Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Paris, 1981. Louis Verneuil, chirurgien à l’hôpital Saint-Antoine et accessoirement, vétéran d’Indochine, n’aspire qu’à une chose : la paix. Misanthrope et solitaire, il fait pourtant l’erreur un soir de céder aux charmes d’une jeune serveuse, elle-même dans le viseur d’un voyou à la solde de la famille Marzi qui a la mainmise sur la capitale. Une série de réactions en chaîne se met en place et Verneuil devient une cible. Une proie sauvage que personne n’aurait dû sortir de sa tanière. De règlements de compte en vendettas, Paname devient le terrain de chasse du chirurgien. Mais c’est compter sans la perspicacité d’un vieux commissaire désabusé et de l’arrivée d’une autre menace venant de Marseille : la famille Ludzig. Si seulement ils avaient laissé Louis Verneuil tranquille…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sébastien Bouchery est scénariste, comédien et réalisateur (théâtre et cinéma). Il a notamment écrit pour la Caisse d’Épargne et Décathlon, dans le cadre de publicités. Il a également interprété plusieurs personnages à travers des clips, courts et moyens-métrages qu’il a réalisés. Il est auteur de thrillers depuis une quinzaine d’années. À ce jour, il a publié dix-sept romans. Les plus reconnus sont :" - Cadran" (Prix France loisirs 2016)_"x000D_ - Dusk "(Élu parmi les meilleurs livres de poche 2018 par le magazine Elle)" - Hangman, les fantômes du bourreau "(Prix Dora Suarez 2022, catégorie Frissons)" - Draugen" (Prix coup de cœur La Cigogne noire 2023 ; Pris Cha Polar 2023)
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 362
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À Alain Delon,
Le dernier des géants.
Je dédie ce livre à la mémoire de ma maman partie trop tôt qui j’espère, de là où elle se trouve, sera fière de son petit.
Togo affiche une anxiété fiévreuse. Son visage perlé de sueur trahit l’inexpérience du néophyte. Accroupi derrière une benne à ordures, il maîtrise mal les tremblements qui lui paralysent les avant-bras. Dans ses mains moites, la barre de fer lui glisse des doigts.
Vingt minutes qu’il attend cette foutue camionnette.
Un petit fourgon floqué de l’enseigne PANADISTRI. Depuis dix jours, Togo observe le mouvement des livraisons de la compagnie de distribution. Dix longues nuits durant lesquelles, perché sur la murette du dépôt du magasin AMUZ’TOI, planqué derrière l’énorme benne qui sert de trash, il comptabilise tout. Le personnel, les temps de livraison, le nombre d’allées et venues qui animent l’entrepôt. Dix nuits à se les geler en espérant qu’un grain de sable viendra gripper la machine et le fera renoncer. Pas de bol, chez AMUZ’TOI les opérations sont réglées comme une montre Suisse.
Le fourgon arrive d’habitude à vingt-deux heures tapantes. Pendant dix minutes, grand maximum, il stationne dans la ruelle, le temps pour le livreur de décharger ses commandes et faire signer le bon de livraison par le magasinier. Ensuite, le type remonte dans sa camionnette, contourne le magasin et s’engage sur le boulevard Diderot en direction de la place d’Italie.
Dix minutes pour passer à l’action. Pas une de plus.
Togo jette un coup d’œil sur sa droite. Son regard croise celui de Rize, son complice. Les deux sont à peu près du même âge. La petite vingtaine. Rize est grand, costaud et sûr de lui. Tout l’inverse de Togo qui parvient tout juste à imposer le charisme nécessaire à son « activité » de petite frappe. Lui, la peau noire, de taille moyenne et plutôt sec, il arbore davantage le physique d’un doulos que celui d’un voyou chevronné.
Contre toute attente, l’opération de ce soir, c’est son idée. Une initiative qui a germé à la seule fin d’impressionner Hadjed Marzi, le « patron » de la pègre locale.
Togo a soumis son plan à Rize qui s’occupe en principe de vendre le crack de Marzi aux banlieusards de la porte de Clignancourt. Petite main de Nazar Birkoff, l’un des capitaines de Marzi, Rize prend tous les boulots à sa portée et ne fait guère de différence entre un gonze chevronné et un gusse comme Togo. Il range « la racaille » dans une seule et même division : les mecs. Pas de différence entre les tordus. Si l’affaire lui remplit les poches, il accepte le job, point barre. Et d’après Togo, le coup de ce soir rapportera de quoi s’attirer les faveurs du boss.
Un faisceau lumineux s’étire dans la ruelle et allonge ses ombres sinistres. Le ronronnement du moteur ne laisse aucun doute. Le fourgon arrive. Togo prend une grande inspiration et resserre son étreinte autour de la barre qu’il tient entre ses doigts ankylosés.
Le véhicule s’arrête devant le portail du dépôt. Le chauffeur sort de la cabine, puis contourne la camionnette pour avertir de son arrivée. Tandis que le portail glisse le long de ses rails dans un horrible chant métallique, le type actionne déjà les vérins de la porte arrière du fourgon.
Togo, tendu comme un arc, adresse un signe de la tête à l’intention de son complice. L’autre lui répond. C’est le signal. Chacun de leur côté, ils surgissent de l’obscurité et se ruent tels des loups en direction du véhicule. Rize, armé d’une barre à mine, explose la vitre côté conducteur.
Togo se fige devant le magasinier.
— À genoux ! À genoux ! hurle-t-il.
Le magasinier obtempère sans rechigner et a même le réflexe de s’allonger ventre à terre, bras et jambes écartés.
Le chauffeur apparaît à l’angle du fourgon, poings serrés et les tempes striées de veines saillantes.
— Viens là, espèce de loufiat, tu vas prendre une danse !
Plus effrayé que surpris, Rize recule d’un pas et brandit son arme de fortune comme s’il dressait un bouclier.
— Fume-le ! lui hurle Togo.
Le chauffeur mesure près de deux mètres et ne semble pas plus impressionné par les deux assaillants que s’il s’agissait d’un couple de chatons jouant avec une pelote de laine. Rize, dont l’orgueil efface la raison, se précipite sur son adversaire les bras en l’air, sans s’occuper du poids de la barre à mine qui à défaut de le déséquilibrer, le ralentit dans son geste.
Le chauffeur lui saisit les poignets avant-même que le jeune Rize n’abatte son gourdin métallique sur son crâne chauve et bosselé. Le mastard lui décoche un coup de genou dans le ventre. Rize se plie en deux. Sa barre à mine lui échappe des mains et résonne en écho sur le goudron et contre les façades du quartier.
Pétrifié par la trouille, Togo assiste à la scène, incapable de réagir. Une seconde d’inattention donnerait au magasinier, allongé face contre terre, quelques desseins héroïques. De toute son âme, il prie le dieu des racailles pour que Rize se ressaisisse et massacre le chauffeur devenu colosse enragé.
Le titan, sans doute élevé aux torgnoles et aux violences conjugales, n’entend pas qu’on piétine impunément sa zone de confort. D’une main, il saisit Rize par la nuque et entraîne sa tête contre la carrosserie de la fourgonnette avec une violence inouïe. L’impact creuse un renfoncement dans la tôle. Le bruit sourd et flasque que produit le choc ressemble à celui d’une canette de bière qu’on écrase. Conscient mais sonné, Rize glisse le long de la camionnette et s’effondre comme un pantin désarticulé. Contre la carrosserie, l’empreinte gluante et irrégulière de son sang.
Togo se retrouve seul. Deux solutions s’offrent alors à lui : affronter le mastodonte en furie, ou prendre la tangente sans demander son reste. La deuxième option implique de raconter un bobard à Birkoff pour justifier d’avoir foiré le coup et laissé un mec sur le carreau. Le mieux, pour éviter les vrais ennuis, est encore de terminer le job, quitte à cracher quelques molaires dans le caniveau.
À son tour, Togo arme la barre qu’il tient entre les mains. Le cœur au bord des lèvres, il charge comme un buffle. Avec une dextérité qu’il ne se connaissait pas, il rabat son arme d’une façon rapide et chirurgicale. Alignement parfait. Le fracas des os du type qui vient d’allonger Rize n’en sera que plus savoureux. Ça devrait lui calmer la colère, au gros chauve.
Lorsque Togo abat sa massue, l’autre se protège du bras. Le coup porté parvient tout juste à lui péter le radius. Craquement sec qui ne freine pas le colosse. Le type semble insensible à la douleur. Un robot qui avance, avec pour seul objectif de le réduire en bouillie, ce noircicot qui ose le défier. D’un geste sec qu’il ne voit pas venir, le colosse le désarme et s’empare de sa piteuse barre de fer qu’il balance sur le côté. Le bruit résonne sur l’asphalte. Et Togo regarde son arme glisser sous un bac poubelle comme un serpent qui détale.
À présent désarmé, Togo comprend que le dieu des racailles l’a oublié. Le solde des comptes à payer, c’est maintenant. Il va passer à la caisse et la note sera salée. Option deux : fuir. L’idée lui a déjà traversé l’esprit en cas de pépin, sans le convaincre.
— Tu aimes aller sur le trimard1, négro ? aboie le chauffeur. Je vais t’en donner moi, de l’exotisme.
Alors qu’il s’apprête à mettre son plan de repli à exécution, Togo sent deux bras s’enrouler autour de ses épaules. Une pieuvre ? L’étreinte brutale lui arrache un râle de stupeur. Le magasinier devenu héros s’est relevé et le ceinture de toutes ses forces.
— Vas-y, Albert. Bigne2 -lui les aquigeuses3 qu’il fasse nuit noire !
Le chauffeur décoche un clin d’œil entendu au magasinier avant de frapper. Togo voit un poing se lever et redescendre avec violence. Sa poitrine encaisse. Sous l’impact, il a l’impression d’entendre craquer ses côtes. Le souffle coupé, il cherche un bol d’air. Ses jambes l’abandonnent. Si le magasinier ne lui servait pas de béquille, il se répandrait sur la chaussée comme une flaque d’huile.
— Albert, j’appelle les flics ou tu continues à le faisander ? demande le magasinier.
— Ce n’est pas le premier que je mets à l’amende, répond le prénommé Albert. Je vais lui faire passer l’envie de bouler à Pépé le Moko.
— Et pour le fourgon, comment tu vas expliquer ça à ton beausse4 ?
— J’ai un copain carrossier, je m’arrangerai. En attendant, redresse un peu ta souris5 que je lui laisse un dernier souvenir au négro.
Le magasinier donne un coup de rein afin que Togo corrige sa posture. Le chauffeur arme son bras et lui décoche un uppercut en pleine mâchoire. Un coup de marteau. Cette fois, Togo embrasse le bitume et crache une gerbe de sang qui éclabousse l’asphalte. Le magasinier ne cherche pas à le retenir.
La mâchoire de Togo n’est plus qu’une masse informe et sanguinolente. Un morceau de barbaque craquelé d’os et dents en désordre. Le sang coule dans sa bouche et il sent déjà les boursouflures lui enfler le visage.
— Tout ça pour des jouets, commente Albert. J’en ai connu, des gagne-petit, mais là, on touche le fond.
Les deux hommes se remettent au travail comme si rien ne s’était passé et laissent leurs deux assaillants ramper comme des rats empoisonnés vers un tas d’ordures.
Albert ne travaille que d’un bras, mais grimace. Après le coup reçu, le mal commence à irradier jusqu’à l’épaule.
— Tu devrais aller faire un tour à l’hôpital Lariboisière, lui conseille le magasinier.
— Il m’a pété l’os, ce con. Je suis bon pour me balader avec un bloc de plâtre en guise de manchette.
— T’as le temps de boire un café avant de filer ?
— Non, merci. Les émotions, c’est comme ma bourgeoise qui raconte sa journée, ça me donne sommeil.
Albert et le magasinier sortent dans la rue pour fermer l’entrepôt.
Rize et Togo ont disparu.
1 La route, le chemin. Sous-entendu voyager
2 Casse-lui
3 Les dents
4 Patron
5 Sous-entendu fiancée
Le sang coule dans le lavabo. Beaucoup. Mélange de pourpre et de savon moussant sur les rebords de la bonde. La brosse qui lui sert à nettoyer les creux des jointures lui blesse l’épiderme. Louis Verneuil se rince les mains et les sèche avant de se débarrasser de sa blouse et de la charlotte qui lui démange le cuir chevelu depuis plus de trois heures.
Il s’asperge le visage puis lorgne sa Breitling qui affiche 22h35, avant de la glisser autour de son poignet.
Une soirée déjà bien entamée, sinon foutue. L’opération a duré près de quatre heures. Une ostéosynthèse par plaque. Chirurgien à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, Verneuil est passé maître en matière de chirurgie de la main. Depuis quinze ans, il officie au cœur de l’institution, et s’est fait un nom et une belle réputation.
Ce soir, il est fatigué. Ses yeux le démangent et Verneuil n’aspire qu’à une seule chose : faire retomber la pression dans son troquet de la rue Chaligny. Après avoir pris une douche, il enfile son costume gris clair et sa chemise blanche, glisse dans son pardessus et quitte les vestiaires de l’hôpital.
Dans le couloir qui mène au garage du personnel, il croise infirmières et aides-soignants qu’il salue poliment. La tête encore au bloc opératoire, il grimpe dans sa CX puis contourne le grand bâtiment par la rue Crozatier. Au bout de cinq minutes, il trouve une place à cinquante mètres du Saint-Loup, un bar qui fait aussi office de cabaret trois soirs par semaine. Le quartier général de Verneuil. L’endroit où il passe ses soirées après de longues interventions, armé par la froideur de sa personnalité qui lui confère un parfait anonymat au milieu de cette masse de fêtards et d’égarés.
Ce soir, Lola Janson anime la soirée de son registre années folles. Sur la quinzaine de tables parsemées à travers la salle, seulement quatre sont occupées. Le reste de la clientèle se disperse entre le bar et l’avant-scène.
Verneuil se fraie un chemin pour rejoindre la première catégorie. Il commande un double scotch et allume une cigarette. Deux bonnes bouffées et il pourra enfin oublier cette journée.
Nelly Jensac quitte le café L’argot, rue de Montreuil, à la fin de son service. L’établissement ouvre ses portes à cinq heures et demie du matin pour accueillir les ouvriers et les matinaux, offre un plat du jour à midi et baisse le rideau aux alentours de vingt et une heures. Puis les employés nettoient le bar et le patron clôture les comptes. C’est le moment de tirer le solde de la caisse. Nelly ne rejoint jamais son domicile avant vingt-trois heures, le temps pour elle de remonter la rue de Reuilly, jusqu’au numéro 27. Une routine. Six jours par semaine et douze mois sur douze.
Un quotidien monotone et régulier qu’elle partage sans le savoir avec Togo, un jeune noir issu du quartier de Clignancourt.
Le garçon passe ses soirées à observer Nelly, avec dans les yeux un panier de promesses qu’il rêve de lui offrir. La jeune fille, âgée de vingt-deux ans, connaît Togo pour l’avoir rencontré plusieurs fois à l’Argot. Le garçon s’est toujours montré gentil avec elle, voire mielleux compte-tenu du milieu dans lequel il se vante d’évoluer. Toutes les fois, elle l’a vu en compagnie de gens bizarres, peu recommandables. Ils ont échangé quelques banalités. Pour Togo, dans sa tête un peu bancale, Nelly est devenue une amie proche ; peut-être même une conquête potentielle. Pour elle, le garçon n’est qu’une connaissance, un pauvre type à qui elle ne rend que la politesse d’un bonjour. De plus, le jeune homme n’est guère fréquentable. Peut-être même dangereux. Mieux vaut pour elle se montrer la plus courtoise possible et ignorer le reste.
Alors qu’elle s’apprête à tourner à l’angle de la rue de Reuilly, le garçon l’interpelle. En se retournant, elle ravale un cri de stupeur. Le visage de Togo présente une ecchymose sur tout le côté gauche de son visage. La pommette enflée, les lèvres fendues et l’œil presque fermé, il la rassure en dressant ses mains devant lui.
— N’aie pas peur, c’est moi. Togo !
— Mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Togo préfère se taire. Son aventure du soir est un désastre. Avouer à la fille qu’il convoite qu’il s’est fait rosser par un chauffeur de camionnette tandis qu’il essayait de lui voler sa cargaison, c’est passer pour un crétin. Surtout qu’avec Rize, ils étaient à deux contre un. Deux à se ramasser la dérouillée de leur vie. Tout, sauf un exploit. Donc, ne pas en rajouter.
— C’est rien, bredouille Togo. Juste un échange de gnons à côté du stade. Un gosse se faisait racketter par trois lascars. J’ai été obligé de distribuer quelques mandales. Alors forcément, j’en ai pris une ou deux. L’important, c’est que le gamin soit rentré chez lui.
Togo est aussi bon menteur que mauvais voleur. Afficher sa virilité fait partie des mœurs et usages de la cité. Un homme doit rester un homme. Et les femmes adorent ça : les durs. Sans parler de l’argent et des belles voitures qui vont avec… C’est du moins ce que l’éducation du quartier lui a inculqué.
— Tu viens boire un verre ? demande-t-il. Je t’invite. Je parais pas comme ça, mais je suis un seigneur à la mode Éluard.
— Un seigneur avec la mâchoire en vrac et la tête enflée, persifle Nelly.
— T’inquiète ! C’est impressionnant, mais ça fait pas mal.
— Peut-être, mais je vais rentrer. Je suis crevée. Merci pour l’invitation.
Le visage de Togo se transforme devant le refus qu’elle lui inflige. Nelly s’en aperçoit et son cœur se met à jouer du tam-tam.
— Pas longtemps, une petite demi-heure, c’est tout, insiste-t-il. La plus belle de toute ta vie.
— Une autre fois si ça ne t’embête pas, répond Nelly, sachant qu’il n’y aura jamais « d’autre fois ». J’ai dix heures de turbin dans les pattes et j’aimerais me détendre.
— Je peux te faire un massage, si tu veux, rétorque Togo dont le sourire vicieux s’étire malgré ses lèvres tuméfiées. Mes doigts sont comme ceux d’une coiffeuse qui t’engueusent6 la nuque.
— Un autre jour, promis. Mais merci quand même.
À ces mots, Nelly tourne les talons et poursuit sa route, à cadence plus soutenue.
Togo reste coi. Seul et humilié dans sa virilité bafouée, il sent monter en lui une colère froide. Et puis on ne refuse pas la proposition d’un mec de Clignancourt. Ça ne se fait pas. Toutes les gonzesses raffolent des bad boys, c’est de notoriété publique. S’il claque des doigts, la nana doit dire oui, sans rechigner. C’est comme ça. Mais la Nelly, au lieu d’obéir, joue la salope de bourgeoise qui l’ignore…
Togo la rattrape, lui saisit le bras avec violence et l’oblige à pivoter.
— Pourquoi tu me manques de respect comme ça ? lance-t-il sans chercher à écouter une réponse. J’ai toujours été miel avec toi. Je m’attends pas aux courbettes dues aux dabesses7, mais au moins à quelques attentions trombolantes8.
Effrayée, Nelly est partagée entre l’envie de hurler et celle d’accepter la proposition afin de rentrer en un seul morceau. Elle ose une dernière tentative.
— Ce n’est pas contre toi, Togo, mais je bosse comme une dingue et je t’assure que je suis vraiment fatiguée. Je me trimballe avec mes talons depuis l’ouverture du café, j’ai juste envie de quitter mes chaussures et dormir. Il est tard.
— Tu me connais, continue Togo comme s’il n’avait rien entendu. Tu sais que je suis réglo. On a bien sympathisé tous les deux, je te veux pas de mal.
— Je sais, ce n’est pas la question. Toi ou un autre, c’est pareil. Laisse-moi aller me coucher, s’il te plaît.
La voix de Nelly se fait plus chevrotante. La jeune fille est sans doute sur le point de fondre en larmes. Cette fois, dans ses yeux, de la terreur. Togo s’en rend compte. Lui, tout ce qu’il ambitionne, c’est passer un moment avec elle, se pavaner en sa compagnie au milieu de gens qu’il connaît, afficher la belle souris qu’il s’est levé. Frimer. Ce soir, la dernière chose qu’il souhaite, c’est griller sa dernière carte. Si Nelly a peur de lui, si elle se fait déjà une mauvaise opinion, ou s’imagine de sales trucs, c’est mort.
— C’est bon, je suis désolé, abdique-t-il. Je voulais pas te forcer. Juste te payer un verre et discuter, mais si tu peux pas, c’est pas grave. On fera ça un autre jour…
— Merci. Vraiment merci de ta compréhension, croit-elle bon d’ajouter pour masquer sa peur. On se reverra peut-être au café ?…
Togo prend cela comme une invitation, sans se douter un seul instant qu’il ne s’agit que d’une parade pour lui échapper.
— Ouais, bien-sûr. Pas de problème. Je passerai, juré.
Nelly esquisse un semblant de sourire et s’éloigne sans marquer son affolement. Peu à peu, ses craintes s’estompent. Et lorsqu’elle est convaincue qu’elle ne risque plus rien, elle sort une cigarette de son sac et l’allume.
— C’est quoi ton petit nom ? la hèle Togo. Je t’ai jamais demandé.
La jeune fille se retourne et pense préférable de lui répondre. Mieux vaut s’en débarrasser, une fois pour toutes.
— Nelly.
— OK, alors salut Nelly ! N’oublie pas, moi, c’est Togo. On se revoit bientôt !
Ce qui dans son langage signifie demain. Ça, Nelly ne le sait pas. Enroulée dans la fumée de sa cigarette, elle lui répond par un sourire et s’éclipse.
6 Caressent
7 Reines
8 Amoureuses
À l’instant où Togo se retourne, une silhouette massive et familière se dresse devant lui. Plongé dans son ombre, le garçon se sent infiniment petit. Un nain. Un cloporte. Un moins que rien, quel que soit le sens du terme et aussi rabaissant soit-il. Et lorsque Togo reconnaît l’homme, son sentiment de médiocrité se mue en insignifiance.
Mains plongées dans les poches, Nazar Birkoff le foudroie du regard. Malgré l’obscurité, Togo croit percevoir, l’espace d’un instant, deux rubis flamboyants se consumer dans les creusets des enfers.
Birkoff : un mètre quatre-vingt-cinq drapés dans une redoutable aura sanguinaire. Jean délavé, rangers et long manteau de cuir. L’ange de la mort. Crâne rasé et bouc taillé avec finesse. Une double cicatrice, deux lignes parallèles, lui barrent le visage en diagonale.
— S… Salut Nazar, ça va, mec ?
Togo tend la main, dans l’espoir d’un check amical. Mais Nazar Birkoff garde les siennes dans ses poches. Le regard sévère, il jette un coup d’œil autour de lui et hume l’air tel un coyote reniflant sa future proie.
— Viens, on va causer, dit-il simplement.
Hésitant, Togo lui emboîte le pas. C’est la première fois que Nazar s’adresse directement à lui. D’habitude, c’est Rize qui sert d’intermédiaire.
Nazar et Togo se mettent à arpenter la rue, sans se préoccuper de personne. Les badauds les frôlent. Fantômes informes sans importance. Au loin, les lumières de Paris scintillent. Un ballet qui ressemble à une danse de feux follets.
— J’ai vu Rize, commence Nazar.
— Ah… Et ça va ?
— Il ressemble à un clafoutis mais il s’en remettra.
— On est tombés sur du lourd, là.
Nazar s’immobilise et fait face à Togo. Le visage du géant se rembrunit.
— Je peux savoir qui tu es ?
Togo, surpris, recule d’un pas.
— Mais… On se connaît, mec… Tu sais qui je suis, parvient-il à bafouiller.
— Je sais que dalle et je n’en ai rien à secouer. Si tu ne fais pas partie de mes relations proches et que tu joues les marioles, c’est que tu ne tiens pas vraiment à la vie.
Son ton est cassant, moqueur et menaçant.
— Je… je comprends pas, bredouille Togo.
— Écoute négro, je gère un business. Alors oui, on s’est croisés, mais juste parce que tu es un pote de Rize. Tu fais pas partie de mon staff, alors qu’est-ce que tu fous à toupiller9 autour de mes gars ?
Togo sent le vent tourner. L’autre n’est pas là pour lui parler de la pluie et du beau temps, encore moins de la douceur de la nuit. Comment espérer discuter d’égal à égal avec un type pareil ? Le Nazar, soit il est en train de le jeter sur le bas-côté de la route, soit il lui réserve une fin de soirée plus brutale.
— Je… j’ai demandé à Rize de me présenter à Hadjed Marzi, balbutie Togo.
— Hadjed ? Tu veux rencontrer Hadjed ? répète Nazar dont le visage se fend d’un sourire ironique.
— Oui, j’ai pensé qu’en venant lui offrir un petit business de jeux électroniques pêchés chez AMUZ’TOI serait un gage de… Comment on dit déjà ?… dévotion ?
Nazar Birkoff avance d’un pas vers Togo et enfonce son index dans la poitrine de ce négro qui parle beaucoup trop. La douleur infligée par les coups encaissés se réveille et Togo retient un gémissement.
— Écoute-moi bien, tocard de négro. Tu oublies cette idée. Jamais tu ne rencontreras Hadjed, sauf si Hadjed le décide. Et surtout si avant, JE le décide. Quant au reste, c’est aux capos d’en juger, vu ?
Togo opine. Pas la peine de gangrener la situation. Plus le géant lui enfonce le doigt dans le plexus, plus le jeune homme recule vers le rebord du trottoir.
— Ici, c’est mon secteur, poursuit Nazar. D’habitude, je me déplace jamais pour traiter ce genre d’esbroufe. Mais vu que Rize est un type que j’ai à la bonne et que pour l’instant, il n’est pas en mesure d’articuler un mot sans baver, je te le dis en face : retourne masser les pieds de ta grand-mère et t’approche plus de mes gars, c’est compris ?
— O… oui…
— Si je revois ta gueule de moricaud, j’en fais du Benco.
Nazar Birkoff n’ajoute rien à son avertissement. Togo se dit qu’il pourra donc repartir sain et sauf. Pourquoi ne pas profiter de la clémence de son interlocuteur pour jouer de culot ?… C’était maintenant ou jamais. Même s’il prend un risque inconsidéré.
— Je voudrais bosser pour toi, lâche-t-il enfin.
Le géant renfonce sa main dans le fond de sa poche. Les traits de son visage semblent s’apaiser. Puis, d’une voix adoucie et caverneuse :
— Allez, dégage.
Nazar fait demi-tour et s’éloigne.
— Nazar, je blague pas ! Je veux bosser pour toi !
Le géant s’immobilise et se retourne à peine.
— Tu es une mouille. Un cave. Et tes idées de blaireau des banlieues ont conduit l’un de mes gars, en l’occurrence un pote à toi, à bouffer de la viande en brique pendant trois semaines. Alors tu décanilles vite fait ou ton râtelier ressemblera à une tour du château d’Ussé.
Nazar s’éloigne puis disparaît dans les recoins obscurs.
Togo, que l’humiliation gagne pour la seconde fois de la soirée, reste muet. Tous ses rêves de bravade prennent fin. Il est condamné à jouer les petits lascars pathétiques. L’incarnation de l’insignifiance qu’il inspire à ceux qu’il admire et ne le voient jamais.
Un dernier événement renforce l’idée qu’il a de lui-même. Alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui, dans ce minable petit appartement qu’il partage avec son frère et sa mère impasse Avranche, il aperçoit au loin une ombre familière qui se glisse à travers l’obscurité des murs d’une ruelle. Celle de Nelly Jensac, vêtue d’une robe qui flotte autour de ses jambes courbées. Une tenue qui n’a rien à voir avec celle que l’on porte avant d’aller se coucher.
La jeune fille se dirige en direction de la rue Chaligny.
9 Tourner
D’un signe de la main au barman, Louis Verneuil commande un deuxième scotch. À aucun moment il ne se retourne pour profiter du spectacle. Les chansons qui lui parviennent aux oreilles lui suffisent. Et jamais il ne cherche un regard dans la foule. Si les autres sont là pour s’amuser, lui est accoudé au bar pour oublier. Les conversations, les rires et le tintement des verres lui évitent de trop penser. Verneuil préfère se perdre dans son verre d’alcool. Il en éclusera encore un ou deux, puis rentrera chez lui, rue d’Écosse, à proximité de la Sorbonne, à un peu moins de quatre kilomètres d’ici. Comme d’habitude, il sera presque minuit. L’esprit embrumé, il ira ensuite se coucher avec un livre de Jean-Patrick Manchette entre les mains, et s’endormira. Demain matin, il rejoindra l’université pour donner son cours du mercredi.
Mis à part le patron qu’il salue d’un mouvement de la tête lorsqu’il le croise, Louis Verneuil ne tient à partager aucune amitié au Saint-Loup. Ni même un verre avec quiconque. Il vient là en anonyme et compte bien le rester.
C’est à ce moment-là qu’une jeune femme s’installe juste à côté de lui, sur le tabouret voisin. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux châtains lisses et détachés cascadent sur ses épaules nues. Elle porte une robe fuchsia cintrée à la taille et une paire de chaussures à talons. Son rouge à lèvres est assorti à sa tenue. Malgré son regard harassé, la fille est magnifique. Une fatigue lasse et belle.
L’inconnue commande un Gin tonic et une assiette de toasts à la tapenade.
Ils restent ainsi côté à côte sans rien se dire. Ce mutisme qui pourrait être gênant convient à Louis Verneuil. Puis, lorsque la fille coule un regard curieux sur sa droite, elle le remarque. Sans qu’elle s’en rende compte, son regard se frise.
L’homme qu’elle n’avait pas vraiment remarqué doit avoir entre quarante-cinq et cinquante ans. Il n’est pas mal conservé. Plutôt beau, avec ce charme indéfinissable que savent afficher les futurs vieux beaux. Brun, et cheveux coiffés vers l’arrière avec une petite mèche rebelle qui lui barre le front, les tempes qui commencent à blanchir. Juste ce qu’il faut. Regard d’un bleu turquoise. Quelques rides d’expression au coin des yeux et autour de la bouche. Épaules larges et taille moyenne, silhouette svelte et vêtements classiques qui donnent au gars une certaine prestance.
Elle-aussi ne vient ici que pour se délester du fardeau de ses journées. Une à trois soirées par semaine. Le Saint-Loup regorge de classes sociales différentes, mais aussi de catégories psychologiques tout aussi intéressantes.
La fille décide d’ébranler le mur qui la sépare de cet homme au regard perdu.
— Dure journée ?
Louis lui retourne un regard sans profondeur, et se contente de hocher la tête.
— Ouais, comme tous ces baltringues autour de nous, croit-elle bon d’ajouter.
Louis ne répond pas. Il la dévisage. Simplement.
La fille sort un paquet de cigarettes de son sac et en glisse une entre ses lèvres.
— Du feu ? demande-t-elle.
Louis esquisse une moue. Elle le dérange. Mais peut-il réellement l’envoyer balader ?
Il allume son briquet et le tend en direction de la cigarette. La fille inspire deux longues bouffées et Louis range son Zippo.
— Merci.
En guise de réponse, Louis la gratifie d’un nouveau hochement de la tête avant de replonger dans sa mélancolie.
La fille tourne sur son tabouret et observe « la populace ». Les gens semblent heureux. Du moins, en apparence. Ils sont là pour ça, non ? Alors elle sourit et s’imagine la vie de tous ceux qui viennent manger ou danser. L’argent ne semble pas faire défaut, tandis qu’elle doit se contenter d’un seul verre par sortie. Ici, on ne distingue plus la haute société des bas-fonds. Tout se mélange dans le chahut tamisé des spots, les reflets des habitués dans les glaces, les bruits des discussions, le martellement des basses.
Et ce type, là, à côté, pourquoi est-il ici ? Il n’a pas tellement le profil de la clientèle. Elle ne se souvient même pas l’avoir déjà vu au Saint-Loup.
— Peine de cœur ? tente-t-elle.
Louis la dévisage une nouvelle fois. De quoi se mêle-t-elle, celle-là, avec son air rincé et ses yeux cernés ?
— Non, grogne-t-il.
— Une mauvaise nouvelle ?
Louis inspire. Voilà qu’elle lance la conversation, maintenant. Pour lui, la vocation du Saint-Loup n’est autre que l’enivrement et de la solitude.
— Pourquoi faut-il tordre le cou à une peine de cœur ou une mauvaise nouvelle pour boire un verre seul ?
— Parce qu’il y a ceux qui sourient, et puis il y a les autres…
— Philosophe ? demande Louis en vidant son verre et en adressant un signe au barman pour qu’il le resserve sans attendre.
— Observatrice.
— Et dans quelle catégorie vous placez-vous ?
La fille sourit en coin. Maline et charmeuse à la fois.
— La même que vous, j’imagine.
— Vous imaginez mal, mademoiselle. Je n’ai pas le souvenir de vous connaître et je n’ai pas envie d’en faire l’expérience.
Louis porte le verre à ses lèvres tandis qu’elle tire une taffe sur sa cigarette. L’air de rien, elle l’observe du coin de l’œil.
— C’est vrai, finit-elle par répondre. Donc, ça vous ennuie de discuter avec moi ?
— Assez, oui, rétorque Louis qui sort quelques billets pour en déposer deux sur le bar.
— Pourquoi ?
Louis remercie le barman et se lève. Puis il s’accoude au bar et plonge son regard acier dans celui de la fille.
— Parce que j’ai deux fois votre âge et que je ne tiens pas à finir en prison.
Cette fois-ci, la fille lui retourne un sourire éclatant, presque ironique.
— Vous ne doutez de rien, vous.
— Peut-être, mais je préfère être prudent. Rentrez chez vous, mademoiselle, et reprenez votre vie en main. Votre place n’est pas ici.
— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?
— Rien.
— Vous me trouvez laide ?
— Non.
— Jolie ?…
— Oui.
— Alors…
— Alors quoi ?
La fille ne répond pas, mais préfère jouer de sensualité. Avec discrétion, elle passe sa langue sur ses lèvres charnues. Louis comprend son petit manège. Toute cette parade n’a aucun effet sur lui.
— Vous avez quel âge ? demande Verneuil.
— Vingt-deux ans.
— Vous avez conscience des risques que vous prenez à accoster un inconnu ?
— Je ne vous plais pas ?
Louis reste silencieux. Pourquoi prolonger une rencontre qui glisse vers le mauvais plan ? La journée a été dure. Une de plus, comme beaucoup d’autres au milieu d’une ribambelle de semaines toutes plus éprouvantes les unes que les autres. Tout ce qui l’afflige remonte en lui : les souvenirs d’un passé désagréable et ses romans noirs. Sa solitude que vient déranger cette fille. Le reste ? Pas grand-chose. L’ambition ? Elle est loin derrière lui. Des projets ? Avant, il pouvait s’offrir ce qu’il voulait. Maintenant ? Une femme ?… Est-ce qu’il le souhaite ? Une rencontre que le hasard lui jette dans les jambes. Comme cette nana de vingt-deux ans.
— Vous êtes une pute ? demande-t-il sans filtre et tout en gardant son air sombre.
La jeune fille fonce les sourcils. Cette fois-ci, il l’a touchée. Plein cœur de cible, comme aux fléchettes. Vexée, elle se rembrunit et lui répond d’une voix froide et cinglante.
— Minable ! Comment osez-vous ? Une femme inconnue vous parle et c’est une pute. Lamentable. Quel genre de type êtes-vous ?
— Un fataliste. Je n’aime pas les détours, voilà tout.
La fille se radoucit. Le regard avec lequel il la dévisage maintenant la fait chavirer.
— C’est votre façon d’aborder les femmes ?
— C’est vous qui m’avez abordé, rétorque Louis qui s’apprête à partir.
— C’est juste.
Verneuil salue une nouvelle fois le barman, contourne la jeune femme toujours sur son tabouret et sort du bar.
À l’extérieur, la nuit est glaciale. Une petite couche de givre recouvre déjà les pare-brises. Les lumières se reflètent sur les trottoirs. Col relevé, mains dans les poches et cigarette en coin de bouche, Verneuil se dirige vers sa voiture lorsqu’il entend derrière lui des talons claquer sur le bitume.
— Attendez !
Verneuil se retourne. La jeune femme du bar accourt jusqu’à lui.
— Ne me laissez pas seule ce soir, le supplie-t-elle avec dans le regard une mélancolie enfantine.
Verneuil l’observe de toute sa hauteur. Son visage impénétrable ne laisse aucun sentiment le trahir. Bonheur, colère, compassion ; impossible de le définir. Il n’affiche rien d’autre qu’une âme vidée de toute substance.
— Comment tu t’appelles ?
— Nelly.
— Où est-ce que tu crèches ?
— Rue de Reuilly, juste à côté.
Verneuil tire une dernière bouffée sur sa cigarette et l’expédie dans le caniveau.
— Je te raccompagne.
Nelly l’emmène jusqu’au numéro 27 de la rue Reuilly.
Pas un mot. Deux fois, leurs mains se frôlent. Un rire nerveux et une discret coup d’épaule quand Nelly se cogne contre Louis. Mauvais plan ?
Ils gravissent les quatre étages à pied. Sans se presser, persuadés l’un et l’autre de vouloir ce qui va arriver.
La jeune femme habite un appartement minuscule. Presque une chambre de bonne. Le lieu est épuré mais coquet. À l’intérieur flotte une douce odeur de chèvrefeuille.
Nelly saisit le col de l’imperméable de Verneuil, se hisse sur ses talons et colle ses lèvres contre les siennes. Elle donne un coup de pied à la porte afin d’enfermer leur intimité.
Depuis le trottoir, si un passant lève les yeux, il apercevra des ombres qui dansent devant la petite fenêtre du quatrième étage. La seule qui soit encore éclairée. Deux amants que la solitude et le hasard viennent de réunir. Un curieux ballet que peu de gens remarquent. Deux silhouettes anonymes qui acceptent de s’aimer, de se donner du plaisir ou de se battre comme tigre et dragon.
Ce jeu d’ombres chinoises anime la colère de Togo. Parce que lui, il les voit. À la lumière du réverbère de la rue, telle une poursuite sur une scène de théâtre, il serre les poings et rumine sa haine.
L’humiliation. Toujours l’humiliation.
Hadjed Marzi est assis derrière son bureau, au sommet d’un immeuble de quinze étages, avenue André Prothin, quartier de la Défense. Pour le tout Paris, il est le magnat des produits d’entretien. En quelques années, il a acquis de nombreuses entreprises pour fusionner dans un seul et même groupe : MARZI INC. Avec un conseil d’administration composé de seize membres, tous à sa solde depuis le début des affaires. Il est propriétaire de trois étages de l’immeuble qu’il occupe, ainsi que de trois appartements (rue Hoche à Argenteuil, avenue de Paris à Versailles, et un qu’il occupe la semaine au quatorzième étage de la tour où le siège social de sa société est implanté) ; quatre maisons (une dans le sud, une autre en Haute-Savoie, une troisième en Dordogne et un hôtel particulier à Mantes-la-Jolie, sa résidence principale où vivent sa femme et ses trois enfants).
La soixantaine assise, il dirige d’une main de fer tout un empire composé de différentes professions. Hormis les sociétés rattachées aux produits ménagers, il gère également cinq clubs dans Paris, trois entreprises de sidérurgie dans le Grand-Ouest, le Massif-Central et le Nord, deux imprimeries situées à Rambouillet et Saint-Étienne, et cinq casses automobiles à travers la France. Sans parler du commerce des plaisirs et de la drogue. Un nabab.
Pour ceux qui le connaissent à titre personnel, Hadjed Marzi n’a rien du philanthrope qu’il prétend être. Le pacha a la mainmise sur plusieurs arrondissements de Paris et dans des quartiers des grandes villes du pays. Dans les années soixante, il a créé un syndicat afin d’unifier plusieurs autres « grandes familles » à ses affaires. Placé sous la surveillance constante de la Police judiciaire depuis plus de dix ans, jamais Marzi n’a eu à craindre le démantèlement de son réseau. Casier vierge, au grand dam du commissaire divisionnaire Marconnet.
Marzi a passé une mauvaise journée. L’une de ses usines de sidérurgie est en route pour la faillite. Une entreprise créée en 1961 au cœur de la campagne de Ceyrat, en Auvergne. L’exode rural n’a pas fini sa progression et menace, à défaut de l’anéantir, des milliers d’emplois sur l’ensemble du territoire bucolique. Et c’est compter sans les appels incessants de sa femme qui exige de lui une présence plus soutenue auprès de leurs enfants dont l’un, François, doit choisir une université avant la fin du trimestre.
Lorsque Nazar Birkoff pénètre dans le bureau, il trouve son patron enfoncé dans son vieux fauteuil en cuir, cigare à la main, un verre de Cognac posé sur un guéridon, la mine défaite et le regard assassin.
— Bonsoir Patron. Vous vouliez me voir ?
— Sers-toi un Cognac ou une Fine, et assieds-toi.
Nazar se sert dans le bar qui jouxte la bibliothèque. Il opte pour un Cognac. Puis il s’assoit dans le fauteuil en face de son patron, de l’autre côté du bureau.
— Tu m’expliques, maintenant ?
— Vous voulez parler de la rue Cardinet ?
— Oui, je veux parler de la rue Cardinet, répond Marzi d’un ton impatient.
— Je vais régler ça, c’est une histoire de quelques jours.
— Combien ?
— Trois ou quatre, le temps de réorganiser les rues voisines et placer un gonze.
— Trois ou quatre… répète Marzi. Ça fait trois ou quatre jours de perdus.
— Les patrons de clubs et de cabarets ne sont pas si nombreux dans ce secteur. On se rattrapera rapidement. Et puis ça fera une pause à nos respectueuses10.
Marzi boit une gorgée de Cognac et tire sur son cigare.
— Il s’appelle comment, ton champion ?
— Rize. Il est jeune mais c’est un bon collecteur.
— Oui, ben ton cador est hors-course, maintenant. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Nazar, embarrassé, plonge les yeux dans son verre de Cognac.
— Il s’est fait embringuer par un tocard pour braquer la cargaison d’un magasin de jouets. Ils sont tombés sur plus futés et surtout sur plus costauds. Les mômes ont pris une volée.
— Et ton gusse, là, Rize, il est où maintenant ?
— À la Sordonnière. Le toubib s’occupe de lui.
La Sordonnière est une ancienne ferme rénovée destinée à accueillir les blessés ou les cavaleurs. Située en périphérie de Paris, dans un petit coin de campagne isolé, la bâtisse ne supporte aucun voisin. La planque idéale. Le lieu de convalescence parfait.
— Il est dans quel état ? demande Marzi.
— Nez cassé, fracture de la mâchoire, râtelier à changer et une paire de côtes à ressouder. C’est pas demain qu’il ira faire danser les frangines.
Marzi secoue la tête.
— C’est ça, ton personnel ? Des morveux qui jouent aux ruffians ?
— Rize travaille bien. La chnouf s’écoule par galons entiers avec lui.
— C’est bien joli tout ça, mais c’est pas la came qui fait ronfler le turbin et gonfler nos caisses.
— Quant aux clubs, Rize est redouté, poursuit Nazar. Les caves payent rubis sur l’ongle. Il sait se montrer persuasif.
Marzi se lève d’un bond et commence à faire les cent pas à travers le bureau.
— C’est peut-être un bon canasson, mais c’est aussi un sacré con, ton loustic ! Qui a bien pu lui fourrer une idée pareille dans la tête ? Aller braquer un camion de jouets ! Non mais je rêve !
— Un môme qui s’appelle Togo. Ça fait des mois qu’il veut intégrer l’équipe. Je pense qu’il a voulu faire preuve d’un peu d’imagination pour vous épater.
— M’épater, m’épater ! Et qu’est-ce que tu veux que j’en foute d’une cargaison de jouets, moi ?!
— Des jeux électroniques. J’imagine qu’il voulait écouler la came et vous donner le blé en marque de respect.
— Respect, mon cul !
Marzi vide son verre cul sec et se rassoit dans son fauteuil.
— Alors écoute-moi bien. Les vices de forme, ça se repère facilement. Je ne veux pas qu’on dise que le vieux commence à perdre des pions. Alors tu vas me retrouver ce « Togo », et lui confier la rue Cardinet.
Nazar se redresse sur son fauteuil.
— Mais patron, c’est un pauvre type, ce gamin. Il a pas la carrure pour…
— M’en fous ! Maintenant, c’est ton problème ! Faut réparer tes conneries, et à l’avenir, tu surveilleras mieux tes gars. Je te donne vingt-quatre heures pour le former et demain, je veux le voir caresser la rue Cardinet de long en large. Et je te préviens que si les étrennes ne me rendent pas mon sourire d’avril, ça va chier pour toi ! Compris ? Il veut une épreuve de force, je la lui offre.
— OK, patron, répond Nazar en se levant, conscient qu’il ne finira pas son verre.
— Débrouille-toi pour lui mettre la main dessus rapidement !
— Oui, patron.
Nazar quitte le bureau en silence, le regard bas.
Marzi fait pivoter son fauteuil pour se placer face aux immenses baies vitrées. Les lumières de la ville font ressembler le quartier de la Défense à un village de Noël minutieusement décoré.
10 Prostituées
Sept heures et quart. Le jour commence à poindre.
