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Le parcours atypique et semé d'embûches de Philippe B. : des frontières de l'ultra-violence et de la délinquance à l'intégration du Groupe d'Intervention de la Gendarmerie Nationale.
Philippe B. n’aurait jamais dû se trouver à la place qui fut si souvent la sienne durant ces quinze dernières années : en tête d’une colonne d’assaut du GIGN !
Élevé à la dure, son aptitude aux arts martiaux l’amène très tôt aux frontières de l’ultra-violence et de la délinquance. Pourtant, depuis qu’il a suivi en direct à la télévision le célèbre assaut du GIGN sur un Airbus à Marignane, alors qu’il avait 16 ans, Philippe B. a pour nouvelle ambition d’intégrer le « Groupe ».
Après un parcours sinueux et semé d’embûches, il passe les tests de sélection et finit parmi les premiers de sa promotion, mais les psychologues s’opposent à sa candidature en raison de son profil pour le moins atypique et de ses erreurs de jeunesse. Les instructeurs en décident autrement : ils savent qu’ils vont pouvoir canaliser son énergie et lui offrir une nouvelle vie, celle d’un opérationnel du GIGN.
Voici donc l’histoire de Philippe B., un « ops » au parcours hors du commun – chuteur opérationnel, instructeur en sports de combat, expert en explosifs et tireur d’exception dont l’adresse sera déterminante pour la réussite de certaines missions. Entre son éducation « spartiate » et ses interventions en Libye, dans le golfe d’Aden, en Irak, ou ses dernières opérations antiterroristes sur le territoire national, il lève le voile sur le quotidien des opérationnels du GIGN.
Ce sont des individus d’exception qui font la force du Groupe fondé par Christian Prouteau. Philippe B. fait partie de ceux-là.
Découvrez l'histoire d'un opérationnel du GIGN et plongez dans le récit de ses interventions en Libye, dans le golfe d’Aden, en Irak, ou ses dernières opérations antiterroristes sur le territoire national.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Pour moi, c'est un livre qu'il faut lire absolument. Merci de nous aider à nous rendre compte de la dureté du métier, plus complet que ce qu'on pourrait penser !" - FleurLexy, Booknode
"Un autobiographie complète où l'on découvre toutes les facettes de ce métier. Cela aura été une bonne découverte pour moi !" -Et_un_de_plus, Babelio
"Un livre coup de poing, un Homme du GIGN qui parle sans concession et sans filtre. Si vous avez envie de plonger dans la réalité d'un homme de terrain avec ces risques, ces moments de bonheurs, ces malheurs, son quotidien, ouvrez ce livre de toute urgence."-mouchemike, Booknode
À PROPOS DE L'AUTEUR
ATON est vice-champion de France de full-contact à l’âge de 17 ans. Déterminé à entrer au GIGN dès l’adolescence, il atteint son objectif et sert pendant 15 ans en tant qu’opérationnel. Il vit en région parisienne.
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Seitenzahl: 679
Veröffentlichungsjahr: 2019
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À mon épouse pour son soutien dans les moments de doute
À mes enfants pour leur laisser une trace
À la Gendarmerie pour m’avoir ouvert sa porte
Au GIGN pour m’avoir montré le chemin
« Passant, va dire à Sparte qu’ici ses fils sont morts pour obéir à ses lois. »
Simonide de Céos (556-467 avant J.-C.)
« Le guerrier ne fait que porter l’épée pour le compte des autres. C’est un seigneur, puisqu’il accepte encore de mourir pour des fautes qui ne sont pas les siennes, en portant le poids du péché et de l’honneur des autres. »
Alexandre Sanguinetti,
Si je dois me reconnaître un talent, c’est bien celui que j’ai hérité de mon expérience dans le renseignement militaire : savoir identifier un homme dangereux dans mon environnement immédiat. Et sur l’échelle de la dangerosité, celui-là se tenait sur le plus haut des barreaux.
Nous étions alors en février 2018. Je me trouvais sur un stand de tir dans l’est de la France, à Rosières-aux-Salines, avec Christian Prouteau, le fondateur du GIGN. Le président du stand, un ancien cheminot, nous avait invités à l’occasion de la parution de notre livre consacré aux débuts du Groupe, GIGN : Nous étions les premiers1, pour que nous puissions le dédicacer aux membres de son club, de véritables passionné(e) s du tir de tous âges. Il nous avait également accordé armes et munitions à volonté !
C’est alors que je l’avais remarqué. Concentré sur mon propre tir au revolver, je n’avais pu m’empêcher d’entendre de très courtes rafales lâchées par le type à côté de moi. J’avais remarqué qu’il s’agissait d’une arme allemande d’avant-guerre et, curieux, j’avais essayé de voir les résultats de mon voisin. À 25 mètres de la cible, et avec sa pétoire antédiluvienne, il avait placé tous ses tirs entre le 10 et le 8 ! J’étais aussitôt allé trouver le président du club pour lui signaler, s’il l’ignorait encore, qu’il comptait dans ses rangs un cador de classe internationale. Cela l’avait fait sourire.
« Il n’est pas de chez nous ; c’est un opérationnel du GIGN qui a été invité par le chef de la section de recherche de Nancy dont les hommes viennent parfois s’entraîner ici ! »
Le colonel en question n’était autre que Franck Chaix, l’ancien commandant de la Force Intervention du GIGN, qui se trouvait également sur le stand de tir ce jour-là. Je décidai de l’interroger sur mon voisin. Son œil s’alluma et, m’attirant à l’écart, il me déclara d’un trait :
« Si l’on devait définir ce que sont les opérationnels du Groupe, vous en avez là l’illustration même. Mais si, en plus, vous voulez découvrir l’esprit free fly, vous avez en la personne de Philippe B. le mètre étalon. »
En deux mots, Franck Chaix me résuma alors la carrière de ce Philippe B. Je compris immédiatement que l’on était là dans le hors-norme.
J’attendis la fin de la démonstration de Philippe B., car c’en était bien une, et je me présentai, avant de lui proposer un rendez-vous dans les semaines à venir pour un éventuel projet de livre. Je ne sentis pas un enthousiasme immédiat, mais il ne m’opposa pas non plus un refus définitif.
Deux mois plus tard, Philippe B. me téléphonait pour m’annoncer que nous pourrions peut-être tenter l’aventure.
Ensemble, pendant de longues journées, nous avons dès lors retracé son chemin de vie, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui. Entre violence juvénile, détermination à vouloir intégrer le GIGN, exposition au danger, prise de risque, coups durs, nous avons tous les deux revisité son parcours et, parallèlement, tissé le fil d’une amitié.
Si j’ai rencontré peu d’hommes d’exception, Philippe B. figure sans conteste parmi ceux-là !
Jean-Luc Riva
1. GIGN : Nous étions les premiers. Christian Prouteau & Jean-Luc Riva. Éditions Nimrod, novembre 2017.
Mes semelles claquent sur le bitume de la rue des Églantines, cette grande artère qui coupe Saintes d’est en ouest. J’ai la boule au ventre, mais je cours aussi vite que je le peux. Me voici au croisement de la rue Claude-Debussy, où j’habite. Je reprends un pas normal pour me donner du temps et souffler un peu, mais il faut que je me décide rapidement !
Dire la vérité, avouer que j’ai pris un coup de pied dans l’estomac à la récré ? Ou me taire, comme je le fais la plupart du temps ?
Mon père n’apprécie pas mon statut de victime, alors je garde souvent pour moi les insultes et les bagarres de CP. Je ne suis pas très grand et j’arbore un sourire un peu niais, ce qui pousse régulièrement les plus grands à s’en prendre à moi. Dans ma tête de petit bonhomme, je trouve cela injuste.
Je suis à la porte, c’est mon père qui l’ouvre. Lui non plus, on ne peut pas dire qu’il soit très grand, mais il en impose. Sanglé dans ses vêtements à la manière d’un colonel anglais de l’armée des Indes, il ne lui manque qu’un stick sous le bras, qu’il pourrait avantageusement remplacer par la canne de Compagnon qui trône dans le salon. Cette canne, c’est un simple bâton de jonc avec un bout ferré et un pommeau sur lequel sont gravés son nom ainsi que sa corporation : menuisier. Avant d’intégrer l’Éducation nationale, c’était un Compagnon du devoir, un vrai ! Un de ceux qui font le tour de France. Autant dire qu’à la maison tout est réglé au millimètre, à commencer par mon éducation.
Il me fixe intensément et je sens qu’il a déjà compris.
Il n’est pas devenu enseignant pour rien. Ces gens-là vous décortiquent le cerveau d’un gamin de sept ans comme on pèle une orange. D’ailleurs, j’hésite. Je bafouille, puis je finis par tout lâcher.
Sans pleurer, car chez nous on ne gémit pas.
« Des grands… Ils m’ont jeté à terre et ils m’ont frappé au ventre. »
J’attends la claque, mais bizarrement rien ne vient. Je relève les yeux et le vois pensif. Ce n’est pas souvent, du moins en ce qui me concerne.
« Tu dois apprendre à te battre. Je vais m’en occuper, rentre ! »
Une bonne odeur de légumes m’accueille, ceux du pot-au-feu de la veille que ma mère a mis à réchauffer doucement.
Nous sommes vendredi soir, c’est la soirée télévision après le dîner.
Là, c’est bien. Je m’installe à côté de mon père sur le canapé et nous regardons une cassette vidéo – un western ou un truc de justicier. Ma mère en profite pour faire les comptes du foyer, ce qui ne la change guère de son travail de comptable, mais elle n’aime pas la violence, même au cinéma.
Elle travaille beaucoup et je la vois parfois fatiguée. C’est sûrement pour cela qu’on ne s’étreint pas souvent tous les deux, du moins pas assez à mon goût. Ma mère me manque. Elle est là sans être là, toujours à son travail. C’est pour avoir une vie meilleure, me dit-elle. Je ne lui en veux pas.
Après le film, je fonce dans ma chambre, où je me sens un peu seul. La situation de fils unique est parfois difficile, mais bon ! J’ai mes livres et mes rêves. Pourtant, cette nuit-là, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter en repensant aux paroles de mon père.
À quoi songeait-il donc quand il a lancé : « Je vais m’en occuper » ?
*
À la suite de ce nouvel incident à l’école, mon père et moi écumons la ville à la recherche d’un club de boxe ou de sports de combat qui accepterait de m’enseigner son art. Au soir de la première journée, il faut bien se rendre à l’évidence, je n’ai pas l’âge. Mon père a du mal à l’admettre mais, à sept ans, je suis encore trop jeune pour aller combattre sur les tatamis. D’autres se seraient découragés, mais lui refuse de baisser les bras. C’est ainsi qu’il me dégotte une salle de sports où je suis censé m’assouplir et améliorer ma tonicité en attendant mon inscription dans un dojo digne de ce nom.
Les cours y sont relax. Nous apprenons des figures dans une ambiance sans contrainte. Les profs ne crient jamais sur les élèves ; ils préfèrent nous responsabiliser et nous guider. Certes, les progrès ne sont pas fulgurants, mais nous avançons peu à peu dans toutes les techniques de base de la gymnastique traditionnelle. Malgré tout ce que je peux raconter à mon père sur la rentabilité de cet investissement (il paie fort cher mes séances), j’ai la conviction qu’il viendra vérifier un jour les capacités que je suis censé acquérir.
Chaque mercredi après-midi, je me retrouve donc avec une trentaine d’autres enfants de l’association sportive de Saintes dans la grande salle du gymnase des Boiffiers. Là, nous nous contorsionnons à qui mieux mieux sur les tapis de mousse, sous l’œil attendri de quelques parents venus s’esbaudir devant les prouesses gymniques de leurs rejetons. Et voilà qu’un jour, alors que je suis occupé à défier les lois de la pesanteur en faisant des allers-retours sur une poutre, je vois mon père s’approcher de moi, le regard noir et la mine sévère. Je pressens immédiatement un avis de tempête.
« Montre-moi ce que tu sais faire », m’ordonne-t-il d’un ton sans réplique.
J’hésite, je cherche de l’aide auprès du moniteur, qui nous rejoint pour se présenter.
« Montre-moi ce que tu sais faire ! », insiste mon géniteur qui, en guise de salut, adresse un vague signe de tête à mon instructeur. Celui-ci me désigne les tapis de sol et me voilà parti à enchaîner quelques roulades plus ou moins réussies.
« Je vous paie pour ça ? Franchement, je vous donne de l’argent pour ces galipettes ?
– Vous voulez quoi ? Ici, on n’est pas chez Bouglione ! », réplique l’homme de l’art.
Je sens la tension croître entre les deux hommes. Voulant éviter le conflit, je détourne leur attention en pointant l’index vers le tremplin.
« Allez ! Montre-nous ! », m’encourage le moniteur.
Course d’élan, envol, salto, rétablissement, puis un regard vers mon père… Il devrait être sur les fesses après ça, mais je n’ai droit qu’à un léger sourire de satisfaction, bien loin des félicitations enthousiastes auxquelles j’étais en droit de m’attendre.
« Montre-moi comment tu montes à la corde », lance-t-il en me désignant les agrès disposés au fond du gymnase.
Je m’en doutais. Il paie, il lui faut donc du résultat. Il y a des moments où je le déteste ! Ce n’est jamais assez bien, mais toujours « Tu peux mieux faire ». Bon, je l’aime quand même, mais ce n’est pas facile tous les jours. Cela fait longtemps que je ne me compare plus aux autres gamins. La plupart ne savent pas ce que c’est que la rusticité. Moi, ça fait un moment qu’il me l’a fait rentrer dans le crâne. Si j’ai droit au strict minimum, le superflu, je dois le gagner.
Tiens, pour me payer ma première Game Boy à 690 francs, le jeu Tetris compris, il faudra que j’aille ramasser des morceaux de gypse dans une carrière. Je passerai des heures à les coller sur des petites plaques de bois verni pour aller ensuite les vendre 5 francs chaque week-end sur le marché. Il m’en faudra du temps pour me la payer, ma Game Boy, pendant que les autres gamins joueront au foot ou feront la grasse matinée ! Chez moi, rien n’est dû. Tout se mérite.
« Allez, Philippe ! », hurle-t-il.
J’ai beau m’être entraîné, pas facile de grimper uniquement à la force des bras, jambes à l’équerre. Tiens, qu’est-ce que tu dis de ça ? Encore deux bons mètres… Je le fais aussi pour M. Lefebvre, mon prof, qui est sympa avec moi. Là, je puise dans mon mental de gamin, car je ne veux vraiment pas qu’ils s’engueulent tous les deux. Ça y est ! Je suis en haut !
« C’est bien, Philippe ! »
Voilà, c’est tout. Mais c’est quand même un compliment, denrée rare à la maison. Quand nous rentrons, je sens qu’il est fier de moi. Si fier que, lors de cette balade dominicale, il se met à me parler du principe de Pareto qui résulte d’une étude sur la répartition des richesses. Lui, il a étendu ce concept à la sociologie.
« 80 % de la population sont dirigés par les autres 20 %, ceux qui constituent l’élite. Les 80 %, c’est la masse ! À toi de choisir : la masse ou l’élite ! »
Il ne cessera de me rabâcher la chose, façon torture viet ! Un coup tous les jours, à la même heure, au même endroit. Croyez-moi, ça rentre ! Je ne vais pas choisir mon camp mais, peu à peu, je vais décider de rendre les coups et de ne plus être une victime.
À cet instant de ma vie, je n’imagine pas encore que je serai parfois le bourreau.
*
Désormais, dans mon club de gymnastique, je pratique la musculation à outrance. Le soir, à la maison, j’enchaîne pompes et tractions, encore et toujours. Je prends de l’envergure, trop, mais cela satisfait mon père.
Brusquement, à huit ans, ma croissance s’arrête ; je ne grandis plus. Affolement général. On m’emmène consulter à l’hôpital Pellerin de Bordeaux. Là, le chef du service pédiatrie est enchanté de faire la connaissance du rejeton de Hulk. Il observe d’un œil stupéfait ma musculature, qu’il juge anormale, et décide de me faire passer une batterie d’examens. Que pense-t-il donc ? Que je suis un précoce du biceps, un prématuré de l’haltère, le genre de phénomène que l’on ne rencontre qu’une seule fois dans une carrière de mandarin ? De quoi écrire une thèse, peut-être…
Lors d’une nouvelle consultation, une semaine plus tard, la sentence tombe : dérèglement de la glande thyroïde. Le médecin rassure cependant ma mère en lui expliquant qu’il existe une solution ayant pour nom Ornicetil, un médicament qu’il me faudra ingurgiter tous les deux jours pendant trois ans. Mais il ne s’arrête pas là !
L’homme à la blouse blanche assène à mes parents d’un ton ferme : « Fini la musculation ! Terminé ! Plus de pompes ni de tractions ! Rien ! Il faudra que Philippe reste tranquille jusqu’à ce que l’on constate un retour à la normale. Après, nous verrons. »
Je vois mon père se contracter. Son petit Spartiate va devoir rentrer au cantonnement en n’ayant pour seule ambition que celle de devenir champion de Scrabble ! Inimaginable.
Deux jours seulement après cette consultation, mon père et moi entamons une discussion – bien que le mot soit sans doute exagéré, puisque la répartie ne fait pas partie de sa conception de l’échange verbal. Du moins avec moi.
« Philippe, j’ai réfléchi. Si tu ne peux pas pratiquer d’exercices physiques pour le moment, rien ne t’empêche de faire de la musique. Je t’ai inscrit au cours de solfège… »
Je sens mon petit cœur chavirer. Je n’ai pas l’esprit troubadour…
Alors, les leçons de chant… Je sais pourtant qu’il est inutile d’aller à l’affrontement. Je cherche mes mots, mais mon père me porte l’estocade avant même que j’aie pu ouvrir la bouche.
« C’est un cours pour adultes débutants. Ils sont en train de monter une chorale, je suis sûr que cela va te plaire. Ah, je t’ai aussi pris une séance d’équitation par semaine. Il n’y a pas d’effort à faire, donc pas d’excuse pour refuser. Je vais encore voir si tu peux pratiquer le tennis, histoire que tu restes en forme ! »
Après ça, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ! Je ferai donc quatre années au conservatoire de l’Abbaye-aux-Dames de Saintes avec ce bon M. Coing, qui m’enseignera le solfège et la guitare. Il fera surtout le désespoir de mon père en lui confiant, les rares fois où il aura l’occasion de le croiser : « Franchement, Monsieur, je me demande pourquoi votre fils vient ici… Lui-même ne le sait pas ! »
*
Un dimanche, voyant que j’ai le cœur gros de ne plus faire de gymnastique, mon père m’emmène faire un tour aux arènes de Saintes. Là, au milieu de ces ruines qui pouvaient accueillir jusqu’à 15 000 spectateurs sur leurs gradins accolés au flanc d’un vallon, il me décrit les jeux sanglants et violents du cirque.
« Ici, dans cette arène, des gladiateurs ont dû lutter pour survivre et dis-toi que ceux-là, les vainqueurs des combats, étaient craints et respectés bien au-delà des limites de leur cité. »
Je ferme les yeux. Un instant, je suis l’un d’entre eux et, dans ma tête de gamin, j’imagine les duels, le choc des glaives, le sang sur la terre jaune et les hurlements de la foule attendant le jugement du consul. Combien de valeureux guerriers a-t-il épargnés en pointant son pouce vers le ciel ?
« Connais-tu Sparte ? »
Cette question de mon père m’arrache à mes rêveries. Même s’il me parle parfois de l’Antiquité, je lui réponds que j’ignore ce à quoi il fait allusion. Il me lance un regard indéchiffrable, puis nous rentrons à la maison sans parler. Une fois arrivés, il part dans son bureau chercher un livre, en feuillette quelques pages, puis m’invite à m’asseoir à côté de lui. Il se met à en lire quelques extraits.
« Mais lorsque la guerre se profile à l’horizon, le Spartiate ne craint pas de tomber sur le champ de bataille, il a été entraîné durement toute sa vie pour être un combattant exceptionnel. C’est pourquoi une mort glorieuse au combat est un accomplissement ultime pour lui. »
J’écoute, silencieux, les yeux écarquillés, sans bien comprendre où mon père veut en venir. Son regard se pose un instant sur moi, puis il enchaîne :
« À Sparte, on était militaire de sept ans jusqu’à la fin de ses jours. L’existence du soldat était rustique, l’entraînement impitoyable et le guerrier se battait jusqu’à la mort. L’honneur et la fidélité ne devaient jamais faire défaut. »
Après un bref silence, il me dit :
« Dans une autre vie, tu aurais l’âge d’aller combattre pour défendre Sparte. Mais ici, dans ton école, tu es une victime. Écoute-moi bien, Philippe. Tes difficultés ne sont que passagères. Une fois ce passage à vide terminé, je veux que tu te fasses respecter ! »
Ce conseil, je vais le suivre à la lettre.
Nous sommes maintenant quatre à la maison. Mon père m’a offert un chien, un caniche nain qu’il a lui-même baptisé Carlos, sans que je sache si cela fait référence au terroriste international ou au chanteur de variétés !
Carlos et moi sommes copains. Bien sûr, un chien ne remplace pas un frère ou une sœur, mais je me sens un peu moins seul. Nous faisons de grandes balades tous les deux au bord de la Charente et j’en arrive à oublier que mes soucis de santé n’ont pas modifié le comportement de mon père à mon égard.
S’il m’accompagne en voiture aux cours auxquels il m’a inscrit, il ne revient jamais me chercher. Je pense qu’il a honte de mes résultats et qu’il ne tient pas à croiser mon professeur de chant ou de tennis. À moi les 6 kilomètres à pied pour rentrer à la maison.
Un samedi matin, cependant, une explication finit par avoir lieu. Pour la première fois, le grand ordonnateur de ma vie semble baisser les bras et ne plus vouloir décider pour moi.
« Mais enfin, Philippe, tu vas avoir treize ans, que veux-tu faire ?
– Du karaté !
– Tu vas prendre des coups…
– J’ai l’âge maintenant, inscris-moi !
– Tu as gagné ! Dès que tu auras l’autorisation du médecin, nous irons ! »
En l’entendant me dire : « Tu vas prendre des coups », je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement. Il n’y a pas longtemps, il a été convoqué chez le directeur à cause des bleus que j’avais aux jambes.
« C’est arrivé en jouant, il ne fait attention à rien ! », avait-il rétorqué avec aplomb.
Pourtant, à l’école, personne n’est dupe. Tout le monde, ses collègues professeurs comme mes camarades de classe, sait que je dois connaître mes leçons par cœur. Le fait que mon père ait érigé la courtoisie en dogme dans les discussions familiales n’exclut pas qu’une faute ou une hésitation soit aussitôt sanctionnée par une raclée – administrée elle aussi avec courtoisie !
Pour cruelle que soit la méthode, je reconnais aujourd’hui qu’elle m’a permis de développer des capacités de mémorisation qui me seront utiles tout au long de ma vie d’opérationnel.
*
Certificat médical en poche, mon père et moi partons ensemble pour que je puisse m’inscrire au club de karaté de Saint-Georges-des-Coteaux. Les formalités expédiées, nous passons dans un magasin de sport pour acheter l’équipement qui me sera nécessaire. Et, trois jours plus tard, c’est le premier cours.
Une révélation !
Mon intégration est si rapide que j’ai le sentiment de pratiquer ce sport de combat depuis des années déjà. J’apprends énormément, mais j’apprends aussi très vite. À la fin de chaque cours, je reste sur place à répéter des enchaînements jusqu’à ce que mon professeur, Michel, finisse par se lasser et me mette à la porte. Il me tient à l’œil, et il m’a même plusieurs fois sanctionné pour avoir porté des coups à l’entraînement – ce qui est interdit au karaté. Dommage, mais j’ai sans doute hérité d’un trait de mon père. J’aime bien voir le résultat…
« Ici, c’est un club de loisirs, me dit-il souvent. Tu es à présent ceinture marron de karaté et si tu veux vraiment progresser tu dois partir à Poitiers. Là-bas, il y a un club de compétiteurs. »
Poitiers ? À une heure et demie de route ? Je ne suis pas près d’y aller…
Alors, je reprends également la musculation à la maison. Pompes et tractions se succèdent à un rythme quotidien. Mon potentiel physique croît de façon exponentielle, mais je ne laisse rien paraître à l’école ou à la maison. Papa, qui est passé au dojo, me regarde cependant autrement. Pressent-il que je suis en train de me métamorphoser à l’extérieur comme à l’intérieur ? Il me le fait savoir à sa manière : « Si un jour je suis convoqué par le directeur parce que tu t’es battu, il est hors de question que tu sois la victime ! »…
*
L’année suivante, je quitte mon club de karaté pour rejoindre l’école d’arts martiaux de Saintes, le club de La Santone, où l’on pratique la boxe anglaise et le full-contact1. Dans ce club, les coups, ce n’est pas du flan. On les donne et on les reçoit vraiment. La Santone devient très vite ma deuxième maison, week-ends compris !
Je m’entraîne chaque jour au full-contact, à fond, sans retenue. J’enchaîne les rounds avec un sparring-partner de luxe qui n’est autre que Bertrand Fleuret2. J’essore mon adversaire à chaque affrontement et je termine mes séances en défonçant un sac de frappe. À ce rythme, ma technique s’améliore sans cesse, mais la technique sans la hargne ne fait pas de vous un combattant.
Et moi, la hargne, je l’ai !
À ne plus savoir qu’en faire.
*
Noël 1994. J’ai seize ans et demi et un rêve fou : devenir acteur de cinéma dans des films d’action. C’est ma distraction favorite, dès que je rentre de l’entraînement, je visionne des cassettes de films mettant en scène Bruce Willis, Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Jean-Claude Van Damme et, bien sûr, Bruce Lee ! Mais mon acteur préféré reste sans conteste Jean-Paul Belmondo. De lui, j’ai tout vu et revu, avec une préférence particulière pour Le Professionnel et Peur sur la ville, celui dans lequel il interprète le rôle d’un commissaire pourchassant un tueur en série. Dans ce film sorti en 1975, Jean-Paul Belmondo a réalisé ses cascades avec une petite unité de gendarmerie créée seulement un an plus tôt, le GIGN…
Ce lendemain de Noël, un Airbus chargé de passagers se pose à 3 heures du matin sur l’aéroport de Marseille-Marignane après avoir été détourné par quatre terroristes armés. Et c’est justement le GIGN qui est dépêché sur place pour mettre un terme à cette prise d’otages, la plus importante qui se soit produite sur le territoire français.
Moi je suis scotché devant la télévision, zappant d’une chaîne à l’autre pour ne rien perdre des événements. Chacun dans la vie a son utilité, et j’ai le sentiment à cet instant précis d’avoir trouvé mon rôle. Là, au sein de cette élite ! Mon rêve de gamin consistant à devenir acteur paraît soudain relégué au second plan.
Il est 17h15 quand, les yeux toujours rivés à l’écran, je vois les passerelles mobiles aborder l’avion et les hommes en bleu s’y agripper avant de monter à l’assaut de l’avion.
L’étroite porte de la cabine qui ne laisse passer qu’un homme à la fois me fait craindre le pire, mais personne n’hésite. Des explosions retentissent… Un gendarme semble être blessé alors qu’il se trouve au seuil de la porte… Un autre, déséquilibré, demeure suspendu quelques instants à la passerelle, puis il chute au sol avant de remonter à l’assaut !
Ce jour-là, comme toute la France, j’assiste à une leçon de courage et d’abnégation. Je veux faire partie de ces hommes-là !
Bien sûr, de tous ces rêves et de mon entraînement, pas un mot au lycée. Seuls mes parents et deux camarades de classe, Fred et Ben3, sont au courant. Pour le reste de l’établissement, je ne suis qu’un marginal qui ne participe pas aux activités extrascolaires, un mec mal fagoté et pas très bavard.
Je n’ai aucune notoriété, mais cela ne va pas durer.
*
En ce début d’année scolaire 1995, alors que j’entre en classe de seconde, mon père a récolté dans sa propre classe quelques élèves vindicatifs, du genre qui voudraient bien se payer le fils du prof. Parmi ces grincheux, il y a Morissot, le meneur et le plus costaud. Les insultes pleuvent dès que je croise son chemin. Alors que les vacances de Noël approchent, la confrontation semble imminente.
Un jour en fin de matinée, à la sortie du lycée, les sbires de Morissot me bloquent le passage. Leur chef veut me parler, tout de suite. Il m’attend sur un terrain vague à deux pas de là.
J’hésite une seconde, flairant bien sûr le guet-apens, mais ils prennent cela pour de la couardise et me traitent aussitôt de dégonflé. Tant pis pour eux.
« OK, allons-y ! Je vous suis ! »
Le cortège se met en branle et, deux minutes plus tard, me voilà face à mon provocateur. Lui, il est sûr de son coup. C’est un vrai costaud qui me dépasse d’une bonne tête, et ce n’est pas un bébé comme moi qui pourrait lui faire peur.
Après les insultes d’usage, Morissot engage le combat, direct ! Il entame une poussée du bras droit pour me bousculer, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je m’efface sur ma gauche et, dans le même mouvement, je lui colle une droite en pleine mâchoire. Une de celles à envoyer valser une enclume. Je sens les cartilages de sa mâchoire travailler et ses lèvres exploser sous mes phalanges. Il s’écroule net !
Ses acolytes me fixent, médusés, mais je n’ai pas encore fini. Je me tourne vers eux et les apostrophe sans qu’ils osent réagir :
« Retenez bien la leçon ! Vous avez fait une erreur, et votre pote aussi. Parce que moi, il ne faut pas qu’on me fasse chier. Votre copain, il est allongé là, comme une merde… Et vous allez voir ce que je leur fais, aux merdes ! »
Je m’approche du gisant et, sans la moindre hésitation, je lui balance un coup de pied dans la gueule. Le coup est si violent que sa tête part à l’équerre. Heureusement pour lui, je suis en chaussures bateau, ce qui me permet au passage d’éprouver le choc. Putain, ça fait mal au pied !
Une seule pensée me traverse pourtant l’esprit. Ils ont vu de quoi j’étais capable, ils ne m’emmerderont plus !
Je tourne les talons et reprends le chemin du lycée. J’ai décidé d’aller rendre compte à mon père qui, à cette heure-ci, est en plein cours. J’arrive devant sa classe et ouvre la porte, mais demeure sur le seuil. J’ai le T-shirt tâché de sang et les cheveux en bataille. L’effet est saisissant. Personne n’a eu le temps d’ouvrir la bouche que j’interpelle déjà mon père : « Papa, c’est bon ! Morissot, il me fera plus chier ! »
Mon père regarde mon T-shirt d’un air inquiet, et je crois bon de le rassurer en lui affirmant qu’il ne s’agit pas de mon sang. Il quitte aussitôt son estrade et m’entraîne dehors en laissant derrière lui ses élèves ébahis. Dans le couloir, nous croisons Morissot, en route vers l’infirmerie, soutenu par deux de ses porte-flingues.
Le chef de bande a le visage maculé de sang, mais je sais qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter. J’ai gardé toute ma lucidité pendant l’affrontement et j’ai maîtrisé mon coup de pied. La chose est peut-être impressionnante sur le plan visuel, mais j’ai la conviction de ne pas avoir entraîné de lésions graves. Et comme la bagarre s’est déroulée en dehors de l’enceinte du lycée, je ne risque pas d’ennui de ce côté-là.
Voilà le discours que je tiens à mon père. En tout cas, je lui garantis que plus personne désormais ne m’emmerdera.
Je me trompe.
1. Le full-contact est aussi appelé boxe américaine. Reprenant les codes de la boxe anglaise (coups de poing autorisés) et des arts martiaux classiques tels que le karaté, le taekwondo ou le viet vo dao (coups de pied autorisés), la boxe américaine se concentre sur la tête, le torse et les pieds, qui sont des cibles admissibles.
2. Bertrand Fleuret sera champion du monde des moins de 65 kg en 2016.
3. Fred et Ben (Frédéric Berthelot et Benjamin Bossu) sont toujours les amis de Philippe. Le premier est devenu ingénieur chez Airbus, le second s’est installé au Chili.
Malgré des résultats catastrophiques en seconde, je passe de justesse en première scientifique. Mes piètres résultats ne m’empêchent cependant pas de consacrer plus de temps à combattre à La Santone qu’à réviser mes cours dans ma chambre.
Je n’ai que dix-sept ans, mais je boxe déjà contre des adultes dont quelques-uns me mettent KO debout. Tout devient alors noir un court instant, mais je reste sur le ring pour reprendre aussitôt le combat… C’est ainsi que, peu à peu, je parviens à acquérir une capacité à encaisser les coups hors du commun.
En attendant, le coach me fait participer à mes premières compétitions interrégionales de full-contact. Là, j’enchaîne les victoires par KO au premier round en ne laissant jamais le temps à mon adversaire de s’installer sur le ring. Ma technique est simple : alors qu’il est habituel de jauger son vis-à-vis en maintenant de la distance, moi, au contraire, j’entre tout de suite dans le vif du sujet.
Coup de pied circulaire, un bon vieux middle-kick pour le faire reculer dans les cordes, puis j’enchaîne sur une série de directs des deux poings jusqu’à placer mon crochet du droit. Avec celui-là, j’envoie du lourd ! Je ne le lâche qu’à bon escient, car je suis un parcimonieux de l’effort. Mais quand il part…
Mathieu va bientôt en savoir quelque chose. Cela fait maintenant trois mois qu’il me cherche avec sa bande. Lui, il a vingt-trois ans et cumule les redoublements dans sa classe de BTS située dans ce lycée où je suis élève – et où mon père enseigne.
Son look de surfeur, sa prestance et sa grande gueule plaisent aux filles. Il se croit tout permis et il me provoque un peu plus chaque jour, sans doute parce que ma dégaine ne lui revient pas. Il faut avouer que j’ai parfois l’air piteux sous ma coiffure un brin afro que prolonge ma courte silhouette vêtue d’un pull trop long et rapiécé par ma grand-mère. La paire de croquenots de laboureur que je porte aux pieds, alors que Mathieu et sa bande sont tous chaussés de Converse, n’arrange pas non plus les choses. Je suis différent ! Voilà ce sur quoi ils me jugent et la raison pour laquelle ils se moquent de moi.
Je laisse cependant couler, ce que Mathieu prend pour de la lâcheté.
Il est loin de se douter qu’il va bientôt finir aux urgences de l’hôpital.
*
C’est ici que cela va se passer. Je n’aurais pas pu rêver meilleure arène. Imaginez, mille mâchoires broyant en cadence les steaks-frites servis tous les jeudis à la cantine du lycée, mille paires d’yeux… Mille spectateurs pour moi seul !
C’est ce qui me vient immédiatement à l’esprit quand j’entends fuser l’insulte de Mathieu en même temps que je le vois me désigner d’un signe méprisant :
« Moi, je ne mange pas en face de cette tête de con ! »
Je ne peux laisser passer l’affront. Je me lève et m’avance vers la tablée où il trône tel Jésus entouré de ses apôtres pour lui demander de présenter ses excuses, comme le ferait un adulte avec un enfant impertinent. Ses acolytes se mettent à rire avant de me conseiller de déguerpir au plus vite pour préserver mon intégrité physique.
À leur grande surprise, je n’en fais rien et demeure immobile tandis qu’un silence inquiétant se propage insidieusement dans le réfectoire.
Mathieu finit par se lever pour contourner sa table et se planter devant moi. Aussitôt, d’un geste rapide et dominateur, il me saisit à la gorge de la main droite et me lance à haute voix :
« Maintenant, tu vas aller gentiment te rasseoir à ta table. »
Il a six ans de plus que moi et me domine de vingt bons centimètres : l’affaire semble pliée. L’assistance se remet à rigoler. Certains en remettent une couche.
« Toi, tu vas manger ! », s’exclame l’un des forts en gueule en faisant s’esclaffer les prix Nobel qui l’entourent.
Je lui laisse pourtant une dernière chance, tout en souhaitant ardemment qu’il ne la saisisse pas.
« Lâche-moi tout de suite, Mathieu, sinon tu vas vraiment le regretter. »
Je vois que mes paroles l’étonnent et je me demande s’il a perçu la jubilation que reflète mon regard. Peut-être commence-t-il à comprendre ? Trop tard. Le moment est venu de lui montrer qui je suis.
Ma main gauche le saisit au col et je le fais pivoter à 180 degrés sans qu’il puisse rien faire d’autre que se laisser emporter par la force et la rage qui m’animent. En voyant ses yeux s’ouvrir démesurément, je comprends qu’il prend peur et qu’il a déjà perdu le combat. Alors qu’il se trouve maintenant adossé à l’une des fenêtres du réfectoire, je le lâche de ma main gauche et lui décoche mon poing droit avec une force et une rage nourries par des mois d’humiliation, de sous-entendus et de provocations…
Le coup le propulse en arrière, jusqu’à l’envoyer fracasser la vitre qui se trouve derrière lui. Je n’ai pourtant pas fini, je veux que la leçon porte. Je le récupère à travers les morceaux de verre brisé et le tire vers moi. En faisant ce geste, j’amène le sommet de son crâne contre un fragment de verre fracturé en biseau, aussi tranchant qu’un rasoir. Le résultat ne se fait pas attendre : le pauvre Mathieu se retrouve scalpé et le visage recouvert de sang. L’horreur s’empare du réfectoire.
Moi, je continue ma séquence de frappe. Gauche, droite, je ne m’arrête que lorsque le regard vitreux et apeuré de Mathieu finit par s’éteindre brusquement.
*
La nouvelle est annoncée le soir même sur FR3. Un jeune mineur a défenestré l’un de ses camarades au lycée Bernard-Palissy… Le lendemain, c’est la presse régionale qui se fait l’écho de ce fait divers. Très mauvaise publicité pour le lycée ! La direction n’attend pas mon passage en conseil de discipline pour prendre des mesures immédiates. Je n’ai plus le droit de manger au réfectoire, ni celui de me rendre dans la cour de récréation. J’ai pour consigne de rester en permanence en salle de cours, comme une bête fauve que l’on maintiendrait derrière des grilles. Mais le meilleur est à venir.
Deux jours plus tard, je suis convoqué chez le proviseur. Il m’apprend que je passerai le lendemain devant deux psychiatres successifs afin que le conseil de discipline dispose d’un avis éclairé sur ma santé mentale avant de prendre une décision me concernant. Je décide de préparer ma défense. Le soir même à la maison, je potasse sur l’état de choc, les traumatismes psychiques, et je cherche un argumentaire susceptible de faire comprendre mon geste aux disciples de Freud. Au bout de deux heures, je tiens un fil conducteur qui devrait me permettre de ne pas me faire virer du lycée.
Le lendemain, à 10 heures, le premier entretien commence, et c’est une femme qui ouvre le bal.
« Raconte-moi tout, n’omets aucun détail…
Son tutoiement me semble de bon aloi, aussi j’y vais à fond dans le descriptif. Je lui parle des humiliations en forçant le trait, je lui explique avec force détails que j’ai eu peur quand Mathieu m’a pris à la gorge. J’ai eu si peur que j’ai tapé, tapé, mais je ne me souviens de rien d’autre. Le trou noir !
« Tu as perdu pied, hein, c’est ça ? Tu as donné des coups et tu ne t’es plus maîtrisé. En fait, tu étais en panique…
– C’est exactement ça, madame, j’étais en panique.
– Compte sur moi pour te défendre le jour du conseil de discipline ! »
Elle compatit, elle comprend, elle excuse ! Encore une qui ferait un bon juge… Je sens même qu’elle pourrait m’accorder le statut de victime. Poignée de main chaleureuse, sourire encourageant, et voilà le travail !
Allez, entretien suivant. Là, c’est un homme, et je sens tout de suite que cela ne va pas être la même chanson. Il me demande de lui raconter le déroulement des événements, ce que je fais en lui resservant ma salade. Il m’écoute poliment sans jamais m’interrompre puis, quand j’ai terminé, il me tend une feuille.
« Lis ! »
Il s’agit d’une copie de ma déclaration aux assurances que j’ai rédigée vingt minutes après les faits.
« Tu l’as faite quand, cette déclaration ? »
Il me tutoie lui aussi, mais je ne sens pas de complicité entre nous. Il est en train de m’amener sur un terrain glissant.
« Je ne sais pas, un quart d’heure après, peut-être un peu plus…
– Vingt minutes ! Alors regarde bien, tu as écrit cinq lignes, cinq ! L’écriture est parfaite, elle ne tremble pas, elle est régulière et il n’y a pas une seule faute d’orthographe ! De plus, ta description des événements est concise… Maintenant, regarde les autres témoignages. »
Il me tend plusieurs feuilles sur lesquelles les écrits sont raturés, rédigés d’une main tremblante et bourrés de fautes.
« Conclusion, ton discours c’est du flan ! Ce que tu as fait, tu l’as fait en pleine lucidité, de sang-froid ! J’ajouterai même que tu y as pris du plaisir… Qu’est-ce que tu en penses ? »
Je suis obligé d’admettre la finesse de son analyse. Nier ne me servirait à rien.
« C’est vrai, je le reconnais. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Attends, je n’ai pas fini… Je suis persuadé que lorsque tu t’es levé de table, tu savais que tu allais avoir le dessus, je me trompe ?
– Non, vous avez raison !
– Il y a un terme pour nommer le fait de prendre plaisir à faire du mal à l’autre. C’est une pathologie grave, parce que toi, tu es dangereux, tu es extrêmement dangereux ! Alors je lâche le mot, tu es un psychopathe !
– Un psychopathe ?
– C’est exactement ça ! Si ça peut adoucir la brutalité de la définition, sache que tu es un psychopathe honnête puisque ton acte n’est pas gratuit. Il te faut une raison pour déclencher la violence et là, dans le cas présent, tu l’as fait parce que tu en avais marre, il fallait que tu le fasses ! Maintenant, je reconnais que s’il n’y avait pas eu cette histoire de vitre et ce crâne découpé, cette affaire se résumerait à quelques coups de poing.
– Qu’est-ce que je deviens, moi ?
– On est à la croisée des chemins, mon garçon ! Mon choix est simple. Soit j’explique au conseil de discipline ce que je viens de te dire, et c’est l’exclusion, ce qui veut dire le placement immédiat dans un centre spécialisé. Mais là, j’avoue avoir peur que tu ne bascules et que tu sois irrémédiablement perdu.
– Et la seconde option ?
– Je te donne une chance en leur faisant comprendre que tu as pleinement conscience de tes actes et que tu les regrettes. Rassure-moi, tu regrettes ?
– Les conséquences, oui ! Le geste, non !
– On est déjà à la moitié du chemin… »
Il m’indique la porte.
« Je vais plaider ta cause, mais ne reviens jamais dans ce bureau, parce qu’il n’y aura pas de deuxième chance ! »
En sortant de cet entretien, je suis pris d’une envie de vomir.
Psychopathe ?
Ce mot va tourner dans ma tête toute la nuit.
*
Quelques jours plus tard, mon père m’accompagne devant le conseil de discipline. Nous sommes tous les deux habillés de la même façon, histoire de montrer l’esprit de cohésion des Spartiates. Le proviseur n’y va pas par quatre chemins. Il veut ma peau, et peut-être aussi celle de mon prof de père par la même occasion.
« Vous pouvez être fier de la façon dont vous l’avez élevé. Et toi ! Tu es un élève violent, tu t’es déjà battu à l’extérieur du lycée, je le sais ! Tu vas t’arrêter où ? Il faut que tu tues quelqu’un pour que cela finisse ? »
Le tour de table commence. Les psys tiennent parole et me défendent en arguant du fait que la situation m’a échappé. Puis, quand vient mon tour de parler, je sors ma botte secrète – car je ne suis pas resté inactif ces derniers jours. Au lieu de me lamenter sur mon sort et sur celui de Mathieu, toujours à l’hôpital, j’ai fait mon enquête. Résultat : les fenêtres du réfectoire ne sont pas à la bonne hauteur ! Elles sont positionnées beaucoup trop bas. Je débite alors un texte que j’ai soigneusement préparé.
« Monsieur le proviseur, je reconnais mes torts, mais si les vitres avaient été placées dans le réfectoire conformément aux normes de sécurité en vigueur, jamais Mathieu n’aurait traversé l’une d’elles.
– Comment cela, pas aux normes ?
– J’ai vérifié les dispositions réglementaires en matière d’aménagement des espaces recevant du public et le réfectoire en est un. Dès lors, ses fenêtres auraient dû respecter certaines normes, à commencer par la distance qui les sépare du sol. Ce n’est pas le cas, j’ai mesuré. Et c’est un argument que je ne manquerai pas de faire valoir dans le recours que j’engagerai si je suis exclu. »
J’écope finalement de trois jours d’exclusion seulement, mais je n’ai plus le droit de déjeuner au réfectoire et de prendre ma pause avec les autres, ce qui me condamne à longer les murs jusqu’à la fin de mes études. Seuls Fred et Ben me conservent leur amitié.
Mes parents acceptent quant à eux de prendre en charge les frais de chirurgie esthétique de Mathieu, tandis que ceux de Mathieu retirent finalement leur plainte pour violence volontaire. Malheureusement, la première opération visant à recoudre le morceau de cuir chevelu tranché pendant la bagarre étant un échec, Mathieu devra subir plusieurs prélèvements de peau sur le corps pour pouvoir camoufler sa plaie. Cela prendra trois ans.
Ayant l’interdiction formelle de me retrouver sur son chemin, je ne le croiserai plus que de loin, sa casquette toujours vissée sur le crâne. Il en restera hélas marqué à vie.
*
Je reverrai son père en 2004, sept ans plus tard. Cette année-là, je passe à la salle de La Santone annoncer à tous mes copains de la boxe et du full-contact que j’ai obtenu le brevet du GIGN. Dans cet antre à l’odeur de camphre et d’arnica, je retrouve mes amis, mais aussi un homme d’une cinquantaine d’années qui, surpris par l’énoncé de mon nom et les félicitations qui me sont alors adressées, émerge de la salle de musculation qui jouxte les rings pour s’avancer vers moi.
« Tu t’appelles Philippe B. ?
– Oui, c’est moi…
– Je suis content pour toi que tu sois entré au GIGN. Tu ne me reconnais pas ? Je suis le père de Mathieu, et laisse-moi te dire que j’étais fou de rage quand l’accident est arrivé ! Mais en même temps, je me dis que toi ou un autre aurait pu se retrouver à la place de mon fils. Je suis heureux pour toi, parce que ta violence, tu as réussi à la canaliser et à la rendre utile. »
En terminale, ma moyenne s’élève à 3 les jours de grand vent. Pourtant, plus j’approche du baccalauréat scientifique et plus je suis confiant. Ce qui n’est pas le cas de mon père qui, s’il ne me frappe plus, continue à m’abreuver de formules assassines.
« J’ai l’air de quoi, moi, au lycée ? Tu y penses, à ça ? Il est hors de question que tu redoubles ! Si cela se produit, l’année prochaine tu prends ta musette et tu vas à l’usine !
– Je l’aurai, mon bac, ne t’inquiète pas ! »
Quand je lui dis ça, il tourne les talons en haussant les épaules. Il faut avouer qu’il a de quoi s’inquiéter. Je continue à passer bien plus de temps à m’entraîner et à boxer qu’à réviser. Et cela porte ses fruits. Au mois de janvier 1997, je suis ainsi sélectionné pour le championnat de France de full-contact dans la catégorie Junior (-71 kg). En février, il me prend la fantaisie de faire un stage de sambo, un sport de combat d’origine soviétique qui combine le judo, l’aïkido, le karaté, la boxe et la lutte. Un festival de douceurs… Quand vient le mois de mars, j’atteins les quarts de finale du championnat de France de full-contact.
Et en juin, j’obtiens mon bac ! Je n’en connais pas un autour de moi qui aurait parié un kopeck sur cette dernière performance, car c’en est une ! Je bachote au dernier moment en me faisant un calendrier de révision afin de n’oublier aucune matière. Il me suffit ainsi de trois jours pour ingurgiter L’allemand de A à Z et transformer une moyenne lamentable en un sehr gut 13 sur 20 ! Le reste est à l’avenant.
Mon diplôme en poche, j’annonce à mes parents que je vais m’engager dans la Légion étrangère, persuadé que cette voie me positionnera idéalement pour entrer au GIGN. Ils m’en dissuadent, car il me faudrait signer pour un minimum de cinq ans et, selon eux, cela ne ferait que retarder mon intégration au Groupe.
Je décide donc de devancer l’appel du service national et de profiter de cette année de service militaire pour préparer et présenter le concours d’entrée dans la Gendarmerie nationale. Dès le lendemain, j’entame les démarches administratives et suis rapidement convoqué pour passer les « trois jours1 ». Là, l’officier orienteur me demande mes préférences d’affectation. Je réponds d’une voix assurée qui lui fait lever la tête :
« Les commandos !
– Les commandos ? Tu as le bon SIGYCOP2… Je ne vais pas te décevoir, mon garçon ! Ce sera le 1er RCP, à Souge ! »
À peine sorti, je m’informe. Personne ne connaît cette unité, mais quelqu’un me dit connaître son régiment frère : le 9e RCP, le 9e Régiment de chasseurs parachutistes. Il m’explique que ce sont des régiments issus de l’aviation, puisque les parachutistes dépendaient de l’Armée de l’air avant la Seconde Guerre mondiale. Raison pour laquelle les gars du 9e RCP gardent les « charognards3 » sur leurs pattes d’épaule et la couleur orange, celle des aviateurs, sur leurs trois soutaches de l’insigne de bras. Il m’explique qu’il en va sans doute de même avec le 1er RCP.
« C’est du lourd ! Tu vas en baver ! », me dit-il finalement en me tapant dans le dos.
*
En attendant de recevoir ma convocation pour le service, il n’est pas question que je reste à la maison les bras croisés. Les frictions familiales deviennent en effet quasi journalières et mes entraînements quotidiens au full-contact et à la boxe ne me permettent pas d’évacuer toute ma hargne. Jusqu’au jour en tout cas où Karim Clemenceau, un copain de la salle de boxe de La Santone, me propose de travailler avec lui comme videur dans un coupe-gorge. Le nom de cette discothèque, Les Pirates, me laisse entrevoir un petit air d’exotisme et d’aventure, mais je déchante rapidement.
Il faudrait vraiment faire preuve d’imagination pour sentir dans ce lieu un avant-goût des Caraïbes car, en fait de pirates, à peine distingue-t-on des couples ivres vautrés sur les banquettes ou des vendeurs de shit et de coke qui se faufilent de table en table avant que leur manège ne soit interrompu par une bagarre.
Une arrière-salle sert de tripot – on y joue au poker et les fins de nuit sont souvent survoltées, m’indique le gorille chargé de ma formation. Chaque videur – ils sont une dizaine – frôle le double mètre. Avec mon petit mètre soixante-quinze, je ne peux guère contester le surnom de « Nain de jardin » qu’ils m’attribuent aussitôt. Certains se demandent d’ailleurs ce que je viens faire là…
Mon formateur m’emmène faire une ronde à l’extérieur. Il ne parle que par onomatopées et j’acquiesce à ses « Beurk ! » chaque fois que nous dépassons un type bourré allongé sur une pelouse. De retour à l’intérieur, je sens que les habitués le craignent, car c’est lui le roi de la piste. Il n’aime pas les irrespectueux, ces dragueurs lourdingues en état d’agitation pré-coïtale, aux vannes à deux balles, qui insistent quand une fille leur a déjà dit non. Ceux-là, il les surveille comme le lait sur le feu, prêt à intervenir à la moindre demande de sauvetage d’une jeune femme. Il ne leur donne qu’un seul avertissement. S’il y a récidive, c’est l’expulsion. Et pour cela, mon mentor a une méthode : la claque !
Il m’explique doctement, en agitant ses deux gros battoirs, que cela ne laisse aucune trace. Il a raison. Pour avoir oublié son conseil lors d’une bagarre, je verrai la gendarmerie débarquer dans la boîte après avoir été alertée par un client au visage bosselé…
Ce travail nocturne est loin de satisfaire mes parents. Eux travaillent le jour, et moi la nuit. Comme on ne se voit plus, mon père en déduit que je ne fais rien de ma vie. Il menace désormais de me mettre à la rue.
Il n’empêche que chaque soir, avec Karim, nous faisons le job et empochons 200 francs chacun, au black, bien sûr. À la fin de la saison estivale, je décide d’utiliser mon pactole pour partir à Paris et fuir ainsi une ambiance familiale devenue délétère.
Cette annonce est reçue avec soulagement par mes parents. À peine ai-je le temps de leur expliquer que mon pécule ne me permettra pas de loger au Ritz que mon père, fouillant dans ses souvenirs, me recommande un foyer pour jeunes travailleurs en banlieue sud de Paris, à Cachan. Un endroit sympa qu’il a fréquenté alors qu’il était Compagnon du devoir vingt ans auparavant, me dit-il. Cela devrait me suffire pour quelques semaines puisque j’ai appris que je serais incorporé avec le contingent 97/10 – celui d’octobre 1997.
*
En arrivant rue Marcel-Bonnet à Cachan, devant le foyer recommandé par mon père, je découvre qu’il est maintenant exclusivement destiné aux travailleurs africains sans papiers ! Je maudis intérieurement mon père et tente désespérément d’amadouer le couple qui gère l’accueil.
« Ce n’est pas pour bien longtemps, six semaines tout au plus…
– Ce n’est pas possible, d’une part parce que nous n’avons plus de place et d’autre part parce que ce lieu est réservé aux ressortissants africains en situation irrégulière. »
L’explication m’est donnée avec gentillesse mais fermeté, et elle ne peut être contestée. Je les remercie et repars dans la rue. À droite, à gauche, quelle importance ? Je ne sais vraiment pas où aller. Alors que je remonte lentement vers la station du RER B à Bagneux, j’entends quelqu’un courir derrière moi. Je me retourne pour voir la dame de l’accueil arriver, essoufflée, en me lançant des « Eh petit ! ». Elle me demande où je vais loger. Quand je lui réponds que, faute de pouvoir m’offrir un hôtel, je vais devoir dormir à la rue, elle m’explique qu’il leur reste une petite chambre à 26 francs seulement la nuit. Tope là ! Je me retiens de l’embrasser.
Dans cette chambre, mon seul véritable luxe consiste à lire Karaté Bushido tout en mangeant ma boîte de raviolis froids et en consultant les annonces des différents clubs d’arts martiaux de la capitale. Je me fais une liste et demande à participer à un cours gratuit, auquel je ne donne évidemment jamais suite, puis je passe à la salle suivante. Cela me permet de rester en forme et de tester une dizaine de sports de combat sans dépenser un centime !
Il n’empêche que mes économies fondent vite. Lyne, une prostituée de la rue Saint-Denis avec laquelle je me suis lié d’amitié, m’explique que, la chaussée étant toujours encombrée dans la journée, les commerçants filent facilement un petit billet à ceux qui les aident à ramener les colis déposés plus loin au carrefour par les livreurs. Dès le lendemain, me voilà armé d’un diable avec lequel je transporte balles de tissu, vêtements et quincaillerie pour quelques pièces.
La journée finie, je retrouve Lyne près de son lieu de travail, la cage d’escalier d’un immeuble. Une tristesse indéfinissable se lit dans son regard, sans que je puisse savoir si cela vient du mal de son pays natal ou du métier qu’elle exerce désormais. Sûrement un peu des deux… Aussi, à chacune de nos rencontres, j’essaie de lui changer les idées. Je lui dis que l’on pourrait partir tous les deux, loin de ce cloaque, pourquoi pas en Afrique, d’où elle vient. Cela la fait rire aux éclats et elle me dit que je suis fou !
Imperceptiblement, je sens que je m’attache un peu plus à elle chaque jour et j’ai l’impression que c’est réciproque. Elle est belle, vraiment ! Et puis, un soir, Lyne m’emmène sous son escalier, où elle m’embrasse.
« Je n’embrasse jamais personne », me confie-t-elle dans un souffle tout en m’offrant son corps. J’ai dix-neuf ans et je vis ma deuxième histoire d’amour. La première s’appelait Céline, elle était la plus belle du lycée Bernard-Palissy à mes yeux, comme à ceux de beaucoup d’autres…
*
Mes petits boulots ne suffisent pas pour continuer à payer les 26 francs quotidiens de ma chambre. Je dois quitter les lieux.
Le sac sur le dos, je sonne au 70 avenue de la République, là où se trouve le dojo de Dominique Valera, car je n’ai pas oublié la proposition qu’il m’a faite quatre mois plus tôt lorsqu’il a vu la vidéo de mon combat contre Brahim Sid lors de la finale du championnat de France junior à La Rochelle, en mai 1997. Finale que j’ai, hélas, perdue aux points. Il avait proposé de me prendre dans son écurie de full-contact en vue des présélections pour les championnats du monde de 1998…
Bon prince, il écoute mon histoire et m’autorise à passer mes nuits sur le tatami sur lequel, deux jours plus tard, il me fait boxer contre Khalid El Quandili, qui a été champion du monde de full-contact de 1986 à 1992.
Je lui annonce alors que je dois partir à l’armée dans quinze jours, mais il me rassure en me disant qu’il fera le nécessaire auprès de mon chef de corps. Il ne connaît pas encore le 1er RCP…
1. Les « trois jours » sont des épreuves de sélection destinées à mesurer les capacités intellectuelles et physiques des appelés afin de déterminer leur affectation.
2. SIGYCOP : profil médical permettant de déterminer l’affectation d’un individu dans une unité militaire.
3. Le 9e RCP ayant été dissous en 1999, le 1er RCP est aujourd’hui le seul régiment parachutiste à porter les « charognards », c’est-à-dire un épervier de couleur dorée sur leurs épaulettes à l’instar de l’Armée de l’air.
Des bâtiments blancs, la cambrousse tout autour, ici tout est conçu pour l’entraînement militaire et la formation parachutiste. Bienvenue au camp de Souge, à l’ouest de Bordeaux !
À peine avons-nous posé nos valises que nous sommes aussitôt mis au parfum. Boule à « Z » pour tout le monde ! Un malheureux qui n’avait pas compris où il allait tomber, et qui s’est présenté avec les cheveux plus que longs, doit rester quatre heures au milieu de la cour en plein soleil ! Pour l’exemple…
« Mettez vos affaires civiles dans un sac et dites-leur au revoir ! Vous les retrouverez dans deux mois… », nous explique l’adjudant-chef Ahu, adjudant de compagnie de son état. « Ahu », c’est le surnom dont nous l’affublons dès les premiers instants. En effet, dans un souci de simplification linguistique, il remplace le « Garde-à-vous ! » et le « Repos ! » par « Ahu ! » et « Paho ! ». Mais on se fait très vite aux onomatopées : « Compagnie Ahu ! Paho ! Ahu ! Ça claque pas ! », gueule l’adjudant-chef avant de conclure cette première séance d’ordre serré1 en nous suggérant de faire une lettre à nos parents pour leur dire que tout va bien !
« Eux non plus, vous ne les reverrez pas avant deux mois ! », rigole Ahu.
*
Pendant nos classes, le pas de gymnastique n’est pas réservé qu’aux déplacements matinaux, il est de règle toute la journée. Les cadres ne cessent de nous hurler dessus et, à la moindre erreur de l’un d’entre nous, nous enchaînons aussitôt les revues de paquetage nocturnes car ici, la faute individuelle est synonyme de punition collective.
Très vite, nous apprenons à nous contrôler mutuellement afin d’éviter ce genre d’incident. Sur le terrain, nous répétons inlassablement le fameux « Drill » à la britannique, les gestes élémentaires du combattant. Se déplacer, se poster, observer, tirer, chaque action devant être exécutée à la perfection. Tout d’abord à l’échelon individuel, puis au niveau du groupe. Aussi, à ce rythme, chaque jour qui passe renforce notre cohésion. Elle se cimente peu à peu avec les parcours du risque que nous faisons collectivement, les séances de sport quotidiennes et les souffrances endurées ensemble. Car il nous a bien été expliqué que le parachute n’est qu’un moyen de transport et que le parachutiste est avant tout un fantassin, et un fantassin… ça marche ! De jour, de nuit, sur tous les terrains, qu’il vente ou qu’il pleuve, nous marchons ! Déplacements tactiques, infiltrations, exfiltrations, raids de plusieurs jours, nous avalons les kilomètres.
Des amitiés de circonstance prennent racine. Le monde est ainsi fait que les faibles cherchent la protection des plus forts, fussent-ils des délinquants. Ces gars-là, je les devine, je les pressens. Parmi eux, il y a des vrais durs, des tatoués de partout qui toisent les autres du regard. J’apprendrai plus tard que nombre d’entre eux ont eu de sérieux problèmes avec la justice. D’un naturel méfiant, je décide de n’intégrer aucun groupe pour le moment et d’attendre de voir.
L’un après l’autre, nous passons bientôt chez notre chef de section afin d’étoffer le CV donné lors de l’entretien des trois jours. Dans mon dossier, une mention l’intrigue.
« Vous pourriez m’expliquer pourquoi vous êtes classé sportif de haut niveau ?
– Sans doute parce que je suis vice-champion de France de full-contact et que je m’entraîne pour les championnats du monde de cette année.
– Vous préparez les championnats du monde ?
– Oui, avec Dominique Valera.
– Ici, tu es au 1er RCP : les championnats du monde, tu les feras après ! »
Et il a raison, car rien n’y fera. Dominique aura beau avoir une conversation avec le chef de corps, ce sera non ! Bien entendu, cette information va faire le tour du camp. Dès lors, je deviens la bête curieuse. À chaque fois que j’enlève mon T-shirt, je sens peser sur moi des regards de maquignon. On vient jauger le bestiau, tout juste si certains ne demandent pas à tâter mes pectoraux ou mes abdos ! Je décide de profiter de cette admiration passagère pour faire une petite démonstration dans la chambrée. Je bourre un sac marin d’affaires civiles que je fais tenir par mon voisin de lit et j’enchaîne des séries de frappes poings-pieds. Voulant prouver ma rusticité et mon endurance au mal, je laboure le mur de coups de genoux qui résonnent dans tout le couloir.
La porte s’ouvre. Un nouvel admirateur qui vient se pâmer devant le prodige ? En fait de groupie, celle-là fait un mètre quatre-vingt-dix, avec un visage taillé à la serpe, agrémenté du nez busqué des Basques. Pour terminer la description, précisons que le galon d’adjudant barre sa tenue de combat.
« Quel est le cinglé qui tape dans les murs ?, demande l’adjudant Lagarde.
– Chasseur Philippe B., mon adjudant !
– Explique-moi ce que tu fous ?
– Je m’entraîne, mon adjudant.
– T’arrêtes ton bordel et tu vas te coucher ! »
