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Je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées avant que je comprenne que tu n’es pas simplement endormi sur le canapé. Que la porte d’entrée est ouverte et que l’air frais n’a rien à voir avec l’isolation quasi inexistante. Trois minutes, peut-être. Dix de plus sans doute pour réaliser que tout est à sa place, tes cigarettes, ton téléphone, tes clefs, ton portefeuille. Mais pas toi.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Audrey Bertschy, 33 ans, revient sur la disparition mystérieuse de son compagnon par une nuit d’hiver glaciale. Un témoignage poignant et vivant.
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Seitenzahl: 125
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Hors-Saison
Audrey Bertschy
La vie des gens
Éditions Faim de Siècle
Table des matières
Préambule
L’éclipse
Mourir de te survivre
D’amour, de vin et de cigarettes
À contre-courant
La vie en rose
Le paradis perdu
L’été en cendres
Les yeux dans l’écume
Boire à la même coupe
Un de toi
La grande bataille
Toi, l’amour et moi
Nuit sans fin
L’apprentissage
Pas à pas
Sur un fil
De l’autre rive
Remerciements
À mes enfants chéris, Eden et Loane.
À toi.
Préambule
Au petit matin du 16 février 2016, tu es mort.
Le lien qui nous unissait a brutalement été rompu par le froid de l’hiver.
Durant cette première nuit d’insomnie, j’ai commencé à écrire, parce qu’il fallait faire quelque chose, quelque chose d’autre que de penser aux lendemains qui surgiraient désormais sans toi.
Pour éviter ensuite les soirées insoutenables de silence, comme si nous partagions encore les longues discussions qui rythmaient nos vies et pour évacuer la tristesse qui m’étouffait.
Peut-être était-ce aussi pour défier la mort et décider par moi-même quand cette union aurait le droit de se terminer.
Dès l’annonce de ta mort, le temps perçu au quotidien s’est suspendu. Nous nous sommes mis à vivre hors du temps, hors de la vie ordinaire des gens. Comme dans un entre-deux, notre monde sorti du monde. Pas dans le tien, et plus dans le nôtre non plus.
C’était marcher sur une terre inconnue, respirer un air différent, vivre dans une saison qui n’existait pas. Sans nul doute, ces pages ont été une véritable bouée de sauvetage, un ami invisible, un thérapeute.
Ce récit est la mémoire de ma première année de deuil.
Il a été écrit pour mes enfants, pour faire vivre des souvenirs qui n’existeront plus dans leur tête en grandissant et pour les miens, qui s’estomperont au fil des ans.
Il est l’ultime cadeau que je t’offre, avant que je reprenne la route de la vie sans toi.
Enfin, il entend mettre en lumière ce sujet tabou et trop souvent évité qu’est le deuil.
Il est dédié à vous tous.
À ceux qui restent.
L’éclipse
«La vie c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit.»
Louis-Ferdinand Céline
04h04, réveil en sursaut.
Je ne saurais dire ce qui m’a réveillée en premier. Cet affreux cauchemar ou les pleurs du petit dans la chambre d’à côté.
C’est l’heure miroir qui me frappe, c’est bien mon fils. J’espère qu’il n’aura pas hérité de mes irrationnelles angoisses nocturnes. 03h33, 04h44. Toujours les mêmes heures de réveil et ces peurs qui me tourmentent depuis l’enfance. La peur du noir. La peur du mal. La peur des choses que je ne vois pas.
J’ai souvent cherché à donner une signification à mes phobies, en vain. Je suis systématiquement arrivée à la même conclusion: il va m’arriver un malheur. Ce qui m’a bien évidemment causé de nombreuses insomnies et un sommeil léger, prête à bondir hors du lit au moindre danger.
Cette sale habitude m’a néanmoins permis de m’habituer aux courtes nuits dans mes débuts en tant que maman.
Machinalement, je me lève, le berce, le recouche. Dans un demi-sommeil je retourne à la chambre à coucher, impatiente de finir ma nuit réfugiée contre ton corps. Dans la pénombre, je distingue le lit vide, l’édredon non retourné. Tu t’es encore endormi devant la télévision. J’hésite à te laisser, mais j’ai peur. Je déteste cette heure d’entre-deux. Ce n’est plus la nuit mais pas encore le matin. C’est l’heure où le moindre bruit est suspect et où les vieillards arrêtent de respirer.
Et puis, j’ai froid. Beaucoup trop froid. On est en février mais tout de même, il faudra vraiment que l’on songe à isoler cette maison.
Pour cette fin de nuit, j’irai me blottir contre mon chauffage humain – ça doit être tes racines italiennes – et je te parlerai de l’isolation demain.
Je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées avant que je comprenne que tu n’es pas simplement endormi sur le canapé. Que la porte d’entrée est ouverte et que l’air frais n’a rien à voir avec l’isolation quasi inexistante.
Trois minutes, peut-être. Dix de plus sans doute pour réaliser que tout est à sa place, tes cigarettes, ton téléphone, tes clefs, ton portefeuille.
Mais pas toi.
J’attrape du bois, refais un feu, il ne faut pas que les enfants prennent froid. Je dois m’y reprendre à trois fois, c’est toi qui t’y colles d’habitude.
Un millier de scénarios se bousculent dans mon esprit, aucun assez réaliste pour m’en accommoder. J’enfile le premier vêtement qui me tombe sous la main pour sortir. Je fais le tour de la maison, du garage, j’ouvre les voitures, regarde dans le coffre. Je m’attaque au jardin, à l’abri à bois. Il fait nuit noire, je trébuche, je pleure.
Pourquoi es-tu parti?
Je t’appelle. Une fois, deux fois, dix fois. Doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Ton nom résonne dans cet infernal silence hivernal sans aucun retour. Juste la bise et les flocons qui tombent. Le crissement de mes pas sur le gel fraîchement formé.
Le froid commence à m’engourdir les membres, je cherche à fermer un peu ma veste, en vain; la fermeture est cassée. Je réalise brusquement que c’est la tienne. Cinq mois que je te promets que je vais la réparer sans jamais avoir eu le temps ni l’envie de sortir un fil et une aiguille. Cinq mois que tu me répliques de ne pas m’inquiéter, que tu le feras toi-même.
Je rentre, vérifie la penderie, compte mentalement. Toutes tes vestes sont là, sans exception.
Tu es donc sorti sans.
Les battements de mon cœur et les mots qui me tapent dans la tête déchirent soudainement ce silence. Ces mots qui tournent sans cesse comme les petites danseuses sur les boîtes à musique: «Il va mourir de froid. Dépêche-toi.»
Mourir de te survivre
«Il partit; je devrais peut-être ne plus l’attendre et le vouloir; mais demain l’avril va paraître, et sans lui le ciel sera noir.»
Hélène Vacaresco
Un mois.
Un énième appel passé à ton numéro. Même si je n’ai plus toute ma tête, je sais que je vais tomber sur ton répondeur. Je vais écouter ta voix, décomposer chaque syllabe, en les répétant dans ma tête après toi, pour ne pas oublier ce timbre qui remplissait notre maison. En espérant surtout que tu me répondes, mais à qui pourrais-je avouer cela? Depuis quand passe-t-on un coup de fil dans l’au-delà à trente et un ans en étant persuadée que quelqu’un va répondre?
J’ai lu que le marchandage faisait partie des étapes du deuil. Je me suis dit que c’était ridicule, et j’en ai souri. C’était d’ailleurs peut-être la première fois que je souriais depuis ta mort. Non seulement c’était absurde, mais marchander avec Dieu, c’était perdu d’avance.
Pourtant, maintenant que j’ai retrouvé le son rassurant de ta voix, je le supplie de te laisser revenir. Tant de fêtes pascales se sont écoulées à se bourrer de lapins en chocolat. Il serait temps de refaire un miracle.
Mais je crois que Dieu n’aime pas être sous le feu des projecteurs. En tout cas pas avec moi. Pourtant, après seulement quatre semaines de décès officiel, c’est encore jouable, alors qu’il ne traîne pas trop à m’entendre. C’est plutôt un bon compromis et ce n’est pas du marchandage. Ou peut-être que si.
Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Je t’ai laissé un sms aussi. Au fond de moi, je sais que tu ne vas pas répondre, j’attends juste qu’il soit transmis et éventuellement lu. C’est absurde, ton portable n’a plus de batterie depuis longtemps. Je n’ai jamais eu le courage de le recharger. Il traîne sur le plan de cuisine, au milieu de toutes tes affaires que tu oubliais un matin sur deux.
Je t’ai écrit je t’aime avec un S majuscule à la fin comme tu le faisais. Comme pour tous les mots doux que tu m’écrivais. Je t’aimeS, loveS, je t’embrasseS.
Je sais bien que ça n’avait rien de romantique et que tu t’étais planté dans la conjugaison la première fois que tu me l’avais écrit ainsi, mais tu n’as jamais osé me l’avouer.
À la place, tu avais répondu que tu les mettais au pluriel parce que les mots étaient trop insignifiants face à l’amour que tu me vouais. En les écrivant ainsi, tu m’aimais «trop de fois». Je ne t’ai jamais cru, mais je ne te l’ai jamais dit.
Je t’ai seulement aimé davantage.
Je me torture l’esprit à tourner en boucle ces derniers mots: «Où es-tu chéri?»
Douze heures pour que la police puisse répondre à cette question, quatre semaines que j’attends une suite à cette interrogation. Ce «où es-tu?» qui retentit depuis sans cesse dans ma tête et dans l’univers tout entier comme le «je t’aimeS» que je t’ai envoyé. Des mots jetés dans le cosmos par un boomerang défectueux. Un boomerang qui ne revient pas, un appel sans réponse. Le dernier message d’une longue liste que j’ai parcourue dans tous les sens, «on mange quoi ce soir?», «j’ai envie de toi», «je vais boire un verre après la répet’, ne t’inquiète pas». Comme si on relatait ensemble ces années de vie commune, sauf qu’il n’y a plus d’ensemble et que la suite sera à écrire sans toi.
Je n’ai pas tout à fait compris pourquoi Dieu t’a rappelé à Lui maintenant. En réalité, je ne suis même plus du tout convaincue de Son existence.
Peut-être pour mieux entendre ton rire et casser un peu les couilles à tous ces vieux qui s’emmerdent là-haut. Tu en exaspérais plus d’un avec ta joie de vivre permanente et ton entrain difficile à égaler.
*
Je fumais une cigarette pendant ma pause matinale la première fois que le son de ton rire est parvenu à mes oreilles. Quatre étages nous séparaient, mais il avait trouvé le moyen de se faufiler à travers le brouhaha des machines à café. Je m’en souviens comme si c’était hier. Le monde s’était immobilisé, le temps figé, les bruits alentour avaient faibli. Il n’y avait plus que cela qui retentissait.
Ton rire, et les battements de mon cœur.
Comme toujours, lorsque tout s’arrête.
Par la suite, c’est cela qui m’a amenée à passer toutes mes pauses-café avec toi et, sûrement, à mieux tolérer ma vie peu stimulante, autant au niveau professionnel que privé. Au fil des jours, tu étais même devenu ma seule motivation dès la première sonnerie du réveil. Je te verrais une demi-heure, me délecterais du timbre de ta voix, de tes gestes, de ton attitude et je resterais détachée de mes problèmes personnels jusqu’à l’heure de rentrer à la maison.
J’étais redevenue adolescente, j’avais la boule dans la gorge, je riais trop fort, racontais trop de bêtises. Je cherchais à te faire rire et désirais plus que tout que tu me remarques. Et tu m’as remarquée.
C’est vrai que ton rire était une parade. Plus tard, tu faisais tressaillir le petit alors qu’il grandissait encore dans mon ventre. Je te disais en souriant que tu lui cassais déjà les pieds et qu’il prendrait du retard à naître, juste pour nous embêter à son tour.
Plus rien ne le fait sursauter maintenant. De quoi peut-il avoir peur depuis cette journée d’immersion dans la panique?
La police, les chiens, l’odeur de la boue sur le parquet, la bise glaciale. Une vingtaine d’hommes et de femmes inconnus, tournant autour de lui, lui souriant de compassion ou de pitié, pendant qu’il cherchait du regard sa mère et son oncle, qui le négligeaient complètement.
Il avait juste faim, il ne demandait qu’à être porté et à pouvoir s’endormir paisiblement. Mais pour les gens en uniforme, il y avait plus urgent; trouver l’odeur de son papa que les chiens pourraient pister, et qui n’était ni mélangée à la sienne, ni à celle de sa famille.
Autant chercher le Graal.
*
Ce matin-là, les enfants se sont réveillés trop tôt et d’humeur trop joyeuse pour les circonstances. C’était de ma faute, j’avais jeté le téléphone par terre voyant que personne ne répondait à mes messages et à mes appels de détresse. Les gens préféraient dormir.
Ma fille a demandé où tu étais, pourquoi tu étais parti au travail sans l’embrasser, pourquoi il faisait encore nuit, pourquoi tu n’avais pas pris ton café au miel, pourquoi tu ne lui avais pas fait lécher la cuillère, pourquoi ta voiture était là. Pourquoi.
Alors j’ai expliqué. Que tu avais disparu durant la nuit, mais qu’on allait te retrouver. Elle a répondu que tu étais un sacré petit coquin, comme Doudou quand il se cache le soir et qu’on le retrouve le lendemain sur le trampoline. Je n’avais pas pensé au trampoline. Je me suis précipitée dehors. Je la voyais m’observer à travers la fenêtre, son pyjama trop long pour elle, avec cet air troublé. Elle allait être déçue. Tu avais des meilleures cachettes que Doudou. Elle a alors pris sa baguette magique Reine des neiges et a crié: «Abracadabra, je vais le retrouver!»
Elle a ratissé la maison, la baignoire, les lits, le dépôt. Elle a ouvert le four puis le frigo, inspecté le berceau de son frère, exploré sa maison de poupées.
Après de longues minutes, voyant que sa baguette ne te ramenait pas parmi nous, elle l’a jetée par terre en pleurant.
Un mauvais exemple que j’aurais préféré ne pas lui transmettre.
Gérer cette boule d’énergie de trois ans et demi alors que tu t’étais tout bonnement volatilisé était hors de mes capacités. Ma seule échappatoire était d’appeler ma mère, le petit resterait auprès de moi pour ses tétées.
Elle a d’abord répondu avec une voix enjouée, elle était contente de m’entendre, de parler de ses petits-enfants, de demander quand je reviendrais dîner à la maison avec toi. À ses yeux, tu surpassais de loin ceux qui t’avaient précédé.
Alors je lui ai demandé si elle était assise et son timbre de voix a changé. Elle sentait déjà que d’une seconde à l’autre, sa vie allait basculer avec la mienne.
Tous ces uniformes sont ensuite arrivés dans notre petite maison, la fouillant de fond en comble.
L’un d’entre eux m’a demandé de rester à l’extérieur pendant l’inspection, «parce qu’on ne sait jamais», a-t-il dit.
Je n’avais pas compris.
«On peut se pendre avec n’importe quoi…», a-t-il ajouté.
Tu étais déjà catalogué. Classé dans la catégorie des suicidaires. Tu changeras de registre de nombreuses fois au fil des heures; bipolaire, toxicomane, dépressif, schizophrène, somnambule.
Ils m’ont ensuite laissée entrer dans le foutoir qu’ils avaient fait en vingt minutes, une épaisse couche de crasse recouvrant le parquet. Les draps enlevés, les matelas retournés.
Peut-on se pendre sous un lit futon?
J’avais bien peur qu’avec des guignols pareils, on ne te retrouve jamais. Je regrettais presque d’avoir averti la police. J’étais prête à aller te chercher moi, surtout que j’étais certaine de te retrouver, mais Élodie m’en avait empêchée. Elle avait répondu à mes appels avant tout le monde et avait annulé ses obligations pour se consacrer entièrement à nous. C’est elle qui est partie vers le lac, en pensant te retrouver un café à la main, cigarette aux lèvres, en train de méditer sur la vie. Je lui avais fait promettre de t’en foutre une et elle avait promis. On avait rigolé, c’est vrai qu’avec toi, on pouvait s’attendre à tout.
