Draugen - Sébastien Bouchery - E-Book

Draugen E-Book

Sébastien Bouchery

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Beschreibung

Katy Larson, romancière à succès, revient à Honey Falls, sa ville natale. Son retour va faire ressurgir d'anciens cauchemars, notamment la disparition de l'un de ses amis d'enfance, enlevé par Candel Wax. Ne pouvant résister à la tentation de régler ses comptes avec son passé, Katy Larson décide de retrouver l'homme acquitté au moment des faits et d'en finir avec lui. Mais son chemin est jalonné de pièges et de dangers, car Candel Wax reste l'assassin machiavélique qu'il a toujours été. Une curieuse alliance va alors devoir se former et un duel à mort s'engager.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

1KATYSOUTH KINGSTOWN, COMTÉ DE WASHINGTON, ÉTAT DE RHODE ISLAND – NOVEMBRE 2017

Katy Larson gardait les yeux fermés. Les soubresauts du wagon et l’agitation générale l’empêchaient de dormir depuis son départ de Pennsylvania Station à New York. Pas franchement de quoi se reposer entre les allées et venues incessantes des passagers se disputant la meilleure place devant la file d’attente des toilettes, et des hordes de gamins surexcités recouvrant leur sérénité après que leurs parents démissionnaires les eurent placés devant l’écran de leurs tablettes. C’était compter sans les pleurs nasillards et inconsolables des nourrissons enragés, et ce foutu voisin de la place B9 qui, indécrottable de son smartphone, entretenait une succession de conversations navrantes.

Seulement trois heures que le train avait quitté la gare et pourtant, le trajet semblait s’étendre comme une distorsion infinie du temps.

Le train ralentit enfin. L’entrée en gare était imminente.

Pas trop tôt, pensa Katy.

Elle jeta un regard en coin à son voisin et observa son oreille droite pour s’assurer qu’elle n’avait pas triplé de volume. Le maniaque du téléphone ricanait de sa voix irritante au possible.

Katy secoua la tête et quitta son siège. Elle saisit sa petite valise disposée dans le filet de sécurité au-dessus de sa tête et se dirigea à la hâte vers le sas de sortie.

Le train finit par s’immobiliser, sonnant le tocsin de la liberté.

Sur le quai, les futurs voyageurs s’impatientaient devant la cohue dramatique de lenteur déployée par les passagers sortants. Amassés devant les portes, ils obstruaient la fluidité des échanges.

Katy souffla d’exaspération.

Si comme les béliers, Dieu avait équipé les êtres humains de cornes en tortillons, elle aurait foncé tête baissée pour se frayer un chemin, dispersant la masse agglutinante à grands coups de berce.

Elle avait toujours eu du mal avec la foule. Mais là, c’était le pompon. Peut-être pensaient-ils tous qu’ils arriveraient plus rapidement à destination s’ils forçaient le passage avec la fougue d’un troupeau de bisons. Sans aucun doute. Raisonnement idiot, mais indubitablement humain.

Elle parvint à se tracer un sillon à travers l’essaim bourdonnant, avec pour seul objectif, la lumière voilée de la ville sous un ciel d’automne.

Elle traversa la gare, en profita pour jeter un coup d’œil sur la grosse pendule placée entre deux guichets, et glissa entre les portes coulissantes sur lesquelles étaient placardées des affiches annonçant la dédicace de la célèbre Katy Larson, romancière à succès spécialisée dans le roman d’anticipation. Elle les ignora et se retrouva rapidement sur le parvis de West Kingston Station.

Elle déposa la valise sur le trottoir dans un soupir d’anxiété.

Elle aurait pu remplir ses poumons des embruns de l’Atlantique, jouir ne serait-ce qu’une seconde d’un excès d’oxygène aux parfums d’iode et d’érables rouges. Mais ça lui était impossible.

Pas ici.

La périphérie de South Kingstown n’avait pourtant rien à envier au décor champêtre et montagneux de Boulder dans le Colorado. Des lacs, des forêts et des routes aménagées qui serpentaient à travers la nature luxuriante…

Habituellement, Katy appréciait le dépaysement. Le changement de décor, l’inconnu de nouvelles contrées… Elle n’en ratait pas une miette. Elle s’abreuvait de toutes les cultures, de tous les horizons. Mais revenir à South Kingstown lui était pénible. La ville représentait un premier pas vers le passé. Un passé lointain très bien à sa place. Dans l’un de ces albums de souvenirs dont on n’ouvre jamais la couverture.

Elle tira sur sa chevelure rousse qu’elle ramena en chignon. Sa silhouette fine mise en valeur par un jean serré et un blouson près du corps fit tourner quelques têtes. Elle ne le remarqua même pas.

Sur sa gauche, elle aperçut déferler sur elle un maigrichon de tout juste dix-neuf ans. Il était chétif, boutonneux, et le look de premier de la classe, qu’il entretenait avec acharnement, lui conférait des allures d’informaticien tout droit sorti de l’université du Rhode Island.

— Madame Larson ? Je suis Paul Wesker. Charlène Tildon m’envoie.

Katy tendit la main dans sa direction.

— Bonjour Paul. Ravie de vous connaître, dit-elle avec un sourire forcé.

Le gamin s’empressa de lui serrer la main pour en savourer la caresse d’une peau célèbre.

— Je suis tellement content de vous accueillir. Si vous saviez, c’est l’effervescence là-bas. En quittant Honey Falls, vous n’imaginez pas la file d’attente que j’ai vue devant la librairie.

Il marqua une pause, étouffant un rire gêné.

— Quand je vais dire ça à mes amis du club Space Game…

Bingo ! La première impression était la bonne. Un geek.

— Eh bien, nous allons voir ça, répondit Katy. Êtes-vous garé loin d’ici ?

— Non, juste à cinquante mètres. Je vais prendre votre valise.

Katy allait lui répondre que ce n’était pas nécessaire, mais le gamin avait déjà la poignée en main. Il était surexcité. Il la précéda de quelques mètres, la démarche hésitante. Il jetait parfois un coup d’œil par-dessus son épaule afin de s’assurer qu’il ne rêvait pas. Que c’était bien Katy Larson qui suivait ses pas.

Katy le laissa la guider jusqu’à la sortie du fer à cheval qui servait de dépose. Au loin, une Geo Prizm légèrement cabossée, mais franchement vieille les y attendait.

Ce tas de ferraille serait donc la passerelle qui la ramènerait à Honey Falls.

Katy prit sur elle et se faufila dans l’habitacle.

2

La radio diffusait une chanson dont les résonances électroniques se mélangeaient à une mélodie classique.

— Vous connaissez ? demanda Paul.

Katy regardait le paysage apaisant de la ville défiler devant ses yeux abattus. Kingstown Road, Allen Avenue, Willard, Edgwood Farm Road… Rien n’avait réellement changé en trente-quatre ans. Toujours les mêmes bâtisses, les mêmes parcs. Seules quelques enseignes avaient modifié leurs raisons sociales. Elle remarqua que la ville avait fait quelques efforts sur la rénovation des rues et la réfection des institutions. Mais l’âme de la cité était restée la même. Des maisons bordées de sapins, et un bien-être que n’importe quel Américain rêverait de s’offrir. N’importe quel Américain, sauf elle.

— Vous connaissez ce morceau, m’dame Larson ?

Katy abandonna les arbres et les maisons aux jardins scrupuleusement entretenus pour la prévenance intrusive de son chauffeur. Paul Wesker tentait de lancer une conversation qu’elle n’avait pas le cœur de relever. Là aussi, elle se fit violence.

— Le morceau ?

— Ouais, le morceau à la radio. Vous connaissez ?

— Cela me dit vaguement quelque chose, répondit-elle dans un demi-sourire.

— C’est The Duel, de Giorgio Moroder ! C’est tiré de la bande originale d’Electric Dreams. Un classique des années 1980.

— Ah oui, je me souviens. 1984, précisément.

Les yeux du jeune garçon se mirent à pétiller comme s’il venait de les arroser avec du champagne.

— C’est pas vrai ! Vous connaissez ?

— J’étais née, moi, à cette époque.

— Ouais, je reconnais que j’ai une culture un peu rétro… Mais c’est trop de la bombe, ce truc-là. C’est bien simple, chaque fois que je l’écoute, j’ai des frissons. Vous voyez, nous n’écoutons pas tous du rap.

Cette fois, Katy lui offrit un sourire chaleureux.

— Il paraît que vous êtes native de Honey Falls ? demanda-t-il.

— Je suis née à Barnstable dans le Massachusetts, mais j’ai effectivement grandi à Honey Falls.

— Je ne suis pas surpris que toute la population vous adule comme si vous étiez Jackie Kennedy. C’est incroyable. C’est la première fois qu’on reçoit une célébrité. Et une célébrité du cru, en plus.

— Vous êtes gentil, mais je ne suis pas vraiment une célébrité.

— Vous plaisantez ! Ça fait des mois que Charlène nous rebat les oreilles avec vos bouquins. Je vous ai vue à la télé, vous savez…

— La télé n’est qu’un support médiatique. Ce n’est pas elle qui me fait manger, ironisa Katy qui se sentait déjà gagnée par la lassitude.

Elle avait l’habitude des compliments et des promontoires à paillettes dus au culte de la personnalité. Mais elle n’était jamais parvenue à s’en accommoder. Les louanges, les regards courtisans, l’admiration. Trop de reflux intrusifs difficiles à supporter.

— En tout cas, je suis bien content que vous ayez accepté de revenir à Honey Falls. J’imagine que beaucoup de gens vous demandent.

Paul ne croyait pas si bien dire.

Les sollicitations pleuvaient et les réponses positives qui suivaient ne reflétaient qu’un maigre pourcentage. Mais cela faisait aussi partie du contrat, non seulement avec son public, mais surtout avec George, son agent.

« Katinette, (George Sidilson donnait toujours des noms ridicules aux artistes qu’il représentait, ce qui avait le don d’agacer la plupart d’entre eux), ma Katinette, tu sais que tes bouquins ne vont pas se vendre tout seuls. Ton éditeur met le paquet sur le marketing, mais il faut aussi que tu donnes de ta personne, même si ce n’est pas toujours marrant. »

Non, ce n’était pas toujours marrant. Entre les vieux briscards pleins aux as à qui tout était dû, les options de cession de droit qu’il fallait sélectionner et les voyages épuisants dont elle devait s’affranchir, il n’y avait pas de quoi se réjouir tous les jours.

Oh, d’autres la voudraient bien sa place, certainement. Elle n’avait pas le droit de se plaindre. La plupart du temps, les gens qu’elle rencontrait étaient charmants, elle en avait bien conscience. Mais ce pavoisement ne l’attirait guère plus qu’une corvée de bois en hiver dans le Montana.

Paul semblait être un gentil garçon, bien qu’un peu brouillon dans ses émotions. Elle n’avait pas le droit de le décevoir. Pas lui.

— Vous travaillez à la librairie ? demanda-t-elle pour la forme.

— Je fais quelques heures après le collège et les week-ends pour me payer un Mac. Mais on dirait que je suis tombé au bon moment. Vous savez que j’ai lu au moins sept de vos livres ? Vous en avez écrit combien ?

— Sept.

— Ouahhh ! Je les ai tous dévorés, vous savez. Surtout celui qui parle de la femme qui entre en contact avec son propre esprit, celui qui réside dans une cité futuriste. Comment s’appelle-t-il déjà ?

Paul claquait des doigts comme si, au premier clap, le titre du livre allait éclore dans son cerveau comme par magie.

— La projection des âmes, répondit Katy pour éviter de faire durer le suspense.

— Sacré putain de bon bouquin !

Katy esquissa un rictus. Elle était maintenant épuisée. Et la journée ne faisait que commencer.

— Depuis quand n’êtes-vous pas revenue à Honey Falls ?

Katy entrouvrit légèrement la vitre. Elle se sentait oppressée par les gifles du temps et les bavardages ininterrompus du jeune Paul.

— Trente-quatre ans, répondit-elle.

Le gamin écarquilla les yeux.

— Trente-quatre ans ? La vache ! Mais vous avez quel âge, ma parole ?

Paul se rendit immédiatement compte qu’il venait de franchir une barrière secrète. De celles dont on évite d’approcher par excès de confiance.

— S’cusez, m’dame Larson. J’voulais pas savoir votre âge. Je sais que ça ne se demande pas à une dame. Quand j’ai prononcé les mots, je me suis rendu compte qu’ils sont allés plus vite que mon intelligence.

— Il n’y a pas de mal, Paul. Je n’ai aucun problème avec ça. J’ai quarante-sept ans.

Nouvel élan de surprise pour le jeune libraire. Encore une comme celle-là et il était bon pour lâcher le volant.

Malgré lui, il observa le physique de Katy avec une lourde, mais mignonne insistance. Elle était gaulée comme une actrice de cinéma même si son visage affichait de délicieuses pattes-d’oie aux coins de ses yeux et une jolie parenthèse autour de sa bouche.

— Vous ne les faites pas du tout, dites donc.

— C’est gentil.

— Vous allez rester quelques jours à Honey Falls ?

— Non. Charlène Tildon m’a réservé une chambre au Blue Coast juste pour cette nuit. Je reprends le train demain matin.

— Ah oui ? Vous avez d’autres dédicaces en prévision ?

Non, Katy n’avait aucune autre date de prévue jusqu’à la mi-décembre. Mais pour elle, il était hors de question de passer plus de vingt-quatre heures dans cette ville qui lui avait valu les années les plus sombres de sa vie.

Encore une fois, son agent avait insisté afin qu’elle honore l’invitation de Charlène Tildon.

« Ma Katinette, tu ne peux pas refuser cette proposition. Tu es née là-bas. Les gens te connaissent. Ils ne comprendraient pas. Il est sûr que ce n’est pas à Honey Falls que tu garniras les caisses de ton éditeur et, par extension, les miennes, mais tu te dois de respecter la symbolique de ce déplacement. »

C’est ça, Georginou, tu n’as qu’à y aller à ma place, aurait-elle voulu lui répondre.

Mais comme la plupart de ses amertumes indigestes, la répartie était restée au fond de sa gorge.

— Non, je n’ai rien de planifié dans les prochains jours, finit-elle par répondre. Mais j’aimerais rentrer chez moi. Je me suis beaucoup déplacée ces dernières semaines. J’accuse le coup.

— Ah ouais, je comprends. Et puis, il y a peut-être un mari qui serait content de vous retrouver, hein…

Conscient qu’il venait une fois de plus d’outrepasser les frontières de la politesse, Paul se donna une tape sur le front.

— S’cusez, m’dame. Mon cerveau a dû geler la nuit dernière.

En guise de réponse, Katy le gratifia d’un rictus qui dévoila une autre ride d’expression tout à fait charmante.

— Le temps de quitter South Kingstown et on sera à Honey Falls dans moins de quinze minutes, commenta le garçon.

Moins d’un quart d’heure plus tard, la Geo Prizm croisa le panneau d’entrée d’agglomération. Sous le nom de Honey Falls apparaissait un slogan que seules les petites villes au tourisme développé se permettaient d’afficher. Celui-ci annonçait :

Ami touriste, lorsque vous quitterez Honey Falls, vous garderez un goût de miel au fond du cœur.

Katy secoua la tête.

Les premières maisons apparurent, toutes ceinturées par des allées de cyprès parfaitement taillés. L’air marin dispensait ses embruns à travers les rues.

Un rayon de soleil recouvrait les cimes des sapins et filtrait à travers leurs branches la douceur du littoral.

Katy se souvenait des balades qu’elle effectuait après la classe avec sa petite bande de copains. La plage, le marchand de glace, la fête foraine qui s’installait une fois par an, pour deux semaines, sur la place du Président Eisenhower. Elle se rappelait les messes du dimanche, les pique-niques dans le parc Wilkinson et les distances parcourues à vélo, les soirs d’été, alors que les rues illuminées de lampions donnaient à la ville un élan de festivité.

Lorsqu’enfin les magasins se dessinèrent à l’horizon, Katy fut parcourue d’un frisson qui n’avait rien d’une adorable émotion. Plutôt une sensation étrange aux échos obscurs.

La librairie dévoila sa vitrine devant laquelle s’amassait une file d’au moins cinquante personnes. Toutes attendaient l’arrivée de Katy Larson, l’enfant du pays venue rendre hommage à la ville qui l’avait vue grandir et s’épanouir.

Hélas, personne ne savait à quel point Katy Larson, la petite Katy comme l’appelaient les commerçants du quartier, aurait préféré être le plus loin possible de ces rues aveugles et muettes qui avaient participé à sa fuite, trente ans plus tôt.

3

Katy fut accueillie par le personnel de la librairie de Charlène Tildon avec les honneurs et attentions de rigueur. Bouquet de fleurs, petits fours issus de la meilleure pâtisserie de la ville, thé à volonté, et même une boîte de bonbons colorés aux saveurs chimiques.

Après les présentations, Katy avait pris place derrière une table drapée d’une nappe couleur magenta sur laquelle étaient empilés plusieurs exemplaires de La dune de l’oubli, son dernier roman.

Elle signa près de soixante-dix livres, avec différentes dédicaces personnalisées, même si les redondances s’affichaient inévitablement tous les quatre ou cinq exemplaires.

Pour l’occasion, Paul Wesker n’avait pas oublié d’inviter ses amis de l’université. Seulement deux d’entre eux étaient venus. Jake et Wilfried.

— Elle est plutôt cool. On a bien causé sur la route, avait dit Paul pour se faire mousser.

Ses amis l’avaient écouté avec la plus grande attention, même s’ils avaient eu du mal à croire tout ce que leur relatait le jeune libraire.

— Elle est bavarde. Je pouvais pas en placer une, s’était-il vanté. Je veux bien jouer les chauffeurs, mais bon, je ne suis pas barman et je ne suis pas là pour écouter les élucubrations égotiques des vedettes. Le star-system, c’est pas pour moi. C’est une femme comme une autre.

— C’est un canon ! s’était enflammé Wilfried.

— Ouais, elle est pas mal, avait répondu Paul. C’est vrai qu’elle a la peau douce.

— Tu l’as embrassée ? Arrête tes conneries !

— C’est elle qui m’a claqué la bise quand je suis arrivé à la gare. Comme ça. Direct. Sans se poser la question si oui ou non j’apprécierais. Mais bon, je n’allais pas la rembarrer. Vous savez quel âge elle a ?

Wilfried et Jake avaient secoué la tête.

— Quarante-sept balais. C’est elle qui me l’a dit. Moi, j’en avais rien à faire. Mais vous savez ce que c’est, on fait un bout de chemin ensemble, on cause et puis, une sorte d’intimité s’installe.

— Quarante-sept ? avait rebondi Jake. Oh là là… T’as vu son pétard ? Je ne savais même pas que ça existait… Demain, je veux bien croquer aux saveurs de la maturité…

Les amis de Paul avaient bu les paroles du gamin boutonneux comme ils auraient descendu un litre de lait devant Game of Thrones.

Le magasin tira les rideaux à dix-neuf heures trente.

Katy resta au pot organisé en son honneur, obligée de relater son enfance à travers les quartiers de la ville afin de jouer le jeu de son auditoire. Elle grignota quelques petits fours, puis trouva l’excuse d’un voyage éreintant pour demander à ce qu’on la conduise à son hôtel. Elle garda pour elle que le trajet n’avait duré que trois heures et cinq minutes, et qu’elle aurait parfaitement pu profiter de la bienveillance de ses hôtes autour d’une table de restaurant. Et pourquoi pas d’un verre au Cockatoo, un bar spécialisé dans les cocktails cubains, situé au bord de la plage ? Paul Wesker s’empressa de proposer ses services afin de ramener Katy Larson à son hôtel. Jake et Wilfried étaient partis depuis longtemps. Plus la peine de faire semblant.

Une fois installée, Katy prit une douche, s’allongea sur le lit et demanda à la réception de lui faire monter une bouteille de vin. Le réceptionniste l’avait assuré qu’elle pourrait déguster le meilleur nectar des côtes californiennes.

Katy alluma la télévision et se cala sur HBO. Un épisode des Soprano venait de démarrer.

À une heure du matin, Katy ne dormait toujours pas.

Sa présence dans cette ville avait réveillé en elle les souvenirs de son enfance, et cela perturbait son esprit.

Dans les années quatre-vingt, vivait à Honey Falls une bande de copains. Tous à peu près du même âge. Ils étaient cinq. Inséparables. Elle les revoyait encore. Les uns après les autres avec leurs coupes au bol et leurs nattes blondes.

À quel âge avaient-ils tous fui Honey Falls ?

Katy ne prit jamais la peine de se renseigner. Lorsque ses parents avaient fini par décider de quitter l’État de Rhode Island pour le Colorado, jamais plus elle n’avait été en contact avec l’un d’entre eux. Pas même avec Cole Balden, son amoureux secret de l’époque.

Les parents avaient tiré un trait sur les événements de 1983 autant que Katy avait su rompre les liens qui la rattachaient à cette ville sournoise. Une maturité précoce qui lui avait plutôt réussi par la suite.

Ne parvenant pas à se détendre, elle avala un somnifère. Ce n’était pas dans ses habitudes et, même si elle traînait cette boîte avec elle depuis deux ans, elle avait préféré ne pas prendre ces cachets.

Dix minutes plus tard, elle dormait d’un sommeil superficiel. De celui que l’on pense réparateur, mais qui ne dure qu’un temps des plus réduits et vous colle une insomnie de tous les diables au beau milieu de la nuit.

À quatre heures du matin, elle était assise devant la fenêtre à écouter le silence de la nuit. Les rues étaient désertes.

Tout au bas de l’allée, elle aperçut enfin la silhouette d’un badaud. Sûrement un insomniaque. Le type promenait un petit chien au bout d’une laisse. Puis il s’immobilisa comme s’il avait senti qu’on l’observait.

Katy fronça les sourcils.

L’homme, camouflé sous un chapeau aux bords larges, leva les yeux dans sa direction.

Et là, elle crut le voir.

Son corps tout entier fut parcouru d’un frisson d’effroi.

Il était là. Il savait que Katy Larson était revenue. Qu’elle logeait au Blue Coast.

Elle se leva du fauteuil, fit machinalement un pas en arrière.

Dans la rue, l’homme s’avança jusqu’au réverbère suivant. Son visage entra dans la lumière et le soulagement allégea Katy de son appréhension paranoïaque.

L’homme était vieux et traînait une jambe malade derrière lui.

Un brave type, au sommeil léger, parti promener son animal de compagnie. Rien de plus.

Katy s’effondra sur son lit et ses yeux fixèrent le plafond.

Il ne fallut guère plus de cinq minutes avant qu’elle ne plonge cette fois-ci dans le sommeil qu’elle convoitait depuis son départ de New York. Loin du voisin de la place B9.

4

Le téléphone fit sursauter Katy.

Elle lança une main tâtonnante sur le chevet et décrocha le combiné.

— Allô…

— Bonjour, Madame Larson, c’est la réception. La personne qui doit vous ramener à la gare vous attend à l’accueil.

Katy émit un grognement en guise de réponse.

— Madame Larson ?

Katy se frotta les yeux puis regarda par la fenêtre. Le ciel gris de novembre avait dessiné durant la nuit une fine pellicule de condensation sur la vitre.

— J’arrive, finit-elle par répondre. Merci.

Elle mit moins de dix minutes pour se préparer. Lorsqu’elle arriva à l’accueil, elle vit Paul Wesker. Mains dans le dos, il gigotait d’impatience.

— Bonjour madame Larson. Comment allez-vous ?

— Bonjour Paul. Ça va, merci. Et vous ?

— Plutôt bien.

Soudain, Paul sortit de derrière son dos un exemplaire de La dune de l’oubli, qu’il afficha devant lui.

— Je ne voulais pas vous embêter avec ça hier, mais j’aimerais que vous me dédicaciez mon livre avant que je vous ramène à la gare. Et si je peux exagérer un peu, ça me ferait plaisir que vous me fassiez une dédicace, disons… personnelle.

— Bien sûr, dit Katy.

— Super ! Bon, je vous emmène au train ?

— Ce sera pour plus tard.

— Pour… vous voulez dire pour le livre ?

— Non, pour la gare.

— Ah…

Le gamin ne comprenait pas grand-chose. Charlène Tildon lui avait pourtant demandé de ne surtout pas être en retard à l’hôtel. Katy Larson devait repartir pour New York en début de matinée. Paul avait réglé son réveil pour six heures puis s’était pomponné pendant une demi-heure dans la salle de bains avant de s’asperger d’eau de toilette par galons entiers.

— J’ai décidé de rester quelques jours à Honey Falls, annonça la jeune femme.

— Mais je croyais que… Bon… Comme vous voudrez. Est-ce qu’il faut que je demande à Charlène d’annuler votre billet ?

— Je veux bien, Paul. Dites-lui que je suis désolée et que si la compagnie refuse de rembourser le trajet, je m’en chargerai.

— Très bien.

— Je vais aller me promener en ville. Si ça ne vous fait rien, je signerai votre bouquin pendant mon séjour.

— Euh… Oui, pas de problème. Je vous dépose quelque part ?

— Ça ira. J’ai envie de marcher.

Paul la salua d’un geste timide de la main avant de quitter le Blue Coast.

Katy demanda au réceptionniste de lui réserver la chambre pour au moins trois nuits supplémentaires. Par chance, le mois de novembre n’enregistrait pas la plus grosse affluence touristique de l’année.

Katy commença par sillonner Main Street et ses rues perpendiculaires qui présentaient une succession de commerces. Magasins de pêche, boutiques cadeaux, épiceries et bars aux terrasses désertes.

Elle ignorait pourquoi elle avait pris cette décision. Peut-être était-ce à cause de la présence de ce vieil homme sous ses fenêtres, la nuit dernière. Ce type au grand chapeau qui avait, sans le vouloir, effacé ses craintes et ses appréhensions les plus absurdes.

Et puis, personne ne l’attendait à New York. Qu’aurait-elle fait de mieux là-bas ? Courir dans Central Park sous des températures de saison ? Bof… Prendre le bateau pour Staten Island ? Encore ? Aller voir une comédie musicale à Broadway ? Mouais… Manger une assiette de crevettes au Booba Gump ? Pour quoi faire ?

Depuis qu’elle vivait de sa plume, elle pouvait aisément organiser son emploi du temps à sa guise. Plus de contraintes horaires, pas d’enfant à aller chercher à l’école, aucune obligation professionnelle. Elle pouvait se payer le luxe de passer quelques jours là où elle le souhaitait.

Et elle était là, sur place, à Honey Falls. Et peut-être même en sécurité.

Pourquoi ne pas cheminer, dans ce cas, vers les barricades fragiles du passé ?

En apercevant l’entrée de la bibliothèque municipale, elle pensa qu’elle n’avait pas apporté de livre. Pourquoi l’aurait-elle fait pour une seule nuit ? Maintenant qu’elle s’installait pour quelques jours, pourquoi ne pas piocher dans les rayons polar de l’institution ? Madame Cournemeau travaillait-elle toujours ici ? Peu probable. Dans les années 1980, cette sympathique vieille fille affichait déjà bien ses quarante-cinq ans. Ce qui lui ferait aujourd’hui dans les quatre-vingts.

Katy balaya cette supposition ridicule d’un revers de la main et entra dans la bibliothèque.

Les lieux n’avaient pas tellement changé. Peut-être la disposition des étagères. Mais la tapisserie murale en moquette était toujours là. Même l’odeur des vieux livres était restée la même.

Une petite table en plein milieu du passage présentait les sept ouvrages de Katy. Ils étaient disposés sur des chevalets d’exposition. Une petite note imprimée sur une moitié de feuille annonçait : N’hésitez pas à réserver les ouvrages de Katy Larson, romancière originaire de Honey Falls.

Katy eut un pincement au cœur.

Ceux qui vivaient aujourd’hui à Honey Falls n’avaient finalement rien à voir avec la population de 1983. Mis à part quelques familles, les visages avaient dû se renouveler au fil des ans. Des gens au courant de rien, nichés dans leur innocence.

Quelque chose au fond d’elle-même lui commanda d’accorder son pardon. L’absolution d’une ville entière meurtrie par un événement dont Katy et ses amis avaient été les tristes victimes. Personne n’était vraiment responsable après tout. En tout cas, personne en 2017.

Une femme aux cheveux gris relevés en chignon se présenta devant elle. Elle était habillée d’une robe longue en tweed et portait une croix autour du cou.

— Vous êtes madame Larson ? Bonjour, je m’appelle Hilda. Je suis bénévole à la bibliothèque.

— Bonjour Hilda, répondit Katy en lui serrant la main. Je me souviens de vous, vous étiez à l’aumônerie quand nous vivions ici.

— Vous avez bonne mémoire. Je continue encore à œuvrer pour la paroisse trois jours par semaine. Je voulais vous dire que nous n’avons pas pu venir à la librairie hier soir, nous sommes désolés.

— Nous ?

— Oui. Trois autres bénévoles tenaient le guichet jusqu’à vingt heures. Mais notre responsable a dû passer pour vous acheter un livre. D’ailleurs, nous possédons tous vos titres, ici.

— J’ai vu la tablette. C’est très mignon. Comment va madame Cournemeau ? Elle était bibliothécaire quand j’étais gamine.

— Madame Cournemeau va bien. Elle vit maintenant à la maison de retraite de South Kingstown. Nous allons la voir de temps en temps. Elle sera heureuse d’apprendre que vous vous souvenez encore d’elle.

— Comment l’oublier ?

— Vous restez quelques jours en ville ?

— Non… Enfin, oui, je ne sais pas trop encore. Mais, il y a des chances.

Hilda lui offrit un sourire tendre.

— Dites-moi, Hilda, cela fait plus de trente ans que je ne suis pas revenue. J’imagine que plus aucun commerce n’a été repris par les générations suivantes…

— Malheureusement non. Je ne sais pas si vous avez eu le temps de vous promener en ville, mais peu de magasins des années 1980 existent encore. Il doit y avoir le fils de Tom Akson qui a repris l’affaire de son père. Leland Akson réparait les bateaux.

— Oui, je m’en souviens, s’émerveilla Katy. Il portait toujours une casquette à rabats pour les oreilles, même en été.

— C’est bien lui. Son fils a repris la société en 1995.

Katy s’était prise au jeu. Elle qui, la veille encore, ne voulait pas entendre parler de Honey Falls, égrenait une à une les personnalités qui avaient forgé le décor de son enfance.

— Il y avait Candice Stenhome de la quincaillerie, poursuivit-elle. Abby et Tomas du salon de coiffure, Sony Beckman qui tenait le vidéoclub et Aaron Banyon le shérif.

— Vous m’impressionnez, dit Hilda, ravie de constater que le chauvinisme ne touchait pas seulement les habitants de Honey Falls.

— Qui est shérif maintenant ? Car j’imagine que le vieux Banyon doit aujourd’hui tresser des colliers de nouilles avec madame Cournemeau…

Hilda parut surprise. Elle croisa les bras avec amusement.

— Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant ?!

La bonne humeur communicative d’Hilda amusait Katy.

— Non, je vous assure.

— Le shérif Banyon est mort il y a bien dix ans, maintenant. Quant au nouveau shérif, vous le connaissez très bien.

Katy ne voyait pas.

— Vous vous fréquentiez lorsque vous étiez petits, poursuivit la bibliothécaire.

— J’ai eu un tas d’amis, ici. Je donne ma langue au chat.

— Notre shérif, c’était le garnement de Summer Road. Cole Balden.

5

Après un échange accéléré de banalités et l’emprunt du dernier livre de Joy Ellis, Katy remercia Hilda pour sa gentillesse et décida d’aller prendre un café au Rustic store, à l’angle de Main Street et Cooper.

Elle commanda un cappuccino sans sucre, mais avec un extra de chantilly. Elle trempa ses lèvres dans la tasse en observant la rue de sa banquette placée derrière les carreaux.

Cole Balden.

Comment était-ce possible ?

Cole Balden, le dur à cuire de la bande, aussi mignon que pouvait l’être un gamin de douze ans, mais plus rebelle qu’un ado sorti d’une maison de correction et qu’on aurait placé chez les scouts.

Cole Balden, le blondinet téméraire qui lui faisait les yeux doux à peine sorti de la maternelle. Ça, pour un paradoxe, c’était un paradoxe. Lui qui avait passé sa jeunesse à tenir tête au shérif Banyon lorsqu’il chipait une pomme sur un étalage ou qu’il s’aventurait sur des terrains privés pour placer des pièges à lapins. Et voilà qu’aujourd’hui, il portait l’étoile et l’autorité qu’elle lui conférait. Les élections n’avaient pas dû être faciles à remporter.

Mais la vraie question était de savoir pourquoi Cole était le seul à être resté à Honey Falls. Après tout ce que la petite bande de Summer Road avait traversé, il était impensable que seul l’un d’entre eux ait décidé de revenir dans cette ville maudite.

Katy et ses parents avaient quitté Honey Falls en 1983. Les familles de Terry et de Kirsten avaient suivi quelques mois plus tard. Katy le savait, car ils s’étaient téléphonés pendant un mois ou deux, jusqu’à ce que leurs parents respectifs jugent qu’il valait mieux pour tout le monde éviter de ressasser un passé nauséeux. Ce que chacun avait respecté. Ils avaient même rompu les liens avec la famille Kirkman, celle qui fut à l’époque au centre du drame.

Katy ne sut jamais ce qu’étaient devenus les Balden. Du moins, en ce qui concernait la mère de Cole. Mais elle pouvait très bien imaginer que la famille Balden, ou ce qu’il en restait, avait comme les autres fait ses valises pour quitter l’État de Rhode Island.

Et Cole Balden était revenu.

Katy laissa un billet de cinq dollars sur la table et quitta le café.

Si le bureau des autorités n’avait pas déménagé, Katy retrouverait facilement le chemin du bâtiment situé au sud de la ville, à deux miles de la plage.

La température était plus basse que la veille. Son petit blouson côtelé ne suffirait pas à l’isoler du froid pour les prochains jours. Peut-être envisagerait-elle de se rendre, plus tard, à l’ancienne boutique de prêt-à-porter que tenaient jadis les Robinson. Si, toutefois, le magasin existait toujours.

Elle croisa une multitude de regards. Des curieux et des passifs. Certains la reconnaissaient sans doute après sa prestation de la veille, les autres s’en fichaient royalement. La grande nouveauté, pour les autochtones, était qu’une nouvelle venue arpente les pavés de la ville avec son air suffisant. Et cela ne plaisait pas à tout le monde. Katy n’était pas du genre mijaurée, mais depuis son départ de New York, elle s’était juré de ne pas pactiser avec la population au risque de devoir rouvrir une trappe restée scellée pendant trente-quatre ans.

Et les gens ici semblaient partager le même avis. En cela, elle reconnaissait bien le caractère ombrageux de Honey Falls.

Le bureau du shérif apparut plus rapidement qu’elle ne l’avait imaginé. Toujours à la même place. Un bâtiment sobre en béton dont la moitié supérieure était couverte de planches aux couleurs passées.

SHERIFF’S OFFICE.

Voilà qui annonçait clairement la couleur. À en juger par ses caractères écaillés, le panneau n’avait pas dû être changé depuis la naissance du dernier cowboy de la côte est.

Katy n’avait plus qu’à grimper les trois marches qui la séparaient de la porte, et entrer sans frapper. Alors elle se retrouverait face à lui plus de trente ans après leur premier baiser d’adolescent, qui fut aussi le dernier.

Son pouls accéléra, bourdonnant jusque dans ses tempes.

Non pas que son cœur tendre batte toujours pour le jeune casse-cou de Summer Road, mais l’élan d’émotion que provoquerait leur rencontre serait inévitable.

Si on lui avait posé la question, elle aurait plutôt pensé revoir Kirsten dans un premier temps, au hasard d’une dédicace dans un État voisin. Et l’émotion aurait été la même.

Elle se lança dans l’ascension des trois marches avec le courage d’un alpiniste amateur, et frappa deux coups contre la porte avant d’entrer.

Devant elle, un espace unique et étendu. Rien à voir avec le bureau des années 1980. Les cloisons n’existaient plus, le linoléum avait déserté les sols au profit d’un plancher clair, et les tapisseries à un crépi vert pastel sur lequel était placardée une farandole d’informations administratives.

Derrière un grand bureau métallique, une femme d’une quarantaine d’années. Un chevalet indiquait son nom : Lennie Haussman. Katy ne la connaissait pas, c’était une certitude. Elle déposa ses petites lunettes rondes sur le bureau.

— Madame ? Que puis-je faire pour vous ?

Katy chassa tous les souvenirs envahissants de son esprit.

— Bonjour, je voudrais voir le shérif Balden. Il est ici ?

— Non, il est en train d’organiser le déneigement avec les services techniques. La météo devrait changer dans les prochains jours.

Une pointe de déception s’insinua en Katy Larson.

— Très bien.

— Voulez-vous que je lui laisse un message ?

— Non, ce ne sera pas nécessaire. Je repasserai… Peut-être…

Katy tourna les talons et se dirigea vers la sortie.

Quelle sotte !

Elle se demanda pourquoi elle était venue traîner ses bottes à trois cents dollars de ce côté-ci de la ville. Une idiotie de plus à rajouter au tableau. Sam Bass, un ami résidant de New York, lui avait dit un jour que quoi qu’elle fasse, elle choisirait toujours la mauvaise direction, même au milieu d’un carrefour muni d’une seule pancarte.

Il n’avait pas tort.

Alors qu’elle allait saisir la poignée de la porte, celle-ci s’ouvrit brutalement et un souffle glacial s’engouffra dans le bureau.

Un homme en uniforme apparut. Il écarquilla les yeux lorsqu’il prit conscience qu’il avait failli assommer quelqu’un.

— Excusez-moi, je ne vous avais pas…

Il s’interrompit lorsque son regard croisa celui de la jeune femme.

Il pencha la tête sur le côté comme quand il était gosse et qu’il réfléchissait à s’en faire exploser la boîte crânienne. Cole Balden avait vieilli, mais ses expressions étaient toujours les mêmes. Regard espiègle, visage ferme et anguleux, les yeux d’un bleu perçant et des cheveux châtains tirés vers l’arrière. Ses tempes avaient légèrement blanchi et de petites rides d’expression lui striaient le bord des yeux.

— On… on se connaît, non ? balbutia-t-il.

— Bonjour, Cole, dit tout simplement Katy.

— Vous êtes… tu es… Katy ? C’est toi ?

La fermeté de son visage se mua en une esquisse joviale.

— C’est pas vrai ! Katy Larson ! Ça alors !

Cole jeta son chapeau sur l’aplat de son bureau et prit Katy dans ses bras. Elle l’enlaça de toutes ses forces.

Après une longue accolade sous le regard dubitatif de la secrétaire, Cole et Katy se détachèrent l’un de l’autre.

— Katy Larson, je n’en reviens pas.

— Tu ne savais pas que je venais en ville ?

— Si… Bien sûr que si. J’ai vu les affiches, comme tout le monde. Mais je n’aurais jamais cru que tu viendrais fouiner de ce côté-ci.

— Pourquoi n’es-tu pas venu me voir à la librairie ?

— J’aurais pu, c’est vrai.

Cole laissa filer un court instant de silence.

— Mais je ne savais pas quelle aurait été ta réaction. Tu… sais pourquoi.

Katy acquiesça sans la moindre rancune. Cole avait préservé cette délicatesse amusante.

— Tu veux aller prendre un thé ou autre chose ? demanda-t-il. À moins que tu n’aies pas le temps.

Katy avait déjà pris un café. En temps normal, elle n’en buvait qu’un par jour. Mais elle se voyait mal refuser l’invitation, elle qui venait de faire le premier pas.

— Je suis là pour quelques jours, j’ai tout mon temps.

6COLE

Cole choisit le Vintage Movie Coffee. Un bar récemment créé par August Fitzerald, un passionné de cinéma.

Les murs projetaient des vidéos silencieuses de vieilles bobines cinématographiques des années 1990, un jukebox plus ancien encore diffusait des plages de bandes originales, et de nombreux objets de collection tapissaient les recoins du café. Ceux qui souhaitaient déjeuner sur place pouvaient découvrir sous la protection en verre placée sur leur table, des affichettes grindhouse de vieux films, et se voyaient même offrir en guise de set de table, des questionnaires sur le cinéma pour faciliter l’attente.

Un lieu des plus agréables pour les gastronomes, et un vrai musée pour les amateurs du septième art.

Cole et Katy s’installèrent autour d’une table disposée dans l’angle du café, à l’abri des regards extérieurs.

August apparut, vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche à laquelle était nouée une cravate américaine. Il portait une perruque noire et longue tirée vers l’arrière. Chaque jour, August revêtait un costume différent. Aujourd’hui, il était entré dans la peau de Vincent Véga, le héros de Pulp Fiction interprété par John Travolta.

— Que désirent Bonnie and Clyde ? demanda-t-il.

— Pour moi, ce sera un thé avec une rondelle de citron, commença Cole.

— Et pour moi, un Schweppes, décida Katy.

— De vraies boissons de despérados, lâcha August. Rien de tel avant de braquer une banque.

Cole lui lança un regard en travers.

— Désolé, shérif. C’était pour rire, dit August en esquissant une mine coupable.

Puis il disparut derrière son comptoir.

— Sympa, ce bastringue, dit Katy. C’est original.

— Ouais, ça change.

— Bon alors, Cole. Parle-moi un peu de toi. Depuis combien de temps es-tu shérif ?

— Ça doit faire maintenant sept ans. L’État de Rhode Island est l’un des rares à ordonner des mandats de dix ans.

— Tu es revenu vivre à Honey Falls ou tu n’as jamais quitté le patelin ?

Cole Balden fit crisser ses doigts sur sa barbe naissante.

— En fait, ma mère est partie d’ici début 1984. Elle nous a évidemment emmenés, ma sœur, mon frère et moi. On a emménagé à Lawton en Oklahoma. Plus tard, j’ai étudié à l’université d’Oklahoma City. Là-bas, j’ai intégré l’équipe de base-ball en espérant me faire repérer par les Dodgers.

— Je ne me souviens pas que tu étais passionné de base-ball !

— Je ne l’étais pas. Je crois que c’est pour cette raison que je n’ai jamais été doué. Mais tu sais ce que c’est, quand on a dix-sept ans, on ne sait pas vraiment ce qu’on veut faire et on se cherche.

— Je suis passée par-là, aussi.

August interrompit leur conversation pour déposer les consommations. Cole lui tendit une poignée de pièces et lui fit signe de ne pas prendre la peine de compter. August n’aurait qu’à garder la monnaie.

Le barman s’éloigna tandis que Katy versait le Schweppes dans son verre et que Cole laissait infuser la rondelle de citron dans sa tasse.

— Mon premier job, c’était à Kiowa. Garçon d’écurie pour un éleveur de chevaux. Pas vraiment passionnant. J’ai essayé d’autres petits boulots par la suite : vendeur de chaussures pour dames, assistant-bûcheron dans une scierie de Meers, je me suis même risqué à vendre des assurances en faisant du porte-à-porte. Après tout ça, je me suis rendu compte que finalement, pas grand-chose ne m’intéressait. Alors j’ai tenté les examens dispensés par le district.

— C’était pas ton truc, les études.

Cole rit de bon cœur et porta la tasse de thé à ses lèvres.

— Pourtant, j’ai réussi. Ensuite j’ai effectué les formalités puis j’ai commencé à faire campagne à Styrwood, une petite ville à côté de Norman. Et j’ai été élu.

— Du premier coup ? s’émerveilla Katy.

Cole acquiesça.

— Ouais. Mais c’était plutôt un concours de circonstances. L’ancien shérif venait de faire un infarctus et je savais de source sûre qu’il n’y avait personne pour le remplacer. Alors j’ai tenté ma chance.

Katy but une gorgée de sa boisson puis reposa doucement son verre sur la table.

— Comment t’es-tu retrouvé à Honey Falls ?

Cole se massa la nuque. Il n’avait pas très envie de répondre à la question, mais avait-il réellement le choix ?

— En 2010, j’ai croisé Philip McKenzie à Purcell. Tout à fait par hasard. Tu te souviens de lui ?

— N’était-ce pas le fils du vendeur de vélos ?

— Ta mémoire est bonne. On a un peu discuté et dans la conversation, il m’a appris que le successeur du shérif Banyon à Honey Falls ne souhaitait pas rempiler.

— Et tu as saisi la balle au bond, comme ça ?

— Je n’avais plus entendu parler de Honey Falls depuis 1984. Tu penses bien que quand Philip a prononcé le nom…

— J’imagine…

Cole avala une nouvelle lampée de thé.

— Mon frère vit aujourd’hui à Narragansett. Je me suis dit pourquoi ne pas me rapprocher de lui ? Ma mère vivait avec ma sœur à Ardmore, elle n’avait plus besoin de moi. Et puis j’ai pensé que ça la rassurerait peut-être que je me rapproche de Steve.

Katy sourit en souvenir du passé. Cole avait plutôt bien mené sa barque. Mais ce qu’elle ne s’expliquait toujours pas, c’était comment il avait pu faire campagne à Honey Falls. Il aurait tout aussi bien pu se faire élire dans une autre ville.

— Cole.

Le shérif leva ses yeux exténués dans sa direction.

— Est-ce que…

Katy marqua une pause. La question lui brûlait les lèvres, mais elle risquait de plonger dans une eau sombre en la formulant. Mais quelque chose de plus fort voulait savoir. Une curiosité indescriptible que seule la réponse pouvait assouvir.

Elle mit les mains bien à plat de chaque côté de son verre.

— Cole… Candel Wax vit-il toujours ici ?

Le shérif se rembrunit. Son regard s’assombrit soudain.

— Qui ?

— Candel Wax… Draugen.

Cole secoua la tête. Il avait espéré que ce nom ne viendrait pas obscurcir davantage sa journée qui avait déjà très mal commencé.

— Katy, si tu es restée à Honey Falls pour ça, c’était pas…

— Cole, je sais que je n’aurais pas dû te poser la question, mais je dois savoir.

Le shérif glissa sa main droite dans sa chevelure épaisse. Son rictus espiègle s’était dissipé au profit d’une expression glaciale et murée.

— Ça te servirait à quoi ?…

— Donc Draugen est toujours ici.

— Merde, Katy ! étouffa Cole entre les dents.

En prononçant ces mots, il faillit faire claquer sa main sur le verre de la table. Le retour de Katy était sans doute la plus belle surprise de ces sept dernières années. Il ne devait en aucun cas gâcher leurs retrouvailles.

Depuis qu’il exerçait dans les petites villes de l’est, il s’était endurci au contact des autochtones. Dans ces contrées isolées, les gens vivaient repliés sur eux-mêmes et n’étaient pas des exemples d’aménité. La plupart du temps, ils répondaient aux questions par de discrets hochements de tête.

Cole Balden avait développé une sorte de mimétisme au fil des ans ; il était un peu devenu comme eux. Un comportement qu’il se devait de bouleverser, surtout lorsqu’une amie d’enfance venant de New York débarquait avec un sac chargé de souvenirs.

— Katy, reprit-il, tu ne peux pas imaginer le bonheur que j’éprouve à te retrouver en face de moi, aujourd’hui. Tu es radieuse, tu as réussi et je suis fier de toi. J’imagine que tu as une belle vie, loin de tout ça. Pourquoi vouloir remuer la merde ? Tu vas te faire du mal.

— Draugen habite à Honey Falls, répéta-t-elle sur un ton monocorde.

Cole soupira. Lutter ne servait à rien. Surtout pas contre la fille qui l’avait battu aux concours d’apnée qu’ils organisaient au lac Pasoka, avec la bande quand ils étaient mômes. Katy s’était entraînée des jours durant jusqu’à ce qu’elle parvienne à retenir son souffle plus de deux minutes.

— Ce n’est plus la peine d’utiliser ce sobriquet ridicule. C’était marrant quand on était gosses, mais on a grandi.

— Il est toujours sur Tangerine Road ? questionna-t-elle, ignorant la remarque du shérif.

Cole acquiesça.

— Ouais, il habite toujours la même maison. Mais quelle importance ? Cette affaire s’est passée il y a plus de trente ans et il a été acquitté, preuves à l’appui. Aujourd’hui, c’est un vieux monsieur qu’on ne voit que très rarement et qui ne fait pas de bruit.

Katy secoua la tête avec lenteur.

— Ne me dis pas que tu as oublié, Cole.

— Je n’ai rien oublié, répondit-il avec agacement. Mais c’est comme ça. Depuis que j’ai été élu en 2010, j’ai dû l’apercevoir deux fois. Et encore c’était de loin. Je t’assure que la ville n’a jamais eu aucun problème avec lui. Et ça me va parfaitement bien.

— Rassure-moi, tu ne le crois pas innocent, quand même ? Pas après ce qu’on a vécu.

— Écoute, Katy. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Et moins j’y pense, mieux je me porte. Tu devrais faire pareil. Donc si j’ai un conseil à te donner, profite de ton séjour en ville ; va faire les boutiques, promène-toi sur la plage, goûte la tarte à la meringue de Josie au Best Tavern ou loue un vélo pour remonter Cedar Street jusqu’au lac. Mais surtout, évite de croiser le fer avec le passé. Il est bien là où il est.

Katy cessa de cligner des yeux durant un long moment, le temps d’emmagasiner tout ce que venait de lui suggérer Cole Balden. Jusqu’à ce que des éclats de voix viennent perturber sa léthargie.

Cole et Katy tournèrent la tête vers le bar. August était en train de passer un savon à un gamin de tout juste quinze ans.

Le môme portait un blouson trop large pour lui et ses bottes étaient dégoulinantes de boue. Il s’excusa et déguerpit aussitôt. S’apercevant qu’il avait peut-être forcé sur les décibels, August tenta de se justifier auprès du shérif.

— C’est mon neveu. C’est chaque fois pareil avec lui. Il fait le con avec ses potes et puis il vient récupérer sa bouteille de soda. Il a passé la matinée à sauter à pieds joints dans les reflux de la station d’épuration. Il a de la merde plein les bottes.

— On est en novembre, August, répondit calmement le shérif. De la saleté, on en traîne tous.

— Il a sauté à pieds joints dans la station d’épuration, répéta le barman en prenant soin de décomposer chaque syllabe. Et qui fait le ménage derrière lui ?

Cole ne répondit pas et se contenta d’un rictus embarrassé. Son attention se focalisa de nouveau sur Katy qui éclata de rire.

— C’est le genre de truc qu’on n’entend pas à New York, s’amusa-t-elle.

— J’imagine, répondit Cole en sifflant sa dernière goutte de thé.

Il reposa la tasse sur la table, l’écarta sur le côté et joignit les mains. Il se pencha légèrement en avant, satisfait de constater que Katy était revenue dans le présent.

— Bon, et toi, chuchota-t-il, qu’est-ce que tu as fait pendant toutes ces années ?

7

Cole raccompagna Katy jusqu’à l’entrée de son hôtel. Un peu gênés, ils se firent face devant les marches du bâtiment comme deux adolescents venant de partager leur toute première sortie cinéma.

— Bon, je dois retourner travailler, annonça Cole. Ils prévoient une tempête de neige pour les prochains jours et je dois organiser la circulation de la ville avec les services techniques.

— Oui, vas-y, répondit Katy en hochant la tête. Et merci pour le Schweppes.

— Ça m’a fait plaisir de te revoir, Katy. Vraiment.

— À moi aussi.

Cole jeta un rapide regard circulaire autour de lui en faisant tourner son chapeau entre ses mains.

— Si jamais tu voulais que… qu’on se revoie avant ton départ, tu n’as qu’à passer au bureau. Si je ne suis pas là, Lennie prendra le message.

— D’accord. Mais je ne voudrais pas que ça gêne une éventuelle madame Balden, rétorqua Katy avec amusement.

— Il n’y aura aucun problème avec ça. Je suis seul comme un épouvantail au sommet d’un volcan.

— Des enfants ?

— Pas que je sache.

Katy se pencha et déposa un baiser sur la joue de Cole.

— Je vais faire ce que tu as dit, poursuivit-elle.

— Mais encore ?

— Je vais louer un vélo et remonter jusqu’au lac. Quitte à brasser les souvenirs, autant choisir les plus savoureux.

Cole opina avec timidité et vissa son chapeau sur le sommet de son crâne. Alors qu’il s’apprêtait à tourner les talons, sa radio émit un bip strident.

— Shérif, vous êtes là ?

Cole s’empara de son talkie.

— Oui, Lennie. Je vous écoute.

— Sonia Baldwin vient de téléphoner. Il y a du grabuge sous ses fenêtres.

Cole soupira de lassitude.

— OK, j’y vais.

— Je prends mes affaires ?

— Non, demandez à Tom de me rejoindre directement sur Summer Road.

— Entendu, terminé.

— Summer Road ? s’étonna Katy.

— Eh oui. La rue de notre enfance, répondit Cole en fixant le talkie à sa ceinture. Comme tu peux le constater, il s’y passe encore des choses. Bon, je te laisse. À bientôt, Katy.

— Bonne journée, Cole.

Cette fois-ci, Cole Balden fit demi-tour.

Katy le regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’une brise glaciale venue de l’océan la rappelle à l’ordre. Avant de songer à faire du vélo, peut-être lui faudrait-il envisager l’achat d’une parka de saison.

***

Cole gara sa vieille Dodge Monaco le long du trottoir, derrière la voiture de Tom Bateman. Tom était adjoint de réserve. Retraité depuis peu, il passait une partie de son temps libre à surveiller la ville lorsque Cole était absent. Blessé durant la guerre du Golfe, Tom traînait la patte. Un éclat de métal coincé derrière la rotule. Ce n’était pas le genre de gars que le shérif appelait en cas de course poursuite, mais Tom mettait du cœur à l’ouvrage. Veuf depuis douze ans, il avait une trouille bleue de la solitude et de l’ennui.

— Salut Cole, dit-il.

— ‘Jour Tom. Que se passe-t-il ?

— Le vieux Pete Bradley pousse sa gueulante des mauvais jours, répondit l’adjoint en désignant du menton une maison délabrée devant laquelle un vieil homme armé d’un bâton menaçait un gamin à la peau noire.

— Avec la neige qui arrive, je n’ai pas que ça à foutre, grogna Cole. Bon, on calme les esprits et on rentre au bercail.

Les deux hommes se dirigèrent vers le numéro 9 de la rue.

Pete Bradley agitait un bâton au-dessus de sa tête et jurait comme un cowboy qui vient de laisser s’égarer une tête de bétail.

Le vieil homme avait plus de quatre-vingts ans. Son crâne chauve et bosselé portait les stigmates d’une vie cabossée. Une couronne de cheveux épars se dandinait au-dessus de sa nuque, et une barbe plus rêche que le crin d’une brosse métallique proposait une vaste étendue de bouloches peu ragoûtantes. Le vieux Pete portait sa légendaire salopette de travail (il avait passé toute sa carrière à l’usine de caoutchouc de Bedford) et une chemise en flanelle plus vieille que la première dent en or de sa grand-mère.

— Salopard ! Barre-toi d’ici ou j’m’en vais donner une couleur différente à ton p’tit cul de négro !

En face de lui, un môme de tout juste dix ans. Emmitouflé dans un gros blouson rouge, il regardait Pete Bradley vociférer ses insanités. Il ne semblait pas plus terrifié qu’un loubard devant les hurlements d’une vieille dame à qui on aurait volé son sac à main.

— Eh là, intervint Cole. Que se passe-t-il, ici ?

— Ne te mêle pas de ça, shérif, brailla l’homme. Je n’ai pas besoin de la police pour me faire respecter.

— Pete, tu ne peux pas gueuler dans la rue comme ça, lança Tom. Tu n’es pas tout seul. Une voisine s’est plainte du bordel que tu fous.

— Rien à secouer ! répliqua Pete. Ce p’tit merdeux de Nègre était en train de voler ma tondeuse.

Cole fronça les sourcils, abasourdi.

— Ta tondeuse ? En novembre ?

Pete Bradley était furieux, mais sa gestuelle se fit moins extrême.

— J’allais la nettoyer. Et quand je suis sorti de la maison, cette face de bouse était en train de l’emmener avec lui.

Cole se tourna vers le gamin.

— C’est vrai ce qu’il dit ?

Le môme secoua la tête.

— Non, shérif. Mon père veut acheter une nouvelle tondeuse pour l’été prochain, et il va m’apprendre à m’en servir. Je voulais juste voir si la poignée n’était pas trop haute pour moi.

— Tu es le petit Simon Jackson, n’est-ce pas ?

Le gamin hocha la tête. Il semblait plus atterré par la réaction du vieux Pete que par les faits dont on l’accusait.

— Rentre chez toi, petit.

Le gamin ne se le fit pas dire deux fois et s’encourut.

Cole fit quelques pas pour rejoindre Pete et Tom.

— Ce n’est qu’un môme, Pete, commenta Cole. Tu ne peux pas t’en prendre à tous ceux qui marchent sur le trottoir devant chez toi.

— Je suis méfiant et prudent, rétorqua le vieil homme. Cette rue est un vrai désastre. Y a plus que des Nègres et des Niaquoués. Regarde le tableau. J’ai l’impression de vivre à l’angle de Harlem et de Chinatown.

— Pete, surveille tes paroles. On vit en 2017. Le temps des champs de coton est révolu. Tu ne peux pas passer ton temps à balancer des insultes racistes.

— Je ne vais quand même pas avoir honte d’être Américain, non ?

— Je veux bien accepter ton carafon, Pete. Mais tu dois arrêter de juger les gens sur leur couleur de peau.

— Il a raison, appuya Tom. Tu vas avoir des problèmes un de ces jours.

— Les gens passent sur ton caractère de vieux clébard réfractaire parce que tu fais partie du décor, poursuivit Cole. Mais ne va pas trop loin parce qu’un jour tu risques de te retrouver à la barre d’un tribunal. Et là, je ne pourrai plus rien pour toi.

Cole s’éloigna pour regagner sa voiture. Tom lui emboîta le pas.

Le visage de Pete Bradley vira au rouge poivron. Ses mâchoires s’articulaient au rythme d’une faucheuse agricole.

— Ça, c’est sûr que tu prendras toujours leur défense. Le shérif Banyon se retournerait dans sa tombe s’il voyait ça. T’as toujours aimé les Nègres, hein Cole Balden…

Cole s’immobilisa.

Tom ferma les yeux. Le vieux l’avait ouverte une fois de trop. La suite promettait d’être mouvementée.

Cole glissa ses pouces derrière les passants de son ceinturon et se dirigea en direction du provocateur.

— T’as dit quoi là, Pete ?

— Tu as très bien entendu. T’as toujours fricoté avec les Nègres. Tu veux qu’on parle du petit Eliot Kirkman ? Tu sais, le petit négro avec qui vous traîniez quand vous étiez mômes. Et ton père avant toi, c’était pareil. C’est dans vos gênes, vous êtes des collabos !

Tom trotta autant que sa jambe malade le lui permettait. Il se faufila entre le shérif et le vieux Pete.

— C’est bon, Cole. Rentrons au bureau. Il y a le déneigement à gérer.

— Écoute vieux débris, siffla le shérif, tu parles de mon père encore une seule fois et je te colle au trou.

— Ah ouais ? Et pour quel motif ? Objectivité aiguë ?

— Propos racistes et menaces sur un citoyen issu des minorités.

— Minorités ? répéta Pete Bradley. Tu rigoles ou quoi ? Tu veux qu’on recense le nombre de basanés dans le pays ? Tu n’aurais pas assez d’un seul mandat pour ça.

Le papy ne se démontait pas. Droit comme un manche de râteau, il ne lâchait rien.

— Ne parle plus jamais d’Eliot Kirkman devant moi, menaça Cole Balden.

— Au moins y en a un qui s’est chargé de lui, aboya Pete. On devrait le décorer pour ça.

Tom remarqua que le shérif avait lâché les attaches de son ceinturon et que ses poings étaient rouge sang tellement il les serrait.

— Pete, tu vas trop loin, prévint Tom. Si tu n’arrêtes pas tout de suite, c’est moi qui t’embarque. Je te conseille de la boucler.

L’autre haussa les épaules, mettant fin à l’estocade verbale qui animait la rue. Il cracha sur le trottoir et rentra chez lui en claudiquant.

— J’aurais dû l’embarquer, grommela Cole.

— C’est toi qui aurais été emmerdé, rebondit Tom. N’oublie pas que Pete est le beau-frère du maire. Si tu tiens à garder ta place, laisse couler.

— Mouais…

Tom posa une main sur l’épaule de son collègue et l’entraîna avec lui, à l’opposé de la triste rue de Summer Road.

8

Katy acheta un blouson fourré, un bonnet en polaire et se dirigea ensuite vers le magasin de location de vélos. Elle paya trente dollars pour la journée et passa le reste de la matinée à appréhender le Cannondale1. Une éternité qu’elle n’avait pas pédalé. À New York, elle fréquentait plutôt les salles de sport ou arpentait les sentiers de Central Park. Et, en bonne New-Yorkaise, elle assurait ses déplacements en utilisant les Yellow Cab2.

Elle prit son petit-déjeuner au Best Tavern comme le lui avait conseillé Cole. Après avoir englouti une salade aux épices et une part de la fameuse tarte à la meringue de Josie, elle ingurgita un thé à la menthe avant de se remettre en selle.

Elle longea Main Street jusqu’au croisement avec Flat Street, puis elle remonta en direction du lac Pasoka par Cedar Street. L’endroit avait beaucoup changé.

Elle fit le tour du lac à pied, ce qui lui prit une bonne demi-heure.

Les souvenirs lui revinrent par vagues entières. Elle se revoyait sur le porte-bagages du vélo piloté par Eliot, chevauchant la prairie indomptable qui recouvrait les sentiers botaniques actuels. Elle revivait les baignades, les sauts dans l’eau du haut du grand érable aux branches élancées qui enjambaient une partie du lac ; les parties de quilles jusqu’à la tombée de la nuit ; les feux de camp annuels chaperonnés par les parents…

Même l’odeur des arbres rougissant sous les fragrances de l’automne lui rappelait la douceur de l’arrière-saison lorsque Kirsten, Cole, Eliot, Terry et elle, obtenaient la permission de vingt-deux heures afin de prolonger les vacances par de courtes soirées magiques éclairées par les étoiles.

Un contraste particulièrement déroutant pour ceux qui, quelques années plus tard, considéreraient cet endroit comme le purgatoire. Un sas aux flammes ardentes dont on ne sortait pas.

Lorsqu’elle redescendit Cedar Street, Katy aperçut une pancarte. LA pancarte. Celle indiquant Tangerine Road.

Elle écrasa les freins. La roue arrière de son vélo dérapa avant de s’immobiliser.

Tangerine Road.

Un autre souvenir, mais des plus obscurs.

Tangerine Road était bordée d’une dizaine de maisons, toutes identiques dans leur architecture. À première vue, de l’angle de la rue, Katy remarqua qu’au moins trois d’entre elles étaient abandonnées, à en juger par leurs fenêtres clouées de planches parallèles. Les autres ne montraient guère plus d’activité. Une rue calme. Mortellement calme.

Et puis, elle la vit. Malgré elle, son regard dévia vers le fond de la rue, là où une maison au toit gangréné de mousse et à la façade vert anis délabrée, érigeait son ombre menaçante. Il manquait des poteaux à la barrière qui ceinturait la propriété, et l’herbe avait gagné du terrain sur les rosiers qui jadis ornaient la devanture. Les deux fenêtres à l’étage ressemblaient à une paire d’yeux qui jamais ne se fermaient.

Et IL vivait toujours ici.

Dans cette maison.

En toute impunité.

La vue de Katy se brouilla et la ramena devant l’image d’un homme caché sous un immense imperméable noir, traînant de force par les cheveux un enfant noir. Ses petits pieds battant l’air dans un dernier élan de survie.

Le cœur de Katy se souleva. Une boule d’angoisse se forma dans sa gorge. Elle eut envie de vomir.