation. Ne pas trop s’investir auprès de la population locale, pour être en mesure d’assumer leur devoir, sans atermoiements. Sans quoi l’uniforme bleu finissait par ne plus faire peur à qui que ce soit… À trop côtoyer les gens, à presque les aimer, les gendarmes pouvaient-ils encore les protéger correctement ?
