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La chimie est la science des transactions et des créations matérielles. Par elle se fonde la «cité culturelle» du matérialisme dont le champ est à jamais ouvert et illimité. La production d'idées et d'expériences qu'elle engendre dépasse, comme le rappelait opportunément Gaston Bachelard, la mémoire...
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Seitenzahl: 49
Veröffentlichungsjahr: 2016
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ISBN : 9782341003148
© Encyclopædia Universalis France, 2016. Tous droits réservés.
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La chimie est la science des transactions et des créations matérielles. Par elle se fonde la « cité culturelle » du matérialisme dont le champ est à jamais ouvert et illimité. La production d’idées et d’expériences qu’elle engendre dépasse, comme le rappelait opportunément Gaston Bachelard, la mémoire et l’imagination de tout homme.
Relativement à ceux des autres sciences physiques, les énoncés de la chimie n’ont atteint que tardivement le mode de la rationalité, après un long parcours de rationalisations frustes et naïves. C’est que l’application du rationalisme à la forme fut autrement directe et souveraine que son application à la matière. La connaissance discursive de celle-ci ne peut s’accommoder des premières apparences qui, cependant, désignent et nourrissent, dans l’expérience des substances matérielles, les désirs de l’imaginaire. Aussi l’origine de la chimie est-elle inséparable des intentions de la magie.
Tourmentant la matière, l’homme y projette les rêveries et l’insatisfaction de la subjectivité. À bon compte, il y trouve l’ivresse de manipuler des puissances obscures que manifestent la création de corps nouveaux et la production d’effets violents. Mais, en se rationalisant, la chimie assujettira les rêves de puissance aux exigences de la vérification objective et les réglera dans l’administration de forces uniformes.
Cependant, le désir de la puissance demeure lié à la volonté de savoir ; la chimie moderne, créatrice d’une complexité ordonnée de corps, inscrit cette liaison dans l’avenir de l’homme tandis qu’elle étend et enrichit l’ordre de la nature.
Au commencement de la chimie, l’homme, qui se croit à l’écoute des choses, déchiffre les qualités sensibles qu’il rencontre – c’est-à-dire invente – dans l’expérience de la matière. La connaître, c’est nommer ses variétés, mais aussi les inscrire dans un ordre cosmologique. L’évidence des traits manifestes les a d’abord fait tenir pour essentiels ; d’où l’antique distinction des quatre éléments, la terre, l’eau, l’air et le feu, inscrits dans l’ordre sensoriel ; quatre éléments qui ont leur lieu naturel et qui, par leur combinaison dans l’imaginaire cosmique, suffisent à faire un monde.
Mais, dans les vues de la « préchimie », ces éléments supportent davantage des conflits de principes et des échanges de propriétés que des transactions effectives de matières ; symboles de caractères sensibles, référés à des actions cosmiques, plus qu’identités inaliénables de substances. Dès lors, les agents chimiques sont plutôt des donateurs de propriétés et des révélateurs de puissances que des individus matériels.
Il faut peut-être attendre Jungius, puis, surtout, en 1664, le Sceptical Chymist de Boyle pour trouver une définition générique satisfaisante de l’élément, rapportée à une nécessaire rationalité instrumentale. Boyle attribue justement la qualité élémentaire à tout corps indécomposable. C’est la technique qui définit l’élément, à la limite de l’analyse. Mais cette conception correcte demeure longtemps sans effet, tant sont impérieuses les images primitives de la quaternité élémentaire, comme le prouvent les assertions de Macquer, en plein XVIIIe siècle, dans l’un des ouvrages réputés de la littérature chimique, le Dictionnaire de chymie (1766) : il déclare, tout comme Boyle cent ans plus tôt, qu’« on donne en chymie le nom d’élémens aux corps qui sont d’une telle simplicité que tous les efforts de l’art sont insuffisants pour les décomposer, et même pour leur causer aucune espèce d’altération ; et qui [...] entrent comme [...] parties constituantes dans les combinations des autres corps, qu’on nomme pour cette raison, corps composés ». Mais il conserve le système traditionnel : « Les corps auxquels on a reconnu cette simplicité sont le feu, l’air, l’eau et la terre la plus pure ; parce qu’en effet les analyses, les plus complètes et les plus exactes qu’ont ait pu faire jusqu’à présent, n’ont jamais produit autre chose, en dernier ressort, que les unes ou les autres de ces quatre substances, ou toutes les quatre suivant la nature des corps qui ont été décomposés. » C’est véritablement par constance d’habitude doctrinale que, dans les « derniers ressorts » de ses analyses, ce bon chimiste ne reconnaissait pas les différences spécifiques qui lui auraient permis de rompre la détermination formelle des quatre éléments et de mettre à l’épreuve l’hypothèse qu’il formulait de leur caractère composite : « Il est très possible que ces substances, quoique réputées simples, ne le soient pas, qu’elles soient même très composées... » Il y avait là un grand obstacle théorique qui ne sera définitivement surmonté que par Cavendish et par Lavoisier.
Il est bien significatif, à ce sujet, que des chimistes aussi attentifs que Hales ou Priestley, quand ils isolent et manipulent différents gaz, y voient difficilement des espèces matérielles individuées et les considèrent d’emblée comme des altérations ou des corruptions de l’élément air.
Il ne faudrait pas s’imaginer, toutefois, que la défense doctrinale d’un Macquer illustre une radicale permanence de vue sur les quatre éléments. Leur association fut enrichie de distinctions dynamiques ; l’eau, l’air et le feu ont été souvent réunis en une triade active par opposition à l’élément terrestre plus ou moins passif, conformément aux suggestions de l’expérience technique. Mais au XVIe siècle, on vit aussi
