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Hibiscus, fillette créole, vit sur une île avec son oncle Balaou, gardien de phare. Souffrant de solitude, celui-ci connaît une forte déprime. Surgit alors Claudia Vitriolovsky, une puissante femme d’affaires, qui veut transformer le village en site touristique. Prête à tout, elle espère profiter de la faiblesse de Balaou pour acquérir le phare. Hibiscus pourra-t-elle déjouer les plans de Claudia et sauver l’âme de son île ? À ses côtés, de bien étranges alliées viendront lui prêter main forte.Lectorat : à partir de 9 ans
À PROPOS DE L'AUTEURBruno Bourdet est avant tout peintre et dessinateur. Il a vécu à Paris, notamment à Montmartre, avant de s’installer à Nantes. Il expose dans des galeries parisiennes et nantaises mais, avec la naissance de ses enfants, il s’est trouvé une nouvelle source d’inspiration : écrire pour la jeunesse. Hibiscus, son premier livre jeunesse publié, est également illustré par l’auteur lui-même.
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Seitenzahl: 177
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Bruno Bourdet
Hibiscus
et la conquête de Balaou
Roman Jeunesse
ISBN : 979-10-388-0445-6
Collection Saute-Mouton
ISSN : 2610-4024
Dépôt légal : octobre 2022
©2022 Couverture Bruno Bourdet pour Ex Æquo
©Illustrations de Bruno Bourdet
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières-les-Bains
www.editions-exaequo.com
1. PROLOGUE
Le gros hélicoptère de transport bourdonnait bruyamment dans le ciel avec ses deux grandes hélices. Il avait quitté la métropole depuis six heures, treuillant une rutilante Lamborghini au-dessous de son ventre d’acier. Sans l’ombre d’un nuage, les flots de l’océan Atlantique avaient été survolés pour suivre une trajectoire bien précise vers une des plus petites îles des Caraïbes.
L’équipage se composait de deux pilotes et d’une seule passagère qui avait passé son temps à surfer sur son ordinateur portable et transmettre des mails à ses collaborateurs, grignotant des cacahouètes et sirotant des sodas.
Quand ils arrivèrent à destination, elle rangea son matériel et scruta, par la cabine de pilotage, l’île désignée.
— Elle correspond tout à fait aux vues satellites, dit-elle avec un grand sourire. Mes amis, voici le nouvel Eldorado du XXIème siècle ! Je m’accorde deux jours d’inspection et de prospection. Si jamais je suis déçue, je vous rappelle et vous viendrez me rechercher.
— Ça m’a l’air plutôt paumé comme endroit, se permit de commenter l’un des pilotes.
— C’est exactement ce que je recherche, rétorqua la dame blonde. Mon instinct ne se trompe jamais.
— Dans ce cas, let’s go ! répondit le second pilote. Je vais vous ouvrir la trappe et vous descendrez en douceur vous mettre au volant de votre décapotable. Nous vous déposerons délicatement sur un chemin et nous relâcherons les câbles.
— J’adore les sensations fortes ! se réjouit la passagère.
L’hélicoptère se mit à tourner autour de l’île afin de trouver la meilleure piste d’atterrissage. Une espèce de parking s’offrit au regard, à proximité d’une décharge publique et d’un cimetière de véhicules, tracteurs et bateaux hors d’usage, en bordure d’une grande forêt vierge.
La dame blonde descendit avec un filin prendre place à bord de sa belle automobile, avecune grosse valise et son ordinateur portable en bandoulière, puis se laissa doucement poser à terre. Quand les quatre roues furent sur terre ferme, elle alluma le moteur et s’éjecta des filins d’acier. Les pilotes purent les ramener à bord, tandis que l’hélicoptère reprenait de la hauteur.
Seule sur l’île de ses rêves, la dame commença à s’aventurer en roulant prudemment pour ne pas abîmer la carrosserie de sa belle automobile sur les routes pierreuses. De toute façon, elle avait une très bonne assurance.
Et surtout une bonne étoile qui ne l’avait jamais trompée jusqu’à présent.
2. BALAOU SPLEEN
Il y a des rituels qu’on ne manque jamais.
Quand Hibiscus rentra de l’école, elle se précipita dans la cuisine pour engloutir un méga-goûter de 4 heures. Et vas-y que je te fasse danser le couteau sur la tranche de brioche avec de la bonne confiture de goyave ruisselante sur la table ! Oncle Balaou, qui avait l’habitude de la rejoindre pour satisfaire son gros ventre toujours affamé, adosserait ses coudes sur la table cirée et y collerait les manches de son pull-over en grommelant. À chaque fois, il se laissait piéger par la confiture, connaissant le scénario par cœur, mais disposant d’une cervelle de poisson rouge qui oublie vite. Il se lèverait alors pour se passer un coup d’éponge et se faire chauffer un café.
Seulement, ce jour-là, il manquait à l’appel ! Hibiscus était toute seule… Mais qu’importe, ça serait l’occasion de savourer une part de brioche supplémentaire sans se faire réprimander. La table devenait de plus en plus collante. Elle but un grand verre de lait, puis en tant que jeune fille studieuse, fit ses devoirs en répétant plusieurs fois les phrases à retenir par cœur. Quand elle eut fini, elle vira de cap au salon et prit la télécommande pour allumer la télévision. Elle avait l’âge de s’intéresser aux reportages, laissant les dessins animés aux garçons.
Son dos se lova dans le canapé et les pieds en éventail se reposèrent sur la table basse. C’était la cool attitude de fin d’après-midi, bien dans sa peau, zen dans sa tête et heureuse d’être là.
Quand soudain… Il lui sembla entendre des pleurs lointains, haut perchés, très haut perchés. Alors Hibiscus leva la tête et dressa les oreilles.
Quelqu’un gémissait à 25 mètres au-dessus, et pour cause, un magnifique phare s’élevait de la maison, celui dont Tonton Balaou était le gardien dans une belle île des Caraïbes un peu solitaire, dans la zone tropicale.
Hibiscus avait du mal à identifier la voix, se demandant si des mouettes ne se seraient pas plutôt introduites dans la salle d’éclairage en brisant une vitre. Elle s’arma d’une cuillère en bois et sans faire de bruit, monta le long de l’escalier en colimaçon qui conduisait jusqu’à la chambre optique, et là, par la porte entrebâillée, elle reconnut les épaules massives sous un polo rayé rouge-blanc et la tête coiffée d’une casquette bleu-marine : c’était Balaou !
Rassurée, elle ouvrit promptement la porte et s’avança vers lui.
— Que t’arrive-t-il ? demanda-t-elle. Pourquoi pleures-tu ?
— Oh, tu es déjà rentrée ? dit-il en hoquetant.
Ses gros yeux globuleux exprimaient la plus grande désolation et Hibiscus fut peinée à son tour.
— Que se passe-t-il ? Une mauvaise nouvelle ?
Balaou renifla, s’essuya les yeux et se moucha en soufflant très fort par-dessus sa moustache. Et d’un bond, il se remit debout en tapant sur sa poitrine d’un poing ferme et résolu.
— Tout va très bien, Madame la Marquise ! Je redescends à mes bas étages !
— Pas si vite, Tonton Balaou, il faut que tu me dises ce qui ne va pas, répondit Hibiscus en écartant ses bras pour lui barrer la sortie vers l’escalier.
— Ne fais pas ça, Hibiscus, je vais très bien, je t’assure. J’ai juste un coup de mou, c’est tout. Cela arrive à tout le monde. On ne sait pas pourquoi, certains jours, le moral reste au fond des baskets. Mais un bon café, une bonne brioche et ça repart ! Laisse-moi passer, je vais aller prendre mon quatre-heures, itou.
Hibiscus s’écarta pour lui livrer passage, mais restait dubitative. On ne pleure pas comme ça sans raison. Elle sortit sur la passerelle circulaire, dominant à trente mètres de hauteur les falaises plongeantes sur une mer bleue enivrante de beauté translucide, avec les rochers qui se la coulaient douce au fond de l’eau comme un troupeau de lamentins. Plus loin, le souffle d’une baleine s’élevait en panache pour saluer un couple de dauphins qui ricochaient d’allégresse au-dessus des vagues. Du côté de l’île, c’était une grande forêt de palmiers, de fromagers et de flamboyants avec de nombreuses maisons créoles éparpillées et deux ou trois grandes demeures coloniales au loin, dont le fameux manoir Delacabossière que les ouvriers rénovaient pour en faire un musée.
Franchement, on ne pouvait vivre à un meilleur endroit que celui-ci, et de surcroît avec une vue imprenable. Alors pourquoi Tonton Balaou était-il déprimé ? Mystère et boule de gomme !
Hibiscus redescendit tenir compagnie à son oncle qui boulottait{1} ses tartines beurrées et sucrées. Puis la vie reprit son cours, chacun vaquant à ses occupations pour le restant de la journée. Hibiscus rendit visite à ses camarades Ange et Firmin et rentra avant la tombée de la nuit au phare.
3. CHAGRIN DE SOLITUDE
L’accalmie fut de courte durée…
Les jours suivants, Tonton Balaou faisait de plus en plus grise mine. Ses belles rondeurs corporelles fondaient à vue d’œil. Lui qui ne se laissait jamais abattre par la bonne chère, les petits plats et les pâtisseries, il n’avait actuellement plus aucun appétit. Il regardait longuement son assiette et mettait des plombes à picorer dedans, accaparé par de tristes pensées. Les rondelles d’ignames et de bananes plantain semblaient jouer au domino avec le boudin créole qui refroidissait. Il traînait les pieds et tournait en rond, venant toujours se poster à la fenêtre pour voir si le monde extérieur n’avait pas changé.
— Tu t’ennuies ? demandait Hibiscus soucieuse.
— Non, non, il fait trop chaud pour sortir, c’est tout ! répondait Balaou.
La plupart du temps, il préférait s’isoler en haut du phare pour mieux ruminer sa peine en surplombant l’île. Il restait des heures entières à ne rien faire, les coudes appuyés sur la balustrade circulaire. Intriguées, les mouettes venaient lui tenir compagnie en chahutant. Il n’avait même plus la force de les chasser de la main.
— Tu veux que je t’aide ? proposait Hibiscus.
— Surtout pas, ça va me déconcentrer ! rétorquait Balaou.
Le soir, il restait vautré dans le canapé, à regarder bêtement des dessins animés comme un enfant, sans rire une seule fois aux gags… Avec ses ongles, il se tirait nerveusement les poils de la moustache, la faisant diminuer chaque jour davantage.
— Je change de chaîne ? suggérait Hibiscus.
— Pourquoi donc ? Ils sont sympas ces petits bonshommes aux gros nez !
Hum, Balaou avait toujours réponse à tout pour repousser les bienveillantes attentions de sa nièce. Il ne voulait pas qu’on s’apitoie sur son sort.
Hibiscus remarquait surtout qu’il noyait son chagrin dans le rhum, et ça, nulle petite fille sensée qui aime ses parents ne l’accepterait, car l’alcool ne fait jamais du bien.
Un bon matin, elle prit son courage à pleines mains et interpella son oncle :
— Tu vas me dire ce qui se passe sérieusement… Je ne te lâcherai plus d’une semelle ! Que t’arrive-t-il donc ? Je veux tout savoir !
— De quoi te mêles-tu ? Tu ne peux pas comprendre, ce n’est pas de ton âge, maugréa Balaou.
— J’ai dix ans, et je suis la plus forte de la classe. Je connais déjà plein de choses : l’histoire, la géographie, le réchauffement climatique, comment aller sur Mars…
— Oui, mais là, c’est plus difficile, car il n’y a pas de solution. Fiche-moi la paix !
Hibiscus sentait le gros chagrin revenir et quoi de mieux pour tirer les vers du nez, que d’amener le meilleur sérum de vérité : un bon godet de petit punch que son oncle avala d’un trait. Il continua de renifler en essuyant ses larmes, puis se reversa une seconde rasade d’alcool.
— Je suis triste, Hibiscus, car je me sens seul, très seul ! avoua-t-il finalement. J’ai quarante ans bien tassés, je fais un métier que j’aime, mes potes sont tous sympas et solidaires, mais je n’ai pas de chérie qui partage ma vie !
L’abcès était crevé, voilà donc ce qui minait le moral de Tonton Balaou : un désert affectif que nulle Dulcinée ne comblait.
— Les années passent et je vis toujours seul dans ce phare, sans aucune rencontre. À croire que le Bon Dieu m’a abandonné… Bouhouhou !! Je suis malheureux !!
Balaou craquait à nouveau et Hibiscus comprit que les belles paroles ne suffisaient pas. Il fallait passer à l’action sans tarder. Du haut de ses dix ans, la petite fille des îles se frotta le nez et se crêpa le chignon. Elle n’y connaissait pas grand-chose en peine de cœur, mais elle trouva un remède.
— Première chose à faire, consultons l’horoscope sur internet ! Tu es de quel signe zodiacal ? dit-elle en allumant le smartphone de Balaou.
— Poissons, ascendant Gémeaux, troisième décan, répondit ce dernier sans aucune hésitation, manifestant un grand intérêt pour cette étude.
— Voyons les estimations pour cette année, continua Hibiscus en fronçant les sourcils…
Balaou tendait ses moustaches curieuses et frémissantes par-dessus les épaules de sa nièce. Pendant quelques secondes, le temps parut suspendu.
— Ce n’est pas si mauvais que ça, dit Hibiscus. Tu trouveras très bientôt quelqu’un qui va bouleverser ta vie. Il suffit juste d’y croire et tes rêves se réaliseront.
Balaou se sentit revivre et son torse se bomba d’espoir, la houppette et la casquette fièrement dressées vers un avenir radieux. Comme quoi, de simples mots suffisaient à requinquer un homme. Le cœur plus léger, il sortit la casserole, une boîte de champignons et des haricots verts, puis prit une grosse bavette du congélateur. Quand l’appétit va, le monde tourne mieux, et c’est en fredonnant un air créole que notre homme ressuscité prépara la cuisine. Malheureusement, grisé par le succès, il plongea rapidement sur une pile de journaux qui reposait sur un siège et compulsa toutes les rubriques d’horoscope.
— Bouhouhou !!! Les autres prévisions contredisent ce que tu m’as prédit ! Il ne faut pas croire à ces sornettes, ce ne sont que des mensonges !
Hibiscus, fort embarrassée, se refrotta le nez et le chignon, pour trouver une autre idée.
— Tonton Balaou, je crois que pour répondre à tes problèmes, il y a deux solutions : soit aller consulter le docteur, soit rendre visite à madame Poulerousse.
— Mais tu veux me tuer ou quoi ? Qu’as-tu besoin d’enquiquiner cette vieille bonne femme ? dit Balaou avec de gros yeux effarés. C’est une rebouteuse, une sorcière !
— Elle vit toute seule en haut de son tertre, répondit Hibiscus. Ça serait bien de lui demander si elle n’a besoin de rien. On ne connaît jamais les gens, et je suis sûre qu’elle a un caractère meilleur que celui qu’on lui attribue. Et puis elle guérit les gens, paraît-il…
— Le docteur aussi, mais je doute de ses compétences pour les peines de cœur.
— Tandis que les méthodes de Poulerousse sont efficaces, mes camarades me l’ont dit. Avec une lotion magique à base de plantes sauvages, elle a fait repousser les cheveux du papa d’Hugo.
— Je sais, je sais… Après avoir absorbé des tisanes bizarroïdes, Maman Baleine Rosa est devenue fine comme une starlette de cinéma, sans jamais faire de liposuccion. Mais bon, je me méfie de ces dames aux pouvoirs magiques qui peuvent vous envoûter…
— Allons lui rendre une visite amicale, ça fait toujours plaisir.
Résigné, Balaou accepta la proposition. De toute façon, entre se morfondre seul au phare et occuper sa journée à rendre visite aux autres, ça ne coûtait rien d’essayer.
***
Le lendemain matin, Balaou n’avait pas changé d’avis et il accompagna Hibiscus, équipé d’un sac à dos isothermique chargé de gâteaux et de boissons fraîches.
Ils gravirent une colline à flanc abrupt en suivant un chemin pierreux jonché de grosses pierres éboulées à demi dévorées de mousse. Sur un plateau couvert de forêt vierge, au travers d’un rideau de hauts arbres aux lianes pendantes et aux fougères envahissantes, s’élevait une case sur pilotis totalement défraîchie par le soleil, les peintures écaillées et les plinthes disjointes avec des citernes rouillées pour stocker l’eau de pluie et de vieilles tôles ondulées dressées sur les côtés pour faire un enclos, cachant ainsi de nombreuses caisses vides et des cartons pourrissants, parmi lesquels poussaient des balisiers et des alpinias. Les poules se promenaient en toute liberté, ainsi que deux biquettes et un âne, tandis qu’à l’entrée, attaché à une chaîne et perché sur un grand anneau, un cacatoès s’égosillait dans un langage tout sauf châtié :
— Salut les aminches ! Pourquoi vous trimballez-vous ici dans le coin ?
— Joli comité d’accueil, dit Balaou qui avançait lourdement jusqu’aux marches de l’habitation.
— Est-ce que ta maîtresse est là ? demanda Hibiscus au perroquet.
— Holà, patronne ! Y’a des loustics qui veulent vous voir !
— On ne peut pas être tranquille chez soi ! s’écria une voix éraillée.
Mme Poulerousse sortit sa trogne de la maison et regarda avec de sales yeux les indésirables visiteurs. Elle aurait pu être belle, mais son caractère vicié lui avait creusé de profondes rides et des cernes sous ses yeux de rapace, avec une bouche amère aux lèvres pincées et un menton crochu.
— Oh, c’est toi, Hibiscus ! dit-elle en prenant une voix plus douce enrobée d’un vrai sourire.
Ce changement d’humeur la rendit plus sympathique. Comme quoi, il suffit de peu de choses pour transformer positivement quelqu’un, et Hibiscus avait ce don d’attirer systématiquement la confiance autour d’elle.
— Nous sommes venus vous voir pour nous assurer que vous ne manquez de rien, dit la fillette.
— Quelle étrange considération, ça me paraît louche, se méfia la femme.
— Y’a des espions partout, alerte, sortons les mousquets ! cria le cacatoès.
— Douteriez-vous de moi, Madame Poulerousse ? se défendit Hibiscus. Ça faisait un petit moment que je n’étais pas venue vous rendre visite. Votre habitation est tellement loin du village et je ne vous ai pas vue au marché depuis deux semaines. J’ai donc proposé à mon oncle de m’accompagner.
— Je te reconnais bien là, ma brave fille, toujours aussi bienveillante, à tel point que moi qui ne suis pas croyante, je prie le Bon Dieu qu’il te couvre de bénédiction. Mais ne restez donc pas cloués ici comme des empotés. Venez boire un coup et béqueter un chouia de cochonneries{2} !
Ils pénétrèrent dans la sombre demeure au plancher craquant et découvrirent un véritable capharnaüm. Un tas de journaux et une vieille marmite toute baveuse traînaient sur la table, avec un évier de cuisine encombré de vaisselle sale, tandis que les chaises croulaient sous des tas de vêtements et de chaussures terreuses. Poulerousse prit ses vêtements et les envoya valser sur le petit lit qui faisait office de canapé, aux draps défaits et à l’édredon éventré.
— Faut que je m’occupe de mes fringues, du ménage et du rangement, mais je n’ai jamais le temps ! dit-elle. Prenez donc place et faites comme chez vous, j’m’en vais vous servir des douceurs.
Elle ouvrit une porte de placard qui faillit lui rester dans les mains et empoigna un paquet de gâteaux secs.
— De vieux cakes que je donne à Albator.
— Albator ? demanda Balaou avec un sourire niais.
— Ben mon perroquet, faut bien le nourrir le petit chéri !
— Je crève la dalle{3} ! Faut me remplumer ! approuva l’intéressé.
— Ferme ton bec, imbécile ! rétorqua la patronne des lieux… Voici un bon jus de goyave fait maison pour toi, Hibiscus, et ça, c’est un rhum arrangé qui va revigorer ton oncle Balaou qui me semble bien balourd. Tu verras mon gars, tu n’auras jamais goûté une telle merveille !
Le gardien de phare n’avait plus sa lanterne très éclairée, et il tendit machinalement un verre qui n’était plus de première jeunesse, ou plutôt qui n’avait pas souvent subi l’attaque des produits de vaisselle.
— Ma brave Hibiscus, je n’ai pas besoin de grand-chose, je me pourvois à moi-même en puisant dans la nature. Ici tout est gratuit, les fruits, les légumes… Je fais mon pain toute seule, je bois le lait de mes chèvres et l’eau de la source d’à côté. Et je suis végétarienne ! Mes biquettes n’ont rien à craindre. Mes poules me pondent des œufs chaque jour. La vie est belle. Parle-moi plutôt des autres zigomars du village, donne-moi des nouvelles du large, que je rigole un peu ! Voilà ce qui m’intéresse !
— Justement, vous ne souffrez pas de vivre loin d’eux ? demanda Hibiscus.
— Ah la bonne blague ! s’esclaffa Poulerousse. Plutôt crever que de m’avilir dans ce monde de crétins qui ne sont jamais contents. Ton oncle a de la chance, il peut prendre de la hauteur avec son phare ! Pas vrai mon gars ?
— Affirmatif, Tchin ! dit Balaou les paupières à demi-closes.
Il porta le rhum arrangé de Poulerousse à sa bouche et se mit à hurler en bondissant de sa chaise.
— Rhââââ, je meurs !!! Vite les pompiers !! Je brûle !! Cette sorcière m’a empoisonné !
— Que dis-tu là, malotru ? Tu n’aimes pas mon jus ? Tu n’es qu’un blanc-bec comme les autres. Ma boisson, c’est que du bio ! C’est un mélange de fruits de la passion, de gingembre et de champignons pour relever et donner du goût à ce nectar énergétique.
— Menteuse ! Vous vouliez me tuer !
Tonton Balaou qui dormait littéralement debout il y a une demi-heure, sautait comme un cabri fou. Cette visite courtoise tournait au vinaigre, et Hibiscus comprit que c’était peine perdue de réconcilier ces deux adultes en colère.
— Ah, vous méritez bien votre réputation ! Je ne resterai pas une minute de plus ici ! dit Balaou en prenant la sortie de la maison d’un pas précipité qui fit peur à toute la volaille de basse-cour.
— Cochon qui s’en dédit ! criait le cacatoès.
— Je suis vraiment désolée, dit Hibiscus.
— Hum, ton oncle n’est qu’un gros balourd qui ne connaît rien à la vie. M’étonne pas qu’on lui ait confié le poste de gardien de phare pour éclairer cette île d’incapables. Rien de mieux que de mettre en haut d’une tour un imbécile pour guider une bande d’idiots.
— Madame Poulerousse, vous y allez un peu fort.
— C’est comme mon rhum arrangé, j’ai du caractère.
Hibiscus salua la dame et regagna le village. Sa visite chez la vieille dame des bois était plutôt un fiasco. Elle comprenait finalement qu’à son âge, on ne s’occupe pas des affaires des grandes personnes. Surtout en matière sentimentale.
Le pauvre tonton marchait la tête enfoncée dans les épaules. Il avait de nouveau la mine mauvaise et semblait ne plus rien percevoir autour de lui.
C’est alors qu’une Lamborghini décapotable rouge apparut en rugissant, manquant de l’écraser. Les pneus crissèrent et l’automobile s’immobilisa devant les regards secoués d’Hibiscus et Balaou.
Une créature scintillante de toutes parts en sortit en s’exclamant :
— Oh mille pardons, je ne vous avais pas vus !
Les yeux se plissèrent pour mieux se confronter à cet être rutilant de la tête aux pieds. Il s’agissait d’une blonde plantureuse vêtue d’une robe moulante écarlate qu’agrémentait une multitude de colliers, bracelets, boucles d’oreilles, ceintures et boutons d’or qui reluisaient aux rayons du soleil couchant, tout comme les lunettes-miroirs et les souliers vernis aux pointes éblouissantes.
— Marc-Henry, je te laisse ! J’ai failli commettre l’irréparable ! dit-elle en raccrochant son portable.
