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Ni mariés, ni prêtres, ni consacrés : les célibataires chrétiens sont-ils condamnés à cette seule définition négative, à errer dans une salle d’attente de la vraie vie ?
Avec force et délicatesse, Olivier Bonnewijn nous invite à transformer notre regard. À partir du témoignage de célibataires, mais aussi à la lumière de l’Évangile et des grands auteurs, il explore les thèmes de la solitude, de la sublimation des pulsions et du don de soi. Il interroge surtout l’identité profonde des célibataires chrétiens et y découvre un chemin de vie, d’alliance et de fécondité. D’où son hypothèse : le célibat ouvert, consenti ne serait-il pas un authentique état de vie ?
Cet essai puissant et lumineux nous convie à une aventure spirituelle inédite, pour découvrir toute la valeur et la beauté du célibat.
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Seitenzahl: 207
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Olivier BONNEWIJN
« J’existe ! »
Un autre regard sur les célibataires
Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-798-8
Dépôt légal : 2e trimestre 2020
Un tournant dans la compréhension du célibat
On peut dire que ce livre est attendu depuis très longtemps ! Pendant des décennies, en effet, le célibat n’a intéressé personne. Aujourd’hui encore, rares sont les universitaires qui se penchent sur ce sujet, comme si la vie hors couple ne méritait pas d’être étudiée et pensée.
Pourtant, depuis le début des années 1970, non seulement le nombre de célibataires ne cesse d’augmenter, mais la définition même du terme « célibat » a évolué. En 2020, ce n’est plus tant au mariage qu’il s’oppose – selon l’énoncé traditionnel : « est célibataire la personne en âge d’être mariée qui ne l’est pas et qui ne l’a jamais été » –, qu’à la vie en couple, que celle-ci soit durable ou pas. Ce qui permet à ce mot, à la signification désormais très élastique, d’englober une grande diversité de situations de vie.
Dans l’Église catholique, les réflexions destinées aux « vrais célibataires » (n’ayant pas, ou très peu, d’expérience de vie de couple) restent rares. Familiaris consortio (1981) et le Catéchisme de l’Église catholique (1992) ne consacrent que quelques lignes à « ceux qui, pour des raisons indépendantes de leur volonté, n’ont pas pu se marier ». Quant à l’exhortation post-synodale Amoris laetitia (2016), elle ne mentionne cette réalité du célibat, pourtant très présente dans les familles, que dans un seul paragraphe. Comme le constate le père Olivier Bonnewijn, « il y a là un impensé, ou un peu pensé ».
Ce silence fait souffrir les chrétiens célibataires qui considèrent que l’Église devrait davantage se préoccuper d’eux, prendre soin d’eux. Or, bien peu de livres sur cette situation de vie cherchent à lui donner un sens – en termes à la fois d’explication et d’orientation. C’est ce que fait ici Olivier Bonnewijn, avec intelligence et audace, en traitant du célibat non choisi et non consacré d’un point de vue théologique et spirituel, et pas seulement d’un point de vue psychologique et pastoral.
Nous avions déjà découvert la profondeur de sa réflexion sur la place et le charisme des personnes célibataires dans l’Église lors du colloque « Célibataires en Église1 ». Sa réflexion se montre réaliste, car elle part de l’analyse existentielle des célibataires et prend en compte leur vécu, sans jugement ni prétention à « positiver ». Ce qui est dit ici du célibat est audible et recevable par tous, car empli d’empathie et de bienveillance.
Ce livre fait du bien également parce qu’il dénonce certains discours et clichés, toujours répandus dans les milieux catholiques. Du fait d’une vision volontariste de la mise en couple, la personne qui demeure seule apparaît, en effet, responsable d’une situation qu’elle aurait elle-même suscitée, par son manque de confiance ou son immaturité, son exigence ou son égocentrisme, ses difficultés de caractère ou ses complaisances malsaines. « Il y a quelque chose de terriblement offensant, résume l’auteur, à vouloir rationaliser la situation de vie des célibataires à partir de paramètres moraux. »
Il est très réconfortant de lire sous la plume d’un prêtre que « Dieu n’impose pas le célibat à certaines personnes en forçant leur liberté, comme s’il voulait les punir d’erreurs transgénérationnelles ou dequelques obscurs péchés qu’elles auraient commis ». Une telle affirmation, relativement nouvelle dans le discours ecclésial, est libérante. Puisse le père Bonnewijn être entendu également quand il déclare qu’« il est totalement inacceptable – et même indécent – d’enfermer les célibataires dans un état inconsistant, caractérisé fondamentalement par la souffrance, les problèmes psychologiques et les limites éthico-spirituelles. Un tel discours serait une réelle malédiction au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un “mal-dire” qui tue à petit feu ».
Olivier Bonnewijn se montre aussi délicat pour parler de la solitude ou pour interroger la « torpeur » – en osant le même mot que celui de la Genèse pour raconter l’endormissement dans lequel tomba Adam avant de découvrir Ève – dans laquelle semblent plongés les célibataires, « sans perspective d’heureux réveil ». Ou pour aborder la possible sublimation des pulsions – et pas seulement dans le domaine de la sexualité – qui passe par un consentement à une certaine frustration.
Ce livre veut surtout « partir à la recherche du statut positif de célibataire », trouver « sa valeur, sa grandeur et sa beauté spécifiques ». Pour cela, Olivier Bonnewijn rappelle que la vocation essentielle de tout baptisé est de vivre pleinement de son baptême et de sa confirmation, les deux sacrements que tout chrétien adulte a normalement reçus et qui donnent accès à la totalité de la vie en Christ. Et ce, à l’heure où les sacrements du mariage et de l’Ordre semblent si mal compris et délaissés. Alors qu’habituellement, le célibat est présenté comme un temps qui prépare au mariage, l’auteur renverse la perspective et montre combien l’état de célibat éclaire les vocations au mariage et au sacerdoce.
Le théologien belge nous invite à un semblable changement de perspective sur la question du don. Plutôt que de rappeler qu’il s’agit de donner d’abord pour recevoir ensuite, il invite chaque baptisé à reconnaître avec gratitude ce qu’il a reçu. Parce que l’on a reçu d’être aimé et choisi par Dieu de manière unique et inconditionnelle – avec la joie que cela procure –, on peut à son tour aimer et choisir. Les célibataires, qui souffrent de penser qu’ils ne donnent pas, peuvent alors pressentir la fécondité de leur propre vie : du don reçu au don donné, il y a place pour un don de soi – avec les renoncements et les sacrifices que cela comporte – pour eux comme pour les chrétiens mariés ou consacrés.
Enfin, il est formidablement libérant de lire sous la plume d’un prêtre et théologien que le célibat peut être un « état de vie à part entière », au même titre que le mariage ou la consécration. Car la question de la « vocation » se pose dans le concret de l’existence, ce qui suppose, souligne l’auteur, de « renoncer à un idéal qui n’existe pas pour se convertir à l’humble réalité telle qu’elle se donne ». Avec ce qu’il lui est donné de vivre aujourd’hui, explique-t-il, « la personne célibataire est conviée par le Seigneur à marcher sur un chemin d’alliance, d’épanouissement et de fécondité ».
Chaque célibataire désireux de vivre sa vocation baptismale est donc appelé à discerner sa mission et sa fécondité, dans le concret de sa vie, afin de « contribuer à engendrer des personnes à la vie surnaturelle ». Une telle certitude libère du sentiment d’inutilité que peuvent parfois ressentir les personnes n’ayant ni conjoint ni enfants. Pour l’auteur, tout célibataire, dès lors qu’il cherche à suivre le Christ, peut transmettre magnifiquement la Vie. « Il est un être de communion et cette communion est source de vie, pour lui-même et pour les personnes autour de lui, de toutes générations. » Le célibat apparaît donc bien comme un authentique « état de vie à part entière » – et non pas simplement comme une situation de vie –, qui a toute sa place aux côtés des autres états de vie.
« Cette proposition est-elle trop audacieuse ? », interroge toutefois Olivier Bonnewijn avec humilité, désireux de suffisamment respecter la part « d’absurdité » et d’instabilité liée au célibat « consenti ». On l’a compris, l’intention qui guide cet ouvrage est de découvrir un statut pleinement viable et même enthousiasmant pour les célibataires chrétiens, qu’ils peuvent choisir d’embrasser ou non. N’est-ce pas leur rendre justice, c’est-à-dire leur rendre ce qui leur est dû ?
Claire Lesegretain2
1. L’association « Célibataires en Église » a organisé un colloque au Collège des Bernardins, à Paris, en février 2019, en présence de près de 150 acteurs ecclésiaux, venus de toute la France.
2. Auteur d’Être ou ne pas être… célibataire (Saint-Paul, 1998) et de Célibats, célibataires : quelles perspectives en Église ? (Documents Épiscopat, 2017).
Comme tout célibataire qui n’a pas choisi de l’être, je considère que l’état dans lequel je me trouve n’est ni bon ni naturel. Je le sais. C’est un « non-état de vie » et je dépense toutes mes énergies pour en sortir. Pour moi, ce n’est qu’une blessure. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de le dire. Je dois travailler sur moi-même, me bouger.
Cette douloureuse confidence, nous la recueillons sans conditions. Elle est un cri de l’âme, du cœur et du corps. Elle exige un respect et une écoute absolus. Dans la mesure du possible, elle demande à être comprise. Quelle est sa signification ? Le célibat « non choisi » ne serait-il que blessure et privation ? Humblement, nous ne le pensons pas.
Nous percevons la part de souffrance et d’absurdité qui existe dans ce célibat non choisi, imposé et subi. Mais ce dernier ne coïncide pas nécessairement avec « malheur ». Plusieurs célibataires éprouvent leur situation comme positive tout en reconnaissant les difficultés qui lui sont liées. Ils vivent un réel épanouissement personnel à l’intérieur d’un célibat qu’ils ne désirent pas mais qu’ils assument avec beaucoup d’authenticité.
Je ne suis pas heureuse de mon célibat mais je suis une célibataire heureuse.
Célibataire chrétien, qui es-tu ? Que dis-tu de toi-même ? Quel est ton mystère ? La réflexion que nous entamons se concentrera sur les personnes qui peinent à rencontrer un conjoint ou à discerner une vocation consacrée, sur celles qui en ont fait le deuil, tout en gardant une secrète espérance, et sur celles qui se trouvent dans l’incapacité d’embrasser un de ces deux états de vie. À la lumière de l’Évangile, quels sont le sens et la valeur de ce que vivent ces hommes et ces femmes ?
De nombreux célibataires ne savent pas bien répondre à cette question essentielle. Il en va de même pour les chrétiens autour d’eux. Pour une large part, leur réalité spécifique est méconnue et ignorée. Aussi n’est-ce guère étonnant qu’ils se sentent parfois mis de côté, non seulement par leur entourage mais également par la « vie » en général, voire par Dieu et par l’Église.
J’existe ! J’ai une place à part entière dans l’Église. Je voudrais qu’on arrête de me mettre à part, de me mettre sur la touche. Je veux qu’on me considère.
J’ai le sentiment d’être parfois un peu transparente. Même dans la paroisse où je suis engagée ! Quand je suis en vacances avec ma famille, on trouve cela normal que je partage la chambre de mes nièces. J’ai pourtant une existence bien à moi.
De fait, le célibat « non choisi » – appelons-le ainsi pour l’instant, faute de mieux – possède en lui-même une existence positive bien à lui. Telle est l’hypothèse que nous formulons au début de cet ouvrage et que nous tenterons de vérifier au fil de notre étude. Si tel est le cas, ce genre de célibat apparaît alors comme une voie possible de maturation et de développement pour ceux et celles qui s’y engagent, en particulier pour les personnes qui cheminent avec le Christ et son Église. Plusieurs célibataires en témoignent, souvent sans faire beaucoup de bruit.
Nous n’entendons guère offrir un « mode d’emploi » pour célibataire chrétien ou pour célibataire tout court : « Que dois-je faire concrètement pour… ? »
Souvent on veut nous donner des conseils, trouver pour nous des solutions. On veut aussi chercher les causes de notre célibat. Mais rares sont ceux qui savent simplement être là, à côté de nous.
Tout en reconnaissant l’utilité des manuels pratiques, nous voulons d’abord et avant tout « être simplement là, aux côtés des célibataires », grâce à une réflexion assez fondamentale. Autant que faire se peut, nous désirons entrer dans une certaine intelligence du mystère de la vie célibataire.
Notre recherche se développe en six temps. Nous commençons par scruter « l’insoutenable légèreté de l’être-célibataire » selon une perspective existentielle et historique (I). Nous poursuivons ensuite notre étude à travers une approche anthropologique et métaphysique (II), sacramentelle et spirituelle (III), éthique (IV), psychologique (V) et enfin ecclésiologique (VI).
Notre réflexion se veut accessible à un large public. À cet effet, nous l’avons en quelque sorte ensemencée de courts témoignages qui sont à accueillir non comme des arguments ou des preuves, mais comme des concentrés de lumière qui inspirent et illustrent notre étude. J’en profite pour remercier ici de tout cœur les personnes célibataires rencontrées à l’occasion de la préparation de cet ouvrage et qui ont accepté de me partager un peu du trésor de leur existence. Leurs confidences m’ont beaucoup touché, éclairé et stimulé. Elles m’ont été infiniment précieuses pour aborder ce sujet complexe à partir de lui-même, et non à partir de la vie consacrée ou du mariage.
En effet, un autre chemin, plus classique, était possible. J’aurais pu commencer par explorer l’ample théologie du mariage et du célibat pour le Royaume. Puis, dans un second temps, tenter de situer « les célibataires non consacrés » par rapport à ces deux états de vie, comme l’exhortation apostolique Familiaris consortio de 1981 en indique la voie : « Ces réflexions sur la virginité peuvent éclairer et aider ceux qui, pour des raisons indépendantes de leur volonté, n’ont pas pu se marier et ont accepté leur situation en esprit de service » (n° 16). Mais j’ai préféré m’approcher à frais nouveaux du mystère des célibataires en lui-même et pour lui-même. Célibataire, quel est ton appel spécifique ? Quel est ton statut ? De quelle communion et de quelle fécondité ta solitude est-elle la promesse ?
Bien évidemment, ces questions ne sont pas réservées aux personnes célibataires. Bien au contraire ! Elles nous intéressent tous au plus haut point.
J’ai un frère de 40 ans qui est célibataire. Durant les vacances de Noël, on en a parlé avec ma sœur. Nous, on arrive souvent avec nos problèmes de famille. Mais lui ? Que vit-il ? Comment mieux le comprendre ? Qu’est-ce qui l’intéresse ? On s’est dit qu’il fallait qu’on fasse attention pour qu’il ne se sente pas trop en décalage par rapport à nos sujets de conversation.
Dans ma famille, personne n’est célibataire. Mais j’ai des amis qui le sont. Je suis impressionnée par leur disponibilité. Ils ont une richesse bien à eux. Moi, par exemple, j’ai tendance à me laisser prendre complètement par mes tâches de mère de famille. Et aussi par mon travail ! Je culpabilise quand je m’occupe de moi. Du coup, je me sens parfois comme vide, comme prisonnière. Je m’oublie trop. Mes amis célibataires ont quelque chose – je ne sais pas bien dire quoi – qui m’aide énormément. Même par rapport à mon couple.
Nous sommes tous concernés par ce « je ne sais quoi » dont les célibataires sont empreints. Cet ouvrage se propose de lever un coin du voile. Il ne se présente pas sous la forme d’un traité exhaustif mais sous celle d’un essai, avec les inévitables limites d’une telle démarche. Il s’engage dans une aventure théologique au cœur d’un univers peu exploré pour lui-même : un univers passionnant et délicat, un univers blessé, comme tout ce qui regarde l’humain, un univers mesuré par l’Infini.
Le « Livre du visage », Facebook,propose à ses membres de partager leur « situation amoureuse » à leurs « amis » : célibataire, en couple, fiancé(e), marié(e), en union civile, en concubinage, en union libre, c’est compliqué (sic !), séparé(e), divorcé(e), veuf/veuve. Beaucoup d’utilisateurs se présentent comme étant « en couple » alors qu’ils n’habitent pas avec leur partenaire. D’autres, pour se protéger de demandes inopportunes, se rangent sous la même rubrique alors qu’ils vivent en solo. Le célibat est ainsi présenté comme une « situation amoureuse » parmi d’autres. Pratiquement, ce statut envoie le message suivant aux internautes : « Je suis libre d’engager une relation amoureuse si je le souhaite et si tu le souhaites. » Pris négativement, il signifie : « Je ne suis pas lié avec quelqu’un de particulier de façon durable et exclusive ».
Les frontières entre célibataires et personnes en couple apparaissent moins nettement que par le passé. Dans la « galaxie des célibataires3 », évoquons une dizaine de situations :
•le célibat des enfants et des adolescents ;
•le célibat des fiancés, des séminaristes et des personnes qui se préparent à une vie consacrée ;
•le célibat des consacrés pour le Royaume et le célibat sacerdotal ;
•le célibat des personnes qui attendent de rencontrer l’âme sœur, depuis plus ou moins longtemps ;
•le célibat des personnes qui ont fait le deuil de rencontrer l’âme sœur ou d’entrer dans une vie célibataire consacrée ;
•le célibat des personnes qui sont dans l’incapacité d’entrer dans un état conjugal ou de consécration ;
•le célibat parental, c’est-à-dire celui d’une mère ou d’un père célibataire ;
•le célibat des personnes séparées ou divorcées ;
•le célibat assorti de liaisons ponctuelles ;
•le célibat des veufs et des veuves.
Notre classification recouvre des réalités très diverses dont certaines peuvent par ailleurs se conjuguer entre elles. Elle ne doit pas faire oublier le fait que chaque célibataire est unique et qu’il vit quelque chose d’unique. Notre rapide état des lieux ne tient pas compte non plus de la différence entre le célibat des hommes et celui des femmes. Sans tomber dans des stéréotypes, ces dernières semblent davantage désireuses de traverser l’existence avec un conjoint. Plus que les hommes peut-être, elles redoutent le délaissement et l’abandon. En outre, elles ont un rapport à la vie qui leur est spécifique.
La nature me rappelle régulièrement que je suis faite pour donner la vie. Comme je suis célibataire, je sais que dans les neuf mois qui viennent, il n’y aura pas d’enfant. Ce n’est pas toujours facile à porter.
Nous, les hommes, on est plus « relax » que les femmes. Pour une question d’horloge biologique. Pour une question de nombre aussi : il y a plus de femmes qui désirent se marier que d’hommes. Il y a également des questions de tempérament. On est sans doute plus indépendants. Il y a un décalage énorme entre le célibat masculin et le célibat féminin.
Dans notre recherche, nous concentrons notre attention sur les hommes et les femmes qui vivent véritablement seuls, à cause d’un amour qui ne vient pas (attente de l’âme sœur ou d’un appel à la vie consacrée), ou d’un amour impossible (incapacité à contracter une alliance matrimoniale ou à entrer dans la vie consacrée), ou d’un amour blessé (séparation accompagnée ou non d’un divorce), ou d’un amour parti pour le Ciel (veuvage). Plus précisément, nous allons considérer principalement les personnes qui déploient leur existence dans un « célibat d’attente » depuis un certain temps, dans un « célibat subi », ou encore dans un « célibat non choisi ». Pour notre part, nous préférons nettement parler de « célibat ouvert ».
Les célibataires que nous venons d’énumérer sont décrits en général à partir d’une triple négation : « Ni mariés, ni consacrés, ni prêtres… et pourtant en âge d’embrasser un de ces états de vie. » Leur statut est décrit en creux. Leur condition manquerait-elle de consistance ? N’aurait-elle de réalité et de valeur que par sa tension vers un hypothétique engagement dans le mariage ou dans le célibat pour le Royaume, par ailleurs pas toujours réalisable ou souhaitable ? Serait-elle en continuelle suspension par rapport à un futur rêvé, qui pour certains n’adviendra jamais ? D’où la tentation d’une épuisante fuite en avant et de la construction d’un Eldorado relationnel mythique : « J’existerai vraiment lorsque je ne serai plus single. » Insoutenable légèreté de l’être-célibataire ! D’où une révolte salutaire chez certains.
Nous, les célibataires, nous ne sommes pas que des frustrés de l’existence. Ce qui est le plus important chez nous, ce n’est pas le manque. On vit une vie complète et riche dans la société. Et pas uniquement demain ! Maintenant ! Ce qu’on vit est tout de même beau. Ce n’est pas que problématique.
Au niveau ecclésial, force est de constater qu’il existe peu de réflexions à ce sujet. Même si les études sont en augmentation ces dernières années, il y a là un impensé, ou un « peu pensé ». Ainsi l’exhortation post-synodale Familiaris consortio (1981)de Jean-Paul II n’accorde-t-elle que quelques lignes aux célibataires dans un paragraphe intitulé : « Mariage et célibat » (n° 16). De même en est-il pour l’exhortation post-synodale Amoris laetitia (2016) du pape François, qui évoque les célibataires – sous la même rubrique « Mariage et célibat » (n° 158) – dans les termes suivants : « De nombreuses personnes qui vivent sans se marier se consacrent non seulement à leur famille d’origine, mais elles rendent aussi souvent de grands services dans leur cercle d’amis, leur communauté ecclésiale et leur vie professionnelle. Par ailleurs, beaucoup mettent leurs talents au service de la communauté chrétienne sous le signe de la charité et du bénévolat. »
Quant au Catéchisme de l’Église catholique de 1992, celui-ci déclare succinctement : « Il faut encore faire mémoire de certaines personnes qui sont, à cause des conditions concrètes dans lesquelles elles doivent vivre – et souvent sans l’avoir voulu –, particulièrement proches du cœur de Jésus et qui méritent donc affection et sollicitude empressée de l’Église et notamment des pasteurs : le grand nombre de personnes célibataires. Beaucoup d’entre elles restent sans famille humaine, souvent à cause des conditions de pauvreté. Il y en a qui vivent leur situation dans l’esprit des Béatitudes, servant Dieu et le prochain de façon exemplaire. À elles toutes il faut ouvrir les portes des foyers, “Églises domestiques” et de la grande famille qu’est l’Église » (n° 1658).
Dans ces trois documents pontificaux, la situation des célibataires n’est que très peu rencontrée pour elle-même. Elle apparaît comme un court appendice, après de longues et belles considérations sur le mariage et la famille. Cette indigence réflexive se retrouve dans les différents diocèses du monde où les célibataires se sentent en partie ignorés dans leur spécificité, que ce soit dans les prédications, les prières ou les activités pastorales.
Célibataire, tu as beau faire, tu es toujours un peu mis à l’écart ! Dans l’Église, on ne nous regarde pas : il n’y en a que pour les mariés et les divorcés4.
Cette non-perception et cette non-reconnaissance des célibataires sont renforcées par une approche parfois très doloriste de leur situation et de leur personne. Plusieurs discours décrivent longuement les peines et les tourments supportés par les uns et les autres. Ils se font l’écho de nombreux témoignages bouleversants.
Est-ce que je souffre beaucoup à cause de mon célibat ? À certains moments, oui. Par exemple, quand tu rentres du travail dans ton appartement. Il n’y a personne pour t’accueillir et te demander : « Tu as passé une bonne journée ? » Ou quand les collègues au travail parlent de leurs enfants et de leur conjoint. J’étais une fois à un dîner entre collègues-filles. Cela se passait bien jusqu’au moment où l’une d’entre elles a sorti une photo de son bébé. Je ne me sentais pas rejetée mais je n’arrivais plus à participer à leur cercle. Quelle pression !
Bien entendu, il ne s’agit nullement de faire l’impasse sur les souffrances endurées, réelles, profondes et lancinantes. Il est indispensable de les écouter jusqu’au bout, avec un cœur empreint d’une sensibilité infiniment respectueuse. Bien plus, il convient de percevoir en soi une résonance secrète, une correspondance fraternelle. Une réflexion ajustée ne peut fleurir que sur le terreau de cette mémoire douloureuse. Mais elle ne peut pas s’y laisser confiner ou engloutir. Le célibataire – comme tout humain – n’est nullement réductible à la somme des souffrances liées à sa situation. Ce serait absurde et désespérément injuste.
Cette injustice est aggravée lorsque le célibat « non choisi » est expliqué par des facteurs principalement psychopathologiques : « Si vous demeurez célibataires, c’est parce que vous avez des problèmes psychologiques. » Bien sûr, de tels problèmes peuvent exister dans certains cas et une aide appropriée peut être la bienvenue. « Le célibat non choisi […], écrit Pascal Ide, s’enracine dans une blessure du don de soi qui seul fonde l’engagement dans une communion durable5. » L’auteur diagnostique trois causes possibles à cette blessure : problèmes qui relèvent de l’amour de l’autre, de l’amour de soi (estime de soi) ou encore de l’amour reçu de ses parents. Dans un esprit pratique, il signale une série d’outils thérapeutiques et de développement personnel qu’il met en lien avec le don donné à l’autre, le don donné à soi-même et le don reçu. Il montre l’aide que peuvent apporter les thérapies cognitivo-comportementales, l’approche de Jean Monbourquette, la communication non violente développée par Marshall B. Rosenberg, ou encore certaines démarches psycho-spirituelles. Chacun de ces parcours entend soigner la relation à l’autre et à soi-même. Il accompagne le célibataire pour libérer en soi la joie du don et pour mieux se disposer à une rencontre avec un éventuel partenaire de vie.
Indéniablement, ces chemins des profondeurs peuvent s’avérer d’un précieux secours. De nombreuses personnes en portent témoignage. Cependant, il me semble capital de ne pas réduire le « célibat non choisi » à « une blessure qui vient d’une blessure »6
