Harcelée à l'école, doubles peines - Raphaëlle Paolini - E-Book

Harcelée à l'école, doubles peines E-Book

Raphaëlle Paolini

0,0

Beschreibung

Un mois de harcèlement, quatre ans de dépression.

Raphaëlle, adolescente choyée, élève d’une des plus élitistes écoles parisiennes, a payé très cher l’agression violente et sans répit de « camarades » de classe, qui pensent pouvoir tout se permettre.
Ce long tunnel, marqué par les tentatives de suicide, la boulimie, les TOC et la déscolarisation, est aussi celui d’Isabelle, sa mère, qui vit l’effondrement de sa fille comme une remise en cause de ses qualifications de parent.
Mais dans cette famille peu conventionnelle, la vitalité et la détermination sont les plus fortes. La lumière viendra de là où on ne l’attendait pas.

Tantôt sous la plume de Raphaëlle, tantôt sous celle d’Isabelle, ce livre juste et utile, à l’écriture tendue, témoigne également de l’amour immense qui unit mère et fille. Un amour qu’aucun harceleur n’a pu détruire.

EXTRAIT

J’ai la chance d’être née dans un milieu aisé. Dans ma famille, il y a mes parents Isabelle et Alain, ma petite sœur Emma et ma grande demi-sœur Marion, issue d’un premier mariage de mon père. S’ajoutent à ce petit monde mon beau-père David et ma belle-mère Karine. Maman, c’est la mère rêvée ! Je l’aime à un point tel que ce sentiment est indescriptible. Elle est belle, intelligente, drôle, cultivée, aimante, chaleureuse... et tant d’autres qualités ! Bon, évidemment, elle est aussi pénible. Parce qu’une mère juive est forcément poule donc collante, donc toujours sur mon dos. Papa, à l’inverse, c’est l’iceberg. Beaucoup plus retenu, même s’il peut avoir beaucoup d’humour par moments. Quand il faut agir, il répond toujours présent mais quand il s’agit de montrer ses sentiments, l’affaire est plus compliquée. Je crois que c’est son héritage corse qui le rend parfois austère. C’est une sorte de héros lointain et sans nous l’avouer vraiment, Marion, Emma et moi en avons toutes un peu peur. Peur de ne pas être à la hauteur de ses exigences, peur d’être jugées du haut de sa réussite.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un récit touchant qui fait ouvrir les yeux sur la force des mots. On ne saurait que trop conseiller ce livre à toute personne qui pourrait de près ou de loin être familière avec le sujet. A ces mères qui ne savent pas forcément comment agir... à ces filles qui n’en peuvent plus de garder pour elles... - Alizée English, Détachée de presse

À PROPOS DE L'AUTEUR

Raphaëlle Paolini a été chargée de communication au club L’ARC. Elle a assumé les mêmes fonctions au club le Baron de Londres puis au Sofitel St James. De retour à Paris, elle a renforcé l’équipe de communication d’une société de production pour finalement revenir à ses premières amours en créant sa propre entreprise.

Auteur, concepteur-rédacteur, Isabelle Paolini a été journaliste, spécialiste des sujets de société pour France 3, chroniqueuse politique pour Bloomberg TV et Europe1.fr. Elle a également été Responsable de communication dans un grand groupe.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



© La Boîte à Pandore

Paris

http ://www.laboiteapandore.fr

La Boîte à Pandore est sur Facebook. Venez dialoguer avec nos auteurs, visionner leurs vidéos et partager vos impressions de lecture.

ISBN : 978-2-39009-122-6 – EAN : 9782390091226

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Raphaëlle et Isabelle Paolini

Harcelée à l’écoledoubles peines

Une mère et sa fille racontent

« Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse »

Woody Allen

Avant-propos

Je suis d’une époque individualiste. Rares sont les occasions de se retrouver pour faire la fête, pour communier dans la bonne humeur. La nuit est un refuge, on peut y danser, se rencontrer, rire, faire du bruit, autant de plaisirs qui parlent à ma nature fondamentalement sociable et joyeuse. Loin de l’anathème jeté sur moi par des barbares d’un nouveau genre, la nuit m’a accueillie, m’a révélée et m’a guérie car elle est sans a priori et tous les chats y sont gris. Oui, tendre est la nuit.

Preface d’Emma Paolini

J’aurai éternellement dix ans.

Quand ma sœur plonge dans la dépression, je sais que des gens mal intentionnés lui ont fait du mal mais je n’en saisis pas toutes les répercussions. À dix ans, on ne comprend pas ce qu’est le harcèlement scolaire ou la boulimie, on sent que quelque chose se passe, quelque chose d’important. Ma sœur n’est plus jamais gaie, le visage de mes parents a changé, leurs conversations sont plus fréquentes, plus longues, plus graves qu’avant. J’ai dix ans et je découvre que la vie peut être triste.

Alors que ma sœur était jusque-là une sorte d’idéal, d’exemple à suivre, elle tombe de son piédestal. Non pas que son image se dégrade à mes yeux mais de protectrice, elle devient fragile. Elle ne me montre plus le chemin, elle ne se moque plus de moi en m’expliquant que j’ai une coiffure hors du temps, elle ne propose plus de nouvelles activités pour la « ligue anti-parents » et elle ne s’agace plus de mes intrusions régulières dans sa chambre.

J’ai toujours été le petit clown charmant, celle qui attendrit et qui fait rire. Le truc classique des derniers nés pour attirer l’attention. Mais là, je n’ai plus du tout envie de me faire remarquer. Je sens qu’il faut à tout prix faire quelque chose pour redonner le sourire à ma sœur et à mes parents. Et peut-être à moi aussi. J’ai dix ans et malgré mon mètre soixante-dix, je suis une petite fille. Des élèves ont fait du mal à ma sœur adorée mais quoi, comment, pourquoi, je ne sais pas précisément. Je comprends aujourd’hui que mes parents n’ont pas voulu expliquer pour ne pas m’accabler avec des choses trop dures pour mon jeune âge. Mais si je ne comprends pas tout, je vois bien qu’il ne s’agit pas de chamailleries ou de vêtements volés. D’ailleurs, rien de ce que je fais pour égayer l’atmosphère ne marche vraiment, je me sens impuissante.

Ma petite tête d’enfant recèle une bonne dose d’instinct. Je flaire le danger et je décide de devenir sourde, aveugle et muette. Comme ça, je reste dans ma bulle confortable et je ne crée de problème à personne. Je me préoccupe donc essentiellement des nouveautés Pokémon et du nouvel épisode de Kim Possible qui va bientôt être diffusé. À l’école, avec mes amis, je suis un vrai caméléon et m’adapte à toutes les situations. Je suis gaie, bonne élève, bonne copine. Le bouclier anti « problèmes de grands et soucis associés » fonctionne très bien et, je le sais aujourd’hui, trop bien.

Pour ne pas paraître « anormale » et être stigmatisée à mon tour, je ne parle à personne des problèmes de Raphaëlle. Je ne dis à personne à quel point ma famille est bouleversée et je garde pour moi le sentiment étrange qui me serre le cœur quand j’entre dans la chambre de ma sœur. Je ne dis à personne que même au plus fort de mon excitation avec mes copines, un léger voile vient me rappeler que ma joie ne peut pas être totale. Je ne dis pas non plus à mes parents que j’aimerais bien qu’on s’occupe plus de moi, que j’en ai assez des problèmes de Raphaëlle (car oui, par moments, j’en ai assez) et que moi aussi j’existe. Je suis piégée par l’image que je dois renvoyer de moi. Pour mes copines comme pour mes parents, même si c’est pour des raisons différentes, je dois être celle qui va bien.

C’est ainsi que prendre sur moi devient une seconde nature. Pendant, un, deux, trois, quatre ans, je suis d’une discrétion exemplaire. Petit à petit, Raphaëlle commence à aller mieux, j’aborde alors l’adolescence comme une revanche.

Je ne sombre pas dans la dépression comme Raphaëlle en son temps, mais je revendique tout et n’importe quoi. Tout est bon pour compenser le manque d’attention dont j’ai souffert. La moindre chose qui m’est refusée est décodée comme une insulte à ma personne, une négligence supplémentaire, une brimade éternellement renouvelée. Avec mes amis aussi, je deviens d’une exigence folle et tout le monde n’arrive pas forcément à suivre. Je réclame mon dû à cor et à cri. Seul un détour de trois ans par la case pensionnat me permet de retrouver un peu de lucidité et des rapports apaisés avec mon entourage.

Pourtant, le calvaire de Raphaëlle continue à mon insu à peser sur mes choix et mes comportements. Quand j’entreprends des études supérieures, c’est pour moi bien sûr, pour m’assurer un avenir, mais pas seulement. Je serai ce qu’on attend de moi, celle qui fait des études et qui réussit. Et puis, je n’entreprends pas n’importe quelles études mais des études de psychologie. Au moment où je fais ce choix, je pense que j’ai simplement opté pour le domaine qui me plaît, mais non. Ayant progressé dans mon parcours universitaire et entrepris une psychanalyse – passage obligé de tout psychothérapeute – je sais que ce choix ne doit rien au hasard. Dix ans après la catastrophe, je continue à chercher des réponses à ce qui est arrivé à ma sœur et à ma famille. Et j’espère, à l’opposé de celle qui était trop petite pour venir en aide, être cette fois-ci celle qui guérit, celle qui peut apporter la lumière dans les ténèbres.

Il m’arrive encore souvent de me sentir délaissée. Je dois sans cesse lutter contre cette impression de passer au second plan, comme si aujourd’hui encore mes préoccupations étaient toujours moins considérées que celles de ma sœur que j’aime pourtant de ton mon cœur. Mon alliée, ma confidente, mon acolyte, celle qui me surprend tous les jours par sa perspicacité, sa détermination, son courage et sa joie de vivre fait parfois encore les frais de mon ennemi intime. Car j’aurai éternellement dix ans.

Septembre 2004

À l’aube de ma rentrée en Troisième, c’est l’excitation ! J’ai hâte de revoir mes copines, de savoir dans quelle classe et surtout avec qui je vais partager le plus clair de mon temps. Et ouf, comme chaque année depuis la maternelle, je me retrouve dans la même classe que ma meilleure amie Audrey. Soulagée d’avoir mon alliée de toujours à mes côtés, je suis loin d’imaginer que je suis dans une classe où quatre-vingts pour cent des élèves ne souhaitent pas être mes amis. J’ai toujours eu du mal à l’école. Pas vraiment mauvaise élève, pas bonne élève non plus, plutôt moyenne. Pas terrible, quoi. Malgré tout, je réussis toujours à passer de justesse en classe supérieure et ça se décide généralement dans la dernière ligne droite du troisième trimestre.

J’ai la chance d’être née dans un milieu aisé. Dans ma famille, il y a mes parents Isabelle et Alain, ma petite sœur Emma et ma grande demi-sœur Marion, issue d’un premier mariage de mon père. S’ajoutent à ce petit monde mon beau-père David et ma belle-mère Karine. Maman, c’est la mère rêvée ! Je l’aime à un point tel que ce sentiment est indescriptible. Elle est belle, intelligente, drôle, cultivée, aimante, chaleureuse... et tant d’autres qualités ! Bon, évidemment, elle est aussi pénible. Parce qu’une mère juive est forcément poule donc collante, donc toujours sur mon dos. Papa, à l’inverse, c’est l’iceberg. Beaucoup plus retenu, même s’il peut avoir beaucoup d’humour par moments. Quand il faut agir, il répond toujours présent mais quand il s’agit de montrer ses sentiments, l’affaire est plus compliquée. Je crois que c’est son héritage corse qui le rend parfois austère. C’est une sorte de héros lointain et sans nous l’avouer vraiment, Marion, Emma et moi en avons toutes un peu peur. Peur de ne pas être à la hauteur de ses exigences, peur d’être jugées du haut de sa réussite.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours craint qu’il ne soit pas fier de moi. J’ai intégré dans un recoin de ma tête qu’il y avait une possibilité pour que je le déçoive, et que cette déception aurait des conséquences. J’avais l’impression que son amour avait des limites, qu’il pouvait s’effriter. Un amour comme un permis à points. Vous avez un capital de départ mais tout peut être remis en cause après un nombre trop important de faux pas.

Mes parents ont divorcé lorsque j’avais neuf ans. Je me rappelle avec exactitude de la scène de l’annonce de la séparation. À l’image de ces films dramatiques où il arrive quelque chose de grave et douloureux au protagoniste principal. Coup de poignard dans nos cœurs, Emma sur les genoux de Maman, moi sur ceux de Papa, accablées de chagrin, inconsolables. Comme tous les enfants, j’étais triste que mes parents ne s’aiment plus et comme beaucoup d’enfants j’avais peur de ne plus avoir de papa, moi qui n’étais déjà pas rassurée sur la permanence de son investissement paternel.

Emma, la benjamine, est en quelque sorte le petit bijou de la famille. Belle et douée à l’école, j’ai l’impression qu’elle est chouchoutée par mon père. Je suis jalouse d’Emma. Au-delà de ses bonnes notes et de son joli visage, elle a quelque chose d’attendrissant et on s’est toujours extasié devant d’elle. Ses boucles blondes, ses yeux bleu-vert, sa petite bouille gracieuse font craquer tout le monde depuis qu’elle est bébé. Ma grande sœur Marion vit elle sur l’île de beauté, à Ajaccio, depuis toujours. Côté beau-père, j’ai une chance inouïe que ma mère ait rencontré David. Il est plus jeune, plein d’énergie et de fantaisie. Il s’occupe de nous depuis que nous sommes petites, Emma n’avait que six ans et moi dix quand il est arrivé dans nos vies. Il nous élève comme si nous étions ses propres filles. C’est lui qui me fait réviser les maths et il est d’une patience d’ange. Il faut avouer que je suis super nulle en maths et qu’il me faut plusieurs jours avant de comprendre un exercice. David joue avec nous, nous fait rire. Il enfile le costume du père à fond, alors qu’il n’y est pas obligé. Cela comble le manque de présence paternelle qu’Emma et moi ressentons.

Et moi, je suis au beau milieu de cette famille hétéroclite à chercher ma place. Je ne me sens ni à l’aise ni mal à l’aise. Je sais simplement que sans ce toit si chaleureux, sans cette mère présente dans toutes les épreuves de ma vie, mon existence aurait été plus compliquée encore. Certes, Papa lui aussi est présent dans les coups durs mais la personne qui vit le cœur des événements, c’est Maman.

Mes parents m’ont inscrite dans une école internationale à côté de la maison. Ils tiennent à ce que je reçoive la meilleure éducation possible. Ils veulent aussi que je me confronte à des cultures différentes. J’apprends donc l’anglais depuis la grande section de maternelle dans une école où plus de soixante-dix nationalités sont représentées et dans une ambiance très américaine. L’anglais, véritable coup de foudre ! Cette langue sonne d’emblée familière à mon oreille. Et c’est tant mieux car le rythme d’apprentissage est soutenu : oubliée l’heure et demie d’anglais quotidienne en primaire, depuis la Sixième, ce sont tous les cours qui sont en anglais, hormis les maths et le français, bien sûr. Résultat garanti : la langue de Shakespeare n’a plus de secret pour moi.

C’est dans cette école pas comme les autres que je rencontre Laura, Julie et Audrey, qui deviennent mes meilleures amies. Jennifer, Caroline et Marie sont aussi des copines très proches mais Audrey, Laura, Julie et moi sommes tout le temps « collées ». Nous suivons les mêmes cours de danse depuis que nous avons quatre ans, nous organisons nos anniversaires respectifs, nous passons beaucoup de nos étés ensemble, avec nos parents ou en colo. Nous sommes une famille, avec nos rituels, nos codes, notre langage. Une amitié qui est pour moi un refuge contre les duretés scolaires car si l’école me permet de voyager sans quitter Paris, elle est aussi un établissement très élitiste qui peut servir ou desservir. Pour l’apprentissage des langues, c’est l’endroit idéal. L’anglais dès la maternelle, le japonais ou le chinois dès le CE2 et l’espagnol en Sixième. Les professeurs sont globalement très bons et les activités extrascolaires très variées. Nous avons la possibilité de pratiquer tout type de sport, de rejoindre des clubs de débats, bref, un vrai système à l’américaine. Sur le papier, une chance inouïe.

Sur le papier, seulement, car la compétition n’est vraiment pas faite pour moi. Née fin décembre, j’ai presque un an d’avance et je manque de maturité. L’école aurait sans doute dû alerter mes parents dès le jardin d’enfants et me faire redoubler car à partir du CM2, le cahier de « problèmes », le bien nommé, est devenu ma hantise. Je ne dois mon passage en Sixième qu’à une prof formidable, Mme Derpoolt, exceptionnellement patiente et bienveillante avec moi.

Dès la première journée de Sixième, la pression est encore montée d’un cran quand on nous a expliqué que deux fois dans l’année, nous aurions des partiels. Ils appellent cela pudiquement des « devoirs sur table groupés » mais ce sont bien des partiels. Une semaine entière d’examens, pour lesquels il faut se préparer dès la rentrée puisque les premiers ont lieu en novembre. À dix ans, on change d’environnement, on aborde le collège un peu timidement et comme si cela ne suffisait pas, on nous impose des partiels pour achever de nous perturber. Marche ou crève !

Car sans le dire ouvertement, cette école est fondée sur l’esprit de caste. Il faut être les meilleurs car nous sommes « l’élite ». Le ton est donné. Et pour certains élèves comme Laura ou moi, le stress est à la clé. Audrey et Julie s’adaptent mieux à la pression. Julie est une bosseuse et Audrey se débrouille toujours pour obtenir une note correcte même si elle n’a pas ouvert tel cours ou lu tel bouquin. Pour Laura et moi, l’équation est plus compliquée. On se sent oppressées par cette pression permanente, la surcharge de devoirs à la maison et les partiels qui ne sont jamais loin.

À partir de la Sixième, je ne me sens pas à ma place. Mes parents m’ont pris des profs particuliers pour que je puisse rattraper mon retard et tenter de comprendre les cours donnés le jour même. Mais impossible pour moi de totalement me concentrer. Je décroche très vite car j’ai l’impression que mes efforts sont inutiles. Je n’arrive pas à entrer dans la logique que l’on m’impose et je ressors de cet acharnement totalement épuisée. Je ne sais pas pourquoi mais je suis constamment ailleurs, dans mes rêves. J’essaie sans doute de fuir un quotidien qui n’est pas adapté à ma personnalité.

La plupart des autres sont au niveau. Moi, j’ai beaucoup de difficultés, ce qui me frustre beaucoup. Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas alors que je fournis des efforts deux fois plus importants ? Je me sens différente, comme si je n’étais pas née sur la bonne planète, comme si j’étais l’extra-terrestre qui n’arrivait pas à la cheville de mes camarades, ces humains bien dans leur peau, bons en cours, incarnations d’un modèle de réussite inaccessible.

Retour en Troisième. Je découvre ma classe, que je n’apprécie pas plus que ça mais je me dis que quoi qu’il arrive, j’ai Audrey avec moi et je peux voir mes autres copines à l’intercours et au déjeuner, donc, je relativise. Le problème, c’est que je me sens un peu hors-norme. Je suis ronde, pas très grande, distraite, je ne participe jamais en cours et je ne fais pas partie des gens « populaires » de l’école. J’ai tellement peur de me tromper, de dire une bêtise, que l’on se moque de moi quand je prends la parole que je me m’installe systématiquement au fond de la classe et j’essaie de me faire la plus discrète possible. Le regard des autres me terrifie, l’idée de me tromper au tableau me rend malade. Je sais que je suis nulle et je n’ai pas envie d’en faire étalage. Alors, au fond de la classe, je reste avec les filles qui comme moi n’aiment pas spécialement se faire remarquer. Pour me détendre un peu, je bavarde, beaucoup. Ce qui me vaut un nombre incalculable de mots dans mon carnet de correspondance ainsi que d’heures de colle.

Comme dans les films pour teenagers américains, il y a dans l’école le groupe des gens populaires. Une bande de filles toutes plus jolies les unes que les autres, les garçons les plus mignons et leur cour se pavanent sous mes yeux. Ils sont une trentaine à peu près, dispersés dans plusieurs classes dont la mienne. Ce sont des clones les uns des autres. Il y a toujours une chef et un chef de bande qui décident plus ou moins de qui entre dans le groupe ou pas. Impossible pour nous quatre d’y rentrer. En vérité, je ne sais pas si je veux appartenir à ce groupe. Je pense que je ne suis pas populaire tout simplement parce que je ne suis pas à leur image. Pas assez belle ? Je ne sais pas. Pas assez « lookée » de la tête aux pieds ? Pas assez brillante, intelligente ? Je pense malheureusement que ma « différence », si on peut appeler ça comme ça, leur déplaît profondément. Que malgré l’ouverture d’esprit que cette école revendique, malgré les discours qui prétendent que nous vivons dans ces murs dans le monde des Bisounours où chacun respecte l’autre et où la tolérance règne, l’école compte une majorité de personnes mal éduquées qui pensent pouvoir faire du mal sans être punies.

Pourtant, mes copines et moi sommes neutres et pacifiques. On se fout pas mal d’appartenir à tel ou tel groupe. La seule chose qu’on souhaite, c’est qu’on nous laisse tranquilles, on veut vivre ensemble nos délires sans avoir l’impression d’être jugées en permanence. Moi, je ne m’aime pas. Je ne me trouve pas belle, moche même. Je me compare sans cesse à mes copines toutes plus grandes, plus minces et que je trouve beaucoup plus jolies. Quand un garçon me plaît, je me dis que jamais il ne me trouvera jolie ou intéressante parce que je suis un peu la rondouillarde de service, discrète et sans charisme. Je ne suis pas la blonde aux yeux bleus élancée ou la brune flamboyante au regard de braise qui peut en rendre dingue plus d’un. Je n’ai aucune conscience de mon potentiel, qu’il soit intellectuel ou physique, s’il existe. Acheter des vêtements de marque est pour moi un moyen de compenser mais je finis par trouver mieux. Pour m’évader des préoccupations scolaires et me construire une autre image, je crée un blog.

Sur mon blog, je poste tout et n’importe quoi. J’ai treize ans mais je suis encore un peu bébé. Des images de Hello Kitty, des photos de mes copines, de moi, de nos sorties, de mes vacances, des choses que j’aime. Rien de fascinant. Je montre aussi mes cadeaux, mes voyages, pour me donner l’impression que ma vie est belle. Je vais enfin pouvoir être enviée, plutôt que d’inspirer de la pitié à cause de mes médiocres résultats scolaires. C’est un peu le déballage de mon journal intime en public car évidemment, mon blog est accessible à tous. Je trouve ça cool d’avoir une double vie sur la toile ! J’apprécie de pouvoir m’y exprimer librement, de donner libre cours à ma créativité en choisissant les couleurs, les textes, en gérant moi même la mise en page. Je fais ce que je veux de cette nouvelle identité et si je montre mon quotidien de jeune collégienne, je l’enjolive autant que je peux. Au fond, je crois que ma vie telle qu’elle est ne me convient pas. Tout m’ennuie à l’école, j’aspire à autre chose. Seules passions, la mode, le stylisme, dont je veux faire mon métier, et la musique, que j’écoute depuis mon plus jeune âge. J’ai notamment une passion absolue pour Michael Jackson que j’ai découvert à cinq ans.

Ce blog, c’est mon espace à moi, un lieu à l’écart des parents où les jeunes se retrouvent. Tout le monde en a un, c’est un vrai virus ! Sur certains blogs je lis la violence des commentaires sur des images qui sont pourtant anodines. En surfant, je suis tombée sur la photo de ce jeune homme. Elle n’avait rien d’inhabituel, il s’était simplement pris en photo devant son miroir. Tous les commentaires associés à cette image venaient visiblement de personnes qui voulaient le blesser. Je me demandais ce que ce jeune homme avait pu faire. Était-il mauvais ? Avait-il fait du mal autour de lui ? Était-il une simple victime comme je le suis devenue quelques jours plus tard ? Sur MSN1, j’ai posté le lien vers mon blog. Je l’ai envoyé à toutes mes copines en leur disant d’aller voir et de commenter si elles voulaient. Effet boule de neige inévitable, le lendemain, toutes les classes de Troisième savent que je tiens un blog. Je ne suis pas la seule mais curieusement, le mien fait plus parler que d’autres. Et puis un jour, j’ai reçu un premier commentaire. Puis deux. Puis trois. Puis une centaine par jour. Et c’est à ce moment-là que j’ai perdu le contrôle.

Une semaine après la création de mon blog, c’est un déferlement incessant de commentaires haineux. Tout y passe. Remarques blessantes sur mon physique, sur mes goûts, sur mes tenues, même sur mes amis. Les auteurs de ces propos venimeux inscrivent leurs noms et prénoms. Je sais donc qui m’attaque, qui me crache dessus, qui me déteste, et j’imagine leurs visages à travers l’écran. Je les imagine avec des couteaux ensanglantés, tous réunis autour de ce même écran en train de rire jusqu’à en pleurer en se moquant de moi.

La quasi-totalité de la classe de Troisième 7, la classe de Laura, ainsi qu’une bonne partie de ma classe de Troisième 1 s’y donnent rendez-vous. Et tous les jours, mes bourreaux m’insultent. Cet acharnement qui s’abat sur moi est comme un cataclysme que je n’ai pas vu arriver. Je suis sous le choc, tétanisée par une violence que je ne comprends pas.

On m’attaque beaucoup sur mon physique que j’ai déjà du mal à accepter. On me dit que je suis grosse, obèse, que j’ai une sale gueule avec mes lunettes, qu’avec mes bagues je ne ressemble à rien, que j’ai d’énormes bourrelets et que toute cette graisse déborde beaucoup trop. Je vois encore ce commentaire de Sabrina, d’une violence incroyable : « Mais va te SUICIDER ». Ce lynchage fait chaque jour de nouveaux adeptes, prêts à me descendre. Chaque jour, je dois affronter le regard de tous. De ceux qui n’ont rien écrit mais qui sont au courant et de ceux qui m’insultent quotidiennement sur la toile. Ces regards insistants, qui me dévisagent et m’humilient gratuitement et sans aucune gêne. Ils pensent sans doute avoir raison de s’acharner de la sorte. J’imagine qu’ils se sentent mieux après m’être passés sur le corps pendant la récré. Au lieu d’être une détente bienvenue, les moments passés dans la cour deviennent l’occasion d’un stress supplémentaire, avant de devenir carrément un cauchemar.

Dany, Virginie, Marguerite, Bénédicte, Sabrina, Alexandre, Carla, Mickaël sont les principaux « haters », comme on les appelle. Leurs mots sont si violents, leur haine dépasse tout ce que j’ai pu entendre ou lire. Ils réussissent à me faire douter de moi. S’ils sont aussi nombreux à penser de la même façon, ils ne peuvent pas tous se tromper. Après tout, peut-être ont-ils raison ? Et si je méritais tout ça ? Et si j’étais aussi nulle qu’ils le disent ? Je me pose mille questions à la seconde et commence à me replier sur moi-même. Moi qui suis si gaie d’habitude, comment font-ils pour que je me déteste au point d’avoir des idées morbides ? Je ne suis pas complètement sûre de vouloir en finir mais comment faire pour que tout s’arrête, pour qu’ils abdiquent enfin et me laissent en paix ?