Jean Onimus - Jean-Pierre Onimus - E-Book

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Jean-Pierre Onimus

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Beschreibung

Ce livre prend sa source dans un besoin de faire revivre, en quelque sorte, un père extraordinaire. Il a laissé tant de traces, sa présence a été si forte qu’elle m’engloutissait parfois, me faisant perdre mon chemin et me laissant muet, incapable d’exprimer des interrogations qui s’éparpillaient dans une grande confusion. A ce père extraordinaire, je lui devais une mémoire et peut-être un renouvellement de ses idées pour une foi au monde. Ces traces de mon père, je les ai retrouvées dans ses livres, dans ses lettres, dans les mots que je pouvais saisir parfois lors de nos échanges, dans sa présence mémorielle au sein de la famille et j’ai essayé de les porter plus loin encore dans ce qu’elles disaient. Elles sont devenues petit à petit une source trop lourde de pensées, il me fallait les écrire pour tenter ainsi de garder un peu de leur mémoire, les approfondir, les faire progresser dans cette foi au monde qui en est le cœur. Dans cette recherche, je reste profondément redevable à Pierre Teilhard de Chardin qui a tant influé la pensée de mon père. Je fais aussi appel à toutes les sources possibles de la Connaissance pour animer la discussion que ce soit dans le domaine scientifique, biologique ou les sciences de l’information.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Pierre Onimus est né le 6 septembre 1940 à Nice. Aîné d’une famille de sept enfants dont le père était agrégé de lettres et la mère agrégée de mathématiques, il a choisi de faire des études scientifiques et a obtenu un diplôme d’ingénieur à l’Institut Polytechnique de Grenoble. L’essentiel de sa carrière s’est passé dans le Groupe Bull où il a participé à la conception d’ordinateurs, au développement de logiciels et à la conduite de grands projets. Désormais à la retraite, il s’est d’abord exercé dans l’écriture de petits romans axés sur la vie de la nature et l’éthologie animale. Ses essais sur la conscience (La confusion d’être et Au-delà des mythes et des croyances) constitue une nouvelle étape dans sa réflexion. Le décès de son père en 2007 va l’inciter à tenter de comprendre la vie d’un père extraordinaire et découvrir ainsi l’émergence d’une nouvelle foi au monde.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Jean Onimus

© Les Acteurs du Savoir - Saint-Léger éditions, 2021.

Tous droits réservés.

Jean-Pierre Onimus

Jean Onimus

Professeur d‘existence

Les Acteurs du Savoir

Préface

Ce livre prend sa source dans un besoin de faire revivre en quelque sorte un père extraordinaire. Il a laissé tant de traces, sa présence a été si forte qu’elle m’engloutissait parfois, me faisant perdre mon chemin et me laissant muet, incapable d’exprimer des interrogations qui s’éparpillaient dans une grande confusion.

Ces traces il fallait que je les retrouve dans ses livres, dans ses lettres, dans les mots que je pouvais saisir parfois lors de nos échanges, dans sa présence même au sein de la famille ; il fallait que je les travaille pour essayer de les porter plus loin encore dans ce qu’elles disaient. Elles devenaient une source trop lourde de pensées pour les laisser se perdre, il me fallait les faire revivre et tenter ainsi de garder un peu de leur mémoire. Je ressentais trop ce besoin de continuer la pensée exprimée dans ces traces, sans doute par respect de l’homme, mon père, mais aussi pour approfondir ma propre pensée dont il est à l’origine.

À l’époque de notre adolescence à mon frère et moi, il avait essayé de nous parler pour discuter de la vie, de la société, de l’avenir de l’homme sur cette Terre, des problèmes de la foi, de la générosité, etc. N’arrivant pas à initier une vraie conversation, sans doute parce qu’il nous sentait peu réceptifs, il avait choisi de nous écrire des lettres qu’il a publiées dans un livre « Lettres à mes fils ».

Il me semble que je ne saurai jamais vous dire ce que je vais essayer de vous écrire. J’aurais l’impression d’être indiscret, de faire une sorte de sermon, peut-être de me rendre ridicule. Et pourtant il y a des choses qu’il est de mon devoir élémentaire de vous dire. J’ai regretté jadis de n’avoir pas eu avec mon père des conversations franches, intimes, totales, où l’on remet tout en question, comme celles que l’on peut avoir avec ses amis quand on est jeune et qu’on aime la discussion ; je m’étais promis, si j’avais un jour des enfants, de ne pas laisser s’installer entre eux et moi une telle zone de silence. Et puis, voilà, malgré moi, que tout recommence. Trop d’années nous séparent, près de 30 ans : comment se rejoindre à travers ce mur du temps ?1

Ces lettres, je n’ai pas su les lire. Sans doute étaient-elles dans un décalage trop profond par rapport à mon questionnement d’alors. Mais j’en ai quand même retenu une recommandation essentielle : celle de toujours garder un esprit éveillé : Si l’humanité était spirituellement confortable, elle s’endormirait. Cet esprit de protestation doit approfondir et élargir votre conscience ; il provoque la recherche. Une conscience interroge toujours et toujours poursuit une quête passionnée, elle cherche toujours plus loin, toujours plus profond, mais elle cherche pour trouver, non pour refuser : tout est là. Quiconque nie ne cherche plus, mais celui qui cherche d’une certaine façon, a déjà trouvé. L’un se voue à une mort spirituelle, l’autre intensément vit. Quand on dit non, on se débarrasse de son inquiétude et le refus est une position assez commode qui vous met hors d’atteinte.2

Je crois que c’est là la meilleure recommandation de mon père que j’ai retenue et que j’ai essayé d’appliquer. Il s’agit là du cœur même de la conscience qui fait que nous sommes des hommes. Il faut en accepter les risques et toutes leurs conséquences, bonnes ou mauvaises. C’est ici l’objet du présent livre.

1 Jean Onimus, Lettres à mes fils, DDB, 1963.

2 ibid.

D’où je viens

Je suis né, moi Jean-Pierre, leur premier enfant, au début de la guerre, dans beaucoup d’amour. Ce jour-là, ″Il″, mon père, avait hissé le drapeau au mât d’une tour au fond du jardin. À la fin de la guerre nous étions quatre enfants déjà, Jean-Pierre (moi-même), Michel, Odile et Anne-Marie.

Pourquoi ai-je écrit ″Il″ avec une majuscule ?Tout simplement parce que mon père avait décidé dès l’arrivée du premier bébé que ses enfants le vouvoieraient, un respect peut-être nécessaire pour le confirmer en tant que père. Mais sans doute la vraie raison de ce vouvoiement provient d’une tradition familiale puisqu’il vouvoyait lui-même ses propres parents. Seule maman, sans doute pour marquer la proximité affective, avait droit au tutoiement de notre part. En tout cas ce vouvoiement du père est devenu une habitude à laquelle nous, mes sœurs et frères, n’avons jamais dérogée. Curieusement je pensais que les petits-enfants suivraient cette règle selon le processus d’apprentissage par imitation, mais non : ils se sont mis à tutoyer leur grand-père sans complexe, tout comme ils tutoyaient leurs parents. La tradition n’a pas été reprise !

La tour au fond du jardin appartenait à la Solitude, cette maison où ils s’étaient installés après leur mariage pour démarrer leur nouvelle famille, une maison enserrée de pins et d’où on pouvait observer la rade de Villefranche et son Cap Ferrat.

Mon père s’empressa d’adopter cette tour comme bureau. Elle lui servait de refuge lorsque le poids de la famille devenait trop lourd et c’est là qu’Il commença sa thèse sur Péguy. Il faut dire que l’arrivée des enfants perturbait beaucoup ses habitudes d’une vie libre de toute contrainte. Il avait presque trente ans lorsqu’Il rencontre sa future femme, Marinette. Ils étaient tous les deux fils et fille uniques et cela peut expliquer cette famille de sept enfants qu’ils allaient créer en une dizaine d’années.

Les premières années de cette nouvelle famille furent dures, elles marquèrent pour Lui une vraie rupture. En 1943 il y avait déjà trois bébés à s’occuper sans compter les problèmes liés à la guerre avec le pillage de la maison de ses parents, les difficultés du ravitaillement, les soins aux bébés, etc. Avec trois enfants, Marinette avait renoncé à son enseignement de professeur de mathématique pour se consacrer à sa famille. Il le regrette parfois tout en rêvant à la jeune fille qu’elle avait été : Comme sa vie d’autrefois devait être plus heureuse. Sa vie d’études d’abord, ces études qu’elle aimait, où elle réussissait si brillamment ; sa vie professionnelle, ce monde d’enfants qui l’entourait et la chérissait. Sa vie de jeune fille sportive et libre ; fille sauvage, fille de grand vent, fille de Provence petite et nerveuse aux cheveux couleur d’olive, aux grands yeux de velours. Comme ma vie l’a durcie !3

Mais ce léger sentiment de culpabilité ne l’empêchait pas de partir tout le week-end en montagne pour une balade à ski. À cette époque c’était une vraie expédition, il fallait prendre un tram qui remontait la vallée de la Tinée, coucher dans un hôtel pour commencer la balade au petit matin.

Lui aimait trop cette liberté que vous pouvez ressentir jusqu’au fond de votre être quand vous débouchez après une rude montée dans un joli vallon sauvage où la neige est vierge de toute trace à l’exception de celles que le lagopède blanc a laissées en fuyant le renard4. Il ne pouvait pas abandonner complétement cette liberté qui avait irrigué son adolescence en attendant un mariage tardif à trente ans. Une liberté que la guerre a contribué à briser en morceaux. La chute de la France, un futur improbable, les soucis pour approvisionner sa famille naissante, tout contribuait à étouffer une liberté qu’il avait vécue parfois intensément et dont il gardait une certaine nostalgie.

Comme c’est triste : te souviens-tu de Prométhée ? La découverte d’Eschyle sur la plage de Trouville. Il y a du sable encore entre les pages. J’étais avec maman, c’était entre l’écrit et l’oral du concours de l’École. Je lisais le Château Intérieur5pour m’endormir le soir. C’était le temps des fièvres mystiques. J’avais emporté la collection des mystiques anglais et un gros vieux livre qui contenait Jean Tauler6. Est-ce que je serais capable de relire cela maintenant ? Je me demande si mes fils connaîtront ces fièvres-là. Et alors moi je serai, comme maintenant déjà, trop vieux pour leur répondre et vivre de leur vie ? Pas plus que mon père ne m’a connu je ne connaîtrai mes fils : 30 ans me séparent de Jean-Pierre : c’est la vieillesse…

Il faut que j’essaie de relire ces vieux bouquins et de m’émouvoir comme autrefois en évoquant les visions de Julienne de Norwich, la recluse7.

Oui il me faut tout ; retrouver tout, revivre tout, rallumer tout : découvrir cette fois qu’il y a au monde autre chose et plus qu’un problème budgétaire et des grâces à obtenir de l’épicière. Déchéance du Français moyen ; non je ne veux pas attendre la fin de tout ceci pour vivre une vie d’homme.8

On devine déjà dans ce texte combien sa jeunesse fut ardente, inspirée par un mysticisme qu’Il a cultivé dans la solitude de la maison des Bruyères, couvé par une mère suffisamment intelligente et cultivée pour savoir l’accompagner dans sa découverte du monde.

Mais malgré ces contraintes, la famille qui se créait sous ses yeux restait pour Lui un enchantement permanent. En septembre 1940, la guerre était encore loin, bien avant l’occupation allemande de la zone sud de la France… Les soucis allaient venir plus tard. Des nouvelles vies commençaient et cela était merveilleux. Ainsi il ne peut résister à l’envie de dessiner ou de peindre sur les murs des animations représentant chaque enfant. Oui, mon père avait beaucoup de talents dont celui de peindre comme on le verra plus loin. La chambre des enfants était devenue son territoire d’élection pour ces peintures, comme il le décrit lui-même : J’avais de vastes projets : représenter leurs saints patrons à la tête de leur lit. En serai-je capable ? Du moins la chambre s’est-elle étonnamment égayée avec toute cette ménagerie qui court au ras de la plinthe dans une prairie très verte. Les mouettes sont les mieux réussis, en plein ciel rose, papa et maman en tête avec leur vaste envergure, leur vol sûr et calme. Jean-Pierre les suit gauchement, les yeux sur sa mère. Puis, c’est Michel qui se retourne, en plein vol et regarde la petite Odile à peine sortie de l’eau et qui prend son essor. J’ai passé quelques heures délicieuses à dessiner cela, aussi agréables qu’à écrire ces pages : délices des passe-temps de vacances.9

J’avais tout juste quatre ans, mais je revois encore ces oiseaux dessinés sur le mur au pied de chacun de nos petits lits. Leur vol surtout, de grandes ailes déployées dont la courbure laisse deviner le mouvement qui prépare le prochain battement. Il y avait une puissance dans ce vol, qui me faisait rêver et a pu me faire longtemps regretter de ne pas avoir d’ailes moi-même.

De la Solitude je n’ai gardé que peu de souvenirs, le propriétaire nous en ayant chassés dès la fin de la guerre, vers 1947. Je me rappelle surtout du potager que mon père entretenait seul, un magnifique potager avec tout au fond un poulailler dont le coq m’avait pris en grippe. Sans doute avais-je pris la mauvaise habitude d’embêter les poules et le pauvre coq se croyait obligé de les défendre !

Comment mon père a-t-il trouvé la volonté et la patience nécessaires pour s’occuper de ce potager ? Cela est presque invraisemblable connaissant son éducation. Un potager, cela représente un travail manuel important, ne serait-ce que pour arracher les mauvaises herbes qui poussent partout et gênent les légumes dont on espère toujours la meilleure production. Or mon père n’avait jamais touché une bêche auparavant, se contentant d’élaborer avec sa mère l’organisation et le choix des fleurs et légumes que plantait le jardinier employé à plein temps dans le jardin des Bruyères, à Cap d’Ail. Dans son exil à Paris il répond à sa mère au sujet de ce jardin des Bruyères : J’ai reçu votre lettre où vous me décrivez l’opulence du jardin depuis les berceaux de fleurs jusqu’au potager et au poulailler. C’est une poussée de vie que vous décrivez admirablement. Vous me feriez chanter les premiers vers de Lucrèce !

Le jardinier des Bruyères s’appelait Jean comme mon père et il était chargé de tous les travaux que nécessite une maison, il avait même appris à conduire pour assurer la fonction de chauffeur, ce qui n’était pas rien avec les voitures de l’époque. D’ailleurs aux Bruyères, il n’était pas le seul employé, il y avait aussi Angèle qui assurait la cuisine et sans doute quelques autres domestiques, tout ce petit monde étant géré par Mime, ma grand-mère.

Je n’ai pratiquement pas connu mes grands-parents, que ce soit du côté de ma mère ou de mon père. Tous les quatre sont morts pendant la guerre, peut-être d’angoisse devant le cataclysme qui emportait la France, sûrement de privations dues à la difficulté d’approvisionnement. Tous les quatre se sont mariés sur le tard. Mes grands-parents paternels, Henri Onimus et Adeline Fournier, avaient respectivement 44 et 33 ans au moment de leur mariage en 1908 et du côté maternel Jacques-Lucien Bousquet et Marthe Vessiot avaient respectivement 41 et 31. Ceci explique sans doute l’enfant unique chez chacun des deux couples : Marinette chez les Bousquet et Jean chez les Onimus.

Mon père fut un grand littéraire et humaniste. J’ai retrouvé dans ses papiers une bonne définition de la littérature telle qu’il la voyait : La littérature, c’est l’expérience humaine telle qu’elle s’est déposée dans les genres littéraires les plus variés, dans tous les pays, à travers les siècles. Pour connaître les hommes,ilfaut lire et relire cette immense confidence tissée de rêves, de cauchemars, d’émerveillements et d’amours.

Agrégé de lettres classiques, professeur de lycée à Tunis puis à Bucarest, il soutient une thèse de doctorat d’État sur Péguy et devient professeur de littérature française à l’université d’Aix puis celle de Nice. Il a enseigné dans de nombreuses universités étrangères, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, à Madagascar, au Brésil, au Canada, etc. Son immense culture nourrissait un christianisme interrogatif, vivifié par Teilhard de Chardin, ouvert sur les problèmes de l’univers et de la connaissance. Son œuvre très diverse exprime la richesse de sa personnalité. Elle comporte des essais sur l’éducation et la famille, sur la littérature et la poésie (en particulier la connaissance poétique), sur la peinture, sur la crise du monde actuel et sur la religion. Sa famille a beaucoup compté pour lui, une famille nombreuse avec sept enfants, 28 petits-enfants, et une ribambelle d’arrière-petits-enfants.10

Curieusement, sans doute par tradition familiale, je n’ai pas suivi l’enseignement de l’école primaire sauf le dernier niveau, CM2 aujourd’hui. Et cela a été le cas pour mes frères et sœurs avec différents niveaux d’intégration. Pourtant il y avait bien une école primaire au Col de Villefranche où nous habitions, mais les gens bourgeois de l’époque considéraient que cette école était essentiellement fréquentée par la classe populaire et que ce n’était pas convenable pour leurs enfants. Je m’interroge toujours si cette sorte de confinement familial ne nous a pas un peu marqué psychologiquement, nous les enfants ? Mon père, lui-même s’interroge : Quand je vois Jean-Pierre errer tout le jour sans surveillance, vivre à sa guise, sans qu’on trouve une minute pour lui apprendre à lire ou même à jouer, je me demande s’il ne serait pas mieux avec d’autres enfants dans quelque établissement salubre de Savoie. Je me demande… si par la force même des choses les familles les plus résistantes ne finiront point par se désagréger, par s’apercevoir que le monde actuel, qui n’est plus fait pour elles, les éjecte ou les laisse lentement mourir, haletantes dans un dénuement physique et moral. Les enfants s’en iront dans ces paradis collectifs, que j’imagine luxueusement installés pour cultiver la bête humaine, aérés, propres, pourvus de tous les accessoires de la puériculture et de la pédagogie moderne. Là-bas sans nul doute, ils seront heureux comme les poussins de couveuses. Ils seront même plus beaux et mieux portants et, qui sait, mieux élevés.11

Ce fut donc maman qui assura mes premières années d’école, comme elle le fit d’ailleurs pour mes frères et sœurs. Il m’a fallu attendre l’âge de dix ans pour connaître la classe de 7e (soit le CM2 actuel) qui existait alors au lycée Masséna de Nice où enseignait mon père. Ce premier passage au lycée, suivi de l’examen de l’entrée en 6e qui n’existe plus aujourd’hui, constitua pour moi un rude apprentissage après une enfance essentiellement vécue dans l’environnement familial. D’ailleurs je fus recalé à cet examen et dut subir une année de 6e dans une école privée dont je ne garde pas un bon souvenir, pour entrer finalement au lycée en 5e. Mais finalement, tant bien que mal, je m’intégrai dans la vie du lycée et réussis des études correctes qui m’emmenèrent sans que je le souhaite vraiment vers une carrière d’ingénieur.

Il m’a fallu longtemps, presque toute une vie, pour que je commence à questionner mon père. Mais pas directement, plutôt par les traces qu’il a laissées dans ses livres et autres notes retrouvées.

Mon père était un esprit complexe, riche d’une culture qui m’assourdissait, un esprit qui m’intimidait trop et que je n’ai jamais vraiment réussi à percer. Ce n’est qu’après sa mort et la lecture de textes inédits que j’ai dénichés dans les placards de son bureau que j’ai commencé à comprendre cette richesse. C’est donc par cette mort que débute ma plongée dans la conscience de mon père, à la recherche des fondements de sa pensée tels que j’ai pu les entrevoir à travers le filtre de ma propre conscience.

Quelles perspectives nous laisse Jean Onimus ? Peut-on approfondir sa réflexion et la confronter avec l’évolution de la connaissance aujourd’hui ? Y a-t-il dans la mémoire qu’il a laissée à ses enfants des messages que nous nous devons de faire émerger pour mieux comprendre l’homme qu’il a été ?

Oui, c’est à l’homme que je pense en débutant cette exploration au sein de ma mémoire personnelle, mais aussi alimentée par ses écrits divers, des livres publiés ou inédits, des articles ou même les notes laissées sur son bureau et qu’il appelait ses « déchets ». L’homme est bien sûr complexe, il a réussi à développer au cours de sa vie de multiples facettes par lesquelles il a essayé de marquer son passage dans le monde. C’est tout cela que je voudrais approfondir avec pour but de faire revivre sa pensée.

Son livre La poursuite de l’essentiel12 exprime les multiples facettes de ce questionnement sous la forme de chemins qu’il suggère de suivre et de continuer vers un toujours plus. Des sentiers vaguement balisés dont la seule qualité est de monter, mais qui peut-être ne mènent nulle part. Il précise d’ailleurs dans le même livre : Je n’ai cherché, en écrivant ces pages, qu’à exister moi-même un peu plus, afin d’atteindre ce vague niveau où la parole se retourne contre elle-même et fait place au silence.

Ce questionnement de la pensée laisse des traces et, comme disait mon père, ce sont ces traces qui font penser que l’Univers ne peut pas être vide, livré au hasard, sans but. Ce sont ces traces qui introduisent cette notion essentielle d’un Univers en devenir permanent, un Univers en perpétuel état de transition vers un « toujours-plus-être ».

3 Jean Onimus, Livre de Consolation, inédit, 1950.

4 Il s’agit ici du vallon de Chastillon, désormais labouré par les pistes d’ISOLA 2 000.

5 Le Château Intérieur est le chef-d’œuvre de Thérèse d'Avila (1577). Il est l'un des ouvrages les plus importants de la spiritualité et de l'expérience mystique de l'Occident.

6 Jean Tauler, né vers 1300 à Strasbourg et mort le 6 juin 1361 dans la même ville, est un théologien, un mystique et un prédicateur alsacien influent, surnommé « le docteur illuminé ».

7 Julienne de Norwich est une religieuse mystique anglaise ayant vécu comme recluse aux xive/xve siècles.

8 Jean Onimus, Livre de Consolation, inédit, 1950.

9 ibid.

10 On peut lire une biographie de Jean Onimus dans Wikipédia.

11 Jean Onimus, Livre de Consolation, inédit, 1950.

12 Jean Onimus, La poursuite de l’essentiel, Centurion, 1984.

Première partie

« À la recherche de mon père »

Une mémoire retrouvée

De la difficulté de mourir

La souffrance que l’on ressent lors de la déchéance d’un être cher qui bascule petit à petit vers la mort fait partie de notre être au monde.

Jean Onimus face à la mort

Avec la maladie et l’âge (quatre-vingt-dix-sept ans en 2006), Jean Onimus a perdu cet enthousiasme qui l’avait toujours porté en avant. Son corps fatigué répond de moins en moins aux sollicitations, mais son esprit et sa mémoire sont intacts. Toute cette connaissance accumulée au fil des ans reste accessible et il peut encore disserter sur un sujet comme il a toujours aimé le faire. Parfois il remémore ses souvenirs qui remontent jusqu’à ses voyages de jeunesse, ses études à Paris, ses séjours dans tant de pays, invité par des universités ou dans le cadre de l’Alliance française. Sa culture est immense, une montagne d’informations qui va disparaître à jamais. Ce qui le raccroche à la vie, c’est l’écriture. Il écrit en s’aidant d’un dictaphone et ce sont des textes de questionnement sur l’homme, il examine sa conscience et contemple sa mort prochaine. Pourtant chaque matin le soleil vient lui rappeler que ce n’est pas fini, qu’il va avoir encore une journée à vivre dans la souffrance. Alors il écrit pour remettre en marche son esprit, c’est son remède pour ne pas perdre pied, pour rester vivant jusqu’au bout.

Face à la mort, l’esprit se rebiffe, la conscience se comprime sur elle-même. C’est un moment critique où tout peut basculer dans le néant. Seul le capital de connaissances acquises peut permettre de comprendre le sens spirituel que l’on peut donner à la mort, un sens qui dépasse la simple animalité qui nous fait exister.

Il faut savoir prolonger la mort dans l’Évolution, lui donner un sens. Jean Onimus en a bien conscience et il écrit ce texte inédit que je pense pertinent de publier ici intégralement :

Plus question de paroles ou de spéculation. La chose redoutée, inimaginable est là. Si elle n’était évidemment pas présente en nous, autour de nous, là quand j’écris, nous ne l’aurions jamais imaginée : c’est une telle incongruité ce vestige d’animalité ! Constitués comme nous le sommes, toute fin pour nous est une nouvelle naissance. Notre esprit voyage dans l’immortel. Nous avons beau savoir que d’autres, meilleurs que nous, reprendront le flambeau et que l’Évolution finira par triompher du néant dont elle s’arrache à grand peine, il y a en nous je ne sais quelle substance qui nie la mort.

Oui, que les hommes meurent, c’est normal, ce sont après tout des mammifères comme les autres. Mais il y a en eux quelque chose de plus : c’est l’Esprit dont ils sont les agents. Or qu’est-ce que l’Esprit ? C’est une énergie sui generis, intemporelle. Cette énergie-là ne peut mourir, sinon le monde entier retomberait au niveau des choses. L’homme est pour l’instant le seul vivant qui ait franchi la barrière de la nature, qui ait accédé au monde de l’esprit. Dans la mesure où l’esprit l’habite, avec ses doutes, ses angoisses, ses audaces et ses rêves, ce n’est plus tout à fait le mammifère né pour mourir. Il y a en lui de l’intemporel. L’énergie spirituelle est un vrai défi à la nature, un très étrange dépassement qui nous transforme. Cette énergie contre nature a émergé dans la complexité des relations neuronales, elle est le fruit inattendu et formidable de la complexité de nos cerveaux. Elle complète la nature parce qu’elle donne accès à un niveau supérieur dans les mailles du filet relationnel : elle permet la comparaison, le jugement, la critique et tout ce qui relève de l’abstrait. Or, pour l’essentiel, l’abstrait est intemporel, il transcende la durée. L’idée d’immortalité n’a pu naître que dans un esprit.

Rien de tel que l’expérience de la mort pour comprendre (ou plutôt ressentir) ce qu’est l’esprit et ce qui fait la différence avec l’animalité. Ce qui meurt, c’est l’enveloppe, d’ailleurs éphémère. Au moment de s’éteindre, l’esprit perd tous ses moyens de fonctionnement et d’expression, mais l’énergie qui l’a animé est intacte et se transporte ailleurs, dans l’attente d’une ère où l’esprit, devenu autosuffisant, transformera cet univers matériel en plénitude du cœur et de l’intelligence.

La mort est un moment dans une évolution multimillénaire dont nous sommes les agents, non pas les victimes, mais les créateurs. Si vous avez conscience de faire partie de cet immense mouvement, l’absurdité de votre mort va s’effacer : vous sentirez que vous êtes un maillon d’une chaîne illimitée.

La mort a été célébrée dans toutes les civilisations, comme en Égypte où elle était l’articulation du religieux. Elle a été escamotée de nos jours par peur d’aller trop loin en profondeur. Notre société se veut superficielle : c’est une condition de survie ! Eh bien la mort ne mérite pas cette amnésie !

Pour admettre sans indignation, sans panique, sans horreur la finitude qui nous enveloppe, il suffirait de distinguer radicalement la mort des hommes de celle des autres êtres vivants. Ici le sentiment religieux change tout : il explicite une différence essentielle : d’un côté l’animal qui se désintègre, de l’autre la présence immortelle d’une énergie qui a fait surface, mais n’a plus moyen de s’exprimer.

La mort est le moyen qu’a trouvé l’Évolution pour poursuivre et activer son processus. Nous faisons partie de l’aventure et toute aventure a une fin. Mais c’est une aventure créatrice. L’ensemble des êtres humains entretient un courant irrésistible comme celui d’un grand fleuve. Une planète sans conscience est une chose déjà morte. Mais celle où a pu s’implanter un germe de conscience participe à l’avènement d’un monde de l’esprit qui paraît être l’objectif permanent de toute l’Évolution.

La rencontre avec la mort est ambiguë : elle montre la vacuité des valeurs et des raisons de vivre, mais elle rend possible l’épanouissement de nouvelles valeurs et raisons de vivre. Nous sommes des graines, nous avons donné ce qu’il était en notre pouvoir de donner. Mais la moisson est encore loin, elle met longtemps à mûrir. La mort est le germe d’une espérance. Elle n’est pas seulement une clôture, elle peut être un point de départ. Grâce à elle, l’esprit reste jeune et peut poursuivre sa route vers l’inconnu. Oserai-je dire que la mort est renaissance ? Au moins est-elle condition de la nouveauté, comme le montre l’histoire de la vie. Si on met à part la peine et les tracas qu’elle cause aux autres, elle ne devrait pas faire peur : elle est le chemin normal que suit la vie pour s’épanouir et triompher peut-être un jour de la finitude.

Mais ceci relève de l’espérance ou, si l’on veut, de la foi et c’est pourquoi la mort est si intimement liée à la conscience religieuse. Celle-ci, je l’ai dit, recueille tout ce qu’il y a en nous de profond. Mais l’espérance dont je parle ne s’objective dans aucun système. Elle naît de la profondeur que la pensée de la mort impose à tous. Ce qui nous manque de nos jours, c’est l’accès à la profondeur : toute notre culture tend à nous en détourner. D’où le tarissement du sentiment religieux.

La pensée de la mort ne peut se laisser instrumentaliser. Elle résiste à tout. Elle affaiblit le blindage que nous offre la culture. C’est en la rencontrant chez les autres, comme au fond de sa propre conscience, que l’on redevient naturellement grave. Ce n’est pas une fonction négative, au contraire : la pensée de la mort rajeunit les consciences fatiguées, elle réveille la léthargie de l’esprit, elle nous rend à tous points de vue plus humains.13

La pensée de la mort, à la source de l’esprit et donc de la culture, apparait comme une propriété spécifique de l’homme dans le monde animal ? L’histoire le montre jusque dans les premières tombes préhistoriques. Mais la pensée de la mort, c’est aussi la finitude, chose absurde pour un être conscient. Sur son bureau j’ai retrouvé une pile de petits feuillets enveloppés dans une enveloppe avec ce mot : « Déchets ». Des courtes phrases qu’il écrivait pour finir une réflexion et garder sa trace.

Et moi-même que suis-je ? Une brève illusion, un paquet de souvenirs, d’influences, d’expériences et de projets ; voilà ce qui me distingue. Un flux de contingences par le hasard rassemblées qui s’écoule en se perdant dans les sables du temps. Certains parlent d’un « soi » absolu auquel les autres participeraient : pathétique fantasme qu’engendre le désir de se prolonger. Encore l’effet de cet instinct primordial d’exister plus. En fait, il n’y a pour moi qu’un absolu, c’est l’oubli et le néant. Je ne transmettrai rien de mon expérience, de tout ce que j’ai appris et retenu. La nature refuse la transmission culturelle : les artistes, les savants meurent tout entiers. Tout est à recommencer, sans cesse. Tu donnes naissance à d’autres toi-même destinés à mourir comme toi. Le cercle clos roule, s’emballe et se répète. Quel gâchis ! Prodigalité imbécile. Que de graines perdues, que de germes avortés ! Une gigantesque erreur.14

Il est certes difficile de se représenter la mort et plus encore de lui donner une signification. L’être, devant la perspective de disparaitre en tant que tel dans le néant imposé par la nature, ne peut que s’insurger. Pourtant la transmission culturelle se fait en dehors de toute biologie et cela différencie complétement le monde de l’esprit du monde animal.

Toute sa vie, Jean Onimus a été un chercheur, toute sa vie il a questionné le devenir de l’homme. La découverte des textes du père Teilhard de Chardin a été une révélation et explique sans doute sa dernière recherche désespérée sur les fondements de l’univers. Plutôt que de passer ses journées à lire des romans classiques – il était quand même agrégé ès lettres – il s’occupait à lire des livres de vulgarisation scientifique sur les dernières théories relatives à la naissance de l’univers ! Une lecture difficile pour occuper des journées toujours trop longues dans la solitude du Tameyé. Comme on le verra plus loin dans ce livre, c’est l’idée teilhardienne de l’Évolution qui nourrissait son espérance d’un but, d’une direction dans l’existence, c’est-à-dire finalement que seule une croyance, une foi, pouvaient permettre de vivre spirituellement et contribuer au devenir de l’homme.

Mais la pensée de Teilhard de Chardin avait fini par le décevoir. L’Évolution ne peut se comprendre complétement sans abandonner définitivement la théologie chrétienne et ses croyances. Teilhard s’y est efforcé mais la notion d’un Dieu absolu, transcendant, maitre de l’univers, n’a aucun sens dans la perspective d’une évolution vers toujours plus de conscience.

Comme dit Carlo Rovelli : Il n’y a pas besoin d’un dieu pour percevoir la sacralité de la vie et du monde.15

Et en effet, comment méditer aujourd’hui sur la plénitude de Dieu et de son œuvre en nous quand il faut se soumettre à des attributs sacrés devenus trop absurdes face aux connaissances acquises. Que peuvent bien signifier aujourd’hui la sainteté de Dieu, sa justice, sa miséricorde, son infinité, son omniscience, sa tri-unité, les mystères de la rédemption, l’administration des sacrements ? Des attributs qui apparaissent aujourd’hui complétement dénaturés. Même le mysticisme flamboyant d’un scientifique comme Teilhard de Chardin, pourtant basé sur des acquis scientifiques solides, ne permet pas la méditation ontologique qui nous ferait entrer en résonance avec un monde au-delà du réel.

J’ai regretté de ne pas avoir su lui parler sur ces sujets qui le préoccupaient tellement. Il était trop seul, réfugié dans sa maison du Tameyé, personne ne venait plus le voir, on l’avait oublié ou ses anciens amis et collègues avaient disparu. Une telle solitude est insupportable pour un chercheur, l’absence d’échange stérilise l’esprit.

J’aurais dû en effet savoir lui parler, j’avais lu les mêmes livres dans lesquels il découvrait la progression fantastique de la connaissance scientifique, ces théories nouvelles qui bousculent notre façon de voir l’univers et dynamisent la pensée. Tous ces sujets m’intéressent, mais mon père ne m’a pas transmis son don de la parole. Savoir discourir sur un sujet, répondre en temps réel, trouver les arguments qui font progresser la discussion, nécessite une culture et un savoir-faire que je m’étais sans doute mal appropriés. Il savait tellement de choses, une encyclopédie vivante. Je n’osais pas me mesurer à lui. Cependant je connaissais l’évolution de sa pensée et ses besoins pour l’enrichir, alors je le nourrissais avec des revues, des livres de vulgarisation scientifique, des textes que je pouvais trouver sur des sites spécialisés de l’internet16.

Le dernier été du vieux couple

Rien ne laissait penser que cet été marquerait une rupture dans le rythme habituel de la vie du vieux couple réfugié au Tameyé. Bien sûr il fallait les visiter de temps en temps, mais, malgré leur âge, ils arrivaient encore à s’en sortir sans aide particulière. Nous avions activé des services d’aides à domicile qui leur facilitaient la vie et les jours passaient en se ressemblant. La vieillesse est un passage terrible de la vie créative vers la mort. Les corps perdent leur activité naturelle, ils se languissent dans la répétition des jours. Lui avait un cancer de la prostate qui progressait doucement. Son plus gros problème, un problème qui gênait tout le monde, était sa vessie qu’il arrivait mal à contrôler. Heureusement il avait gardé toute son intelligence, sa mémoire, sa culture. Sa main écrivait toujours, quoique difficilement, rendant ardu le déchiffrage des derniers textes.

Pour maman, ce fut plus difficile ou plus facile selon comment on envisage la fin de vie. Son cerveau se délitait petit à petit et elle finissait par ne plus savoir pourquoi elle était là. Pourtant, à quatre-vingt-quatorze ans, elle récitait encore les fables de La Fontaine ! Elle ne supportait pas la moindre contrariété, elle ne faisait plus attention aux convenances sociales, se fâchant avec les personnes qui l’aidaient quand leurs actions ne lui plaisaient pas. Seul un bébé savait la dérider, elle qui avait eu sept enfants suivis d’une ribambelle de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Elle avait toujours adoré les enfants quand ils sont encore à l’âge d’écouter les contes innocents qu’elle savait imaginer et ceux-ci ont su lui exprimer leur gratitude pour cet amour qu’elle leur portait. Elle savait tous les anniversaires et n’oubliait jamais aucun, au moins pour les petits-enfants.

L’ostéoporose l’avait raccourcie, trop raccourcie, sa maigreur donnait l’impression qu’elle était en porcelaine ; notre grand souci était la chute et sa conséquence sur le col du fémur, le standard dans ces cas-là. Mais son plus gros problème était sa surdité. Elle avait porté longtemps des oreillettes, qu’elle mettait dès qu’elle nous voyait arriver, puis cela n’avait plus suffi. À la fin, Anne-Marie – Anne-Marie, c’est ma sœur, enfin une de mes sœurs – avait inventé l’écritoire. Elle avait approvisionné la maison avec des dizaines de planches à dessiner avec des crayons effaçables. Curieusement il manquait toujours quelque chose quand on en avait besoin, soit la planche, soit le crayon ! Nous parlions à maman en écrivant, elle répondait en parlant bien sûr. Elle n’a jamais perdu la parole et elle nous reconnaissait toujours, en tout cas en ce début d’été 2007. Pourtant depuis qu’elle avait perdu la tête, « Elle est à l’ouest » disait Jean-Louis, la cohabitation était devenue difficile. Autant son mari essayait de s’accrocher à cet amour qui avait été un guide dans sa vie, autant maman s’en éloignait. C’était comme si son cerveau se desséchait lentement, des rancœurs longtemps renfermées faisaient surface et elle le prenait souvent à partie, cherchant même à le battre avec sa canne. Pourtant il y avait des moments si jolis de retrouvaille, par exemple quand je les emmenais prendre le café dehors, au soleil du printemps. Il faisait bon, le tilleul en fleur vrombissait de milliers d’abeilles qui venaient se ravitailler. Il lui prenait la main et elle se laissait faire. On sentait alors les ondes d’un bonheur longuement mûri comme du bon vin. Un jour qu’elle faisait la sieste couchée sur le divan, elle s’est réveillée en disant : « J’ai rêvé à notre mariage. C’était un joli rêve… »

Ils s’étaient mariés en 1939, un 3 juin. Vous vous rendez compte : 68 années de mariage. Et ils ont fait sept enfants, alors que chacun d’eux était fils et fille unique ! Que cherchaient-ils avec une telle famille ? Sept enfants, quatre garçons et trois filles. L’aîné de cette tribu, c’est moi. Avec l’arrêt de mes activités professionnelles, j’ai pris l’habitude de venir séjourner au Tameyé pour de longues périodes. Je viens leur tenir compagnie pour les repas. Je crois qu’ils aiment bien avoir une compagnie pour les repas, cela dénoue certains blocages et les fait se retrouver.

Début juillet 2007, l’été commence. Tout est planifié pour assurer une permanence malgré les vacances et occupations des uns et des autres. Ce sera le dernier été, mais nous ne le savons pas. La vie résiste. Je viens tous les jours à midi et le soir. Le repas arrive tout prêt sur roues, c’est un repas de cantine mais les dames de la mairie l’arrangent délicieusement. J’aime bien et je sens que papa goûte toujours au plaisir de manger. Cela représente un mouvement, une animation dans l’immobilité de la journée. Cela le force à quitter son fauteuil, il va parler, s’animer un peu.

Maman s’assoit au bout de la table, la position de la maîtresse de maison qui doit servir les plats. Mais elle ne fait plus rien. Elle a abandonné petit à petit, à regret, ses occupations de ménagère malgré des bouffées de révolte qui nous surprennent. Ce doit être dur de perdre comme cela une raison de vivre. Elle était le centre de la famille, elle n’a jamais voulu ou jamais su déléguer l’activité de maîtresse de maison, elle ne pouvait pas imaginer venir s’asseoir à la table sans s’être préoccupée du repas. Il faut dire que sa tête partait en morceaux et qu’elle ne savait plus très bien ce qu’elle faisait. Nous discutions de choses et d’autres, de l’actualité ou alors j’essayais de faire parler papa sur sa vie, sa jeunesse. Maman supportait mal d’être tenue à l’écart par sa surdité. En général elle se mettait alors à parler complètement hors sujet, ce qui bloquait la conversation initiale. Bien sûr nous avions envisagé la maison de retraite. C’est ce qui se fait généralement quand le support de la dépendance devient trop lourd, quand la dégradation du corps et de l’esprit rend la vie une souffrance quotidienne. Mais nous ne voulions pas les abandonner. Mourir dans leur maison, au Tameyé, en famille, était la plus belle chose que nous pouvions encore leur offrir.

Le Tameyé était le lieu de vie qui rassemblait toute la famille. Nous n’oublierons jamais les grands repas sous le tilleul avec une ribambelle d’enfants. Le Tameyé restera dans nos souvenirs le point de convergence de la famille, un lien symbolique. Des souvenirs qui s’évaporeront petit à petit, signifiant alors la mort ultime de ses fondateurs. Qu’est-ce qu’une maison sans les marques affectives, spirituelles de ceux qui l’habitent ? Chaque fois que je rentre dans la maison vide désormais, je ressens des vibrations, des images se forment dans lesquelles je les distingue. Lui qui m’accueille avec son enthousiasme habituel et je vois maman qui tient dans ses bras le dernier bébé de la famille : innocence pure et potentiel infini. Ils vont me parler, ils existent encore par l’odeur de la maison, par les meubles, tous les objets de vie qui demeurent encore et même par les araignées qui règnent dans les coins obscurs. Il y a eu tellement de réunions familiales au Tameyé avec toujours plein d’enfants, tout était occasion à se réunir et faire la fête, comme le ramassage automnal des olives pour lequel on rameutait toute la main d’œuvre possible.

Le Tameyé, c’est un héritage du côté de maman, un mas provençal sur les hauts de Valbonne. C’était après la guerre et ils avaient tout de suite décidé de l’arranger pour une retraite future. Le souvenir que je garde de mon enfance, quand nous venions y séjourner en septembre avant la rentrée scolaire, est celui d’une maison isolée au milieu des oliviers, sans électricité ni eau. On s’éclairait avec des lampes à huile et on surveillait avec inquiétude le niveau de remplissage de la citerne. Le terrain ne valait rien et les gens du village disaient que ce n’était pas un bon héritage, il aurait mieux valu une maison dans le village. Avec des cousins, qui avaient hérité justement de la maison dans le village, nous battions la campagne déserte, courant dans les fourrés, grimpant aux oliviers, sautant les restanques, nous griffant dans les ronces et nous barbouillant de toiles d’araignées. Aujourd’hui il y a l’eau, l’électricité et le gaz, des maisons partout et la valeur du terrain dépasse des sommets qu’on n’aurait jamais imaginés alors. Mais le Tameyé reste isolé dans son carré d’oliviers, identique à lui-même. Rien n’a changé depuis que papa l’a modelé à sa façon pour le rendre habitable. Je pense que la description qu’il en fait dans un de ses livres reflète bien l’identité de cette maison telle qu’il l’a voulue avec maman :

Maison sans âge, plantée à même le sol, terre devenue maison. Vêtement de rosiers et de vigne que surplombe un tilleul. Seuil de plain-pied. Poutres un peu vermoulues, table épaisse, pendule au paisible balancier, coffre poli d’usure, cheminée où s’endort le feu du soir. Petite maison sans vestibule, sans garage, à l’écart de la route, entourée d’oliviers, tout près de l’oratoire de Notre Dame. Lieu spécifiquement habitable, à la mesure des vrais besoins qui ne sont pas techniques mais organiques. Lieu où l’on aimerait naître, où la vie peut s’écouler dans la grâce, où la mort devient ce qu’elle est : l’ultime ouverture.17

C’est par cette présence au Tameyé, les repas partagés ensemble, l’apéritif du soir qui nous rassemblait que nous appelions le pub du Tameyé, que j’ai pu comprendre la recherche qui l’a tenu en haleine tout le long de sa vie. Une recherche à laquelle j’adhérais complètement parce qu’également obsédé par le devenir de l’homme et émerveillé par l’émergence de la complexité. Il n’était pas théologien, il ne pouvait pas être théologien, il détestait les constructions d’idées trop bien faites, il exécrait l’exégèse inutile et verbeuse. Non ! Cela ne lui convenait pas, il était trop sensible, intuitif, trop poète pour supporter le cadre strict et sec du jeu théologique. Péguy, sur qui il avait fait sa thèse de doctorat, lui avait ouvert une nouvelle vision de la religion catholique, mais Péguy aimait trop l’ordre, la beauté, la France. L’œuvre poétique de Péguy avait contribué à communiquer une idéologie salvatrice après la défaite de 1940 et répondait bien au désarroi qui s’était emparé des Français, c’était le retour sur soi, la famille, l’ordre, le travail bien fait. Ses poèmes lui ont permis de trouver le moyen de dépasser le mal provoqué par ces années de guerre, de transcender la souffrance dans une vision mystique de l’homme. Mais Péguy était opposé au progrès, il rejetait la modernité, préférant la tradition et les valeurs catholiques classiques, des valeurs qu’il a tant aimé chanter, en particulier dans sa belle Jeanne d’Arc.

C’est avec Teilhard de Chardin, dont il découvrit les premiers textes diffusés sous le manteau dans les années 1950, que Jean Onimus découvrira le pouvoir des mots « Évolution » et « Émergence » C’est par l’Évolution qu’il a découvert l’existence de l’homme, c’est dans l’Émergence qu’il a trouvé enfin un sens à la création. Il pensait que si l’homme prend peur de l’avenir, il se rétrécit et se vide de ses potentialités d’innovation, mettant ainsi en péril la civilisation. Il voulait vivre avec l’Évolution, il voulait sentir l’inachèvement de l’homme et donc le besoin d’une création jamais terminée. De la complexité émergent des formes nouvelles de vie, de société, de conscience, c’est un processus continu qui nous pousse en avant. Rien n’est fini, la création ne peut pas s’arrêter, elle est permanente et il est de notre responsabilité d’y prendre une part active.

À cause de cela, il ne pouvait pas supporter la pesanteur de l’Église Catholique et de sa hiérarchie. Il ne comprenait pas son discours convenu et figé depuis des siècles, il n’admettait pas qu’on puisse se contenter d’une croyance statique. Il voulait une croyance dynamique, une croyance qui évolue parce que, disait-il, l’Évolution constitue le principe même de la création. En disant cela, il montrait sa foi pure et originelle, une foi qui lui faisait voir le divin dans le spectacle d’un coucher de soleil en montagne. Il pensait fortement que le message de Jésus avait petit à petit été paralysé, immobilisé dans un cadre imposé par l’Église. Son rêve était de retrouver dans les textes originaux des choses insoupçonnées qui auraient restauré la dimension humaine de Jésus et cette croyance dans le changement.

Cette prise de conscience d’un monde immensément complexe, né de rien et en perpétuelle évolution, ne l’a jamais poussé à renier sa foi. Il a toujours gardé au fond de lui-même la certitude que le message de Jésus contient ce dont nous avons besoin pour vivre notre Devenir. C’est pourquoi il a lu et relu les évangiles, cherchant à retrouver ce message originel, dépouillé des strates que les théologiens ont pu accumuler au fil des siècles afin de consolider le dogme. Son rêve était d’actualiser ce message afin qu’il s’intègre dans le processus de l’Évolution Universelle. Il voulait faire parler Jésus dans le contexte du monde moderne, il voulait libérer l’homme des croyances établies il y a 2 000 ans et qui ne sont plus aujourd’hui adaptées au niveau spirituel et scientifique de la Connaissance.

Il travaille encore, à la veille de sa mort, sur un manuscrit qu’il appelle « Ce que Jésus a vraiment dit. Nouvelle présentation des textes les plus authentiques de l’évangile ». Un manuscrit que j’ai pu mettre en forme et introduire sur un site dédié à Jean Onimus (voir wikipedia). L’extrait suivant introduit cette recherche d’une poésie du monde :

Le christianisme présente deux faces opposées : l’une correspondant au système réducteur des théologiens (l’histoire cosmique d’une chute originelle puis d’une restauration en cours, mais peu visible), l’autre est la face lumineuse qui annonce le Royaume du père et le règne ultime de l’amour. Le christianisme moderne insiste de préférence sur cette espérance, il ne parle plus d’une « parousie » (le retour glorieux du Christ), mais d’une évolution épanouissante de l’homme en direction de l’humain.

Le rêve d’innocence, chez Jésus, entre en résonance avec des désirs spirituels profonds qui passent au-dessus de notre intelligence, mais nous donnent à pressentir la possibilité d’une communion totale sans trace d’ombre. En fait, Jésus nous en demande trop : il y a en lui quelque chose de terrible. Rilke disait déjà que « tout ange est terrible ». Il y a une tentation de pureté aussi éblouissante que destructrice. Jésus ne peut éprouver aucune crise de conscience, sa conduite prolonge directement sa conscience, il n’y a pas d’intervalle. De là son horreur pour la duplicité humaine et son attrait pour les enfants. Ce que nous appelons innocence est une communication directe avec la « poésie » du monde ; elle précède la critique, le doute, l’incertitude.18

Il écrit dans ses notes de fin de vie des textes dans lesquels il reprend le questionnement qui l’a poursuivi toute sa vie et auquel il cherche encore, désespérément, une réponse. Une réponse, un signe, suffirait peut-être à justifier sa mort prochaine. Je vais me quitter sans avoir rien compris, répétait-t-il souvent. Il éprouve cependant le besoin d’écrire une conclusion pour résumer la pensée qu’il a pu faire émerger suite à cette longue vie de recherches, de joies, et surtout d’émerveillements. Ce sera son credo au soir de sa vie, un credo que je copie in extenso ci-après :

Je voudrais résumer, en guise d’adieu, ce qui m’a finalement paru indubitable, ce qui a guidé mon existence et donné un peu de sens à ma vie. J’ai définitivement cessé de croire en un Dieu extérieur au monde, anthropomorphisé, capable d’aimer, de juger, doué d’un cœur sensible, etc. Le monde est vide,ilest inhumain et nous sommes bien seuls de notre espèce. Je n’ai pas épuisé cette cataracte de négations : elle s’impose et me coupe la parole. Ilme faut, après tant d’années de naïve confiance, un gros effort pour me convaincre que le ciel est vraiment vide, qu’ilne faut en attendre ni grâce, ni pitié. Mais le ciel est aussi gros d’un avenir immense qui, à lui seul, donne sens à l’existence. Je crois que cet immense désordre répond à une « intention ». Ily a autre chose que du désordre ; la science s’en aperçoit et surtout la biologie. Avec l’apparition de la vie, quelque chose a pris du sens. Ce quelque chose ne se définit que par ses effets ; ils sont évidents. C’est là-dessus que je fonde mon espérance et ma confiance dans les pouvoirs ultimes du cosmos.

Tant qu’iln’y avait que des galaxies poursuivant au hasard leur chemin dans l’espace, au risque de s’anéantir l’une l’autre, le monde n’avait en effet aucun sens au milieu des myriades d’autres mondes possibles. Mais à partir du moment où des systèmes autoreproducteurs se sont constitués, des complexités locales ont pu croître à une vertigineuse vitesse. Nous sommes les produits de cette complexité en cours d’accroissement. Mais à quoi bon cette complexité ? D’où vient-elle ? Où va-t-elle ? Pourquoi renoncer aux simplicités originelles ?Iln’y a sans doute pas de réponse à de telles questions, maisilfaut les poser si l’on ne veut pas vivre comme un animal. Cependant, s’iln’y a pas de réponse,ily a au moins une orientation : on va vers toujours plus de complexité. À travers le monde animal, la complexité commence par le plus simple. D’abord la simplicité des monocellulaires qui a duré pendant trois milliards d’années. Elle aurait pu en rester là. Et puis tout à coup, au précambrien, la vie explose et se met à créer en désordre des espèces improbables, étranges, de plus en plus complexes. Dans le cadre, pour nous presque immuable, de la nature, la vie joue, perd et gagne. Nous saurons peut-être un jour si cette frénésie de création de systèmes et de formes s’est déclenchée sur d’autres planètes, maisils’agit bien d’un changement d’état, d’une nouvelle façon d’exister. Alors se développe un monde de relations libératrices, parce que plusily a de relations, plusily a de chances de désordre et donc de nouveauté : l’aléatoire est riche de nouveauté. À mon avis c’est comme cela qu’est né l’esprit. L’esprit est un avantage biologique évident, maisiln’a pas cessé d’être soutenu, dirigé par cet instinct de complexité. C’est un instinct primordial qui anime la vie depuis qu’elle existe. Ainsi le devenir est un perpétuel accroissement de l’être, un être que nous sommes voués à dépasser. Cariln’y a pas de limites à l’évolution vers la plénitude.

Nous émergeons à peine de l’âge de la pierre, notre intelligence est encore jeune, elle sera un jour capable de comprendre et de manipuler des choses qui nous sont impensables aujourd’hui. Elle cèdera alors la place à des organes infiniment plus complexes, adaptés à une réalité moins grossière. L’avenir n’existe pas encore et ne peut donc être pensé. C’est notre évolution qui le crée puisqu’elle est seule capable de transcender le présent. Pour le dire d’un mot, le monde est une machine à créer de l’être. Nous ne pouvons avoir aucune idée de ce que sera cet être (puisque son esprit n’existe pas encore). Mais ce qui est certain c’est que cet être sera toujours plus concret, plus complexe, plus proche de la plénitude de l’existence. C’est un « instinct » qui nous pousse, un instinct qui s’exerce au plus profond de notre conscience. Ilsuscite les dieux et les rêves surnaturels d’une existence absolue, éternelle. Cet instinct doit faire partie d’une structure fondamentale de l’univers qui oriente tous les êtres vers plus d’existence, vers une densité, une qualité supérieure d’existence. Rien de plus dynamisant qu’une telle conviction. Ilen résulte une éthique évidente, vitale : tout ce qui monte vers le plus d’être est bon, tout ce qui entrave cette montée est mauvais. Quand d’anciens adversaires se serrent la main, la paix gagne et c’est la vie. Tout ce qui marque un progrès dans cette socialisation des hommes est un bien ontologique, c’est l’Être qui progresse.

Mais la paix ne peut être que provisoire,ilfaut des tensions pour avancer. L’Évolution c’est l’union grâce à la diversité. Les hasards heureux font avancer, les redondances freinent et consolident. Ainsi se poursuit, sur ces deux registres, la marche en avant. Maintenant que nous avons compris ce mécanisme, nous savons que les révolutions sont indispensables tout comme les tendances conservatrices. Ilfaut entretenir à la fois l’esprit de révolte et le respect du passé. Aucun des deux ne peut se suffire : ce qui est fécond, c’est leur affrontement et les désordres qui en résultent. La mondialisation par exemple, malgré ses erreurs et ses insuffisances, est sur la bonne voie. Tout le monde est heureux quand un conflit se dénoue, quand des ennemis se serrent la main, quand la paix gagne du terrain, quand les éléments séparés se rejoignent ; c’est chaque fois un progrès vers cette unification. Mais cela réveille en même temps les diversités en léthargie,ilse produit des tensions créatrices. C’est pourquoi la mondialisation est une bonne chose. Encore faut-il qu’elle soit naturelle, presque spontanée, comme une évidence en marche. Au cours de mon existence, j’aurai vu tomber bien des frontières idéologiques stupides. Mais le but n’est jamais l’unanimité qui est destructrice et même aliénante. La vie est diversité croissante à des niveaux sans cesse supérieurs de culture. La diversité (qui est, au début, dangereuse) libère ce qui est fondamental et commun à tous. Elle s’exerce alors sur les franges et favorise l’instinct de renouvellement.

Si j’avais à résumer le tout je parlerais de progression vers l’union à l’aide de la différence : la qualité des différences mesure le degré de la culture et le niveau de l’avancée. L’histoire des différences depuis les minéraux jusqu’à l’homme met en évidence une des constances de l’évolution. La différence s’affine jusqu’à l’imperceptible et s’approfondit jusqu’à la personnalité. C’est ce raffinement qui est l’essentiel. Ilmontre bien que l’évolution est en route vers l’esprit. Ily a dans tout ceci des évidences objectives indiscutables et des hypothèses qui ont l’avantage de prolonger les faits. Elles ne sont pas gratuites et ne proviennent pas de l’imagination. C’est là le plus important : ne pas mêler l’observation et le rêve. Je suis engagé dans une aventure globale dont je ne suis pas le maître, mais qui oriente ma vie. J’accepte cette orientation puisqu’elle me procure bonheur et consolation : elle est inscrite dans ma nature et j’y collabore de tout mon cœur. Je ne sais pas d’où elle provient, elle me dépasse infiniment ; je lui obéis en essayant de l’améliorer.

Sur cette base se construit un instinct religieux. Je me passe de dogmes, mais je ressens instinctivement le durable sentiment d’angoisse et de célébration dont j’ai déjà parlé. Ils sont très liés l’un à l’autre et interagissent, m’incitant tour à tour vers la peur de l’absurde et la vanité de toute chose ou bien vers un enthousiasme fait d’étonnement, d’admiration et de reconnaissance. Je me sens là au point d’origine de toutes les religions. Ilm’arrive de rêver d’une religion universelle fondée sur l’évidence de cette montée vers l’esprit, qui renforcerait l’espoir collectif de l’humanité, aiderait à rêver d’un avenir de communion et préparerait le grand bond en avant que les impasses actuelles du progrès nous font présager. Une religion joyeuse, comme celle dont rêvait Jésus, qui au lieu de se complaire à décrire le mal induirait au contraire l’Évolution à se poursuivre en direction d’une nouvelle plénitude. Ce devrait être là le rôle principal de la religion. Non pas nous sauver, ce mot a-t-il encore un sens ? Mais nous aider, nous encourager à poursuivre avec confiance l’œuvre en cours, qui est de donner naissance à l’esprit. Au lieu de nous inciter à fuir ce monde et attendre une plénitude venue d’ailleurs, elle devrait nourrir et dynamiser nos espérances.

Ma foi n’a rien d’intellectuel. C’est une foi vitale, instinctive, totale : la conviction que le monde a un sens et que nous sommes tous voués à intensifier ce sens. Nous sommes ivres, fous d’existence, nous ne nous lasserons jamais !

Je vais m’en aller bientôt. Rien ne me retient plus ici, mais je vais partir plein de confiance, dans l’attente d’un être nouveau que nous contribuons tous à mettre au monde. Montrez que je n’ai pas perdu mon temps et que j’avais raison de croire au futur. C’est tout ce que je vous demande !19

Depuis longtemps il dit vouloir en finir. C’est trop long, je ne sers plus à rien, pourquoi continuer ? répète-il chaque matin en se découvrant encore en vie. Cette vie recluse dans la petite maison du Tameyé lui semble décidément vaine, il attend la fin avec impatience. La fatigue le submerge et il ne retrouve plus cet enthousiasme curieux de tout qui le portait en avant. Quand cela arrive, il quitte son fauteuil de tous les jours et monte dans la bibliothèque. C’est là, assis à son bureau, qu’il écrit ses derniers textes. Écrire pour vivre. C’est en écrivant qu’on existe et on est là pour exister au maximum, me disait-il dans nos relations épistolaires, je deviens mon texte bien plus que je ne le comprends.

Dans cette pile de feuilles marquée « Déchets »20 qu’il a laissée sur son bureau, peut-être pour nous laisser des dernières traces, je retrouve des phrases qu’il écrivait alors dans des sursauts de conscience. Des phrases qui questionnent toujours, inlassablement, le cœur de l’existence, c’est-à-dire la mort :

Il y a quelque chose en moi qui me soulève et m’anime. Un rien qui est tout. C’est l’activité des organes essentiels de la vie : ça circule, ça fonctionne, la grande machine continue. Mais je sens bien que, d’un instant à l’autre, tout peut s’arrêter. Qu’est-ce qui me manquera ? Un certain élan, des habitudes. Je vais mourir sans comprendre pourquoi. Je vais me quitter sans regret, mais sans comprendre ce qui m’arrive. Un auteur qui bafouille et brusquement s’arrête.

Il meurt paisiblement à 97 ans dans sa maison du Tameyé, à Valbonne, entouré de ses sept enfants. Sa femme le suit trois semaines après. Elle arrête de manger après l’enterrement de son mari et meurt d’épuisement. Nous l’accompagnerons jusqu’au bout dans la maison du Tameyé, jusqu’à la fin de ce couple qui a su susciter tant d’amour.

Il laisse à sa femme ce message d’amour, un amour qui a toujours été le fil conducteur de sa vie : « Les Inséparables sont à jamais séparés. Ainsi le veut la nature, ce qui semble ne devoir jamais finir s’achève. Moi je m’en vais, je disparais. Mais je veux te dire en te quittant pour toujours un immense merci. Tu as su créer pour nous deux, pour nous tous, un certain bonheur qui est une rare mais toute naturelle réussite. Tu as su porter la médiocrité de nos pauvres vies à un niveau qui justifie l’existence et compense ce qu’elle a d’horrible. Merci pour ta patience, ta bonté, ton sourire, ta rassurante présence. Merci Marinette. Je te serre très fort la main et te dis adieu.21

13 Rencontre avec la mort, inédit.

14 Déchets, inédit.

15 Carlo Rovelli, Anaximandre de Milet ou la naissance de la pensée scientifique, 2009.

16 Comme par exemple le site EDGE “To Arrive At The EDGE of The World's Knowledge”.

17 Jean Onimus, La poursuite de l’essentiel, Centurion, 1984.

18 Ce que Jésus a vraiment dit. Nouvelle présentation des textes les plus authentiques de l'évangile. Inédit, 2007.

19 Jean Onimus, Mémoires, inédit, 2000.

20 Jean Onimus, Déchets, inédit.

21 Jean Onimus, Déchets, inédit.