Cantilène de l’enfance
Les racines paternelles : françaises, modestes et terriennes, posato*…
L’arbre généalogique de Frédéric Chopin déploie deux sortes de branches : les françaises et les polonaises. Elles se rejoignent pour servir d’armature à une personnalité unique et complexe. Les premières, humbles et paysannes, du côté de son père. Les secondes, aristocratiques, du côté de sa mère. Ce qui pourrait expliquer le double destin du musicien, partagé entre sa Pologne natale et le succès aussi immédiat qu’éclatant qu’il rencontra dans sa seconde patrie d’adoption, La France.
Les ancêtres français de Frédéric Chopin sont originaires d’un hameau du Dauphiné dit Les Chapins, commune de Saint-Crépin. La famille porte le nom du lieu où elle habitait, comme cela était fréquent à l’époque.
En 1705, l’un des membres de cette famille quitte sa province natale pour s’installer en Lorraine. Le nom de Chapin mue alors en Chopin. Le second fils de ce premier déraciné se prénomme Antoine. Il est l’arrière-grand-père de Frédéric. Son métier consiste à vendre des volailles et des œufs aux alentours de Mirecourt, dans le département des Vosges. L’un de ses enfants est le grand-père de Frédéric. Il se nomme François Chopin, vigneron de son état. À ce moment-là, Louis XV règne sur la France et a pour beau-père le roi polonais Stanislas Leszcynski. Lorsque ce dernier abdique, il obtient de son gendre la souveraineté du duché de Lorraine qu’il gouvernera pendant une trentaine d’années, soutenu par de nombreux Polonais qui l’ont accompagné en France. C’est à cette époque que le brave François épouse une certaine Marguerite Deflin. Après le mariage, le couple s’installe en 1769 à Marainville-sur-Madon.
Premiers hasards d’un destin, lié à celui de la Pologne, vivace…
François Chopin, qui exerce à présent le métier de charron, est un homme travailleur et sérieux à qui l’on confie la responsabilité de représenter les habitants du village auprès du seigneur des lieux. Or, il se trouve que le château de Marainville est devenu récemment la propriété d’un comte lituanien, Michael Pac. Souvent absent, ce dernier a mis la gestion de son domaine entre les mains d’un régisseur polonais du nom d’Adam Weydlich. Du fait de ses fonctions municipales, François est donc conduit à entretenir des relations avec cet expatrié cultivé et son épouse.
Le 15 avril 1771, le modeste charron et sa compagne ont un fils : Nicolas. Celui-ci manifeste très rapidement une vive intelligence qui le distingue de ses deux sœurs aînées. Cela lui vaut d’être remarqué par Adam Weydlitch et son épouse. Le couple le prend alors sous son aile et lui prodigue une éducation beaucoup plus soignée que celle à laquelle il était préalablement destiné.
Tout d’abord, Adam donne au garçon des cours de comptabilité, afin qu’il puisse prendre un jour sa succession dans la gestion du domaine. Mais l’enfant reçoit aussi des leçons de musique. Il apprend l’allemand, écrit des poèmes en français, se passionne pour l’œuvre de Voltaire, joue de la flûte et du violon… Malgré l’attachement évident qu’il montrera plus tard dans ses lettres à sa famille d’origine, Nicolas est donc d’ores et déjà poussé vers d’autres ambitions que celles de l’artisanat et de la terre.
En 1787, la France est plongée dans une sorte de crise prérévolutionnaire. Les conditions de la vie rurale deviennent de plus en plus difficiles. Michael Pac vend le château. Obligé de repartir vers son pays natal, Adam Weydlitch propose alors à Nicolas de l’accompagner en Pologne. Bien que seulement âgé de seize ans, l’adolescent ne semble pas hésiter à quitter France et famille, en compagnie du régisseur, de son épouse et de quelques amis polonais.
La Pologne comme nouvelle patrie, staccato…
Lorsque le jeune Français arrive en Pologne, le pays, victime de divisions politiques internes, est convoité par Catherine II de Russie, Frédéric II de Prusse et Marie-Thérèse d’Autriche, qui le démantèlent à leur profit.
Sans doute grâce aux introductions aménagées par ses premiers compagnons polonais, le jeune garçon trouve rapidement un emploi de comptable à la manufacture de tabac de Varsovie. Il peut alors s’intégrer à son pays d’adoption, dont il partage l’effervescence culturelle et la fébrilité politique. En effet, on y travaille dans l’enthousiasme à la naissance d’une constitution destinée à organiser la résistance à l’occupation des grandes puissances voisines.
Mais l’entreprise dans laquelle Nicolas a été embauché ferme ses portes. Il est probable que, reconnaissant les qualités intellectuelles et la culture de son employé, le directeur, Jan Dekert, lui ait proposé un poste de précepteur. Ce nouveau travail lui révélant peut-être ses dons pour l’enseignement, Nicolas devient ensuite, pendant trois ans, précepteur dans les environs de Kalisz. Or, à l’époque, il est de bon ton que ce type de fonction soit plutôt exercé par de jeunes aristocrates français émigrés en Pologne ou en Russie à cause de la Révolution. Mais il faut croire que le fils de charron est doté de sûrs talents de pédagogue et d’une éducation exquise. Cela lui permet de s’introduire dans les milieux huppés de sa nouvelle société.
Ce n’est qu’en avril 1794 que, poussé par un élan de sympathie pour sa nouvelle patrie, il revient à Varsovie. En effet, non loin de là, à Cracovie, un héros militaire du nom de Tadeusz Kosciuszko, qui s’est déjà illustré au cours des combats de l’Indépendance américaine, appelle le peuple polonais à l’insurrection contre l’occupant russe en réaction à un second partage du pays entre puissances concurrentes. Prenant fait et cause pour sa nouvelle patrie, Nicolas participe à la révolte en s’engageant dans la Garde Nationale. C’est au cours de ces événements qu’il se lie d’amitié avec Maciej Laczinynski, staroste** de Kiernozia, une commune à environ soixante-dix kilomètres de Varsovie.
Le 10 octobre, Tadeusz Kosciuszko est arrêté et le mouvement insurrectionnel anéanti. Les Russes reprennent Varsovie. Une blessure sans trop de gravité donne un moment à Nicolas la nostalgie de la France, bien que sa famille ne réponde pas à ses lettres. Il va même jusqu’à retenir une place dans une diligence. Mais une crise d’asthme l’empêche de partir.
Pendant ce temps, la Pologne fait l’objet d’un troisième partage entre les empires voisins. Le pays, sous une occupation étrangère qui l’opprimera durant plus d’un siècle, n’existe plus géographiquement. Mais un sentiment patriotique exacerbé le fera subsister dans le cœur de ses habitants ainsi que dans celui du jeune émigré français et, plus tard, dans celui de son fils Frédéric.
Une vocation de pédagogue qui se perpétuera de père en fils, scorrevole…
De nouveau, Nicolas est engagé comme précepteur à la campagne, dans la famille de son ami Maciej Laczynsky. Celui-ci lui propose de prendre en charge l’éducation de ses fils, Benedikt et Teodor.
À la mort prématurée de Maciej, Nicolas demeure au domaine, afin de seconder sa veuve, Ewa, dans la gestion de ses affaires et l’éducation de ses enfants. Parmi eux, la jeune et brillante Maria, qui deviendra plus tard Comtesse Walewska, amante de Napoléon 1er, auquel elle donnera un fils.
En 1802, les enfants grandissant et le rôle de Nicolas devenant moins essentiel, Ewa le recommande à l’une de ses parentes, la comtesse Ludwika Starbek, qui s’évertue à diriger seule son domaine de Zelazowa-Wola. Celui-ci est situé à une cinquantaine de kilomètres de Varsovie, au cœur de la province de Mazovie, au bord de la rivière Utrata. Criblé de dettes, le mari de Ludwika a fui ses créanciers à l’étranger. Elle propose alors au jeune enseignant un double poste de régisseur et de précepteur des quatre enfants : Teodor, Fryderyk, Michal et Anna.
Manifestant le même esprit de décision que lorsqu’il était adolescent, Nicolas accepte sans hésitation cette lourde charge. Il a alors une trentaine d’années.
Son caractère aimable et franc, ses dons d’instrumentiste, à la flûte comme au violon, lui permettent de prendre rapidement une place privilégiée dans cette famille accueillante.
Dès son arrivée, la comtesse ne le traite pas en domestique et l’invite à sa table. Il y est assis en face de la jeune parente de la maîtresse des lieux, Justyna Kryanowska qui, comme beaucoup de cousines peu fortunées, fait office d’intendante, de dame de compagnie, de nounou et parfois même d’infirmière. La jeune fille, d’une dizaine d’année la cadette du jeune professeur, est issue d’une famille anoblie, ayant de lointaines origines juives. Elle possède une parfaite éducation, arbore une élégance sobre et distinguée, parle français et joue du piano très agréablement.
Nicolas n’est pas insensible à ses jolis yeux bleus, à la finesse de ses traits et à sa mise irréprochable, quoiqu’un peu stricte, et il considère volontiers l’aimable personne avec une respectueuse insistance. Mais la belle baisse souvent les paupières, comme il se doit pour une jeune polonaise, noble, catholique et pratiquante. Le manège de cette cour discrète va durer quatre ans.
Les racines maternelles : polonaises et aristocratiques, piacevole…
Peu à peu cependant, de dîners conviviaux en soirées musicales et en promenades au bord de la rivière, les deux jeunes gens finissent par ressentir entre eux la nécessité d’un lien durable. Ils se marient donc le 2 juin 1806 à l’église fortifiée de Brochow, tandis que, victorieux de ses rivaux, Napoléon entre en Pologne avec ses troupes. C’est l’enthousiasme général ! Après de longues années d’occupation russe, autrichienne et prussienne, la population considère l’empereur français comme un sauveur…
Soucieuse du bonheur des nouveaux époux, mais désirant aussi les conserver l’un comme l’autre près d’elle et à son service, la comtesse leur octroie la jouissance d’une dépendance de trois pièces. En effet, le domaine Skarbek compte plusieurs bâtiments. Celui-ci, bien que rustique, possède des fenêtres donnant sur la rivière Utrata, bordée de saules. Les jeunes mariés s’installent donc, satisfaits de posséder à la fois un toit, un amour serein et du travail.
Cette alliance entre un exilé Vosgien de modeste extraction paysanne, mais façonné par les idées du siècle des lumières, et une aristocrate, catholique convaincue, à l’âme artiste et raffinée, se poursuivra au fil du temps, de façon équilibrée, chaleureuse et joyeuse, sinon amoureuse. Elle constituera le terrain fertile où s’épanouira le génie du futur musicien.
Dès l’année qui suit leur union, Nicolas et Justyna quittent cependant la campagne devenue peu sûre, à cause de nombreux déplacements de troupes. Ils se réfugient dans un appartement mis à leur disposition par la comtesse Skarbeck, à Varsovie. Bientôt, ils ont la joie de voir venir au monde leur premier enfant. Une fille : Ludwika, du nom de sa marraine, la comtesse. Et leur vie se poursuit, paisible, tandis que l’Europe est agitée de perpétuels et sanglants soubresauts.
Le sort de la Pologne ne s’améliore pas. Les promesses de l’empereur Napoléon se dissolvent en fumée. Ses armées se désintègrent dans le chaos. L’épisode n’a guère modifié le paysage politique du pays. Par le traité de Tilsit, ses frontières sont désormais réduites au seul duché de Varsovie.
Une naissance controversée et musicale, festoso…
Le jeune couple ne semble pas trop se soucier des événements politiques. Il retourne à Zelazowa-Wola et c’est là que, deux ans plus tard, dans la nuit du 1ermars 1810, à dix heures du soir, vient au monde un second enfant. Un fils, cette fois : Fryderik, du nom de son parrain Skarbek, fils aîné de leur famille d’accueil et, François, - Franciszek - comme il était d’usage chez les Chopin. Les violoneux, qui se déchaînent sous leurs fenêtres pour fêter le carnaval, ont sans doute marqué à jamais l’oreille du nourrisson de leurs accords rugueux et trépidants… Peu importe que la date de naissance du 22 février ait été erronée sur les registres de la paroisse. Nicolas Chopin se souciait peu de son propre anniversaire ! Il se souvenait seulement que son fils était né un jeudi. La longue correspondance avec Fryderyk Skarbek, alors étudiant à Paris, ayant brouillé les pistes, il subsiste un doute quant au jour exact de la naissance du musicien.
La maison prêtée par la comtesse s’avère-t-elle désormais trop exiguë ? Le sol de terre battue trop inconfortable ? La comtesse Skarbek, bien que marraine de Ludwika, se révèle-t-elle un peu pingre sur les émoluments de son intendante et du précepteur de ses enfants ? Ces derniers sont-ils à présent trop grands pour se contenter d’être instruits à demeure ? Toujours est-il que le couple déménage.
Nicolas a trouvé un meilleur poste. Ses qualités pédagogiques ont été repérées par Samuel Bogumil Linde, un familier de la famille Skarbek, futur recteur de l’Université. Celui-ci pousse Nicolas à poser sa candidature pour un poste d’enseignant de français au lycée de Varsovie, bien qu’il ne soit pas titulaire des diplômes requis. Puis, non content de lui offrir un emploi, il lui fournit également un logement dans le lieu prestigieux où est installé le lycée : l’ancien palais de Saxe.
Il faut croire, néanmoins, que le salaire n’est pas suffisant à l’entretien d’une famille devenue plus nombreuse. En effet, dès 1811 est née une deuxième fille, Izabela. Puis, une troisième en 1813 : Emilia. Afin d’équilibrer le budget familial, Justyna s’est vue obligée de prendre pour pensionnaires des fils de familles aisées venus faire leurs études à Varsovie. Et Nicolas donne des cours supplémentaires à l’École d’artilleurs et d’ingénieurs.
Une enfance très entourée, affettuoso…
Qu’importent ces jongleries financières ! Les Chopin sont heureux dans cette ville cosmopolite, riche en couleurs, où les dandys aristocrates côtoient les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Français, les forains montreurs d’animaux étranges, les moines et les religieuses…
Bientôt, Samuel Linde confie à Nicolas la responsabilité des cours des classes supérieures du lycée. Peu à peu, faisant la preuve de ses mérites, l’émigré d’origine rurale devient officiellement professeur de langue et de littérature françaises. La promotion est d’importance et la vie plutôt agréable !
Après les heures d’étude, chez les Chopin, la musique et la poésie règnent en maîtresses absolues. Justyna crée autour de ses jeunes protégés une atmosphère à la fois familiale et artistique. Elle se met volontiers au clavicorde et son fils, surnommé Frycek par ses sœurs et les pensionnaires, se cache dessous, afin d’en mieux absorber les sons et les vibrations. La première fois que l’enfant a entendu résonner l’instrument, des larmes ont coulé sur ses joues. Très vite, la maman comprend qu’il lui faut céder à ses instances et lui apprendre à jouer. Ce qu’elle fait, à la grande joie du petit garçon. Les liens qui unissent Frycek et sa mère deviennent plus étroits que ceux d’un simple rapport filial. Musique et poésie constituent leur dénominateur commun. Dès l’âge de six ans, l’enfant écrit des vers…
Cependant, l’agitation qui succède à une nouvelle occupation russe, après la défaite napoléonienne, pousse les Chopin à déménager une nouvelle fois.
En effet, le Congrès de Vienne vient d’installer un ordre récent. Le nouveau tsar, Alexandre, a donné un moment aux Polonais l’illusion d’être un monarque tolérant, soucieux d’améliorer le sort du pays et de laisser à ses habitants une certaine liberté dans le choix de leur destin. Il s’est fait couronner roi à Varsovie, s’est même présenté aux représentants du pays en habit polonais… Mais, après ces débuts idylliques et cet apparent respect de l’identité nationale, il vient de nommer commandant en chef des armées son frère, le grand duc Constantin. Malgré le rapide essor économique et social qui fait de la Pologne l’un des pays les plus modernes et les mieux organisés d’Europe, les rêves d’indépendance s’envolent. Le malheureux territoire est condamné à se fondre dans l’immensité de l’empire Russe. Afin de bien le faire comprendre aux habitants, le récent chef militaire fait procéder à des exercices interminables et des parades arrogantes sur la place de Saxe. Puis, désireux d’occuper tout l’espace, il fait évacuer le lycée pour en réinstaller les élèves et les professeurs au palais Kazimierz, rue du Faubourg de Cracovie.
Certainement déçus dans leur sentiment national, mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les époux Chopin trouvent là une opportunité d’agrandir leur pensionnat. Nicolas, toujours pragmatique, en fait un endroit très recherché par la jeunesse estudiantine aisée. On y parle le polonais, mais aussi le français et l’allemand. Du fait de la dualité de leurs origines, les enfants Chopin sont tous parfaitement bilingues. Plus tard, lorsque Frédéric sera à Paris, séparé de sa famille, il écrira à son père en polonais. Et Nicolas lui répondra en français. Dans l’esprit du musicien, les deux langues sont aussi familières l’une que l’autre. Il gardera toute sa vie un léger accent en français, trace de cette double appartenance.
Une vocation précoce, crescendo…
Une nuit de 1816, réveillée par des torrents de notes, Justyna se rend au salon. Elle y découvre son bambin de six ans, installé devant le clavier, en train de répéter seul un morceau. Cette fois, bien que très attachée à la relation musicale qui s’est établie entre elle et son fils, elle réalise qu’il lui faut absolument un enseignement plus adapté que le sien. Et, d’un commun accord avec son mari, elle se met en quête d’un professeur compétent.
Le choix ne tarde guère. Certes, il existe d’excellents enseignants de musique à Varsovie. Mais les Chopin ne sont pas vraiment riches et ils se rabattent sur un personnage d’âge mûr, né comme Mozart en 1756, un peu excentrique, mais cependant fort sympathique : un tchèque du nom d’Adalberg Wojciech Zwyny.
L’homme porte plutôt à sourire, avec ses accoutrements vestimentaires démodés et sa tabatière semeuse de tabac sur les touches. Toutefois, c’est un bon musicien, qui a œuvré autrefois à la cour. Et puis, son enthousiasme est communicatif : « Bach et Mozart ! Prends-les pour modèles et jamais tu ne le regretteras ! » répète-t-il à son élève.
Ce dernier se met alors à idolâtrer ces illustres prédécesseurs, au point d’en travailler quotidiennement les morceaux. On dit que, devenu adulte, il ne manquait pas de se « faire les doigts » avant chaque concert, en jouant un passage de Bach ou de Mozart.
Les leçons se poursuivent et le maître ne tarde pas à constater les exceptionnelles dispositions créatrices de son protégé. Fasciné par la précocité de l’enfant, il note même ses premières idées musicales. Car le garçonnet tente de composer, en pastichant les polonaises à la mode jouées par sa mère ! Celles de Michal Kleofas Ogiski et Karol Kurpiski. En effet, la polonaise est une danse marchée populaire qui s’est introduite dans les salons des manoirs des nobles ruraux, pour gagner peu à peu tout le territoire, en une sorte d’élan patriotique et culturel. Nombre de musiciens des villes ont pris le relais de ceux des campagnes pour s’y essayer. Zwyny, ainsi que Justyna, sont bien obligés de constater que le bambin les surpasse aisément !
Bientôt, n’ayant plus grand-chose à apprendre à son élève, le maître préfère le laisser s’exprimer seul au piano, à sa guise. Cette liberté attache d’autant plus Frédéric à son professeur, auquel il manifeste une affection profonde.
À Varsovie, la réputation du jeune prodige ne tarde pas à s’ébruiter. Pourtant, Frédéric n’est encore qu’un gamin au caractère plutôt déluré. C’est du moins tel que le décrit dans ses souvenirs l’une de ses proches camarades de jeu, Jozefa Koscielska-Wodzinska : « Le fait que le petit Frycek passait déjà à l’époque pour le meilleur pianiste de Varsovie revêtait à nos yeux moins de charme que le fait qu’aucun des garçons n’était aussi disposé que lui à jouer et à faire des tours. Plus d’une fois, je m’en souviens, il arrivait que les autres garçons n’avaient pas envie de s’amuser avec nous, lui, au contraire, savait mettre tout le monde en train, il accédait à nos prières et quand nous nous amusions à des jeux de société, au renard ou à colin-maillard etc., il était d’ordinaire l’âme du jeu, il courait, il folâtrait, il imitait des personnes connues. »
En 1817, alors que le garçonnet n’est âgé que de sept ans, il passe de l’imitation improvisée à sa première vraie composition, avec saPolonaise pour piano forte, en si bémol majeur. Son père la retranscrit. Elle est dédiée à Son Excellence Mademoiselle la Comtesse Victoire Skarbek. Aussitôt, le parrain de l’enfant, Fryderyk Skarbek, comprend que ce jeune phénomène ne peut se limiter au public composé par sa famille et quelques amis. Enthousiaste, il se met à claironner dans tout Varsovie qu’un enfant prodige polonais est là. Afin de le prouver, il finance la publication de l’œuvre chez le curé de l’église de la Visitation de la Vierge, dans la Ville Nouvelle, où le prêtre possède un atelier de gravure.
La presse s’empare de l’événement et un journaliste inconnu déclare dans le Journal de Varsovie, en vieillissant malencontreusement l’enfant d’une année : « Le compositeur de cette danse polonaise, un jeune homme de huit ans révolus, véritable génie musical, est le fils de Mikolaj Chopin, professeur de langue et de littérature française au lycée de Varsovie. Non seulement il joue les œuvres les plus difficiles au piano, avec la plus grande facilité et un goût exceptionnel, mais il est déjà l’auteur de plusieurs danses et variations, qui ne cessent d’étonner les mélomanes, eu égard au jeune âge du compositeur. Si ce jeune homme était né en Allemagne ou en France, il aurait certainement attiré sur lui l’attention de toutes les nations ; que cet article proclame donc que sur notre terre aussi naissent des génies, et que seule l’absence d’informations dissimule leur existence au public. »
Au-delà même de la revendication politique sous-jacente, on sent l’émerveillement réel provoqué par la prestation de l’enfant. Et l’on imagine aisément la fierté de l’heureux papa, Nicolas.
Le garçonnet crée ensuite laPolonaise en sol mineur, retranscrite de nouveau par son père, qui prend soin de la faire graver. La presse se fait de nouveau l’écho de son talent : « Un vrai génie du point de vue musical… »
L’année suivante, presque le jour de ses huit ans, Frédéric est sollicité par la Princesse Zofia Zamoyska, afin de se produire pour la première fois en concert public, au cours d’une manifestation de bienfaisance, qu’elle organise avec quelques-unes de ses amies. Tout d’abord, Nicolas est réticent. Se souvenant du destin de Mozart, il se refuse à faire de son fils un singe savant. D’autant plus que certaines dames, afin d’accentuer l’effet produit par l’enfant virtuose, tiennent à mentionner sur l’affiche qu’il n’a que trois ans ! Intègre, Nicolas refuse. Néanmoins, après maintes tractations, rectifications et prudentes réserves, il finit par donner son autorisation. Et, méticuleusement préparé par Zwyny, Frédéric interprète sans effort apparent, devant une vaste audience, leConcerto en sol mineur du compositeur tchèque Adalbert Gyrowetz.
Au sein de sa famille, comme dans l’élite aristocratique de Varsovie, le jeune Frycek est déjà considéré comme une sorte de phénomène. Ses parents et ses sœurs l’aiment tendrement comme le bambin qu’il est et l’admirent comme un adulte. Tout au long de sa vie, leur affection et leur estime ne se démentiront pas, malgré l’éloignement.
De nouvelles permissions de concerts sont accordées à l’enfant, uniquement chez des princes et des princesses connus des Chopin et surtout, sans la moindre rétribution. On vient chercher le gamin, chez lui, en voiture et on le raccompagne de même, une fois sa prestation achevée.
La renommée du jeune « Chopinek » ne tarde pas à atteindre les oreilles du grand-duc Constantin en personne, qui le fait inviter. Après l’avoir écouté, il lui commande une mélodie qu’il fait arranger en marche militaire pour donner du lustre aux parades qu’il organise sur la place de Saxe. Habile manœuvre grâce à laquelle l’occupant utilise à son bénéfice la ferveur suscitée par le jeune prodige polonais !
Dans cette ville en plein essor architectural et culturel, on ne parle plus que du petit improvisateur. On ne cesse de le comparer à Mozart. Chaque maison aisée possédant un piano – car il existe plusieurs facteurs de cet instrument à Varsovie –, on se l’arrache de concert en concert. En effet, la musique est présente dans les moindres recoins de la capitale. L’Opéra y crée des œuvres originales de compositeurs polonais, mais également de compositeurs de renommée européenne. Les églises, les palais, les demeures privées résonnent de quatuors et d’œuvres vocales. Outre les grands classiques, tels que Haydn, Mozart ou Beethoven, on y joue nombre de partitions contemporaines. Avec une fierté toute nationaliste, le jeune Chopinek est constamment invité et présenté à de prestigieuses personnalités.
*Les termes musicaux sont traduits dans un lexique, à la fin de l’ouvrage.
**Notable qui détenait en fief une starostie, terre donnée par la Couronne, en Pologne.