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Ne trouvant plus de réponses existentielles dans le christianisme, l'auteure, attirée par un Orient fantasmé, se tourne à 20 ans vers l'islam. Etudiante en droit, elle se voit alors proposer un stage dans un cabinet d'avocat à Tripoli. Son voyage prend une tournure inattendue lorsqu'elle rencontre un jeune maronite qui lui présente le Christ sous un jour nouveau. Elle raconte cette redécouverte.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Marion Dapsance est docteur en anthropologie de l'École Pratique des Hautes Études. Elle s'intéresse aux spiritualités contemporaines et en particulier au bouddhisme occidental, sur lequel elle a écrit trois ouvrages et plusieurs articles. Après avoir enseigné à l'Université de Columbia (New York) et à l'Institut catholique de Paris, elle est actuellement professeur associée à l'Université Cervantès de Bogota.
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Seitenzahl: 147
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Marion Dapsance
Je m’appelais Kaoutar
Des fleuves du Paradis à la Source vive
À mes amis libanais, chrétiens comme musulmans.
Ce témoignage se lit comme un roman, mais il n’en est pas un. Il raconte une recherche réelle, à la fois intérieure et extérieure, faite de nombreuses rencontres dans lesquelles le Liban a joué un rôle important. Beaucoup y reconnaîtront quelque chose de leur propre vie, même s’ils ne connaissent pas le beau pays des cèdres.
Il n’y a pas de quête sans question première. Celle-ci n’est pas formulée au départ, elle ne pouvait pas l’être. Elle concerne Dieu, ou le Ciel, ou le Sens, ou quel que soit le nom qu’on Lui donne ou qu’on ne Lui donne pas. Jamais dans l’histoire de l’humanité comme dans notre culture occidentale, les enfants sont privés, dès leur jeune âge, de toute ouverture vers le Ciel, et enfermés dans un horizon borné, dépourvu de sens et d’intelligibilité. « Il n’y a rien à comprendre », « Tu poses trop de questions ». Dans sa famille comme dans tant de familles, écrit l’auteure, « tout se faisait sans Lui, qui n’était là, éventuellement, qu’en cas de problème ».
Il convient de relever un aspect supplémentaire. Encore bébé, Marion a été baptisée. Les chrétiens croient qu’en rapport avec ce moment, l’enfant (ou l’adulte selon le cas) touche Quelque Chose d’Absolu, un Absolu de paix et d’amour sans condition. L’espérance est alors qu’un tel « toucher » qui marque l’existence puisse grandir et ne devienne pas simplement un souvenir inconscient. Un souvenir qui, en beaucoup de cœurs et d’intelligences, pourrait laisser un arrière-goût de « pas assez » que la vie ne comblerait jamais.
En principe, les communautés chrétiennes s’arrangent pour que les enfants puissent grandir en découvrant toujours davantage ce Quelque Chose qu’ils ont touché, qui les a touchés, et qui a le visage de quelqu’un : Jésus. Les choses se passent généralement d’une autre manière, hélas. L’appareil ecclésial latin (que tant de gens confondent avec l’Église dans son ensemble, qui est comme une grande famille) n’offre globalement plus l’accompagnement et la nourriture spirituelle qui sont nécessaires aux enfants, aux adolescents ou aux adultes. Il s’est structuré en administration pyramidale, remplie de savoir universitaire creux, et incapable, malgré les dévotions (ou ce qui en reste), de rendre le goût de l’Invisible ou d’y faire goûter.
Et d’abord, il s’avère être incapable de dire l’Invisible, de dire l’Au-Delà, de dire le sens de l’histoire, même dans la liturgie, devenue très insipide à quelques exceptions près.
Auprès de ces structures ecclésiales trop vides, le cœur ne trouve pas son compte, et l’intelligence moins encore. Quand Marion évoque les « séances de coloriage », elle parle du souvenir qui lui reste du catéchisme de son enfance, un souvenir sympathique mais religieusement vide, dans lequel beaucoup se retrouveront. Mais ni son cœur ni son intelligence ne pouvaient s’en satisfaire. Son « éternelle question », « Dieu », l’a conduite par des chemins inattendus mais révélateurs : ils lui ont fait voir ce qu’Il n’est pas ‒ un Dieu tyrannique, oppressant et lointain comme celui de l’Islam ‒ et ce qu’Il ne peut pas être ‒ une sorte de grand Tout, vide ou plein, les gourous du spiritualisme gnostique ne le sachant pas trop eux-mêmes. Un tel cheminement, sa quête de vie, ne pouvait qu’être éprouvant ou même déchirant : tant de rencontres personnelles s’y mêlent et s’y entrechoquent parfois douloureusement, parce qu’on aime. Mais au terme se réalise la promesse : « Qui cherche trouve ».
Je voudrais terminer en évoquant un épisode de la vie de Jésus : sa rencontre avec une femme samaritaine. Une fois persuadée qu’elle est en face du Messie des Juifs, celle-ci lui pose cette objection : « Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem » (Jn 4,20). C’est l’objection logique que son intelligence portait depuis l’enfance. En effet, s’il n’y a qu’un seul Dieu, il ne peut y avoir deux temples, celui des Samaritains au sommet du mont Garizim, et celui de tous les autres juifs à Jérusalem, sans compter celui de Léontopolis à l’époque, en basse Égypte, qui n’était peut-être qu’une succursale du Temple de Jérusalem. Comment un tel Dieu dédoublé pourrait-Il être vrai et être en relation avec moi ? Jésus ne lui reproche pas son incroyance : il lui dit : « l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité ».
Père Édouard-Marie Gallez
La plage est divisée en deux par un immense rideau opaque. À gauche les femmes, à droite les hommes. Je retire mes sandales. La brûlure du sable achève de me réveiller. Des femmes de tous âges, vêtues de combinaisons noires ou marine s’ébrouent en riant dans les vagues, se prélassent sur de longues chaises en plastique, se racontent d’une voix suraiguë les derniers potins familiaux, se goinfrent de gâteaux en surveillant leurs jeunes enfants. Elles ressemblent à des plongeurs sous-marins. Je m’assois sur une serviette et bois un verre de limonade. Ces femmes me paraissent soudain parfaitement étrangères. Je réalise que j’ai sous les yeux l’image même de mon propre destin. Je finirai par leur ressembler si je persiste dans cette voie. On m’incitera à porter une combinaison opaque pour aller à la mer, à avoir une famille étouffante, à grossir, à ne plus parler qu’avec des ménagères, et ce dans une langue que je suis loin de maîtriser. Je me souviens de toutes mes déceptions récentes – la tentative de mariage arrangé, la visite à la pseudo grande mystique, vêtue de polyester noir jusqu’au bout des ongles, avec son livre sur les péchés et sa longue liste de prescriptions toutes plus aberrantes les unes que les autres. Intarissable sur Satan et sur la soumission à Dieu, jamais elle n’a parlé de son amour. Je pense surtout à ma rencontre avec Élie1, Élie qui m’a parlé du Christ sur le versant ensoleillé d’une montagne. Élie qui aimerait me revoir. Élie que j’ai fui en venant jusqu’ici, à Sidon – ville qui me parle encore de cette Bible que j’ai appris à rejeter comme un mensonge. Ma voie est sans issue. J’ai alors un geste de révolte : je retire mon foulard blanc et secoue ma chevelure. Rima fait mine de ne rien voir.
1. Les prénoms ont été changés.
Dieu. Je l’ai cherché depuis l’enfance. Il m’a parlé, mais je l’ai mal écouté. Peut-être m’a-t-on donné de lui des images, des explications discordantes. Peut-être était-il devenu accessoire, décoratif ou encombrant. Chez mes parents, c’est sûr, il n’avait rien de central. C’était une croyance vague, à la fois certaine et sans surprise, comme on est sûr que le soleil va se lever le lendemain. On ne le priait pas, ou très rarement. La vie quotidienne avait sur lui ses droits ; nous n’avions envers lui aucun devoir. Travail, réussite, santé, vacances, repas de fête, accumulation de patrimoine et de richesses : tout se faisait sans lui, qui n’était là, éventuellement, qu’en cas de problème.
Mes grands-parents maternels me donnèrent une idée de Dieu un peu plus consistante. C’étaient des immigrés belges arrivés en France pendant l’entre-deux-guerres. Ils étaient agriculteurs et possédaient une petite ferme à l’orée de la ville, le long d’un cimetière dont ils partageaient la façade avec une vieille tante handicapée. Ils cultivaient du blé et du maïs, possédaient des poules, des lapins et quelques vaches, vendaient leurs produits dans une petite boutique située au rez-de-chaussée de leur maison, rue de la Justice. C’est par ma grand-mère, surtout, que j’ai été élevée. Je l’ai vue cuisiner pour toute la famille, mettre le lait en bouteilles, confectionner des yaourts et pétrir du beurre dans l’évier, ramasser les œufs, plumer les poulets et dépouiller les lapins, accueillir les clients à la boutique, faire l’addition au crayon sur un petit morceau de papier. J’ai aimé cette vie à la ferme, avec ses ballots de foin gigantesques et son grenier plein de cachettes, ses portées de chiots aveugles et tièdes, le lilas odorant et le noyer du jardin. Je me souviens avec nostalgie de ma grand-mère, vêtue de jolies robes, qui me rinçait les cheveux au vinaigre et à la camomille, me donnait des tartines de « chocolat gratté » et le fond sucré de son café. C’est elle qui m’a appris à prier, avant de dormir, sous le petit crucifix de la chambre d’enfants : un signe de croix, un Notre Père, un Je vous salue Marie, un autre signe de croix. C’est elle encore qui m’a montré un guide touristique de Lourdes, où l’on voyait la grotte, la statue de la Vierge et, plus impressionnant encore, le corps incorruptible de Sainte Bernadette. Je n’avais qu’une idée en tête : m’appeler Bernadette, voir la Vierge, porter un voile et devenir sainte. J’aimais aussi suivre mon grand-père dans la cour de la ferme, accompagné de sa vieille chienne Rustine, inspecter les animaux, réparer une machine, s’entretenir avec un voisin. Quelques fois, il m’emmenait faire un tour en tracteur. Il ressemblait à Jean-Paul II – assez du moins pour que je m’inquiète de voir son portrait accroché au mur de la salle à manger. Le costume blanc était étrange, mais la rondeur et la pâleur du visage, le sourire, la calvitie étaient les mêmes. Le dimanche après-midi, il s’endormait en ronflant dans son fauteuil, ce qui me faisait rire ; l’été, il regardait le Tour de France à la télévision, et j’en mourais d’ennui. Ma mère, l’aînée de la famille, toujours sérieuse, travailleuse et responsable, était devenue médecin à la suite de plusieurs déconvenues : destinée on ne sait trop pourquoi aux lettres classiques, elle avait été jetée très jeune dans une classe pour jouer au professeur et en était sortie dégoûtée, puis, renseignements pris auprès d’une grande école parisienne, elle se vit répondre que les sciences politiques n’étaient pas faites pour les femmes. Elle bûcha donc sa physique et ses mathématiques tout un été et s’inscrivit en vainqueur dans la faculté de médecine la plus proche, où elle rencontra mon père. La famille de ce dernier venait quant à elle de la ville. Mon grand-père était un ancien instituteur devenu archéologue amateur. Il était passionné de préhistoire, peut-être parce que la préhistoire contredisait la Bible. Il passait le plus clair de son temps dans une chambre obscure à classer et à photographier des silex pour le compte du musée local. Il avait également lu Freud et Lacan avec passion et s’était lancé dans la psychanalyse, n’hésitant pas à prendre ses enfants, belles-filles et petits enfants comme objets d’étude et d’expérimentation. Sur le tard, il devint psychologue scolaire et s’occupa d’enfants handicapés mentaux. À l’époque de mes 6 ou 7 ans, il était revenu vivre auprès de sa grand-mère, après une escapade « chez le coiffeur » qui avait duré plusieurs années et s’était soldée par l’apparition d’un nouveau cousin qui appelait grand-père « papa ». Les convictions chrétiennes de ma grand-mère, dévouée à son foyer et à sa foi, en avaient grandement souffert, d’autant que sa fille unique, ma tante et ma marraine, avait abandonné la médecine pour se faire témoin de Jéhovah à Tahiti. Étant donné ces circonstances, auxquelles s’ajoutait la présence d’un chien fou nommé Victor, ce pavillon de province ne respirait pas tout à fait la joie de vivre, et lorsque je m’y rendais pour les vacances, je pleurais souvent dans mon grand lit en regardant les murs suinter la tristesse. Un soir, je pleurai tant que mon père dut venir me rechercher dans l’heure. Ma grand-mère paternelle était plutôt petite, avec une peau très pâle et des cheveux coupés au carré, teints en noir. Elle portait des jupes grises et des chandails aux couleurs un peu sombres, aucun bijou, une eau de Cologne. Ses mains douées pour les travaux artistiques sentaient toujours le savon. Elle aussi priait avec moi le soir. Elle tenait ses mains différemment, les doigts entrelacés. C’est un Dieu bon qu’elle me présenta, au cœur d’une vie froide et douloureuse.
Dieu s’était donc manifesté assez tôt dans ma vie, par petites touches quotidiennes, presque anodines et transparentes. On en parlait très peu. C’était une évidence : il y avait Dieu, Jésus, la Vierge Marie, un pape, des saints, on les priait le soir avant de s’endormir, sans se poser de questions. Il y avait bien la messe de temps à autre, surtout pour les grandes fêtes comme Noël et Pâques, qui étaient avant tout des réunions de famille où chacun s’habillait de manière voyante et offrait autour de soi toutes sortes de paquets scintillants. La messe était une sorte d’apéritif pour ces repas copieux d’hiver et de printemps, un préalable indispensable et très sérieux, mais incompréhensible et ennuyeux. On s’asseyait, on se relevait plusieurs fois, on me demandait de déposer consciencieusement une pièce de monnaie dans la corbeille tendue par une vieille femme permanentée, on me faisait serrer la main de mes voisins, puis on m’abandonnait soudain pour se ranger en file indienne et recevoir du prêtre une sorte de biscuit qu’on suçotait en revenant s’asseoir, l’air concentré. Il y avait de la musique, des chants gais ou solennels, de beaux vêtements, de forts parfums, des bavardages, des bruits de chaises et de souliers, des vitraux intrigants : une jeune fille en armure, un homme à cheval dégainant son épée, une femme voilée au visage extatique, un homme blond portant une couronne et une cape bleue. J’y entrevoyais des histoires magnifiques, presque oubliées de tous. Les églises de ma ville portaient des noms de longs manteaux : Notre-Dame et Saint-Martin. Notre-Dame, c’était le grand voile de la Vierge, Saint-Martin, l’ample manteau tranché en deux. J’en conçus l’idée que les églises devaient d’abord être des étoffes protectrices. On s’y mettait au chaud pendant une heure, on y vivait une expérience étrange, mais quel rapport y avait-il exactement avec la Vierge Marie et avec Sainte Bernadette, on ne me l’a jamais clairement expliqué. C’était trop compliqué, on n’avait pas le temps, le repas serait bientôt froid. Mais vers 5 ou 6 ans, je prenais déjà la religion très au sérieux. C’est l’école qui prit le relai de mon éducation religieuse. On m’avait mise à l’école maternelle du Sacré-Cœur, pour des raisons spirituelles aussi bien que pratiques, car cet établissement jouxtait la maison de mes parents. Seul un haut mur de briques séparait la cour de récréation du jardin familial. Le catéchisme se résuma à des séances de coloriage sur de vagues thèmes évangéliques, à une mise en scène de l’Annonciation (dans laquelle je jouai un peu tristement l’ange Gabriel, déçue de ne pas avoir été choisie pour faire la Vierge) et à quelques leçons de morale qui ne m’expliquaient en rien l’identité de Jésus-Christ. Il y avait bien un prêtre dans mon école, un abbé tout en longueur qui portait un patronyme breton et des costumes verdâtres et synthétiques. Dire qu’il me faisait peur serait un peu exagéré, mais enfin, il avait un côté rebutant. Je le croisais parfois dans un couloir, un escalier, l’apercevais traverser la cour de récréation à grandes enjambées, l’air soucieux. Il m’intriguait. C’était un drôle de personnage. Son domaine de prédilection était la chapelle de l’école et des appartements mystérieux dans lesquels personne n’avait le droit d’entrer. La chapelle était froide, avec des murs blancs et des vitraux multicolores dans le goût grossier des années 60. Les bancs étaient d’un bois foncé toujours bien astiqué. Quelquefois, la maîtresse nous y conduisait et l’on s’y asseyait, mais dans quel but exactement, je l’ai oublié. Malgré le côté nébuleux de cette éducation, je compris que Dieu m’aimait et voulait que je sois proche de Lui. Pour cela, il fallait dire sérieusement mes prières et être gentille avec les autres. Le plus beau jour de ma vie fut bientôt ma première communion, car on me dit, avec une rare intensité, que le Seigneur allait se donner à moi, et moi à lui, qu’il était véritablement présent dans l’hostie et qu’il allait par ce moyen s’installer dans mon cœur. Je me sentis honorée et chanceuse, plus vivante que jamais, comme réchauffée par un nouveau soleil. Ce fut ma première expérience mystique.
